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CHAPITRE II

INTERVENTION DE LA FRANCE. — ÉTAT DE L'El nOPE ET DE L'EMPIRE AU DÉBUT DE LA GUERRE.

Politique qu'aurait dû suivre la France dane la lotte engagée en Alieaiagne. — Pourquoi cette politique n*a pas été adoptée. — Souvenir de la lutte souteuue depuis d-^ux siècles contre la maison d'Autriche. — Le succès môme obtenu par cette lutte rendait inutile de le poursuivre. — Incertitude dans le conseil de Louis XV. ~ L'opinion de la Cour entraine le gouvernement qui se décide à appuyer Tagression de Frédéric et les prétentions de l'électeur de Bavière. — Le comte de Belle-Isle. — Son origine, ses débuts, son caractère. — Premier entretien de Belle-Isle et de Fleury. — - Fleury suit à regret les conseils de Belle-Isle.

Eflfet de i intervention de la France. — Frédéric devient l'arbitre de la situation. — Il est recherché à la fois par la France et l'Angleterre. — Nouvel entretien de Frédéric et de Valori. ^ Il demande à la France une intervention active. — Proposition de médiation faite par l'Angleterre, et repoussée par Marie-Thérèse. — Soulèvement des populations do Siléî^ie. - Inquiétude de Frédéric. — 11 se rap-

{iroche décidément de la France. — Belle-Isle est envoyé en Allemagne, comme ambassadeur auprès de la diète d'élection.

État de l'Europe an moment de Touverture de la diète. — L'Angleterre. — La Hollande. — La Russie. — La Suède. — Prétentions de l'Espagne en Italie. — Desseins cachés du roi de Sardaigne. — État de l'Empire. — Morcellement et impuissance de la nation germanique. — Pouvoir nominal de l'Empereur, de l'administration, de la justice et de l'armée impériales. — Divisions religieuses. — Leur effet

accrott celui des divisions politiques. — Irritations contre la France, commune à tous les partis en Allemagne. — Cause de cette irritation. — Caractère que ce sentiment doit faire prendre an rôle de Frédéric et de la Prusse en Allemagne.

Une anecdote, rapportée dans tous les mémoires du temps, a le mérite de peindre au naturel la situation d'esprit dans laquelle les événements qui se précipitaient en Allemagne trouvèrent Louis XV, ses ministres et sa cour. Comme on s'entretenait à Versailles de la mort de Charles VI et de ses conséquences, le roi, d'abord silencieux, finit par laisser tomber, de son air de langueur habituel, cette parole indifférente : a Nous n'avons qu'une chose à faire, c'est de

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rester sur le mont pagnote. » — A quoi Tun des assistants, le marquis de Souvré, répliqua \âvement : « Votre Majesté y aura froid, car ses ancêtres n'y ont pas bâti. »

Le mot de Louis XV est caractéristique par sa trivialité même. On y reconnaît ce prince tout entier, avec cette justesse de coup d'oeil et ce sens pratique dont la nature Tavait doué, qualités précieuses dont la France ne profita jamais, parce que, pour être dignes d'un roi, il leur manqua toujours d'être relevées par un souffle de générosité et soutenues par un ressort énergique de volonté. La réplique du courtisan est plus significative encore, car elle fait comprendre, en deux mots, dans quelle voie funeste une tradition mal comprise, devenue l'objet d'un faux point d'honneur, allait égarer la politique de la France.

En examinant, en effet, les résolutions diverses que le gouvernement de Louis XV pouvait prendre dans la crise où il se trouvait jeté avec toute l'Europe, on en trouve deux qui, différentes sans être opposées, ni tout à fait inconciliables, pouvaient l'une et l'autre être honnê-

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tement adoptées : Tune peut-être plus conforme aux exigences délicates du point d'honneur, Tautre mieux appropriée aux légitimas suggestions de rintérêt national. Le roi de France pouvait s'empresser non seulement de confirmer la reconnaissance, mais de promettre par avance et de préparer l'exécution des engagements qu'il avait pris par le traité de 1738, envers Tordre de succession réglé par la Pragmatique. C'eût été devancer l'appel de Marie-Thérèse par un élan chevaleresque qui n'est, j'en conviens, ni habituel ni même obligatoire entre souverains. Il pouvait aussi, sans être infidèle à aucune de ses promesses, éviter de s'expliquer sur les moyens de les remplir jusqu'au jour où la nécessité aurait réduit la fille de Charles VI à invoquer le secours de ses alliés. Ce jour-là, personne ne pouvait trouver mauvais qu'avant de se mettre en frais et en campagne, il stipulât en faveur de ses peuples une compensation proportionnée aux sacrifices qu'il leur aurait imposés ou aux périls qu'il leur aurait fait courir pour la défense de la cause impériali^.

L'occasion, on Ta vu, n'aurait pas tardé :

la brusque invasion de la Silésie aurait mis la bonne foi d'un des garants de la Pragmatique dans un contraste avantageux avec la perfidie de l'autre, et, comme rien n'est tout à fait gratuit en politique, on pouvait assez raisonnablement demander à l'Autriche de payer la loyauté d'un fidèle ami d'un prix que la comparaison seule aurait fait paraître modéré. Une telle ligne de conduite eût été d'ailleurs là suite naturelle de celle qui avait été sagement suivie par les conventions de 1738.

