CHAPITRE V
L'EXPÉDITION DE MORAVIE ET LA QUERELLE DES DEUX HARËCHi.UX
RéTolation à Saint-Péterabourg. — Avènement de l'impâra- Irice ÉlIsabeOi, qni abandonne l'Antricbe et le rapprocbe de la France. ~ ArrLïée de Belle-Isie à Pragne. — Le maréchal de fcnglie est envoyé pour le remplacer. — Mécontentement de Belle-Isle : il quitte Pra^e et retourne A Francfort. — L'électeur de Bavière reste à Mannheiin, attendant son élection. — L'élection a lieu le 28 janvier 17*1.
— Triomphe de Belle-lsle et joie du cabinet français. — MauvaiaeB nouvelles de l'armée laissée en Bohême. — Le maréchal de Broglie est menacé à Pisek par le grand-dnc
— 11 le force à se reUrer. — Situation difficile dn marquia de Ségur attaqué dans Llntz par le général antrichien Kh«veuhnller. — Broglie est pressé d'aller à son seconre. ^ Il demande l'appni de Frédi^i^c. — Singulière antipathie de Frédéricpour le maréchal de Broglie. — Cause véritable de ce aenUment. — Frédéric annonce qu'il va entrer en campagne pour aider lea Français, — Il se rend à Drasda ^r conférer aTBC Angnsle III. — Conférence de Dresde.
— Frédéric propose de marcher Mr Vienne A Inven ta
148 FRéDâniG II BT MARIE-THÉRÈSE
HoraTle, et demande le commaadeoient des troupes frsiiçalsea et saiûnnes. — Régistunce de Maarice de Saxe, et mécon lentement da maréchal de Broglîe. — Sfgur est bloqua dans Lintz et forcé à capituler. — Frédéric ponrsuit son expédition. — Le maréchal de Broglie rappelle le corps d'armée nrançaia. — L'expédition de Moravie est mauquée et Frédéilc rentre en Bohême. — Dissentiment entre les générani et les diplomates Trançais. — Les maréchaux de Broglie et de Belle-Isle écrivent à Versailles pour se plaindre l'nn de l'autre. -~ État d'esprit da ministère et de la cour. — Incortilude de Flenry. — Le chevalier de Belle-lsle. — L'abbé de BrogUe. — Betle-Isle vient lui-même en France pour se défendre. — 11 est fait duc et mis h la Ifitc de l'armée de Bohème, tandis que Broglie reçoit uu autre commandement en Bavière. — Prise d'Egra, — Le maréchalde Broglie fait porter la nonvelle da ce auccès par son fils, qoi est nommé brigadier.
Une bonne fortune arrive rarement seule. Au même moment où une équipée chevaleresque rendait en quelques heures les Français maîtres de Prague, une révolution militaire à Saint- Pétersbourg enlevait en moins de temps encore à Marie-Thérèse son unique amie. A la régente Anne, gouvernant sous le nom du petit tsar Ivan, son Ëls, et dont les sympathies pour l'Autriche étaient connues, succédait brusquement, le 6 décembre 1741, la princesse Elisabeth, dernière fille du grand Pierre et de la première Catherine. Ce fut l'affaire d'une seule nuit et
L*BXp6bITI0N DE HOBAVIE 149
l'œûVre du vieil esprit russe luttant, comme il le fait encore parfois aujourd'hui, contre l'invasion des mœurs et surtout des fonctionnaires allemands. Informée du mécontentement sourd que causait dans les rangs inférieurs de l'armée l'inflaence exercée sur la régente par son mari le duc de Brunswick, et surtout par son amant, le ministre de Saxe ; mise en relation par d'habiles intermédiaires avec les sous-ofticiers de la garde qui veillait h la porte du palais, Elisabeth n'eut qu'à s'y présenter un matJn, avant le jour, en prononçant le nom de son père, pour que toutes les portes s'ouvrissent devant elle. Elle pénétra ^Ile-mëmÈ dans l'appartement de la régente, encore endormie, et du petit empereur, que de ses propres mains elle tira de son berceau. Dans la journée, enfant, mère, ministres et chambellans, tout ce qui portait un nom à désinence germanique fut envoyé, qui en Sibérie, qui en exil. Mais, bien que l'aventure eût le caractère d'un réveil de palrioliame, personne ne doutait que ceux qui avaient formé le projet et conduit les coupa ne fussent deux Français :
150 FRtBÉIltC II IT KARII-tSlRftSB
l'un, l'ambassadeur même de Loois XV, le marquis de la Chétardie, l'habile faMmne qui avait su, un moment à Berlin, plaire à Frédéric ; l'autre, un assez médiocre médecin du nom de Lestocq, fils d'un réfugié qui étut venu chn^er fortune sur les bords de la Neva. Tons deux avaient su gagner la confiance de la fature impératrice, et même l'ambassadeur, si la chronique disait vrai, quelque chose de plus que son amitié. Frédéric, à la vérité, avec eon cynisme hid)ituel, se livre, dans YHistoire de mon temps, à une insinuation qaï serait moins flatteuse pour notre fatuité natioDide. & tut entendre assez clairement que, poor capter les suffrages de l'armée, la princesse n'avait pas craint de dispenser plus libéralement encore ses foveurs. Après quoi, il ajoute que, d'ailleurs, •ntre elle et la cousine qu'elle venaiit de déposséder, il n'y avait sur ce point guère de différence, excepté que l'une couvrait $ei fiûblesses du voile de la pruderie, tandis que l'autre aUait donner aux siennes la forme plus populaire de la débauche '.
