‹ Frédéric IIChapitre 4 sur 52 · Deuxième partie · texte numérisé non relu

Deuxième partie

Frédéric II ou la Solution.

Frédéric II, grand Prince, doué d'un esprit vaste, avait reçu en héritage de son père, un petit royaume morcelé, dont les diverses parties s'étendaient éparses ça et là, depuis l'autre rive du Rhin, jusqu'au Memel. C'était comme un manteau de Boi, composé de lambeaux ajustés l'un à l'autre. En conséquence, réunir ce qui était séparé, remplir les espaces vides, organiser les différentes parties et même les parcelles, pour en former un tout; le relier, l'arrondir; et à la place des lambeaux, voir sortir de ses mains un ample et beau manteau Royal, d'une seule et même étoffe, telle est la tâche que s'imposa Frédéric; tâche difficile, parce -qu'il n'avait que peu de moyens de l'accomplir. Mais son père lui avait laissé une armée belle et bien disciplinée, un trésor bîen rempli; et il avait reçu de Dieu un esprit juste et pénétrant, qui allait de suite au fond de toutes les choses qu'il saisissait. Ainsi, tête, argent], épée, que fallait -il

de plus au jeune Roi, avide de gloire, pour remplir bientôt le monde de son nom, et pour faire entrer son petit état, par la force de son esprit et celle de son bras, dans la pentarchie^) qui gouvernait alors l'Europe.

Deux acquisitions importantes occupèrent sa vie: la Silésie et la Prusse Occidentale. Pour la première il employa, lorsque Toccasion se présenta, la force et le courage de la jeunesse; mais cette conquête lui fut énergiquement contestée, et ce ne fiit qu'après vingt-trois ans de règne, dont la moitié se passa en luttes et en terribles combats, qu'il put enfin, avec joie et sécurité la nommer sienne. Il en fut autrement de la Prusse Occidentale. La vivacité de la jeunesse avait disparu; mais à sa place s'étaient substituées la sagesse de l'âge et Isi circonspection de l'expérience. Ce n'était plus la force, mais la ruse; non l'habileté militaire, mais la politique; c'était la connaissance des hommes et l'art de les conduire, qui devaient l'en rendre possesseur! Il voulait prouver au monde, que, comme il était le premier capitaine de son temps, il en était aussi le plus habile homme d'état; qu'il savait conquérir, non-seulement

*) Au lieu de la Prusse, c'était l'Espagne , qui tenait alors la cinquième place.

par la puissance des armes, mais aussi par les ressources inépuisables de son génie fécond. Il l'a prouvé; quoiqu'il n'ait pas laissé en cela un exemple à suivre. Il a montré la force, l'étendue, la puissance de son esprit, et non la grandeur de l'âme, qui se révèle par des traits tout autres que ceux qu'il manifestait ici: par le désintéressement et les qualités du coeur.

De bonne heure le jeune Roi, en considérant la carte d'Europe, portait un regard de déplaisir sur les vides inquiétans qui existaient entre la Prusse proprement dite, et ses autres Duchés et Margraviats; vides, qui divisaient la force de l'état, et le livi-aient inévitablement à tout agresseur venu de l'Orient ou du Sud. Il n'y avait pas loin de cette pensée à celle de mettre tout en oeuvre, pour arriver à la possession des pays intermédiaires; surtout quand on réfléchissait, que toutes ces contrées avaient formé jadis un état compact et puissant; et que ce ne fut que la sédition, l'intervention Polonaise, et la prépondérance des armes qui, en le déchirant, formèrent cette séparation. Ce que la révolte et la force des armes avaient fait perdre, pouvait être regagné par les mêmes moyens, si l'on en faisait un habile usage. Mais ce ne fut pas le jeune homme qui eut cette manière de voir: ce fut le vieillard. La vive jeunesse aime les

chemins droits, parce -qu'ils sont les plus courts, et cherche les occasions de montrer son courage et sa force; c'est pourquoi elle a aisément recours à des mesures violentes. Cest-ce que Frédéric, dans sa jeunesse, avait aussi conseillé à son père, après la mort d'Auguste le fort, Roi de Pologne,^) pour arriver à la possession de cette contrée. Argent, armée, occasion favorable, tout était réuni, et un allié se serait bien trouvé aussi. Mais, le père de Frédéric avait plus de sentiment du droit, avec moins de connaissance de l'art militaire et de la politique, que son fils ; il ne soupirait pas après

2) Du moins c'est ainsi que, d'après le rapport de Saint-Priest, Kaunitz le raconta en confidence au comte du Châtelet, ambassadeur de France à Vienne. (Etudes diplom'atiques, Y. I. P. 34.) — Raumer, à qui il fut permis de puiser dans les Archives françaises, avait communiqué ce récit avant Saint-Priest dans son: Europe à la fin de la guerre de sept ans, V. I. P. 169; — et Tavait en quelque sorte confirmé, par un rapport de l'ambassadeur Anglais à Berlin, Guy Dickens, du 18 septembre 1736, où celui-ci raconte, „que Frédéric deux ans auparavant (donc à l'époque des hostilités pour la couronne de Pologne, de 1733 à 1734) avait montré un grand désir de faire du bruit dans le monde, et aurait déclaré, que: „Si alors il avait occupé le trône, il aurait certainement pris part aux affaires de Pologne."

— Tôle bien d'autrui, pour lequel il aurait dû sacrifier sa plus chère propriété , ses soldatsgéants, à qui il devait le plus doux passe-temps de sa vie. Il les donna en héritage à son fils, pour en faire tel emploi' qu'il lui plairait, et de plus il lui laissa un trésor bien pourvu. Frédéric sut aussi en faire bon usage, et la Silésie flit à lui. Ce ne fut qu'après que cette province lui fut parfaitement assurée par la paix de Hubertsbourg, qu'il attacha son regard sur l'autre acquisition, plus importante. Quels furent les moyens par lesquels il y arriva (car il avait perdu le goût de la force ouverte par suite de ses tristes expériences); c'est ce que nous allons développer succintement.

Dans la 6"™*" année de la guerre de Silésie, lorsque ses forces commençaient à fléchir, la mort de l'Impératrice Elisabeth, son ennemie irréconciliable, le "^ ^^^^r-m2~ •> ^'^^^ ^^ sauver d'une ruine inévitable; car le successeur de cette princesse, Pierre III, pénétré d'un vif enthousiasme

pour lui, non -seulement avait conclu la paix, mais encore avait mis à sa disposition des forces Russes. Immédiatement à la suite du traité de paix, ils se lièrent encore plus étroitement, et conclurent un pacte offensif et défensif. En se voyant l'allié du puissant souverain du grand Empire du Nord, dont les armes lui avaient fait

de si terribles blessures, Frédéric pouvait espérer de mettre non - seulement une fin glorieuse aux hostilités encore subsistantes pour la Silésie, mais encore, après un court repos, de donner suite à certaines idées, ayant pour but d'arrondir et de compléter ses états. Quoique de la main droite il tint encore le glaive, et combattit vigoureusement, déjà il semait de la gauche, dans le traité conclu avec Pierre III, le 8 juin 1762, les premiers germes d'une moisson lointaine.

Cest de cette manière qu'agit la sagesse du politique prévoyant: jeter des germes, répandre des semences sur des terrains féconds; — attendre patiemment, et souvent des années, pour que ces germes lèvent et mûrissent Mais alors saisir le moment opportun, et d'une main rapide couper et rentrer la moisson. — C'est ainsi que procéda Frédéric. La semence qu'il jeta dans le traité, la voici:

La question était celle-ci: Comment devraiton faire, pour enlever à des voisins, vivant, il est vrai, dans l'anarchie chez eux, mais paisibles au dehors, de plus, gardés et protégés par la jalousie de toutes les autres puissances, une province si nécessaire à la réunion compacte des états de Frédéric? — Pour effectuer ce plan, les conditions suivantes étaient nécessaires.

V L'état voisin, qui possédait des forces naturelles beaucoup plus grandes, et qui était tombé, par suite d'une mauvaise constitution et de l'anarchie prédominante, devait être maintenu débile, c'est-à-dire dans les vices de cette constitution, et entretenu dans l'anarchie, pour qu'il ne reprît pas ses forces. Ainsi ici , il ne fallait pas appliquer le: „divide et imper a," mais, comme la division naissait de la constitution elle-même, il fallait le „co user va et imper a."

