‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742: dChapitre 17 sur 32 · I. ii · texte numérisé non relu

I. ii

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peine à le démontrer) ne donnant aucun pouvoir effectif, ne pouvait être recherchée pour elle-même. Elle accroissait le prestige d'un souverain puissant comme Farchiduc d'Autriche ; elle ne serait qu'un vain ornement sur la tète d'un roitelet moins puissant que plus d'un de ses vassaux. Un empereur, sous peine d'être l'idicule, devait être souverain pour tout de bon, avec des Etats et une armée proportionnée à son rang. A quoi servirait, d'ailleurs, ajoutat-il, de rester neutre et de regarder faire?

Vienne et Munich en voudraient également au roi, et ses ennemis, voyant qu'il n'est servi que par des ministres indignes de ses ancêtres, s'éloigneront de lui pour se rapprocher de ses adversaires. Le roi de Prusse, laissé seul, s'accommoderait à nos dépens. — Vous dissipez mes scrupules, dit assez plaisamment le cardinal ; mais que faire? Vous ne me proposez pourtant pas d'envoyer tout de suite une armée en Allemagne ? — Je ne vois guëre d'autre moyen de s'y prendre, reprit Belle-Isle, et si l'on m'en croyait, l'augmentation des troupes serait déjà décidée. De l'hmucur dont je vois qu'est le roi

de Prusse, je ne crois pas qu'il se contente de promesses qui ne seraient pas accompagnées de moyens d'exécution*.

Le cardinal, qui demandait grâce, mit timidement en avant l'idée qu'on pouvait se contenter, au moins en commençant, de donner à l'électeur un subside pour mettre ses troupes sur le pied de guerre. Mais Tardent Belle-Isle ne lui laissa pas longtemps cette consolation. « Je ne pus, dit-il, retenir ma vivacité, et ce fut peut-être avec imprudence, mais avec la plus grande force, que je lui reprochai de ne faire rien qu*à demi... J'ajoutai tout ce dont la matière était susceptible et sans aucun ménagement. Peut-être dans ce moment le cardinal se repentit-il de m'avoir chargé de la besogne ;

1. Il faut signaler ici une nouvelle inexactitude des Mt!moires, Bellc-Isle suppose que le roi de Prusse, dès ce moment» demandait pour gage de l'alliance projetée, l'envoi do troupes françaises en Allemagne. C'est encore une erreur chronologique, la première proposition transmise par Valori ne contenant aucune demande de ce genre. Au contraire, Frédéric y flattait le goût pacifique du cardinal en lui faisant entrevoir l'espérance de n'intervenir que comme modérateur dans la lutte engagée. Ce ne fut que plus tard, et après le premier pas obtenu, que Frédéric, on va le voir, exigea le •econd.

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cependant il ne me montra pas d'aigreur. Il me dit d aller voir M. Amelot et qu'il était nécessaire que je traitasse avec lui tous les détails qui concernaient mon ambassade. »

Bellc-Isle n'avait garde de laisser refroidir le fer, qu'il ne trouvait déjà pas assez chaud. Il passa la nuit à noter sur un agenda tous les points nécessaires à un plan de campagne en règle, armements, subsistances, fournitures et équipements de toute nature. C'était la guerre avec son formidable appareil. Revenu le lendemain chez Fleury, il lui donna sans pitié lecture de son élu.cubration nocturne. A chacun des articles de cette écrasante énumération, le pauvre ministre, épouvanté, poussait un cri de douleur. Mais, à chacune de ces exclamations, BcUe-Isle répondait par ce refrain dédaigneux : « Aimez- vous mieux ne rien faire? alors, observez la Pragmatique et congédiez le roi de Prusse. » Et le cardinal baissait la tête avec un soupir, d'un air résigné.

« La quantité de détails, dît Belle-Isle, dans lesquels il voyait qu'il fr..::iit entrer, l'étonna, et si j'ai quelque reproche à me faire, c'est en

voyant alors combien un projet de cette élévation et de cette étendue était au-dessus de son génie et de son caractère, de m' être chargé de l'exécuter et de ne pas prévoir que ce que j'obtiendrais pour ainsi dire par force et par ma présence demeurerait sans exécution ou ne le serait qu'en partie et toujours faiblement et après coup, comme Texpérience me Va, appris.