En permettant à Marie-Thérèse de choisir Tépoux de ses préférences, Fleury, en 1738, avait obtenu, avec la cession de la Lorraine, l'avantage d'assurer la continuité de notre territoire du côté de l'est Jusqu'à la forte banière des Vosges. En favorisant, en 1740, l'élévation de cet époux bien-aimé à la dignité impériale, le même Fleury pouvait se proposer d'obtenir quelque concession analogue, quelque démembrement des Pays-Bas ou du Luxembourg, qui aurait reculé notre frontière septentrionale en la rapprochant du Rhin. La suite fera voir que

Marie- Thérèse aurait consenti sans trop de peine à un sacrifice, même assez étendu, de cette nature. Et, de fait, à un agresseur insolent comme Frédéric, qui visait au cœur même de son empire, comment n'aurait-elle pas préféré un honnête allié qui ne lui aurait demandé, pour courir à son aide, que Tabandon éventuel d'un lambeau détaché de ses possessions lointaines? Mais ce lambeau, sans prix pour elle, serait venu compléter heureusement la défense et l'unité de notre sol national.

C'était là sans doute les chances qu'entrevoyait Louis XV et qu'il conseillait d'attendre, aidé d'ailleurs dans ses prévisions et dans sa patience par son inertie naturelle. La perspective devait convenir mieux enccre à son vieux ministre, qui avait naturellement, comme Je l'ai dit, le goût de la politique expectante et l'avait même déjà poussé jusqu'à l'excès regrettable de favoriser par ses indécisions les espérances de la Bavière et l'audace de la Prusse. Le moins qu'il pût se proposer, c'était de tirer adroitement parti d'une situation qu'il avait contribué à créer. Caresser d'abord, puis met-

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tre à profit les affections et la fierté blessée d'une jeune femme, c'était un jeu qui paraissait fait tout exprès pour un octogénaire rendu luimême par les glaces de Fâge insensible aux passions du cœur, mais qui n'avait que mieux appris par là même à en faire jouer tous les ressorts.

La France avait donc le choix entre un acte de désintéressement un peu idéal et un calcul d'une honnêteté moyenne et suffisante. Hors de là, il ne lui restait plus qu'un parti à prendre : c'était de violer tous ses engagements, sans provocation comme sans prétexte, et de se jeter tête baissée dans les hasards d'une agression continentale, à la veille d'une guerre maritime déjà presque allumée, le tout pour l'honneur d'un prétendant sans troupes comme rélecteur de Bavière et en compagnie d'un allié sans foi comme l'envahisseur de la Silésie. Cette conduite avait la singulière fortune de réunir tous les torts à tous les périls et l'imprudence à la déloyauté. Ce fut pourtant ce troisième parti qu'après réflexion la politique française embrassa.

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La cause principale et la seule excuse de cette erreur coupable dont les conséquences durent encore, ce fut Finfluence exercée par le souvenir de la longue lutte qui était engagée depuis des siècles entre les maisons de France et d'Autriche. L'abaissement de la maison d'Autriche était le but politique poursuivi depuis François P' jusqu'à Louis XIV par tous les souverains dignes de la France et tous les ministres qui avaient bien mérité de leurs maîtres. Les plus illustres capitaines avaient payé de leur sang sur les champs de bataille l'exécution persévérante de ce grand dessein. Richelieu, Mazarin, Gondé, Turenne et Villars demeuraient grands dans la mémoire de leurs compatriotes par les coups qu'ils avaient portés à la prépondérance impériale. Rompre avec une tradition dans laquelle étaient nourris, dont demeuraient, pour ainsi dire, imprégnés tous ceux qui portaient la parole ou les armes au nom de la France, depuis l'ambassadeur jusqu'au moindre agent diplomatique, depuis le général à la tête de son armée jusqu'au plus humble ingénieur fortifiant une citadelle, en

tout temps c'eût été une tentative difficile à faire admettre et même comprendre. Mais le jour où une chance imprévue permettait de porter à Tennemi héréditaire un coup qui pouvait Técraser, lui tendre la main, au contraire, et le relever, c'était, semblait-il, pour le roi de France résister à Tappel de la Providence et offenser les mânes de ses ancêtres.

Ainsi raisonnaient même des sages : ils n'avaient qu'un tort, c'était de ne pas réfléchir que précisément parce que cette politique avait rempli deux siècles de travaux et de gloire, ayant atteint son but, elle avait fait son temps. Le plus grand hommage, au contraire, que Louis XV pût rendre à ses prédécesseurs, c^était de reconnaître (comme doit le faire aujourd'hui l'histoire) qu'ils avaient conduit les revendications de la France contre TAutriche à ce point où, l'œuvre étant consommée, il n'était ni nécessaire, ni même prudent de vouloir la pousser plus avant. Un regard jeté en arrière suffisait pour montrer que, tout étant fait dans cette voie, rien n'était plus à faire. Que de terrain gagné, en effet, de François P' à Louis XV !

que d'espace parcouru ! que de grandeur acquise ! quel éternel sujet d'honneur pour la maison royale à qui a été dû ce progrès sans pareil ! et quelle reconnaissance doit garder encore la postérité qui conserve, même après nos malheurs, les débris mutilés de cet héritage ! Au début du XVI* siècle, Charles-Quint était empereur d'Allemagne, roi d'Espagne, maître de l'Italie et des Pays-Bas : un coup de baguette magique venait de le rendre possesseur, au delà des mers, de trésors qui semblaient inépuisables et de contrées sans limites. C'était l'empire du monde qu'il avait fallu arracher au nouveau César. Une seule nation, la France, J'ai presque dit une seule famille, avait pris en main la cause de l'indépendance de tous les peuples et elle avait suffi à la tâche. Cent ans après, grâce à la France et à ses souverains, le fantôme de la monarchie universelle avait disparu, mais une réalité menaçante subsistait encore. : la maison d'Autriche, affaiblie et divisée, sans être détruite, partagée en deux branches qui tenaient toujours au même tronc, enserrait encore la France au nord, à l'est et au sud, par

