‹ Frédéric IIChapitre 14 sur 52 · XXV · texte numérisé non relu

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soit s'il» faisaient à travers les provinces polonaises une invasion en Hongrie, où l'on pourrait facilement exciter an soulèvement; ou en marchant par Teschen vers la Moravie, ce qui serait plus diffîoultueux à cause des magasins à établir. — Pour ce qui me regarde, j'ai dû me diriger cette année-ci vers la Bohème, pour empêcher les Autrichiens d'avancer vers Dresde, avant que mon frère n'y arrive. Cependant, je ne puis réussir à rien en Bohème à cause des grandes forces militaires autrichiennes et des nombreux retranchemens inaccessibles. Maintenant je veux former en Silésie une bonne ligne de défense, afin de faire, l'année prochaine, une invasion en Moravie, et par ce moyen je veux couper aux Autrichiens la communication par Teschen avec la Lodomérie, ce qui doit ouvrir aux Russes un libre accès jusque-là. Si la guerre s'étend jusqu'en Gallicie, j'avance en Moravie, je livre une bataille et j'envoie alors une division de vingt mille hommes vers Presbourg, afin de couper aux Autrichiens les riches ressources, qu'ils tirent de la Hongrie; qu'avec les troupes légères, on pourrait alors pousser jusqu'à Vienne. On porterait ainsi le théâtre de la guerre sur le Danube et l'on pourrait faire la loi à la cour de Vienne. — Qu'en attendant, la déclaration de la Russie fera déjà suf&samment d'efiet à Vienne. Aussi la France parle déjà à Vienne d'un ton plus sérieux. De là espoir, que l'Autriche cédera; sinon, que les opérations de la nouvelle campagne, faite en commun avec les Russes, les y forceraient.

79. Du Roi à Solms; du 21 août 1779. — Que la Russie ne doit pas encore retirer ses troupes de la Pologne, vu que sans cela les Autrichiens auraient les coudées franches pour leurs menées, et qu'une guerre intestine pourrait facilement y éclater.

nîquer, et il en a pris copie. Je l'ai mis sur le sujet de Paoli, de la Corse, et de St. Remo^), pour le pressentir sur ce qu'il pensait des Français. Mais il a été fort réservé à ce sujet.

J'ai cependant pénétré en général, que c'est un homme dévoré d'ambition, qui couve quelque grand dessein; qui, actuellement retenu par sa mère, commence à s'impatienter du joug qu'il porte, et qui, dès qu'il aura les coudées franches, débutera par quelque grand coup. Il m'a été impossible de pénétrer, si ses vues portent sur la République de Venise, sur la Bavière, sur la Silésie ou sur la Lorraine ? Mais on peut compter sans se tromper, que l'Europe sera en feu, dès qu'il en sera le maître^).

D m'a prié de venir en Bohême pour voir ses troupes, et cela si poliment, que je lui ai promis de me rendre l'année prochaine à tel Camp où il voudra m'avoir.

^) L'Empereur Joseph ëlëvait alors des prëtentions contre la ville de Gênes sur cette petite ville situëe dans la Riviera di Ponente, comme appartenant à l'Empire.

^) Ce jugement témoigne de la profonde connaissance des hommes qu'avait Frédëric et du don subtil d'observation qu'il possëdait.

Le Comte Solms au Comte Panîn.

Sans date (Nov. 1769).

Cette lettre traite d'abord du désordre des finances en France, parce -qu'on dissipe tant d'argent au dehors en Pologne, en Suède, en Turquie, pour y exciter des troubles. On aurait aussi voulu accréditer le bruit, que le Roi de Prusse accepterait de même des subsides français, et c'est probablement dans cette intention, que le Duc de Guines*) a demandé à un banquier berlinois, combien coûterait l'expédition de 2 millions de Paris à Berlin. — Puis il continue:

„D'ailleurs le Roi de Prusse lui-même a appris, pas à la vérité par son ministre à Paris, mais par un autre bon canal, qu'afin de reculer les limites de l'Empire de Russie, la France avait dessein de lui offrir l'Evêché de Warmie et le Duché de Courlande.

Quelque extravagante et chimérique que paraisse une telle proposition; on- peut s'attendre dans le moment présent à tout de la part de cette cou-

*) Alors Ambassadeur de France à Berlin.

ronne. Mais, pour employer les propres termes de Sa Majesté Prussienne dans sa dernière dépêche: ^Qu'elle s'avise seulement de me faire une pareille proposition, je ferai voir à la Russie, comment je la rembarrerai et l'envoyeraî pro-

mener."

Extrait des dépêches du Koi,

touchant la médiation demandée par la Porte.

(Communiqué par le Comte Solms au mois de Septembre 1770, immédiatement après Tentreyue de Neustadt en Moravie.)

Sa Majesté le Roî, se trouvant auprès de FEmpereur au Camp de Neustadt en Moravie, *»le prince de Kaunitz lui apprit le premier, que la Porte Ottomane avait demandé formellement la médiation du Roi et de l'Impératrice - Reine. „Nous avons, ajouta le prince de Kaunitz, accordé la nôtre, et nous ne doutons pas, que Votre Majesté n'en fasse autant." Sur quoi le Roi lui répondit: „Qu'il concourrerait toujours avec plaisir à tout ce qui pourrait pacifier les troubles de l'Europe"^). Ces premières propositions ayant fourni au Roi l'occasion de sonder davantage le ministre Autrichien sur les intentions de sa cour, le jugement, que Sa Majesté en a

^) C'est jusqu'ici seulement que le Comte de Gortz reproduit cette lettre dans sa Collection; puis omettant la phrase, où il est question de sonder, il en donne la continuation (sous le No. 14) comme une nouvelle lettre, en commençant par ces mots: „Autant que je Tai pu" jusqu'à: „se tint ailleurs/*

porté dans sa dépêche du 12 Septembre 1770 est celui-ci:

Autant que j'ai pu pénétrer, la cour de Vienne ne mettra point d'obstacle, de faire avoir à la cour de Russie une paix honorable et sûre, pourvu que la Moldavie et la Valachie demeurent sous la domination turque. Ce que je conclus par un long raisonnement que le prince Kaunitz m'a fait sur la nécessité où était sa cour, de maintenir la balance en Orient comme ailleurs.