Mais Tobjet était si essentiel et si pressant, et intéressait si fort la gloire du roi et Tintérôt de l'Etat, que je crus devoir passer par-dessus ces considérations q^ui m'étaient personnelles, voyant que de tous les inconvénients le piro était de ne rien faire. »

Pressé aussi entre deux impatiences également impérieuses, Frédéric qui attendait une réponse et Belle-Isle qui la dictait, le cardinal se laissa faire et l'offre prussienne fut acceptée ; mais, comme pour marquer la concession qu'on lui arrachait d'un cachet qui lui fût propre, il se donna le singulier plaisir de rédiger luimême une note devant servir de thème à la conversation de Valori et où il s'amusait à répondre trait pour trait, et presque saillie pour

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saillie, à tout ce que le roi de Prusse lui avait fait dire. C'est une sorte de procès-verbal dressé sur deux colonnes : propos du roi de Prusse d'un côté, réponse du cardinal de 'autre. On y voit deux chefs d'État, aussi différents de génie qu'inégaux, faire assaut de bel esprit et jouer au plus fin.

Ainsi Frédéric avait dit : « M. le cardinal veut-il de moi? Voici le temps qu'il faut que je le sache. » Le cardinal répond : « Oui, oui, et tout à l'heure. » — « Ma voix à la diète est encore à louer. » Réponse : « Le roi la retient et donne pour arrhes l'invitation que Sa Majesté fait de procéder à un traité d'alliance. » — « Quand nous nous serons chamaillés un peu, l'Autriche et moi, avait encore dit Frédéric, M. le cardinal interviendra comme modérateur. N'est-ce pas là un personnage de son goût? »

Réponse : « M. le cardinal convient de son goût pour le personnage que le roi de Prusse lui réserve, mais il faut que Sa Majesté convienne de son côté que, pour que M. le cardinal puisse remplir ce personnage dignement, Son Eminonce doit avoir eu à prononcer un

jugement qui ne laisse ni Tesprit ni le cœur de toute TEurope et de TAUemagne envenimés contre la France. »

Le dialogue se termine par cet échange de répliques piquantes. Frédéric : « C'est un abus de croire que tout ceci se passera sans coup d'épée. » Le cardinal : « Le ministre du roi convient que ce serait difficile. » Frédéric : « C'est donc aux jeunes gens à entrer les premiers en danse. » Le cardinal : « Cela est vrai; mais comme le bal est principalement pour eux, il faut qu'après avoir pris une satisfaction convenable, ils .ne laissent pas les autres finir la fête et exposés aux murmures de ceux qui ont à payer les violons*. »

La crainte assez naturelle et, comme on verra, trop bien fondée d'être laissé seul dans la danse et d'avoir en définitive à paijer les via-

Ions se fait jour sous une forme plus polie dans la lettre officielle par laquelle le ministre Amelot transmit à Berlin l'adhésion au projet d'al-

1. Cette pièce se trouve dans a Correspondance officielle de Prusse, sans date, mais entre le 15 décembre 1740 et le 1er janvier suivant.

liance : « Sa Majesté, disait le ministre, souhaite très sincèrement, pour Fintérêt du prince, que son entreprise réussisse et, pour sa réputation, qu'il se hâte de la justifier. Des cours plus soupçonneuses que la nôtre hésiteraient à s'expliquer... L'envoi d'une personne aussi considérable que le comte de Gotter à Vienne semblerait indiquer une double négociation. On dit publiquement dans cette cour que ce ministre a offert au grand-duc d'entrer dans toutes ses vues sans exception s'il voulait reconnaître le droit du roi son maître sur la Silésie. Mais Sa Majesté n'ajoute aucune foi à ces bruits : elle a une confiance entière dans le roi de Prusse, et elle lui en donne une preuve certaine en lui offrant dès à présent de s'allier à lui*. »

Suivait un projet d'alliance rédigé en plusieurs articles, par lequel les deux souverains s'engageaient h unir leurs conseils et à agir dans l'union la plus intime pour porter au trône impérial le prince qui serait le plus propre à maintenir les libertés et prérogatives des prin-

1. Amclot à Valori. 5 ianvier 1741. {Correspondance de Prusse. M'iuUU^rc des affaires étrangères )

ces de Tempire, En suite de quoi Sa Majesté Très Chrétienne ne s'opposerait pas à ce que le roi de Prusse usât des droits qu'il pouvait avoir sur toute ou partie de la Silésie, mais à condition que, de son côté, le ?'oi ne mettrait aucun obstacle à une juste satisfaction de la maison de Bavière sur les droits qu'elle pourrait avoir aussi sur (es États autrichiens.