2® Comme ce pays voisin était déchiré par les factions, il fallait d'abord en gagner une à soi, et se mettre à la tête du parti, pour avoir accès dans les dissensions intestines; les nourrir ou les éteindre, selon l'avantage que l'un ou l'autre présentait, si l'on voulait, avec l'aide du parti, ou en profitiant de circonstances favorables, impossibles à prévoir, entrer en possession du bien désiré. Ainsi avant tout, „troubler l'eau, pour pouvoir plus tard y pêcher.

3^ Mais comme, excepté la Prusse, trois autres états puissans entouraient, et pour ainsi dire protégeaient cet état faible, on devait s'attendre à leurs objections. Ici, il fallait prendre le „divide et imper a" en considération. L'un de ces états (la Turquie) avait son centre de gravité loin de là, et n'était pas très redoutable. Des deux autres (la Russie et l'Autriche)

il fallait gagner le plus puissant, et faire, à la faveur d'une alliance avec lui, ce qu'on n'aurait pu effectuer seul.

Telle était l'esquisse du plan que Frédéric se proposait; et, par le traité conclu, le 8 juin 1762 avec l'Empereur Pierre, il en posa les bases.

L'un de ces puissans voisins était gagné; et tellement, qu'on pouvait entièrement disposer de lui. — On devait profiter de ce dévouement, pour obtenir les deux autres points, et jeter en terre la précieuse semence, qui devait lever plus tard! Et c'est -ce qu'on fit par ce traité. — Comme cet acte est resté inconnu, et que ni Wenk, ni Koch, ni Martens, ni Scholl ne le produisent, nous le présentons dans les pièces justificatives ^) en diminuant toutefois sa prolixité; car, îl fut originairement rédigé en allemand dans la vieille langue de l'année 1762.

Le traité en soi n'était pas ce qu'il y avait de plus important; il assurait seulement un secours réciproque de 20,000 hommes ou de 600,000 roubles; le principal était les articles additionnels. Il y en avait cinq: Deux séparés, et trois secrets. — Un des articles séparés précisait dans quel cas le secours stipulé

^) Voir document A..

ne pouvait être invoqué: par exemple, dans une guerre de la Russie contre la Perse, ou de la Prusse contre l'Angleterre; ou bien, que ce secours pourrait être prêté en argent, si la Prusse était attaquée par la France, et la Russie par les Turcs ou les Tartares. Quant aux quatre articles suivans,- Pierre en prescrivit deux, et Frédéric dicta les deux autres.

Pierre, quoique Empereur de Russie, était beaucoup plus occupé de ses intérêts et de ses démêlés en qualité de Duc de Holstein, que des soins de son grand Empire. Il voulait envahir le Danemark et lui arracher la part qui lui appartenait du Schleswig-Holstein ; et, en second lieu, faire avoir à son oncle, le Duc George- Louis de Holstein -Gottorp, le Duché de Courlande, que Biron devait lui céder. Sous ces deux points de vue, il demandait l'assistance de la Prusse.

Telles furent les conditions que Pierre y fit insérer. Frédéric, au contraire, mesurant de la pensée un lointain avenir, proposa celles-ci:

Premièrement: de maintenir la Pologne comme Royaume électif, et de ne pas souffrir que la constitution fût changée, et que la couronne devînt héréditaire. Et comme il désirait éloigner du trône électif la Dynastie Saxonne, qui lui était hostile, ou tout autre

Prince d'une puissance opposée, qui aurait pu le soutenir par la force des armes, il proposa qu'on s'accordât sur l'élection d'un Piast.

Deuxièmement: qu'on s'intéressât aux dissidens opprimés, et qu'on les aidât à recouvrer leurs droits et leurs libertés perdues. — Ceci devait lui gagner dans la République le parti dont il aurait besoin pour ses desseins ultérieurs.

Après la chute de la Suède et l'abjuration de l'Electeur de Saxe, la Prusse s'était mise à la tête de la confession evangélique d'Allemagne. Le père de Frédéric s'en était d'éclaré le Protecteur; et Frédéric, quoique se mettant au-dessus de toutes les doctrines positives, l'avait suivi dans cette voie par politique; et puisa dans cette considération un prétexte pour protéger les dissidens de Pologne. Pour atteindre plus sûrement son but, il employa même un descendant de famille dissidente polonaise, un Baron Goltz, à la conclusion de ce traité avec Pierre.

Ainsi Frédéric, bien qu'encore en guerre, et ayant de rudes combats à soutenir, avait heureusement posé les bases de sa politique fiiture, et il triomphait. — Cependant, heur et malheur! Quand nous pensons être tout près d'un objet désiré, presque sûrs de l'atteindre, que nous étendons déjà la main pour le saisir: tout

d'un coup le sort nous précipite dans de nouveaux abîmes, et nous lance bien loin du but, que nous croyions toucher. Frédéric fit cette triste expérience, et non pour la première fois. Le plan du traité était fait; il l'avait déjà signé: Fédéric Rex. — Mais la signature de Pierre manquait encore; — et elle devait manquer éternellement! — Pierre disparut du trône et de ce monde, — Catherine suivit, et conçut, d'après l'apparence, et comme son premier manifeste l'annonça à l'Europe, des intentions hostiles à la Prusse, dont le Roi y était représenté comme loppresseur de la Russie.*)

La tempête avait emporté au loin toutes les semences jetées en terre avec tant d'art!

Mais le brave cultivateur se résigne patiemment, et s'il le peut, il jette de nouvelles semences. Catherine se réconcilia avec le Roi; et comme par là un des membres principaux de l'alliance contre lui se séparait, la ligue tout entière croula, et chacun de ses ennemis fit sa paix

*) ,,G^aBa PocciH caMtiMT. qk s^oa^hmi. oi^aHa bt. coBcplueHHoe iiopaôomeme." („La gloire de la Russie avait ëte livrée pleinement à Toppression de ses ennemis.")

L'auteur de ce manifeste était Teplow, qui passait

pour avoir un style remarquable, mais qui nen a

pas fait preuve ici.

aussi bien qu'il le put. La dernière, Marie- Thérèse; différant toujours, pleine de dépit de voir, que sept années des plus grands efforts, des plus pénibles sacrifices fussent ainsi rendues inutiles, et laissassent l'adversaire détesté^ de sa monarchie en* possession d'une province, qu'il lui avait ravie. La paix fut conclue — le ressentiment resta.

Frédéric restait seul, saignant de mille blessures, dont les plus douloureuses lui avaient été faites par les Russes. Pour le moment, il n'y avait pas à penser à de vastes desseins; il fallait guérir ses plaies et prendre de nouvelles forces. Il en était de même de l'Autriche et de la France ; elles étaient aussi épuisées. Mais l'Autriche et la France étaient alliées; et, par ce moyen, aussi bien que par une grande puissance naturelle, très fortes. — Frédéric restait isolé et abandonné; — mais ferme et grand; intrépidement debout sur les ruines de son royaume. Le monde soupirait après le repos et la paix; l'un et l'autre étaient assurés aussi longtemps que devaient durer l'épuisement et les blessures: mais, après? La Prusse, faible, et n'étant maintenue que par la grande individualité de son Roi, avait de même besoin d'un allié. Partout, où l'on trouvait la France d'un côté, on pouvait être sûr de trouver du côté opposé l'Angleterre et de pouvoir compter sur

elle. Mais Frédéric, depuis la conduite odieuse de Bute, était mortellement brouillé avec l'Angleterre et la haïssait plus même que ses ennemis les plus directs.

Il ne restait donc à* Frédéric entre les grandes puissances, que la Russie, et il briguait sa faveur et son amitié. Aucune alliance ne lui parut plus désirable ; aucune n'assurait davantage son repos de tous côtés ; et il n'en lîtait aucune, qui put autant grandir sa considération et son crédit aux yeux des autres puissances.

Après que la Russie se fut 'séparée de ses anciens alliés, elle restait aussi seule, avec une jeune Souveraine sur le trône; qui, avec de grands desseins, était encore neuve à la puissance. Il lui était désirable et utile d'avoir un sûr et fidèle allié. Elle pouvait en avoir plusieurs; car, malgré le ressentiment produit par la retraite de la Russie, l'Autriche aurait volontiers tendu la main pour une nouvelle alliance.

