‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742Chapitre 39 sur 53 · II. a · texte numérisé non relu

II. a

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n'élait rien auprès de celui qu'assurait à Marie- Thérèse la révolution opérée par deux événements longtemps attendus et enfin réalisés, et qui altéraient à son profit toute la balance des forces en Europe. A Londres, de nouvelles élections parlementaires amenaient un oliange ment de cabinet. Walpole était réduit h seretirer devant une majorité opposante, et le principal grief allégué contre lui était la mollesse du concours qu'il avait prêté à l'Autriche en péril, aussi bien que sa connivence plus ou moins suspecte dans la neutralité observée et le vote émis à Francfort par le roi électeur de Hanovre. Carteret, son successeur, arrivait au pouvoir avec le mandat impérieux de faire prendre à la politique anglaise une part plus active dans le conflit engagé sur le continent. Après avoir fait renouveler et accroître le subside accordé par le parlement à Marie-Tbérèse, il s'empressait de mettre à sa disposition les douze mille hommes qu'on lui avait promis, mais qu'elle attendait encore. Il envoyait en outre à la Hajre un ambassadeur extraordinaire pour solliciter des états généraux de Hollande un effort pa-

reil. Lft, d'ailleurs, aussi bien qu'en Angleterre, le spectre de l'ambition française surexcitait les esprits en même temps que nos premier»

revers donnaient le courage de le braver.

Au mCme moment, à l'autre extrémité de l'Europe, la cour de Turin se décidait enfin, après un an de préparatifs et d'hésitation, à sortir de son attitude énigmatique. Elle prenait parti, sinon pour les droits de Marie-Thérèse, au' moins contre les prétentions d'Ëlia^eth Famèse. Le conconrs de l'Espagne, offert avec tant d'empressement k Munich, tournait ainsi au désavantage de ceux qui l'avaient accepté sans réflexion. Car, k peine un corps d'armée espagnol, débarqué sur les cdtes de Toscane dans les derniers jours de décembre, eut-il touché le sol italien, que Charles-Emmanuel déclara que, ses droits étant au moins égaux à ceux des infants, il ne pouvait tolérer un nouvel établissement de la maison de Bourbon en Italie. Par un traité rédigé avec art, il s'engagea envers l'Autriche h défendre le Milanais contre l'invasion espagnole, sauf k réserver pour l'avenir l'examen de ses propres droits et toutes

Digilizcdt^GoOglfe

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les questions litigieuses. Marie-Thérëse, assurée par là d'être protégée en Italie sans coup férir, pouvait rappeler à elle toutes les troupes qu'elle aurait dû, sans cet appui, consacrer à la garde de ses provinces ultramon laines. C'était même gr&ce à la confiance que lui donnait une négociation déjà commencée qu'elle avait pu renforcer à temps l'année de Khevenhiiller par des régiments venus d'Italie. Ces auxiliaires inespérés, lui arrivant du c6té de l'ouest et -du midi, remplaçaient largement pour elle ce qu'elle avait perdu k Pétersbourg.

La conséquence de ce double revirement était en effet d'étendre d'un bout de l'Europe à l'autre le cbamp de la lutte, jusque-là restreinte à l'Allemagne, et de lui faire prendre les proportions d'un guen-e générale. Dès que la France et l'Angleterre étaient aux prises, les Pays-Bas, l'Allemagne méridionale et la baute Italie allaient devenir le tbéâtre des combats. On se battrait tout à la fois sur le Banube, sur le Rbin, sur la Meuse et sur le Pô. Frédéric se verrait ce jour-là menacé et dans les possessions rhénanes, auxquelles il n'avait pas t

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peut~£tre dans son patrimoine de Brandebourg, ouvert du côté du Hanovre aux armées anglaises. C'étaient sur ces divers pointa de l'horizon de nouveaux périls à courir et de nouveaux efforts à faire. Une politique même moins égoïste que celle dont il professait les maximes se serait inquiétée de cette situation ;- car il faut bien convenir que ce surcroît de peine en perspective ne correspondait, pour la Prusse et son souverain, à aucun surcroit de profit en espérance. A la manière dont il avait lui-mfeme consenti à répai'tir les intérêts des puissances alliées et d'après le lot assigné à. chacune, Frédéric n'avait personnellement rien à attendre des futurs combats. La Silésie était pleinement souoiise et même elle avait était été un instant moralement cédée par Marie-Thérèse ; le sang prussien ne devait donc plus couler qae pour assurer la conquête de la Moravie, promise à la Saxe, et la possession delà Bohême, disputée 6 la Bavière. Au jeu toujours aléatoire du champ de bataille, Frédéric n'avait plus, pour son propre compte, aucun gain & attendre.

£t cependant, tel que nous le connaissons.

