Frédéric à Voltaire. Correspondance générale, 27 juin
détails qui pouvaient jusqu'ici paraître insignifiants.
Ainsi la Correspondance politique s'ouvre par les instructions données aux envoyés chargés de faire part aux diverses cours de l'avènement du nouveau règne. On sait ce que sont d'ordinaire ces missions d'apparat, qui ne consistent guère qu'en un banal échange de compliments. Ici, rien de pareil ; il n'est pas une de ces pièces où Ton ne saisisse l'empreinte d'un génie personnel et comme l'ongle du lion. Celles qui sont adressées aux cabinets de Versailles et de Londres ont en particulier ce caractère. Il est vrai que la situation de ces deux cours, très critique à cette date, donnait à toutes démarches faites auprès d'elles une importance particulière. C'était le moment où, après trente-cinq ans de paix, la France et l'Angleterre allaient reprendre, malgré leurs gouvernements et sous l'empire de passions populaires irrésistibles, le cours de leur rivalité séculaire. Le ministre anglais Walpole venait à regret, sous la pression de son parlement, de déclarer la guerre à l'Espagne, et Je ministre français, le vieux Fleury,
de plus mauvaise grâce peut-être encore, se laissait entraîner à prendre part à la lutte, par suite de la solidarité qui unissait les deux trônes de la maison de Bourbon.
Il est curieux de voir avec quelle promptitude de coup d'œil Frédéric prend à l'instant entre les parties adverses une place intermédiaire qui lui permet de mettre son amitié à prix et de la proposer sans détour au plus offrant. Ce rôle de marchandage politique et militaire est celui qu'il jouera toute sa vie dans les querelles européennes, trafiquant de son génie et de ses armes comme un commerçant de ses capitaux, avec cette différence que, pour les commmerçants, les marchés tiennent quand ils sont conclus et que Frédéric, au contraire, n'hésitera jamais à rompre les siens, même après les signatures données, pour peu qu'on lui propose une surre avantageuse.
Lq choix même des envoyés paraît avoir été calcule par lui à dessein. Tandis qu'à Londres ou plutôt à Hanovre, où le roi George se trouvait en passage, il se fit représenter par un 4jplomaiP le vieille roche et un noble d^ vieil]/:'
souche, le comte de Truchsess, — pour complimenter Louis XV, au contraire, il désigna un simple officier, le colonel de Gamas, fils d'un réfugié de l'édit de Nantes, mais qui était un des amis de sa jeunesse, un membre de sa coterie intime. Bien des gens s'étonnèrent de voir un si petit personnage accrédité auprès d'un si grand roi et un émigré protestant renvoyé dans son ancienne patrie que gouvernait un cardinal. A ceux qui témoignèrent cette surprise Frédéric se borna à répondre, en raillant, que Camas était manchot, tandis que le marquis de Yalori, l'envoyé de France, avait perdu trois doigts par suite d'une blessure. « Le roi de France m'a envoyé un ambassadeur qui n'a qu'une main, dit-il, je m'acquitte de ce que je lui dois en lui en envoyant un qui n'a qu'un bras. »
La vérité était que Truchsess était chargé de faire entendre à Londres que l'envoi de Camas au roi de France, — précisément parce qu'ix était peu naturel, — était l'indice d'une mission confidentielle au-devant de laquelle l'Angleterre devait se hâter de courir si elle voulait en pré-
venir l'effet. Camas, de son côté, devait insinuer à Versailles qu'admis de longue date dans l'intimité du nouveau roi, il avait pénétré les desseins ambitieux de sa jeune âme et qu'il fallait les seconder au plus vite si on ne voulait les tourner contre soi.
« Vous ferez, était-il dit à Truchsess, au roi d'Angleterre des assurances d'amitié personnelle à l'infini, et devant les ministres ou les créatures françaises vous affecterez beaucoup de cordialité quand même il y en aurait très peu... Mais vous ferez beaucoup valoir l'envoi de Camas en France. Yous direz avec un air de jalousie qu'il possède ma confiance et qu'il ne va pas en France pour enfiler des perles \ » Voici, d'autre part, l'instruction de Camas : « L'augmentation qui se fera de nos troupes pendant votre séjour à Versailles vous fournira l'occasion de parler de ma façon de penser, vive et impétueuse; vous pouvez dire qu'il était à craindre que cette augmentation ne produisît un feu qui mît l'incendie dans toute l'Europe ,
i. Politische Correspondenz Friedrich* des Grmen, ti, p. 8.
que le caractère des jeunes gens était d'être entreprenant et que les idées d'héroïsme troublaient et avaient troublé dans le monde les intérêts d'une infinité de peuples. Vous pouvez dire que j'aime la France naturellement, mais que, si on me négligeait à présent, ce serait peut-être pour toujours et sans retour: mais qu'au contraire, si l'on me gagnait, je serais en état de rendre à la monarchie des services plus importants que Gustave- Adolphe ne lui en a jamais rendu. Tous ferez mille civilités au cardinal, vous payerez paroles veloutées de paroles voloutées et les réalités d'autres réalités. Excitez, autant qu'il sera en vous, l'envie qu'ils ont contre l'Angleterre '. »
Outre sa mission officielle doublée, comme on voit, d'instructions secrètes, Camas avait encore, chemin faisant, une autre tâche à remplir, qui, celle-ci non plus, ne consistait pas sans doute, dans la pensée de Frédéric, à enfiler des perles. A moitié route, entre Berlin et Paris, il dut se détourner pour frapper à la porte de Vol-
i. Polit. Corr., t. u p. 8.
taire, qui séjournait momentanément à Bruxelles, avec sa célèbre amie madame du Châtelet, pour veiller à un procès que la marquise soutenait devant les tribunaux flamands. Le prétexte de ce temps d'arrêt était de faire suspendre la publication commencée de ï Anti-Machiavel, que Voltaire avait confiée à un éditeur de La Haye. Je dis le prétexte, car l'éditeur s'étant absolument refusé à se dessaisir d'un manuscrit auquel la nouvelle dignité de Fauteur ajoutait un prix inespéré, Frédéric n'insista pas et ne parut nullement contrarié que ses élucubrations morales fussent appelées avoir le jour. Le vrai but de la visite de Camas, qui fut faite d'ailleurs avec ostentation, était de montrer à toute l'Europe lettrée que le poète couronné saluait la royauté littéraire avant toute autre. Camas le laissa si bien entendre et Voltaire se le laissa si bien dire que, quelques jours après, Frédéric pouvait lui écrire, sans craindre de paraître trop railleur • « Les lettres de Camas ne sont remplies que de Bruxelles. A juger par ses relations, il semble qu'il ait été envoyé à Voltaire et non à Louis. » Aux compliments était joint le cadeau
d'un quartaut de vin de Hongrie, et Voltaire, dans ses Mémoires, raconte qu'il trouva a ce don liquide », comme il l'appelle, fort audessous de ce qu'il attendait des lar royales. Nul doute qu'il en eût préféré de plus solides ; mais s'il trouva le vin médiocre, quant à la flatterie du moins il la savoura avec avidité. Derrière Camas, d'ailleurs, Voltaire était averti qu'il allait voir arriver Frédéric luimême. La même lettre lui faisait savoir que le nouveau roi serait à la fin de l'été sur les bords du Rhin et lui donnait rendez-vous dans la ville de Clèves. Le motif de ce déplacement n'avait rien que de naturel. Le duché de Clèves, bien que détaché du reste des Etats prussiens, faisait partie par héritage du patrimoine de la maison de Brandebourg. Les rois de Prusse avaient, de plus, la prétention d'y joindre au même titre les duchés de Berg et de Juliers. à l'extinction de la maison palatine, dont le dernier titulaire, l'électeur régnant, était vieux et sans enfant. Il était donc assez simple que Frédéric vint recevoir les hommages de ses provinces rhénanes, en même temps que veiller
INVASION DE LA SILÉS1R 5i
au maintien de ses droits éventuels. Mais outie cet intérêt, qui était réel, il n'est pas défendu de penser que l'idée de se rapprocher de cette France, qui était encore le plus grand théâtre politique intellectuel et militaire de l'Europe, ne fut point étrangère à une résolution qui. bien qu'explicable, parut a tout le monde un peu hâtive.
Quand le départ du roi fut connu à Berlin, le bruit se répandit qu'il avait l'intention de pousser jusqu'à Paris. Ce qu'il y a de certain, c'est que, arrivé presque en vue de France, la tentation de voir de ses yeux une ville et une armée françaises devint si forte qu'il ne put y résister et qu'il conçut la pensée singulière de pénétrer incognito dans la ville de Strasbourg. Ce fut un incident qui fit grand bruit en son temps, et qui eut, comme nous l'apprendrons plus tard, des conséquences qu'on ne pouvait prévoir et plus graves même qu'on ne l'a su.
