CHAPITRE PKËMIER
Importance et intérêt des correspondances inédited tirées de? archives d'État. — Documents nouveaux relatifs à l'histoire de Frédéric II et de Marie-Thérèse.— Correspondanc(î politique de Frédéric II. — Correspondances des agents français, tirées des Archives des affaires étrangères.
État de la monarchie autrichienne et de la monarchie prussienne au commencement de 1740. — Pragmatique Sanction. — Caractère des personnes royales appelées à hériter de ces deux monarchies. — L 'archiduchesse Marie- Thérèse. — Le prince royal de Prusse. — Incertitude et attente générales. — Mort de Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, et avènement de Frédéric It. — Premières mesures du nouveau roi. — Envoi du comte de Damas à Paris et du 1. 1
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comte de 'fraijhsess à L(OU<!|l%s. -^ Leurs iustructious — Camas a ortUe de visiter VoUttii'e ù Biuxelle». ~ Fivdéiic se rend incognito à Strasbourg. — Son entrevue avec le maréchal de Broglic, gouverneur de cette ville. — Pi'emière rencontre de Frédéric et de Voltaire, sur les bords du Rhin. — Démêlé de Frédéric avec l'éveque de Liège, — Mort de Temporeur Charles V|. — Inquiétude et consternation à Vienne. — Marie-Thérèse prend le gouvernement, rafifermit et entraine tout le monde par son exemple. — Protestation de l'électeur de Bavière contre la royauté de Marie- Thérèse.
Attitudedes diverses puiàsauces. ~ La France. -^ Engagement du traité de 1735, et garantie de la succession établie par la Pragmatique Sanction. — Disposition et caractère du cardinal de Fleury. — Il hésite à prendre un parti. •— La Prusse. — Frédéric prend des mesures militaires dont on ignore la destination. — Fleury, pour pénétrer ses desseins, confie une missiou officielle au marquis da Beauveau et nue mission secrète à Voltaire. — Accueil fait à Voltaire par Frédéric, et parle ministre de France, le marquis de Valori.
Alarme à Vienne. — Marie-Thérèse euToie à B(^hn le marquis de Botta. — Frédéric lui demande la cession de la Silésie, et s'apprête à envahir cette province. ~ Envoi du comte Gotler à Vienne. — Son entrevue avec le grand-duc do Toscane, époux de Marie-Thérèse. — Résistance courageuse du grand-^uc— Entretien de Frédéric avec Valori. — Propositions qu'il fait à la Franoe. — U enii'e eD Silésie.
La mode est à lu recherche el à la publieralion des documents inédits tirés des papiers d'Etat. Voilà plusieurs années déjà que Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg ont ouvert leurs archives à la curiosité de» érudits. Nos collée-
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tions françaises, nos bibliothèques publiques, mieux classées^ mieux administrées qu'autrefois, sont devenues aussi plus abordables, et le ministère des affaires étrangères lui-même, naguère fermé à double tour, s'est, depuis cinq ou six ans, fort humanisé. Aussi le nombre est grand de ceux qui profitent de ces facilités nouvelles, et on a quelque peine à trouver place dans les salles de travail, où on s'arrache les manuscrits. Rien de plus naturel que cet empressement, car, une fois qu'on y a pris goût, je ne connais pas d'occupation plus attachante, je dirais volontiers plus entraînante que celle-là Communiquer directement avec les hommes du passé sans l'intermédiaire obligé d'un historien officiel, les surprendre chez eux, au naturel et au dépourvu, — non pas tels qu'ils set sont posés eux-mêmes pour la postérité dans des mémoires faits après coup, — mais tels qu'ils se révèlent dans des écrits quMls ne croyaient pas destinés aux regards du public, quel enseignement et aussi quel amusement inattendus I Dès qu'on a goûté une fois des correspon-
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(lances, on ne croit plus, on ne se fie plus qu'à cela en fait de témoignage historique. Tout autre paraît artificiel et suspect; mais, en revanche, pourvu qu'il soit original et authentique, le moindre billet a son prix. Si le correspondant est un personnage inconnu, il y a un véritable intérêt à apprendre de lui ce que pensaient des événements que nous apercevons dans le lointain ceux qui les ont vus se dérouler devant eux, ceux qui les touchaient pour ainsi dire du doigt, et ce commun des hommes qui fait à chaque moment Topinion publique. Si les détails racontés sont eux-mêmes insigniliants, il est rare qu'ils ne mettent pas au moins sur la voie de quelque trait de mœurs qui fait assister au train journalier de la vie de nos pères. Mais si vous avez le bonheur de tomber sur les autographes d'un homme célèbre, c'est alors que le papier lui-même semble s'animer sous vos yeux. Le caractère de Técriture vous révèle celui de Técrivain et vous permet même de suivre les accidents de son humeur : si les traits de sa plume s'altèrent ou se précipitent, vous croyez voir sa main qui tremble d'émotion
