‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742: dChapitre 13 sur 32 · Droysen, t. i, p · texte numérisé non relu

Droysen, t. i, p

INVASION DE LA SlLÉSlfi 123

chose même de plus que le mystère, Téquivoque. n fallait non seulement que le but et le moment de l'exécution restassent inconnus jusqu'à Vheure décisive, mais que, le jour oii les troupes paraîtraient sur la frontière, on pût croire qu'elles venaient du consentement et sur l'appel des souverains légitimes de la province envahie. De cette sorte, aucune mesure défensive ne serait prise, et les populations elles-mêmes, pensant avoir aifaire à des alliés, n'auraient pas ridée de la résistance.

Dans cet honnête dessein, tout fut mis en œuvre pour entretenir l'illusion jusqu'à la dernière heure. Ainsi s'explique d'abord tout naturellement cette reconnaissance empressée de la royauté de Marie-Thérèse qui toucha jusqu'aux larmes l'innocence de la nouvelle reine et qui n'était destinée qu'à l'endormir dans une fausse sécurité. Au même moment, en effet, le ministre de Prusse à Vienne recevait communication de tous les détails de l'invasion projetée, aV'ec ordre de feindre de F ignorer entiêrementx et de démentir tous les bruits qui pourraient circuler. Puis la Correspondance poli-

tique nous fait connaître une série de dépèches adressées aux agents prussiens dans les diver* ses cours ; toutes pleines de protestations d'amitié pour la maison impériale et sur un ton particulièrement vif, là où T Autriche, étant bien vue, pouvait être bien informée. A Versailles seulement, le langage prescrit prend une teinte un peu dâfférente, et quelques allusions discrètes y sont faites, comme pour tâter le terrain, à l'intérêt qu'aurait l'Allemagne à se délivrer de la prépotence autrichienne. C'était nécessaire pour tenir la porte ouverte à tout événement et rester en quelque sorte à cheval sur les deux conduites opposées. On peut remarquer cependant que, soit que l'intérêt de cajoler l'Autriche l'emportât sur toute autre pensée dans cette première phase de l'opération, soit que, comme le soupçonnait le marquis &e Beauveau, la haine de la France fut chez Frédéric un sentiment irrésistible dont il ne pouvait contenir l'expression, les appréciations sur les ministres de Louis XV sont toujours amères^ dédaigneuses, presque outrageantes, alors même que l'instruction donnée est de les ménager en

Il^fVASION DE LA SILÉS1E 125

vue de Téventualité d'une alliance possible.

On saisit toutes ces nuctnces au vif et au natu* rel dans une note d'un caractère tellement intime qu'on s'étonne un peu de la franchise courageuse qui Ta mise au jour. C'était un papier sur deux colonnes, portant d'un côté les questions du ministre Podewils et de l'autre les réponses de Frédéric. Le ministre demande sous quel jour les intentions du roi doivent être présentées à Saint-Pétersbourg, à la Haye et à Londres. Le roi répond : « A chaque cour d'une façon différente : à Londres, il faut dire que, sachant sûrement que le duc de Lorraine veut conclure avec la France, je m'approche de Vienne pour les forcer en quelque sorte à se mettre du parti des marins et de la religion (les puissances maritimes et protestantes). A la Haye, il faut assurer qu'on ne veut point troubler le repos de l'Europe, que Frédéric- Guillaume a servi l'empereur Léopold et qu il en a été récompensé d'ingratitude et que je me dédon[unage d'avance et servirai après. A Hanovre, à Mayence, il faut parler du cœur patriote qu'il faut (5/c), et que je veux soutenir

Tempire et protéger les débuts d'une maison faible. — Mais, répond le ministre, en faisant part en gros au ministèrefrançais des motifs de Votre Majesté, ne doit-on pas leur laisser en*trevoir à mots couverts que cette entreprise pourrait tourner au plus grand avantage de là France? » Réponse : « Bon, il faut faire patte de velours à ces b... *• »

C'est là ce que M. Droysen appelle une grande combinaison politique et où il voit le germe d'où devait sortir un jour la patrie allemande. Avant Frédéric, nous dit Thistorien prussien, on était ou Autrichien, ou Français, jamais Allemand. Frédéric est le premier qui ait sa avoir une politique à lui, indépendante et vraiment nationale. « Si l'Allemagne eût existé alors, s'écrie-t-il avec enthousiasme, elle eût compris que Frédéric servait sa cause. » On pourrait faire observer que cette liberté d'esprit d'un prince allemand, cherchant son point d'appui indifféremment au dedans ou au dehors de la patrie commune, suivant qu'il y trouve son

Page 1