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même assez souvent son appartement de Versailles à des soupers intimes, dont, avec la chalitd la plus aveugle, elle ne pouvait croire que sa conversation fût le seul attrait.
Entre ces armées rivales et mises ainsi sur le pied de guerre, le vieux cardinal flottait incertain ; tantôt reprochant au fond de l'âme avec humeur à Belle-Isle de l'avoir engagé dans une entreprise qui ne finissait pas, tantôt reculant à la pensée de se séparer du seul homme qui, après l'avoir mis dans l'embarras, fût encore en état de l'en tirer ; se doutant peut-être qu'au fond c'était de sa succession qu'on disputait à mots couverts et n'étant pas fâché de tenir tous les prétendants en haleine : lâchant, en un mot, suivant sa coutume, de sortir d'affaire sans mécontenter personne, afin de vivre, et, quand il le faudrait enSn, de mourir en pais. L'incertitude oh il laissait tout le monde était si grande, que, pour savoir ses vrais sentiments, on s'adressait souvent à son valet de chambre, Barjac, qui devenait ainsi une puissance k ménager. Barjac passait pour être favorable au maréchal de Broglie, et j'ai trouvé, en effet, des lettres it
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son adresse venues de l'état-major de Pîsck.
Les deux maréchaux avaient en outre chacun un agent attiti'é, chargé de les tenir au courant de tous les incidents et de veiller spécialement & leurs intérêts, et, par une singulière coïncidence, ils l'avaient trouvé l'un et l'autre dans leurs relations les plus proches et précisément au même degré de leur parenté. Le chevalier de Belle-Isle, envoyé par son frère pour faire connaître l'élection de Francfort, étant averti du travail souterrain qui commençait, restait de pied ferme à la cour comme en sentinelle.
Ses lettres, déposées aux archives de la guerre comme tous les papiers de Belle-Isle, attestent avec quelle vigilance il s'acquittait de son métier d'observateur. 11 est seulement difficile de reconnaître et de nommer les masques sous les sobriquets de convention dont les deux frères se servent pour désigner les principaux personnages. Le jour même de son arrivée, le chevalier raconte qu'il a été reçu a bras ouverts et le visage souriant par le roi, le cardinal et tous les ministres, mais que c'est madame de MaUly qui l'a retenu à souper; puis
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il ajoute ce post-seriplum qui &itvoirqu'àpeine débarqué, il n'avait pas perdu son temps.
« M. ■ ■ , avec qoi J'ai déjà en quelques conversations, est plus persuadé que jamais de la mauvaise volonté de tous les ministres sans exception. Il m'a dit que le greffier (j'ai lieu de croire que c'est Amelot, le ministre des affaires étrangères), en floupant il y a quelque temps chez M. d'Aiguillon, avait dit : « Il est temps de faite finir le prestige, de démasquer M. de Belle-Isle et de faire voir qu'il n'est rien moins que ce qu'on croit ; " et que M. Orry (le contrôleur général) lui a dit h lui-même qu'il regardait M. de Broglie comme le seul homme de guerre qu'il y ait en ce pays et que c'était la raison pour laquelle il avait opiné pour qu'on l'envoyât en Bohème. M... m'a dit des choses très marquées sur les autres ministres, et il m'a ajouté : qu'il y a des moments où Muret (cette fois, c'est certainement le cardinal) s'était laissé entraîner. »
Quelques jours après, il est reçu par Sfurel lui-même, qui le met avec désolation sur le chapitre des perfidies du roi de Prusse. « D m'a
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dit que c'était un homme difficile h prendre et à trouver et que vous étiez le seul qui en puissiez Venir à bout. Je lui avouai que c'était un homme difficile à manier, qui se piquait d'avoir son opinion et de la soutenir... de confiance pour l'un et d'aversion pour l'autre ; mais qu'enfin au milieu de la connaissance parfaite que Son Éminence avait de son caractère, elle sentait qu'il en fallait user comme d'un fagot d'épines, pour boucher un trou, qu'il ne s'agissait que de le prendre avec des gants. Cette expression le fit rire et il convint que c'était un parti forcé I — Et puis cette élection ! dit encore le cardinal en soupirant, c'est k merveille; mais, après tout, ce n'est qu'une cage et c'est à nous & la meubler. »
Enfin à ces indiscrétions sur les sentiments du cardinal est joint, ce qui n'était guère moins intéressant, un bulletin de sa santé. c< M. Tapone (je ne sais qui c'est) désire avec ardeur que vous veniez, car les nouvelles de Lîntz refroidissent beaucoup, et il parait bien persuadé que Muret ne passera pas le carême ; il dépérit à vue d'ceil ; les aliments qu'il prend (car il ne
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peut plus soutenir la viande) passent tout de
suite sans quasi de dig«Btion '. ><
C'était aussi un frère, et un frère tout dévoué, que le maréchal de Broglie avait pris pour correspondant : c'était ce personnage curieux que J'ai eu l'occasion de présenter il y a quelques années au public de nos jours. Ceux qui m'ont fait l'honneur de lire le Secret du roi, et qui me font l'honneur plus grand encore de n'en avoir pas perdu tout souvenir, savent qui était cet abbé de Broglic, connu à la cour et dans tous les mémoires du temps sous le nom du grand abbé : caractère ecclésiastique original, qui respectait la lettre des devoirs de son état en s'affranchissant absolument de leur esprit, et dont le président Hénault fait en deux mots le portrait que j'ai cité : «Il était intrigant - sans ambition, et indécent sans qu'on eût rien à reprocher à ses mœurs. « J'ai ajouté que ces ressources d'esprit et cette absence de scrupules dont il ne tirait parti, ni pour son profit, ni