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OU frémit de colère: une rature, sous laquelle s aperçoit encore une phrase mal effacée, donne le secret d une pensée cachée ou d'un sentiment contenu. Une indication reste-t-elle imparfaite ou obscure, avec quel empressement on s'efforce de la compléter et de Téclairer et quel triomphe d'y parvenir! Avec quelle rapidité les heures s^écoulent dans cette poursuite ! Le plaisir de la chasse, pour un amateur passionné, n'est rien, j'en suis sur, auprès de celui-là : ceux qui ne le connaissent pas ignorent une des plus vives jouissances de l'ordre intellectuel. Puis, après la recherche terminée, vient ce que j'appellerai la contre-épreuve, c'est-à-dire une opération qui consiste à vérifier ce que les renseignements tirés des sources nouvelles ajoutent, retranchent ou modifient à l'opinion accréditée sur des faits déjà connus. D'ordinaire, il faut bien le dire, cette comparaison cause quelque déception et fait rabattre un peu de l'orgueil de la découverte. On s'aperçoit le plus souvent qwe les plus précieuses acquisitions changent peu de chose à la face générale dos événements, que les impressions des contem-
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porains, habituellement justes, se sont transmises à la postérité sans trop se dénaturer, et que, si la vérité a été quelquefois obscurcie de nuages, le temps seul a suffi à Fen dégager.
On se convainc, en un mot, qu'en fait de justice historique comme de justice criminelle, il est rare que les rectifications soient nécessaires et surtout les réhabilitations légitimes. Il n'en est pas moins vrai qu'une fois que les faits ont passé au feu de ce creuset nouveau, c'est l'histoire entière qui est à refaire, sauf à être confirmée après revision.
Chose étrange, de toutes les histoires qu'on nous a fait apprendre, celle qui a subi le moins heureusement cette épreuve d'une confrontation avec des documents originaux, celle où l'on trouve le plus d'erreurs à relever, le plus de vérités inconnues ou méconnues à rétablir, c'est celle de l'époque qui nous touche de plus près, dont nous avon^ tous connu les derniers témoins, et qu'il semble, par conséquent, que nous devrions le plus justement apprécier :
c'est l'histoire du xvni'' siècle. J'ai été anriené à constater cette singularité en fouillant 1er, rùlns
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inconnus dé la diplomatie de Louis XV. A tout moment, j'ai rencontré sur mon chemin et dû signaler aux lecteurs des assertions généralement reçues, docilement transmises d'historien en historien, et qui ne supportent pas le démenti que leur inflige la production des pifeces authentiques. Le fait, d'abord surprenant, m'a paru à la réflexion moins inexplicable. Il en faut chercher le motif tout simplement dans la vivacité des controverses qu'a suscitées le mouvement philosophique du dernier siècle, dans l'influence que ce mouvement a exercée même sur les événements contemporains qui y ont été en apparence le plus étrangers et dans les résultats éclatants el terribles auxquels il a abouti. Aucune impartialité n'a été possible dans un tel conflit d'opinions, d'autant plus que les gens de lettres (parmi lesquels il faut compter les historiens), appelés pour la première fois a jouer un rôle dans la politique, se sont trouvés tous intéressés dans la lutte. Il n'est pas un incident de ce siècle, qui en a tant vu et de si singuliers, qui n'ait été exploité par les partis opposés dans un sens
