‹ Frédéric II et Marie-Thérèse d'après des documents nouveaux, 1740-1742: dChapitre 25 sur 32 · Pol. Cor., t. I, p. 233 ei · texte numérisé non relu

Pol. Cor., t. I, p. 233 ei

recevoir l'ambassadeur du roi de France, au camp de Brieg près de Molwitz, et rien ne fut épargné alors pour Téblouir et le charmer. Une escorte de cent cinquante carabiniers, magnifiques d'équipement et de stature, vint le chercher & Breslau pour accompagner son carrosse : de distance en distance, des postes d'infanterie étaient disposés sur la route pour lui faire honneur : un corps de deux mille hommes vint audevant du cortège, et Frédéric se tenait luimême à l'entrée du camp.

Gomme Belle-Isle, en descendant de voiture, lui exprimait tout de suite son regret et sa surprise d'arriver avant la signature d'un traité dont il croyait seulement venir assurer l'exécution, le roi évita de lui répondre en se mettant tout de suite en devoir de lui faire visiter le camp et de faire manœuvrer ses troupes devant lui. La visite se poursuivant naturellement dans une compagnie qui ne permettait guère les entretiens confidentiels, il n'y avait pas moyen de reprendre, ce jour-là, la conversation; le temps d'ailleurs était affreux; le vent, la pluie et la neige ne se prêtaient guère aux

conférences en plein air. Frédéric ne s'en plut pas moins à expliquer dans les moindres détails son organisation militaire et à raconter les incidents de la campagne avec une abondance et une volubilité de paroles oti Belle-Isle remarqua sans peine l'intention de l'empêcher, lui, d'en placer une seule.

L'état de l'armée prussienne, dont tout le inonde se disputait l'appui, était pourtant trop important à connaître pour qu*il regardât comme perdue une journée passée à l'étudier.

Il a noté lui-même avec soin dans ses Mémoires la première impression qu'il en reçut. Aujourd'hui que la comparaison entre les armées française et allemande tient tant de place dans les préoccupations publiques, le jugement porté par un maréchal de France qui avait combattu à Denain sur l'armée qui devait nous vaincre à Rosbach présente un intérêt rétrospectif que les historiens militaires apprécieront mieux que je ne puis le faire.

« Rien n'égale, dit Belle-Isle, la beauté et la discipline des troupes prussiennes; quelque idée qu'on puisse se faire de ces qualités, elle

n'approche pas de la vérité. Elles sont d'une élévation singulière et d'une si grande égalité qu'on croirait que tous lès hommes sont faits dans le même moule. Il ne cessa pas de pleuvoir ou de neiger avec un vent de tempête continuel; cela n'empêcha pas le prince de me faire voir l'adresse et la vivacité avec lesquels {sic) ses troupes tiraient comme je viens de le dire. Je les vis faire cet exercice avec surprise, mais aussi dois-je dire que cette infanterie met toute sa confiance dans son feu. Elle n'apprenait et ne savait aucune évolution, elle ne se met jamais qu'à la hauteur, pour pouvoir déployer son feu, de sorte qu'il y a peu d'infanteries qui pût tenir vis-à-vis de celle-là, si quelque obstacle entre les deux les empêchait de se joindre. Mais aussi elle ne tiendrait pas à l'arme blanche contre la nôtre où elle pourrait être jointe. La discipline que le feu roi avait établie dans ses troupes est au delà de toute expression et poussée à un tel point que, lorsque ces troupes sont sous les armes, le corps est assujetti de manière qu'il ne leur est pas permis de relever la tête, ot qu'ils sont toujours obligés d'avoir les yeux