D'envoi des troupes et d'intervention armée, il n'était pas encore question. Bien que la conséquence fût évidente, et par suite la promesse implicite, Fleury hésitait à l'articuler. Chaque mot, en vérité, semblait lui être arraché de la bouche. C'est ainsi qu'au même moment, répondant à l'électeur de Bavière, qui criait misère et insistait pour obtenir tout de suite quelques subsides, il ne craignit pas d'excuser la parcimonie d'un premier envoi en alléguant que, par suite de deux mauvaises récoltes qui avaient exigé des distributions d'aumônes extraordinaires, le trésor français en était réduit aux expédients. « C'est une confession que je fais à Votre Altesse Électorale, ajoutait-il en le suppliant

pour l'honneur du roi de la garder secrète. Le 1. i\.

roi ne saurait lui donner une plus grande marque de confiance qu'un tel aveu *. »

Si, par ces réserves embarrassées et ces subterfuges sans dignité, Fleury espérait encore éviter un engagement définitif et se ménager une porte de retraite, il se trompait grandement et n'avait pas compris à quel génie il avait affaire. Par le seul fait que la politique française se laissait entraîner, je ne dis pas à prendre un parti, mais seulement à exprimer un vœu dans les affaires d'Allemagne, elle assurait à Frédéric un avantage que Faudace calculée du jeune ambitieux avait peut-être prévu et dont, en tout cas, il n'était pas homme à user à moitié. La veille, il n'était encore qu'un aventurier au ban- de toute la société diplomatique. La seule apparition de la France sur le ten'itoire germanique lui offrait un rôle important, peut-être décisif, à jouer dans un grand conflit européen.

Il fallait bien s'attendre, en effet, que la prétention de la France à disposer de la couronne

1. Fleury à l'électeur de Bavière, 17 décembre 1740. {Cor* reffpondance do Bavière» Ministère dos affaires étrangères.)

impériale pour un de ses clients ne laisserait personne indifférent en Europe. Cette tentative, qui n'allait à rien moins qu'à modifier à son profit toutes les conditions d'équilibre reconnues par le traité de Westphalie et rétablies par le traité d'Utrecht, devait réveiller partout contre elle les rivalités que la politique jusque-là caressante et timorée de Fleury n'avait que momentanément endormies. L'Angleterre, en particulier, ne pouvait laisser de sang-froid découronner cette maison d'Autriche, sa plus fidèle alliée dans des luttes encore récentes. Les compatriotes de Marlborough ne pouvaient rester insensibles au sort des héritiers du prince Eugène, et l'intervention britannique était d'autant plus aisée à prévoir qu'au même moment, comme je l'ai dit, les relations, sinon des deux cabinets, au moins des deux peuples anglais et français, et surtout des deux marines, s'aigrissaient d'heure en heure. La guerre, déclarée avec l'Espagne, menaçait à tout instant de s'étendre à la France, et déjà, dans les parages lointains de l'Océan, des croisières échangeaient par mégarde ou par anticipation des coups do

canon. Pour soutenir cette lutte ou pour la prévenir, Fintérêt évident de FAngleterre lui commandait de saisir Toccasion qui lui était imprudemment offerte et d'ameuter contre l'ambition française toutes les puissances militaires et morales de l'Allemagne. C'était le cas de reformer cette coalition de forces et de haines sous laquelle avait fléchi un instant l'orgueil de Louis XIV ; et puisque le petit-fils prétendait, lui aussi, à la prépondérance, l'heure allait venir d'organiser contre lui la même résistance que contre son aïeul.

