I. ^ Sade à Amelot, 18 avril
ËËLLÈ-ISLË AU CAMP DE FRÉDÉRIC ^91 {
d'obtenir de lui rengagement qu'il se conformerait au vœu de la France en même temps qu'il renverrait le traité dont l'Autriche avait demandé la signature. La dernière scène, en particulief , perdrait tout son prix si on ne laissait au principal acteur la parole pour la raconter,
« Il est question, depuis quelques jours, écrit-il au ministre, d'un voyage à Arenberg (maison de chasse dans le voisinage de Bonn), et il était décidé que l'électeur n'irait pas si les ministres étrangers voulaient le suivre... J'ai paru extrêmement froid quand on a parlé de ce . voyage... puis, quand le jour a été pris et qu'il n'y avait plus moyen de reculer, j'ai été dire à l'électeur que je ne voulais pas le quitter, que je serais au désespoir si j'étais quatre jours sans le voir. Il s'est mis à rire et m'a représenté tous les inconvénients du voyage. Je l'ai assuré que ce qu'il y avait de plus affreux pour moi était de rester à Bonn sans lui. Il a paru bien aise de ma résolution, mais il m'a prié de ne pas dire qu'il y eût consenti, et de partir un jour après lui, parce qu'il ne veut pas des autres... J'ai été ravi d'obtenir cette triste grâce et je ne pouvais
â9i FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE
d onner au roi une plus grande preuve du désir que j'aide faire mon devoir. ..Le pays, les chemins et l'air sont réellement affreux. On va à la chasse des coqs de Limoges ' à deux heures après minuit, et, pour ne pas manquer le moment, on va coucher dans le bois : Félecteur a une chambre de planches, et nous coucherons sous des arbres qui n'ont guère de feuilles. »
La partie de chasse a lieu, et c'est là en pleine forêt et au milieu de la nuit que le résident, feignant de recevoir un courrier de Versailles, prend en quelque sorte l'électeur h la gorge pour obtenir de lui une réponse positive. — « Je lui dis que j'avais ordre du roi de savoir ses intentions sur le traité proposé par la reine de Hongrie. Il me dit qu'il n'était pas en lieu pour cela et qu'il fallait attendre qu'il fût de retour à Bonn. Je lui dis que le roi avait grande envie d'avoir un coq de Limoges. Il me dit qu'il n'y avait qu'à renvoyer le courrier avec un coq et lui donner le temps de se décider sur sa réponse. — Je répondis que le coq serait fort
i. Le ccq de Limoges est une espèce de coq de bruyère.
mal reçu s'il arrivait tout seul, et que mon courrier ne partirait pas sans cette réponse... Malheureusement nous étions au milieu d'une forêt, sans^papier et sans encre... Nous en revînmes hier, et, ce matin, il m'a envoj^é chercher et m'a dit que son parti était pris de ne jamais se séparer du roi. Je voulus lui embrasser les genoux, il se jeta à mon cou, nous avions tous deux les larmes aux yeux. Il me dit que je le tirais d'un grand abîme, qu'il était prêt à se perdre. Il a envoyé chercher le grand maître, lui a donné une clef de ses papiers, il lui a dit de prendre dans son tiroir le traité que la reine de Hongrie avait envoyé, de le rendre à son agent de Cologne, et de lui dire qu'il était engagé avec la France et qu'il ne voulait plus rien écouter. Il m'a demandé ensuite si je voulais qu'il écrivît au roi ; je lui dis que je croyais que le roi recevrait avec plaisir les assurances de son attachement. Il s'est mis à écrire : je suis sorti : il est venu me chercher pour me montrer sa lettre et m^a demandé si j'étais content; je lui ai dtjb que oui. Il m'a demandé si je voulais qu'il demandât quelque chose au roi pour moi . — «Oui,
» lui ai-je dit, qu'il me laisse auprès de vous » toute ma vie» » — Nous nous sommes quittés fort contents Tun de l'autre : mais gardez-vous bien, monseigneur, de m*accorder cette grâce. — J'ai été obligé .de dire que le roi voulait un coq ; vous pouvez le garder, pourvu que vous me disiez dans votre première lettre que le roi a été content du présent qu'on lui a fait. Au reste, cet oiseau ne vaut rien à manger, tout au plus en pâté froid *. »
Et, pour ne pas sortir des détails de cuisine, de Sade donnait quelques jours après cette preuve éclatante de la haute faveur qu'il avait su conquérir. « Mon cuisinier, écrivait-il, travaille quelquefois pour l'électeur. L'électeur mange volontiers de ce qu'il fait et annonce les plats qu'il a faits. Quand l'électeur en a pris, ils font le tour de la table. Tant que M. de CoUoredo a été ici, aucun de son parti n'a osé en manger; à présent, ils en mangent tous et les louent. •> « L'électeur, ajoutait-il encore quelque temps après, ne met plus de bornes à sa confiance.