L'Impératrice Catherine mande elle-même à ce sujet dans une instruction, qu'elle adressa à son ambassadeur à Berlin, le Comte Serge Rumaenzow (du 25 décembre 1785), ce qui suit:

„Peu après notre avènement, quand la Russie „se trouva déchirée au dedans et sans aucun „lien politique au dehors (car ce traité rapide- „ment projeté peu de temps avant avec le Roi

„de Prusse^) était plutôt un asservissement)^), les „deux cours de Vienne et de Berlin commen- „cèrent à briguer notre amitié. Mais leurs des- „seins et leurs désirs étaient en cela très dîfférens. „La cour de Vienne voulait que la Russie, qui „venait de mettre fin à une guerre très onéreuse, „s'imposât le fardeau de nouvelles hostilités, et, „sans faire le moindre changement, entrât dans „tous les anciens rapports de la défunte Impé- „ratrice, ce qui n'était alors nullement applicable „aux circonstances. La cour de Berlin au „contraira ne désirait que de voir la Russie, à „peine affranchie de son jong, rester en paix, ne „pas renouveler les anciens rapports avec l'Autriche „et par eux la guerre. — Ce ne fut que l'étendue „des prétentions de la cour de Vienne, qui nous „força de les rejeter; ce qui porta cette cour à „refiiser son appui au plan proposé par l'Impé- „ratrice défunte, concernant l'élection du Roi actuel „de Pologne. Le Roi de Prusse, au contraire, „offrit aussitôt son concours, et prit l'engagement „(par le traité de 1764)^^) d'agir de concert avec

^) Il est question de celui qui fut conclu le 8 Juin 1762 avec Pierre III.

^) Allusion à l'ascendant, qu'exerçait Frëdëric sur l'Empereur Pierre III, et par lequel il le dirigeait selon sa volontë.

«^) Conclu le HMar? X764:.

' a Avril

„la Russie; de seconder ses desseins; de pro- „téger le Roi de Pologne, choisi par la Russie, „et de ne permettre à personne de prendre part „aux dissensions de la Pologne."

Ainsi d'un côté, le ressentiment de Marie- Thérèse et l'opiniâtreté de Kaunitz heurtaient ; — de l'autre, la prévenance et la souplesse de Frédéric attiraient. C'est ainsi que se resserra le lien rompu par la mort de Pierre IIL Les deux Souverains avaient leurs vues secrètes et cachées l'un et l'autre: Catherine voulait exercer une influence prépondérante en Pologne; Frédéric voulait démembrer une partie de la Pologne; tous les deux avaient besoin d'un soutien mutuel, vis-à-vis des autres puissances jalouses; et aussi longtemps que ce besoin exista, l'alliance dura aussi ferme et forte, et le succès couronna tous leurs desseins.

Ainsi donc l'une des trois conditions principales se trouvait remplie; et comme Frédéric avait maintenant le âog onov arœ d'Archimède, c'est à dire son ferme point d'appui où il pouvait placer son levier, il sut aisément remplir aussi les deux autres. Il fit donc réinsérer dans le nouveau traité, qui n'était qu'un remaniement de celui qui fut conclu avec Pierre III, les deux points importans: 1^ du maintien de la constitution

de Pologne, comme royaume électif, et 2^ des Dissidens. Comme ces deux points répondaient parfaitement aux vues secrètes de l'Impératrice, elle n'y fit aucune objection, et les deux Souverains veillèrent en commun, mais avec des arrière-pensées bien différentes, à ce qu'ils fussent maintenus. ,

Jusqu'à présent, les historiens ont toujours mis en avant l'Impératrice Catherine, et Frédéric est représenté en toute occasion comme un accessoire, un très complaisant et très docile serviteur de Sa Majesté, qui, dans son innocence, n'aurait nullement soupçonné la dangereuse portée des articles ci-dessus mentionnés à l'égard de la Pologne. Par une pareille assertion, ils déprécient sans s'en douter ce Roi, d'une volonté déterminée, au coup d'oeil vaste et profond, qui s'élevait par son esprit et sa sagacité au dessus de tous les Princes de son temps. Toutes les fois qu'il s'agissait, ou de donner l'impulsion, ou de la recevoir, c'était lui qui la donnait, parcequ'il voyait plus loin que les autres, et qu'il était le plus habile à insinuer ses convictions; bien que par une politique astucieuse, et d'après le principe que nous allons développer, il leur laissât le côté brillant des choses. Pour démontrer que la vérité se trouvait précisément dans le point de vue opposé au leur, et que tous

les malheurs qui fondirent sur la Pologne, ont pris naissance dans la politique artificieuse de Frédéric, et dans ses plans tracés de longue main: nous donnerons plus tard des preuves convaincantes dans les documens. Ses partisans répliqueront peutrêtre : „Frédéric n'a jamais conçu de plans de longue main, mais il a toujours profité des circonstances; c'est ce qu'il a lui-même affirmé à l'Empereur Joseph à Neisse." — A cet égard, il y a deux choses à observer. On ne dit pas ses plus secrètes pensées à son adversaire; et d'ailleurs, le Roi ne disait rien non plus d'inexact. 11 n'avait pas l'habitude de faire de vastes plans pour des évènemens à venir avec de minutieux „pour" et „contre", comme c'était alors l'usage; mais il suivait dans sa politique de certaines directions, il avait ses intentions et ses vues bien clairement déterminées, vers lesquelles il s'avançait constamment et pour lesquelles il savait toujours profiter des chances du moment. Et une des pensées, qui était toujours présente à son esprit, c'était que „pour arrondir ses états, la Prusse Polonaise étiait absolu^qipnt nécessaire, et qu'il fallait l'acquérir, par quelque moyen que ce fût."

Un autre principe chez lui, comme, en général, chez les autres hommes d'état de ce temps, était: „de ne jamais faire par soi-même, ce qu'on

peut faire par d'autres. De ne jamais se mettre au premier plan ; au contraire, de se tenir prudemment au fond de la scène, et d'y exercer son action ; de mettre les autres en avant, de leur abandonner l'éclat et l'honneur des choses, pendant qu'on en recueillait soi-même le fruit Mais aussi, dans les évènemens contraires et fâcheux, de leur laisser tout le fardeau du blâme, pendant que se tenant au fond, dans l'ombre, on n'en était que légèrement atteint." — Nous voyons Frédéric suivre cette ligne de conduite dans tout le cours des affaires de Pologne, et diriger de sa cachette les fils, qui devaient conduire les choses au but qu'il s'était proposé; par là, il prouva en même temps la supériorité de son esprit: c'était bien moins une vaine gloire poiu- lui-même, qu'il lui importait d'obtenir, que de riches avantages pour sa patrie. Grand homme, s'il n'avait pas luimême fait tort à sa gloire, par tant de mesures artificieuses ou mesquines, par des chicanes, de petites machinations, et des opérations inexcusables; comme par exemple: par sa fabrication de fausse monnaie, ses actes d'oppression et les vexations qu'il fit subir aux contrées Polonaises limitrophes; le rapt audacieux d'hommes et de femmes; enfin par ses transgressions ignobles du traité de partage, et les interprétations subtiles, par lesquelles il les défendit, et qui feraient

plutôt honneur à un avocassier, qu'à un grand Roi couronné de gloire.

Les articles secrets du traité d'alliance du îî ^ïïi 1764 au sujet de la Pologne étaient ainsi conçus:

„1^ Comme il est dans l'intérêt des deux Monarques de Russie et de Prusse que la République Polonaise conserve son droit de libre élection d'un Roi, et qu'aucune famille ne s'empare du trône électif de ce pays, les deux susdites Majestés s'engagent à empêcher par tous les moyens qui seront en leur pouvoir, que la Pologne soit dépouillée de son droit d'élection et transformée en Royaume héréditaire; et ils se promettent de s'opposer de concert, et s'il le faut, par la force des armes, à tous les plans et desseins qui pourraient y tendre, aussitôt qu'on les aura découverts, afin de préserver la république du renversement de la constitution et de ses lois fondamentales.