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cfltte néoessité d'affronter pour le profit d'aatrui des périls stériles, ce n'était pas là encore ce qui lui sembl&it le plus dur & supporter : une autre pensée, une autre crainte lui causaient une révolte intérieure qu'il ne pouvait dompter. Aucun de ses alliés ne lui tenait fortement au cœur; mais, de la Sase et de la Bavière redoutant peu de chose, il prenait aussi peu de souci. Sa véritable préoccupation, c'était la France. Or, du moment oh la guerre, sortant des frontières d'Allemagne, devenait européenne, le premier rôle, sur le théâtre ainsi étendu, passait incontestablement il la France. Gomme c'était la grandeur de la France, presque son existence, qui était en jeu, c'était aussi sa suprématie qui pouvait sortirdelavictoire.Frédéricsentait que, par ce seul fait, il descendait au rang d'un simple auxiliaire : il n'était plus en quelque sorte qne l'un des facteurs d'une rpération dont le produit appartiendrait à une puissance qu'U n'avait jamais moins aimée que depuis qu'il combattait à cAté d'elle. En xtn mot, aa lieu d'employer les armes françaises à flon service, comme it avait toujours tendu et, jUsque-là,

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réussi k le faire, c'était la France qui allut se servir et peut-être, à la dernière heure, se joner de lui.

Cette terreur d'être d'abord l'instrument et finalement la dupe de la politique française semble, àparlir do-ce moment, hanter véritablement son esprit, et on en trouve la trace à cette date à toutes les pages de sa correspondance. Il y perd en vérité par monoeïitB le sens pratique qui était sa qualité principale. Ses soupçons continuels, qui auparavant avaient l'air de simples prétextes, s'exprimant maintenant dans des confidences intimes avec ses ministres, prennent un caractère de sincéi'ité. Jugeant les autres par lui-même, il croit à tout moment démêler à Versailles quelqu'un de ces desseins profonds dont lui seul était capable, servi par quelqu'un de ces artifices dont il était coutumier. Tout l'alarme : la présence d'un envoyé saxon à Paris recèle l'arrière-pensée de changer k son détriment les conditions du traité de partage; les efTorts du ministre français & Saint- Pétersbourg pour réconcilier la Russie et la Suède sont les préliminaires d'une coalition

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formée dans le Nord pour le prendre un jour à revers ; un propos du cardinal de Tencin au pape, destiné à rassurer le pontife sur les conséquences de la conquête de la Silésie par un prince protestant, est une atteinte portée d'avance à la soumission de cette province ; un Français, établi en Toscane, qui Tient k Vienne pour ses affaires, est le porteur d'une proposition de paix clandestine. Il n'y a pas jusqu'à l'augmentation des troupes françaises, tant de fois sollicitée par lui, qui ne lui paraisse, k certains jours, passer la mesure et présenter une apparence menaçante. Sur des indices de cette importance, il ordonne à son ministre k Paris, Chambrier, de sonder avec soin {genau sondiren) ce que le cardinal a dans le cœur, et Chambrier exécute ses instructions avec tant de zèle, que le cardinal, impatienté par cet espionnage, finit par s'en offenser et que le roi est obligé de modérer lui-même l'ardeur inquisitive de son envoyé et de lui recommander de ne pas se montrer (ostensiblement du moins) si furet.

Fleury avait sujet réellement de se plaindre ; car, en lui supposant tant d'intrigue au service

Là DÉFECTION DE FRÉDÉRIC 249

de tant d'ambition, on lui faisait plus et moins d'honneur qu'il ne méritait. Aujourd'hui que toutes les archives sont ouvertes, rien, n'est curieux comme de comparer la jalousie inquiète des dépèches prussiennes avec l'inquiétude d'un tout autre genre qui se montre à toutes les lignes de celles du ministre français; un seul sentiment y règne : la crainte de mécontenter un allié suspect, mais nécessaire, et une soumission humble et épeurée k ses moindres caprices '.

Encore si Frédéric eût été seul à éprouver cette irritation contre - la France et l'alliance française, peut-être serait-il venu h bout de se calmer lui-même et de prendre patience. Mais la même impression, et plus vive encore, était répandue, nous le savons (il en avait de bonne heure averti Valori) à sa cour et dans son entourage ; autour de lui, on était tout, Anglais, Russe, Autrichien même, excepté Français. La g^uerre commencée à contre-cœur devenait, à

1. Fol. Corr., t n, p. 13, 23, 15. — Drojaen, 1. 1, p. 382, 3BÏ, 3S6. — Vincent à Amelot, 17 février, 16 mare ilil. {Coirtapottdanatie Ctenne. Ministère des affaires étra&gèreB.)