1. De Sade à Amelot, 3, 18 avril 1741. {Correspondance di Cologne, Ministère ded affaires étrangôres.)
BELLE-ISLE AU CAMP DE FRËDfitllC 393
n y a huit ou dix jourd que le grand écuyer lui demanda comment il faudrait donner des pefniques à son cocher pour son entrée à Franc* fort. Selon sa coutume, il a répondu : « Dô»
« mandez au comte de Sade. » Le grand écuyer est sorti en disant : « Que le comte de Sade ôt « les perruques aillent à tous les diables * 1 »
Mayence était un théâtre plus important que Trêves et Cologne. L'archevêque était investi de la dignité d'archichancelier d'Allemagne et de doyen du corps électoral. En cette qualité, il était chargé de convoquer et de présider la diète, ce qui Jui donnait la facilité de fixer la date de la réunion au moment qu'il pouvait juger propice pour les vues qu'il désirait favoriser; déplus, c'était à lui, dans le cas présent, à résoudre, au moins par une décision provisoire, une question très délicate qu'on commençait à soulever. La maison d'Autriche ne jouissait d'autre droit électoral que celui qui était attaché à la couronne de Bohême. En reconnaître l'exercice à Marîe-Thérfese, c'était donc trancher d'avancfe
1. De Sade à Âmelot, 15 juin, 5 décembre 1741i (C(nTHpon' dance de Cologne. Ministère des affaires étrangères.)
le débat élevé entre elle et l'électeur de Bavière, et la princesse avait compliqué elle-même la difficulté en transférant son droit litigieux à son époux, en même temps qu'elle lui donnait la régence de ses États. Quelle valeur avait cette délégation, et la voix de Bohême représentée par le grand-duc de Toscane serait-elle comptée au même titre que les autres dans le nombre des suffrages? En l'appelant ou en l'écartant, le jour de l'ouverture de la diète, l'électeur de Mayence préjugeait la question par un avis qui, sans être définitif, aurait un poids considérable. Aussi, là encore, pliK qu'à Cologne, CoUoredo s'était pressé de prendre les devants, et Belle- Isle trouvait la place déjà gardée ; un instant même, il put craindre qu'on ne voulût pas le recevoir. L'audace eût été trop grande, et le soupçon n'était pas fondé. L'électeur, au contraire, en recevant des mains du résident de France la lettre qui annonçait l'arrivée de l'ambassade extraordinaire, la pressa sur son cœur et la baisa avec respect. « Assurez le roi, avaitil dit, que je regarde comme un grand bien qu'il veuille nous aider de ses bons offices. Je
me flatte pourtant, ajoutait-il d'un air railleur, que la bienveillance qu'il nous témoigne n'est pas du même aloi que celle que le roi de Prusse jurait l'autre jour à l'archiduchesse *. »
Belle-Isle prit son parti d'agir de >dgueur et marcher droit sur l'obstacle : on lui signalait comme la principale difficulté l'opposition du neveu de l'électeur, le comte d'Elz, tout-puissant, disait-on, sur l'esprit affaibli de son oncle, et on croyait savoir le chiffre exact de la somme que CoUoredo lui avait donnée pour s'assurer de son concours, Belle-Isle le fit venir et lui posa sans détour, à brûle-pourpoint, l'alternative suivante : un million de livres déposé chez tel banquier qu'il indiquerait et qui pourrait être touché vingt-quatre heures après l'élection si le. suffrage de l'archevêque était conforme aux vues de la France; si cette offre était refusée, le roi connaîtrait qui était son ennemi et, en cas de guerre, saurait s'en souvenir. On pouvait même prévoir l'éventualité où l'archevêque,
i. Blondel, résident de France, à Amelot, 25 janvier 1741.^ (Cùtrespondance deMayence, Ministère des affairas étraugèreà. r. 17.
qui était vieux et infirme, viendrait à mourir, et en ce cas on saurait bien rendre le séjour de Mayence intenable pour sa famille, qui n'y était pas populaire. Le neveu, tout étourdi de cette charge à fond de train, balbutia quelques mots sur les engagements d'honneur qui avaient été pris avec Charles YI avant sa mort, puis finit par se rendre à discrétion, du moins en apparence, sous la condition que la transaction resterait enveloppée du plus profond secret.