1, Voir les détails cnrleui de cette révolutton de pslalt dam
I'EXPÉDITIOK de HOhAVIB 151
Qnoi qu'il en soit, 1& nouvelle souveraine s'étant mise tout de suite en rapports intimes avec la légation française, et ayant engagé avec la Suède des pourparlers pacifiques, toute la région du Nord se trouvait libre et les alliés en Bohême délivrés de toute inquiétude sur leurs den-iëres. Deux tours de force et d'adresse accomplis unsi en quinze jours élevaient très haut le renom de la valeur, de la galanterie et de l'habileté françaises, et ce Fut environné de cette auréole que Belle-Isle, qui passait pour l'inspirateur de tous ces e^^Ioits, fit son entrée, . encore porté en litière, dans la ville de Prague. Il y trouvait beaucoup de besogne à faire pour un invalide ; car l'heureuse nuit du 26 novembre avait plutôt accru que réparé la confusion, des armées alliées : sans guide, comme sans union, elles restaient plus que jamais à la discrétion du hasard, qui, pour une fois, tes avait bien servies, mais qu'il était temps de remplacer par une direction plus sûre. Belte-Islc ne se croyait point, malgré ses infirmités, au-
t52 pnÉDÉRIC n et HAniE-TQÉRÈSB
dessous de cette tâche. Sa nature ardente et nerveuse se retrempait par l'activité, et l'indomptable confiance qui était sa force et qu'il savait communiquer autour de lui se ranimait à la moindre apparence de succès. Persuadé qu'il avait tout fait et qu'il pouvait tout faire encore du fond de son lit ou de sa chambre, il expédiait ordre sur ordre et croyait sincèrement qu'à sa voix la discipline allait rentrer dans l'armée, en même temps qu'il sentait la vig;ueur renaître dans ses membres. « Vous êtes présentement instruit, écrivait-il an ministre, du succès de l'entreprise que mon passage h.
Dresde a opéré, et toutes choses sont si fort changées depuis que je suis ici, qu'il n'y a que sujet d'être tranquille et de bien espérer de toutes les affaires générales et politiques... Le repos d'esprit que je goûte depuis que je suis ici m'a considérablement rétabli. » Il n'oubliait qu'une chose, c'est qu'il avait écrit lui-même au même ministre, de Dresde, dans un jour do désespoir, que décidément la double tâche qu'il avait assumée excédait les forces humaines et qu'il reconnaissait son tort en l'espiant. La
t'EXPÉDITlON DE HORAVIB 1S3
lettre, après laquelle il n'était plus temps de courir, était arrivée à son adresse, et la réponse fut l'annonce qu'un successeur, le maréchal de Broglie, lui était envoyé pour prendre le commandement de l'armée S
C'était une résolution auSsi naturelle que raisonnable : le choix du remplaçant ne l'était pas moins. Depuis la mort de Berwick et de Villar8,et en attendant que Belle-Isie eût réalisé tout ce qu'on attendait de lui, Broglie tenait, d'un commun aveu, un des premiers rangs parmi les offîcters supérieurs de l'armée française. Sa conduite en Italie pendant la guerre précédente était justement appréciée; à la vérité, à la suite d'un succès remporté 50us les murs de Parme, il s'était laissé surprendre la nuit, par im parti d'Autrichiens, d'une manière qui avait prêté aux railleries des chansonniers de Versailles. Mais, comme, dès le lendemain, il avait pria sa revanche par une victoire plus éclatante devant Guastalla, cette mésaventure,
1. Belle-IsIe à Ametot, [■ragne, 12 décembre 1T41. — (Correapandance de l'ambassade auvria de la diète, MiDietèra dei ■ffnirei étraugËrea.}
iSi FRÊDÉRie 11 BT HARIE-THinàSS
qui n'amusait plus que des plusants de profession, ne luiôtaitrien de l'estime des connaisseurs. De plus, en sa qualité de ^nvemeur de Strasbourg, c'était lui qui avait Au. présider à l'opération toujours délicate du passage du Rhin par une année en campagne : toutes les tronpes avaient défilé sous ses yeux homme par honmie ; il avait pu connaître tous les officiers de leur état-major. Ses trois fils étaient sons les dra peaux, et l'atné venait de prendre une part brillante au dernier fait d'armes. Il se trouvait donc chargé de la suite d'une opération dont une des phases importantes avait déjà passé par ses mains ; d'ailleurs, il était plus ancien de grade et d'Age que Belle-Isle, ce qui réglait d'avance entre les deox maréchaux toutes les questions de préséance, sans mettre en jeu l'amour^ropre d'aucun d'eux.
