‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742Chapitre 33 sur 53 · FRÉDÉRIC 11 ET MARIE-TUËRÈSE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC 11 ET MARIE-TUËRÈSE

circola avec le même succès dans Francfort : on fit le modelé d'une médaille portant d'uni côté l'image du grand-duc avec cet exergue : Atit Cœsar autmhtl; de l'autre, celle de Charles VII avec la même devise modifiée : Et Cœsarei nihil. Belle-Isle, en qualité de parrain et de tuteur, sentait qu'il avait sa part dans les quolibets lancés àl'adresse de son pupille.

Ce fut au milieu de cette impression générale de désenchantement que les mauvaises nouvelles arrivèrent successivement à Versailles et à Paris, apportées par toutes les correspondances de l'armée : d'ahord la prise de Liniz, puis les incidents de Moravie et le bruit de la querelle des deux maréchaux, enfin leurs récriminations réciproques. Les correspondances du camp, d'ailleurs, de quelque côté qu'elles vinssent, étaient toutes maussades et chagrines.

La guerre, qui avait exalté tant de jeunes tètes, ne répondait à aucune espérance. On avait rêvé des campagnes d'été sur les bords du Rhin ou du P6, avec des retours et des communications fadles et des courriers apportant tous les jours des gazettes, des nouvelles à la main et de

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tendres souvenirs. On hivernait dans un pays perdu, sous un ciel inclément, tantôt noyé par la boue, tantôt bloqué par les neiges. On avait compté se battre sous les yeux du roi et en compagnie des princes, en portant avec soi à l'aimée les intrigues et les plaisirs de la cour; mais qui pouvait, maintenant, songer h aventurer à de telles distances la précieuse personne du souverain ? Puis, hier, on croyait avoir fini, et subitement tout était à recommencer : tout le monde se plaignait, et on ne disputait que pour savoir à qui était la faute. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si les esprits se partagèrent à la GOUT comme à l'armée, et si les griefs de Belle- Isle trouvèrent moins d'accueil qu'il ne s'y attendait, tandis que les réclamations de son successeur rencontraient plus d'appui et d'échos que lui-même peut-être ne l'avait prévu.

H faut bien se rappeler d'ailleurs que tout à Versaillesétaitalorsrapportéàun seul intérêt quieff açait et éclipsait tout autre. La seule question qui préoccupait était de prévoir ce qui allait arriver le jour où la Providence jugerait enfin convenable de soumctlre Fleury, comme tous les

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mortels, au cours ordinaire de la nature, qu'elle semblait jusqu'alors se plaire & suspendre en sa faveur. Advenant cet événement toujours attendu, toujours retardé, mais que chacun pourtant aurait appris le matin en se levant sans surprise, entre les mains de qui tomberait le dépôt de la puissance royale ? Tout était là : toute auti'e afTaire, qu'elle fût politique, militaire ou mondaine, était jugée au seul point de vue de l'effet qui en pourrait résulter à ce moment critique. Or, tant que Belle-Isle avait eu le vent en p oupe et que la fortune semblait répondre h tous ses appels, il était le successeur désigné, et chacun se mettait en règle avec cet avenir. Dès que son étoile semblapâlir, d'autres noms furent prononcés et d'autres ambitions furent en éveil. On parla de l'ancien ministre Chauvelin, toujours en exil, ou bien d'un prince de l'Église comme Fleury, le cardinal de Teticin , renommé comme un habile ambassadeur et dont la présence au pouvoir aurait eu l'avantage de ne rien changer, pas même l'apparence extérieure, pas même la robe du premier ministre. Ces sentiments s'échangeaient déjàtout

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bas quand les malheurs d'Allemagne donnërent im préteste pour les produire tout haut. Du jour au lendemain, autant Belle-Isle avait déjà de rivaux et d'ennemis cachés, autant Broglie, par cela seul qu'en disant du bien de lui on dépréciait son adversaire, se trouva, sans le savoir, de défenseurs imprévus et intéressés. Dans ce conflit, qui devint la grande affûre du jour et dont les suites furent importantes, la force des tenants des deux parts était à peu prës égale. Broglie avait de son côté presque tous les ministres et les gens en place qui, ne redoutant de sa part aucune compétition , voyaient au contraire dans Belle-Isle un maître futur dont l'avènement amènerait à sa suite des visages nouveaux et de nouveaux appétits à sati^aire. Il était appuyé de plus, outre ses relations personnelles, par les amis en grand nombre (et des deux sexes) que Maurice de Saxe avait laissés à la cour et que le bouillant Saxon avait soin d'entretenir par une correspondance qui ne chômait pas. L'indiscipline des officiers, l'inconvenance de leurs propos contre leur général, la duplicité du roi de Prusse, la

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persistance de Belle-Iele à rester sa dupe :

c'étaient autant de sujets qui prêtaient merveilleusement à ces emportements d'un langage passionné et piquant qui lui étaient familiers. Mus Belle-Isle, de son c&té, n'était pas sans défenseur, car il demeurait l'espoir de tous les mécontents qui se plaisaient h imputer les malheurs de la guerre aux fautes de l'administration supérieure, et ce groupe-là, en tout pays, est toujours plus nombreux que celui des gens satisfaits. H avait ses correspondances aussi, qui, en fait de verve mordante, valaient bien celles de Maurice : c'étaient les lettres à lui adressées par Frédéric, toutes pleines d'épigrammes cyniques contre Broglie, ces épttres, bien que confidentielles, se trouvaient habituellement (par une indiscrétion qui surprenait toujours, mais qui ne manquait jamais) circuler, h point noomié, dans les ruelles et les cafés de Paris.

Enfin les influences dont la douceur fait la force ne faisaient pas non plus défaut à Belle- Isle : de loin pas plus que de près, il n'étut oublié du petit cénacle où le roi venait, oha([U«

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soir, se distraire des ennuis de son intérieur. A la vérité, la plus utile de ses protectrices, madame de Yintimille, n'y figurait plus : une couche malheru^use l'avait enlevée à la passion naissante et au désespoir du roi. Madame de Mailly survivait seule, plus belle, moins spirituelle et moins ambitieuse que sa sœur, ne régnant plus que par cet empii-e de l'habitude qui, dans ce genre de relations, est voisin' de la satiété ; mais tout ce que ses charmes conservaient encore de puissance, elle le mettait avec dévouement au service de son ami absent. La même fidélité se retrouvait dans le cceur d'une plus grande dame d'un naturel bien différent, la vertueuse comtesse de Toulouse, veuve d'un des fils légitimés de Louis XIV, qui jouissait d'une considération méritée et qui disposait de tout le crédit de la puissante maison de Noailles, dont elle était issue. Son sens droit, son esprit juste et plein de tact, étaient très goAtés du roi ; il est vrai (car il faut tout dire, et le trait peint bien les mœurs du temps) qu'il lui savait gré aussi de ne pas pousser la sévérité jusqu'à rompre avec madame de Mailly et de prêter

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