Mais, pour réaliser un tel dessein, un préliminaire était indispensable ; c'était de réconcilier la Prusse et l'Autriche, afin de les unir dans l'effort commun. La paix à rétablir entre Frédéric et Marie-Thérèse devenait par là, du fait même de la France, un intérêt britannique de premier ordre et presque une affaire de salut européen. Frédéric pouvait désormais compter qu'il aurait à Vienne , dans l'ambassadeur d'Angleterre, un agent presque aussi ardent que le sien propre pour lui faire obtenir les concessions qu'il demandait et pour faire cesser à tout prix

le trouble intérieur du coi'ps germanique. Ainsi sa politique à double face recevait le prix, non de sa loyauté assurément, mais de sa perfide adresse. Et c'était précisément Tacte d'agression dont toute l'Europe s'était indignée qui allait le faire courtiser à l'envi par ceux-là mêmes qui au premier moment avaient crié le plus haut au scandale : car ses soixante mille hommes campés au cœur de la Silésie devenaient la carie maîtresse que chacun voudrait mettre dans son jeu ou retirer de celui de son adversaire. De Versailles, on lui laissait espérer un concours militaire pour achever sa conquête ; de Londres, on allait mettre une médiation à son service pour lui en assurer la confirmation gracieuse. Tenir l'oreille ouverte aux deux négociations, aussi bien la belliqueuse que la pacifique, les laisser courir en enchérissant Tune sur l'autre, puis se décider le plus tard possible pour celle qui offrirait le plus grand avantage au meilleur marché : ce fut la résolution qu'il prit à l'instant, que les contemporains soupçonnèrent, mais que lescorrespondancesnouvellesnous révèlent avec une naïveté dont il faut vraiment leur savoir gré.

lOi FRÉDÉRIC II ET MARIE-TUÉRÈSE

Tout le plan, en effet, est déroulé sans détour dans les lettres écrites par Frédéric lui-même pendant les premiers mois de 1741. Ces lettres sont datées des divers points de la Silésie, où il transportait d'un jour à l'autre son quartier général : car la soumission de la province s'opérait rapidement, les forces autrichiennes surprises en nombre trop faible pour essayer aucune résistance s'étant retirées dans quelques places fortes, et la capitale, Breslau, avait capitulé sans combat sous la seule condition que Tarmée prussienne n'y entrerait pas et qu'elle resterait administrée par ses magistrats municipaux. La lutte décisive était ainsi ajournée jusqu'à ce que la saison permît aux troupes impériales, grossies par des renforts et remises en état, de tenter un retour ofl'ensif. Frédéric avait donc quelques semaines devant lui pour faire jouer tous les ressorts de sa diplomatie; il n'en laissa pas perdre une minute.

Averti des dispositions qui régnaient à Versailles, il écrivit lui-même à Fleury : « Mon cher cardinal, je suis pénétré de toutes les assurances d'amitié que vous me faites et j'y répondrai tou-

jours avec la même sincérité... Il ne dépend que de vous de rendre éternels les liens qui nous uniront on favorisant la justice de mes prétentions sur la Silésie. Si je ne vous ai pas fait d'abord part de mes desseins, c'était par oubli plus que par toute autre raison : tout le monde n'a pas l'esprit aussi libre dans le travail que vous l'avez, et il n'est guère permis qu'au cardinal Fleury de penser et de pourvoir à tout. » Et, chargeant lui-même Valori d'expédier sa lettre, il ajoutait : « Je ne demande pas mieux que de m'unîr étroitement à Sa Majesté Très Chrétienne, dont les intérêts me seront toujours chers, et je me flatte qu'elle n'aura pas moins d'égards pour les miens *. »

Mais, de lamême main et sans doute de la même plume, il n'était pas plus embarrassé pour écrire au roi d'Angleterre : « Monsieur mon frère, je suis charmé de voir que je ne me suis pas trompé dans la confiance que j'ai mise dans Votre Majesté... N'ayant eu alliance avec personne, je n'ai pu m'ouvrir avec personne ; mais, voyant

1. Pol. Corr.fi. i, p. 170-171. Frédéric ati cardinal de Fleury et à Valori, 5 janvier 1741.

los bonnes intentions de Votre Majesté, je la regarde comme étant déjà mon alliée et comme ne devant à l'avenir avoir rien de caché ni de secret pom* Elle... Bien loin de vouloir troubler TEurope, je ne prétends rien, sinon qu'on ait égard à la justice de mes droits incontestables... Je fais un fond infini sur Tamitié de Votre Majesté et sur les intérêts communs des princes protestants qui demandent qu'on soutienne ceux qui sont opprimés pour la religion. Le gouvernement tyrannique sous lequel les Silésiens ont gémi est affreux, et la barbarie des catholiques envers eux est inexprimable. Si ces protestants me perdent, il n'y a plus de ressource pour eux. . . Si Votre Majesté veut s'attacher un allié fidèle et d'une fermeté inviolable, c'est le moment : nos intérêts, notre religion, notre sang est le même, et il serait triste de nous voir agir d'une façon contraire les uns aux autres ; il serait encore plus fâcheux de m'obliger à concourir aux grands desseins de la France, ce que je n'ai cependant l'intention de faire que si l'on m'y force *. »