— L'Empereur n'a point voulu entrer en affaires; il n'a parlé que militaire, et me disant souvent en badinant: „Je laisse le reste à ma mère." — Au reste il me parait, que les liaisons que la cour de Vienne a prises avec la France, sont depuis le mariage de la Dauphine plus resserrées que jamais. Quant à l'affaire de la médiation même, j'attends la réponse de S. M. l'Impératrice de Russie pour savoir, si elle veut nous avoir pour médiateurs ou non? — La copie de la relation du major de Zeguelin , et de la lettre du Caïmakan au comte de Finkenstein, que vous communiquerez au Comte Panin, vous mettra au fait de la proposition de la Porte à cet égard.

— Je me flatte, que nous ferons entièrement relâcher le Sr. d'Obreskow, et cela m'a fait naître la pensée, qu'alors l'Impératrice de Russie pourrait le nommer son Plénipotentiaire à Con-

^antînopte, ce qui m'épargnerait aussi à moi une grande dépense, pour n'avoir pas besoin de nommer un autre ministre, au cas que le congrès se tint ailleurs.^)

Je propose dans ma lettre à S. M. l'Impératrice une idée, que je crois très conforme à sa gloire et très convenable pour éviter des longueurs: c'est de faire tout de suite un plan pour la pacification de la Pologne. Je crois qu'il faudrait l'établir sur des principes fort modérés, pour qu'ils soyent supportables aux Confédérés, sans cela la Russie se mettra dans le cas d'avoir à toute occasion des querelles interminables en Pologne. Il faudrait qu'on commençât par assurer le trône au Roi de Pologne; que les Dissidens se désistassent d'entrer au Sénat-, que le Grand-Général eût plus d'influence sur les troupes de Pologne, et que l'on fît un projet sur ce que la Russie croît pouvoir relâcher pour le bien de la paix. Cela fait, je m'offre à le garantir et à le faire garantir par

2) A partir de là, le Comte Gortz donne ce document sous le No. 9 , comme si c'en était un autre. Il coupe, pour ainsi dire, cette lettre en trois parties, pour se donner l'apparence d'en communiquer plusieurs du Iloi et il intercale entre les fragmens des pièces d'une date bien plus avancée. Il a su aussi très adroitement choisir une des lettres les nioins importantes.

la cour de Vienne, que je crois pouvoir venir à bout d'y persuader, et même de forcer les Confédérés à se soumettre aux conditions équitables, que l'Impératrice de Russie leur prescrirait. Je compte de persuader les Autrichiens par la raison, qu'ils sont excessivement las de cette guerre en Pologne, dégoûtés des Confédérés, et par conséquent je les déterminerai à faire ce dernier pas, pour terminer ces troubles civils et ces révoltes. — Enfin je crois agir en bon et fidèle allié, et j'espère, que si l'on examine bien mes idées, on ne les trouvera pas mauvaises. Montrez cette dépêche au comte Panin."

Dans une deuxième lettre, qui suit immédiatement, le Roi conseille fortement d'accepter la médiation de l'Autriche, parce -que cette puissance, déjà froissée, pourrait prêter une oreille favorable aux insinuations de Ghoiseul et de la France, et pourrait s'intéresser davantage aux Turcs et aux Confédérés.

Au sujet des efforts încessans que faisaient les Anglais à Constantinople , pour qu'on les chargeât de cette médiation, ou au moins pour y avoir part, le Roi dit:

„ — Quant à moi, je n'en serais nullement , jaloux. La pensée, que les médiateurs ne réus- „sissent jamais à contenter les deux parties, me „rendrait au contraire très indifférent à ce sujet;

„et même si je ne considérais que mon intérêt „propre, et non mon amitié pour la Russie, ,j'abandonnerais volontiers à d'autres cet hon- „neur. Mais j'ai cru remarquer que la cour „d' Autriche ne verrait pas avec plaisir, qu'on „donnât accès à l'Angleterre dans cette affaire*), „parce-qu'alors la France demanderait également „d'y avoir part. Or, je crois être certain, que „la Russie ne permettrait jamais l'intervention „de cette dernière cour."

') Et Frëdëric vraisemblablement encore moins!

Le Comte Solms au Comte Panin,

s. D. (Nov. 1770).

L'amitié de S. M. le Roi de Prusse pour S. M. rimpératrice de Russie s'est manifestée de nouveau en chargeant Son Altesse Royale le prince Henri, son frère, de témoigner tout l'intérêt, qu'il prend à la prospérité du règne de S. M. Impériale, et à Ses véritables intérêts politiques. C'est pourquoi ce prince s'est chargé .de contribuer à l'affermissement de cette amitié qui subsiste entre ces deux Monarques, en rendant compte au Roi son frère des dispositions, dans lesquels cette Souveraine lui a paru être pour un objet si désirable autant pour ses propres sujets que pour l'Europe entière. Mais si Sa Majesté Impériale voulut différer à s'ouvrir envers S. M. le Roi de Prusse sur les conditions de la paix. Son Altesse Royale le prince Henri se trouvera dans l'impuissance d'alléguer des raisons au Roi son frère, qui puissent le tranquilliser sur la défiance que ce retardement peut produire.

S. A. R. le prince Henri se trouve encore personnellement dans un grand embarras par

l'idée, que cette réserve, qui ne peut être fondée sur aucun principe solide, pourra occasionner un refroidissement entre les deux cours. Tandis qu'il peut se flatter d'avoir témoigné par la conduite qu'il a suivi pendant tout le temps qu'il se trouve à la cour de Sa Majesté Impériale, qu'il n'a d'autre désir, et qu'il n'est occupé qu'a contribuer du sien à affermir davantage l'amitié et la parfaite intelligence entre les deux Souverains. Il y est engagé, non seulement par la conviction, que l'intérêt de deux coufs le demande ainsi, mais aussi pour pouvoir montrer l'admiration, l'amitié et la reconnaissance, qu'il sent lui-même pour S. M. l'Impératrice.

Extrait d'une dépêche immédiate de S. M. le Roi de Prusse au Comte

Solms.

Potsdam, le 2 Mars 1771.