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sur un chef qu'ils appellent Figelmann pour voir tous les mouvements et les copier siuS'lechamp. U n*y a pas un seul officier dans un bataillon qui ne soit assujetti^ lors de Texercice, à faire tous les mêmes mouvements que font les soldats, ou du moins à en faire qui y soient re« latifs, en sorte qu'il sait l'exercice des soldats... et que, pour que chacun à son tour sache le commandement pour sa division, on leur fait alternativement commander l'exercice pour le bataillon entier. Il serait bien à désirer que tous nos officiers fussent assujettis à la même règle ^ » Après la revue, Belle-Isle partagea avec le roi et ses officiers un diner très sobre composé, suivant l'ordinaire, uniquement de trois plats : un de bouilli, un de rôti, un de légumes, sans aucun dessert; et où, en fait de vin, on ne ser^

i. Mémoires inédits de Belle-Isle, Dans le compte rendu (à peu près analogue à celui des Mémoires) que BeUe^Isle faisait à Amelot (le 2 mai 1741), se trouve de plus cette assertion singulière dont je laisse à chercher Texplication aux lecteurs compétents : Ils tirent jutgu*à douxe coups par mi* ntUCy et au moins six quand c'est par peloton et par division, ce qui est incrot/ablef quand on ne Va pat vw. Personne n'a pu me dire comment une pareille vitesse de tir était oompa* tible avec la nature des armes à feu employées à cette époque.

vait que du vin de Champagne coupé d'eau. La durée du repas était pourtant habituellement assez longue, le roi restant quelquefois plus d'une heure en conversation après qu'on avait desservi. Ce soir-là, cependant, il fallut bien accorder à Belle-Isle un entretien particulier, et il fut laissé en tête-à-tète avec Frédéric sous la tente royale, qui était éclairée par une seule bougie et si pauvrement établie qu'on y tremblait de froid et que des coups de vent menaçaient à tout moment de l'emporter.

Frédéric essaya bien encore de recommencer le jeu du matin, en pressant le maréchal de dire son avis sur ce qu'il avait vu, et de lui donner sur l'art militaire les conseils qu'un écolier novice avait le droit d'attendre d'un maître aussi éprouvé. Belle-Isle n'eut pas la faiblesse de donner dans le piège si grossièrement tendu à son amour-propre ; au contraire, par un détour assez adroit, il profita de l'ouverture pour en venir enfin à l'affaire qui l'amenait.

Laissons-le parler lui-même : « Aux choses obligeantes et j'ose même dire un peu outrées qu'il dit par rapport à moi» je répondis avec

tout le respect et la reconnaissance que je devais et pris de là Toccasion de le presser de tenir sa parole en signant le traité. Je lui représentai qu'il me fournirait par là des occasions plus fréquentes et plus utiles de lui donner des conseils, puisqu'il me faisait l'honneur de m' assurer qu'il en fait cas. J'ajoutai à ce sujet les choses les plus fortes sur sa gloire, je lui représentai avec liberté que la conduite qu'il avait tenue depuis son entrée en Silésie avait été si îrréguliëre, par les différents discours qu'il avait fait tenir par ses différents ministres dans les cours de l'Europe, totalement opposés et contradictoires, que sa réputation en souffrait de fortes atteintes ; qu'il était presque généralement blâmé et désapprouvé, que cette seule considération aurait peut-être empêché tout autre que le roi et tout autre ministre que M. le cardinal d'écouter ses principales propositions et de vouloir entrer en alliance avec lui, dans de pareilles circonstances ; que le manquement que je lui voyais faire de sa parole, donnée à M. de Valori, achevait d'y mettre le comble, si le public en était jamais informé ; et qu'outre la perte de sa

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réputation dont un jeune roi aussi accompli que lui et orné de tant de rares et grandes qualités devait être jaloux, il laissait échapper l'amitié et la confiance du roi dont il ne pouvait ignorer tout le prix et l'utilité ; que je lui demandais pardon de lui parler avec cette franchise militaire, mais que je savais qu'il en faisait cas, que ^ c'était un effet de l'admiration que j avais pour toutes ses vertus et que je ne pourrais lui donner une plus grande marque de mon attachement et de mon profond respect... Le roi de Prusse me répondit avec beaucoup de bonté qu'il m'en remerciait, qu'il m'en estimait davantage et était ravi que je lui parlasse de cette manière, que son dessein était bien toujours de s'allier avec le roi et qu'il était si pénétré de l'amitié que Sa Majesté lui avait marquée dans un temps oii tout le monde lui avait tourné le dos qu'il ne l'oublierait de sa vie; mais, comme il se faisait tard, il ne pousserait pas plus loin ce jour-là, avec moi, la conversation, qu'il me donnait rendez- vous le lendemain après dîner, qu'il m'ouvrirait son cœur et qu'il était sûr que je ne le bl&merais pas. »