En ce temps-là, l'Europe n'était pas sillonnée de chemins de fer, et les princes de tout rang ne la parcouraient pas à toute heure, comme aujourd'hui, sans grand appareil et sans exciter
plus de curiosité que d'attention. L'équipée de Frédéric était donc très étrange pour l'époque et très difficile à tenir secrète; à vrai dire, il n'y prit pas grand' peine. La suite dont il se fit accompagner, composée d'un de ses frères, le prince Guillaume, de deux aides de camp, deux chambellans et huit domestiques, était bien considérable pour un simple gentilhomme silésien, dont le passe-port ne portait que le nom obscur du comte Dufour. Encore ce passe-port fut-il dressé à la dernière heure sur la demande qui en fut faite par le gardien du poste de Kehl et scellé d'un cachet aux armes royales que le roi portait sur lui : circonstance qui n'échappa point aux assistants.
L'entrée de ce petit cortège dans la ville et sa descente à l'hôtel ou, comme on disait alors, au cabaret du Corbeau, fit donc sensation, d'autant plus que le personnage singulier qui était en tête demanda sur-le-champ qu'on lui fit grande chère et la meilleure possible, et qu'on allât chercher au café militaire voisin des officiers français qui voulussent bien souper avec lui. L'offre, de la part d'un inconnu, était
cavalière, et l'hôtelier qui la porta fut accueilli par les rires des officiers attablés au café. Deux d'entre eux pourtant, capitaines au régiment de Piémont, qui se trouvaient peut-être déjà en pointe de vin, se risquèrent à l'accepter, sans doute avec la pensée de se divertir aux dépens de la cuisine et de la pédanterie tudesques.
A leur grande surprise, ils trouvèrent dans leur hôte mystérieux un jeune seigneur de grande mine, d'un esprit leste et dégagé, parlant français sans accent, vif dans ses propos et prompt à la réplique, faisant avec d'excellents vins raison à leurs santés et chorus à leurs chansons grivoises. Vers la fin du souper seulement, le prétendu comte se permit sur la tenue des troupes françaises quelques plaisanteries qui furent relevées avec vivacité par l'un des convives, et la querelle allait s'aigrir si l'autre, qui avait mieux conservé son sang-froid et se doutait de quelque chose, n'avait fait taire son camarade et rompu à temps l'entretien. Ils se retirèrent à une heure avancée de la nuit en priant les nobles étrangei s de leur rendre la politesse et de venir souper avec eux le lende-
main à leur café ; puis, dès le matin, ils allèrent rendre compte de leur étrange rencontre au ouverneur de la province.
C'était un vieux militaire assez renommé, qui avait commandé en chef et géré une grande ambassade, le second maréchal de Broglie (circonstance qui me procure l'avantage de posséder un récit de cette petite aventure fait sur l'heure et de première main, mais plus fidèle que ceux qui circulèrent dans les gazettes et qu'on trouve dans les mémoires). Le maréchal, jugeant qu'un inconnu qui faisait si grandement les choses, ne pouvait être qu'un prince ou un aventurier, recommanda aux jeunes gens de se tenir en garde et mit lui-même sa police en campagne. Il convient même qu'un instant il eut la pensée de le faire arrêter. Au même moment, le roi, se doutant qu'il ne pourrait pas passer inaperçu, lui envoyait son frère et deux de ses compagnons, toujours sous leurs noms supposés, pour lui offrir ses compliments avec ses excuses de ne pouvoir venir lui-même, à cause d'une indisposition qui ne lui permettait pas de sortir. Le maréchal reçut
les visiteurs de bonne grâce, les dévisagea pourtant avec attention et les retint à dîner en leur proposant (c'était jour férié) d'entendre auparavant la messe dans sa chapelle. L'offre parut leur causer plus d'embarras qu'il n'appartenait à des nobles d'une province en grande partie catholique comme la Siiésie. Après quelque hésitation, un seul se décida à accompagner le maréchal au service divin. Celui-là avait l'accent italien : c'était, en effet, le Vénitien Algarotti, jeune savant dont Frédéric venait de faire un comte et un chambellan. C'était le seul qui parût à l'aise et qui tint le dé de la conversation ; les autres étaient fort empêchés, semblant (dit le maréchal dans son récit) avoir fort peu de monde.
Pendant qu'on disait la messe et qu'on servait le dîner, Frédéric, qui s'ennuyait à l'auberge, avait imaginé, pour se distraire, démonter sur la plate-forme du clocher de la cathédrale ; comme il en descendait, il fut accosté sur le parvis par un bourgeois de la ville qui, se jetant à ses pieds, le supplia, en l'appelant Sire et Votre Majesté, de lui accorder la libération de son neveu.
Ce neveu était un grand garçon de cinq pieds huit pouces qui. voyageant en Allemagne, avait été saisi et enrôlé de force, en raison de sa haute stature, dans les grenadiers de la garde du feu roi Guillaume. Comme Frédéric se débattait en disant à l'homme qu'il était fou et pressait le pas pour hii échapper, celui-ci tira de sa poche et lui fit voir une médaille à son effigie, distribuée à Berlin le jour de son couronnement. Frédéric alors lui mit brusquement la main sur la bouche et lui promit tout ce qu'il voudrait pourvu qu'il gardât le silence. L'autre s'y engagea sans peine, mais naturellement alla tout conter au cabinet du gouverneur. Il y rencontra deux soldats, déserteurs de l'armée prussienne, qu'on avait mis aux aguets dans le voisinage du Corbeau et qui venaient rendre le même témoignage.
Averti de la vérité avant que ses convives l'eussent quitté, le maréchal, au moment de les laisser partir, en prit un à part et le pria de faire savoir au comte Dufour qu'il était reconnu et qu'on était prêt à lui rendre tous les honneurs dus à son ran°\ s'il le trouvait bon.
comme à ne rien dire, si mieux lui convenait. En réponse, le roi lui fit dire qu'il allait venir et demandait à être reçu en particulier.
Gomment se passa l'entretien? Frédéric, très ennuyé d'être découvert et un peu confus de s'y être exposé, témoigna-t-il une mauvaise humeur qui embarrassa le maréchal? Le maréchal le reçut-il avec un étalage de politesses et de salutations qui achevèrent de le trahir aux yeux des domestiques? Avait-il mis, pour le recevoir, tous ses ordres et son habit de cérémonie ? Profita-t-il avec peu de tact de la circonstance pour parler de politique et rappeler qu'étant ambassadeur auprès du roi d'Angleterre, il avait rencontré le feu roi de Prusse à Hanovre et signé même avec lui une convention diplomatique? Mit-il la conversation sur le militaire et en prit-il occasion pour rappeler les succès qu'il venait de remporter lui-même en Italie, dans une campagne où la Prusse avait pris parti pour l'Autriche ? C'est ce qu'il est difficile de savoir, vu que l'entrevue n'eut d'autres témoins que deux aides de camp de Frédéric. Toujours est-il que le roi sortit, au
bout de très peu de temps, plus maussade qu'il n'était entré, saluant sèchement la maréchale, (qui insista pour lui être présentée) et promettant d'assez mauvaise grâce de revenir souper pour aller ensuite à la comédie.
On lui donna, sur sa demande, un officier pour le conduire à la citadelle. Entre temps, la nouvelle s'était ébruitée, et, à la porte de l'hôtel, il trouva une foule assemblée qui lui fit cortège jusqu'aux remparts. Il visita tout, canons, arsenal, fortifications, se fit tout expliquer dans le dernier détail ; puis, rentré à son auberge, il demanda des chevaux de poste, adressa au maréchal un billet d'excuse très peu poli et partit à la brune avec moins de façon encore qu'il n'était venu. Le désappointement du maréchal et du public fut d'autant plus grand qu'on avait fait préparer dans la loge principale un siège élevé et un tapis pour le royal visiteur et que la salle était déjà comble bien avant l'heure du spectacle \
1. J'ai suivi, dans le récit de cet incident, le compte rendu fait par le maréchal lui-même, le Lendemain de la visite de rie. Naturellement, si le vieux gouverneur fut ci
Arrivé à Wesel, Frédéric tailla sa plume pour envoyer à Voltaire un récit burlesque de son expédition, moitié prose et moitié vers, sur le modèle du Voyage de Chapelle et de Bachaumont, où il se moquait de tout le monde, un peu de lui-même, beaucoup de la morgue et des grands airs du maréchal, et surtout de la
de quelque mai^^esse, ou il n'en eut pas conscience, ou il se garda d'en faire l'aveu, de sorte qu'on ne peut bien comprendre ce qui excita la mauvaise humeur du roi à un degré tel que, quand le maréchal dut. l'année suivante, entrer de D uveau en relation avec lui, pour exécuter des opérations militaires, ce souvenir créa entre eux une véritable difficulté.