Quelques inconvénients (il y en a toujours) venaient compenser ces avantages. D'abord le nouveau commandant en chef, né en 167â, allait achever sa soixante et dixième année, ce qui, même de nos jours et dans nos lois militaires, est regardé comme un Age un peu avancé pour
L IXI^ÉkinON DB aOKAVIE ISS
an fn^énU, miis ce ^i le puraisssit bien plus encort iune époque où, U vi« aoUve commençant de meilleure heure, les fones physiques s'épuifwent plus t6t. Dans le cours de l'été précédent, il wnait d'éprouver un de ces accidents d« Ttejjlesse que les amis et les familles déguisent, qu'on ne s'avoue pas à soi-même, mais qui avait l'apparence d'une première atteinte d'apoplexie. On remarquait que, depuis son rétablissement, son humeur, qui n'avait jiUQuB été facile, prenait un caractère d'obstination intraitable et irascible, lui rendant difficile le muiiement des hommes et des affaires. En outre, il avait été plusieurs années ambassadeur en Angleterre à une époque où prévalait la politique pacifique de Pleury, ce qui lui avait permis même de vivre presque dans l'intimité de Robert Walpole. Prétendant, à ce titre, joindre des connaissances diplomatiques à son expérience militaire, il ne se faisait pas faute de blâmer asseE hautement aussi bien le but que la direction générale de ta guerre actuellement engagée. Le bruit de ces critiques étaitil parvenu jusqu'à Berlin 7 Je l'ignore ; mais
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toujours est-U que ceux qui approchaient de Frédéric savaient qu'il s'exprimait habituellement assez mal et avec sévérité sur le compte du gouverneur de Strasbourg. U gardait en particulier un très mauvais souvenir de la visite qu'il avait été obligé de lui faire lora de l'équipée de jeunesse que j'ai racontée '. Revenant volontiers sur cette aventure avec un singulier mélange de raillerie et de colère, il se plaignait tour à tour et que le maréchal eût voulu d'abord le faire arrêter et qu'ensuite, par ses politesses excessives, il eût trahi le secret de son incognito. Ceci, à la vérité, pouvait" être ignoré à Versailles, et Fleury, eût-il connu ce détail, lui dont la rancune était le moindre défaut, n'eût jamais cru qu'on pût faire jouer à de pareilles puérilités un rôle quelconque dans les affaires sérieuses '.
t. Vojoï aa Tolume prfcêdeut chap. i. p. 51-58.
2. Bclle-lBle à Valori, 2S dÉccmbre 1741. — (Coi-reipondance dx Prusse.). — Le EOGirquIa do Beauvaa à Amelot, 15 décembre 1741. (Correspondant de Bavière. Ministère des affaires étraDgèrea.] — Uoe lettre de Strasbonrg, sans signature, adressée à BelIe-Iale, et qui se trouve dans les correspondances diTerees du ministère de la giierre, dit : o 11 D'y a sorte de propos mlaérables et pnèrils qui ne ae tienneDt
l'expédition DB MORAVIE IS7
MiÙ9 Belle-Isle, très dépité d'avoir été pris au mot, trouvait dans ces inconvénients réels du nouveau choix des motifs suffisants pour justifier et faire partager autour de lui le désappointement qu'il éprouvait. TVop habile pour réclamer contre une décision qu'il avait sollicitée, trop prudentpour mettre les premiers tortsde son côté en décriant d'avance son collègue, il se horna à répondre que le choix était excellent, mais qu'il était à craindre que là non plus on no trouvât pas une santé bien résistante. En tout cas, il allait s'arranger pour que le maréchal de Broglie trouv&t h son arrivée tout mis en ordre et toutes les fautes réparées. Mais il est permis de supposer qu'il n'ignora pas absolument que des réclamations nombreuses étaient adressées par des officiers de son état-major faisant dire à Versailles que tout était perdu si on retirait à l'année un chef adoré d'elle. L'électeur, de son cOté, écrivait h Louis XY une lettre désolée où
chez cet homme [le maréchal de Broglle] contra les négoclaiioD9 lie M. le maréchal de fielle-lsle et contre les engagcmeutâ qu'il a fait prendre k la France. • — Voir, sur le rapport dn roi de Prusse et du maréclial de Broglie, l'appendice F à la &n dn Tolume.