.... Par le contenu du passeport que l'administration du district, dont la cour de Vienne s'est mise en possession en Pologne, a fait expédier à un Staroste Pelikaneyk ^) , il parait assez clairement, que cette cour regarde déjà ce district avec ses dépendances comme un état incorporé à son royaume de Hongrie, et il n'est pas à présumer, qu'ell.e s'en dessaisira sans y être obligé par une force supérieure. Cette idée me conduit à une autre et me fait juger que le meilleur séria, que la Russie et moi nous profitions également de cette conjoncture, et qu'en imitant l'exemple

*) On avait déjà parle antérieurement d'un semblable passeport, délivré par l'administration autrichienne du district polonais occupé. Et ce qui avait produit une grande sensation, c'est qu'il paraissait en/ésulter, que TAutriche voulait s'incorporer pour toujours cette province.

de la cour de Vienne, nous pourvoyons nous-mêmes à nos intérêts et nous procurions aussi quelque avantage réel. Il me semble, qu'il doit être indifférent à la Russie, de quel côté lui vient le dédommagement, qu'elle a raison de prétendre pour les frais de sa guerre. Et comme cette guerre s'origine uniquement des affaires de Pologne, je ne saurais pas, pourquoi elle ne dût penser à se la procurer sur la frontière de cette même République. Quant à ce qui me regarde, si je ne veux pas faire trop pencher la balance du côté de l'Autriche, je ne pourrais pas non plus me dispenser de me procurer de la même manière quelque partie de la' Pologne.

Cela me servira en guise d'équivalent de mes subsides ainsi que des pertes et dommages que j'ai également essuyés dans cette guerre. Et je serai bien aise de pouvoir dire, que c'est à la Russie que j'en ai principalement l'obligation de cette nouvelle acquisition, qui fournirait en même temps une nouvelle occasion de raffermir nos liens réciproques et de les rendre encore plus indissolubles, et me mettrait en, état de lui être d'autant plus utile dans une autre occasion.

Quant à la négociation poar la paix/VImpératrice peut être assure, que je ne discontinuerai point de Tappuyer autant qu'il me sera possible et que je négligerai absolument rien pour lui procurer une paix glorieuse.

Je n'ai jusqu'ici rien communiqué des propositions de paix, qu'EUe m'a confiées, à la cour de Vienne. Ce serait abuser de la confiance, que Sa Majesté Impériale m'a témoignée en cette rencontre, et je n'en ferai aucunement rien connaître , qu'après qu'Emile - même m'en aura requis. Quoique d'ailleurs j'ai lieu de me flatter, que tout réussira à Son gré et que cette négociation se terminera à Sa satisfaction.

Du Comte Solms à Panîn.

(Cette dépêche est probablement le complément de la dépêche précédente', ou écrite peu après.)

Lorsque S. M. le Roi de Prusse se trouvait en 1770 avec l'Empereur Romain à Neustadt en Moravie, la cour de Vienne était alors dans de bonnes dispositions à l'égard de la Russie; qui se sont altérées ensuite, tant par les insinuations de la France, que, parce-qu'encore la cour de Péfersbourg n'a pas d'abord assez catégoriquement accepté sa médiation ; de sorte que le Roi a eu assez de peine pour empêcher, qu'elle ne renonçât pas tout-à-fait à employer ses bons offices pour le rétablissement de la paix entre la Russie et la Porte. Comme depuis l'alliance avec la France, l'Autriche ne craint plus le pouvoir de la Porte, que d'ailleurs les pitoyables campagnes des Ottomans lui ont inspiré du mépris pour elle: elle ne la regarde plus comme une voisine dangereuse, et il entre plutôt quelque jalousie contre la Ru^ie dans sa façon actuelle de penser, de sorte que l'opinion que le Roi s'est

faite sur la manière, dont cette cour envisage la situation des deux puissances belligérantes, est celle-ci:

Il croit que les Autrichiens se sont armés, pour donner plus de poids à leur négociation, n croit, qu'ils ne consentiront jamais, que la Moldavie et la Valachie soyent détachées de la domination turque.

Il croit, que l'acquisition d'Asow, et ce que la cour de Russie stipulera pour le commerce, ne rencontrera aucune difficulté.

H croit, que l'affaire des Tartares pourra encore s'arranger selon le désir de la Russie.

Tout ce qui vient d'être dit, le roi le juge ainsi, par les explications qu'il a eu avec la cour de Vienne sur ces matières. C'est pourquoi il propose que: pour indemniser la Russie des frais de la guerre, elle doit avoir un morceau de Pologne selon son choix; peut-être poOTra-t-on porter les Turcs à y ajouter encore une somme d'argent II est juste, et il faut que S. M. l'Impératrice ait un dédommagement pour les frais de la guerre. Les sentimens du Roi à cet égard sont très sincères et très purs. La cour de Vienne est plus jalouse de la Russie qu'elle n'est méfiante des Turcs. Elle craint le voisinage de la Russie. Le Roi, au contraire, propose d'augmenter son

domaine , en le rapprochant de ses propres frontières. Si elle veut prendre ce dédommagement sur la Pologne, il lui garantit que cette acquisition se fera sans que effusion de sang s'en suive.

La cour de Vienne à la réquisition du Roi s'est expliquée au sujet des possessions qu'elle s'est appropriées en Pologne; elle lui a fait dire que: le pays de Zips lui appartenait depuis longtemps, et que les autres starosties avaient été démembrées depuis longtemps de la Hongrie. Qu'elle avait repris son bien, et qu'à la pacification de la Pologne, elle montrerait ses documens et justifierait ses droits et ses prétentionsi Ceci est clair. La cour de Vienne donne l'exemple; ainsi la Russie et la Prusse sont autorisées à en faire autant.

Quant à la pacification de la Pologne, il a paru au Roi par les discours qu'il a eu avec le Ministre autrichien qui est à sa cour, que: la cour de Vienne ne fera point de démarche contre le Roi de Pologne, que la Russie et la Prusse ont garante; et qu'elle s'arrangera môme avec la première, pour mettre les Confédérés à la raison, pourvu qu'on se relâche un peu sur les Dissidens.

Pour ce qui est de l'armement des Autrichiens,

ils ont changé le lieu de l'assemblée de leurs u. 2

troupes. Leur camp se formera à Pesth en Hongrie; et les troupes qui viennent de l'Italie ne pourront s'y trouver toutes que vers la fin de Juin, suivant la route qui leur a été donnée. En conséquence de tout ceci, l'idée du Roi est: que la Russie entre d'abord en délibération avec la cour de Vienne, touchant les conditions de la paix avec les Turcs. Ensuite, qu'elle convienne avec Sa Majesté sur les acquisitions à faire des deux côtés en Pologne. La cour de Vienne ne saurait s'y opposer. Ce n'est pas dans son voisinage. Et de plus, elle leur donne l'exemple, ayant été la première à prendre. Il ne s'agit donc que de s'entendre au sujet de la Moldavie et de la Valacliie, et en ce cas le Roi est persuadé, que si l'on veut ajouter quelque foi à ses paroles, le reste réussira à la satisfaction de l'Impératrice de Russie et de sesAUiés^).