Ce qu'il y a de certain, c'est que les choses ne se passèrent pas comme elles sont racontées dans les récits venus de l'entourage de Frédéric, entre autres dans les souvenirs de Thiebaut {Vingt Ans de séjour à Berlin, t. i, p. loi). Suivant Thiebaut, ce fut pendant un dîner auquel Frédéric se laissa convier par le maré^nal que la reconnaissance eut lieu, et la maréchale, qui ne fut avertie de rien, se permit des propos qui blessèrent Frédéric sur le compte de la reine sa mère, qu'elle avait connue à Hanovre dans sa jeunesse. Puis, à la fin du repas, le maréchal s'oublia jusqu'à se servir du mot de sire, ce qui trahit l'incognito.
Même dans ces termes, la cause de l'irritation de Frédéric paraît encore bien futile. Mais rien de tout cela n'est exact. Frédéric ne dîna pas chez le maréchal, et la maréchale ne le vit que quelques instants en cérémonie.
Les Archives de la Bastille (t. vu, publié cette année même, contiennent une lettre du maréchal au ministre de la guerre, rendant compte de la visite royale avec des détails conformes à ceux du récit que je possède.
France et des Français. « Là, disait-il, j'ai vu ces Français dont vous avez tant chanté la
gloire,
Ce peuple fou, brûlai et galant, Superbe en sa fortune, en ses malheurs rampant,
D'un bavardage impitoyable Pour cacber le creux d'un esprit ignorant.
Léger, indiscret, imprudent.
Non, des vils Français, vous n'êtes pas du nombre; Vous pensez, ils ne pensent pas.
Voltaire, en recevant ce beau chef-d'œuvre, fie trouva à redire qu'à la facture des vers, qui effectivement clochait un peu. Quant aux outrages adressés à ses compatriotes, il les prit en bonne part, ne s'apercevant pas qu'il les justifiait en les supportant. Avant même de le connaître, Frédéric avait deviné qu'avec ce grand esprit, comme avec la secte de ses disciples et la tourbe de ses imitateurs, on aurait toujours raison de la fierté nationale en caressant la vanité littéraire. C'est un secret qu'il devait mettre à profit en plus d'une circonstance,
L'entrevue tant attendue eut lieu enfin entre le roi et le poète, à la fin de septembre, dans le
château de la Meuse, auprès de Clèves : elle fut aussi tendre, aussi chaude, aussi enthousiaste de part que d'autre. Frédéric, qui était au lit pour un accès de fièvre, se leva tout exprès pour faire accueil à son glorieux hôte. On soupa ensemble et on causa jusqu'à une heure avancée de la nuit de toutes choses, « de l'immortalité de l'âme, du libre arbitre et même des androgynes de Platon », sinon à fond, comme dit Voltaire, au moins avec un feu roulant d'épigrammes et un choc étincelant de traits d'esprit.
Par occasion, le roi pria Voltaire de lui rendre un léger service : c'était de rédiger pour lui un manifeste à l'adresse de l'évèque de Liège, auquel il réclamait une somme d'un million en rachat d'une seigneurie située dans le domaine de ce prélat, et dont la couronne de Brandebourg ze disait suzeraine. C'était une vieille contestation pendante depuis des années devant la diète germanique. Frédéric s'était mis en tête d'exiger son dû, toute affaire cessante, et à l'appui de sa prétention faisait déjà avancer un corps de troupes. Vainement
l'empereur Charles VI protestait-il contre cette manière de brusquer les choses et de se passer de la sentence impériale. A dire le vrai, c'était iément parce que l'empereur réclamait le droit de rendre la justice que Frédéric avait résolu de se la faire lui-même. Il tenait à montrer que, sur ce point comme en toute chose, il ne voulait dépendre de personne. Cette pensée perce dans le manifeste de Voltaire, qui, dernièrement retrouvé, figure dans ses œuvres complètes : mais elle n'y est pas exprimée dans des termes aussi clairs, et. pour tout dire, aussi crus que dans une petite note autographe que nous trouvons dans la Correspondance politique et ainsi conçue : « J'irai dans le pays de Clèves et je tenterai la voie de la douceur. Si l'on me refuse, je saurai me faire justice. L'empereur est le vieux fantôme d'une idole qui avait du pouvoir autrefois et qui était puissant, mais qui n'est plus rien à présent. C'était un homme robuste, mais le
Français et le Turc lui ont donné la v et il
n'est plus rien à présent. » Convaincu par les arguments de Voltaire ou par les grenadiers
prussiens, l'évèque de Liège s'exécuta et paya le million.
Mais ces procédés hautains, ce sans-façon diplomatique et militaire, commençaient à donner l'éveil aux politiques de l'Europe. « On considère ici la déclaration, écrivait le marquis de Yalori (celle que Voltaire avait rédigée), comme un premier effet de cette présomption dont je vous ai parlé et de l'éloignement à consulter les gens sages qui savent faire parler les princes avec modération et fermeté *. » Où tendaient donc ces allures présomptueuses et ces aspirations d'une ambition mal contenue ? C'est ce qu'on se demandait avec surprise, car la seule prétention que Frédéric fit connaître, la succession aux duchés de Juliers et de Berg, était trop peu de chose pour motiver tant de préparatifs et pour faire prendre le verbe si haut
A cette question que chacun allait lui poser, la fortune devait permettre à Frédéric de faire une réponse plus prompte peut-être et plus
1. Le marquis de Valori au ministre Amelot, 20 septembre 1740. ( Correspondance de Prusse, ministère des affaires étrangères.)
catégorique que lui-même ne l'avait prévu. Le 26 octobre, l'empereur Charles VI mourait à Vienne presque subitement, et le courrier qui en apporta la nouvelle arriva au Rheinberg au moment où Frédéri était aux prises avec un accès plus violent que de coutume de sa fièvre intermittente. Les officiers qui la reçurent hésitèrent à pénétrer chez le roi ; l"un d'eux cependant s'y décida et lui tendit le message sur le lit où il était couché, sans ajouter un mot. Le roi le lut jusqu'au bout sans proférer lui-même une parole et sans qu'un muscle de son visage trahit la moindre émotion ; puis il se leva tout tremblant encore de frisson, en ordonnant qu'on mandat à l'instant de Berlin son ministre d'État Podewils et le feld-maréchal Schwerin. En les attendant, il reprit sa correspondance et écrivait à Voltaire : « Mon cher Voltaire, L'événement le moins prévu du monde m'empêche cette fois d'ouvrir mon âme avec la vôtre, comme d'ordinaire, et de bavarder comme je le voudrais. L'empereur est mort... Cette mort dérange mes projets pacifiques et je crois qu'il s'agira, au mois de juin, plutôt de poudre à
canon, de soldats et de tranchées que d'actrices, de ballets et de théâtres... C'est le moment du changement total de l'ancien système de politique : c'est le rocher détaché qui roule sur la figure des quatre métaux que vit Xabuchodonosor, et qui les détruisit tous... Je vais faire passer ma fièvre, car j'ai besoin de ma machine et il en faut tirer à présent tout le parti possible... Adieu, mon cher Voltaire, ne m'oubliez jamais... Je vous envoie une ode en réponse h celle de Gresset1. »
Frédéric avait raison, la pierre détachée du vieux roc de l'empire allait voler en éclats à travers l'Europe 2.
La mort, même quand elle se fait annoncer d'avance, surprend toujours ceux qu'elle frappe. Malgré l'altération visible de la santé de Charles VI, dont une profonde mélan-
i. Frédéric à Voltaire, 26 octobre 1740. (Correspondance générale.)
2. Voir appendice A. Jugements portés sur Frédéric II avant son avènement et pendant les premiers mois de son règne. i. 4
colie était depuis plusieurs années le symplùme, personne ne s'attendait à la rapidité de l'accident qui l'emporta. Un refroidissement pris à la chasse, suivi d'une indigestion causée par un plat de champignons, le mit. en deux jours, dans un état si désespéré, qu'à peine lui restat-il le temps suffisant pour bénir ses enfants et recommander son âme à Dieu.