t58 t'RftDftBIC 11 RT HÂIlIB-TBfiRÈSB
il se plaig;n&it, comme un /ils à sonpère, qu'on lui enlev&t le conseiller de sa confiance, et il est à croire que Belle-Isle eut quelque connaissance de la démarche.
Fleury, toujours désolé de déplaire et qui comprenait à demi-mot, essaya vainement de panser la blessure par ses caresses accoutumées. « Rappelez-vous, écrivait-il à Belle-IsIe, l'état où vous vous trouviez à Dresde, aussi bien que celui de notre armée de Bohème. La peur et le découragement l'avtùent ga^ée; toutes les lettres, sans exception, ne parlaient plus que de désastres... Dans cette situation, pouvions-nous laisser nos troupes à l'abandon? Nous étions à la veille de voir arriver tous les malheurs. Nous en voilà dehors, et, si nous avions pu le deviner, nous aurions laissé les choses où elles étaient. Il faut tabler présentement sur la situation où nous sommes. Je vous prie d'être persuadé que j'ai écrit à M. le maréchal de Broglie comme je le dois et que je ne lui ai pas caché que le roi désirait que vous eussiez toujours la direction des affaires générales et qu'il ne pouvait se mêler que des opé-
L'KXPfiDITlOIl DE MOBATIG IS9
rations militaires, qu'il devait même les concerter avec vous auparavant, et je le pense Téritablement plus que jamais. Tout l'honneur qui pourra nous en revenir vous est dû, et il n'est que juste de vous le donner.
Quand vous serez libre et que vous n'aurez plus rien k faire à Francfort, ne croyez pas qu'on vous laisse inutile et servir en second. Je ne suis pas assez injuste pour le penser et -je vous prie instamment d'être tranquille. Votre gloire et votre réputation me sont aussi chères qu'à vous-même. »
Satisfait ou non de ces assurances, Betle-Isie eut soin de ne pas les tenir secrètes et délaisser clairement entendre qu'au fond, c'était toujours lui qui était le maître et qu'il ne tarderait pas & revenir. Pour s'y préparer, il engagea ou du moins il autorisa les ofSciers avec qui il était en xapport d'amitié à l'entretenir, dans des correspondances privées, de tous les mouvements qui leurseraientcommandés.Dansladispositiondéjà malveillante des esprits, rien n'était mieux fait fOur ruiner l'autorité morale de son successeur. Puis, dès que Broglie fut arrivé, il partit d'assez
160 PRËDËRIG II ET HAIIIE-TEÉIltSR
mauvaise gr&cepour Francfort, où l'attendaîent pourtant âes lauriers diplomatiques de nature )l lui faire prendre en patience l'ajournement mO" mentané de ses espérances d'un autre genre '. Ce n'était pas seulement, en effet, ni la villo de Prague, ni même la couronne de Bohême qui avait ^té enlevée par escalade, mus bien la dignité impériale elle-même. La grande nouvelle était tombée en pleine diète à Francfort: les électeurs ou leurs représentants y tenaient déjà séance depuis quelques jours sous la présidence de l'archevêque de Mayence lui-même ; mais ils n'avaient encore passé leur temps qu'à discuter les questions de préséance et d'étiquette qui ne manquaient jamais dans les réunions germaniques. Tout céda à l'instant devant l'arrêt de la fortune, et l'unanimité fut tout de suite assurée au protégé de la France. D'abord,
1. Belle-Iale à Fletuy, — Fleury h Belle-Iale, 15 décembre I7il. — {Co7Te!pOTidaa(x de l'ambaiiarU aap'-ii d» Itt diète. Ministère des aff^rea étrangères.) — Bcllc-Islo h Valori, 30 décembre 1641. — a II pourrait trâa bien arriver que H. de Broglle ne passera ici que l'hiver, sachant que ma •anté se rétablira, et en effet elle va de mieux en miens. > — [Corretpondance de Pnttte. Wnislère des aff^rei étrasfères.)