') Cette Dépêche importante écrite de la main de Solms, est sans date et sans signature. Elle paraît avoir été rédigée après celle du 2 Mars; au moins, autant qu'on en peut juger par l'Itinéraire, qui y est joint, et d'après lequel 7 Régimens italiens doivent, à partir de la fin de Mars 1771, se mettre en marche vers la Hongrie, pour être rendus k Pesth à la fin de Juin. — C'est probablement un supplément ou plutôt un développement explicatif de la lettre antérieure du Roi, datée du 2 Mars.

Du Comte Solms au Comte Panin*

16 Mai 1771.

J'ose aussi recommander à Votre Excellence l'affaire qui regarde les intérêts particuliers du Roi, mon Maître, combinés avec les intérêts particuliers de la Russie. Je n'ai pu Lui dire hier, qu'en deux mots seulement, ce que le Roi m'a écrit là-dessus tout nouvellement. L'affaire lui tient à coeur, et il ne s'en désistera plus; et si je ne suis pas en état de lui donner bientôt des assurances positives là -dessus, je m'expose à de sanglants reproches de sa part, outre que je ne saurais répondre du parti qu'il prendra de son propre conseil. Il a adopté la maxime: que, comme on ne fera qu'imiter l'exemple d'un autre, celui-ci n'aura pas sujet de se récrier; ainsi qu'il ne sagit que d'exécuter ce qu'on a résolu. Je ne sais pas trop ce qu'il y à répondre là -dessus, car la Maxime me paraît juste. Je supplie donc Votre Excellence de ne pas mettre sa complaisance à attendre la résolution^de la Cour d'ici, à une trop forte épreuve.

Le Comte Solms au Comte Panîn,

19 Mai 1771.

Comme c'est aujourd'hui le jour que Votre Excellence a fixé pour remettre au Prince Lobkowitz ce qu'elle lui a destiné^) pour l'information de sa cour; je la supplie ^e vouloir bien se souvenir, qu'EUe s'est proposée, de me donner en même temps les pièces qu'Elle désire faire parvenir à la connaissance de la mienne, et cela de façon que je puisse gagner un jour pour l'envoi de mon courrier. Je désirerais, avant de dresser ma dépêche, de pouvoir Lui montrer ce que j'ai noté de l'entretien que nous avons eu l'autre jour ; la carte géographique en main, sur l'objet qui intéresse le Roi de Prusse en particulier. Pour soutenir mon crédit personnel auprès de lui, il est nécessaire que je puisse lui présenter quelque chose, qui lui serve de conviction que l'affaire est entamée, et qu'elle est dans le train où il l'a désiré de voir.

2) Probablement les conditions de paix de la Russie.

Le Prince Lobkowîtz m'a demandé encore hier: si je ne croyais pas que la Moldavie et la Valachie pourrait convenir au Prince Henri de Prusse f^^) Je lui ai répondu négativement. Ensuite il nous a paru à nous tous les deux, qu'il ne serait pas décent, d'ôter ces pays aux Turcs pour les donner au frère d'un Roi, que la Porte a choisi, pour lui confier ses intérêts; parce -que cela aurait l'air intéressé et paraîtrait avoir été concerté auparavant avec la cour de Russie. Pour cette même raison, il estimait aussi, que la cour de Vienne ne pourra^ rien prendre de ces pays -là, quoiqu'elle trouverait son avantage à pouvoir rétablir les anciennes limites par l'occupation d'une partie de la Valachie jusqu'à la rivière de l'Ai ut a. Enfin pour son particulier, il trouve de la raison à ne pas restituer ces deux provinces à la Porte, mais il lui semble difficile de déterminer à qui les donner ; ^) parce-que la portion paraît un peu gfande, pour en augmenter le royaume de Pologne. Le Prince Lobkowitz a lâché encore

*) Ceci a trait à la déclaration de la Eussie, qu'elle ne demande pas la Moldavie et la Yalachie pour eller même; mais que, seulement, elle ne veut pas laisser ces pays aux mains des Turcs. — Donc, à qui les donner?

^) Embarras de richesse!

quelques autres propos pour faire croire, que sa cour n'aurait point de jalousie, que le Roi de Prusse fit l'acquisition de Dantzig;*) mais que l'Impératrice - Reine lui avait témoigné verbalement à lui-même: „qu'Elle ne voulait que répéter ses droits.*' — Je ne sais pas si Votre Excellence pourrait faire usage de ceci, en attendant j'ai cru bien faire, de ne pas le Lui laisser ignorer.

*) Probablement, pour le porter au silence sur la prise ie possession de Zips par les Autrichiens, et rien de plus. Il ne fut encore nullement question, d'un plan de partage avec TAutriche.

Extrait de la Dépêche du Roi au Comte

Solms.

14 Juin 1771.

Je suis si satisfait de votre Dépêche du 2 de ce mois *) que , quand même je n'acquérerais pas un village de la Prusse polonaise, la façon de penser de la cour de Pétersbourg, sincère et aimable, me tiendrait lieu de toute possession ultérieure. Cependant, comme cette cour se trouve dans des dispositions aussi avantageuses, je crois, pour commencer par ce qui me regarde, qu'on pourrait lui proposer la possession de la Pomérellie, excepté Dantzig, et, pour équivalent de cette ville, la starostie de Culm et de Marienbourg, ou, si cette proposition paraîtrait trop difficultueuse, au lieu de la Pomérellie, la Warmie, Elbing, Marienbourg et Culm; mais la première proposition sera toujours la plus avantageuse, si vous pouvez l'arranger ainsi, parce-qu'elle me

*) Dans laquelle il obtint Tassurance désirée, que la Eussie entrait enfin dans le plan de partage proposé.