« Soyez tranquille, reprit Belle-Isle, je serai bien aussi discret que l'a été le comte Colloredo sur les cent mille francs qu'il vous a donnés. » Grande indignation du comte d'Elz, qui jura que c'était une calomnie. « Comment peut-on croire de pareilles choses ? s'écria-t-il. Ne sait-on pas que le grand-duc de Toscane est un avare qui ne veut jamais rien payer? » Là-dessus Belle- Isle, qui au fond ne tenait pas non plus à ce que le marché fût connu, termina l'entretien en avertissant son nouvel associé que, pour peu qu'il en laissât transpirer la moindre chose et surtout qu'un agent autrichien en eût connaissance, on lui enverrait de France par
la poste un démenti public et catégorique *.
En rendant compte de cette conversation au ministère, Belle-Isle exprimait la contrariété qu'il éprouvait de voir toujours opposer des engagements de conscience aux offres sagement intéressées qu'il faisait valoir. « Ces engagements pris pour l'exercice d'un droit souverain sont certainement illicites, disait-il. Né pourrait-on pas faire faire une consultation par d'habiles docteurs pour en prouver la nullité, et leur donner Tépithète qu'ils méritent?... Cette consultation pourrait être très utile pour franchir les scrupules de l'électeur de Mayence, feints ou réels, et ceux de l'électeur de Trêves, que je crois plus sincères, en leur faisant faire de sérieuses réflexions. »
Rien n'allait mieux aux allures d'esprit du cardinal que cette double opération mi-partie pécuniaire et mi-partie théologîque ; aussi s'empressa-t-il de faire répondre : « Le roi a voulu lire lui-même d'un bout à l'autre la dépêche par laquelle vous rendez compte de la longue con-
1. Bellô-Isle à Amelot, 8 avril 1741. (Lettre particulière. Correspondance de l'ambassade à la diète de frantfioH*)
versation que vous avez eue avec le neveu et dans laquelle vous avez épuisé la matière. Il a paru n'y être pas insensible et je ne désespère pas qu'à votre retour, vous ne le trouviez disposé à vous donner sa promesse par écrit. Au surplus, vous avez pris une précaution très nécessaire en lui disant que vous lui donneriez un démenti en forme s'il osait révéler ce que vous lui aviez confié. Je vais faire travailler à la consultation pour prouver la nullité des engagements que quelques électeurs ont pris avec le feu empereur, et votre idée à cet égard me paredt d'autant meilleure que les principes sur cette matière sont faciles à établir et que la cour de Vienne n'oserait les contester. Quand cette consultation sera faite. Son Éminence examinera sous quelle forme on devra la présenter au public, l'avis des docteurs français ne pouvant être que suspect en pareille matière *• »
De Mayence, Belle-Isle, ayant soin d'éviter Munich, de crainte de trahir trop ouvertement
1. Amelot à Belle-Isie, 18 avril 1741. {Correspondance de Vambassade à la diète. Biinistère des affaires étrangères.)
ses préférences, se rendit en droiture à Dresde. Là, enfin, quittant avec lui le territoire ecclésiatique, il semble que nous devrions en avoir fini avec ce mélange de religion apparente et de corruption frivole, avec ces intrigues de sacristie et d^antichambre qui ne répugnent à personne plus qu'à des lecteurs chrétiens de nos jours. Effectivement, le changement d*atmosphère eût été brusque si Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne, eût ressemblé même de loin à son père Frédéric- Auguste, qui Tavaît précédé dans cette double souveraineté. Celui-là, le rival parfois heureux de Charles XII, était (tous les lecteurs de Voltaire le savent) un aventurier de grande race qui ne se piquait pas plus de constance en religion que de fidélité en amour ou en politique. « Il était, dit le spirituel historien Lemontey, luthérien de naissance, catholique par ambition, et musulman par ses mœurs. » Son existence s'était écoulée à prendre, à perdre, et à reprendre une couronne et, chemin faisant, à choisir et à quitter des maîtresses de toute sorte et de toute condition. Après avoir débuté comme un héros
302 FRÉDÉRIC 11 ET MARlE-THÉR ÈSÉ
de roman, il avait fini comme un pacha dans son sérail.