„2^ Leurs Majestés de Russie et de Prusse, considérant avec regret les grandes persécutions exercées contre leurs co-relîgionnaires respectifs de Pologne et de Lithuanie sont convenus de protéger de leur mieux ceux, connus sous le nom de Dissidens, et même d'obtenir, par des représentations auprès du Roi et de la République

de Pologne, que ces mêmes Dissîdens rentrent dans les droits, privilèges, libertés et prérogatives qui leur ont appartenu depuis des siècles; ou, au moins, si on ne pouvait les obtenir sur le champ, d'empêcher jusqu'à des conjonctures plus favorables, que leur situation ne soit aggravée."^)

^) Martens (Recueil des Traités Vol. I, Page 89) qui a imprime' le traite in extenso, peut induire le public en erreur; car il ne connaît pas T article des dissidens, et il ne mentionne pas les deux autres articles secrets: 1" relativement à la Suède, pour le maintien de sa constitution, contre le parti Français; et 2** relativement au Schleswig, pour soutenir les prétentions contre le Danemark. — Voici, au reste, l'article, concernant les dissidens, textuellement: „8a Majesté Tlmpératrice de toutes les „E.ussies, et 8a Majesté le TUA de Prusse, voyant avec ,, beaucoup de chagrin la dure oppression, où se trouvent „le8 personnes attachées aux mêmes religions que Leurs >, Majestés, tant dans le Royaume de Pologne, que dans „le Grand-Duché de Lithuanie, sont convenues et s'enga- „gent à protéger de la manière la plus avantageuse les ^,susdites personnes, savoir: tous les habitans de la Po- „logne et de la Lithuanie, qui professent les religions „réformée, luthérienne et grecque, et qui y sont connus „sous le nom de Dissidens; et à faire tous leurs efforts „pour déterminer, par des réprésentations fortes et ami- „able8 le Roi et la République de Pologne à restituer à „ce8 personnes les droits, privilèges, libertés et prérogajyÛYBBf qu'elles y ont acquises et qui leur ont été accor-

Déjà Rhulière, qui était parfaitement instruit de tout ce qui concernait la Pologne, savait et fait remarquer, que ces deux articles que Frédéric avait fait glisser dans le traité avec Pierre, passèrent à son instigation dans le nouveau traité avec Catherine. Il dit à ce sujet: „ Allant au devant de tous les projets que pouvait méditer le parti ,que protégeait la Czarine en Pologne (celui des Czartoryski) , il (le Roi Frédéric)

fit insérer dans ce traité la condition expresse, „de ne point souffrir en Pologne les entreprises de ceux qui tenteraient d'y changer la forme du Gouvernement"®) — Et dans un autre passage, il dit:^) „0n eut bientôt pénétré, que la Czarine trouvait dans ce prince une

,,dées par le passé, tant dans les affaires ecclésiastiques „que civiles, mais lesquelles ensuite ont été pour la plu- „part restreintes ou injustement enlevées. Mais, s'il n'était ,,pas possible d'y parvenir tout de suite, les deux parties „ contractantes se contenteront d'effectuer qu*en attendant „de8 temps et des conjonctures plus favorables, les sus- „dites personnes soient au moins mises à Tabri des in- „ justices et de l'oppression où elles gémissent à présent." — On voit bien que cet article est la reproduction presque littérale de celui qui a trait à cette question dans le traité avec Pierre.

®) Histoire de l'anarchie de la Pologne. Paris 1819. Tome II, P. 160.

9) Tome II, P. 88.

opposition insurmontable aux complaisances, qu'elle voulait avoir pour les Czartoryski; et qu'il pris dèslors le système, au quel nous le verrons s'attacher dans tout le reste de cette histoire, de ne point consentir à laisser former de nouvelles constitutions en Pologne et de maintenir cette république dans sa déplorable anarchie."

A ces assertions directes de Rhulière, nous allons ajouter quelques nouvelles preuves tirées des archives. Et d'abord, quant à l'article du maintien de la constitution, lequel avait pour but de ne pas laisser les Polonais se relever de leur aifaiblissement et de leur anarchie, ce qui fut le sens caché des belles paroles : „ma,intien des libertés et des institutions polonaises", on y trouve le récit suivant:

Lorsqu'après la mort d'Auguste III, le Lieutenant-Général Gadomsky fut envoyé par le Primat à Frédéric pour lui notifier le décès du Roi: Frédéric adressa à St. Pétersbourg le rapport suivant sur son entretien avec ce personnage:

„Ayant trouvé dans le Général un honnête homme, il s'était entretenu longuement avec lui des affaires de sa patrie; il lui aurait dit: „Moi, et mon alliée, l'Impératrice de Russie, nous sommes convenus de diriger le choix sur un Piast; ce qui serait à la fois utile et glorieux

pour la nation." Pour le rassurer sur la crainte d'un démembrement du territoire/®) il aurait ajouté: „que, de concert avec l'Impératrice, il ne permettrait aucune modification dans la forme actuelle du Gouvernement de la République: que ce serait le seul moyen de maintenir la nation dans ses libertés et droits, que tout changement ne pourrait que menacer."

Comme le Roi sait tourner finement la question, et échapper à la demande d'une assurance précise, que l'intégrité des possessions de la République serait respectée!

Après la diète de convocation, en Mai 17 04, Mokranowski fut député en toute hâte à Berlin, par le vieu^ pai1i patriote ou de Branisky, pour gagner le Roi, en lui offrant la couronne de Pologne pour le Prince Henri. Le Roi la refiisa d'une manière nette et péremptoire. Il parut ne pas vouloir se mettre en désaccord avec la Russie, avec laquelle il venait à peine de conclure son traité. Quant aux autres propositions de Mokranowski, il les expédia immédiatement à Saint-Pétersbourg avec ses réponses. Telles étaient les propositions:

V d'être le garant des vieilles libertés de la République polonaise, de ses

*®) On le craignait donc déjà alors!

possessions aassi bien que des prérogatives des hauts dignitaires de l'état; — car la diète avait sagement cherché à mettre des bornes à l'abus des privilèges de ces derniers, par l'établissement d'une commission du trésor et d'une autre de la guerre. La réponse du Roi à cette communication fut ambigUe, et ne disait rien de positif. Elle était formulée en ces termes: „I1 voulait être garant des libertés, dans l'acception raisonnable du mot, mais avec des conditions, dont pourraient convenir aussi les mal-pensans."

2^ „A la dernière diète' de convocation, on aurait obtenu plusieurs points, qui tendaient à un renversemept complet du gouvernement, et qui^ s'ils étaient vraiment exécutés, feraient certainement du Roi de Pologne un despote. On demande donc l'assistance du Roi Frédéric, dans la prochaine diète d'élection, pour y remédier, et pour empêcher que les pacta - conventa ne soient rédigés sans la participation du parti patriote ou de Branisky." — Frédéric répondit: „Un fragment de la république ne saurait imposer des lois à la partie la plus nombreuse de la nation. Les intentions des puissances alliées ne sont pas d'attenter aux libertés du royaume, mais au contraire de les assurer; ce serait, en conséquence, une crainte mal fondée d'admettre, qu'on voudrait

rendre le Roi despotique." — Comme Frédéric devait rire au fond de son âme de ces in* quiétudes !

La réponse de la cour Russe fut beaucoup plus explicite à l'égard du premier point, et elle ne se montrait pas défavorable aux changemens faits par les Czartoryskis à la diète de convocation. Elle disait: „La diète de convocation est la base légitime, sur laquelle s'appuie le parti patriote. ^^) On ne devait donc rien faire de ce qui pourrait diminuer la force de ses constitutions (c'est à dire de ses décrets); que c'était précisément l'abus que le Grand-Général Branisky avait fait de ses pouvoirs, qui avait porté la diète à borner les pouvoirs des Grands-Généraux pour l'avenir par l'établissement d'une commission de guerre."

Quant au 2""® point, on répondit: „qu'il devait être régularisé en temps et lieu, afin de ne pas augmenter les troubles au moment de l'élaboration des „pacta conventa."

On v(ttt par ces réponses, que le Roi de Prusse ne voulait aucun cbangement; que le cabinet Russe au contraire, ne s'opposait pas à quelques modifications dans la constitution.

^ *) C'est à dire celui des Czartoryskis ; car les deux factions opposées pbét^idaieat au titre de Parti -patriote.

Rhulière dit de cette négociation : ^^ „Le Roi montra beaucoup de curiosité à l'égard de changemens faits dans la constitution, s'en fit donner par écrit les points lès plus importans, y fit des annotations de sa propre main et dit: „Qu'il chargerait son ministre à Varsovie de veiller sur le rétablissement de la liberté: son traité avec l'Impératrice de Russie n'ayant pas d'autre but/'

Ce qui suit, révèle mieux encore la conduite artificieuse et équivoque du Roi dans ces affaires. Les Ministres de Prusse, Benoît à Varsovie et Rexin à Constantinople, se permettaient sourdement des intrigues et cherchaient à susciter du soupçon contre les intentions de la Russie, Comme Rexin avait poussé les choses un peu trop loin, il arriva dans l'été de 1 765 une plainte formelle du cabinet Russe au Roi contre lui.