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une étreinte redoutable. Entre la Flandre, T Alsace, la Franche-Comté, la Navarre occupée par ses troupes et la Méditerranée sillonnée par ses escadres, elle avait partout une entrée facile sur notre sol par des frontières ou des côtes ouvertes ou dégarnies. C'est alors que Richelieu jeta hardiment les armées françaises dans tous les hasards de la guerre de Trente ans ; et depuis cette heure une série de victoires était venue détacher une à une toutes les mailles de ce réseau de fer. Rocroi, Senef et Fleurus avaient amené les cessions successives de Cambrai, de Besançon et de Strasbourg. L'orgueil de Louis XIV, sévèrement puni par les malheurs de sa vieillesse, avait un instant compromis ce résultat, maïs sans le détruire, et, en définitive, après des traverses, juste châtiment de quelques fautes, la fortune nous était revenue et Denain avait affermi sur la tète d'un Bourbon les couronnes d'E^agne et de Sicile.

L'horizon s'était aussi dégagé de toutes parts, et Louis XV, à Versailles, respirait pleinement à Taise. S'il eût été vraiment digne de recueillir les fruits de cette polîlique à longue vue, il

se fût borné à en jouir ou du moins, en travaillant à la compléter, il se fût gardé de la compromettre. Il eût reconnu dans le traité de 1738 l'attestation éclatante du changement opéré entre les forces relatives des deux royautés rivales. Loin de repousser les recommandations paternelles de Charles VI, invoquant, sur son lit de mort, la garantie française comme le suprême espoir de sa race, il les eût accueillies comme un hommage, avec une fierté bienveillante. Et, de fait, Louis XIV lui-même, dans toute sa superbe, quel rêve plus orgueilleux aurait-il pu former que de voir la petite-nièce de Charles-Quint devenue la pupille de son petit-fils, réclamant pour toute faveur le maintien de Téquilibre établi par les traités de Westphalie et d'Utrecht, ces deux œuvres diplomatiques dont Tune avait inauguré et Tautre couronné son règne ?

Envisagée de ce point de vue, la Pragmatique Sanction, qui garantissait le statu qito territorial de FEurope, loin de détruire ou d'ébranler les résultats de notre politique séculaire, en était la confirmation, presque la

consécration définitive. Cette vérité ne fut pas appréciée, peut-être pas même aperçue, dans les conseils de Louis XV. En tous cas, elle n'y fut pas présentée avec Tautorité qu'un jugement éclairé par la suite des faits peut aujourd'hui lui reconnaître. Il y eut bien un débat eiÀre Fleury et ses collègues, mais il ne s'éleva pas à ces hauteurs. Fleury, tenant avant tout à rester en paix et à laisser courir les événements, fit valoir, de mesquines considérations d'économie : la détresse du trésor accrue par les rigueurs de la saison dans les dernières années, la désorganisation de Tarmée, mal remise des pertes de la dernière guerre, la fatigue et l'épuisement général du pays. Le ministre des affaires étrangères, Amelot, et Maurepas, ministre de la marine, partisans d'une politique plus active, répondirent à ces raisons par d'autres aussi pauvres, — tirées de traditions qu'ils ne comprenaient pas et de précédents sans application, — telles qu'en peuvent trouver des esprits courts qui ne savent pas sortir d'une ornière. On ne sait qui l'eût emporté, et de l'inertie ou de la routine, ces deux forces

également aveugles, laquelle aurait prévalu, si une action plus vive et pour ainsi parler plus jeune ne fût venue à la traverse.

En tout temps, et dans les affaires publiques comme dans la vie privée, la jeunesse se plaît, on le sait, à déjouer les calculs de Texpérience. C'est une force assez mal réglée dont les vieux politiques, qu'elle dérange, ont le tort de ne jamais tenir assez de compte. Même dans nos foules démocratiques, les instincts, les désirs de chaque génération nouvelle viennent presque périodiquement troubler le corps social et opèrent comme un levain qui fait fermenter toute la masse. Mais c'était bien autre chose dans le cercle étroit de Versailles. Là, dans ces quelques pieds carrés où se décidait la destinée d'un grand peuple, toute action se multipliait au centuple par elle-même. Là vivait, parlait et remuait tout le long du jour une jeune noblesse, ardente et désœuvrée, se mêlant de tout, précisément parce qu'elle n'avait rien à faire, l'esprit d'autant plus prompt à la critique qu'il était plus léger de réflexions et plus vide de connaissances, et entre les petits

levers et les petits couchers, les messes et les chasses royales, les voyages de cour, les parties de plaisir et de dévotion, ayant mille occasions d'approcher de Foreille du maître. Le regard sévère de Louis XIV l'aurait contenue, la nonchalance de Louis XV lui donnait carrière ; rien ne modérait plus sa fougue et sa loquacité intempérante. Actes et paroles des ministres, elle citait tout à son tribunal. Le murmure de ces voix confuses et tranchantes formait autour des gens en place ou en crédit un bourdonnement qui aurait fait perdre le sens aux cerveaux les plus rassis. Or, dès le premier jour, la jeunesse de la cour fut passionnée pour courir sus à T Autriche défaillante, et, de crainte de manquer une si bonne occasion de guerroyer, réclama à grands cris une entrée en hostilité immédiate.