l'expéditios de uobavie 161
par le fait même de la conquête de Prague, la question de l'admission ou de l'exclusion des représentants de Marie-Thérèse était réglée ; car, du moment que la Bohème reconnaissait en fait un nouveau roi, le moins qu'on pût faire, c'était de laisser son électoral en vacance. Des huit voix qui restaient, trois étaient assurées à Charles-Albert : la sienne propre, celles de la Saxe et du Brandebourg; une quatrième, celle du Hanovre, était le prix de la neutralité promise au roi George. Les trois électeurs ecclésiastiques, n'ayant attendu que de savoir où était la force, n'avaient plus de rwson pour balancer. Enfin l'électeur palatin, bien que cadet de la maison de Bavière, s'était bien fait prier quelque temps, mais il se décidait à suivre la majorité depuis que, par la renonciation de Frédéric aux duchés de Berg et de Juliers, l'intégrité de sa succession était assurée A son neveu, le margrave de Sultzbach, époux désigné d'une de ses petites-filles. ,
Ce fut même là, àMannheim, chez ce parent avec qui il avait jusque-là assez mal vécu, que Charles-Albert, Imssant Belle-Isle aller mettre
16t PReDËRIC 11 ET HARIE-TBÉRÈSB
k Francfort la dernière main àaon œnvre, vînt attendre le résultat d'un vote qui n'était plus douteux, n y devait prendre part aux fêtes d'une double noce : celle de l'héritier désigné de l'électorat, et celle de son propre frère, le duc Clément de Bavière, promis à une autre des princesses palatines. Ces fètea, qui saluaientd'avance l'avènement d'un pouvoir nouveau, furent très brillantes, et si je n'avais jamais abusé de la patience du lecteur par le tableau des futilités ridicules des petites cours allemandes, je ne résisterais pas à la tentation de rapporter encore ici quelques détails burlesques dont un auteur comique ferait son profit. On me laissera bien raconter, par exemple, que, pendant toute la durée des réjouissances, le résident de France, M. de "filly, et le futur empereur luî-mêmB n'avaient que deux préoccupations. L'une était d'empêcher leur h6te de dépenser tous les revenus de son petit État, et même par antidpation ceux de son successeur, dans un luxe sans mesure d'habits et de luminaires ; prodigalités dont quelques parcelles, sous forme de subsides, auraient fort accommodé le trésor de
L'EXPittlTlûN DE MORATIB 163
raimée bavaroise ; l'autre était la crainte qu'en prenant lui-même aux divertissements une part trop animée, le vieillard cacochyme ne détermin&t quelque rechute d'une maladie gtave dont ' il était atteint ; son trépas inopportun, arrivant avant l'élection f^te, eût été un retard fAcheux qui pouvait encore tout compromettre.
« L'électeur, écrivait le résident, a donné h chacune de ses filles neuf babils qui sont, pour ainsi dire, tout massif d'or et d'argent : il en a au moins autant pour lui-même, tous plus riches les uns que les autres, il en change tous les jours. La dépense de bougies qu'il fait est immense... et le roi lui donnerait le village de Landau pour en retrancher une qu'il ne l'accepterait pas. » Puis, an grand bal qui eut lieu le soir des noces, il n'y eut pas moyen de le détourner de se faire mettre dans une chaise roulante, poussée par deux chambellans, et de suivre ainsi toutes les figures d'une polonaise * dansée aux flambeaux. Heureusement, le plaisir tue rarement même les vieillards, et le bon -électeur vécut assez pour que son envoyé pût prendre part, quelques jours après (le 27 jan-
164 rRÈDÉRIC II ET HARlE-TDËn£3E
vier), à la proclamation faite, au son du canon et des acclamation^ populaires, de Charles YII, roi des Romains, le premier empereur d'Alie- ' magne qui, depuis des siëcles, n'eût point appartenu à la descendance de Rodolphe de Habsbourg *.
Pour le coup, Belle-Isie était excusable de se croire passé au rang des grands hommes et de se placer déjà devant les regards de la postérité comme le génie qui avait mis le sceau aux grandes destinées de la monarchie française.