Tels étaient les points les plus importans de cette accusation:

1^ Rexin aurait fait à la Porte de très perfides insinuations contre la cour de Russie: comme , par exemple , qu'elle aurait anéanti les anciennes constitutions de la Pologne et tellement modifié les autres, que les libertés de la république seraient menacées. — (Ce fut donc

12) Khulière. Vol. II, E 233;

Rexin, qui accusait la Russie directement, comme favorisant les réformes en Pologne, pour preuve, combien elles étaient vues avec déplaisir par son Roi.)

2^ Il aurait assuré à la Porte: „Que le Roi, son maître, lié d'étroite amitié avec la Russie, jouissait d'un crédit sans bornes à cette cour; si donc la Porte se prêtait à ses désirs, il la garantirait contre la Russie; car les intentions du cabinet Russe contre la Porte étaient perlides et pourraient se manifester à son grand désavantage, si la Porte n'intéressait pas le Roi en sa faveur."

3^ Il aurait insinué „que la Russie avait positivement eu l'intention d'abolir le liberum veto en Pologne et y aurait réussi, si le Roi son maître ne l'eût pas empêché en temps opportun. Cependant plusieurs anciennes constitutions de la république auraient été annulées, et si le Roi ne s'était pas opposé à l'abolition du liberum veto, le nouveau Roi de Pologne se serait bientôt fait Souverain despotique au détriment de la Porte."

Il est à remarquer, que toutes cesins inuations de Rexin eurent lieu à l'époque où les changements importans introduits par les Czartoryskis à la diète de convocation de 17C4, étaient encore pleinement en vigueur; puisqu'ils ne pouvaient

être abolis qu'à une diète ordinaire, qui ne se réunit qu'en 1766.

De plus, par suite de démêlés au sujet des douanes Polonaises et des mesures arbitraires prises par le Roi de Prusse, un léger refroidissement était survenu entre Berlin et Saint Pétersbourg, où Ton avait pris le parti de la Pologne. Mais les insinuations, formulées ici par les ministres résidents Prussiens, trahissaient les sentimens du ' cabinet de Berlin, ou pour mieux dire du Roi, et prouvaient combien les nouvelles- modifications introduites en Pologne par les Czartoryskis, que la Russie favorisait, chagrinaient Frédéric.

Enfin Rexin avait assuré: „que le Roi son maître, était très attentif à toutes les circonstances, mais que l'intérêt de la Porte exigeait d'elle la même attention. Ce qu'il y aurait de mieux à faire serait un traité de la Porte avec la Prusse, pour mettre un terme à tous ces embarras."

La plainte de la cour de Russie, dont nous avons parlé plus haut, fut envoyé à Rexin pour qu'il se justifiât. — Il nia tout; c'était dans l'ordre; assura, „n'avoir dit que du bien de la Russie et de ses intentions, et, s'il avait fait quelques insinuations, ce ne pouvait avoir été qu'à l'époque de la dernière guerre !" — Le Roi,

qui envoya à Pétersboiirg la réponse de son ministre, manda en même temps par son ambassadeur Solms, à fin de détourner tout soupçon :

„Qu'il avait déjà plus d'une fois voulu faire rendre compte à Rexin de son manque d'économie, et qu'il ne s'expliquait pas autrement ses insinuations contre la Russie, sinon que, peut-être par pénurie, il se serait laissé corrompre par quelque puissance. — Qu'il allait aussitôt le rappeler." Septembre 1765.

Cette réponse qui ressemble à une raillerie, révèle en mênle temps l'embarras, dans lequel la découverte de ces menées avait jeté le Roi. Comme si son envoyé aurait pu si décidément s'avancer, sans instruction! — Et le trait du manque d'économie et de la pénurie est caractéristique, si l'on se souvient combien mesquinement le Roi payait ses Diplomates.

C'est dans le fameux entretien avec Saldern, dont le Roi fait mention dans ses Mémoires (de 1763 à 1775), qu'il exprima le plus clairement et le plus positivement son opinion sur la Pologne. — Saldern fut envoyé par la Russie, en passant par Varsovie, où il avait une mission pacifique et conciliante, à Berlin, Copenhague et d'autres cours, pour organiser la grande-

Ligue du Nord, à la tête de laquelle Catherine voulait se placer, pour faire contre -poids à la Ligue du Sud, des coiu-s Bourboniennes avec TAutriche. Frédéric indique lui-même les causes par lesquelles il s'y montrait opposé et dont la principale était: „qu'il ne voulait pas partager son influence à Pétersbourg avec d'autres alliés." C'est à cette occasion qu'il dit: „S a Idern aurait voulu tracer autour de moi le cercle de Popilius, mais je l'ai expédié avec cette réponse: Je veux bien être l'ami de la Russie, mais jamais son esclave."

Nous avons sous les yeux le rapport de Saldern, et nous n'y trouvons pas une trace de cette déclaration, qui peut avoir été dans la pensée de Frédéric, mais qu'il n'a pas exprimée vis-àvis de Saldern. Au contraire, on y voit que les deux entretiens, que Saldern eut avec le Roi, se passèrent très amicalement, que le Roi le congédia de la manière la plus affectueuse, et l'embrassa. — Le récit, que fait le Roi de cette négociation, a pris sa tournure acerbe apparemment plus tard, lorsque Saldern, qui s'était toujours opposé aux plans du cabinet Prussien en Pologne, fut tombé en disgrâce, et que les relations du Roi avec la cour de Russie commencèrent à se relâcher. Comme le rapport de .Saldern est très détaillé, nous n'en extrayons que

ce qui a trait à la Pologne et aux opinions du Roi à cet égard.

Nous laissons à présent Saldern parler luimême. L'audience eut lieu le 9/20 Mai 1766 à Charlottenbourg.

Après avoir décrit la réception du Roi, dans un petit cabinet où l'on pouvait à peine faire six pas, et où le Roi, après les premiers complimens et se promenant avec lui en long et en large, lui dit: Allons maintenant, mettons-nous à notre aise, nous allons philosopher et politiquer; — il ajoute: „Le Roi amena l'entretien sur la Pologne, et son avis était: „I1 faut laisser ce pays dans la situation où il se trouve et ne permettre d'y faire aucun changement. On doit penser à l'avenir, et quoiqu'on n'ait rien à craindre du Roi actuel, les puissances voisines doivent se poser en principe: de ne permettre aucun changement dans la forme de la république; car ce ne pourrait que leur être nuisible dans l'avenir." Je voulais répondre, mais le Roi ajouta aussitôt: „A propos. Monsieur, pense-t-on encore chez vous à permettre aux Polonais d'abolir leur „liberum veto?" — Saldern répliqua, „que si on avait fait des ouvertures dans ce sens, ce n'avait été que pour prouver au Roi la plus grande confiance, et pour ne rien

lui cacher à l'égard des voeux et des propositions des Polonais; uniquement dans l'intention de connaître ses pensées et ses opinions à ce sujet."

Le Roi: „Si c'est ainsi, c'est une autre affaire;" — et alors il s'étendit longuement sur la situation de l'Europe, et le sens de son discours se réduisait à ceci : „Que la Russie et la Prusse n'avaient besoin d'aucune autre alliance, que de celle qu'ils avaient faite réciproquement, et qu'au moins lui, n'en désirait pas d'autre que celle de la Russie."

Dans un deuxième entretien, qu'il eut avec Saldern, le 13/24 Mai, il déclara de nouveau à l'égard de la Pologne: „Je me prêterai à tout ce que l'Impératrice voudra faire en Pologne, seulement je la prie instamment d'une chose: „qu'on ne fasse absolument aucun changement dans la constitution, et dans le gouvernement, cela ne ferait que nuire."

Saldern observe: „Que l'Impératrice ne pensait à aucun changement essentiel dans * la constitution, mais il priait le Roi de considérer , que la Russie devrait nécessairement coopérer, pour que la Pologne, au besoin, remplît le vide que formait vis-à-vis de la Turquie, la séparation du cabinet Russe de l'Autriche et son alliance avec la Prusse."

Le Roi: „Mais comment voulez -vous le faire?"

Saldern: „Je ne connais pas le quomodo, mais l'idée m'en paraît si naturelle, que je ne puis croire qu'elle puisse inspirer des inquiétudes à Votre Majesté. D'après mon opinion il faudrait raffermir les Dissidens et donner au Roi quelque force, afin qu'il pût mettre sur un bon pied le peu de troupes que la Pologne possède, pour en pouvoir plus tard tirer du secours au besoin."

Le Roi: „Ces deux choses seront difficiles à exécuter?"

Saldern: „Au contraire, d'après mes lumières puisées en Pologne même, je ne regarde pas la chose comme difficile. En général je pense, qu'on pourrait faire encore beaucoup d'autres bonnes choses dans ce pays."