L'ouverture de cœur prépai'ée par vingtquatro heures de réflexion eut lieu en effet le lendemain , et le roi , prenant la parole , commença ainsi : « Lorsque j'ai pris le parti d'entrer en Silésic, j'étais bien assuré que c'était le seul moyen de me faire rendre raison par la cour do Vienne sur les justes droits que j'ai sur les quatre duchés qui ont été extorqués avec violence à mon aïeul et m'indemniser de tous les arrérages. J'ai compté que je serais soutenu par la France, qui, ayant un intérêt aussi essentiel d'abaisser la maison d'Autriche et d'exclure le duc de Lorraine du trône impérial, pour marquer en même temps la reconnaissance qu'elle doit à l'électeur de Bavière, ne pouvait rien tant désirer que de trouver un prince de l'Empire assei hardi pour attacher un premier gre= lot. J'ai bien connu que M. le cardinal (que j'ai fait sonder par Camas et à qui j'ai écrit moimême), pacifique comme il est, ne voudrait jamais entrer dans une pareille voie si je lui proposais avant tout de l'entreprendre, mais je n'ai pas douté qu'il s'y rendrait après coup. »

Après cet exorde habile oii il se donnait h

mérile d'avoir pris les devants sur les desseins de la France et de s'être comme placé à Tavantgarde de l'ambition et de l'intérêt français, il exprima avec plus de liberté ce qu'il appelait ses justes plaintes. On avait profité de la hardiesse de sa résolution pour mettre en avant les prétentions de l'électeur de Bavière, mais pourquoi ne les avait-on pas encore effectivement soutenues? Pourquoi l'électeur n'était-il pas encore sûr du degré où il pouvait compter sur le concours de la France?... On avait laissé le temps à la reine de Hongrie de se remettre de sa surprise et de chercher à Saint-Pétersbourg, à Londres, à la Haye et même à Dresde, des alliés dont l'union était presque faite et contre lesquels on le laissait seul à se défendre.

- Dans cette voie de récriminations Belle-Islè n'eut pas de peine à le suivre. Pouvait-on, répondit-il, agir à Versailles et à Munich, tandis qu'à Berlin on tenait une conduite équivoque et des pourparlers en sens contradictoire? Si l'électeur faisait valoir par les annes ses prétentions personnelles, sans être assuré d'être appuyé au moins par un prince allemand de

quelque importance, ne serait-il pas accusé de troubler TEmpire et ne compromettrait-il pas ses chances d'arriver au trône impérial? — « Ah! TEmpire, s'écria Frédéric avec vivacité, c'est le plus fort qui a toujours raison, c'est le plus fort qui sera empereur ! »

Belle-Isle se décida alors à lui faire comprendre qu'il voyait clair dans son jeu. « Votre Majesté me permet-elle de lui parler comme son serviteur et encore avec cette même franchise qu'elle ne désapprouve pas? » Il me dit que non seulement il l'approuvait, mais qu'il l'exigeait. Alors je lui dis : « Sire, tout ce que Votre Majesté vient de me faire l'honneur de me dire pourrait être bon s'il s'agissait d'entamer aujourd'hui une négociation, m^-is elle me permettra de lui dire qu'aprte sa parole donnée à M. de Valori, toutes ces raisons ne valent plus rien. Il en résulterait que les engagements de Votre Majesté dépendraient de l'événement, au lieu qu'ils doivent être aussi sacrés et in^ violables, quand un grand prince comme Votre Majesté donne sa parole, que §jl y avait un traité signé. Le roi mon maître y compte, sur