Ce n'était pas seulement, chez ces nouveaux preux, ce goût d'aventures, cet attrait de la renommée naturels à tout ce qui porte Tépée pour la première fois. Ce fut un entraînement d'autant plus vif que la dernière guerre, bien qu'honorable pour la France, n'avait que médiocre-

ment satisfait tous les héros en espérance. Par une particularité qu'expliquait assez l'âge du premier ministre, tous les commandements dans cette campagne avaient été réservés à des généraux sur le retour, formés à l'école du.dernicr règne. Le plus illustre, Villars, était mort de vieillesse sous les harnais , enviant le sort de son camarade Berwick, qu'un boulet emportait à la même heure, mais qui avait luimême plus de soixante ans. Noailles, Broglîe, Coigny, qui les avaient remplacés, n'étaient guère moins avancés dans la vie. Ils n'étaient jeunes qu'aux yeux de Fleury, qui les avait vus naître et gi'andîr et h qui (j'ai vu cette illusion chez d'illustres vieillards) tout ce qui n'avait pas cinquante ans paraissait imberbe. Rien d'étonnant qu'une nouvelle race militaire se fût élevée derrière ces vétérans, brûlant de paraître en scène à son tour et de conquérir, dans une guerre qui fût son œuvre, une gloire qui lui fût propre : et elle se montrait d'autant plus impatiente de descendre' dans l'arène qu'elle espérait, cette fois, arracher le roi à sa torpeur et l'entraîner avec elle sur le chemin de la victoire.

iGO FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE

Il était temps, disait-on, car, dans cette atmosphère frondeuse, on ne s'était pas fait faute de remarquer tout bas que le roi, dans la fleur de l'âge, n'avait pas paru pressé jusque-là d'imiter ses aïeux en prenant part lui-même aux opérations militaires, ni pour les commander comme Henri FV, ni pour en partager les périls comme Louis XIII, ni même pour les surveiller de loin comme Louis XIY. Ce n'était pas sur le bord d'un fleuve traversé par ses armées, c'était au fond de Versailles, loin de l'écho des combats, qu'il s'était laissé attacher par sa grandeur sans trahir même l'apparence d'un regret. Comme aucun soupçon ne s'élevait sur la bravoure d'un Bourbon, on attribuait cette réserve peu naturelle aux habitudes étroites de son éducation, au soin, j'ai presque dit au culte, pour sa personne royale que lui avaient inspiré d'abord des précepteurs très obséquieux, puis la digne compagne à qui un mariage inégal l'avait uni au sortir de l'enfance. La vertueuse Marie Leczinska, éblouie de sa grandeur inespérée, n'osant presque lever les yeux sur son époux, le considérant comme un dieu qu'aucun

trouble ne devait atteindre, craignant à tout moment de le perdre et de tout perdre avec lui, le gardait, par instinct, comme à vue dans son intérieur. Elevée loin du rang suprême, où aurait-elle pris, d'ailleurs, pensait-on, pour les comprendre et s'y associer, les nobles inspirations qui conviennent à la royauté ?

Aussi les gens de cour (et le nombre en était grand) qui se piquaient d'être plus susceptibles sur le point d'honneur que scrupuleux sur la morale, constataient-ils avec plaisir que l'influence de la reine, très grande dans les premières années de son mariage, s'était affaiblie par degrés et venait enfin de complètement s'effacer. Une disproportion d'âge, chaque jour plus sensible, le déclin prématuré des agréments plus que médiocres dont la pauvre princesse était douée, avaient peu à peu éloigné le roi d'une intimité conjugale dont le régime avait toujours été un peu sévère. Dès que ce refroidissement fut visible, la nouvelle en fut accueillie avec joie par tout un peuple de serviteurs toujours prêts à voir dans les vices des grands une mine de fortune à exploiter. Grandes dames

de mœurs faciles, jeunes seigneurs passés maîtres dans Tart des plaisirs délicats, ce fut à qui s'empressa de présenter aux yeux du prince tous les attraits qui pouvaient émouvoir ses sens. Une véritable conspiration fut ourdie pour récarter de ses devoirs domestiques, et tous les mémoires du temps affirment, sans avoir été contredits, que le vieux cardinal y entra, au moins par connivence, soit qu'en tuteur prudent, il craignit d'importuner son pupille par trop de sévérité, soit qu^il soupçonnât toujours Marie Leczinska de regretter son prédécesseur, le duc de Bourbon, à qui elle avait dû le trône. Le cœur du roi fut ainsi comme une place assiégée de toutes parts, et qui, livrée de l'intérieur, se rendit bientôt sans trop de résistance. La cour et la ville ne tardèrent pas à apprendre que Louis XV avait les faiblesses de Henri IV, ce qui parut aux connaisseurs autant de fait pour imiter son courage et prétendre à son génie. N'y avait-il pas de tout temps, sur les rapports nécessaires de la galanterie et de la valeur, une opinion courante dans le monde comme dans les lettres, un code de ces maximes

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que Boileau a si bien nommées des lieux communs de morale lubrique et qui défrayaient aussi bien les chansons à boire sur le Vert Galant que les fadeurs d'opéra sur les amours de Mars et de Vénus? Molière n'avait-il pas dit :

Et je ne conçois pas c(ae, B&n» être amoureux^ Un jeune prince soit et grand et généreux ?