Le Roi: „Je le sais bien, mais il faut le laisser dans sa léthargie."

Saldern: . „tia léthargie. Sire, n'est bonne que dans le cas où l'on verrait, que le réveil pourrait être nuisible aux voisins. Mais il est des cas où un état devient tout à fait inutile, si on ne lui accorde pas une certaine réparation de ses forces, pour qu'il devienne un allié utile. La Russie et la Prusse peuvent en ce moment écraser la Pologne, si elle voulait faire un mauvais

usage de ses forces réveillées.. En Pologne, le Roi et le Ministère sont tout à fait paralysés et ne peuvent rien faire sans la Diète. Pour remédier à cet inconvénient, je crois qu'il serait avantageux aussi bien à la Pologne qu'à ses voisins, d'établir un Conseil permanent qui siégerait dans l'intervalle de deux diètes."

Le Roi: „Ceci paraît tout à fait raisonnable, mais- il faudrait bien peser les choses et y réfléchir avant de le permettre."

La conversation roula ensuite sur d'autres sujets.

Les réflexions du Roi Frédéric ne paraissent pas avoir été favorables à la chose, car il écarta cette idée. Ce fut autre chose en Pologne. L'idée d'un Conseil permanent était à cette époque une pensée favorite du Roi Stanislas et des Czartoryskis, pour établir, au milieu de la confusion générale, un gouvernement ferme, uni et conséquent. On fit à cet égard quelques démarches assez heureuses, et on parut avoir gagné du terrain auprès de l'ambassadeur Russe. Quand la nouvelle en parvint à Frédéric, il en fut épouvanté et dépêcha aussitôt la note fulminante qui suit à Pétersbourg, voulant, selon sa maxime, de ne pas se mettre en avant, mais autant

que possible d'agir par les autres, irriter -^la Russie et la lancer contre la Pologne et ses innovations. Nous reproduisons cette note, quoique longue, in extenso, et dans la langue originale, parce que toutes les dispositions, toute la politique du Roi à l'égard de la Pologne, s'y trouve contenue; et pour prouver en même temps: que la cause première de tout ce qui arriva à la Pologne de vexatoire ou de déplorable, n'eut lieu que par son instigation; et qu'il sut adroitement, tantôt par la persuasion et la flatterie, tantôt en aiguillonnant les passions, ou en excitant l'intérêt propre, amener la Russie à ses intentions et à ses désirs secrets.

Note

présentée 'par le Conite Sohns, Envoyé du Roi de Pnisse a Pétersbourg, en Noveiribre 1767.

„I1 y a déjà quelque temps, qu'on a parlé à Varsovie d'un projet que le Roi de Pologne avait formé, pour augmenter son pouvoir par l'établissement d'un Conseil permanent, et que ce projet, ayant été représenté à M"^ le Prince Repnin d'une manière avantageuse mais différente de ce qu'il est en effet, cet ambassadeur y avait consenti à un certain point, pour engager par là la cour de Pologne à faciliter de son côté l'affaire des Dissidens. Ces bruits, fondés d'abord sur des conjectures, paraissent tourner en certitude, et autorisent l'opinion, que c'est à la crainte de la nation polonaise de voir réussir ce projet, qu'on doit attribuer la fermentation^^) qui s'est manifestée dès les premières

^ ^) Cette fermentation était produite par des motifs tout diffërens, et particulièrement par T arrestation des quatre Sénateurs et Députés de la diète; mais elle est adroitement appliquée ici.

séances de la diète, qui vient de s'ouvrir, et la difficulté que M' l'Ambassadeur de Russie a trouvée pour faire passer la Députation, qu'il voudrait nommer pour faire terminer l'affaire des Dissidens, et à laquelle la Nation ne s'est opposée avec tant de vivacité, que par la seule crainte, que cette Députation, munie du pouvoir illimité, et autorisée en même temps à régler les affaires relatives au gouvernement, ne conduise au Conseil permanent, dont elle entrevoit toutes les suites, et qui serait en effet la chose la plus fatale pour la liberté polonaise; car, si le Conseil permanent venait à s'établir avec le pouvoir de régler toutes les affaires du gouvernement, et que la Nation, assemblée en Diète, n'eût autre chose à faire, que de donner son consentement aux décisions de ce Conseil, le Roi de Pologne, à qui il ne serait pas difficile de gagner les membres qui le composent, pourra faire passer successivement et à son gré l'augmentation des troupes, celle des revenus de la couronne, et, en général, tous lès arrangemens qui peuvent mener à la Souveraineté.

Ce ne sont point des imputations vagues que d'attribuer ce dessein au Roi de Pologne d'aujourd'hui. Toute sa conduite depuis qu'il a été élevé sur le trône, est systématique à cet

égard et prouve ses intentions. On ne peut oublier encore les négociations formelles, qu'il a fait entamer à la cour de Sa Majesté l'Impératrice par son Ministre Rzewouski, pour oser rechercher l'approbation de Sa Majesté Impériale même pour le renversement des lois fondamentales de la Républiques^) par la cassation de la pluralité^^) aux Diètes, et comment sous l'apparence d'une entière résignation aux volontés de cette Cour impériale, il a su si bien manier par les intrigues de ses amis et de ses parens, qu'il a obtenu plus de revenus et plus de troupes à sa seule disposition, qu'aucun des Rois ses prédécesseurs n'ont eu avant lui; qu'il a su conserver pendant des années entières une Confédération, qui a fait plier la Nation à sa volonté; qu'il a obtenu par l'établissement de deux Commissions, s^^) la disposition de l'armée entière et celle des revenus de l'état, aussi bien que de la fortune des particuliers; et comment enfin, contre les propres intérêts des cours intéressées à la conservation de l'ancienne forme du gouvernement de Pologne, s^*")

1*) Allusion aux reformes des Czartoryskis. ^^) Apparemment on a voulu dire: l'unanimité. is*') Celle de la guerre et celle du trësor. 1^^) C'est à dire de Tanarchie.

il a trouvé moyen de faire insérer dans le décret de la dernière Diète ^^) cette clause double, qui confirme tacitement tout ce qu'on croyait avoir aboli. Si ces preuves de l'intention de ce Prince ne suffisaient déjà, son propre aveu, donné dans les deux discours qu'il a tenus le 12 Octobre, à l'ouverture des délibérations de la présente Diète, pourraient achever la conviction. Il ne s'y reconnaît pas obligé de gouverner la Nation selon la forme de son gouvernement, il dit simplement, que sa maxime est de la rendre policée, heureuse, et considérée. Il se plaint de ce qu'une Nation, qu'il avoue lui-même être libre, a fait ce qui lui a plu, et ce qu'elle a voulu, et il déclare, que ce sont des choses que personne ne ,peut oublier. ^^) Il demande à être informé du contenu du créditif des Envoyés de la Confédération^^''), qui se trouvent présentement à Moscou, et de savoir les démarches, qu'ils y ont faites auprès de S. M. l'Impératrice de Russie pour la garantie de l'affaire des Dissidens et de la forme du gouvernement. Comme si c'était à un

i«) De l'an 1766.

*'') On fait allusion ici à la Confëdëration de Radom, établie contre Stanislas.

*^^) De Kadom. C'était un désir bien naturel de la part du Eoi, d'apprendre ce que la Confédération produisait contre lui à la cour de Bussie.

Roi de Pologne de juger du degré de la liberté de sa nation, comme si c'était à ce Roi d'aujourd'hui et dans les circonstances présentes de demander à connaître l'étendue des liaisons, dans lesquelles l'Impératrice de Russie a bien voulu entrer avec une partie de la Nation, qui s'est mise sous sa puissante protection. Ce sont là des sentiments, ce sont les démarches d'un Prince, qui ne se croit pas obligé de régner suivant des règles prescrites, mais qui prend sa volonté seule pour la loi.

L'affaire paraissant donc devenir très sérieuse et affectant les intérêts de la Prusse autant que ceux de la Russie, l'opinion de S. M. le Roi de Prusse est de redoubler en cette occasion de vigilance et d'activité, pour contrecarrer les vues . du Roi de Pologne. Sa Majesté a la satisfaction de sentir elle-même l'empressement, avec lequel elle a donné les mains à tout ce que S. M. l'Impératrice de Russie a exigé de lui dans l'affaire des Dissidents, et il est prêt à concourir encore, pour la terminer à sa satisfaction; mais il se flatte aussi, que cette Princesse voudra s'unir avec lui pour s'opposer à temps aux projets d'agrandissement, que le Roi de Pologne paraît avoir formé de nou- . veau dans le moment présent, et dans lesquels il pourra aisément réussir, vu la supériorité des

voix, qu'il aura dans la Députation, établie actuellement pour régler les affaires de l'état, et l'étendue des pleins-pouvoirs qu'elle a de décider définitivement.

