‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742: dChapitre 14 sur 32 · Pôl. Corr,, 1. 1, p. 99 et · texte numérisé non relu

Pôl. Corr,, 1. 1, p. 99 et

intérêt personnel, paraît plutôt le contraire du patriotisme. Mais, en fait de sentiment national, chacun l'entend comme il îni convient, et, en ce genre comme en tout autre, il ne faut pas disputer des goûts. Où Ton serait plus tenté encore de contredire M. Droysen, c'est quand M ajoute, avec tout le sérieux germanique, que Iq. conduite de Frédéric fut l'application rigoureuse des doctrines morales et puritaines telles qu'il les avait professées dans V Anti-Machiavel. Mais ici encore il faut s'arrêter, parce que le différend, touchant à la morale, porterait sur des points plus graves encore.

Quoi qu'il en soit, morale ou non, et peutêtre parce qu'elle ne l'était guère, la machine fut assez bien montée pour faire naître et durer Terreur d'optique dont, comme on l'a vu, tout le public européen et allemand fut un instant dupe. On dirait même que, dans son entretien décisif avec Botta, Frédéric fit encore quelque effort pour maintenir le malentendu, car, après lui avoir révélé son dessein : « J'entre en Silésie, hii dit-il sur un ton patelin, mais comprenez bien que c'est en bon ami {corne buon amico),

moins pour faire valoir quelques droits que je puis avoir, que pour défendre les droits hérédi- ■ taires de la reine contre tous ses ennemis, notamment la Saxe et la Bavière, qui sont prêtes à l'attaquer. Je veux mettre la couronne impériale sur la tête du grand-duc. » L'Italien avisé, eut assez d'empire sur lui-même pour garder son sang-froid. Il laissa dire le roi, puis, avec un sourire narquois sur les lèvres : « Je ne me trompais donc pas, répondit-il quand je croyais Votre Majesté pleine de dispositions affectueuses pour la reine ma souveraine, quoique plus d'une personne à Vienne, je dois l'avouer pense que cette opinion était de ma part un acte de confiance véritablement héroïque {puro eroismo); mais je ferai remarquer à Votre Majesté que ni la Saxe ni la Bavière ne font mine de nous attaquer, et, quand elles y songeraient, si Votre Majesté veut seulement rester spectatrice, ma souveraine est de force à se défendre, d'autant plus que ces deux puissances auraient de la peine à s'accorder ensemble. » Le roi voulant encore renouveler des protestations doucereuses. Botta finit par perdre patience, et

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élevant le ton : « Vos troupes sont belles, Sire, dit-il, mais les nôtres ont senti la poudre. — Si les miennes sont belles, reprit le roi, elles sont bonnes aussi, et vous vous en apercevrez. » Et, rompant brusquement Teûtretien, il se leva ^

La date de la conversation avait été combinée de manière que le courrier qui en porterait la nouvelle ne parvint à Vienne que peu d'heures avant le nouvel envoyé de Frédéric. L'avance fut suffisante cependant pour que, loisque le comte de Gotter arriva, il trouvât déjà la nouvelle ébruitée, la ville mi rumeur, la stupeur et l'indignation partout au comble, et nulle part plus que dans les cercles diplomatiques. On n'y parlait que de l'attentat du roi de Prusse. « Si pareille chose s'accomplit, disait le ministre d'Angleterre, le roi sera excommunié de la société des gouvernements. » Quant à la jeune reine, on la connaissait déjà assez pour savoir que son âme ne pouvait être ni égarée par la surprise, ni ébranlée par la menace. Averti de l'accueil qui l'atten-

i ijArufth, 1. 1. p llb. — Droy^eD,t, i, p. 164.

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(lait, Gotter prit le ton très haut et se posa tout de suite, comme le proconsul romain, portant la guerre ou la paix dans les plis de sa toge. Sans passer par Tintermédiaire ordinaire des ministres ou des chambellans, il demanda directement audience au grand-duc.

Dès les premières paroles : « «Tapporle, dit-il, dans une main le salut de la maison d'Autriche, et dans l'autre, pour Votre Altesse, la couronne impériale. Les trésors du roi mon maître sont au service de la reine, il lui apporte aussi le concours de ses alliés, l'Angleterre, la Hollande et la Russie. En récompense de telles offres et on dédommagement du péril qu'elles lui font courir, il demande toute la Silé ie, mais rien de moins. La résolution du roi est inébranlable : il veut, il peut s'emparer de la Silésie, et, si eU« né lui est pas offerte de bonne grâce, ces mêmes troupes et ces mêmes trésors seront donnés à la Saxe et à la Bavière, qui les sollicitent. » Rien n'était plus faux, puisque ni Saxe ni Bavière n'avait encore fait l'ombre d'une proposition. Mais peut-être Gotter élait-il dupe luimême des mensonges de son maître.