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le compte que lui a rendu M. de Valorî, et quel sera son étonncment quand il apprendra cette variation? Je supplie Votre Majesté de se mettre un instant à sa place. Ne peut-il pas croire que Votre Majesté n'a cherché qu*à Tamuser et ne s'est servie de la négociation que pour tirer un meilleur accommodement de la cour de Vienne, à qui elle en a peut-ètrô fait la communication, aussi bien qu'à la Russie et aux puissances maritimes ? Et Votre Majesté croit-elle que le roi aussi n*a pas été recherché de plus d*un accommodement et que la cour de Vienne elle-même n*ait pas fait et ne fasse peut-être pas actuellement des propositions avantageuses au roi pour la proléger et la défendre contre vos entreprises, et je ne serais pa» étonné que la reine de Hongrie ne cédât à ce prix une province à Félecteur de Bavière plutôt qu*à Votre Majesté un seul village? Doutez-vous que la Saxe ne se joignît aussi avec empressement et croyez-vous que de pareils ennemis ne seraient pas plus à craindre pour Votre Majesté que la Russie?.. Où seraient, en ce cas, vos alliés?.. » Le roi de Prusse, ému de ce discours, m'interrompit en me disant

qu'il était persuadé que le roi et M. le cardinal avaient meilleure opinion de lui et ne porteraient pas un jugement si offensant. »

Bref, l'entrevue ne pouvant se prolonger, Belle-Isle dut se contenter des assurances suivantes : le roi ne croyait pas pouvoir procéder immédiatement à la signature du traité parce que cette conclusion, si elle était connue, ferait éclater sur sa tête un orage du côté de FAngleterre et de la Russie et que les secours de la France, n'étant pas encore prêts, ne seraient pas à temps de prévenir ce péril. Il allait en venir aux mains une fois de plus avec les Autrichiens : si la fortune le secondait encore, rien ne s'opposerait plus à Talliance intime avec la France. S'il était obligé, par suite d'une défaite, de se prêter à une négociation, il la ferait traîner en longueur suffisamment pour laisser à la France et à la Bavière la liberté de lui venir en aide. En tout cas, il ne prendrait jamais aucun engagement contraire aux vues du roi et de Félecleur. Il prévenait d'ailleurs qu'il serait, obligé de recevoir l'envoyé anglais et d'entrer en pourparlers avec lui, mais ce n'était que pour l'a-

muser et il ne fallait en prendre aucun ombrage.

Il n'y eut pas moyen de tirer un mot déplus, et BoUe-Isle dut repartir avec ces assurances peu satisfaisantes, contenant à peine l'expression de sa méfiance. Ce qui Tinquiétait le plus, comme il le faisait observer lui-même, par une remarque assez fine, c'était la liberté du langage qu'on lui avait laissé tenir : il voyait là une marque de profonde dissimulation. « Les politesses que j'ai reçues, disait-il, et les marques d'infinie bonté dont il m'a comblé, pendant que, sans sortir du respect qui lui est dû, je n'ai pas laissé de lui dire les choses les plus fortes et les vérités les plus dures et les plus pressantes, augmentent encore ma méfiance et mes soupçons, car du caractère dont est ce prince, il ne souffre pas volontiers qu'on lui parle aussi naturellement que j'ai fait *. »

Si l'on veut voir maintenant comment un homme de génie écrit l'histoire, il faut comparer

1. Belle-Isle [Mémoires inédits et Correspondance de V ambassade auprès de la diète, 29 avril et 2 mai 1741, et Mémoires du duc de Luynes, t. m, p. 430). J'ai dû combiner les divers récits, qui diffèrent sur quelques points sans importance.