Rien n'était préparé pour un événement que tout le monde aurait dû prévoir. L'empereur laissait bien, on l'a vu, l'intégrité de sa succession à sa fille aînée par un testament revêtu de l'adhésion de toutes les puissances. Mais, outre que quelques-unes de ces adhésions étaient accompagnées de réserves menaçantes, on sait ce que valent, pour les vivants, les engagements pris envers les morts. Une seule chose eût pu donner à ces dispositions posthumes une sanction effective : c'était que le gendre de Charles XI et de l'époux de Marie-Thérèse eût été élevé à la dignité de roi des Romains, par une élection qui aurait fait de lui le chef désigné d'avance du saint-empire et le successeur de Charlemagne.
Tel avait bien été, en effet, le désir de l'em-
pereur défunt, et il en avait entretenu sous main, à plusieurs reprises, quelques-uns des princes électeurs ; mais il avait tardé jusqu'au dernier jour à leur en faire la proposition publique, attendant toujours que le jeune grandduc eût fait oublier, par un séjour de quelque durée en Allemagne ou par des services éclatants, la qualité d'étranger qu'on lui reprochait. Il aurait désiré aussi, avant de rien tenter, que l'archiduchesse eût mis au jour un héritier mâle, afin de garantir l'avenir contre le retouï des embarras de la succession féminine. Aucune de ces espérances n'était réalisée : l'archiduchesse n'avait que deux filles ; le jeune grandduc, d'un caractère frivole, d'un esprit étroit et de manières hautaines , ne réussissait pas à se faire aimer ; dans la dernière guerre contre les Turcs, où il avait commandé un corps d'armée, il n'avait fait preuve d'aucun mérite particulier et partageait l'impopularitécommune à tous les généraux compromis dans cette campagne désastreuse.
Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est que c'était dans les Etats héréditaires de la maison d'Autriche, au centre même de son patrimoine,
que ce sentiment de e était le plus mar-
qué. Vienne, accoutumée depuis des siècles à être la capitale de L'empire, était peu pressée de compromettre cette position prépondérante par une fidélité excessive aux droits conte — - d'une jeune femme qu'on connaissait peu. mariée à un éti [uï ne se faisait pas
aval ment connaître. Parmi les nom-
ants qui pouvaient prétendre à la s VI. s'il en était un qui dût parvenir plus aisément à la couronne impériale que l'époux de Mari-- se, pourquoi lier à celui-là et l'ac i bonne : que de s'ei ou dans des luttes dont l'issue était douteuse ? On it en particulier, comme un souverain très table, l'électeur Charles de Baviè: .x d'une archiduchesse (la fille de J . 1 . tout aussi bien que François de Lorraine, mais plus Allemand que lui. et qui. . • ssess ir d'un État consi .l'aurait apporté en dot à ses nouveaux sujets. Le courant du vœu populaire se prononçait en sa laveur, même dans les rues de la capitale. « La
princesse n'est pas aimée, écrivait le marquis do Mirepoix, ambassadeur de France, une partie de la haine et de l'éloignement qu'on a pour le grand-duc retombe sur elle. Tous les vœux sont pour l'électeur de Bavière, et je ne doute pas que, si ce prince paraissait, on ne courût en foule au-devant de lui l. » — « On entend, écrivait l'ambassadeur de Venise, le murmure de voix tumultueuses qui disent qu'il ne convient pas à la nation d'être gouvernée par une femme et que l'intérêt commun est de faire choix d'un prince allemand2. »
Aussi, dans les régions officielles, le trouble et le doute régnaient, et tout était perdu si la moindre hésitation eût traversé le cœur de Marie- Thérèse. Mais elle seule ne douta un instant ni de son droit ni d'elle-même. Enceinte de plusieurs mois et tellement ébranlée par la douleur qu'il avait fallu l'éloigner de la chambre du mourant, où elle s'était évanouie plus d'une fois, dès que la ^rovidence eut rendu l'arrêt
i. Le marquis de Mirepoix à M. Amelot, 22 octobre 1740. ■jondance de Vienne, ministère des affaires étrangères.) 2. D'Ameth, 1. 1, p. 170.
fatal, elle se redressa en quelque sorte à cet appel. Le jour même, elle fit savoir aux grands; fonctionnaires de l'Etat qu'elle attendait leurs hommages, et les reçut assise sous le dais royal. D'une voix forte, bien qu'entrecoupée par la douleur, elle les confirma tous dans leurs emplois, ne leur demandant que de les remplir avec la fidélité qu'ils avaient témoignée à son père; puis elle ordonna, qu'à partir de ce moment, tous les actes officiels seraient rendus au nom de la reine de Hongrie et de Bohème, archiduchesse d'Autriche.
Le lendemain, elle réunissait le conseil privé et prenait séance à sa tète, ayant le grand-duc son époux à sa gauche. Ce dut être un étrange spectacle que cette jeune femme, dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, entourée de conseillers cassés et chenus, dont le plus jeune, nous dit M. d'Arncth, n'avait pas moins de soixante-dix ans. Et il ne faudrait pas croire que ce fussent de vieux serviteurs, nourris dans le respect et le dévoûment pour la race de leurs maîtres et accourus tout en larmes aux pieds de leur nouvelle souveraine. C'étaient, au con-
traire des cœurs desséchés par un usage égoïste de la fortune, usés par une longue pratique de l'intrigue des cours, et prêts à tourner avec la fortune. Ni chez un diplomate corrompu comme Zinzendorf, ni chez un scribe émérite comme Bartenstein, renommé seulementpar ses roueries de procureur, on n'aurait trouvé le moindre vestige d'un sentiment chevaleresque, et plus d'un, en entrant dans la salle du conseil, dut songer à se ménager une porte de sortie.
La princesse pourtant, par un mélange de grâce et d'autorité, sut d'abord les dominer, puis les séduire, enfin même les échauffer. Les ordres qu'elle leur donna, les résolutions qu'elle fit prendre pour la reconnaissance de son pouvoir, furent exécutés dès le jour même avec une activité qu'on n'avait pas connue de longue date dans la vieille machine impériale, et qui semblait en faire crier les ressorts rouilles. L'ardeur de la reine était contagieuse et se communiquait à tous. Ni elle ni le grand-duc ne se donnaient un instant de repos ; ils ne semblaient prendre ni sommeil ni nourriture, inséparables d'ailleurs l'un de l'autre dans l'accom-
plissement de leur tâche commune: car c'était là le seul point sur lequel elle ne voulût écouter aucun conseil. Accessible à tout le monde et prêtant l'oreille à tous les avis, il n'y avait qu'un sujet sur lequel elle se montrait intraitable : c'était sa résolution de tout partager, droit, devoirs et dignités, avec son époux. Elle ne souffrait ni qu'on parût s'écarter de lui, ni qu'on voulût le tenir à L'écart. Nulle part, surtout en public, elle ne se m nt ait s n; lui. « Les ministres, dit le marquis de Mirepoix, ont fait les plus fortes représentations à la reine sur ta résolution où elle est de faire manger le grand-duc avec elle en pub'ic ; mais elle leur a fermé la bouche en disant qu'elle le veut absolument. »
Au surplus, à force de travail': er avec on mari et de le faire agir et parler, elle semblait lui communiquer quelque chose de sa bonne grâce. On remarqua bientôt qu'il n'avait jamais été si aimable que depuis sa récente grandeur. On sait avec quelle rapidité tourne l'hum r populaire. En peu de jours, ce fut la mode de ; ter aux nues le couple royal, et la recon-
naissance du nouveau règne fut accueillie partout avec enthousiasme. Nulle réclamation même ne s'éleva lorsque, peu de jours après, la nouvelle reine associa son époux au gouvernement par un acte solennel, en l'élevant à la dignité de corégent, qui ne dut lui conférer cependant ni aucun droit personnel ni surtout aucun titre à sa succession.
Mais ce changement dans le sentiment public n'empêcha point l'électeur de Bavière de rédiger sur-le-champ, contre l'intronisation de la princesse, une protestation en règle que son ministre eut ordre de remettre, avant de quitter Vienne, entre les mains de tous les ambassadeurs. Il n'appuyait pas cette protestation sur les droits de son épouse auxquels il avait expressément renoncé, mais sur ceux de son aïeule, fille de Ferdinand Ier, nièce de Charles-Quint. Or, du moment qu'une protestation se produisait pour une raison bonne ou mauvaise, il fallait s'attendre que d'autres en trouveraient -une d'égale valeur pour en faire autant. On allait donc voir arriver d'abord l'électeur de Saxe, roi de Pologne, au nom de sa femme)
nièce de Charles VI, et la plus âgée des archiduchesses vivantes ; puis le roi d'Espagne et le duc de Savoie, héritiers Fun et l'autre par les femmes de Philippe II, qui représentait la branche aînée de la maison d'Autriche. Bien que chacun de ces plaideurs couronnés pût prétendre à la totalité de la succession litigieuse, un intérêt commun pouvait les conduire à s'accommoder entre eux pour la partager. C'était donc la coalition aujourd'hui, et demain le démembrement. Pour faire face à cette menaçante perspective, de quelles forces disposait Marie- Thérèse? D'un trésor absolument vide et d'une armée si bien dissoute qu'en certains endroits les compagnies de cavaliers ne comptaient que deux ou trois hommes, n'ayant pour commandants que des généraux dont les uns étaient en disgrâce et les autres en prison pour avoir mal défendu l'honneur du drapeau. Quel encouragement pour toutes les ambititions en campagne que de n'avoir à courir sus qu'à une femme seule, sans soldats et sans argent !