Mais le fils n'héritait ni des vices ni des qualités du père. Las du spectacle d'agitation et de désordre qui avait troublé sa jeunesse, il s'était réfugié de bonne heure dans une dévotion mal entendue qui ne fortifiait pas son naturel craintif. H ne songeait qu'à assurer au meilleur marché possible, avec son repos en ce monde, son salut dans l'autre, el, pour être plus sûr de ne pas manquer son but, il avait confié un de ces soins à un religieux italien, le pfere Guarinî, et l'autre à un ministre protestant, le comte de Briihl. Il ne prenait de résolution qu'avec le conseil du moine et n'en exécutait aucune sans le concoiu's du favori. Les deux directeurs ayant le bon esprit de marcher d'accord, îl restait libre de se livrer à ses goûts naturels, l'exercice de la chasse et la recherche de ces . magnifiques objets d'art dont le musée de Dresde lui doit l'inappréciable collection.
Deux sujets de souci troublaient pourtant ses veilles, l'humeur farouche de ses sujets de Pologne et l'ambition remuante de ses voisins
de Prusse. Deptdd surtout que le trône était occupé à Berlin par un jeune prince qui mettait tout en rumeur, ses alarmes de ce côté ne lui laissaient plus de relâche. Vainement Frédéric, avant même d'entrer en Silésie, lui avait-il proposé de s'associer h son entreprise avec promesse d'en partager les bénéfices. Ces avances ne lui semblaient qu'une preuve de perfidie. Il était convaincu (et il n'avait pas absolument tort) que le fourbe ne songeait qu'à le brouiller avec l'Autriche et à créer ainsi un péril de plus pour Marie-Thérèse, afin de faire capituler la princesse à de meilleures conditions, sauf à se retourner ensuite contre ceux qu'il aurait compromis. Quant à la reine sa femme, à qui il portait avec une fidélité inviolable toute l'affection dont une âme égoïste est susceptible, c'était une fille d'Autriche, très émue naturellement de toute injure faite à sa race. Peut-être, à la rigueur, si on lui eût offert à elle-même de se considérer, à défaut d'héritier mâle, comme la tête de la maison et à ce titre de prendre la place de sa cousine, eût-elle prêté l'oreille à l'ouverture. Mais la proposition de faire la même
30i FRÉDÉRIC II ET MARIE-THÉRÈSE
substitution au profit de sa sœur cadette, l'éleoo trîce de Bavière, ne pouvait (Belle-Isle le savait d'avance) compter sur son agrément. Informés de ces dispositions, les ministres étrangers, autrichien, anglais et russe, ne négligeaient rien pour les entretenir et surtout pour les confirmer par des engagements positifs. On ne proposait pas à ce moment à Auguste III moins de deux traités à signer, Tun avec FAutriche, assez semblable à celui qui était offert à Télecteur de Cologne, l'autre où seraient entrées la Russie et l'Angleterre et qui aurait fait peser sur Frédéric avant que la France se fut décidée, la menace d'une redoutable coalition ^
Dans ce milieu, si peu favorable, Belle-Isie ne pouvait espérer qu'un appui qui, bien qu'éloigné et absent, n'en était pas moins assez efficace. C'était celui du frère naturel du roi, le fils de la belle Aurore de Konigsmark, Maurice, comte légitimé de Saxe, et déjà lieutenant général dans l'armée française. Maurice était le pre* mier-né des innombrables amours de Frédéric--