C'est avec un enthousiasme sincère qu'il écrivait au roi lui-même : « Sire, le succès couronne les entreprises de Votre Majesté. La perfection de ce grand ouvrage comble de gloire son règne et assure l'avenir et le repos de sa couronne. » Au cardinal il donnait quelques détails qui relevaient encore son triomphe :
— « Je ne dois pas omettre, disait-il, d'informer Votre Éminence que, dans le moment que l'em^ pereur est venu à la fenêtre de l'hôtel de ville
I. Tillf i Amelot Mannhelm, 21 octobre i7ti, 2t janiler tTi3. (Cortttpondantedu Palatinat. MiDiatëra des affaires élran-
1 SXPÉDIIION DE HOHAVIE 163
et s'est mODtré au peuple... il s'est élevé des acclfunations infinies. J'avais honneur d'être k une fenêtre avec l'impératrice, qui y était in^ cognito. L'empereur, ému de ces acclamations et de ces cris de joie, tourna les yeux vers mol et, portant la main h la couronne de Charlemagne qu'il avait sur la tête, il me fît signe que c'était au roi seul qu'il devait l'éclat dont il jouissait. » N'oubliant pas pourtant, même dans l'ivresse du succès, à quel homme il avait affaire, Belle-Iele ne négligeait pas de dresser tout de suite le compte de ce qu'avait coûté cette grande opération ; il était sûr que l'économie ne ferait qu'en relever le mérite : — « Il faut payer, disait-il, ce qu'on a promis : 200,000 francs auneveude l'électeur de Haycnce, avec une abbaye de 25,000 ; 20,000 écus au ministre, 2,000 au secrétaire, autant au valet de chambre, et de 15,000 à 20,000 francs au directoire de Uayence. Jamais grande affaire ne s'était faite h si bon marché. » Il n'ajoutait pas k la vérité que, depuis quinze jours, il tenait tebïe et maison ouvertes, que tous les électeurs venaient souper chez lui tour k tour avec leur
(A6 PRAnàRIG 11 ET HARIB-THÉRésS
suite, et que le nouvel élu avec la nouvelle ii»pératriee lui avaiertt promis d'en faire autant le lendemain de leur couronnement ; à la raanièrû dont il savait faire les choses, il y aviût là nn supplément de compte en perspective dont Fleury, en bon calculateur, dut faire sans peine la supputation *.
Aassi, dans la réponse qui lui fat faite, Toit-on, au milieu des plus chaudes félicitations, percer cette préoccupation économique. Les compliments les mieux tournés remplissent, k la vérité, seuls, la lettre autographe de Fleury : « Je ne doutais pas du succès, dît-il, mais c'est un si grand événement, qu'il est difficile d'être tranquille jusqu'à ce que tout soit consommé. Toat l'honneur vous est dû : vonS' ite le partagez avec personne. Vous voulez bien m'y associer, mais je vous répondrai ce qov Charles IX répondait à un consul de Gnyenn»
qui le louait sur la bataille de Jarnac ; îl loi
1. Belle-lBla an roi, 27 janvier ait2. — A. Amelot, 28 janvief . — {Corretpondann de rambasiedt à ta aîife. Mlnistare dea aSakw étrangàrea.) -~ Belle-hle à Fkory, 12 janTier HH, Cette date est manifeatement erronés. (Ministère de la gBWre.)
t'EXPÉDITION DE HOHAVIE Idl
tourna le dos en lui disant qu'il le prenait apparemment pour son îthre, le duc d'Anjou ! » Hais dans la lettre ministérielle jointe à la même date à ce billet intime, les louanges sont tempérées par cette réflexion finale: « Il bot main tenant travailler k la paix et tAcher que la France, après tant de peines, de risques et de flépenses, en retire aussi -quelque avantage '. » Les communications télégraphiques n'ezistuent pas alors et des nouvelles, parties de tous les points du monde, ne se croisaient pas k tonte heure, répétées par mille gazettes: ce qui laissait aux politiques et aux diplomates quelques moawnts, après les grands événements, pour res- {Hrer, pour se recueillir et même pour se livrer Jt la joie légitime du succès. Sans cette heureuse impuissance de tout savoir (que j'ai eu occasion 6e regretter plus d'une fois dans la fiévreuse ]vécipitation de notre politique contemporaine), les fastueuses promesses de Belle-lsle eussent éti singulièrement troublées par de mauvais
1. Ftonry à Belle-lsle, 2S Janvier 11i2. — Amelot j> Sell» Isie, même date. — {C<x^-esp'>nda>Ke de l'ambasiadt à la diite, laabtôre des «Ifalrea étraugâresO
168 rHÉDfemC ll et HAHlE-TUÉnÊSE
renBei^ements partis au même moment de tous les théâtres des opérations militaires, et le nouvel empereur, le jour même où il prenait possession de sa dignité un peu idéale, aurait eu à concevoir de sérieuses alarmes pour ia sécurité de ses États patrimoniaux. C'était un revers de médaille que Belle-Iale (s'il ne pouvait le connaître) aurait peut-être pu prévoir ; car ce lâcheus changement était dû en partie h l'état d'incertitude et de faiblesse morale dans lequel, par son attitude maussade, il avait contribué à jeter l'armée dont il léguait le commandement au maréchal de Broglie.