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OU dans Tautre ; pas un personnage qui n'ait été rangé dans Tun des camps adverses. Personne n'a pu être simple spectateur, ni par conséquent narrateur fidèle, quand tout le monde était combattant. Je ne dirai pas, comme M. de Maistre, « que Thistoire faite au siècle dernier n'a été qu'une longue conspiration contre la vérité, » mais j'oserai affirmer que nous n'avons pas encore d'histoire proprement dite du xvni*' siècle ; ce qui porte ce nom n'est qu'une œuvre de l'esprit de parti, lequel se reconnaît toujours à ce trait caractéristique : une crédulité aveugle qui admet les soupçons les moins fondés dès qu'il en peut tirer profit, et conteste l'évidence même dès qu elle le gêne. Sommes-nous aujourd'hui assez loin de ces impressions premières, sommes-nous de sens assez rassis pour porter enfin sur ces temps dont trois générations nous séparent un jugement moins suspect ? Petits-fils du xvni° siècle, savons-nous mieux qu'en dire et qu'en penser que les témoins oculaires ou les héritiers directs? On pourrait en douter, car les passions sont encore bien vives et bien des questions
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demeurent indécises. En tout cas, dès qu'on se mêle d'en parler, il faut tâcher de voir le plus clair, de penser le plus juste, de commettre le moins d'erreurs et d'être dupes du moins de mensonges possible ; c'est à quoi l'étude des originaux peut être utile, et c'est à ce point do vue que me paraissent principalement intéressants à consulter trois ouvrages de caractère et d'intérêt différents, qui sont les produits les plus récents sortis de la chancellerie de Berlin et de celle de Vienne : VHistoire de Marte-Thérèse, par M. D'Arneth, VHistoire de la politique prussienne, par M. Droysen, enfin la Correspondance politique du grand Frédéric lui-même *.
Tous trois sont destinés à éclairer la grande période qui occupe le centre du xvni"* siècle et que remplissent les règnes également prolongés et pareillement illustres de Frédéric II et de Marie-Thérèse. Aucune époque ne méri-
1, D'Arneth, Histoire de MaHe-Thérèse, iO voi. Vienne, 1863- 4879. — H. G. Droysen, Histoire de la politique 'pnissiennc, V« partie, Frédéric le Grand. Leipzig, 18.4-1881. — Correspondance politique de Frédéric le Grand. 7 vol. Berlin, 1878-1881. ï. J.
tait mieux d'être approfondie. Je ne connais pas beaucoup de spectacles aussi saisissants que l'apparition simultanée sur le théâtre de rhistoire do ce prince libre penseur et de cette pieuse femme montant sur le trône le même jour pour se suivre presque d'aussi près dans la tombe, et pendant quarante ans occupant le monde par une rivalité politique, militaire, diplomatique, philosophique et religieuse, qu ils ont léguée à leurs descendants, qui a traversé toutes les péripéties de la Révolution française et dont notre génération n'est pas bien sûre d'avoir vu le terme. Par quel jeu incompréhensible de la Providence ces deux natures royales, si richement, mais si diversement douées, ont-elles vu leurs destinées liées et enchevêtrées en quelque sorte depuis le premier jour jusqu'au dernier, à ce point que tous les actes de l'une ont réagi sur ceux de Tautre et que, sur les champs de bataille comme dans les conférences diplomatiques, soit qu'i s'agisse de se disputer la Silésie ou de se partager la Pologne, on les rencontre toujours face h face? Ne dirait-on pas la m^ïti^re toute pré-
parée d'un de ces parallèle» académiques à la mode de Plutarque qu'affectionnait naguère notre littérature classique ?
Ni le Prussien Droysen ni TAutrichien d'Arneth ne se livrent à ce jeu un peu puéril de comparaisons et d'antithèses ; mais chacun a son héros favori et ses prédilections patriotiques. L'auteur de VHistoire de la politiqve pnmienne a reçu, on le voit, des commmiications confidentielles destinées à glorifier la mémoire de l'ennemi de Marie-Thérèse. Un respect tendre, loyal et presque filial perce, au contraire, à toutes les pages du monument que M. d'Arneth élève à la mémoire de l'illustre aïeule de ses souverains. Chez lun comme chez l'autre, on reconnaît l'influence des jalousies dynastiques et nationales ; de là, dans le récit des mêmes faits, bien des points do divergence, souvent même des affirmations différentes ou contradictoires. Seulement l'un et l'autre sont des écrivains consciencieux qui ont puisé directement aux sources ot ne marchent que preuves en main et citations en note. On peut avoir de part et d'autre égale confiance
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flans les pièces du dossior. La contradiction des plaidoyers n'est plus alors qu'un élément utile pour éclairer la conviction du juge.