1. Le chevalier de Belle-Me à g< jours auivauts. {Cotrespondaneea guerre.)
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pour son pltdsir personnel, il en faisait usage pour servir les intérêts de sa famille. Dans le cas présent, il n'avait garde de les négliger, et ils ne ponvaient être en de meilleures mains. De l'abbaye de Vaux-Cernay, tout procbe de Versailles, dont il était titulaire et où il affectait parfois de faire de longues retraites, il s'était ménagé les moyens d'être toujours averti h temps de tout ce qui se passait à la cour, et il était à portée d'accourir dès que sa présence étut réclamée. Des le jour même où son frère avait été expédié en Bohême, il avait commencé à mettre ses batteries en campagne.
Unis, connaissant trop bien son monde pour attendre jamais, soit du roi, soit de Fleury, un parti tranchant et décisif, — bien loin de semer la âiscorde entre son frère et Belle-Isle, — il avait lout fiùt d'abord pour la prévenir. Puis, n'ayant jpu 7 réussir, tout son art consistât & tâcher de [persuader à Fleury que ces dissidences étaient l'œuvre de subalternes et de sous-ordres qu'on pouvait mettre aisément & la raison et que rien me serait plus aisé que de faire vivre les chefs en paix; seulement il fallait, disait-il, qu'on leur lU i3.
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partage&t la besogne, en laissant à l'un la diplomatique et k l'autre la militaire, et en tenant la balance égale entre le conquérant et le négociateur.
our mieux assurer l'équité de cette répartition, il s'eiTorçait d'obtenir soit pour son frère, Boit pour ses neveux, des marques de la confiance royale pareilles à celles dont Belle-Isle avait su faire combler on iui-môme ou les siens. C'est la tactique qu'U déroule dans des lettres aux divers ministres, dont il envoyait régulièrement copie soit au maréchal lui-même, soit à la maréchale sa belle-sœur, qui était restée à Strasbourg, le tout assaisonné de ce mélange de réflexions judicieuses et de rapprochements inattendus, de propos pieux et de railleries d'un sel caustique, de passages de l'Écriture et de saillies d'un goût douteux qui lui avaient fait la réputation du plus amusant des causeurs, mais du plus redouté des critiques.
On croit l'entendre, parexemple, rappeler au contrôleur général Orry l'état déplorable où son &ère a trouvé l'armée de Bohème. Quel soin il prend en défendant l'un des maréchaux de ne
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jamtùB rejeter directement sur l'autre le tort des fautes coaunises et de b'en accuser que la longue absencâ de Belle-Isle et les exigences iDCompatiblw de la double tftche qu'il amit AMoméel
« Son Ëminence, dit-U, (irdonne h mon fthre de se mettre à la tdte de l'armée de Bohème : il part avec obôiseance ; mais il n'est pas assez aveugle pour ne. pas oonnaltre tout le danger. n part cependant, malgré la riguèuf de la saison, sans équipages et sans commodités t il entre à Prague par des chemins affreux et trouve une armée dispersée, sans vivres, des quartiers éloignés sans pouvoir les secourir... M. de Polaatron est en m&rclie d'un côté, U. de Ségur d'un autre ; en un mot, une armée dispersée sans rime ni raison. A qui en est la bute? Dieu le sait! mais je l'ignore. Il n'y a que deux choses qtie je sais parfaitement, l'une qu'on ne saurait s'en prendre à mon frfere, qui était à Strosbotirg, ni k M. de Belle-Isle, qui n'avait pas la faculté de se prodtlire en des lieux si difTérents. J'ose avancer, en philosophe de campagne, que je n'ai jamais lu dans l'histoire
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qu'il fût possible de faire commander de Francfort unearmée à Prague..., k moins que M. de Belle-Isle, supérieur k sunt Pierre, ne fasse des miracles avec son ombre à deux, cents lieues de sa présence... — Et pourquoi, ajoute-t-iî encore, M. de Belle-Isle a-t-il réussi dans l'élection? C'est qu'il est le seul qui s'en soit mêlé... Et cependant, continue-t-il, la vertu et le mérite de mon &ëre sont loués à sec. Il faut que M. le cardinal en ait une estime singulière pour l'avoir cheirgé d'une aussi mauvaise besogne sans le gratifier de quelques adoucissements... Travaille donc, vilain! passe les nuits et les jours h réparer les torts; reçois des lettres qui te demandent l'impossible, marche avec des alliés qui n'obéissent pas à tes ordres. Souffre encore plus de l'ignorance des amis que de la supériorité des ennemis, et l'on ne fera rien, même pour tes fils qui se distinguent. Ma foi, c'est traiter mon frère en nègre et non en homme de son rang; c'est convertir le bâton de maréchal en ce vilbâton dont on honore les esclaves '. »