Et cependant ces menaces du dehors et ce dénûment intérieur n'étaient rien auprès d'in-
certitudes plus graves encore et plus alarmantes. Un nuage plus obscur planait sur deux points de l'horizon, Versailles et Berlin. C'était de ces deux centres d'action, d'importance d'ailleurs si inégale, que pouvait en effet venir également, soit le salut, soit la ruine. Ni la France ni la Prusse n'avaient, à la vérité, un intérêt direct dans la succession de Charles VI : mais l'une et l'autre pouvaient jeter dans la balance un poids décisif. En Allemagne, rien de sérieux ne pouvait être tenté sans la petite mais bonne armée de la Prusse. En Europe, aucune coalition redoutable ne pouvait être organisée si la France ne se mettait de la partie. Qu'allait donc faire la Prusse et son jeune roi? qu'allait faire la France et son vieux ministre? Si les paroles avaient pour les rois la même valeur que pour les simples mortels, et si la foi des traités engageait la bonne foi des gouvernements, aucun doute, même le plus léger, n'aurait pu s'élever sur les intentions de la France. Le roi de France, en effet, à la suite de la guerre heureuse de 1735, avait donné non seulement son consentement, mais sa ga-
rantie expresse à la Pragmatique dans des termes tels qu'on semblait avoir pris à tâche d'épuiser tous les modes d'engagement que le vocabulaire diplomatique pouvait fournir et d'aller au-devant de toutes les éventualités que l'imagination pouvait prévoir. Après avoir rapporté textuellement les dispositions faites par Charles VI en faveur de sa descendance, le traité de 1738 * disait :
« Etant démontré que la tranquillité publique ne peut subsister longtemps, ni l'équilibre être maintenu en Europe que par la conservation de cet ordre de succession, Sa Majesté Très Chrétienne, mue par le désir ardent de conserver à la fois la tranquillité publique et l'équilibre européen, ainsi que par la considération des conditions de paix auxquelles Sa Majesté Impériale a consenti principalement pour cette raison, s'est obligée de la manière la plus forte à défendre cet ordre de succession, et afin qu'il ne puisse naître dans la suite aucun doute sur
1. Les préliminaires de paix, qui précédèrent ce traité, fureDt signés en 1733; le traité lui-même, qui ne fait que lea reproduire et le3 commenter, n'a été conclu qu'en 1738.
l'effet de cette sûreté et garantie, Sa Majesté Très Chrétienne s'engage de mettre à exécution cette même sûreté, appelée vulgairement garantie, toutes les fois qu'il en sera besoin, promettant pour elle et ses héritiers et ses succeseurs, de la manière la plus réelle et la plus stable que faire se peut, de défendre de toute sa force, maintenir et garantir contre qui que ce soit [contra qu oscumqiie), toutes les fois qu'il en sera besoin, cet ordre de succession que Sa Majesté Impéjiale a déclaré en forme de fidéicommis perpétuel et indivisible en faveur de sa primogéniture pour tous les héritiers de Sa Majesté Impériale de l'un et de l'autre sexe. C'est pourquoi Sa Majesté Très Chrétienne promet et s'oblige de défendre celui ou celle qui, suivant l'ordre qui vient d'être rapporté, doit succéder aux royaumes, provinces et Etats que Sa Majesté Impériale possède actuellement, et de les y maintenir à perpétuité contre tous ceux quelconques qui tenteraient d'en troubler en aucune manière la possession. »
On le voit, tout était prévu et rien n'était oublié; de cette garantie illimitée aucun héritier
n'est exclu, aucune parcelle de territoire n'est exceptée. Il semble impossible d'y rien ajouter, et pourtant il y avait quelque chose de plus obligatoire encore que la lettre même de la convention : c'est ce que le traité appelle la condition de paix à laquelle Sa Majesté Impériale a consenti principalement pour cette raison; en d'autres termes, c'était la cession de la Lorraine consentie, à la même heure, par le gendre de Charles YI au profit du beau-père de Louis XV, avec retour après samort à la couronne de France. Par cette acquisition d'une province longtemps convoitée, la France escomptait en quelque sorte le concours qu'elle promettait et en mettait même déjà le prix en poche. La marché était complet et, pour n'être pas conclu en termes exprès, il n'en était en conscience comme en honneur que plus respectable. Après un tel gage offert et accepté, comment douter de la parole d'un roi et d'un gentilhomme ? En tout cas, qu'il s'en méfiât ou non au fond de F came, Charles YI n'avait eu garde d'en rien laisser voir. Ses rapports avec son ancien adversaire étaient devenus, à partir de ce mo-
ment, non seulement pacifiques, mais affectueux et presque tendres. Il avait accepté avec reconnaissance la médiation de l'ambassadeur de France à Constantinople pour terminer ses démêlés avec les Turcs, et l'intimité mutuelle était même poussée si loin que, le jour de sa mort, on répandit sérieusement à Tienne le bruit qu'il avait désigné Louis XY comme son exécuteur testamentaire.
Si quelqu'un enfin était d'humeur et avait intérêt à veiller à l'accomplissement d'obligations si sacrées, c'était à coup sur le ministre plus qu'octogénaire à qui le débile Louis XY abandonnait la direction de sa politique. Le traité de 1738 était en effet l'œuvre personnelle du cardinal de Fleury, œuvre glorieuse et à laquelle il devait tenir d'autant plus qu'elle avait établi sur un très grand pied en Europe sa réputation d'habileté et de sagesse. C'était l'apogée de sa longue puissance, et la postérité, qui a gardé de ce politique sénile une si mince opinion, se figure difficilement à quel degré les faveurs persévérantes de la fortune avaient porté son autorité sur ses contemporains.
On n'avait pas vu sans une surprise qui. en se prolongeant, tournait à l'admiration, un vieux prêtre, que ne recommandaient ni le talent ni la naissance, sortir à petit bruit du fond d'une sacristie, monter au faite du pouvoir à lage où d'autres en descendent, s'y maintenir sans défaillance pendant près de vingt années ; et, dans cet intervalle, à plus de quatre-vingts ans sonnés, engager une grande guerre, en sortir avec honneur, après des succès qui avaient flatté l'orgueil national et en assurant à sa patrie la possession d'une province qui complétait heureusement son territoire. Ce qu'il v avait de factice et de précaire dans ces avantages, ce qui se mêlait de hasard au bien joué, échappait (surtout à distance) aux regards des spectateurs. Loin de Versailles, on ignorait qu'il n'avait fait la guerre qu'à regret et en tremblant, pour céder à des obsessions de cour, et toujours pressé d'en sortir à tout moment et à tout prix. Encore moins savait-on que ces brillantes campagnes avaient plus épuisé qu'illustré la France et portaient une atteinte profonde à sa prospérité intérieure, mal remise des
malheurs de Louis XIV et des désordres de la régence. Fleury seul, peut-être, était dans le secret de ces faiblesses et, ne partageant pas l'illusion commune, craignait toujours de la voir dissiper. Précisément parce qu'il avait tiré du caprice de la fortune et de la loterie des combats une chance inespérée, il n'avait nul souci de remettre au jeu. Sa renommée, tardivement acquise, lui semblait, comme sa vieillesse, merveilleusement prolongée, un bien fragile qui ne tenait qu'à un souffle et que la moindre secousse pouvait faire tomber en poussière. Faire durer sa puissance autant que sa vie, les terminer ensemble et en paix le plus tard possible ; en attendant, savourer les hommages qu'on rendait de toutes parts au Nestor de la politique ; — recevoir de tous les souverains d'Europe des lettres flatteuses, les écouter les yeux baissés, dans cette attitude de jouissance modeste qu'un prélat mondain sait garder à l'autel devant l'encensoir, — y répondre sur un ton d'humilité, remplir ainsi ses journées sans agiter ses veilles et sans user ses forces c'était désormais le seul rêve d'une ambition que
Fâje avait fatiguée, mais non dégoûtée.