Mais le témoignage véridique et iiTécusable par excellence, — celui qui est véritabloment sans prix, — c'est celui de Frédéric lui-même, dont on vient de nous donner en sept volumes magnifiquement imprimés la correspondance politique dans son intégrité, y compris ses notes de cabinet les plus intimes. Nous avons là Frédéric tout entier, non plus le Frédéric qui s'ost peint lui-même dans VHistoire de inon temps avec une franchise apparente qui n'est pas sans art, — non plus le Frédéric transfiguré qu'adulaient à Paris tant de flatteurs gagés, recrutés par lui dans les rangs les plus élevés de la littérature et delaphilosophie ; — mais un Frédéric sans fard et sans masque, dictant ses ordres à ses serviteurs avec une liberté et souvent un cynisme qui ne permettent pas de douter de sa sincérité. On peut l'en croire, ce Frédéric-là, même et surtout quand il parle de sa personne, car les censeurs les plus sévères auraient cru le calomnior en parlant de lui comme lui-même.
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Par malheur, cos précieux aveux ne voul pas eucore au delà des quatre premières années de son règne; mais ce début suffit pour fairo jug3r rhomme et préjuger la suite.
Pourquoi d'ailleurs hésiterais-je à Tavouer ? co sont CCS années surtout, ces années de début dont Tétude présente pom' nous, à mon sens, un intérêt tout particulier. Cette aurore du grand règne de Frédéric, c'est la naissance de la puissance môme qui atteint aujourd'hui sous nos yeux et à nos dépens son plein et colossal développement. Quel Français n'éprouverait une curiosité douloui^euse à la regarder dans son berceau?
Et ces premières épreuves de Marie-Thérèse, qu'est-ce autre chose que l'ouverture du grand drame dont nous avons vu le dénoûment ii Sadowa et l'épilogue à Sedan? Le lieu do la scène est pareil, les personnages qui engagent l'action ou qui y interviennent sont les mêmes : ils s'appellent, comme hier, Prusse, Autriche et aussi France, car, aux deux époques, dans la lutte de ses voisins d'outre-Rhin, la Franco s'est trouvée tout de suite directement compromise. Nos diplomates négociaient h Borlin, on
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1740, à la veille de l'invasion de la Silésie, comme en 1866 à la veille de l'invasion de la Bohême, et alors, comme il y a quinze ans, nos armées ont suivi de près nos diplomates. Raconter les premières passes d'armes du duel de Frédéric et de Marie-Thérèse, c'est donc, qu'on le veuille ou non, écrire un chapitre de l'histoire de France et presque d'histoire contemporaine. C'est ce rapprochement si naturel h établir entre des faits passés et des faits récents dont notre génération est encore si profondément émue, qui m'a suggéré la pensée du travail qu'on va lire. Les derniers événements ont jeté en quelque sorte en arrière une sonibre lumière sur toutes les relations antérieures de l'Autriche, de la France ot de la Pnissc.
