PRÉFACE
Le présent ouvrage fut /composé en 1852. L'auteur, sur la demande du Chancelier d'Etat, Comte Kesselrode, avait obtenu de l'Empereur Nicolas, en faveur de ses recherches historiques sur l'histoire de Souworow et de la Pologne, la permission de s'aider des grandes Archives Impériales de Moscou, et il y puisa les matériaux pour son travail actuel. L'âme grande et loyale de l'Empereur Nicolas était au-dessus de cette mesquinerie diplomatique, qui voudrait fermer les sources principales, auxquelles les historiens consciencieux peuvent puiser des notions fondées, et entretiendrait volontiers toutes les erreurs accréditées, pour ne pas être troublée dans son doux sommeil, que favorisent précisément ces mêmes erreurs. L'Empereur avait déjà plusieurs f(ris accordé la permission de profiter des Archives de l'Etat, pour favoriser des recherches historiques; d'abord au Général Dani»
lewsky, et plus tard au Colonel Mîliutin, afin de répandre dans leurs écrits de vérités puisées aux meilleures . sources. Le premier n'en fit qu'un usage restreint et partial, comme il convenait à ses desseins particuliers. Le dernier, individualité toute différente, plein de droiture et d'amour pour la vérité, a mis amplement à profit cette faveur Impériale; et, grâce à elle, a parfaitement éclairci une des périodes les plus défigurées et les plus obscures de l'histoire, et nous a donné dans sa Campagne de 1799, un travail historique des plus estimables.
L'histoire des partages polonais est bien antérieure aux événements de 1799; et sur elle il s'est répandu encore plus de faussetés. On a publié des bouts de dépêches, tirées des Archives, des parties isolées adroitement choisies^ précisément comme elles convenaient au but proposé et au maintien des idées erronées ; mais jamais des dépêches complètes dans leur liaison et leur ordre de dates. Puis viennent des historiens et copient fidèlement l'un après l'autre les récits mis en vogue, et s'ils appailienjient à l'école moderne, ne manquent jamais d'ajouter les mêmes déclamations banales, sur l'avide et envahissante Russie, et sur son insatiable Impératrice, qui, probablement d'après „le Testament de Pierre le grand''^ arracha à la Pologne un
lambeau après Tautre, et contraignit encore d'autres Princes innocents à prendre part avec elle aux dépouilles.
Le travail que nous présentons au public ftit commencé dans Fhiver de 1852, d'abord pour notre propre instruction, et pour nous éclairer nous-même sur cet événement important
L'auteur avait serré le cahier dans son pupître , pensant à peine à le livrer à la publicité; lorsque, comme une sorte de continuation des anciens efforts, pour donner le change au mondé sur l'histoire du partage, il parut un nouvel ouvrage intitulé „Frédéric et Catherine" (Berlin 1859), dans lequel, comme dans les précédente, on ne produisait que des parcelles de dépêches, qui encore une fois devaient jeter une lumière douteuse sur la partie depuis longtemps suspectée. L'auteur de cet ouvrage, ainsi qu'on le savait, avait eu à sa disposition les Archives de l'Ambassade prussienne à St. Pétersbourg, et par conséquent devait avoir puisé dans les lettres du Roi Frédéric au Comte Solms des éclaircissements complets sur la marche des choses; cela ne pouvait donc paraître qu'une nouvelle tentative, pour fortifier le monde dans ses anciennes erreurs. Le soussigné ne crut pas devoir hésiter plus longtemps à montrer aussi ^ le revers de la médaille, en reprenant son
ancien travail et en publiant avec Ini, dans toute leur intégrité, les dépêches du Roi à Solms (en tant qu'elles furent communiquées au Cabinet Russe), telles qu'elles furent présentées au Comte Panîn, copiées de la propre main du Comte Solms. C'est ce qu'il entreprend dans le présent ouvrage, dont la première partie et le Supplément sont destinés ^ retracer la marche des choses, et la seconde à en fournir les preuves, par les Documens qui s'y rapportent.
L'auteur sait bien, qu'il entreprend une tâche ingrate, qui l'exposera à beaucoup d'attaques et d'inimitiés. Mais tel est son lot, qu'il doit lutter contre certaines préventions du temps à l'égard de la Russie et de ses sommités aussi bien que de la Pologne et de ses révolutions. Des jugemens dictés par la partialité ne voulaient voir d'un côté que le droit, de l'autre que le tort. A cela s'ajoutèrent des illusions, produites avec art et répandues avec zèle ; accusant dans l'affaire des partages principalement la Russie; tout devait être l'ouvrage de sa politique d'agrandissement. Dans un travail, publié il y a deux ans sur Souworow et la Pologne, nous avons démontré, d'après les pièces authentiques, <|uelles furent les causes du second partage ; dans celui-ci nous indiquerons l'origine et la marche du premier; et si le ciel nous accorde de plus
longs jours, nous conjptons présenter au public, dans la continuation^ de notre Souworow, la marche du troisième et son rapport avec les autres. Tout cela^ nous le comprenons, ne nous gagnera pas des sympathies dans de certaines régions et dans une certaine disposition des esprits contre la Russie; sans doute, il est plus commode et en même temps plus profitable, de suivre le torrent ; — mais, „fais que dois, advienne que pourra/' Nous avons la conscience d'avoir écrit ces pages sans prévention et sans arrièrepensée, sans intérêt de parti ni de nation, ne tendant, après un examen rigoureux, qu'à la vérité. Insoucieux de notre personne, sans porter nos regards' ni à droite ni à gauche, nous avons eu l'oeil toujours fixé sur les faits. Qu'il en résulte du bien, qu'O en résulte du mal pour nous, c'est entre les mains de Dieu! Quand on est très -avancé dans la vie, on envisage les choses à venir avec un calme profond.
à Heidelberg ce !'• Août. 1860.
Frédéric de Smitt