donne une communication avec la Prusse, dont autrement je demeure toujours coupé par la Pologne. Je me confie à votre zèle et à votre habilité de faire réussir la première. — Quant aux affaires qu'il s'agit de traiter à l'occassion de cette acquisition, je crois qu'il est absolument nécessaire, qu'il se fasse une convention entre les deux cours de leurs acquisitions mutuelles, et, pour cet effet, vous en trouverez le plan ci-joint^). Je n'entre point dans la portion que la Russie se destine, et j'y ai laissé exprès table rase, pour qu'Elle la règle selon ses intérêts et son bon plaisir. — A présent, j'entre en discussion de ce que demande l'exécution de ce plan, et je commence par applaudir sincèrement au Comte de Panin, qui, en communiquant aux Autrichiens ses propositions de la paix, n'a fait aucune mention de la Pologne et de son démembrement, parce-qu'il est prudent d'attendre les sentimens de la cour de Vienne sur la paix, avant de lui faire de nouvelles propositions. — J'espère bien qtfon aura à votre cour assez de confiance en moi pour croire que, si je puis rendre le Prince de Kaunitz coulant par mes représentations, je le ferai, mais à présent je

*) Premier projet du Eoi.

suis bien éloigné de gouverner ces gens, qui dans le fond demeurent les ennemis irréconciliables de ma maison. — Après tout, quand il s'agit de faire une paix de l'importance de celle-ci, la cour de Pétersbourg doit se préparer à trouver des obstacles, quoi -qu'avec vérité il faut avouer, qu'en considérant ses succès, ses propositions sont modérées, mais il faut se préparer à cela, et, avec un peu de fermeté et de liant dans la négociation, l'Impératrice de Russie réussira dans le gros de l'affaire. Je crois donc, qu'il ne faudra parler de nos droits respectifs, dont de notre côté les déductions sont prêtes, que lorsque la négociation avec les Turcs aura commencé à prendre consistance. Les raisons en sont, qu'il ne faut pas effaroucher tout à la fois la cour de Vienne par des objets trop multipliés, et que lorsque la négociation delà paix sera avancée à un certain point de consistance, il ne dépendra plus des Autrichiens de la rompre, si nous déclarons alors unanimement nos vues sur la Pologne, en nous fondant sur l'exemple que la cour de Vienne nous en a donné par sa prise de possession de certaines starosties, dont on la laisse jouir tranquillement. Elle n'aura premièrement rien de bon à répondre, parce- qu'elle .a été la première

à nous montrer le chemin. En isecond lieu, j'ai tâché de me mettre en ce temps aussi bien nu fait que possible de ses ressources, et voici ce qui m'en revient. Elle ne peut compter en rien sur l'assistance de la France, qui se trouve dans un état d'épuisement si affreux, qu'elle n'a pu donner aucun secours à l'Espagne, qui se trouvait sur le point de déclarer la guerre à l'Angleterre, et si cette guerre ne s'est pas faite, il faut l'attribuer uniquement au bouleversement des finances de la France. Or voici donc comme je raisonne: Si la cour de Vienne a même envie de faire la guerre, voudra- 1- elle la déclarer, sans espoir d'aucun allié, à la Russie et à la Prusse en même temps ? Cela ne me parait ni vraisemblable, ni probable, ainsi nous n'avons rien à craindre avec le projet d'acquisition sur la Pologne. — Je garantis aux Russes tout ce qui se trouve de leur convenance, ils en feront autant envers moi, et, supposé que les Autrichiens trouvassent leur portion en Pologne trop faible en comparaison de la nôtre et qu'on voulut les satisfaire, il n'y aurait qu'à leur offrir cette lisière de l'état de Venise, qui les coupe de Trieste pour les mettre en repos, et quand même ils feraient les méchants, je vous réponds sur ma tête, que notre union bien constatée avec

la Russie, les fera passer par tout ce que nous voudrons. Cest pourquoi je prends sur moi toutes les garanties que la Russie exigera, des terrains qu'elle trouve convenable à son arrondissement, et je crois, que je ne risque certainement pas la guerre à donner ces garanties. Cette affaire ne demande que de la contenance et de la fermeté, et je réponds d'autant plus de la réussite, que ceux qui pourraient s'y opposer, savoir, les Autrichiens ont affaire à deux puissances et n'ont aucun allié pour les épauler. — J'espère que vous ferez un bon usage de cette dépêche, et qu'au retour du courrier vous me renverrez la convention signée; et sur ce, etc.

Fédéric.

Le Roi de Prusse au Comte Soluis.

30 Juin 1771.

J'ignore encore l'impression, que les propositions de la Russie*) ont fait sur la cour de Vienne. Jusqu'ici le Prince Kaunitz est muet comme une carpe à ce sujet, et selon mes dernières lettres, il n'en avait pas sonné le mot ni envers mon ministre le seigneur de Rhodt, ni envers le Prince Galitzin. Le Baron Swieten observe de même un profond silence à ma cour. J'attendrai encore quelques jours pour voir si le Prince Kaunitz ne se déboutonnera pas à la fin, et me fera parvenir quelques ouvertures; mais, s'il continue à lambiner, il faudra bien que je lui donne l'éveil, pour apprendre ce qu'il en pense et l'usage qu'il se propose d'en faire.

*) Les propositions de la Russie pour la paix avec les Turcs. — Le mutisme de Kaunitz s'explique par les négociations qu'il avait entreprises, pour un traité d'alliance oflfensive et de'fensive avec les Turcs, lequel fut signé le 6 Juillet.

Quant aux troubles de Pologne, vous vous souviendrez, que lorsque vous m'avez annoncé la nomination du seigneur Saldem pour succéder au Prince Wolchonsky, je vous ai dit dans ma réponse, que je ne croyais pas, que celui-là serait plus heureux que l'autre dans sa négociation. Je connais trop bien le caractère des Confédérés pour me flatter, que les représentations puissent faire effet sur eux, et vous verrez, qu'ils continueront toujours dans leur obstination, jusqu'à ce que le congrès pour la paix sera effectivement établi, et que la négociation aura commencée. Ce n'est aussi qu'alors, qu'on pourra penser à établir dans ce royaume une diète de pacification. Mais avant d'y procéder, il est essentiel que I9, Russie et Moi nous nous soyons concerté sur nos acquisitions, et que nous soyons entièrement d'accord à cet égard, afin de leur en faire en même temps la proposition, et la faire réussir conjointement avec la pacification de leur patrie. Pour les faire revenir à la raison, il n'y a que la force qui les y obligera, et si la Russie, après avoir retiré ses troupes des états de la Porte, les laisse pour quelque temps seulement en Pologne, les Confédérés ne regimberont plus, ils accorderont toutes les propositions qu'on leur fera, et s'accommoderont infailliblement. Je suis sûr encore qu'il y a

longtemps qu'ils l'auraient fait, si la Russie avait eu seulement 10,000 hommes de plus à leur opposer, et qu'on n'avait été obligé de faire tant de petits détachements et de courir quelquefois 30 à 40 miles, pour les atteindre, ce qui a augmenté l'audace des autres.