Dans cette disposition d'esprit, c'était bien assez déjà d'être menacé d'une guerre maritime avec l'Angleterre ; il n'avait nulle envie d'y joindre la chance de mettre le continent en feu en rompant un traité que lui-même avait conclu ; aussi était-ce avec l'empereur surtout qu'il avait aimé à entretenir jusqu'au dernier jour un commerce de douceurs épistolaires.
« Votre Majesté, écrivait-il le 26 janvier 4740, peut être assurée que le roi observera avec la plus exacte et la plus inviolable fidélité les engagements qu'il a pris avec elle, et s'il était permis de parler de moi après un nom si respectable, j'ose me flatter que mes intentionspacifiques sont assez connues pour présumer que je suis très éloigné de penser à mettre le feu en Europe. Votre Majesté me comble d'honneur par la bonne opinion qu'elle semble avoir de moi, et je tâcherai certainement toute ma vie de ne point démériter de sentiments si flatteurs pour moi. Ma vive reconnaissance, l'intérêt de la religion et celui du repos m'y engagent aussi bien que le
profond dévouement avec lequel je suis, etc. i » Il semble dès lors qu'il y eût un moyen simple de témoigner cette droiture et ce dévouement. C'était de répondre par le retour du courrier à la notification de l'avènement de Marie-Thérèse en lui donnant le double titre royal qui attestait son droit de succession. La reconnaissance était ainsi accomplie sans débat, la Pragmatique était maintenue et toute l'Europe eût probablement laissé faire sans mot dire. Mais c'est ici qu'on put voir combien il est rare qu'un homme vieilli loin du pouvoir sache élever ses sentiments avec sa fortune. Devenu premier ministre et tout-puissant, Fleury, longtemps accoutumé à obéir, ne pouvait prendre l'habitude ni le ton du commandement. De la domesticité royale (comme on disait alors) où s'étaient écoulés les trois quarts de son existence, il gardait un instinct craintif qui lui faisait préférer, en toute occasion, aux résolutions franches les procédés obliques et cauteleux. On sait que c'est un art familier à tous
1. Fleury à l'empereur, 26 janvier 1740. {Correspondance de Vienne, ministère de3 affaires étrangères.)
les inférieurs, intendants, commis ou valets, qui parviennent par l'intrigue à dominer leur maître, de garder dans le commandement Les formes de l'obéissance et de paraître subir le joug- qu'ils imposent. Parvenu au rang suprême par la pratique constante de cet artifice, — promu successivement à toutes les dignités, sans jamais les avoir recherchées et en faisant toujours mine de les fuir, — ayant longtemps dirigé, dans l'ombre, la volonté souveraine avant d'en être l'organe public, Fleury gardait le goût d'agir en dessous et derrière un masque, alors même que, joignant désormais l'apparence à la réalité, il avait conquis le droit d'exercer le pouvoir au grand jour, en même temps qu'accepté le devoir d'en porter tout le poids. Prendre tout haut un parti viril, s'exposer ainsi à visage découvert et se désigner lui-même à toutes les critiques, assumer toute la charge des conséquences de l'avenir devant le maître et devant la cour, c'était un effort au-dessus de son courage. Au moment d'agir, il hésitait, tournait autour du but au aeu d'y marcher droit, louvoyait avec les obstacles, rusait avec les con-
tradictions, espérant toujours diriger sous main le cours des événements, de manière à amener une nécessité supérieure qui le contraindrait à faire la chose même qu'il désirait et forcerait la malveillance à s'incliner avec lui et à se taire.
Un homme qui le connaissait bien affirme, dans des mémoires dignes de fjoi, que ce jeu mesquin, déjà employé par lui dans la guerre précédente, lui avait réussi à souhait. 11 était venu à bout de persuader à toute l'Europe qu'il était poussé malgré lui à recourir à des opérations militaires, à tel point que cette considération empêcha l'Angleterre et les autres puissances maritimes de prendre part à la lutte1. C'est ce souvenir sans doute qui encouragea Fleury à mettre, cette fois encore, en œuvre la même tactique pour un but qui lui convenait encore mieux : celui de conserver la paix.
Il ne pouvait ignorer que le traité de 1738,
1. Voici les expressions dont le maréchal de Belle-Tsle se «eit dans ses Mémoires. « La guerre que le roi déclara à l'Empereur... est un trait du cardinal Fleury digne des plus grands ministres, car il eut l'habileté de persuader à l'Europe une nécessité forcée de prendre les armes et de contenir par là toutes les puissance? marilimes. »
malgré les avantages qu'en retirait la France, rencontrait plus d'un censeur. Il ne manquait pas de discoureurs politiques qui trouvaient qu'en garantissant la succession féminine de la maison d'Autriche, on renonçait à profiter de sa défaillance pour écraser cette éternelle ennemie de la France. Ce n'étaient pas Richelieu et Mazarin, disaient-ils, qui eussent négligé une telle chance. Puis l'électeur de Bavière avait déjà fait entendre quelques gémissements sur l'abandon où on le laissait, rappelant les services rendus et les souffrances endurées par son père, le fidèle allié de Louis XIV, et les promesses qui lui avaient été faites de lui en tenir compte à l'occasion. L'échéance venue, Fleury pressentait que tous ces griefs allaient être reproduits avec plus de vivacité encore, et, au lieu de les prévenir par une décision hardie, il se flatta de les désarmer en usant de patience et en payant tout le monde de bonnes paroles. A l'ambassadeur de Marie-Thérèse, le prince de Lichtenstein, qui arrivait tout éperdu pour l'interroger, il répondit que le roi de France était décidé à tenir ses engagements et que c'était
lui faire injure que d'en douter. Mais il ajouta que l'avènement d'une femme et d'un souverain autrichien non revêtu de la dignité impériale étant un fait qui n'avait pas eu lieu depuis des siècles, on ne savait trop quel protocole devait être employé pour lui répondre et qu'on allait faire des recherches pour résoudre cette question d'étiquette. Le lendemain, quand le ministre de Bavière apporta sa protestation, il lui fit dire sous main que, si la Pragmatique engageait bien la France, en ce qui touchait les propres de la succession de Charles VI, elle n'avait pu rien stipuler à l'égard de la couronne impériale, et que l'électeur restait libre d'y aspirer, comme le roi de seconder sa prétention. Il ajouta même, plus bas encore, que toutes les garanties du monde ne pouvaient rien contre les droits des tiers, qu'il en avait souvent prévenu Charles VI, et que, si l'électeur pouvait établir les siens par des titres irrécusables, on verrait ce qu'il y aurait à faire1. Pui?
1. Voir Appendice B. Nature des réserves mises par la France à la garantie assurée par le traité de 1738 à la Pragmatique Sanction.
ayant ainsi, sinon contenté, au moins endormi toutes les réclamations, il se reposa à son tour, mit en panne et regarda venir les événements.
Je ne sais pourquoi on appelle cette manière de faire, gagner du temps; le plus habituellement, c'est en perdre. En tous cas, si la politique expectante peut convenir à quatre-vingtdix ans, à vingt-huit il est plus rare qu'on s'en accommode. Il n'y eut donc pas lieu d'être surpris si on apprit bientôt qu'à Berlin on était loin d'imiter cette attitude prudemment équivoque, mais qu'au contraire, tout y respirait une activité guerrière dont les effets furent bientôt visibles, bien que le but en restât mystérieux. « Le roi, écrivait Valori, dès le 1er novembre, travaille avec MM. de Podewils et Schwerin huit à dix heures par jour ; ils dînent ensemble, et personne ne les voit. » Ce travail incessant et solitaire se prolongea pendant une partie du mois, et la conséquence fut un ordre de mobilisation envoyé à tous les corps de troupes, une instruction donnée à tous les officiers de tenir prêts leurs équipages de cam-
pagne, enfin l'établissement de parcs d'artillerie et de dépôts de munitions dans les principales villes frontières. L'organisation de l'armée sur le pied de guerre fut confiée, avec une certaine solennité, au prince d'Ànhalt-Dessau, qui était reconnu comme le meilleur des généraux prussiens, mais qui, la veille encore, était en disgrâce et n'était pas sorti de sa retraite depuis le nouveau règne.