1. D'Arneth, t. i, p. 206 et suiv. ; — Droysen, 1. 1, p. 250 et suiv.
Auguste, et grâce, soit à ces souvenirs de jeunesse, soit à la précocité de son heureux naturel, il avait toujours été Tobjet des prédilections de son père. Personne ne contestait d'ailleurs que, dans Théritage paternel, le bâtard avait pris, en fait de qualités brillantes et viriles, tout ce qui n'était pas échu au fils légitime. C'est un genre de partage, dont malheureusement pour la morale, l'histoire, a présenté plus d'un exemple. Loin de concevoir aucune jalousie de cette supériorité, Auguste III témoignait, au contraire, à son frère une affection souvent déférente et lui aurait assurément laissé prendre dans ses conseils une part prépondérante s'il eût convenu au jeune homme de rester en Saxe. Mais, soit que le champ fût trop restreint pour le déploiement de ses facultés brillantes, soit que l'ambition se trouve toujours mal à l'aise sur les marches d'un trône oîi elle n'espère pas monter, c'était sur un théâtre plus vaste que Maurice avait paru dès le premier jour impatient de s'élancer. La France avait exercé sur lui de bonne heure le charme qui séduisait alors toutes les imaginations. Engagé dans nos années, il vivait à Paris
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depuis près de vingt années, livré à tous les entraînements d'une nature fougueuse, plongé dans un tourbillon de plaisirs qui ne lui faisait oublier ni le souci de la gloire ni même Tétude des secrets de Part militaire, ne négligeant aucune occasion pas plus de se divertir que de se battre, animant par sa présence, amusant par sa verve intarissable aussi bien les camps que la cour ou les coulisses des théâtres, et aussi apprécié des gens de guerre qu'aimé des grandes dames ou des princesses de comédie. Une équipée brillante qui l'avait ramené dans le Nord avec l'espoir de s'emparer de la souveraineté de la Gourlande ne l'avait éloigné que peu de mois de ce séjour favori ; cette prouesse n'avait fait que le mettre plus en vogue et le rendre plus épris que jamais d'aventure et de renommée. Il se tenait l'oreille au guet, prêt à répondre au premier appel de la fortune.
La mort de Charles VI lui avait paru sonner l'heure décisive de sa destinée. « Voilà le brouillamini général, écrivait-il sur-le-champ au comte de Brtthl ; j'ai une part à y prendre. » Effectivement, l'événement paraissait fait pour
lui. N'ayant jamais oublié, malgré Téloignement et Tabsenoe, de quel sang il était sorti, une grande guerre où sa patrie d'origine et sa patrie d'adoption pourraient marcher de concert et où il pourrait travailler à la grandeur de sa famille, en restant dans les rangs, en prenant peut-être la tête de la première armée du monde, c'était le comble de ses vœux et l'idéal de ce qu'il appelait lui-même ses rêveries. Aussi était-il entré dans tous les projets de Belle-Isle avec un enthousiasme passionné. D ne cessait d'écrire à Dresde lettres sur lettres, de jour en jour plus pressantes, pour préparer la voie aux ouvertures de l'ambassadeur français. Les occasions de revenir à la charge ne lui manquaient pas, car il n'avait jamais cessé d'entretenir avec son frère une correspondance assidue, et même de lui envoyer régulièrement une chronique, tantôt politique, tantôt mondaine, parfois même scandaleuse, de ce qui se passait à Versailles. Si les archives de Dresde se décident jamais à mettre au jour la collection de ces pièces curieuses, on y verra sans doute à ce moment les anecdotes et les commérages faire place à une
suite d'excitations belliqueuses écrites dans une langue incorrecte, mais pleine de feu, que rend plus originale encore une orthographe vraiment fabuleuse. Mais c'était peu d'écrire, Maurice aurait voulu accompagner Belle- Isle de sa personne. Il se flattait que sa seule présence aurait enlevé le consentement de son frère et même fait finir la querelle de voisinage entre Dresde et Berlin. « Si je pouvais, écrivaitil à Belle-Isle lui-même, je proposerais d'aller en Saxe et en Silésie. Je crois que j'aurais mis en très peu de jours ces deux rois d'accord.