1. L'abbé A? Broglie à Orry, coDlrûleur général. (Papiers de famille.)
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Mais il ne mettait pas moins de vivacité & calmer l'irritation de son frère et de sa bellesœur, à les empêcher de tout compromettre par des alarmes exagérées et des plainte» trop véhémentes : « Le langage que vous pensez et que vous parlez est bon pour votre frère l'abbé, et il n'y trouve rien à redire : il pense tout comme vous, et, quand il parlera à vous, il parlera comme vous parlerez à lui... Mais, malheureusement, vous et lui ne "sont pas le public, et le public ne pense pas comme vous et lui. Il est vrai que la partie la plus saine de la cour, à commencer par H. le cardinal, est désabusée des idées magnifiques de M. le maréchal de Belle- Isle et de ses favoris. Cela est exactement vrai; la ville et les gens non vendus à la cabale pensent de même. Mais les nouvellistes sont pensionnaires et parlent comme on les paye, et nous ne payons personne... Vous avez aiïaire h deux sortes de personnes : au ministère et au public. Je distingue le public en bavard et en judicieux ; le bavard est contre nous, le judicieux est pour nous. A l'égard du ministère, il est un : il voit clair, vos démarches sont si naturelles et si
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mesurées, si pleines de candeur et de vérité; lee autres sont si tortillées, si fausses et si présomptueuses, que TOUS n'ftvez pfts plus d'obligation aux ministres de vous protéger que les ministres ne vous savent gré d'agir avec droiture... Soyez donc ferme sans être pétulant; opposez toujours la droiture et l'artifice et qu'il ne sorte jamais de votre bouche nn mot de vivacité ni désobligeant... Servez-vous de l'iniquité pour préparer les voies & la justice, priez Dieu qu'il vous soutienne, offirez-lui vos peines... Salutem ex mimieâ nostris et de mattu omnium gui oderuntnos*. n
Belle-Isle, averti du travail actif qui était fait contre lui, résolut enfin, dans le commencement de mars, de venir de sa personne à Versailles plaider sa cause. L'autorisation de quitter son poste lui fut donnée, mais à contre-cœur. Rien ne gène plus la timidité et rirrésolution des gens en puissance que la nécessité d'entendre des explications passionnées et d'y faire des réponse» précises. Aussi le premier accueil qui lui fut
1. L'abbS de BrogUa au marécbal, 13, 35 février 1711. (Pépiera de tunllle.)
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fait tant par le roi que par le cardinal fat-îl gêné, froid et empreint d'un air d'embarras que des spectateurs intéressés pouvaient prendre aisément pour un signe de mécontentement. Il aurait voulu être entendu sur-lc-champ. Pour gagner quelques heures et s'épargner une soirée d'ennui, le cardinal répondit qu'il partait pour sa maison de campagne d'Issy et qu'il l'y verrait le lendemain : c'était dire que le roi n'assisterait pas à celte première entrevue. Il n'en fallut pas davantage pour que le bruit de la disgrâce du maréchal courût à l'instant dans tous les couloirs de Versailles, et de là dans les cafés et dans les thé&tres de Paris ; h tel point qu'un accident de voiture ayant retardé son retour à son hôtel, le bruit se répandit qu'il était arrêté et envoyé h la Bastille.
Faisant tfete è. l'orage, il reparut le lendemain la tête haute, disant à tout venant, de manière à être entendu même des gens de service, qu'on ferait de lui ce qu'on voudrait, que c'était lui qui ne consentirait pas à retourner en Allemagne si on pouvait douter qu'il possédât encore la confiance entière du roi. L'audience lui fut
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enfin accordée et devant tous les ministres ; elle ne dura pas moins de quatre heures. « Ce fut, dit d'Argenson, Gulliver dans le conseil de Lilliput. » Le cardinal aurait bien voulu encore couper court à la conversation et s'en tirer par des politesses vagues et des compliments en l'air. Belle-Isle ne se prêta pas à ce manège et entama, bon gré, mal gré, une justification point par point, qui n'était au fond qu'une récrimination mesurée, mais très nette, contre les fautes, les lenteurs, tes indécisions de l'administration supérieure dont tes chefs étaient présents. K Je fis moi-même, dit-il" toutes tes objections que je savais qui m'étaient faites et je mis toute la compagnie au pied du mur. Ce ne fut qu'avec beaucoup de vivacité et d'impatience que M. le cardinal entendit ce que j'avais à dire sur les calomnies du public. » Les ministres, ne sachant pas ce que signifiaient et k qui s'adressaient ces marques de mauvaise humeur, n'osaient trop répliquer. Enfin le cardinal, qui ne pouvait dissimuler son ennui, leva la séance en disant que c'était à celui qui avait conduit toute l'affaire de dire ce qui était nécessaire pour la mener à bien.