‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742Chapitre 41 sur 53 · FRÉDÉRIC II ET HAKIE-THÉRÈSE · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC II ET HAKIE-THÉRÈSE

tion devient tous les jours plus désagréable, écrivak-i de Cbrudim même, je suis le sei^ présentici des ministres étrangers; personne ne me voit, et mon application continuelle est d'éviter les occasions où on poturait manquer' de considération au ministre du roi. » Grande fut donc sa surprise de recevoir l'invitation de se rendre sous la tente royale, et d'entendre le Ion d'affection et de confiance sur lequel le roi lui communiqua les dernières propositions qu'il avait reçues de Vienne.

« n me dit, écrit Valori, qu'il avait répondu par une négative aussi nette que possible..., mettant dans sa réponse qu'il était fort utile qu'on B'adress&t à lui, vu qu'il était résohi de ne rien faire que de concert avec ses alliés. II a même mis de sa main k la marge : « Que la reine de HongTieaiUe...i>Di8pen8ez-moi, monseigneur, de vous mander ses propres termes, ils sont militaires ; aussi, ce prince est-il à. la veille de camper ! » Mais Frédéric n'ajouta pas ce que Valori, instruit par l'expérience, devinait peut-être, et ce qui aurait ôté de leur va^ leur à tous les jurons du monde : c'est que ces

propositions repoussées avec tant d'énergie n'étaient eUes-mëmes que la réponse faite k des demandes dont la bonne foi d'un allié ne s'accommodait pas davantage.

Poursuivant son discours, Frédéric tomba sans ménagement sur les Anglais. « Ces gens, dit-il, frappent à toutes les portes. Prévenez Belle-Isle qu'ils négocient à Dresde et qu'ils veulent être nos médiateurs. Ce n'est pas mon avis : faisons la guerre bien vigoureusement et n'admettons d'autre médiation que l'accomplissement de nos traités. Pour ma part, je vais audevant des Autrichiens et je ne leur laisserai pas faire un pas de plus avec leur racaille hongroise. Je voudrais que ce fût moi seul qui les battu et qui eût le plaisir de les humilier. » Il expédiait en même temps une lettre au cardinal de Fleury, où il lui parlait plus que jamais de leur union mutuelle et de leur attachement indissoluble : « Je suis campé depuis hier, disaitil ; on dit que l'ennemi marche k moi, je vous prie de faire dire quelques messes pour que la chose arrive... M. de Belle-Isie sera, je pense, le 22, dans mon camp, et je suis persuadé que

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nous serons fort contents l'un de l'autre. » Yalori transmit le tout, lettre et assurances, maïs sur un ton d'incrédulité un peu triste, parfaitement explicable par le souvenir de tant d'iltusiona trompées'.

En effet, puisque Belle-Isie était sur le point d'arriver et qu'on était si sûr de le contenter, le plus simple eût été de l'attendre, afin de combiner avec lui une double attaque, qui, pre* nant au même moment Jt partie les deux divi^ sions de l'armée autrichienne, et faisant ainsi, en quelque sorte, feu sur toute la ligne, l'aurait balayée tout entière d'un seul coup. Il ne semble pas, par le récit même de Frédéric, que ce délai d'une ou deux semaines eût rien compromis, ni que le prince Charles, très indécis de sa nature, fût à tel point pressé de prendre l'agressive, qu'il fallût immédiatement en venir aux mains avec lui. En tout cas, en prolongeant ' par une réponse équivoque la négociation qu'on ne s'était pas fait scrupule d'entamer, on eût

1. Volori à Amelot, 13 mal 1742. [Correipondance de Fruste, Ministère des affaires étrangÈres.) — Frédéric à Fleury 14 mal im. Pol. Corr., t. n, p. 160.

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obtenu aisément le répit nécessaire pour préparer un concert si désirable. Mais c'était précisément le concert dont Frédéric ne voulait pas, parce que c'eût été recommencer avec les Français une série d'opérations combinées dont il n'aurait pu ensuite se dégager à volonté. En affirmant à Yalori qu'il voulait être seul à battre les Autrichiens, il disait le seul mot de vérité qui lui fût écbappé dans tout l'entretien. H voulait être seul à vaincre pour être seul aussi à user de la victoire. En réalité, la bataille qu'il allait livrer n'était pas le commencement d'une campagne, mais une pheise de la négociation qu'il ne suspendait un jour que pour la reprendre avec plus d'avantage le lendemain.