Par un certain sentiment d'équité, et pour dédommager la Pologne de ses pertes, dans le partage projeté,, le Roi pensait à lui -donner ce qui était alors la véritable „pomme de discorde" entre la Russie et la Turquie, c'est-à-dire la Moldavie et la Valachie. C'est pourquoi le Comte Solms écrivait au Comte Panin, en date du 24 Juin 1771: Sa Majesté est revenue une seconde fois dans cette dépêche à l'idée de céder la Moldavie et la Valachie à la Pologne, en équivalent des provinces, qu'on se propose de lui enlever. Il la regarde comme un tempérament propre à contenter tout le monde." (seulement

les Turcs excepté!)

Et plus tard, dans une Lettre du Roi à Solms, en date 3 Juillet 1771:

„La principale pierre d'achoppement sera toujours l'article de la Moldavie et de la Valachie; mais si ces deux provinces sont incorporées à la Pologne, la cour de Vienne n'aura plus sujet de s'opposer à leur enlèvement aux Turcs. Cette réunion à une puissance assez faible par elle-même, ne saurait lui donner la moindre jalousie, et comme elle doit servir en même temps de dédommagement pour les provinces que la Russie, Moi et l'Autriche nous nous proposons de prendre sur la Pologne, la dernière» aura d'autant moins raison de s'y opposer, que la Pologne n'acquérera pas par là plus de forces et n'obtiendra pour ainsi dire rien de plus que ce que nous comptons conquérir sur elle. Pour toutes ces raisons il me semble aussi qu'il ne serait pas mal de faire marcher la négociation de l'acquisition avec celle du dédommagement d'un pas égal dans le même temps.

Du reste, je m'attends à recevoir bientôt de vous des nouvelles de la conclusion de la convention pour les acquisitions, et l'on peut compter

en Russie, que je serai fidèle à mes promesses; quoiqu'il me semble toujours que T Autriche ne le laissera point venir à des extrémités, mais que plutôt, après quelques contrariétés de sa part, toute la négociation prendra une tournure favorable aux intentions de la Russie. Aussi paraît-il de plus en plus, que le nombre des troupes qu'elle rassemble au camp de Pesth, n'est pas aussi considérable qu'on l'a d'abord débité, et que tout ce campement n'aboutira qu'à une simple ostentation^

Du Comte Solms au Comte Panîn.

(Sur le refus du prince Kaunitz d'accepter les conditions de paix de

la part de la Bussie.)

11 Juillet 1771.

. . . J'ajouterai encore une réflexion, c'est

que je crois qu'il serait à propos présentement

de songer à achever la convention secrète pour

les acquisitions en Pologne. La cour de Vienne

refusant sous le prétexte d'un désintéressement

total d'entrer là -dessus avec nous^), il devient

nécessaire de nous entendre sur le parti que nous aurons à prendre. Et comme je me flatte,

que par le consentement mutuel de nos deux

cours l'essentiel de l'aflaire est fait, et qu'il ne

s'agit plus que des formalités, j'ose prier Votre

p]xcellence, de vouloir bien aviser elle-même à

un expédient de faire avancer cette affaire.

*) La cour de Vienne avait à cette ëpoque (6 juillet 1771) conclu son Traité d'alliance avec les Turcs, et ne pouvait donc , en conséquence , adhérer aux propositions de leurs adversaires.

Du Roi de Prusse au Comte Solms,

21 Juillet 1771.

. . . Pour ne point embarrasser la Russie dans la portion qu'on me fait en Pologne, je renoncerai volontiers à la ville de Thorn, pourvu que j'obtienne celle d'Elbing, dont depuis longtemps ma maison possède le territoire. C'est une bagatelle, et il n'en coûtera qu'un coup de plume à la Russie. Je dois seulement ajouter à ceci un petit éclaircissement pour votre direction. Le Roi de Pologne tire des revenus de Marienbourg et de la Prusse polonaise *). Il faudrait penser à lui donner quelque Starosties à la pacification générale, pour l'indemniser de cette perte. Cette circonstance mérite d'être prévue et arrangée d'avance et vous ne manquerez pas d'en parler au Comte Panin.

*) Comme le Koi glisse adroitement sur Tacquisition d*Elbing, et dirige rapidement l'attention sur un autre sujet!

Le Roi veut inspirer de la crainte à Tlmpératrice, à cause de ses grandes prétentions, et, dans ce but, il termine ainsi une dépêche à Solms, en date du 5 Août 1771, dans laquelle il a parlé des difficultés que fait T Autriche: „Je „commence à me persuader, que les affaires se „brouilleront plus qu'on ne pense, et je crains „fort qu'elles n'allument le feu de la guerre „rannée prochaine."

Plusieurs dépêches, écrites sur ce ton, paissent voir que le Roi veut faire à la Russie un épouvantail d'une guerre possible avec T Autriche, afin que l'Impératrice rabatte de ses trop grandes prétentions, particulièrement au sujet de la Moldavie et de la Valachie. Tantôt il lui représente les armements de l'Autriche; tantôt des négociations secrètes avec la France, ou avec la Porte; tantôt un emprunt à Gênes et à Amsterdam; puis encore la création de 12 millions de florins de coupons, ajoutant qu'il ressortait mani festement de tout cela que l'Autriche nourrissait des intentions belliqueuses contre la Russie 2).

2) La cour de Vienne devait, à cause de son Traite conclu à cette ëpoque avec la Turquie (le 6 Juillet 1771), se donner l'apparence d'une grande activité belliqueuse, pour conserver sa considération auprès de la Porte.