J'ai supposé que plus d'un lecteur français en serait frappé comme moi et qu'un résumé succinct des informations nouvelles sorties des chancelleries de Vienne et de Saint-Pétersbourg serait de nature à l'intéresser ; h plus forte raison, si j'essayais de compléter et de contrôler ces documents de source étrangère par d'autres tirés de nos propres archives; c'est
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ce que je me suis proposé de faire. Entre TAutriche et la Prusse s'accusant ou se confessant tout haut, mais divisées souvent dans le récit ou Tappréciation des mêmes incidents, il m'a semblé curieux de faire intervenir, pour le» départagei ou les mettre d'accord, un tiers interlocuteur, la France, représentée par ses agents politique? ou militaires dont les divers ministères m'ont permis de consulter les rapports. Cette étude comparée m'a paru pouvoir être utilisée à l'occasion pour l'intelligence de plus d'un événement contemporain. Mais, même en laissant de côté (comme un narrateur sincère doit toujours faire) les retours trop intéressés sur nous-mêmes et les applications forcées au temps présent, — et en nous plaçant à un point de vue purement histoi'îque, — la situation des agents français pendant cette époque critique du xvni° siècle rend leur témoignage particulièrement digne de foi et d'attention. Remarquez que Je dis les agents et non les historiens français. Ceux-ci, au contraire, n'ont fait que répéter avec une servilité un peu niaise tous les thèmes dictés par Frédéi!.\, et il n'y a pas plus de profit que d'instruc-
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lion à a! tondre d'eux. Mais le gouvorneuient de Louis XV ayant été tour à tour Fallié et Fenncmi soit do la Pruss«, soit de l'Autriche, et ayant porté dans chacune de ses amitiés successives beaucoup d'indécision, de réserve et de méfiance, ses représentants, ministres ou ambassadeurs, ont été en mesure de tout connaître et libres de tout apprécier, hommes et choses, sans trop de passion ni de préjugés. Ils usent habituellement de ce droit avec cette franchise d'allure, cette justesse et cette vivacité de ton qui étaient propres à la conversation de la bonne compagnie dans Tancien régime. Quand leurs dépêches n'ajouteraient rien à la connaissance des événements, elles seraient encore une piquante lecture. Cela seul suffira, j'espère, pour qu'on ne me reproche pas les extraits qu'à l'occasion j'en pourrai faire : je compenserai d'ailleurs ce que ces développements pourraient avoir de trop long en abrégeant l'histoire générale que tout le monde connaît, qu'on peut lire partout, et à laquelle je n'emprunterai que ce qui est rigoureusement nécessaire pour suivra IVnchainement des faits.
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Au V^ janvier 1740, les deux plus grands souverains de TAUemagne, Fempereui Charles VI et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II, étaient l'un et l'autre dans un état de santé dont le déclin visible annonçait une lin prochaine, mais il s'en fallait bien que leur succession, prête à s'ouvrir, se trouvât dans des conditions analogues.
Le règne, long et d'abord brillant, de Charles VI, se terminait par une suite d'humiliations et de malheurs. Dès son avènement au trône, il avait vu consommer la dissolution définitive de cette puissante agglomération d'Etats dont l'ensemble, réuni sous la main d'un grand homme, avait menacé un instant l'Europe du retour de la monarchie universelle. L'Espagne s'était détachée pour jamais de l'héritage do Charles-Quint, entraînant avec elle ses vastes dépendances d'outre-mer, et, avec Naples et la Sicile, tout le midi de la péninsule Italienne. Au nord de l'Italie, à la vérité, la couronne
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d'Autricho conservait, sur les deux rives du Pô, des possessions étendues : le Milanais, la Toscane, les duchés de Parme et de. Plaisance :
mais là même sa domination était menacée soit par les prétentions dos princes de la nouvelle dynastie espagnole, soit par l'ambition croissante des ducs de Savoie, maîtres du Piémont, et qui venaient de se faire décorer du titre de rois de Sardaigne. Une guerre malheureuse, soutenue récemment contre la France dans ces plaines mêmes de la Lombardie, n'avait pas relevé Thonneur des armes impériales. Elles n'avaient pas été plus heureuses à l'autre extrémité de l'Europe, sur les bords du Danube, où les Turcs venaient dé se faire restituer, par ïo. traité de Belgrade, la Valachie, la Serbie et toutes les conquêtes du prince Eugène. Ces tristes campagnes avaient épuisé les finances de l'empire et désorganisé son administration. Mais ce n'était pas là le sujet principal des préoccupations du prince défaillant. Ce qui troublait ses veilles et hâtait les progrès de son mal, c'était la crainte qu'il éprouvait do laisser périr avec lui Tintégrité du patrimoine