ce compte rendu, fait sous une impression toute vive et toute fraîche, avec le récit de la même visite rapportée par Frédéric, vingt années après, dans YHistoire de mon temps : « Le maréchal de Belle-Isle, dit-il, ambassadeur de France à la diète ^'élection .qui se tenait à Francfort, vint dans le camp du roi lui proposer, de la part de son maître, un traité d'alliance.. Ce traité fut ébauché, mais, tout avantageux qu'il paraissait, il ne fut pas signé. Le roi ne voulaitrien précipiter dans des démarches d'aussi grande conséquence, et il réservait ce parti comme une dernière ressource. Le maréchal de Belle-Isle se livrait trop souvent à son imagination. On aurait dit, à l'entendre, que toutes les provinces de la reine de Hongrie étaient à l'encan. Un jour qu'il se trouvait auprès du roi, ayant un air plus occupé et plus rêveur qu'à l'ordinaire, ce prince lui demanda s'il avait reçu quelque nouvelle désagréable. « Aucune, réwponditle maréchal, mais ce qui m'embarrasse, » Sire, c'est que je ne sais ce que nous ferons de » cette Moravie. » Le roi lui proposa de la donner à la Saxe pour attirer par cet appât le roi de

Pologne dans la grande alliance. Le maréchal trouva ridée admirable *. »

Il n'y a pas un mot de ce petit conte qui ne renferme une erreur et même une impossibilité matérielle. Belle-Isle n'avait besoin d'apporter et encore moins d'ébaucher aucun traité, puisque toutes les conditions en étaient d'avance déjà convenues. Et quant au trait de ridicule présomption qu'on lui prête, on voit combien peu il s'accorde avec l'état d'inquiétude où l'avait jeté la déloyale irrésolution du roi. Le fait n'en a pas moins été enregistré dans toutes les histoires du temps et n'a été négligé en particulier par aucun historien français.

A la vérité, ce qui a pu permettre de travestir à ce point la réalité des faits, c'est que, si peu content que Belle-Isle fût au fond de son entrevue, il fallut, de retour à Dresde, qu'il fît mine de l'être, sous peine de défaire lui-même tout le travail qu'il avait entrepris. Engagée comme l'était la France envers l'Allemagne, et lui-même envers Fleury, l'abandon de la

i . Frédéric II, Histoire de mon temps, chap. m.

Prusse, à moitié route, eût été un désappointement ridicule, dont l'apparence même devait à tout prix être évitée. Aussi, dès que la situation véritable fut connue à Versailles, Belle- If^le obtint-il l'autorisation d'aller, en fait de concessions nouvelles, aussi loin qu'il serait possible, afin d'arrêter Finfidélité de son volage allié. Valori reçut Tordre d'en porter luimême l'assurance à Molwitz, dans des termes qui n'étaient guère encourageants, car ils semblaient lui imposer la tâche ridicule de prendre le roi de Prusse par les sentiments. « Le roi de Prusse, disait le ministre dans sa dépêche, trouvera peu d'exemples d'une franchise pareille à celle dont le roi a usé à son égard ; c'est à lui de voir s'il y a répondu. Il serait triste de voir un prince qui, dès sa première campagne, donne tant de preuves de valeur, d'intelligence et de talent militaires, se voir imposer et arracher pour ainsi dire des mains la victoire ! M. le maréchal de Bclle-Isle n'en parle qu'avec admiration et son récit n'a lait qu'augmenter l'estime qu'avait ddjà Sa majesté pour le roi de Prusse, et son regret de lui

voir subir un joug qu'il ne poun^a peut-être jamais secouer * . »

Où le principal acteur avait échoué, on ne pouvait guère se flatter que le second sujet réussirait mieux, même avec des compliments et des paroles doucereuses. Aussi Valori eut-ii grand'peine à obtenir, pour les offres nouvelles dont il était portem% un instant d'audience. On lui fit faire antichambre plus d'une semaine dans une assez triste attitude, le renvoyant d'un jour à l'autre, et détruisant le lendemain les espérances que la veille on lui avait laissé concevoir. Ce qui accroissait son embarras, c'est qu'au même moment lord Hyndfort paraissait reçu sans difficulté et que l'on attendait le retour d'un courrier, envoyé par lui à Vienne, avec des conditions d'accommodement dont les termes étaient inconnus, et tout le monde dans le camp faisait des vœux pour la fin des hostilités. « Je vous préviens que tout Berlin est Anglais, » avait dit Frédéric à Belle-Isle, en le quittant, et Valori ne le voyait que trop, ar