Du Roi au Comte Solms,

10 Août 1771.

J'ai été bien aise d'avoir été informé de l'effet qu'a produit sur la cour de Pétersbourg le déni de la cour de Vienne de se charger de. la médiation auprès de la Porte. Je crains bien que la réponse, qu'on se propose d'y faire, ne fera pas changer sa façon de penser; je crains plutôt qu'en insistant avec trop de fermeté à vouloir arracher aux Turcs la Moldavie et la Valachie, on ne les conti-aigne à se lier plus étroitement avec la cour de Vienne*) et, s'ils lui rendent Belgrade, voilà une alliance offensive formée contre la Russie. Il me semble que ce n'est pas le cas où la Russie doive prolonger et multiplier les difficultés d'une guerre pour deux provinces, dont elle ne veut pas elle-même conserver la possession; et que pour éviter une guerre générale, que je prévois sûrement, il faudrait sacrifier quelque chose de ses conquêtes, et

*) Frëdëric ne savait pas encore à cette époque, que cette alliance plus étroite éiait déjà conclue.

se dédommager sur la Pologne des frais de cette guerre. Si, au contraire, elle persiste à vouloir démembrer de l'empire Turc des provinces limitrophes aux possessions de l'impératrice-Reine , je prévois qu'il en résultera une rupture entre la cour de Vienne et la Russie. — Vous pouvez en attendant assurer la cour où vous êtes, qu'en conséquence du désir de Sa Majesté l'Impératrice, j'avais fait passer les propositions de sa paix, qu'Elle offre aux Turcs, à mon Ministre à Constantinople pour en faire usage. J'avoue cependant, que je n'attends aucun fruit de cette démarche, parce -que je suis sûr que les cours de Vienne et de France y mettront de bonne heure des entraves, et empêcheront le succès de mes représentations. Au reste, je ne veux pas vous laisser ignorer, qu'on me mande de Vienne, que les grands succès des Russes contre les Tartares^) ont fait une très vive impression sur le ministère Autrichien, et qu'on en est si embarrassé, qu'on n'en parle pas

fort haut.

2) On veut dire la campagne du prince W. Dolgoruki en Crimée, en 1771, laquelle se termina par la conquête de cette presqu'île.

Du Roi au Comte Solms.

29 Août 1771.

U n'y a jusqu'ici encore rien de perdu pour notre convention secrète, j'attendrai patiemment l'arrivée du contre-projet, qui est d'ailleurs d'une trop grande importance pour ne pas y procéder avec toute l'attention imaginable dans les conjonctures présentes, qui exigent la plus mûre délibération. Il s'y agit des engagements qu'il faut soutenir et remplir dans la suite avec fidélité et exactitude, et il importe surtout infiniment, de pourvoir à tous les cas qui pourraient arriver. Cette précaution me paraît d'autant plus nécessaire depuis que j'ai appris que la cour de Vienne fait jouer à Versailles tous les ressorts imaginables pour l'entraîner dans ses idées et lui inspirer son goût pour la guerre. Je fais suivre cette affaire de bien près, pour en approfondir le secret. En attendant les différentes négociations pécuniaires, que la cour de Vienne a fait entamer depuis peu, indiquent assez que c'est effectivement son sérieux d'entreprendre quelque chose l'année prochaine.

— En attendant, je ne saurais que réitérer à la cour de Russie mes conseils et l'exhorter de nouveau très sérieusement de faire tous les efforts ima^ables de renforcer ses armées tant contre les Turcs que contre les Confédérés. Elle en aura sûrement besoin Tannée prochaine, pour faire face partout, et je suis plus que persuadé, qu'elle n'aura aucun lieu de regretter nî les frais, ni les peines qu'elle aura employés pour mettre ses forces sur un pied encore plus respectable.

Dépêche du 8 Septembre 1771.

Après que le Roi a parlé des préparatifs de guerre de la cour de Vienne et de son emprunt à Gênes et à Amsterdam, il continue ainsi:

„S'il en résulterait une guerre, elle pourrait bien être accompagnée d'un grand hasard, tant pour Moi que pour la Russie. Je ne vois qu'un seul moyen de l'éviter, et c'est la renonciation au démembrement de la Moldavie et de la Valachie de l'empire Ottoman. Vous vous rappelerez que j'ai toujours pensé que ce serait l'unique moyen de prévenir une nouvelle guerre et de parvenir peut-être à la qaix. — La Russie ne perdrait rien par cette renonciation , parce qu'elle a déjà déclaré, que ce n'est pas pour elle qu'elle prétend faire ce démembrement. Elle y gagnerait plutôt, parce qu'elle mettrait la cour de Vienne entièrement dans le tort."

Du Roi au Comte Solms.

10 Septembre 1771.

Votre dernière dépêche m'apprend la façon dont on pense à la cour où vous êtes, sur une matière aussi intéressante que Test l'appréhension d'une guerre générale en Europe. Je vous dirai qu'en gros, je me trouve à peu près de l'avis du Comte Panin sur le fond des choses, et nous ne différons que pour les moyens. Voici donc ma manière d'envisager les choses relativement à la Russie. Premièrement, si la cour d^ Autriche se déclare, il faut s'attendre qu'elle agira de concert avec les Turcs en Moldavie et en Valachie, pour en expulser le Comte Romanzow. Voilà déjà un grand hasard que d'avoir deux ennemis à combattre au lieu d'un , mais ce n'est pas tout. Aussitôt que la cour de Vienne aura fait une levée de boucliers, il faut s'attendre, qu'en Pologne il se formera une" confédération générale contre la Russie, qu'on élira un autre Roi,' et que peut-être les Polonais feront des

incursions en Russie, et obligeront à entretenir des corps séparés pour couvrir les propres frontières. On me dit à cela ^ que, au moyen d'une diversion de ma part, la Russie pourra facilement venir à bout du reste; mais, en ce cas, j'attire sur moi toutes les forces de la maison d'Autriche, le corps auxiliaire des Français, et tout ce que la cour de Vienne pourra amasser de troupes des petits Princes de l'Empire pour m'opposer. De sorte que je m'attirerais 200,000 hommes sur les bras. Comptez avec cela deux années de disette consécutives que nous avons eu, qui me mettent pour le moment présent hors d'état, quand même je le voudrais, de faire mouvoir dix mille hommes. Je demande après cela si, vu l'état des choses, il ne serait pas de la prudence et de la sagesse de tenter, avant que d'en venir à ces extrémités embarrassantes, les voies de la conciliation? Je regarde l'Empire Ottoman très humilié avec les pertes qu'on en veut détacher, quand même il garderait la Moldavie et la Valachie, et je croirais, qu'il serait dans les règles, pour mettre tout le tort du côté des adversaires , de les tâter pour savoir si, en se désistant de la Moldavie et de. la Valachie, ils voudraient souscrire au reste des conditions? Il n'y a encore rien de perdu à présent, l'hiver approche, et on s'éclairerait par

une démarche aussi modérée sur les véritables intentions de la cour de Vienne. Il est certain, que jusqu'à ce moment il n'y a aucun traité de signé ^) entre elle et la Porte, mais il est vraisemblable qu'il pourra se signer cet hiver. Si la cour de Vienne refuse dès lors d'entrer en accommodement, elle met tout le tort de son côté, et alors il faut faire la guerre, parcequ'on ne peut l'éviter. Si on se met à la place de la cour de Vienne, on sera obligé de convenir qu'elle a quelqu' intérêt de ne pas voir la Moldavie et la Valachie entre les mains d'un Despote dépendant de la Russie.