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La réponse du grand-duc fut calme et fière.

« La reine, dit-il, n'a ni le droit ni le pouvoir de céder une parcelle du territoire qu'elle n'a reçu que sous la condition de le maintenir indivisible. Elle n'est point réduite à ce point de désespoir de se jeter dans les bras d'un prince qui entre en ennemi dans ses États, et, quelque mal que le roi de Prusse puisse lui faire ^ nous avons encore l'espérance qu'il s'en fera plus à lui-même. — S'il en est ainsi, reprit Gotter, je n'ai rien à faire ici et je puis m'en retom^ner. » Le granddue reprit la parole pour lui demander catégoriquement, par oui ou par non, si les troupes prussiennes étaient déjà à l'heure qu'il est sur le sol de la Silésie. « Elles doivent y être, répondit l'envoyé. — Retournez donc auprès de ¥otre msutre et dites-lui que, tant qu'il laissera un homme sur le territoire de cette province, nous périrons plutôt que de traiter avec lui. Mais s'il peut encore s'arrêter, ou s'il veut reculer, nous voulons bien négocier avec lui à Berlin. Botta a déjà des instructions dans ce sens... et, quant à moi, ni pour la couronne impériale, ni pour le monde entier, je ne sacrifierai ni un seul des

droits de la reine ni un pouce de son domaine légitime et héréditaire. »

Gotter, intimidé par cette attitude^ baissa un peu le ton. « Il n'est pas sérieux, reprit-il, de demander au roi de reculer dans une entreprise déjà si avancée. — Quand une entreprise est manifestement injuste, continua le grand-duc, il est plus honorable aux yeux du monde d'y renoncer que de s'y obstiner. Mais si le roi a besoin d'un motif pour retirer ses troupes, il peut dire qu'il avait eu pour but, en les faisant avancer, de défendre la reine contre les attaques de la Bavière et qu'il a reconnu que ce secours n'était pas nécessaire. » Devant cette ouverture qui, en réalité, n'en était pas une, mais qui avait l'avantage d'éviter un éclat immédiat. Go tter réfléchit un instant, puis, comme s'il accordait une grâce qu'on ne lui demandait pas, il consentit à écrire à Frédéric et à attendre sa réponse *.

Le langage du grand-duc avait été si net, si ferme, si peu conforme à son caractère indécis,

l. DArneth, t. î, p I2û et suiv.

que tout le monde comprît par qui les termes en avaient été dictés. U avait parlé comme si la reine eût été présente, et effectivement, dans un des entretiens qui suivirent, la reine se tenait si près de la porte qu'à un monient donné, trouvant qu'il était temps d'en finir, elle appela son mari et Temmena avec elle dans l'intérieur de ses appartements. Gotter, qui naturellement aurait dû insister pour la voir, n'osa même pas lui demander une audience, de crainte, écrivaitil àPodewils, de consommertoutàfait la rupture, enréalité pour éviter l'odieux d'une scène de violence avec une femme. Le murmure improbateur qui s'élevait de toutes parts autour de lut le troublait malgré son audace apparente. « Tout est ici en rumeur, écrivait-il; on sonne le tocsin, on appelle au feu... Je me félicite de n'avoir pas poussé trop fort à la roue. Le roi est un prince éclairé, qui saura, j'espère, trouver un moyen de sortir de cette affaire avec honneur. » Il était plus explicite avec l'ambassadeur d'Angleterre. « Yous ne connaissez pas mon maître, lui disait-il. Yous ne savez pas à quel point il est obstiné et présomptueux. C'est un étrange mé-

lange d'ambition et d'avariée ^ v Puis, pour se tirer lui-mèmé d'embarras, il sortit de Vienne sons prétexte qo'en attendant la réponse k se» dépêches^ il allait faire une cure dans une station thermale du voisinage. La saison (on était en plein hiver) n'était pourtant guère favorable à ce genre de traitement ^

Gotter ne pouvait guère se faire l'illusion qu'il fût temps encore de ramener son maître à des conseils de modération. Il n'avait dit que trop vrai en affirmant que les troupes prussiennes étaient déjà sur le territoire de la Silésie. C'était le 20 qu'il était reçu par le grand-duc et, dès le 16, Frédéric avait quitté Berlin pour aller prendre le commandement de ses troupes, n est probable que l'attitude de Botta lui avait appris qu'il n'avait point de faiblesse à attendre ie la cour de Vienne, car, dans les derniers jours qui précédèrent son dépa t, il se décida enfin k ittander le marquis de Valori, à qui il n'cvait pas adressé la parole depuis six semaines.

i. DroyacDyt. i, p. ilS.