Bien des gens même de nos jours rediraient encore des couplets sur cet air si la mode de chanter n'était passée. Mais tout le monde chantait â Versailles, et nous avons pu connaître de vieilles dames de Fancienne cour, ayant mené une vie irréprochable et la finissant toute en Dieu, qui avaient pourtant la mémoire encore garnie de ces refrains joyeux et guerriers et qui parlaient des écarts de la vaillante jeunesse de leur temps avec quelque chose de plus que de rîndulgence. Bref, dès que le roi était émancipé de son ménage et de son confesseur, il fut entendu que rien ne l'empêcherait plus de courir à la gloire.

Il ne s*agissait que de l'y pousser ; et c'est do

quoi se chargèrent volontiers les influences dont la séduction l'ayant initié au goût des plaisirs paraissait propre à lui inspirer aussi Tardeur des combats. Deux femmes présidaient ensemble au cercle des nouvelles intimités royales : c'étaient deux sœurs , filles d'une maison très noble^ mais un peu déchue, celle de Nesle; l'une, madame de Mailly, la première que le roi eût honorée publiquement de sa faveur ; l'autre, madame de Yintimille, moins belle, mais plus piquante que son aînée et qu'on accusait assez généralement de vouloir la supplanter. Les deux dames vivaient pourtant dans une intimité sans nuage. Elles entrèrent avec passion dans les plans de campagne qui montaient autour d'elles toutes les jeunes têtes. Une tradition poétique et romanesque les autorisait à se faire d'avance une part dans les exploits futurs du souverain. N'était-ce pas Agnès qui avait éveillé Charles VII de son sommeil et sauvé la France de sa ruine ? Gabrieile n'avait-elle pas reçu les tendres adieux du vainqueur de Coutras?

Comment oublier aussi La Vallière et Montespan, majestueusement promenées dans les

plaines de Flandre en vue des citadelles assiégées ou soumises, puis ramenées le lendemain en reines dans les fêtes de la victoire,

Dansant avec Louis sous des berceaux de fleurs, Et du Rhin subjugué couronnant les vainqueurs !

Pourquoi ces jours brillants ne pourraient-ils pas renaître ? Le nouveau Louis était-il moins brave, moins beau que son aïeul? était-il moins fait pour vaincre et pour être aimé ? Que lui manquerait-il pour enflammer tous les coeurs quand ses traits, d'une régularité encore un peu froide, seraient animés par les feux de la gloire et de l'amour?

On parlait déjà ainsi quand on apprit que le nouveau roi de Prusse, de deux ans seule-r ment plus jeune que celui de France, se jetait, à peine couronné, dans une mêlée guerrière, sans dire, peut-être même sans savoir pourquoi. L'entraînement des souvenirs, aidé de l'émulation d'un tel exemple, pai'ut alors tout à fait irrésistible. Seulement personne ne pensa que le cardinal pût s'y associer. Enti'e le vieux pédagogue, qui, tout le long du jour, tenait

encore le roi en tutelle, et les nouveaux con* seillers, dont les jeunes visages l'attendaient le soir dans des cabinets particuliers, il y avait, semblait-il, incompatibilité d'humeur encore plus que d'âge et de profession. Comment, d'ailleurs, eût-on proposé sans sourire à un vieillard, presque à un cadavre, de tenter une grande aventure ? Il fut donc arrêté, dans tous les conciliabules guerriers, que l'heure de la retraite avait sonné pour une domination sénile qui n'avait que trop duré, et si la vieillesse était sourde à la voix des événements, on se chargeait de la lui faire entendre. Un mot com*ut à Versailles, un de ces mots par lesquels le public français excelle à peindre une situation et à achever un honuue, et que tout le monde répète parce que chacun croit l'avoir inventé : « C'était lin cardinal, dit-on , qui avait frappé à mort la maison d'Autriche, un autre cardinal, si on le laissait faire, allait la ressusciter. » Quant au successeur à trouver, le roi, ajoutait-on, n'avait que l'embarras du choix. Voulait-il un homme de cabinet, un politique éprouvé et rompu aux i^aircs? Il n'avait qu'à rappeler de l'exil le marquis

de Chauvelin, naguère encore chargé par Fleury lui-même du ministère des affaires étrangères et que son jaloux collègue n*avait éloigné que pour ne pas partager avec lui Thonneur des dernières négociations. Préférait-il un homme d'action autant que de conseil, propre à faire un général en chef aussi bien qu'un premier ministre et à exécuter de grands desseins après les avoir conçus? Un nom était sur toutes les lèvres: c'était celui de Charles-Louis Fouquet, comte de Belle-Isle.

Celui-là, pour devenir l'idole de la jeunesse, n'était pourtant pas bien jeune lui-même. Né en 4684, il n'avait pas moins de cinquante-six ans. Mais la disgrâce, en retardant sa fortune, lui avait conservé dans cette maturité de la vie qui touche au déclin le charme de l'espérance et le prestige de l'inconnu. Il y avait dans son existence comme dans sa personne je ne sais quoi d'aventureux qui tranchait avec la monotonie des habitudes de Versailles. A distance même, et pour l'histoire, sa physionomie est presque la seule qui se détache sur le fond uniforme de la société politique d'alors. L'originalité est en gé^

néral ce qu'on cherche en vain dans cette société brisée par le pouvoir absolu. Telle que la main pesante de Louis XIY avait fait la France, quiconque prétendait à s'y élever savait d'avance à quel moule il devait assujettir son caractère et quelle voie devait suivre sa destinée. On appartenait par la naissance soit à une noblesse brave et frivole qui achetait de bonne heure ses grades à l'armée, et, dans l'intervalle entre deux campagnes, briguait des charges de cour, soit à une haute bourgeoisie, habituellement sortie de la robe, maîtresse de tous les emplois civils et qui avait sa place marquée dans tous les conseils. Une fois entré dans l'une ou l'autre carrière, on la parcourait d'étape en étape sans autre accident qu'un caprice de faveur ou un coup de feu reçu sur le champ de bataille. L'adversité avait jeté Belle-Isle en dehors de ces chemins battus. Son père, on le sait, était le troisième fils du célèbre Fouquet, le seul qui eût laissé une postérité. Sa mère était une fille de la noble maison de Lévis. Malgré cette illustre alliance, toute la famille de Fouquet ayant partagé la disgrâce de son auteur, c'était dans Tobscmîté,. presque dans la