On juge de l'impression produite par des mesures qui ne pouvaient rester secrètes et qu'on ne cherchait d'ailleurs nullement à dissimuler. En un clin d'œil, ce fut le sujet, en Allemagne comme en Europe, des conversations de tous les politiques de cabinet et de tous les nouvellistes de cabaret. Toutes les imaginations furent en campagne, toutes les suppositions circulèrent, depuis les plus modestes jusqu'aux plus ambitieuses. Suivant les uns, Frédéric n'aspirait pas à moins qu'à mettre lui-même la couronne impériale vacante sur sa tête, et plus d'un protestant souriait déjà à la pensée du saint-empire tombant entre les mains d'un hérétique. Au dire des autres, il s'agissait
uniquement de s'emparer de l'héritage contesté du duché de Juliers pour le soustraire aux chances de désordre que les conflits menaçants pouvaient amener. D'autres versions encore affirmaient que Frédéric était déjà en alliance réglée, soit avec le grand-duc, soit avec le Bavarois, pour appuyer les prétentions de l'un ou de l'autre, moyennant qu'on lui en tiendrait compte et que ses services seraient payés, on ne disait pas en quelle monnaie. Un jour les troupes étaient en marche dans la direction du Mecklembourg, le jour suivant c'était vers la Silésie, le troisième vers les bords du Rhin ou vers Nuremberg.
Le langage des envoyés prussiens dans diverses cours, confus, contradictoire, variait suivant les lieux et les interlocuteurs, et autorisait tous les commentaires. Quant aux diplomates résidant à Berlin, il n'y avait rien à apprendre d'eux; Yalori était consigné à la porte du Rheinsberg, et un brave Saxon, le général Manteuffel, ami personnel de Frédéric, mais qu'on savait en relation avec la conr de Dresde, ayant voulu pousser un peu avant ses
investigations, fut poliment prié de quitter Berlin1.
Fleury, d'abord inattentif, ne tarda pourtant pas à prendre l'éveil. Dans son désir de tout assoupir et de traîner les choses en douceur et en longueur, ce bruit d'armes le gênait singulièrement. Pour savoir un peu mieux à quoi s'en tenir, il tâcha d'abord de sonder le comte de Camas, qui venait prendre congé de lui après avoir rempli sa mission extraordinaire, et, afin de le mettre en goût de conversation, il lui laissa entrevoir, sans pourtant trop insister, que, pour peu que l'électeur de Bavière trouvât quelque appui en Allemagne, la France ne serait pas éloignée de le seconder au moins dans sa candidature à l'empire. Camas fut, à ce qu'il paraît, d'une réserve peu encourageante, car, en le quittant, Fleury ne put se retenir de dire avec humeur : « On voit bien que cet homme est un réfugié : nous n'avons pas de pires ennemis. »
4. Valori à Amelot, 5 novembre 1740. — Pol, corr., t. î, p. 87 et 95.
Il se décida alors à expédier lui-même deux envoyés confidentiels en éclaireurs. L'un était tout naturellement indiqué : c'était le marquis de Beauvau, chargé par Louis XV de complimenter à son tour le jeune roi sur son avènement. L'autre ne fut pas moins que Voltaire lui-même, invité dès l'été précédent à venir à Berlin et qui se disposait à s'y rendre, au grand désespoir de la tendre et docte Emilie. En réalité, ce fut le grand écrivain qui vint offrir ses services, par une démarche d'autant plus significative qu'après avoir été longtemps en grâce auprès de Fleury, il était maintenant en délicatesse avec lui. On sait que ce fut la destinée constante de Voltaire, pendant sa longue existence, d'être tour à tour choyé et redouté par Louis XV et tous ses ministres ; à la fois gentilhomme de la chambre à Versailles et exilé à Ferney ; et lui-même tantùt bravant, tantôt adulant, suivant l'occurrence, les puissants du ^our. Ce qui le ramenait presque toujours dans îes antichambres ministérielles, après des intervalles de bouderie ou de défaveur, c'était son goût pour les missions confidentielles qui pou-
vaient lui ménager des tête-à-tête avec les souverains. Dans la circonstance présente, il s'était mis mal avec Fleury, parce qu'après lui avoir promis d'écrire un pamphlet en faveur des jésuites et contre les jansénistes, il n'avait pas tenu parole et avait laissé à moitié l'œuvre déjà commencée de ces Provinciales à rebours. Mais la disgrâce lui pesait déjà, et comme il n'était guère admis, en ce temps-là, qu'un Français de distinction pût se rendre sans permission auprès d'un souverain étranger, ce fut à Fleury qu'il adressa sa demande d'autorisation dans une lettre flatteuse. Il s'y plaignait presque tendrement d'avoir été aimé du prélat et de ne l'être plus. En même temps, il lui envoyait un exemplaire de Y Anti- Machiavel, qui venait de paraître, sans lui nommer l'auteur, que tout le monde connaissait. De là l'occasion était naturelle pour insinuer qu'il serait heureux de mettre au service du roi l'affection dont l'honorait Frédéric, et, afin de lever tous les scrupules professionnels qui pouvaient gêner ses rapports avec un évêque, il trouvait moyen, je ne sais comment, en finissant, de parler de son respect
pour la religion et du tort qu'on lui faisait d'en douter1.
Le rusé vieillard comprit l'offre détournée qui lui était faite et se garda de paraître trop pressé de l'accepter. Il n'y employa pas moins de deux lettres écrites successivement à deux jours d'intervalle, véritables chefs-d'œuvre de ce que les mémoires contemporains, dont j'ai parlé, appellent la gentillesse et Y onction de son stylo.
La première le morigénait sur un ton qui rendait les reproches plus flatteurs que des caresses : « Vous me feriez tort, monsieur, disait-il, si vous aviez pu penser que je vous aie jamais voulu le plus léger mai; je n'ai été fâché que de celui que vous vous faisiez à vousmême. Je crois vous connaître parfaitement, vous êtes bon et honnête homme... mais vous avez été jeune et peut-être trop longtemps. Vous avez été élevé dans la compagnie de tout ce que le monde peu éclairé regardait comme la meilleure parce que c'étaient de grands sei-
i. Cette lettre de Voltaire n'a pas été retrouvé*.
gneurs. Ils vous ont applaudi et avec raison, mais ils vous l'ont donnée en tout, et ils allaient trop loin. Ils vous ont gâté de trop bonne heure, et à votre âge cela était naturel. Je me flatte que vous le sentez vous-même, et ce qui me fait le plus de plaisir dans votre lettre, c'est ce que vous dites de votre respect pour la religion. C'est un grand mot, et laissez-moi, je vous prie, y donner toute l'étendue que mon amitié pour vous me fait désirer. Dans le grand nombre des devoirs qu'un honnête homme est obligé de remplir, celui qui regarde notre souverain maître et notre créateur pourrait-il être excepté? les païens eux-mêmes ne le pensaient pas. »
Le jour suivant, il reprenait la plume, et, l'évêque faisant trêve aux sermons, le ministre en venait à son fait diplomatique. . Voltaire était pleinement approuvé d'aller rendre ses hommages à son héros, et assimilé même, par une comparaison biblique un peu profane dans une telle bouche, à la reine de Saba allant visiter Salomon. Puis, venant à l'envoi de V Anti-Machiavel : « Quel que soit Fauteur de cet ouvrage, ajoutait le cardinal, s'il n'est pas prince, il mé-
rite de l'être ; et le peu que j'en ai lu est si sage, si raisonnable et renferme des principes si admirables que celui qui Ta fait serait digne de commander aux hommes pourvu qu'il ait le courage de les mettre en pratique. S'il est né prince, il contracte un engagement bien solennel avec le public... La corruption est si générale, et la bonne foi si indécemment bannie de tous les cœurs, dans ce malheureux siècle, que si on ne se tenait pas bien ferme dans les motifs supérieurs qui nous obligent à ne point nous en départir, on serait quelquefois tenté dV manquer dans certaines occasions, mais le roi mon maître fait du moins voir qu'il ne se croit point en droit d'user de cette espèce de représaille, puisque, dans le premier moment de la nouvelle de l'empereur, il assura H. le prince de Lichtenstein qu'il garderait fidèlement tous ses engagements... Je tombe, sans y penser, dans des réflexions politiques. Je finis en vous assurant que je tâcherai de ne point me rendre indigne de la bonne opinion que Sa Majesté prussienne a de moi. Il a la qualité de prince de trop, car, s'il n'était qu'un sim >:
ticulier. on se ferait un bonheur de vivre avec lui en société. Je vous porte envie, monsieur, et vous en félicite d'autant plus que vous ne le devez qu'à vos talents et à vos sentiments *. »
J'imagine que Voltaire en savait déjà assez long sur le caractère de son royal ami pour ne pas le croire très disposé à mettre en pratique la morale puritaine de son œuvre de jeunesse ni même à y être encouragé par la pensée de se conformer à l'exemple que lui donnait Louis XV. Mais il comprit tout de suite à quelle adresse allaient les compliments et les interrogations discrètes qui y étaient jointes. Aussi, à peine arrivé au Rheinsberg, après un voyage assez pénible dont il a raconté lui-même les incidents grotesques, la première chose qu'il fit fut de montrer qu'il ne s'y trompait pas. « J'ai obéi, écrivait-il, aux ordres que Votre Éminence ne m'avait pas donnés. J'ai montré votre lettre au roi de Prusse. »
C'était quelque chose de montrer la lettre, mais l'art véritable eût été d'en obtenir la ré-
1. Correspondance générale de Voltaire, 14 novembre 1740. I. 6
ponse. Or, c'est ce que Voltaire, avec quelque adresse qu'il s'y prît, ne put jamais tirer du concert de compliments, de fêles, d'enivrements de toute sorte dans lesquels on le fit vivre pendant une semaine entière. Jamais le Rheinsberg n'avait été si animé, jamais les passe-temps plus variés, les conversations plus brillantes. La coterie des savants et des poètes, les Maupertuis, les Jordan, les Algarotti, s'était mise au complet et sous les armes pour recevoir le génie français, savourant elle-même avec délices les joies de la faveur dans un lieu où elle avait été si longtemps mal vue et suspecte. Les princesses sœurs du roi, malgré leur deuil encore récent, prenaient leur part de ces amusements avec la liberté que leur donnait la jouissance de ne plus sentir fixé sur elles le sévère regard de la surveillance paternelle. C'était du soir au matin une suite de divertissements. L'après-dîner était donné à la musique, l'aprèssouper à la poésie. Frédéric lui-même, suivant l'occasion, jouait de la flûte ou s'escrimait à aligner des rimes plus ou moins heureuses. Mais, en attendant, les préparatifs militaires
allaient leur train, toujours aussi actifs, toujours aussi bruyants et toujours aussi énigmatiques 4.