Celui de Prusse m'aime tendrement... Je crois qu'il aurait plus de confiance en moi qu'en qui que ce soit que le roi de Pologne peut lui envoyer. Cela fait, je reviendrais et je me ferais fort de faire sauter le bâton, comme on dit, au roi de Pologne. J'admire votre étoile, ajoutait-il, vous allez être l'arbitre de la Germanie. Vous disposez du sort des États, du royaume et des empires. Jamais mortel, depuis les Romains, ne s'est trouvé en pareille passe *. »
1. Maurice de Saxe à BelIe-Isle, 9 août 1741. {Correspondance de Saxe. Ministère des affaires étrangères.) Je me permet<)|
Fort de cet auxiliaire et guidé par ses conseils, Belle-Isle arrivait ayant déjà toutes ses batteries dressées d'avance. D eut cette fois Tagrément d'être salué, en débarquant, le 18 avril, par une nouvelle qui était de nature à lui donner du courage. Une rencontre importante venait d'avoir lieu quatre jours auparavant dans les plaines deMolwitz, en Silésie, entre les troupes amenées d'Autriche par le maréchal de Neipperg et l'armée prussienne commandée par Frédéric lui-même. Bien que la journée fût demeurée longtemps incertaine et que les détails de l'action fussent confus et contradictoires, il était certain qu'en définitive le général autrichien battait en retraite et que les Prussiens restaient maîtres du champ de bataille. Cet échec imprévu jetait le parti autrichien à la cour dans une grande inquiétude; la reine en ressentait tant d'émotion qu'elle avait dû, écrivait un diplomate, se purger par précaution, et le roi,
comme on peut le voir, de faire une citation anticipée de cette lettre, mais elle ne fait que résumer par une expression vive beaucoup de lettres précédentes conçues dans le même sens. Pour tout ce qui regarde la jeunesse de Maurice de Saxe, con- •ulter l'intéressante biographie de M. Saint-René Taillandier.
310 FRBDÉRia II ET MAHIE*THÉRÈSE
ne sachant plus que penser, se rendait invisible. Profitant de cet avantage avec cette confiance qui est naturelle et peut-être nécessaire à ceux qui poursuivent de grands desseins, Belle-Isle crut, pendant un instant, que tout allait céder devant lui ; et eflectivement, à la suite de plusieurs entrevues avec les deux favoris, il avait obtenu du père Guarini la promesse significative qu^il écrirait à ses supérieurs à Rome pom^ savoir si, en conscience, le roi de Pologne était tenu par les engagements pris envers la Prag^ matique. Au bout de quelques jours, cependant, Belle-Isle put lui-même s'apercevoir que oe progrès était arrêté, que les adversaires reprenaient courage et i^elevaient la tête. On sut que le roi Auguste avait eu avec le ministre d'Autriche des entretiens dont celui-^ci paraissait satisfait. Que se passait-il donc et quelle était la cause de ce temps d'arrêt ? U n'était pas impossible de le deviner, et en tout cas on ne tarda pas à rapprendre *.
1. Droy»e^, t i, p. 250 et awW, -^ BelMate 4 Aai«loM 16 avril 1741. (CQvre^potkdance 4« Sam* MlAîalàre dt» «Swt étraiigèr«8.)
D'abord, quand on connut le récit exact de ce qui avait eu lieu à Molwitz, les circonstances qui avaient précédé la victoire pai'urent de nature plutôt à rabaisser qu'à grandir Tidée qu'on s'était faite jusque-là du vainqueur. Tout le monde connaît cette singulière journée de Molwitz, dans laquelle Frédéric faillit faire à ses dépens Tapprentissage de la guerre et reçut, sans les mériter, les premières faveurs de la fortune. On sait que la bataille parut perdue pour les Prussiena pendant les premières heures, à ce point que Frédéric, croyant tout désespéré, opéra une retraite précipitée, et que ce fut son lieutenant, le maréchal Schwerin, qui, moins prompt à perdre courage, tint bon, reprit l'avantage et décida le succès, en l'absence du général en chef. Frédéric lui-même est convenu longtemps après dans ses Mémoires, avec une bonne grâce qui ne devait plus guère lui coûter, des fautes de jeunesse et d'inexpérience qu'il avait commises. La principale paraît a.voir été de s'être chargé lui-même de commander une des divisions de Sun armée, au lieu de rester au centre de Faction pour la cQuduire tout entière et la do-
miner. Son corps d'armée ayant lâché pied avant les autres, il se trouva enveloppé dans cette déroute partielle. Il a tiré de ce souvenir de très bons conseils à l'adresse des jeunes militaires pour les engager à ne pas croire trop tôt les parties perdues. Mais il n'en est pas moins vrai que sa retraite, bien que peut-être nécessaire, fut opérée avec une hâte qui lui donna tout l'air d'une fuite. Le roi étant beaucoup mieux monté que le reste de sa cavalerie, son cheval prit le devant sur tous les autres dans cette course en arrière, et il n'avait avec lui qu'une faible escorte quand il arriva devant la ville d'Oppeln, où il comptait se mettre en sûreté.