Sur ce point, il faut le dire, il fut également bien servi et par la fortune des armes et par son génie. La bataille eut lieu le 17 mai, justement suivie de l'effet qu'il désirait, dans la mesure exacte où il lui convenait de se maintenir. Divers indices lui avaient fait comprendre que le but du prince Charles était de tendre directement vers Prague, en se trayant un chemin entre l'armée prussienne et l'armée française

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et en lés séparant l'une de l'aulre. Pour lui disputer ce passage, Frédéric vint placer ses troupes en face de l'année du prince, dans une sorte de demi-cercle, dont la gauche restait h Chrudim, tandis que le centre occupait une plaine marécageuse autour de Czaslau et de Chotusitz et que la droite s'étendait jusqu'au petit village de Kuttenberg. Il fermait ainsi complètement au prince la route de Prague. Celui-ci, ne pouvant laisser de la sorte paralyser tous ses mouvements, dut faire un effort pour forcer la barrière qu'on élevait devant lui. Il attaqua lui-même les lignes prussiennes, et les premières opérations lui furent favorables ; car il réussit à culbuter et à mettre en déroute l'aile gauche do l'armée royale. Frédéric vint alors à la rescousse, et, opérant énergiquemenl sur la dioite, répara promptement cet échec et força le prince à se retirer avec perte. L'engagement, bien que n'ayant pas duré-plus de trois heures, fut très meurtrier : sept mille hommes du côté des Autrichiens et quatre mille du c6té des Prussiens, restèrent sur le champ de bataille. L'année victorieuse n'avait ainsi guère moîna

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souffert que celle qui baltait en retraite. Ce fut la raison que donna Frédéric pour ne pas pousser plus loin son avantage afin d'achever, soit ce jour même, soit le lendemain, la déroute d'un ennemi très démoralisé.' Mais la conséquence fut que lo prince de Lorraine ne fut nullement inquiété dans sa retraite et qu'il put reprendre à peu près les mêmes positions qu'il occupait avant sa défaite. S'il dut renoncer k marcher droit à Prague, il conserva au moins, ce qui était le plus important pour lui, la pleine Uberté de ses communications avec le corps d'armée du prince Lobkowitz. En se portant sur sa gauche pour se joindre k cette division, il pouvait encore atteindre Prague : il lui suffisait de suivre les deus côtés d'un rectangle dont on ne lui interdisait que la diagonale.

Cette inaction à la suite d'une affaire si vivement et si heureusement engagée était si peu dans le caractère hahituelde Frédéric, que tous les témoins la remarquèrent et que tous les historiens la constatent. Valori, très indulgent pour lui en général, déclare, dans ses Mémoires, qu'il se contenta, ce jour-là, du vain honneur

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du champ de bataille. « Les Prussiens, dit M. d'Arneth, ne poursuivirent le prince Charles que dans la mesure strictement nécessaire pour montrer qu'ils étaient les maîtres du terrain. » Les affirmation^ de M. Droysen lui-même, tout aussi précises, sont accompagnées d'un commentaire qui dan» sa bouche est significatif : « II était, dit-il, au pouvoir du roi d'anéantir l'armée vaincue, qm semblait fondre dans sa retraite. Mais ce n'était pas son dessein'. » M. Léopold Ranke va plus loin encore ; il affirme que, le maréchal Schmettau ayant vivement pressé Frédéric de tirer un parti complet de sa victoire : « Je ne veux pas, répondit celuici, abaisser à ce point la reine de Hongrie. » C'était donc en quelque sorte un duel que le

1. Valori, JfémoirM,t.i,p.t58; — d'Arneth, t. u, p. 55; — DroyseD, t.i,p. 452. — BeUc-l9te,daiis une lettre à Charles Vil, dat^de quelques jours après son arrivée au camp français, témoigna sa surprise do ce que leroidePnisse n'ait pas voulu tirer tout le fruit de sa victoire en faisant deux ou trois marches en avant, ce qui aurait forcé le prince Charles à sortir de k Bohême, 2S mai 1741. (Bibliothèque naliouale. — Notivelies acqumtions.) La Bibliothèque nationale possède une collection assez complète des lettres de Charles Vil aux maréchaux de firoglie et de Bclle-Isie, acquiao par elle il y a peu d'annéea.