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misère, que le jeune héritier de cette race proscrite avait vu le jour. Le souvenir d'une grandeur déchue avait de bonne heure allumé et irrité son ambition précoce. Tandis que tout lui rappelait que son aïeul avait disposé de la fortune de rÉtat, inquiété l'orgueil du roi et intéressé toute la France à sa ruine après Tavoir menacée de la guerre civile, devant lui la carrière était fermée, même à l'espérance. L'entrée de l'armée, où l'appelait son penchant naturel, lui était interdite, le roi ayant à plusieurs reprises rayé son nom d'une liste de présentation. Lorsque enfin les instances de ses parents maternels lui eurent obtenu un poste inférieur, ce fut Tépée à la main qu'il dut conquérir tous ses grades. Il ne fallut pas moins qu'une blessure presque mortelle, reçue à Lille, pour le faire brigadier : « Furieux pas, dit Saint-Simon, pjour le point dont il était parti. » Même après cet exploit, à peine s'il était admis à la cour, et madame de Maintenon, qui le protégeait sous main, refusa toujours de le recevoir. La mort de Louis XIV lui rouvrit Versailles ; mais, pour y reprendre son rang, toute, la souplesse, toute

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Taudace, toutes les ressources d'esprit d'un parvenu lui furent nécessaires. Il se fit protégé de rindigne Dubois afin de grandir et monter avec lui, « Il passa, dit encore Saint-Simon^ par toutes les portes, les cochëres aussi bien que les carrées et les rondes. » Ainsi se formait en lui un mélange de qualités différentes où Ton reconnaissait l'empreinte de ses diverses origines. Hardi comme un chevalier, courtisan accompli et faisant son chemin auprès deg femmespar des manières noblement insinuantes, il était en même temps travailleur et écrivain infatigable comme un homme de bureau, et Ton pouvait même surprendre en lui quelques traits héréditaires du financier. D'heureuses spéculations l'avaient fait passer en peu d^an*' nées de la misère à l'opulence : la plus habile fut l'échange qu'il sut obtenir de son marquisat de Belle-Isle (seul débris de la fortune paternelle) contre les comtés de Gisors et de Vernon. Il eut l'art de persuader au conseil de régence que l'acquisition de Belle-Isle en Mer importait à la sûreté des côtes de Bretagne, et d'obtenir ainsi, en place de cette pauvre seigneurie per-

due au fond de TOcéan, qui rapportait à peine quelques milliers d'écus, de riches domaines, situés dans les plaines les plus grasses de Normandie et qui n'étaient jamais sortis jusque-là de la mouvance de la couronne. Il fut moins heureux dans des transactions d'une nature plus douteuse qu'il essaya sur les fournitures de Farmée, de concert avec le secrétaire d'État Le Blanc et le trésorier de la guerre La Jonchère. Surpris au milieu de l'opération par la mort subite du régent et par la ruine de ses associés, une rancune de madame de Prie le fit jeter à la Bastille comme accusé de concussion. Mais tant de monde, et surtout tant de grandes dames, s'intéressèrent en sa faveur qu'il fallut fte hâter de le relâcher. Bref, en véritable Fouquet, il connaissait le prix de l'argent en fait de galanterie comme de politique, et joignait l'art de l'acquérir au talent de le bien dépenser.

Quand il tenait grande maison dans son château de Bizy, exerçant sur les bords de la Seîne des droits seigneuriaux qui n'avaient jusque-là appartenu qu'au roi, recevant chaque jour les nouvelles de la cour par des billets tracés d'une

maîn féminine, il était bien Théintier de l'hôte magnifique de Vaux et du surintendant qui n'avait jamais trouvé de cruelles.

Dans le cas présent, les mémoires du temps racontent qu*il avait fait passer deux cent mille francs à madame de Vintimille pour que son nom fût discrètement prononcé à Toreille du roi. Bien que Tanecdote soit rapportée en propres termes par Tun de ses meilleurs amis, le président Hénault, je doute que Belle-Isle, qui était bon calculateur, ait fait cette dépense superflue. Dès qu'il s'agissait de combattre en Allemagne, il était désigné d'avance sans avoir même besoin de faire penser à lui. Tout le monde savait que, placé auprès de Berwick dans la dernière campagne et appelé après la mort de ce maréchal à commander une division de l'armée du Rhin, il avait formé le plan d'une campagne hardiment agressive qui devait être poussée jusqu'en Saxe et même en Bohême, et qu'il en sollicitait la direction lorsque la paix avait mis fin aux opérations militaires. Depuis lors, il se tenait prêt pour reprendre, au premier signal, son dessein inten'ompu, et, afin d'en mieux

préparer Texécution, il s'était fait donner le gouvernement de Metz, alors, hélas ! la tête d une des lignes défensives de la France contre rAUemagne et Tun des points de départ naturels de toute attaque. De là, il surveillait tout ce qui se passait sur les deux rives du Rhin et entretenait des relations avec les petits souverains qui se partageaient cette contrée. Ses rapports étaient intimes aussi avec Télecteur de Bavière, dont il se disait un peu parent par sa femme, mademoiselle de Béthune, descendante, comme la maison régnante à Munich, d'un des souverains électifs de la Pologne. A ce titre, il correspondait régulièrement avec l'électeur et avait reçu la confidence de ses chagrins quand la Pragmatique fut sanctionnée par l'adhésion de la France : dès le lendemain de la mort de Charles VI, c'est à Bizy que s'adressait le futur prétendant pour se faire recommander à Versailles.