1. PoL Corr,, 1. 1, p. 183-186. Frédéric au roi d'Angleterre, 30 janvier n4i.

Puis enfin, parlant à cœur ouvert à son ministre Podewils, il lui explique sans le moindre embarras la double alternative qu'il tient à se ménager. « J'ai toujours regardé, dit-il le 14 janvier (cinq jours après la lettre à Fleury), la liaison avec la France comme un pis aller.

Aussi il faut tout mettre en œuvre pour nous procurer par la médiation de la Russie et de TAnglelerre la possession d'une bonne partie de la Silésie... Mais au cas que ces deux cours, au lieu de s'y prêter, voulussent s'aviser de prendre hautement le parti de Vienne , . . .il n'y aura pas d'autre ressource que de se jeter dans les bras de la France et de forcer pour ainsi dire le destin. » Et, suivant que le jour s'éclaircit ou s'assombrit sur un point ou sur l'autre de l'horizon diplomatique, le ministre reçoit tour à tour ces deux instructions contradictoires qu'il fera accorder comme il pourra : « Le parti qu'il faudra prendre sera de nous accommoder avec la France et d'ajuster nos flûtes avec les siennes, car FAngleterre ne voudra ja,mais nous aider. » Ou bien : « Amusez la France autant qu'il sera possible, jusqu'à ce que nous voyions un peu clair s'il y aura

moyen de venir à notre but par l'assistance d'une médiation *. »

Pressé de la sorte d'intervenir, le gouvernement anglais se décida à se mettre en avant, non pas encore tout à fait en offrant sa médiation, mais en suggérant par l'intermédiaire de son ministre à Vienne, M. Robinson, un accommodement qui paraissait de nature à satisfaire les convoitises d'une parti-e en ménageant les susceptibilités de l'autre. L'arrangement eût consisté à faire offrir par Fiédéric à Marie-Thérèse un prêt de deux millions d'écus destinés à subvenir aux premières nécessités de l'empire, et dont la remise d'une partie de la Silésie entre les mains de la Prusse eût été le gage hypothécaire. Bien entendu, d'ailleurs, que l'hypothèque ne serait jamais levée, le remboursement du prêt ne devant jamais être ni effectué ni demandé. De la sorte, l'indivisibilité du patrimoine autrichien était maintenue en principe, la Pragmatique respectée, au moins en apparence, et on ne créait pas un précédent fâcheux dont pussent

1. VoL Cor., t. I, p. 172, 179, 181. Frédéric à Podewils, 5, il tii 20 janvier 1741.

se prévaloir d'autres prétendants à Théritage.

Pendant que cette proposition était mise en délibération à Vienne, Frédéric, ayant établi ses troupes dan§ leurs quartiers d'hiver, dut pourtant retourner, dans les premiers jours de février, passer quelques instants à Berlin. Valori Ty attendait, son projet d'alliance en poche, très impatienté de tout retard. On avait même eu grand'peine à l'empêcher d'aller de sa personne relancer le roi dans son camp. Frédéric, qui eût peut-être préféré éviter l'entretien quelques jours de plus, ne manqua pourtant pas d'en profiter pour faire faire un pas en avant à la France, ce qui, avec le délai nécessaire pour recevoir de nouvelles instructions, était encore une manière de gagner du temps.

Aussi, dès que Valori fut admis en sa présence, la surprise de l'envoyé fut-elle grande do ne plus entendre parler de ce rôle de modérateur pacifique qui devait si bien convenir au caractère ecclésiastique du cardinal et de voir traiter, au contraire, le projet défensif qu'il apportait comme un papier sans valeur, plus compromettant qu'utile pour les intérêts prussiens.