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vainqueur arrêtait volontairement après la première eiïusion de sang.

' Mais, s'il n'entrait pasdansleplan de Frédéric, de recueillir tout le &uit de cette curieuse journée, au moins ne se fit-il pas ff^ute d'en foire beaucoup de bruit, et, s'il ne frappait pas très fort, de parler très haut. Il écrivit do sa propre main, dès. le soir, au roi de France, à l'empereur, au roi de Pologne, à Belle-Isle, à Broglie, à Valori et à Podewils, à chacun dans des termes dilTérents, mais sur un ton plein d'exaltation et d'enthousiasme. « Sire, disait-il à Louis XV par un billet tracé sur le champ de bataille même, le prince Charles m'a attaqué etje l'ai battu. » Et à Charles YII : « Ma satisfaction est d'autant plus grande que j'espère que Yotre Majesté impériale se verra pai' là maître de la Bohême, n Et enfin k. Broglie, non sans une pointe d'ironie assez blesstinte : u Je suis persuadé que vous ne manquerez pas de profiter de la consternation que cette nouvelle causera dans l'armée du prince Lobkowitz. Il importe extrêmement à la cause commune que vous no laissiez pas & l'ennemi le temps de se

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reconnaître, et comme de ma part je porte des coups si considérables sur l'ennemi, il ne serait pas permis, si votre armée voulait rester sans rien faire (sic), je crois que ce serait une honlo éternelle pouc la nation française. J'ai trop bonne opinion de la bravoure française pour que je ne dusse espérer qu'elle se saisira de l'occasion pour acquérir de la gloire 1 » Avec Podewils et Valori, ce sont des interjections familières, mais plus expressives encore : « Eh bien, ils l'ont voulu et leur volonté est accomplie; que nous reste-t-il h désirer? Dites à Hyndfort : « Monsieur, vous avez forcé le roi à détruire la maison d'Autriche que vous vouliez sauver. Tu l'as voulu, Georges Dandin, tu l'as voulu! 11 — V Eh bien, l'ami Valori, n'aî-je pas tenu parole et n'avons-noas pas bien battu les Autrichiens? J'espëre que messieurs les Français seront contents de moi. » Valori était content sans doute, et il fallait bien l'être ; mais le fut-il autant d'un second billet reçu deux jours après et dont les termes, un peu différents, durent lui donner àpen8er?<iJ!ai tenu parole, disait le roi ; à présent, je suis quitte envers vous et

mes alliés,., et ces c de Saxons n'en ont

pas été '. »

L'heureuse nouvelle ainsi envoyée à. tous les échos atteignit Belle-Isle sur la route de Francfort à Prague. Le maréchal s'était attardé longtemps dans la ville impériale pour assister, dans les embarras de sa prise de possession, le nouvel empereur, qui, malade, goutteux, accahié de tristesse et manquant d'argent, ne pouvait se passer de ses conseils. Il n'était pas fâché non plus de laisser à la nouvelle armée française qui devait opérer en Bavière le temps d'arriver sur le territoire allemand, afin que, le maréchal de Broglie étant appelé à en prendre le commandement, la vie commune entre les deux collègues à Prague durât le moins longtemps possible. II arriva le 22 mai, et trouva le maréchal de Broglie dans un assez grand embarras. Le reproche indirect mêlé par Frédéric à la nouvelle de sa victoire avait blessé au vif le vieux soldat et, relevant aussitôt le gant, il s'était hâté de répondre au roi, sur le

t. Corr., t. a, p. 164, 186, 167, 173.

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ton de fierté un peu rog:«e qui lui était habituel, qu'à sa connaissance, les Français avaient en général plus besoin de bride que d'éperon. « Le rot, écrivait-il en même temps au ministre de la guerre (le marquis de Breteuil), aurait pu me dire la même chose, ce me semble, dans des termes un peu plus obligeants ; mais, comme il n'entend peut-être pas le français, il faut croire que sa lettre est plus honnête dans sa langue qu'elle n'est dans la nôtre. » D n'en était pas moins piqué d'honneur et sentait que c'était à lui à compléter l'avantage remporté par les Prussiens et laissé à moitié par Frédéric ; mais il était en même temps très justement inquiet de l'étrange facilité laissée au prince Charles pour effectuer sa retraite et pour opérer, au moment qui lui conviendrait, sa jonction avec Lobkowilz. « Si le prince arrive, disait-i:, je serai accablé. » De plus, lui comme Belle-Isie avaient reçu dans ces derniers jours lettres sur lettres de Vèrsiilles, tant du ministre que du cardinal, les avertissant de ne jamais se mettre dans te cas (Savoir un besoin in~ dispemable du roi de Prusse, attendu qu'on