Comme l'intérêt constant de la Russie et de la Prusse demande de ne point voir sur le trône de Pologne un Prince Souverain, cet intérêt devient d'autant plus fort et pressant à l'égard du Roi de Pologne d'aujourd'hui. Les marques d'un oubli de reconnaissance qu'il a données aux puissances, qui ont été la cause de son élévation, son manque des engagements, qu'il avait pris en particulier vis-à-vis la Russie relativement au rétablissement des Dissidents ; les fréquents exemples qu'il a fourni de l'abus de la confiance, que les Cours lui ont témoignée; le ressentiment qu'il doit conserver contre elles, d'avoir mis obstacle à ses desseins, lorsqu'on les a reconnus; son penchant enfin et ses liaisons secrètes avec les cours de Vienne et de Versailles, sont des motifs puissants pour . se persuader, que loin d'employer son pouvoir pour le système adopté par la Russie et la Prusse, il ne fera que se lier aux puissances leurs rivales, pour les contrecarrer dans toutes les occasions.

Il y a une autre considération très importante encore à faire, c'est celle qu'un changement aussi essentiel dans la forme du

Gouvernement de Pologne, comme le serait la réussite de toutes les nouveautés proposées par le Roi de Pologne, ne ferait que donner le plus grand ombrage à la Porte, ^^) justifierait à ses yeux les insinuations des ministres des cours de Vienne et de Versailles sur les prétendus desseins de la Russie, et la porteraient peut-être à des démarches extrêmes, pour prévenir le danger, dont elle se croit menacée. La Porte ne s'est tranquillisée que sur l'assurance, qu'il ne serait question que de la seule affaire des Dissidents, mais elle ne manquera pas de* se réveiller, si elle voyait des entreprises tendantes à altérer la constitution, et ne souffrirait certainement pas, que le pouvoir arbitraire s'introduise en Pologne.

Ces raisons sont d'une évidence si manifeste, qu'elles n'ont pu échapper à la pénétration supérieure de S. M. l'Impératrice de Russie et de son ministère éclairé, et S. M. le Roi de Prusse est parfaitement assuré, que sur le fond de Taffaire lem-s sentiments se rencontrent, et que la

1^) La cour de Kussie paraissait alors faire trop d'état de la puissance des Turcs ; et elle évitait soigneusement de la heurter. Le Roi tire habilement parti de cette crainte, pour Texciter d'autant plus activement contre le Roi de Pologne.

cour de Russie est aussi éloignée que lui, de conniver à Taugmentation du pouvoir du Roi de Pologne. Il est donc persuadé, que M'' le Prince Repnin n'a point usé jusqu'à présent de toute son autorité, pour s'opposer ouvertement aux vues du Roi de Pologne, que dans la seule intention de parvenir d'autant plutôt par là à réussir dans l'affaire des Dissidents et dans l'espérance, qu'en ménageant les deux parties, . de pouvoir ensuite limiter le Conseil permanent aussi bien que les Commissions, de manière de n'avoir point de suites à redouter. Mais outre que par la conduite passée du Roi de Pologne il paraît encore bien douteux, que ce Prince soit sincèrement intentionné de soutenir l'affaire des Dissi- . dents, et qu'il est plutôt croyable, qu'il ne fait semblant de l'épauler dans le moment présent que pour se faire dans la suite un mérite auprès de la nation, en l'abandonnant et en rejetant tout l'odieux des démarches qui se sont faites en conséquence, sur les Confédérés ^^) et sur la Russie, qui les protège. Il est également à craindre que ce Prince ne sache profiter tellement de l'indulgence qu'on a pour lui dans cette circonstance, pour lier si bien ses mesures, qu'il sera plus difficile alors qu'il ne le serait présen-

^^) c'est-à-dire de Eadom.

temeiit, de s'opposer à la réussite de ses desseins, et qu'il ne parvienne à intimider le parti patriotique et l'oblige de cesser à lui être contraire par l'illusion, qu'il lui fera naître d'une intelligence parfaite entre lui et la cour de Russie.

„I1 est donc de la dernière importance d'arrêter le mal avant qu'il ne gagne davantage. Toutes les modifications, telles qu'elles puissent être, qui seraient accordées au Roi de Pologne, moyennant lesquelles il gouvernerait son royaume sur des principes différents de l'ancienne constitution de la république, ne rassureraient pas le Roi de Prusse contre l'idée, qu'il ait le chemin ouvert au pouvoir absolu. En conséquence de ce qui a été dit, il espère et il se flatte, que S. M. l'Impératrice de Russie, qui connaît si parfaitement ses propres intérêts et ceux de ses amis et alliés, voudra bien donner le plus tôt possible les ordres les plus précis à son ambassadeur à Varsovie, pour que de concert avec son ministre là -bas, il ait à s'opposer à toute nouveauté dans la forme du gouvernement et nommément à l'établissement d'un Conseil permanent, à la conservation des Commissions de guerre et de trésorerie, au pouvoir du Roi et à la concession illimitée

du Prince, de pouvoir distribuer les charges selon sa seule volonté."

Le Conseil permanent fut donc écarté, et ne put être établi qu'après le premier partage, lorsque Frédéric ayant atteint son but, n'était plus aussi sévère. Quant aux Commissions de la guerre et du trésor, une des réformes lés plus importantes des Czartoryskis, introduite en 1764, pour restreindre la puissance indépendante et illimitée des ministres, Frédéric voulut aussi les faire abolir, afin d'écarter tout obstacle à la confusion et à l'anarchie, et c'est par cette même raison, qu'il chercha à limiter encore davantage la faible puissance du Roi.

Nous croyons avoir suffisamment démontré, de qui procédèrent les mesures si nuisibles à la Pologne, qui l'arrêtèrent dans son développement. Il nous reste maintenant à considérer le deuxième article: celui des Dissidens. Mais cette aifaire, nous dira-t-on peut-être, fut bien ouvertement et principalement conduite et enfin accomplie par la Russie, ce qui entraîna la guerre de la confédération de Bar et tous les troubles et la confusion qui l'accompagnèrent. Certainement ce fut la Russie, qui conduisit la chose avec grande vigueur, comme tout ce qu'elle entreprenait, mais

elle fiit entraînée à s'y mêler par Frédéric, qui, lorsqu'il vit l'Impératrice suffisamment engagée dans les troubles, et tellement enlacée *dans les difficultés qui en résultaient, qu'elle ne pouvait rétrograder, se retira peu à peu et se frotta les mains avec satisfaction ; car, d'un côté, selon son désir, les troubles avaient mis le pays en flammes et de l'autre, les Russes avaient beaucoup de peine à arrêter l'embrasement; pendant que lui se tenait librement et sûrement au fond de la scène, prêt à saisir, au premier moment favorable le butin, qui ne pouvait plus lui échapper. Cependant, par son impatience natiu'elle il se fourvoya dans quelques tentatives précipitées, avant que les choses fussent assez mûres. Nous allons prouver par des actes ce que nous avançons ici. Immédiatement après la conclusion du traité d'alliance du 11 Avril 1764 avec l'Impératrice, dans lequel le Roi avait fait reporter l'article secret des Dissidens, inséré dans le traité conclu avec Pierre ni , il sollicita pour ceux - ci , par son ambassadeur Solms, la protection et l'appui de l'Impératrice Catherine, alors à peine sur le trône, et n'étant occupée que de s'y affermir, et d'établir ses rapports politiques avec les puissances étrangères. Jusqu'ici, elle n'avait porté son attention sur la Pologne, qu'autant qu'il s'agissait de placer sur le trône un Piast, et en même

temps un partisan de la Russie. L'affaire des dissidens, qui alors n'était pas encore entamée, lui était à peine connue, et l'occupait- peu, lorsque Frédéric entreprit ' de la lui faire prendre à coeur. A cette fin, son ambassadeur dut présenter à Pétersbourg, en Avril 1764, la note suivante :

„Les Dissidens de Pologne sollicitent sans „cesse le Roi de Prusse, et avec les plus vives „instances, de s'intéresser en leur faveur. Sa „ Majesté, touchée véritablement de leur état, et „engagée par la paix d'Olive , aussi bien que „par son dernier traité ^^) avec Sa Majesté Tlm- „pératrice de Russie, de ne pas regarder l'op- „pression de ces infortunés avec une entière „indifférence, se sent très portée de faire quelque „démarche en leur faveur. Mais comme il ne „voudrait rien faire en cela que de concert avec „la cour de Russie , il serait ^ fort aise de con- „naître les sentimens de Sa Majesté Impériale, „sur les moyens qu'elle voudrait prendre, pour „protéger la cause des Dissidens. En consé- „quence des ouvertures qu'on voudrait lui faire „à ce sujet, il donnera ses instructions à son „ambassadeur en Pologne le Prince de Karolath."