— « Mais, monsieur, dit Frédéric, après avoir jeté les yeux sur le document, quel avantage tirerai-je de cela? Je ne vois pas le secours que le roi votre maître me donnera au cas que je sois attaqué par les puissances qui m'environnent et qui, au seul nom de la France, sont prêtes, non seulement contre elle, mais contre ses alliés. Car, ne vous y trompez pas, la seule chose que Télecteur de Bavière a contre lui dans Tesprit de tous les princes d'Allemagne, ce sont ses liaisons avec la France. Je ne demande pas mieux que de me lier avec le roi votre maître, mais il faut qu'il soit écrit quelle espèce de secours il me donnera. Le roi mettrat-il l'électeur de Bavière en état de soutenir ses prétentions autrement que par des écritures? Si les électeurs de Cologne et palatin sont attaqués parle Hanovre, leur donnera-t-on un corps de trente mille hommes pour y résister ? Et quelle diversion le roi veut-il faire ? Favorisera-t-il par ses troupes les desseins de l'Espagne (en Italie) ? Sans toutes ces mesures, bien prises et bien calculées, ne dois-Je pas chercher à me tourner d'un autre côté et tâcher

de Irouver mes avantages? Le roi veul-il me garantir la possession de la Basse-Silésie, Breslau compris ? »

Et comme Valori, trouvant à peine un moment pour placer un mot au milieu de cette série d'interrogations, faisait pourtant remarquer que ces paroles étaient sur un air bien différent de celles qu'il avait entendues la première fois : « Oh ! monsieur, reprit le prince, tout est bien changé; le Danemark nous manque, le parti anglais prévaut actuellement dans cette com\ En un mot, si, comme je le crois, l'intérêt de la France est d'abaisser la maison d'Autriche, elle n'a qu'un parti à prendre, c'est celui que je viens d'indiquer. » Et, en parlant, il laissait le projet sur la table, comme s'il ne se souciait pas de le garder. Valori, piqué, fit le geste de le remettre dans sa poche. « Laissez-le-moi, reprit le roi, je veux l'examiner. C'est un papier deconséquence : j'ai besoin de dormir dessus *. »

Les entretiens des jours suivants furent à peu près sur le même ton , bien qu'entremêlés à cer-

i. Valori à Amelot, 31 janvier, 4 février 1741. {Correspondajice de Prusse^ ministère des a£faircs étrangères.)

tains moments d'effusions de confiance dont la bonhomie apparente ne dissimulait pas suffisamment le calcul. Aussi, comme Valori, qui se défendait de son mieux, lui faisait observer avec quelque insistance que, pour demander un appui ostensible en Silésie, il fallait cependant qu'il commençât par appuyer lui-même ses préten* tiens de quelques titres que le roi d'ailleurs serait prêt à examiner : « Mais, monsieur, reprit Frédéric, mes titres sont bons et très bons, et si je n'ai pas tout dit, c'est que, m'attendant à une réplique de Vienne, j'ai réservé les meilleurs arguments pour les derniers. » — « Je lui demandai, écrit Valori, si ses arguments n'étaient pas trente pièces de vingt^quatre et quinze mortiers qui étaient en dehors de son arsenal et tout prêts à partir. Il se mit à rire et me dit qu'en effet ceux<là devaient persuader au delà des autres. Une autre| fois : Voyons, monsieur, s'écria-t-il, comme si un trait de lumière le traversait, convenons d'un traité : donnons la Bohême à l'électeur de Bavière, c'est un si brave prince et si attaché à la maison de France!.. Et puis, dites- moi vous-même eu

Jioiinêle homme ce que vous augurez des inlenlions de votre gouvernement. Ne sait-il pas que je suis son allié naturel en Allemagne*?

Enfin, Valori lui ayant exprimé de la part de Belle-Isle le désir de s'entendre avec lui avant de se rendre à la diète : « Mais qu'il vienne ; outre le plaisir que j'aurai de le connaître, il y aura quelque chose de piquant à voir un général français dans une armée de Prussiens au milieu de la Silésie *. »

On conçoit sans peine qu'en transmettant à Belle-Isle lui-même cette invitation goguenarde, le diplomate, tout étourdi 'et ne sachant que croire d'une pensée fuyante qui semblait ainsi tour à tour et se cacher et se trahir, ajoutât ces tristes réflexions : « Le roi de Prusse ne répond pas comme il faut : mon sentiment est de nous retourner d'un autre côté, de manière à n'être pas la dupe d'un prince qui entame des négociations partout et croit opérer des merveilles en ne concluant nulle part. . .Comme je parle tout haut avec

1. Valori à Amelot, ^4, M, 18 février 1741. [Correspondanct de Prusse, ministère des affaired étrangères»)

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