Mais, pour comble de malheur, cette petite ville avait été occupée à son insu, le matin, par un parti d'Autrichiens, de sorte qu'il fallut tourner bride au plus vite,- sous peine d'être reconnu et pris. La nuit tombant sur ces entrefaites, la troupe fugitive dut se mettre à l'abri dans un moulin, où le roi passa, dans une angoisse un peu trop visible, ces longues heures d'attente. On prétendit même qu'on l'avait en-
tendu invoquer la miséricorde de Dieu, ce qui n'était pas chez lui une médiocre preuve d'émotion. Ce fut là que, vers l'aube du jour suivant, un messager du maréchal Schwerin le retrouva pour lui annoncer sa victoire et le rendre à son armée, tout couvert, disaient les mauvais plaisants, de gloire et de farine.
Parmi les nombreux incidents de la journée qui prêtaient à rire, un des plus comiques et dont on s'amusait le plus, était la mésaventure de l'un des savants de l'intimité royale, le mathématicien Maupcrtuis. L'honnête géomètre, se souvenant qu'il avait servi dans les dragons et voulant à la fois faire sa cour et montre de sa valeur, avait tenu à accompagner son maître sur le champ de bataille. Mais on n'avait pu lui donner qu'une monture très médiocre (ce n'était pourtant pas un âne, comme l'a méchamment raconté Voltaire), de sorte que, quand il s'agit de s'en aller en vitesse, il fut, dès le premier temps de galop, laissé en arrière et parfaitement oublié par tous ses compagnons, y compris et surtout le roi, qui ne s'enquit absolument pas de son sort. Des hussards autrichiens l'arrê-
314 FRÉDÉRIC 11 Et MARIE-THÉRESE
tërent et le dépouillèrent de ses meilleurs vêtements; il fut conduit à Vienne dans ce triste appai'eil. Là seulement il fut reconnu et rhabillé aux frais de la reine de Hongrie. Quelques jours après il fut renvoyé à Berlin, pour être échangé avec le cardinal Zinzendorf que Frédéric remit en liberté, en disant que c'était tout profit de changer un cai^dinal centime un géomètre.
La raillerie allait donc son train et diminuait Tcffet de la victoire. C'est ce que sentait Frédéric lui-même quand il écrivait à Voltaire avec une modestie d'assez bon goût : « On dit que nous avons battu les Autrichiens et je suis porté à le croire. » A la vérité, la raillerie est une consolation que les vaincus se donnent trop souvent et qui n'a jamais réparé leurs pertes. Frédéric, d'ailleurs, n'était pas homme à laisser longtemps les rieurs du côté de ses adversaires. Mais ce qui était plus grave, c'est le bruit qui se répandit que lui-même, soit dégoûté d'une première épreuve, soit pressé de mettre h profit un premier succès, ouvrait l'oreille à des propositions de paix. Un nouvel ambassadeur d'Angle^ terre, lojrd Hyndfort, jeune pair très en faveur
auprès de Walpole, allaît arriver à Berlin tout exprès pour tenter de nouveau un essai dé conciliation, et Ton assurait qu'un accueil favorable l'attendait au Camp prussien. On peut juger de l'impression que l'annonce de cette apparition produisit sur Belle-Isle, qui n'avait aventuré sa haute dignité au fond de 1* Allemagne que sur la confiance d'y venir chercher un allié déjà en armes, et sur Valori, qui avait engagé son honneur à la suite de celui de Frédéric sur la certitude que Talliance était chose faite et conclue. Valori ne put cependant douter de ce changement de front, lorsque le 15 avril, quatre jours seulement après la bataille, ayant été trouver le ministre Podewils pour le féliciter et presser (ce qu'il ne cessait de faire depuis un mois) la signature du traité encore en suspens, celui-ci lui déclara, non sans quelque embarras, qu'avant de passer outre, son roi avait reconnu que quelques conditions nouvelles étaient indispensables. Il fallait qu'on lui garantît que, dans le cas oîi il serait attaqué par la Russie, la Suède et même le Danemark entreraient en lice pour le défendre. Il voulait de plus avoir le droit de se
mettre en possession des duchés de Julîers et de Berg, si Félecteur palatin venait à mourir, sauf à les rendre, après la gnerre, à ses héritiers. Enfin il fallait que la nature et la force effective du secours armé qui lui serait prêté par la France, fussent déterminées dans le traité par une stipulation expresse, au lieu d'être laissées dans le vague à la disposition de l'électeur de Bavière. Les menaces de la Russie, chaque jour plus instantes, rendaient, disait-il, ce surcroît de précautions nécessaire.
