Droysen, t. i, p
chose même de plus que le mystère, l'équivoque. Il fallait non seulement que le but et le moment de l'exécution restassent inconnus jusqu'à l'heure décisive, mais que, le jour où les troupes paraîtraient sur la frontière, on pût croire qu'elles venaient du consentement et sur l'appel des souverains légitimes de la province envahie. De cette sorte, aucune mesure défensive ne serait prise, et les populations elles-mêmes, pensant avoir affaire à des alliés, n'auraient pas l'idée de la résistance.
Dans cet honnête dessein, tout fut mis en œuvre pour entretenir l'illusion jusqu'à la dernière heure. Ainsi s'explique d'abord tout naturellement cette reconnaissance empressée de la royauté de Marie-Thérèse qui toucha jusqu'aux larmes l'innocence de la nouvelle reine et qui n'était destinée qu'à l'endormir dans une fausse sécurité. Au même moment, en effet, le ministre de Prusse à Vienne recevait communication de tous les détails de l'invasion projetée, avec ordre de feindre de l'ignorer entièrement et de démentir tous les bruits qui pourraient circuler. Puis la Correspondance poli-
tique nous fait connaître une série de dépêches adressées aux agents prussiens dans les diverses cours ; toutes pleines de protestations d'amitié pour la maison impériale et sur un ton particulièrement vif, là où l'Autriche, étant bien vue, pouvait être bien informée. A Versailles seulement, le langage prescrit prend une teinte un peu différente, et quelques allusions discrètes y sont faites, comme pour tâter le terrain, à l'intérêt qu'aurait l'Allemagne à se délivrer de la prépotence autrichienne. C'était nécessaire pour tenir la porte ouverte à tout événement et rester en quelque sorte à cheval sur les deux conduites opposées. On peut remarquer cependant que, soit que l'intérêt de cajoler l'Autriche l'emportât sur toute autre pensée dans cette première phase de l'opération, soit que, comme le soupçonnait le marquis àe Beauveau, la haine de la France fût chez Frédéric un sentiment irrésistible dont il ne pouvait contenir l'expression, les appréciations sur les ministres de Louis XV sont toujours amères, dédaigneuses, presque outrageantes, alors même que l'instruction donnée est de les ménager en
vue de l'éventualité d'une alliance possible. On saisit toutes ces nuances au vif et au naturel dans une note d'un caractère tellement intime qu'on s'étonne un peu de la franchise courageuse qui l'a mise au jour. C'était un papier sur deux colonnes, portant d'un côté les questions du ministre Podewils et de l'autre les réponses de Frédéric. Le ministre demande sous quel jour les intentions du roi doivent être présentées à Saint-Pétersbourg, à la Haye et à Londres. Le roi répond : « A chaque cour d'une façon différente : à Londres, il faut dire que, sachant sûrement que le duc de Lorraine veut conclure avec la France, je m'approche de "Vienne pour les forcer en quelque sorte à se mettre du parti des marins et de la religion (les puissances maritimes et protestantes). À la Haye, il faut assurer qu'on ne veut point troubler le repos de l'Europe, que Frédéric- Guillaume a servi l'empereur Léopold et qu il en a été récompensé d'ingratitude et que je me dédommage d'avance et servirai après. A Hanovre, à Mayence, il faut parler du cœur patriote qu'il faut (sic), et que je veux soutenir
l'empire et protéger les débuts d'une maison ^aible. — Mais, répond le ministre, en faisant part en gros au ministèrefrançais des motifs de Votre Majesté, ne doit-on pas leur laisser entrevoir à mots couverts que cette entreprise pourrait tourner au plus grand avantage de la France? » Réponse: « Bon, il faut faire patte de velours à ces b.c. *. »
C'est là ce que M. Droysen appelle une grande combinaison politique et où il voit le germe d'où devait sortir un jour la patrie allemande. Avant Frédéric, nous dit l'historien prussien, on était ou Autrichien, ou Français, jamais Allemand. Frédéric est le premier qui ait su avoir une politique à lui, indépendante et vraiment nationale. « Si l'Allemagne eût existé alors, s'écrie-t-il avec enthousiasme, elle eût compris que Frédéric servait sa cause. » On pourrait faire observer que cette liberté d'esprit d'un prince allemand, cherchant son point d'appui indifféremment au dedans ou au dehors de la patrie commune, suivant qu'il y trouve son
i. Pol. Corr., 1. 1, p. 99 et 100.