Rien de plus naturel que Belle-Isle fût appelé à représenter la politique qu'il n'avait cessé de prêcher. Mais ce qui fixait surtout sur lui tous les regards, c'est que le grand dessein qu'il

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avait formé, l'opinîon populaire le ci*oyaît seul capable de Taccomplir. Le ton de confiance qui respirait dans son langage charmait une génération déjà un peu affaisiàée et qui aimait qu'on Tencourageât à ne pas douter d'elle-même. Il avait d'ailleurs ce qui plaît toujours aux peuples, le goût et rinstinôt de la grandeur. Il cherchait le grand en toutes choses pour l'éclat autant que pour la réalité, mais pour la France autant que pour lui-même ; mêlant toujours à son ambition privée ce qu'on appelait, dans la langue patriotique d^alors, la passion de la gloire du roi. L*expérience Seule devait apprendre si son génie pouvait atteindre aussi haut que tendait sa pensée, et si l'ardeur même de son âme ne recelait pas (c«mme on Ta dit) plus de feu que de force. Mais, en attendant l'épreuve, si l'on devait combattre, tout ce qui voulait briller et vaincre désirait que ce fût sous ses ordres.

Fleury, voyant grossir Torage, avait deux partis à prendre qui, l'un et Tautre, auraient sauvé rhonneur de son nom : il pouvait indifj^remment y céder ou y faire tête. Si la résistance lui paraissait commandée par Fintérêt public, son ascendant sur son ancien élève était bien encore assez grand pour qu'une parole nettement prononcée, et d'accord au fond avec la pensée royale, eut dissipé le bruit qui se faisait autour de lui. S'il jugeait l'entraînement irrésistible, il pouvait quitter la place et laisser à d'autres le soin de conduire une campagne que (l'eût-îl approuvée) il ne pouvait raisonnablement espérer de mener à fin. A quatre-vingt-douze ans, il était bien temps pour un homme d'État de âe décharger du poids des afîaii^es, et pour un prêtre de songer à son salut.

Mais Tâge, qui accroît la faiblesse, ne désintéresse pas l'égoïsme. Fleury ne trouva en luimême le courage ni de la résistance ni du sacrifice, et n'eut pas même le mérite de céder de bonne

grâce. Comme c'est Fordinaire des esprits faibles en se laissant forcer la main, il ne s'exécuta qu'à demi. Les ennemis de rAutriche demandaient à la fois qu'on démembrât ses États héréditaires et qu'on lui enlevât la couronne impériale. Fleury crut qu'il pourrait s'associer à l'une de ces entreprises en ne favorisant qu'indirectement l'autre, et reconnîdtre d'une main Mme-Thérèse, comme reine de Hongrie et de Bohème, tout en tendant l'autre à l'électeur de Bavière pour l'élever à l'empire. Si, ensuite, comme c'était probable, le nouvel élu se querellait avec son compétiteur de la veille et accroissait ainsi le désordre général déjà causé par la prise d'armes du roi de Prusse, ce serait un ordre de faits nouveau, dans lequel la France serait à temps de voir quelle part il lui conviendrait de prendre. Il crut mettre le comble à l'habileté de cette combinaison savante, en confiant le soin de la mener à bien à Belle-Isle lui-même, nommé ambassadeur auprès de la diète de Francfort. C'était ouvrir une carrière à Tactivité de ce génie remuant, sans donner au roi la pensée de changer de main, à Versailles, la

direction de la politique. Le calcul semblait parfait : de deux concessions réclamées, Fleury, accordant l'une, espérait en être quitte à moitié prix, et de deux successeurs désignés, il faisait affaire avec Fun pour mieux assurer Téloignement de Tautre. Mais tout le monde n'avait pas sa prudence et son âge, et il avait compté sans Belle-Isle et sans Frédéric.

Quoi qu'il en soit, dès les premiers jours de décembre, Belle-Isle fut mandé de Bizy, où il demeurait depuis plusieurs semaines, spectateur des événements, dans une attente un peu fiévreuse. Il accourut, plus au fait qu'il ne voulait le paraître d'une confidence qui ne répondait qu'à la moitié de ses espérances, et il entra dans le cabinet du cardinal presque au même moment où arrivait, de Berlin, la nouvelle de la marche en avant de l'armée prussienne, et la proposition d'alliance défensive, transmise par Valori et Beauvau.