Il faut rendre à Valori la justice qu'il ne se méprit pas un instant sur la véritable intention qui dictait ces nouvelles exigences. D comprit & demi-mot qu'on voulait se ménager un prétexte de rupture, ou du moins le temps d'attendre et de voir si on ne pourrait pas faire affaire ailleurs. En tous cas, eût-il été dupe de cette honnête manœuvre, pour les lecteurs des dernières publications prussiennes, cette illusion ne serait plus possible. On y peut lire en effet, cette instruction donnée en propres termes de la main même de Frédéric, le 12 avril, c'est-à-dire en sortant du moulin où il avait passé la nuit critique :
« Quant à la négociation avec la France, il fau* dra la traîner sans affectation , en cajolant plus que jamais le de Yalori. » Et le lendemain :
« Vous connaissez mes intentions et combien il m'importe de traîner l'affaire et de ménager soigneusement la France jusqu'à l'arrivée de mylord Hyndfort. En attendant, vous continuerez de négocier secrètement avec l'Angleterre et la Russie, afin de pouvoir prendre le parti le plus convenable, selon les circonstances présentes. » Quant à l'historien de la maison de Prusse, loin de dissimuler ce double jeu, il n'hésite pas & en faire honneur à son héros ; considérant son alliance avec la France comme l'acte dont il faut à tout prix justifier sa mémoire, il tient à bien établir qu'avant de recourir & cette fâcheuse extrémité, Frédéric avait épuisé tous les moyens dilatoires, y compris tous ceux que la dissimulation pouvait lui fournir *.
Valori, tout troublé, appela à l'aide. Belle- Isle étant dans le voisinage, il le pressa de venir
i. Pol. Cor.^ t I, p. 222 et 227; — Droysen, t. i, p. 250 et 0uiY.
lui prêter son conseil, et Belle-Isle, tout aussi ému que lui, ne se le fit pas répéter deux fois. Laissant, sous un prétexte quelconque, son œuvre inachevée & Dresde, il accourut à Breslau, oîi Valori vint le rejoindre, et, après avoir pris connaissance des nouvelles conditions proposées, il déclara qu'il prenait sur lui de ne pas les transmettre à Versailles, en même temps qu'il faisait demander au roi de Prusse, sur un ton d'impatience un peu impérative, la permission d'aller le trouver à son quartier général \ C'était presser les choses* un peu plus fort que Frédéric ne s'en souciait. Aussi répondit-il courrierparcourrier àPodewils de mettre tout en œuvrepourobteniraumoinsquelquesjoursd'attente et de grâce. « Vous ferez en mon nom, écrivaitil à M. de Belle-Isle, un grand compliment sur son heureux voyage et sur l'envie que j'ai de lui parler. Mais, pour l'arrêter encore deux ou trois jours à Breslau, vous prendrez le prétexte que les chemins ne sont pas encore trop sûrs et qu'il
1. Lettre partîcnlière de Valori, 28 avril 1741. {Correspon" êtm^ de Prusse et Correspondance de Vambassade de BeUc Isle, même date. Ministère des affaires étrangères.)
faudrait envoyerune bonne escorte à laquelle je ne manquerais pas de songer. Mais il faut agir finement pour qu'il ne puisse s'apercevoir de rien. Vous devez venir ici quand le de Belle- Isle y viendra : vous le cajolerez à merveille. » Et deux jours après, voyant qu'il fallait bien s'exécuter, il ajoutait : « De la façon que disent vos nouvelles que s'est conduit le maréchal de Belle-Isle & Cologne, à Mayence et & Trêves, je le crois impérieux et absolu dans ses sentiments, n voudra à toute force conclure, et moi je voudrais attendre l'arrivée du charlatan anglais pour me déterminer. Mais, en tous cas, il faut voir comment, en flattant le de Belle-Isle au suprême degré, et en lui faisant entrevoir toute l'envie du monde de conclure, on pourra différer l'acte jusqu'au moment qu'on ait arrangé ses flûtes avec les Anglais... Il n'y a pas d'autre moyen que d'insister sur le secours de la Suède, sur l'alliance du Danemark, et de faire les peureux pour la Russie ^ »
Enfin, le 36 avril, il fallut bien se décider à