D fallait bien s'attendre, en effet, que la prise de Prague, précisément parce qu'elle avait été subite et aisée, en facilitant tout, ne terminait rien. Pas une goutte de sang français n'avait été répandue, mais aussi pas un Autrichien n'avait péri, et les troupes de Marie-Thérèse, ne comptant pas un homme de moins, étaient plus étourdies que vaincues. Retirées pendant quelques semaines au sud de Prague, à Neuhaus, à Budweiss et à Tabor, elles ne tardèrent pas, sous la généreuse impulsion qui leur ve-
i'eXI'ÉDITION de UORAVlï 169
nait de Vienne, k se remettre de leur démoralisation momentanée. Avant le 1" janvier, une nouvelle et double attaque était combinée. Le corpB d'armée du maréchal de Neipperg, dont le grand-duc avait pria le commandement, dut s'avancer de nouveau vere Prague, en descendant la Moldau, pour surprendre à Pisek les avant-postes de l'année française et gêner ses communications avec la division qui était restée & Linz dans la haute Autriche, aux ordres du marquis de Ségur : cette division de Ségur elle-même, ainsi isolée, dut être prise directement à partie par un nouveau corps d'armée formé à Vienne et confié au maréchal de Ehevenhiiller.
Effectivement, le 26 décembre, quelques jours seulement après le départ de Bellc-Isle, le comte d'Aubigné, qui était détaché dans le poste avancé de Pisek, était averti du retour offensif du grand-duc et en donnait avis, avec beaucoup d'alarme, au maréchal de Broglie.
Celui-ci arriva sur-le-champ et trouva ce point important très dégarni et les dispositions de défense mal prises. C'était l'avis de d'Aubigné
170 FRÉAÈRIG II <T MAIIIE-tnÉRèsï
lui-même, qni ne eraig^iiùt pu d'en faire l'aveu à Belle-Iste en personne, dans nne ie ees t(xrcspondances seerëtes que le maréchal, sans égard poar la discipline, avait la faiUesse de se laisser adresser, m La siluation est très gncve, écrivait cet officier général le 38, au matin. U est constant que les ennemis sont iâ plus forts que noQS, et que noos ne sommes pmvt du tout en état de parer à ce qu'ils peuvent faire contré nous... Je regarderai comme nne espèce de miracle si nous regagnons Prague sans échec ; je dis plus, c'est qu'il est physiquement impcmsible que ceci subsiste trois jours dans la situation où cela s'enfourne... Je vous avoue que M. te maréchal de Broglie s'est chargé de la pins mauvaise besogne qui se soit peut-être vue à la guerre et dont je crois qu'il est bien impossible qu'il se tire bien, à ramns que les généraux ennemis n« soient bétes comme des cochons : et je tous proteste que, si j'avais été maréchal de France, commandant en Alsace, je n'aurais pas quitté ce poste pour venir me perdre et me déshonorer, et nous sommes ici plusieurs, qui, «ans te* aussi grands ni ansn
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bien qne lai, ne serions pas fftchés de n'y pas £tre. Je quitte cette lettre parce que voilà l'ai^ taie des ennemis qo'on nous annonce arrivée sur nous. M. le maréchid est résolu, et il a raison, d« soutenir Pisek à tel prix que ce sott '.'■ »
D'Aubi^ était bien infoimé; tvant mtaie qu'il eût pu terminer sa lettre, Tavant-garde de l'ennemi était en vue, et le grand-duc, confiant dans la supériorité numérique que lui assurait sur ce point isolé la dispersion des troupes françaises, ne craignit pas d'envoyer en avant un trompette pour faire sommation à la ville de sa rendre. Mais le maréchal, ayant dans la nuit ramené, par un rapide mouvement de concentration, tous les détachements qui étaient à ^rtée, se crut en mesure de tenir ferme, et, rassemblant autour de lui son étatmajor, il fUtendit le trompette autrichien, qu'on loi amena à travers la ville, les yeux bandés. Celui-ci, conformément à ses ordres, déclara à haute voix que « le grand-duc, n'aimant pas à ver-