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chaque pas et après chaque incident, plus k charge. C'était même pour plaire h ses officiera qu'il .88 Kvrait, contre nos maréchaux et nos soldats, & ces invectives que lui-même ne pouvait trouver justifiées. Mais, depuis l'éclat delà déroute des Français à Lintz, cette consolation en paroles n'était plus suffisante. L'orgueil national, le patriotisme g:ermanique, ces sentiments qui se cherchaient et s'ignoraient encore eux-mêmes, mais qui se révélaient par de vagues instincts, étaient flattés d'avoir vu fuir les étendards fleurdelysés devant des soldats qui parlaient allemand. On murmurait dans les rangs prussiens de ne pouvoir exprimer cette satisfaction tout haut : on portait envie à Ehevenhtiller. Pour peu qu'une pareille épreuve fût encore renouvelée, Marie- Thérèse allait devenir l'héroïne dont le nom parlerait à toutes les imaginations, même de ceux qui marchaient au combat contre elle. Et, au même moment, dans toutes les villes de Hollande, dans beaucoup de petits États d'Allemagne , les chaires protestantes retentissaient d'invectives lancées par des prédicants, ills de religionnaires réfugiés, contre

tA DÉFECTION DE PR^DÉani 3S1

l'hérîtierde LoniB XIV, l'Antéchrislot le soutien du démon, le nouveau Xerxès, oppraueur des libertés de la république chrétienne. Le irès peu catholique Frédéric entendait, enfrémiiiaant, les écboB de oea imprécations, dont quelque» éclats l'atteignaient. Il se sentait avec un malaise croissant engagé à faux dans une lutte désoiv mais sans issue contre des passions qu'il partageait peut-être et dont, en tout cas, il mesurait assez la force pour désirer de s'en ménager l'appui. Ajoutez enfin à tons ces motifs d'impatience et de découragement tm autre, pris dans des considérations moins élevées, mais qui n'était pas moins puissant sur son esprit. L'argent commençait à lui manquer, les épargnes de son père étaient presque entièrement consommées, et c'était le moment que le nouvel empereur, à bout de ressources, choisissait pour lui demander, sous forme de subside ou d'emprunt, une importante aide pécuniaire.

Telles étaient, à n'en pas douter, les raisons véritables du trouble étrange que Valori apercevdt avec surprise sur ce visage assombri dans lequel l'habitude aurait dû lui apprendre

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k lire. De cette înapatience au désir de se débarrasser d'une alliance importune, il n'yavattévidemment qu'un pas. Si Frédéric tardait encore k le franchir, s'il hésitait à revenir k la pensée, tant de fois déjà caressée par lui, de traiter directement de la paix avec la souveraine allemande, c'est qu'il était retenu par la mauvaise honte de courir après des négociateurs si récemment congédiés. Il craignait de rencontrer des visages incrédules quand il offrirait de nouveau une parole dont il s'était si lestement dé~ gagé. Il supposait aussi, et non sans fondement, que la reine, encouragée par ses derniers succès, se montrerait maintenant plus difficile sur les conditions d'un accommodement. Ce partage de sentiments excitait chez lui un débat intérieur dont il éprouva le besoin (peut-être dans une nuit d'insomnie) de tracer le résumé par écrit. C'est ici, en effet, que se place une pièce curieuse, sans date et sans signature, que la CorrespoTidance politique nous fait connE^tre et que, de la part de tout autre, on appellerait un examen de conscience.

Ce document se divise en deux parties dont

i DÉFECTION DE I

la première est intitulée : Exposé des raisons que je puis avoir pour rester dans ralliance de ia France, et la seconde : Exposé des raisons que je puis avoir défaire une paix avec la rein* de Hongrie. C'est le pour et le contre mis en regard ; toute l'Ame de l'écrivain s'y révèle. Sous îe premier chef, au nombre des motifs (jui militent pour le maintien de l'alliance française, il veut bien placer (et même au premier rang) une considération tirée de l'honneur et de la morale. « Il est mal, dit-il, de violer sa parole dans raison, et jusqu'à présent je n'ai pas lieu de me plaindre de la France, ni de mes alliés {l'aveu est précieus et bon à retenir). L'on se fait la réputation d'homme changeant et léger, si l'on n'exécute point un projet qu'on a fait, et que l'on passe souvent d'un parti à l'autre. » Suivent des réflexions plus intéressées, comme celle-ci par exemple, à savoir : qu'une victoire nouvelle remportée sur les Autrichiens placerait la Prusse au premier rang dans l'Empire et que son roi aurait alors toute faulorité de fcTnpereur, dont féiecteur de Bavière n'aurait que l'embarras: et cette autre ; que la reine de Hon-

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g;rie (si on traitait avec elle) regretterait tonjours les provinces qu'elle aurait cédées et travaillerait & les reprendre, et l'on n'aurait jamais ainsi qu'une paix plâtrée.

Hais c'est sous l'autre rubrique, celle où sont énoncés les avantages possibles d'une paix séparée, que percent les véritables sentîmenta. Tiennent d'abord les récriminations habituelles contre les lenteurs, les hésitations, les fausses manœuvres des généraux français, et l'impossibilité de faire campagne avec eus plus longtemps sans partager les conséquences de leurs fautes. Puis, en travaillant pour l'empereur et le roi de Pologne, ce sont des voisins qu'on agrandit et qui peuvent payer d'ingratitude.

Mais, écoutez le trait final : « L'heureuse fin do cette guerre rendrait la France arbitre de l'univers. » Voilà le mot décisif, voilà lo dernier chilTre de l'addition qui clôt la balance et qui solde le bilan'.

La délibération intérieure ainsi résumée porta ses fruits, et Frédéric se forma aisément uno

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