2. Ihid., (. I, p. M. — O'Ameih, t. i, p. 127. — Raumet» t. II, p. 2i.

Valori arriva, très perplexe, se demandant toujours si le bruît d'armes qui continuait à retentirde toutes parts cachait une réalité ou un jeu. Le premier entretien fat trop vague pour le tirer de peine. Le roi, loin de s'expliquer luimême, cherchait à le faire parler. « J'attends toujours, dit-il, ce que pense M. le cardinal et ce que le roi votre maître est disposé à faire pour moi... » Puis il se répandit en louanges sur le cardinal, et comme Valori laissait voir sans doute par quelque moue significative qu'h sa connaissance on n'avait pas toujours parlé sur ce ton au Rheinsberg : « Ah ! dit-il, il ne faut pas prendre garde à ces petites plaisante*ries qui m'échappent, c'est le langage de mon caractère ; j^en suis fâché ; mais essentiellement je le dispute à tout le monde pour une véritable estime et même une vénération pour un aussi grand homme doué de tant de qualités singulières. Ma foi, monsieur, c'est le plus grand homme que la France ait eu jusqu'à présent, » « Quant à l'armement, ajoute Valori (transmettant sans délai le compliment au cardinal luimême), il me dit que je devais être tranquille,

que cela ne dérangeait en rien les vues que nous pourrions avoir, que je serais un des premiers informé de ses raisons- et des motifs qu'il croyait être bien fondés, et que le roi ne devait en prendre aucun ombrage. » Tout cela était si peu clair qu'en terminant, Valori disait encore : « J'incline à croire qu'il s'entend avec le grand-

duc et que Votre Ëminence est prévenue *. »

La seconde conversation fut plus significative. Frédéric demanda nettement si l'intention de la France, comme son intérêt, n'étaient pas d'enlever la couronne impériale à la maison d'Autriche et de la donner à l'électeur de Bavière, et, dans ce cas, si le roi ne serait pas heureux de son alliance ? Notez qu'à la même heure on offrait en son nom la même couconne au grand-duc.

<c Je répondis, dit Valori, qu'il m'était impossible de rien conjecturer des sentiments de Son Éminence, mai« que je me croyais suffisamment autorisé à l'assurer que le roi répon-

1. Valoti aa cardinal, 10 décembre 1740. {Correspondance de Prusse, Misiatère des affaires étrangères.)

drait avec plaisir aux démarches qu'il voudrait faire pour se lier avec lui; et sur ce qu'il ajouta qu'il avait plusieurs projets qui étaient tous très convenables aux intérêts de la France, je lui demandai s'il voulait me faire la grâce de m'en communiquer un et que je le ferais partir par courrier. — Il dit qu'il fallait savoir avant ce que pensait M. le cardinal, que je pouvais lui mander qu'il avait envoyé le comte Truchsess en Angleterre, mais que, dès qu'il aurait des sûretés de traiter avec Sa Majesté, il le ferait revenir. — Je lui dis ensuite que le bruit était public à Vienne qu^il avait pris des engagements avec le grand-duc et qu'il Tavait même assuré de trois voix pour la dignité impériale. — D me répondit qu'il s'en fallait de beaucoup, que sa voix était encore à louer, mais que, s'il ne trouvait pas jour à s'allier avec le roi, il chercherait des amis pour seconder ses vues, que, pour lui, il lui serait assez indifférent qui fût empereur, et qu'à cet égard il ne se conduirait que relativement à ses intérêts ou à ceux de ses alliés, mais qu'il me répétait encore que son amitié n'était pas à mépriser, qu'il était en état de se-

conder toutes les espèces de Vues que le rof pouvait avoir, que son agrandissement ne pouvait porter aucun ombrage, et que, par la position où il était, il devenait son allié naturel dans le Nord... qu'enfin nous avions ensemble de bonnes choses à faire.