royal qu'il avait roçn de sos aïeux. Sa race s'éteignait en lui, car il n'avait point d'héritier mâle ; sa fille, une princesse de vingt-trois ans. avaît^olle qualité, aurait-elle Tautorité suffisante pour recueillir tout sort héritage? En droit, rien n'était plus susceptible de controverse ; en fait, rien n'était moins vraisemblable. On avait autrefois beaucoup félicité la maison d'Autriche d'avoir acquis ses nombreux domaines, non par la force des armes, mais par le mode beaucoup plus pacifique dos alliances princières et des unions conjugales :
BoUa gérant aliî : tii, fplix Aiistria, nnbc ;
mais la conséquence de ces extensions, faites sous la forme d'acquisitions de famille et non de conquêtes, et d'après les règles du droit civil plus que d'après celles du droit des gens, c'était que presque toutes les provinces réunies sous le sceptre de la famille de Habsbourg lui étaient annvées par contrats de mariages, grevées de subslilutions de tout genre, de dispositions leslamontaires Ic^ plus diverses qui épuisaient à
pou près toiilos lo3 variétés et toutes 1-cs complications de la jurisprudence germanique en matière successorale. L'extinction de la ligne masculine donnait ouverture à des prétentions litigieuses de tout genre au profit des agnats ou des cognais de tous les degrés. Vainement Charles VI avait-il cherché h prendre les devants sur ces contestations en réglant lui-même sa succession par un édit auquel il avait donné le nom de Pragmatique Sanction, réservé aux actes législatifs les plus solennels de Fempire ; vainement avait-il demandé pour cet édit réglementaire la garantie des principales puissances d'Europe etTavait-il obtenue au prix de coûteux sacrifices : il n'avait pas grande foi lui-même dans ses efforts, et l'événement prouva qu'il n'avait pas tort. Il voyait déjà, le lendemain de sa mort, tous les princes de sa parenté et de son voisinage arriver, munis d'un parchemin gothique, pour réclamer un lambeau de son empire. La main d'une femme serait-elle assez forte pour rassembler et retenir le faisceau déjà désuni de tant d'Etats divers, et la couronne impériale, qu'une élection déjà plus de dix fois
renouvelée avait rendue comme héréditaire dans la maison d'Autriche, qu'allait-elle devenir quand cette maison n'offrirait plus de tête virile pour la porter ?
La jeune monarchie dont le siège était à Berlin, moins riche en souvenirs, moins puissante en apparence, n'avait pas h craindre 3e pareils déchirements. Sa rapide extension, devenue telle surtout depuis la réforme, était due à de prudentes négociations et à de hardis faits d'armes, et bien que ces diverses acquisitions, répandues sm* le continent germanique, n'eussent pas un caractère d'homogénéité, — bien que par leur étendue et leur dispersion elles présentassent même une ligne de défense assez difficile, — aucune cependant n'était contestée et n'ouvrait la porte à des revendications à craindre. Au centre d'ailleurs de ces possessions, l'ancien patrimoine de la maison de Brandebourg, grossi de la Poméranic, de la Pnisse et de la Basse-Lusace, formait un noyau compact où de robustes populations, dévouées à leur souverain, étaient gouvernées par une administration énergique. Puis, par une faveur
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que la Providence ne fait guère qu'aux dynasties nouvelles, trois souverains venaient de se succéder sur le trône, doués de qualités inégales, mais toutes propres à leur permettre d'assurer, chacun dans son genre et à son heure, soit la solidité, soit l'éclat de leur récente grandeur. Par des talents diplomatiques ou militaires du premier ordre, Frédéric-Guillaume, surnommé le Grand Electeur, s'était montré digne de traiter avec Richelieu et Louis XIV, comme de combattre entre Turenne et Condé.
De la longue lutte engagée entre les maisons de Bourbon et d'Autriche il avait habilement tiré parti pour assiu*er son indépendance, tantôt en aidant à diminuer la puissance impériale, tantôt, an contraire, en lui venant en aide apri's Tavoir affaiblie. Ses successeurs, fort inférieuis h lui à tous égards, furent pourtant aussi bien servis par leiu*s défauts que lui-même l'avait été par son génie. Son fils, Frédéric P', roi de Pnisse, n'avait que de la vanité, mais il la niit tout entière à acquérir la dignité royale, qui le plaça hors de pair parmi les innombrables souverains du corps germanique. Quant au mo-
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narquo suivant, celui dont le règne allait finir, despote brutal et sanguinaire, tyran domestique, plusi redputé do ses enf{ints que de ses sujets, économe jusqu'à ravarice et prudent jusqu'à la timidité, il avait passé toute sa vie à amasser des deniers qu*il ne dépensait pas, à aligner les rangs et à mesurer la taîUe de soldats qu'il ne risquait sur aucun champ de Lalailio. Mais le résultat était qu'il allait laisser à qui de droit, après lui, les doux grands ressorts de toute politique : un trésor bien garni et une armée en bon état.