1. Amelot à Valori, 14 mai 1741 •( Ce rrei/jo; da ice de Prusse Ministère des affaires étraDgères.)

BELLE-ISLE AU CAMP Di. FRÉDÉRIC 337

on ne se gênait pas pour dire tout haut, de manière qu'il pût Tcntendre, qu'on saurait bien se passer des Français et mettre sans eux l'Allemagne en repos. Le seul qui ne prît pas part à ces vanteries était le ministre Podewils, qui, bien que plus prononcé qu'aucun autre dans le sens de la paix:, semblait n'y pas compter. « Nous sommes tous pour la paix, disait-il à Valori, et je crois que nous avons raison, mais il n'en sera rien, je vous le promets, et vous nous aurez *. »

La vérité, que Podewils seul connaissait tout entière, c'est que Frédéric n'était ni plus décidé, ni plus sincère dans une négociation que dans l'autre et ne savait au fond de quel côté pencher. Mis en possession par la victoire de la conquête qu'il s'était arrogée, jouissant de voir aux portes de sa tente, et presque à ses pieds, les envoyés des plus grandes puissances d'Europe, il laissait prolonger sans déplaisir une situation qui flattait son orgueil et dont l'issue ne pouvait lui être défavorable. De deux

1. Valori à Amelot, 14 et 16 mai 1741. [Correspondance de Prusse. Ministère des affaires étraDgères.)

choses Tune : ourAutriche, abattue, allait se décider à capituler, ou la France inquiète se montrerait plus empressée dans ses offres de concours, plus souple et plus accommodante dans leur exécution. Dans les deux cas, il gagnait à s^ faire prier et à attendre.

Animé de ces dispositions, tout en faisant en public bon visage à lord Hyndfort, il le traita dans ses entretiens particuliers encore plus mal que Belle-Isle. Il lui demanda rudement compte du langage très défavorable à la Prusse que les envoyés anglais tenaient à Saint-Pétersbourg et à la Haye, et d'un vote du parlement britannique, qui venait d'accorder au roi d'Angleterro un subside de 300,000 livres sterling pour venir en aide, conformément à d'anciens traités, à FAutriche en péril : — « Comment accorder, disait-il, ces dispositions hostiles avec les paroles conciliantes qu'on lui apportait ? » Frédéric, en posant la question, pouvait mieux que personne y faire la réponse, car il savait parfaitement combien les désirs pacifiques du cabinet anglais étaient gênés par l'impatience belliqueuse du parlement. Il pouvait d'autant

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moins ignorer celte situation que Hyndfort était accompagné d'un envoyé hanovrien, chargé de lui faire connaître à Toreille les sentiments et de plaider les intérêts particuliers du roi George. Mais il prit acte de ce prétendu grief pour élever très haut et surtout pour exprimer très sèchement ses prétentions. Il déclara qu'à moins de la cession complète et définitive de toute la Basse-Silésie (y compris la capitale de la province, Breslau) , aucun accommodement ne serait possible. Lord Hyndfort essaya bien de marchander et de rabattre quelque chose de cet ultimatum ; il offrait un ou deux duchés, à la place de quatre qui étaient demandés, avec telle citadelle qu'on pourrait désigner. Il ne put rien obtenir et dut transmettre h Vienne les conditions telles quelles, en doutant fort lui-même de les voir accepter \

EflFectivement, si la victoire exaltait Frédéric, la défaite était loin d'abattre sa généreuse rivale. « On ne fut jamais, dit Voltaire, plus intrépide et plus impuissante. » Seule de tout son con-

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