» Je lui dis qu'il n'y avait pas lieu de douter que l'intention du roi ne fût de se prêter à tout ce qui pouvait contribuer à resserrer ces liens d'amitié qui étaient déjà entre eux. — « Tout » cela, mon ami, me dit-il, sont des discours que )) nous nous sommes tenus jusqu'à présent; » nous ne pouvions rien faire qui vaille jusqu'à » ce moment : voici le temps venu que je » sache si M. Je cardinal veut de moi... Si l'on » veut m'avoîr, la chose ne traînera pas long- » temps, et je vous donnerai mes idées ; je vou- » drais aussi qu'il me fît part des siennes. Je. » vous avertis que je suis pressé et que je vou- » draîs savoir à quoi m'en tenir. Personne n'est )) plus que moi en état de faire le bien de la » maison de Bavière et de seconder les vues » que le roi votre maître pourrait avoir de le » faire empereur et cela sans le compromettre.

INVASION DE LA SILÉSIB i.^0

n Après nous être chamaillés quelque temps, il » pourra s'élever comme le modérateur. On » négocieraet il prononcera comme nous sommes » convenus. Convenez que je lui fais jouer » un personnage qui convient également à sa » grandeur et à son goût. Soyez sûr, continua- » t-il, mon cher ami, que c'est un abus de croire » que tout ceci doive se passer sans quelque » coup d'épée. C'est aux jeunes gens à entrer » les premiers en danse. Après tout, qu'est-ce » que cela vous fait si je m'agrandis de ce » côté-ci, et ne devez-vous pas être bien aise » que je fasse mes affaires k ce prix ? Si le » roi réfléchit, il verra que je ne suis pas un » allié à mépriser. » Puis il laissa entendre que le meillein» parti à prendre serait d'unir les deux couronnes par une alliance défensive, dans laquelle on tâcherait de faire entrer les puissances du Nord, comme la Suède et le iianemark *. »

Valori sortit plus troublé que jamais, doutant toujours do la sincérité de son interlocuteur, et

i- Vulori à Amelot, 19 décembre 1740.

très effrayé de la pensée de lui donner par un traité défensif une caution éventuelle conh-e les conséquences de son aventure. Rencontrant sur son chemin le ministre Podewils, il essaya de le faire parler en feignant de savoir ce qu'il soupçonnait. « Mon cher maître, lui dit-il en lui serrant la main affectueusement, vous ne le savez pas, mais je suis informé que le roi votre maître est en correspondance avec le grand-duc et qu'ils s'entendent. » Podewils na manqua pas de communiquer sur-le-champ à Frédéric cette prétendue confidence. « Bahl répond le roi dans une note confidentielle, cajolez-le comme vous pourrez et faites-lui espérer que je ne séparerai jamais mon intérêt de celui de la France. » Puis, au marquis de Beauvau, qui venait prendre avant son départ une audience de congé, il dit tout haut avec affectation, de manière à être entendu et répété : « Je vais jouer une grande partie : si les as me viennent, nous partagerons. » Le soir, il y eut bal masqué au palais ; Frédéric y parut en domino, sans masque, prit part avec gaieté à tous les divertissements, causa assez longuement,

dans une embrasure de fenêtre, avec le ministre d'Angleterre, puis, au moment où on se séparait, il dit aux officiers qui l'entouraient : « Graissez vos bottes, nous partons *. »

Deux jours après, la frontière était franchie, et il écrivait de son quartier général placé à Schleidnitz, premier poste de la Silésie : « Mon cher Podewils, j'ai passé le Rubicon, enseignes déployées et tambour battant ; mes troupes sont pleines de bonne volonté, les officiers d'ambition, nos généraux affamés de gloire : tout ira selon nos souhaits ; mon cœur me présage tous les biens du monde, enfin un certain instinct, dont la cause nous est inconnue, me prédit du bonheur ou de la fortune. Je ne paraîtrai pas à Berlin sans m'être rendu digne du rang dont je suis issu et des braves soldats que j'ai l'honneur de commander. Adieu, je vous recommande à la garde de Dieu ^ »

Pendant que Frédéric marchait sur la capitale delà Silésie, en suivant lagrande route deVienne,

1. PoL Corr., t. i, p. U7-148. — Voltaire, Mémoires, — Frédéric, Histowe de mon temps,

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