Si la situation des deux successions ne se ressemblait guère, le eontrasto était plus grand eneare entre les deux personnes royales appeléos à les l'eQueillir ; et pas plus Tune que l'autre, il faut le dire, ne ressemblaient aux héritier* présomptifs ordinaires, élevés sur les marches d'un trône avec ?espéi*anee d'y monter.
La fille de Charles VI, l'objet de ses inquiètes prédilections, le frôle et dernier rejeton d'une race d% souverains terribles et de chevaliers bardés de fer, l'archiduchesse Marie-Thérèse
24 FRÉDÉRIC M EV M AUIE-THÉUIJSI-:
était une aimable princesse douée de toutes les grâces et animée de tous les sentiments délicats et affectueux qui font d^une jeune femme, dans quelque rang" qu'elle soit placée, le charme de sa famille et la parure de sa société. Sa figure, telle que M. d'Arneth nous la décrit, avait plus de séduction encore que de beauté : ses yeux, dun bleu un peu sombre, étaient pleins de vivacité et de douceur. Sa chevelure blonde retombait en boucles abondantes. La lèvre inférieure un peu avancée (trait héréditaire de la maison d'Autriche), n'ôtait rien a l'agrément d'un sourire qui laissait voir des dents d'une blancheur éblouissante. Son teint était éclatant. Le tour de son visage décrivait im ovale parfait. Le cou se dégageait avec élégance des épaules tombantes. L'expression de la physionomie révélait la pureté de 1 ame.
L'éducation de la princesse avait été soignée sans dépasser pourtant, en aucun genre, la mesure d'instruction commune aux dames distinguées de la cour. Elle excellait surtout dans les arts d'agrément et chantait même avec tant (le perfection et de sentiment que son maître,
un compositeur italien distingué, disait que. pour faire sa fortune, elle n'aurait qu'à paraîtra une fois sur le premier théâtre de Vienne ; genre de niérite fort apprécié dans une ville oi le sens musical a toujours été très développé. Il ne paraît pas qu'on eût pris autant de peine à cultiver ses connaissances littéraires, si on en juge du moins par l'orthographe très défectueuse de ses lettres écrites toiu* à tour dans un français un peu gennanique et dans un allemand trop francisé. Elle parlait pourtant couramment plusieurs langues et savait, du latin, ce qui était nécessaire à ime future reine de Hongrie pour n'être pas trop étrangère à la langue officielle de ses sujets. Chrétienne fervente et fille dévouée, elle ne goûtait que les plaisirs. simples et les joies de l'intérieur. Sa mère, l'impératrice ÉJisaheth, qui aimait le bruit et le mouvement, se plaignait que, bien qu'elle lui eût fait apprendre h tirer passablement à la cible, elle n'avait jamais pu lui faire prendre goût à la chasse. Tout en elle, en un mot, semblait fait pour plaire plutôt que pour éblouir. C'était une douce compagnie qui égayait
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une cour un peu aBsombrie^ comme une fleur délicate qui s'épanouit dans ]es fissures d'un vieil édifice *.
Ceux-là seulement qui l'approchaient de très près, ceux surtout qui avaient à l'entretenir à l'occasion de ses droits et de ses intérêts futurs, avaient pu s'apercevoir que, sous cet extérieur de grâce féminine, se cachait le germe de dons et peut-être de passions plus mâles. Quand elle était amenée à parler soit des maux qui accablaient l'empire, soit du rôle qu'elle devait y jouer un jour, sa voix et son regard s'animaient et son langage trahissait une netteté d'intelligence éi surtout une fermeté de résolution dignes de l'avenir qui l'attendait. La jeune fille parlait tout d'un coup de manière à étonner de vieux politiques ; elle savait et disait ce qu'elle voulait. C'est ainsi qu'elle n'avait laissé à personne le soin de conduire la négociation très délicate qui avait pour but d'assurer le choix de son époux. Tout prétendant à la main de l'héritière d'Autriche étant par là même un aspi-