JVArneth, 1. 1, p. 115. — Droysen, t. i, p
130 FRÉDÉRIC II ET MARIE-ïflÉRÈSE
dait, Gotter prit le ton très haut et se posa tout de suite, comme le proconsul romain, portant la guerre ou la paix dans les plis de sa toge. Sans passer par l'intermédiaire ordinaire des ministres ou des chambellans, il demanda directement audience au grand-duc.
Dès les premières paroles : « J'apporte, dit-il, dans une main le salut de la maison d'Autriche, et dans l'autre, pour Votre Altesse, la couronne impériale. Les trésors du roi mon maître sont au service de la reine, il lui apporte aussi le concours de ses alliés, l'Angleterre, la Hollande et la Russie. En récompense de telles offres et en dédommagement du péril qu'elles lui font courir, il demande toute la Silésie, mais rien de moins. La résolution du roi est inébranlable : il veut, il peut s'emparer de la Silésie, et, si elle ne lui est pas offerte de bonne grâce, ces mêmes troupes et ces mêmes trésors seront donnés à la Saxe et à la Bavière, qui les sollicitent. » Rien n'était plus faux, puisque ni Saxe ni Bavière n'avait encore fait l'ombre d'une proposition. Mais peut-être Gotter était-il dupe luimême des mensonges de son maître.
La réponse du grand-duc fut calme et fière. « La reine, dit-il, n'a ni le droit ni le pouvoir de céder une parcelle du territoire qu'elle n'a reçu que sous la condition de le maintenir indivisible. Elle n'est point réduite à ce point de désespoir de se jeter dans les bras d'un prince qui entre en ennemi dans ses Etats, et, quelque mal que le roi de Prusse puisse lui faire, nous avons encore l'espérance qu'il s'en fera plus à lui-même. — S'il en est ainsi, reprit Gotter, je n'ai rien à faire ici et je puis m'en retourner. » Le grandduc reprit la parole pour lui demander catégoriquement, par oui ou par non, si les troupes prussiennes étaient déjà à l'heure qu'il est sur le sol de la Silésie. « Elles doivent y être, répondit l'envoyé. — Retournez donc auprès de votre maître et dites-lui que, tant qu'il laissera un homme sur le territoire de cette province, nous périrons plutôt que de traiter avec lui. Mais s'il peut encore s'arrêter, ou s'il veut reculer, nous voulons bien négocier avec lui à Berlin. Botta a déjà des instructions dans ce sens... et, quant à moi. ni pour la couronne impériale, ni pour le monde entier, je ne sacrifierai ni un seul des
droits de la reine ni un pouce de son domaine légitime et héréditaire. »
Gotter, intimidé par cette attitude, baissa un peu le ton. « Il n'est pas sérieux, reprit-il, de demander au roi de reculer dans une entreprise déjà si avancée. — Quand une entreprise est manifestement injuste, continua le grand-duc, il est plus honorable aux yeux du monde d'y renoncer que de s'y obstiner. Mais si le roi a besoin d'un motif pour retirer ses troupes, il peut dire qu'il avait eu pour but, en les faisant avancer, de défendre la reine contre les attaques de la Bavière et qu'il a reconnu que ce secours n'était pas nécessaire. » Devant cette ouverture qui, en réalité, n'en était pas une, mais qui avait l'avantage d'éviter un éclat immédiat, Gotter réfléchit un instant, puis, comme s'il accordait une grâce qu'on ne lui demandait pas, il consentit à écrire à Frédéric et à attendre sa réponse '.
Le langage du grand-duc avait été si net, si ferme, si peu conforme à son caractère indécis,
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que tout le monde comprit par qui les termes en avaient été dictés. Il avait parlé comme si la reine eût été présente, et effectivement, dans un des entretiens qui suivirent, la reine se tenait si près de la porte qu'à un moment donné, trouvant qu'il était temps d'en finir, elle appela son mari et l'emmena avec elle dans l'intérieur de ses appartements. Gotter, qui naturellement aurait dû insister pour la voir, n'osa même pas lui demander une audience, de crainte, écrivaitil àPodewils, de consommer tout à fait la rupture, enréalité pour éviterl'odieux d'une scène de violence avec une femme. Le murmure improbateur qui s'élevait de toutes parts autour de lui le troublait malgré son audace apparente. « Tout est ici en rumeur, écrivait-il; on sonne le tocsin, on appelle au feu... Je me félicite de n'avoir pas poussé trop fort à la roue. Le roi est un prince éclairé, qui saura, j'espère, trouver un moyen de sortir de cette affaire avec honneur. » Il était plus explicite avec l'ambassadeur d'Angleterre. « Vous ne connaissez pas mon maître, lui disait-il. Vous ne savez pas à quel point il est obstine et présomptueux. C'est un étrange nié-
lange d'ambition et d'avarice *. » Puis, pour se tirer lui-même d'embarras, il sortit de Vienne sous prétexte qu'en attendant la réponse à se» dépèches, il allait faire une cure dans une station thermale du voisinage. La saison (on était en plein hiver) n'était pourtant guère favorable à ce genre de traitement 2.
Gotter ne pouvait guère se faire l'illusion qu'il fût temps encore de ramener son maître à des conseils de modération. Il n'avait dit que trop vrai en affirmant que les troupes prussiennes étaient déjà sur le territoire de la Silésie. C'était le 20 qu'il était reçu par le grand-duc et, dès le 16, Frédéric avait quitté Berlin pour aller prendre le commandement de ses troupes. Il est probable que l'attitude de Botta lui avait appris qu'il n'avait point de faiblesse à attendre ie la cour de Vienne, car, dans les derniers jours qui précédèrent son dépa \ il se décida enfin à mander le marquis de Valori, à qui il n'avait pas adressé la parole depuis six semaines.