Mais, d'un autre côté, je ne saurais trouver l'intérêt qu'elle prend à la Crimée et aux autres conditions que la cour de Pétersbourg a stipulées. C'est ce qui me fait croire que le Prince Kaunitz a pris le ton dur de tout refuser, pour obtenir ce qui l'intéresse le plus, et je me persuade que, s'il perd toute espérance d'adoucir l'article de la Moldavie et de la Valachie, il se livrera alors sans plus rien ménager aux partis les plus violents. De là Talliance avec les Turcs, des traités avec les Confédérés en Pologne, et

*) Preuve, que Frëdëric n'avait pas encore connaissance du traite du 6 Juillet 1771 entre T Autriche et la Porte.

l'action de toutes les machines qu'on pourra mettre en oeuvre contre la Russie. Des objets aussi importans demandent de mûres réflexions, et je me persuade qu'on ne négligera pas de les faire là où vous vous trouvez. Jusqu'ici la Russie a joui de succès non interrompus. 11 y a peu d'exemples dans l'histoire d'une prospérité aussi soutenue, mais c'est cela même qui devrait faire faire des réflexions aux hasards auxquels on va s'exposer de nouveau, et qui me paraissent des plus grands, si on ne s'y prépare pas d'avance. Mon avis est, soit que la négociation que je propose réussisse ou manque, il faut que la Russie fasse un plus grand efibrt cette année que les précédentes, pour compléter entièrement l'armée du Comte Romantzow et du Prince Dolgorouky en Tartarie; et il faut doubler le nombre des troupes en Pologne, pour se mettre en état de résister à ce nouvel orage qui s'approche. Ce sont des mesures que la cour de Russie ne saurait se dispenser de prendre, sans se mettre au hasard de voir échouer tous ses projets.

Je crains fort que les propositions de paix de l'Impératrice de Russie, que j'ai fait passer à Constantinople, ne seront pas favorablement reçues. Le Pacha révolté du Caire ^) a été battu

2) Ali-bey d^Egypte.

à Damas, et la cour de Vienne intriguera si bien à Constantinople, qu'il ne faut pas se flatter d'en recevoir une réponse favorable. Je prévois que les Turcs insisteront à ce que toute négociation passe par les deux puissances, qu'ils ont choisi pour médiateurs.

Extrait d'une dépêche du Roi de Prusse.

25 Septembre 1771.

Comme je vois avec grand plaisir que la cour de Pétersbourg, en cultivant des idées pacifiques et modérées, songe en même temps sérieusement à la situation présente des affaires, et qu'elle prend des résolutions vigoureuses et convenables aux conjectures politiques où elle se trouve, je regarde, en qualité d'allié, de mon devoir de lui parler avec franchise sur les mesures qu'elle se propose à prendre. D'abord, je crois devoir lui conseiller de ne pas oublier de compléter à temps le corps du Comte Romanzow et celui qui se trouve en Crimée. ï]nsuite, pour employer avec succès les 50,000 hommes qui doivent se former en Pologne, il serait bon de commencer par désarmer les confédérés en Lithuanie, et de nettoyer entièrement ce pays des troupes que le Comte Oginski commence à rassembler*); ensuite de s'avancer sur

*) Ce qui fut fait par Souvorow, qui, le 11/22 Septembre à Stalowice, dispersa le corps d' Oginski.

la Vistiile et de prendre une position entre Sendorair et Cracovie, parceqiie de là cette armée menace la Hongrie, et retient nécessairement les Autrichiens de ne pas passer leurs frontières de Transylvanie, mais de se contenter à couvrir leur royaume de Hongrie. Quant à moi, c'est affaire de discussion si, au cas que les Autrichiens veulent attaquer les Russes, il ne vaudrait pas mieux que je fisse une puissante diversion en Moravie et sur le Danube, pendant que cette nouvelle armée Russe marchât droit sur les derrières de celle des Autrichiens, qui voudrait pénétrer en Valachie; et en y ajoutant encore une diversion en Bohême 2), la cour de Vienne serait obligée de recourir à la paix bien vite. Vous trouverez ci-joint une route qui indique le meilleur chemin pour entrer en Hongrie et pour y faire une diversion, au cas que les Autrichiens voulussent pénétrer en Valachie. C'est pour cette raison que je propose de former l'armée entre Sendomir et Cracovie, parceque c'est précisément sur ce chemin qui donnera le plus à penser aux Autrichiens que toute autre route qu'on pourrait prendre.

Les deux meilleurs chemins pour entrer en

^) C'est-à-dire par les troupes du Roi de Prusse, comme l'explique plus tard le Comte Solms.

Hongrie, sont: l'un de Cracovie à Cwitzim, (O^wiçcim), Bisîtz, (Bielitz) vers Rosemberg et Ne u sol, d'où l'on peut tourner vers le Theiss ouïe Danube. — L'autre va de Sandomir à Sandecz, Palotza, Poldalitz (Podolincz) à Leutschau ou de quel côté qu'on veut tourner.

Comme cette guerre me mettra dans une grande dépense, j'espère que pour m'en dédommager, et pour proportionner les dangers que j'ai à courir dans le pays de Clèves, on consentira d'ajouter à ma part en Pologne la ville de Dantzig, qui ne peut presque pas être séparée du pays auquel elle appartient,, sans qu'il en résulte les plus grands inconvénients. S'il ne fallait point se battre, j'aurais trouvé ma portion au delà de mes espérances, mais, comme je vois bien qu'il en faudra venir à un dénouement sérieux, je ne crois pas de demander trop. Si la Russie veut de son côté augmenter sa portion en Pologne, relativement à ce que je pourrais gagner par la ville de Dantzig, je le trouverais très juste, et je lui garantirai le tout sans difficulté.

Mes plus grands embarras me viennent à présent de la disette qui régne généralement en Allemagne, mais qui pourra bien obliger les Autrichiens aussi à attendre la moisson prochaine pour agir. Malgré cela, j'ai envoyé en

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