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n'était jamais sûr de lui et qu'on le soupçonnait toujours de vouloir faire une paix fourrée. C'était l'effet des tristes et trop justes pressen- ' timents de Valori. Mais, au moment d'agir, ces Tecommandations revenaient en mémoire et n'avaient rien d'encourageant*.

Broglie fit part de ces incertitudes k Belle- Isle, et, ce jour-là, malgré leur antipathie déclarée, les deux maréchaux mirent leur patriotisme et le sentiment de leur devoir au-dessu& de leurs ptusions personnelles. Belle-Isle surtout avait cette facilité d'humeur que donne le sentiment du triomphe. « II était, disait plus tard le maréchal de Broglie, tout lumineux des dignités et des honneurs dont il était comblé. » Its convinrent, pour satisfaire Frédéric et pour soutenir l'honneur des armées françaises, de faire une charge contre le prince Lobkowilz,

I. Amelot à Belle-hie, S5-S9 avcil, 12 mai 1743. {Corretyiondance de l'ambatsade auprès de la diile. Ministère des aCFaires étraDgères.) — Fleury à BeUe-Isie, 20 m&l 1742. Broglie à Belle-ûle, 3t mai. [Correspondances diverus. Hiniatère de la guerre.) Broglie b Breteull, 19 mai. {Correspondance officielle. MiuUlâre de la guerre.) Voir Bur l'Inquiétude causée au ministère CraDçal9 par i'aùltuda de Frédéric à ce moment critique l'appendice F.

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qui venait de se rapprocher des lignes françaises pour mettre le siège devant la petite ville de Frauenberg, gardée par des troupes bavaroises. Une fois que, par cet acte énergie que, l'ennemi aurait été intimidé et remis à distance, Bellc-Isle irait de sa personne au camp prussien concerter avec Frédéric le plan général des opérations de l'été, et s'assurer, en le regardant en face et en interrogeant son visage, de la sincérité du concours qu'on pouvait attendre de lui. L'attaque combinée eut en effet lieu le 26 mai et avec un plein succès : les troupes françaises arrivèrent à l'improviste sur les derrières de l'armée de Lobkowitz, dont elles rencontrèrent l'arriëre-garde dans les environs du village de Sahay à la sortie d'un déâlé très étroit. Un combat très vtf s'engagea, qui ne dura que quelques heures et se termina k l'avantage des Français. Ce n'était qu'une petite affaire ; mais elle avait été très chaude et très lestement emportée, avec toute la valeur et tout l'entrain qui faisaient la réputation de nos armées. Lobkowitz se retira précipitamment, abandonnant le siège qu'il avait entrepris.

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Les deux maréchaux étaient restés toute la Journée fraternellement côte à côte, et, le soir, paraissaient également radieux i.ils se félicitaient réciproquement de leur victoire. Belle- Isle fit même à son coUèg;ue la politesse de désigner son second fils, le comte de Revel, pour porter h Versailles la bonne nouvelle. Dès le lendemain, malheureusement, la bonne harmonie était déjà troublée. Belle-Isle, toujours ardent, était pressé de profiter de l'avantage et croyait possible de jeter par une poursuite hardie Lobkowitz hors de Bohème. Broglie, toujours plus prudent, et les yeux fixés sur le point noir qui cachait & l'horizon les mouvements de l'armée du prince Charles, craignait de s'avancer sans précaution contre un ennemi qui, d'un moment k l'autre, pouvait voir doubler ses forces par une jonction toujours menaçante. Belle-Isle répondait qu'en ce cas, si l'on ne voulait pas avancer, il fallait reculer, rentrer dans les positions sûres qu'on avait quittées la veille, et abandonner le terrain du champ de bataUle, oii l'on ne pourrait se maintenir contre l'éventualité même dont Broglie était préoc-

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