Frédéric d'ailleurs se faisait comme un jeu malin de piquer la curiosité sans la satisfaire... Un jour, en terminant une pièce de vers, il disait : « C'en est fait, le démon de la guerre va m'enlever à celui de la poésie. » Mais il se gardait d'ajouter dans quel sens le génie vainqueur allait l'entraîner. Un autre jour, il écrivait à son ami Algarotti, rappelé à Berlin par un mal dont les plaisanteries royales ne laissent pas ignorer la nature, une lettre que l'Italien, tout fier de la confidence, venait montrer en grand secret au ministre de France : « Yous êtes fait, mon cher Algarotti, y était-il dit, pour être témoin de grands événements et y prendre part par vos conseils. Si vous me demandez ce que fait l'Europe, je vous dirai que la Saxe joue aux osselets, que la Pologne mange du bœuf
1. Mémoires de la margrave de Bareith, t. n, p. 327. — Valori à Amelot, 3 décembre 1740. — Voltaire, Mémoires.
Voir Appendice C. Relations de Voltaire avec la légation de France à Berlin.
salé et des choux à périr; le grand-duc a la gangrène dans le corps ; il ne saurait se résoudre à l'opération qui pourrait le guérir; la France joue au plus fin et guette sa proie ; on tremble en Hollande; on joue et on danse au Rheinsberg et Frédéric... » Ici, Algarotti s'interrompit et replia sa lettre en disant que la discrétion ne lui permettait pas d'en lire davantage. Aujourd'hui que la lettre est imprimée tout au long, nous savons pourquoi Algarotti fut si réservé. C'est que la lettre ne disait absolument rien des intentions de Frédéric, qui n'y parlait même pas de lui-même. Algarotti en fut quitte pour raconter qu'il avait conseillé au roi de prétendre à la couronne impériale pour arriver à la monarchie universelle ; à quoi le roi avait répondu en souriant : « C'est le conseil qu'Antoine a donné à César l. »
Tout finit, tout se sépare en ce monde, même les compagnies les plus gaies. La semaine
1. Valori à Amelot, 5 et 19 novembre 1740. La lettre de Frédéric à Algarotti a été iust'-rée déjà dans la Correspondance générale de Frédéric, elle est conçue dans des termes un peu différents de ceux que Valori emploie en la rapportant.
écoulée, Voltaire dut revenir à Berlin, dans le logement qui, par les ordres du cardinal, lui était préparé à l'hôtel de la légation de France. Valori, qui l'y reçut, le trouva assez déconfit. Outre le dépit qu'il éprouvait de compromettre sa réputation naissante de diplomate en revenant les mains vides, il paraissait avoir encore une autre cause de déplaisir qu'il n'expliquait pas. « M. de Voltaire est de retour, écrivait Valori le 29 novembre, et va repartir pour Bruxelles. Le principal objet de son voyage a été les affaires qui regardent l'impression de Y Anti-Machiavel... (c'est là apparemment ce que Voltaire voulut qu'on crût). J'ai lieu de croire que le roi et lui se sont séparés peu contents l'un de l'autre; je crois même que l'intérêt pécuniaire a quelque part à ce mutuel mécontentement. Il pourrait bien y avoir entre eux querelle d'auteur, et l'imprimeur y est pour quelque chose. Joignez-y une rivalité de vers, une trop grande sincérité dans les jugements qu'en porte M. de Voltaire, parlant au roi même, et vous n'aurez pas de peine à penser qu'ils sont peu faits pour vivre ensemble. Le roi de Prusse court après toutes les
gloires, mais rien ne l'arrête autant que l'économie '. »
Yalori, plus fin sous sa grosse et gauche enveloppe qu'il n'en avait l'air, avait deviné juste. Il y avait bien eu à la dernière heure un différend entre le roi et le poète, et le motif en était bien pécuniaire. Seulement les exigences de l'imprimeur n'y étaient pour rien. C'était Voltaire lui-même qui avait élevé l'étrange prétention de réclamer ses frais de route, et de présenter pour cet article une note qui ne montait pas à moins de 1 ,TiOO écus. Solomon, qui ne s'attendait pas à payer les visites de la reine de Saba et qui d'ailleurs avait mieux à faire de son argent, s'était récrié, et, pour le décider à s'exécuter, il n'avait pas fallu moins que les supplications de son bibliothécaire favori Jordan. Le paiement fut enfin accordé, mais dans quels termes ! Le pauvre Jordan , en les lisant , dut faire un triste retour sur le cas que font les puissants
1. Valori à Amelot, 29 novembre 1740. Dans une dépêche précédente, Valori disait déjà : « Le roi ne goûte pas ses façons trop libres; il a passé du ton d'adoration au familier, quasi au peu respectueux, en trop peu de temps. »
delaterre des littérateurs qu'ils salarient. — «Ton avare, lui disait le roi, boira la lie de son désir de s'enrichir, il aura ses 1,300 écus. Son apparition de six jours me coûtera par jouroOO livres. C'est bien payer un fou. Jamais bouffon de grand seigneur n'eut de pareils gages '. »
Quand des journées coûtaient si cher, on ne pouvait songer à les multiplier. Force était donc à Yoltaire de repartir sans attendre que le jour fût fait sur la situation qu'il n'avait pas réussi à éclaircir. Il n'en tenait pas moins à faire son rapport à Fleury et même à l'entretenir personnellement. « Il voulait montrer, dit Yalori, que, s'il n'avait pas été bon Français jusqu'à présent, il était bien converti. » Plus d'une conférence eut donc lieu entre les trois diplomates français pour se mettre d'accord sur le jugement qu'il convenait de porter à Versailles.
Les impressions étaient diverses : le marquis de Beauvau était des plus sombres; suivant lui, Frédéric détestait la France et ne songeait qu'à
1. Frédéric à Jordan, 28 novembre 1740, Correspondance générale.
lui faire pièce ; ses armements n'étaient que le premier acte d'une coalition qu'il voulait ourdir entre l'Autriche, l'Angleterre et tous nos ennemis. Beauvau ajoutait (et c'était vrai) qu'à sa connaissance, Camas avait rapporté les plus fâcheuses appréciations sur l'état de l'armée et de l'administration françaises, et qu'on se plaisait au Rheinsberg à ne parler de la France qu'en termes dédaigneux et presque outrageants. Voltaire, qui avait bien sur la conscience le péché d'avoir prèle l'oreille à quelques propos de ce genre, n'osait pas contredire. Valori, plus réservé, se bornait à penser qu'on avait affaire à un ambitieux, prêt à se tourner du côté qui lui offrirait le plus d'avantage. « Vous avez raison, dit enfin Voltaire, il tentera je ne sais quelle aventure, et puis, s'il échoue, eh bien ! il se refera philosophe '. »
Où la France n'avait rien pu découvrir, l'Angleterre vint s'essayer à son tour et ne fut guère plus heureuse. Le chargé d'affaires anglais, Guy Dickens, usant des droits que lui donnait la qua-