intérêt personnel, paraît plutôt le contraire du patriotisme. Mais, en fait de sentiment national, chacun l'entend comme il lui convient, et, en ce genre comme en tout autre, il ne faut pas disputer des goûts. Où l'on serait plus tenté encore de contredire M. Droysen, c'est quand il ajoute, avec tout le sérieux germanique, que la conduite de Frédéric fut l'application rigoureuse des doctrines morales et puritaines telles qu'il les avait professées dans Y Anti- Machiavel. Mais ici encore il faut s'arrêter, parce que le différend, touchant à la morale, porterait sur des points plus graves encore.
Quoi qu'il en soit, morale ou non, et peutêtre parce qu'elle ne l'était guère, la machine fut assez hien montée pour faire naître et durer Terreur d'optique dont, comme on l'a vu, tout le public européen et allemand fut un instant dupe. On dirait même que, dans son entretien décisif avec Botta, Frédéric fit encore quelque effort pour maintenir le malentendu, car, après lui avoir révélé son dessein : « J'entre en Silésie, lui dit-il sur un ton patelin, mais comprenez bien que c'est en bon ami {corne bnon amico),
moins pour faire valoir quelques droits que je puis avoir, que pour défendre les droits héréditaires de la reine contre tous ses ennemis, notamment la Saxe et la Bavière, qui sont prêtes à l'attaquer. Je veux mettre la couronne impériale sur la tête du grand-duc. » L'Italien avisé, eut assez d'empire sur lui-même pour garder son sang-froid. Il laissa dire le roi, puis, avec un sourire narquois sur les lèvres : « Je ne me trompais donc pas, répondit-il quand je croyais Votre Majesté pleine de dispositions affectueuses pour la reine ma souveraine, quoique plus d'une personne à Vienne, je dois l'avouer pense que cette opinion était de ma part un acte de confiance véritablement héroïque (puro eroismo); mais je ferai remarquera Votre Majesté que ni la Saxe ni la Bavière ne font mine de nous attaquer, et, quand elles y songeraient, si Votre Majesté veut seulement rester spectatrice, ma souveraine est de force à se défendre, d'autant plus que ces deux puissances auraient de la peine à s'accorder ensemble. » Le roi voulant encore renouveler des protestations doucereuses, Botta finit par perdre patience, et
élevant le ton : « Yos troupes sont belles, Sire, dit-il, mais les nôtres ont senti la poudre. — Si les miennes sont belles, reprit le roi, elles sont bonnes aussi, et vous vous en apercevrez. » Et, rompant brusquement l'entretien, il se leva *.
La date de la conversation avait été combinée de manière que le courrier qui en porterait la nouvelle ne parvînt à Vienne que peu d'heures avant le nouvel envoyé de Frédéric. L'avance fut suffisante cependant pour que, loisque le comte de Gotter arriva, il trouvât déjà la nouvelle ébruitée, la ville on rumeur, la stupeur et l'indignation partout au comble, et nulle part plus que dans les cercles diplomatiques. On n'y parlait que de l'attentat du roi de Prusse. « Si pareille chose s'accomplit, disait le ministre d'Angleterre, le roi sera excommunié de la société des gouvernements. » Quant à la jeune reine, on la connaissait déjà assez pour savoir que son âme ne pouvait être ni égarée par la surprise, ni ébranlée par la menace. Averti de l'accueil qui Falten-