Le vieux ministre était abattu et soucieux :

cette mise en demeure, plus brusque qu'il n'avait prévu, dérangeait déjà un peu ses combinaisons. — « Il était aisé de voir, dit Belle-

Isle lui-même (dans ses Mémoires encore inédits), rembarras où il était. II était vraiment chagrin d'un événement qui le mettait dans la nécessité d'exécuter un projet médité depuis cent ans par ses prédécesseurs, et qu'ils eussent saisi avec autant d'empressement qu'il mettait de répugnance à en profiter. » Sur ce ton plaintif et câlin qui était l'une de ses séductions habituelles, il commença ses doléances. « Mon premier mouvement, lui dit-il sans détour, était de ne rien faire, et je voulais que le roi fût simple spectateur de la scène qui va s'ouvrir en Allemagne. Sa Majesté possède aujourd'hui la Lorraine. Elle ne veut point étendre ses frontières, et il ne convient point du tout à l'état du royaume d'avoir une guerre qui petit être longue. Je n*ai point cessé de réfléchir depuis : j'ai discuté très amplement la matière avec les ministres seuls, et quelquefois avec eux en présence de Sa Majesté. Ils n'ont point pensé comme moi, mais, sur leurs raisons, il a été unanimement décidé que nous ne devions jamais souffrir que la couronne impériale restât dans la maison d'Autriche, en la laissant donner

au grand-duc, parce qu'en effet ce prince, en faisant revivre cette maison, y ajouterait ia haine et sa volonté déterminée d'entrer en Lorraine.., Mais, quoique cette résolution soit prise, je n'en suis que plus embarrassé... »

Partant de là, il s'étendit sur le danger de l'entreprise, et principalement de toute liaison avec le roi de Prusse. Quel caractère I disait-il. Ce qu'il fait en Silésîe ne peut se défendre : rien ne le justifie. Quelle confiance avoir en un tel homme ! Il me comble d'avances et de flatteries, ajoutait-il, mais ces fausses caresses ne font que me mettre en garde. Et les engagements de la Pragmatique I quel motif peut-on donner pour s'y soustraire ! Puis, tout en gémissant, le rusé vieillard conjura Belle-Isle (comme un service personnel) de lui venir en aide en allant défendre & Francfort une politique si mal définie. Il ajouta que le roi lui donnerait une marque suprême de confiance en ne lui adjoignant pas de second plénipotentiaire. C'était, en effet, contraire à lusage suivi avec les grands seigneurs qu'on chargeait d'une mission d'éclat, et qu'on avait habituellement la précaution de faire suivre d'un

homme de métier pour suppléer à leur inexpérience ^

1. Les Mémoires de Belle-Isle, encore inédits, forment cinq volumes in-4<», déposés & K Bibliothèque nationale. Ils ne contiennent en général qu on extrait raisonné de la correspondance du maréchal, soit avec le ministère des eififaires étrangères, soit avec le ministère de la guerre, et on y trouve peu de faits qui ne soient relatés déjà dans ces divers recueils. Il n'y a que dans les intervalles assez courts pendant lesquels le maréchal quitte, soit Tarmée, soit son poste diplomatique pour revenir à Versailles, qu'on peut trouver des renseignements qui ne soient pas déjà dans les correspondances. Les premières pages, dans lesquelles il raconte le début de ses relations avec le cardinal Fleury, sont presque les seules, à ce point de vue, qui aient un véritable intérêt. En les résumant ici, j'ai dû m 'abstenir de reproduire quelques assertions trop visiblement en contradiction avec la réalité des faits.

Ainsi, le maréchal affirme que sa première conversation avec le cardinal eut lieu le 19 novembre 1740, et fut suivie d'une seconde à quelques jours d'intervalle, dans le commencement de décembre, et dans chacun de ces entretiens Fleur]^ lui parle de l'agression du roi de Prusse en Silésie, des offres d'alliance que ce prince lui fait et de la réponse qu'il y a déjà faite lui-même. Or, l'entrée de Frédéric en Silésie n'a eu lieu qu'au milieu de décembre, et personne ne la prévoyait encore le 19 novembre. La proposition d'alliance faite à Valori est du 10 décembre et n'a pa être connue à Versailles avant le milieu du mois. 11 n'y a été répondu que le ^Tanvier 1741. Fleury parle également de lettres flatteuses qu'il a reçues du roi de Prusse; or, dans la collection des lettres de Frédéric, la première qui ait été adressée au cardinal relativement à l'invasion de la Silésie est du 5 janvier.

Il est évident que Belle-Isle, en écrivant de mémoire longtemps après les événements, a confondu les dates. Peut-être

Belle-Isle, flatté de Toffre, très décide à no pas la laisser échapper, n'en fut pas moins inquiet, presque révolté du ton d'indécision douloureuse qui respirait dans les paroles du cardinal. Mais, loin de se laisser ébranler, il répondit sur le Ion que sait prendre la volonté quand elle veut s^imposer à la faiblesse. Il traita dédaigneusement de scrupule chimérique le respect des engagements de la Pragmatique, Le roi, dit-il, n'avait pu ni porter atteinte à des droits qui n'étaient pas les siens, ni manquer à la parole tant de fois donnée à un fidèle ami et parent comme l'électeur de Bavière. Il eut plus aisément raison encore du projet si légèrement formé par le cardinal d'appuyer une des prétentions de l'électeur, sans le soutenir dans l'autre, la seule au fond qui fût réelle et pratique. La dignité impériale (il n'eut pas do

aussi a-t-il arrangé la suite des faits de manière à se justifier du reproche d'avoir été le premier inspirateur d'une entreprise qui n'avait pas répondu aux espérances dn pays. Tout son récit, en effet, paraît avoir pour but d'établir que l'expédition était décidée et les affaires engagées, quand il en eut connaissance, et qu'il n'a fait donner les conseils nécessaires pour en assurer Texécution.

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