1. D'Aubigné à BeUe-I«le. Pisek, S8 déc«ml)re 1741, — [Cornspondance de Bavière. tila\itéreàea affaire! étrangères.)
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ser même le sang de ses ennemis, encore moins celui de ses sujets, aveilissait la ville que, si elle n'était pas rendue dans le moment, il ferait passer tout au fil de l'épée ». H s'exprimait en allemand, le comte de Saxe, qui était auprès du maréchal, traduisant de son mieux ces paroles menaçantes. « Répondez, dit alors le vieux soldat, que je m'attendais que M. le grand-duc avait meilleure opinion de la nation française et des officiers qui ont l'honneur de servir le roi, et que, s'il attaque la ville, ces messieurs qui sont ici espërent mériter mieux l'honneur de son estime. »
Puis il se rendit lui-même aux différentes portes de la ville pour placer à chacune la garde qui devait la défendre. £n avant de la principale, on apercevait à cinq cents pas les premières coibnnes ennemies. Se retournant vers les jeunes ducs de Luxembourg et de Bouftlers, qui l'accompagnaient : « Messieurs, leur dit-il, quand des gens comme vous viennent de si loin à la guerre, ils ont sûrement envie de se distinguer. Voulez-vous que je vous en donne aujourd'hui l'occasion? Il y a apparence
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que les gens que vous voyez ne tarderont pas à nous rendre visite. » — u Ils se jetèrent à mon cou en me remerciant, disait plus tard le maréchal dans sa dépêche, et je vous assure avec vérité qu'il y a lieu de croire qu'ils suivront les traces de messieurs leurs grands-pferes etpères. » Ainsi fortement organisée, la défense suppléa par l'énergie à l'intériorilé du nombre; un assaut tenté dans la soirée fut repoussé avec perte; et le grand-duc, étonné d'une résistance qu'il n'attendait pas, se retira sans insister. « S eut, dît la dépèche déjà citée, la honte de se retirer après beaucoup de fatigue, comme il était venu. » — « En vérité, ajoataiL le maréchal, ce n'est pas sans beaucoup de peine que je suis parvenu à mettre l'armée du roi en sûreté d'une manière honorable qui a empêché les ennemis de rentrer au milieu de la Bohême et de nous mener en désordre sous les murs de Prague, si je m'étais conduit autre* ment que je l'ai fait, dont messieurs les officiers généraux et toute la troupe m'ont paru forts contents, au moins j'aime à le croire*. »
t. Le maréchal da Brogtie aa marqnis de Breteail, minialn II. JO,
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Ce n'était pas sans raison qae Broglie parlait avec cette réserve da contentement de ses collaborateurs ; car, l'affaire terminée, bien loin d'être pressés de ee félieiter avec lui du succès commun, presque tous les officiers de Bon état-major ne semblaient avoir qu'une pensée : c'était la crainte qu'un bommage rendu au mérite du nouveau chef ne parût une critique à l'adresse du précédent. Ils paraissaient vouloir surtout éviter tout ce qui aurait pu encourager le marécbal de Broglie à prendre son commandement trop au sérieux. Le major général luimôme, ou, comme on disait alors, le marécbal général des logis. M- da Mortagne, poussa l'inconvenance Jusqu'à avoir avec le marécbal à ce sujet une explication des plus vives; et, chose vraiment comique, c'est le même d'Aubigné,
de la gaem, U dêwmbre ITil. (Hlnistère de la gnam.) — Presque tontes les dépEctiea relatives k cette caropagoe qnl eilttent en mlnatea au mlniatire de la guerre ont Été publiée», dès le siècle dernier, par je ne sais quelle lu discrétion, dans nn recneil imprimé à Amsterdam en 1772, bous ce titre ; Qntpagntt du maréchaux de Broglie, Belle-Isle et MaiUehoia in BohéTMe et en Bavière. Ce recueil, difficile àtrouver dans la commerce, existe dans la plupart de nos bibliothèques paifU^uea,
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que je laissais parler tout à l'heure, qui rend compte de cette scène étrange dans le postacriptum mâme de la lettre citée, dont il oubliait apparemment, en la fermant, les premières lignes.
« Les ennemis se sont présentés et letipés, écrit-il, et il me parait que, ce matin.M. le maréchal, entre nous, compte, d'après la retraite des ennemis, avoir remporté une grande bataille : il était déjà persuadé cette nuit que sans Ini tout était perdu; il a même eu sur cela une prise avec M. de Mortagne, qui lui parla très bien, mais très fortement, et qui lui a fait voir que, par les ordres que nous avions donnés avant qu'il fût arrivé, noas aurions fait, quand il ne serait pas venu, la même chose que lui. Je n'étais pas présent à cette espèce de conversation ; mais on m'a dit qu'elle avait été fort mesurée dans les termes, mais fort vive et fort sèche... Je loi conseille de ne pas tenir devant moi les mêmes propos, car je ne lui passerai pas du tout cet air de conquérant. » On s'entremit pourtant entre le général et son subordonné et, après un échange de bonnes paroles, Tharmonie