2^) C'était lui, qui avait fait insérer leur affaire dans le traité, et maintenant, il en appelle au traité.

Par ce moyen, les voies étaient préparées et l'attention de Tlmpératrice dirigée sur cette affaire. Aussitôt après, et immédiatement avant la réunion de la diète dé convocation, le Comte Solms présenta un second mémoire en faveur desDissidens, où leurs demandes et prières étaient désignées plus clairement, puisque l'Impératrice à la présentation de la première requête avait seulement promis d'une manière générale, qu'elle recommanderait cette affaire au Roi de Pologne. On voit, que l'Impératrice ne fut pas encore aussi échauffée pour eux, qu'on le désirait. Le deuxième mémoire était conçu en ces termes:

„Les Dissidens de Pologne sollicitent la pro- „tection de Sa Majesté l'Impératrice de Russie, „pour recouvrer tous les droits, privilèges et „prérogatives, dont ils ont joui autrefois, d'après „les constitutions fondamentales de la république, „et qui leur ont été injustement enlevés par les „deux derniers gouvernemens ; afin qu'à l'avenir „ils puissent se trouver de niveau avec les autres „Polonais, leui-s compatriotes catholiques.

„Votre Majesté Impériale a bien voulu pro- „mettre de recommander au nouveau Roi „leurs intérêts. Mais comme cette recomman- „dation ne pourrait être faite qu'en termes gé- „néraux, les assurances que le nouveau Roi „donnera peut-être, par égard pour Votre Majesté,

„pourraîent aisément rester sans effet, comme „cela est déjà arrivé. Mais comme les résolii- „tions, qui sont prises à la diète de convocation, „entrent dans les pacta-con venta, que le Roi „doit jurer d'observer, les Dissidens prient très „humblement Votre Majesté Impériale de daigner „donner ordre à son ambassadeur à Varsovie, „de proposer à la prochaine diète de convocation „les articles suivans, dans leur intérêt:

,,1" Que la constitution (décret)'"^) de 1733, par laquelle les Dissidens sont exclus de toutes dignités, emplois et grâces, soit abolie.

„2^ Qu'on leur rende les églises et les cimetières avec leurs dépendances, dont ils peuvent prouver, qu'elles en faisaient partie, et qu'on les leur a pris.

„3^ Qu'il leur soit permis, de célébrer le service divin dans leurs églises, d'après leur rite, librement et publiquement; — que leurs prêtres puissent exercer en toute sécurité leurs fonctions sacerdotales, comme: baptiser, marier, enterrer, enseigner et confirmer les enfans dans les écoles, sans être troublé par les catholiques ou sans avoir besoin préliminairement d'en obtenir la permission à prix d'argent.

2ob^ En Pologne, les décrets de la dicte furent appelés constitutions.

„4^ Que le nouveau Roi promette d'accorder également aux Dissidens et aux Dis-unis les emplois et les dignités de la couronne, aussi bien que des starosties; de même, de nommer des sénateurs parmi eux, et en un mot de les laisser avoir part à toutes les grâces qui jusqu'ici n'ont été accordées qu'aux catholiques, et que le Roi s'engage à la première vacance de remplir cette promesse.

„5^ Enfin, les Dissidens prient Sa Majesté l'Impératrice de leur accorder aussi la garantie de cette rénovation de leurs droits et privilèges, qu'ils espèrent obtenir par sa très puissante protection."

Ce mémoire eut son effet. Les plaintes y étaient simples et criantes. De plus, l'opinion publique du moment était généralement à la tolérance, prêchée alors par tous les écrivains qui donnaient le ton. La cause des dissidens était d'une justice manifeste, et il était honorable et glorieux de soutenir les opprimés, même sans les motifs politiques qui dirigeaient Frédéric. L'Impératrice n'hésita pas plus longtemps à se déclarer fortement pour eux, et à donner ordre à son ambassadeur à Varsovie, d'appuyer vigoureusement cette affaire à la diète prochaine, ce qu'il fit aussi. — Il n'en fut pas de même

de Fenvoyié Prussien, sur la conduite duquel, il faut laisser parler un sûr garant ^^) qui raconte: „ L'Ambassadeur Prussien parut aussi à la diète, mais avec moins d'appareil. Ce ministre faux et astucieux, conseillait d'un côté au Prince Repnin, sous le semblant de la sincérité, de tout accomplir par la violence; d'un autre côté, il assurait les evêques et les plus fanatiques de leurs partisans: „que son maître ne prendrait pas du tout leur refus en mauvaise part." — Malgré toutes les recommandations, les demandes des dissidens furent écartées, et Catherine tout d'abord heurtée de front. Quel autre effet pouvait avoir cette résistance opiniâtre, que de l'irriter davantage, et d'engager son amour-propre dans le succès de cette affaire! Elle se fit dès lors un point d'honneur de faire rendre justice aux dissidens.

C'était là que Frédéric l'attendait. Quand il la vit entrer avec tant de zèle dans la cause, recommandée par lui, il se retira peu à peu, et se tînt en arrière. De premier moteur de l'affaire, il n'en fut plus tout d'un coup que le soutien; sans en détourner toutefois son regard. Car, lorsque l'Impératrice, n'ayant d'abord principalement en vue que l'oppression en matière religieuse,

2*) Khulière Vol. II, p. 340.

insistait sur ce qu'on y renonçât, il s'^empressa (le l'instruire: „que ceci n'était pas suffisant; qu'il s'agissait surtout du rétablissement de leurs droits civils et politiques, que les Dissidens désiraient recouvrer dans la même mesure que leurs ancêtres les avaient possédés" ; ^^) et ceci était précisément la pierre d'achoppement, qui excitait la fureur et la jalousie de leurs oppresseurs catholiques, et les porta, malgré la plus puissante recommandation, à rejeter toutes les demandes des dissidens, à la diète de 1766.

Ainsi, d'après les désirs et les plans de Frédéric, les choses avaient été amenées au point où il voulait les voir: la constitution avec tous ses abus, avait été conservée; les réformes essayées et en partie déjà introduites des Czartoryskis avaient dû être abandonnées; toute perspective d'un accroissement de forces du gouvernement était ravie, et par la cause repoussée des dissidens, un germe de querelles et de dis-

22j Voir à ce sujet Rhuli.ère, V. II, P. 338. ,,Le Boi de Prusse, raconte -t-il, se pressa d'écrire à cette Princesse (F Impératrice) que ce n'dtait pas le libre exercice des différentes religions, qu*iL s'agissait d'établir en Pologne: qu'il fallait réduire la question à son véritable point, à la demande de la noblesse dissidente, lui faire obtenir l'égalité qu'elle demandait et la participation à toutes les parties de la Souveraineté.

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cordes avait été semé dans les esprits, qui menaçait de produire une violente explosion. Il avait en même temps par des louanges et par la flatterie, en l'excitant et en la piquant, tellement engagé son alliée dans ces troubles, qu'elle se fit une question d'honneur d'en venir à bout d'une manière satisfaisante, et d'après sa promesse donnée aux dissidens. Il avait d'abord employé presque les mêmes moyens auprès, de son jeune et bouillant ambassadeur, les lettres les plus gracieuses, les plus encourageantes de la propre main du Roi, lui arrivèrent successivement; puis des cadeaux de prix et des décorations. Peut-on s'étonner, si le jeune et impétueux Repnin, habitué à tout rompre avec une volonté despotique, choyé par son oncle le ministre Panin, et loué par lui au nom de l'Impératrice, encouragé et préconisé par Frédéric, craint et gâté par les Polonais, finit par tout se permettre, ne souffrit aucune résistance, et au lieu de couvrir la main d'un gant de velours, la fit peser lourde et froide, .sur les opposans et les non-opposans. De bonne heure il apprit à bien connaître les Polonais, dont le caractère, rude et arrogant avec les débonnaires, se montre humble et servile devant les impérieux, pourvu qu'on sache de temps à autre flatter leur penchant au plaisii', et il avait tiré de cette connaissance son mode

de traitement, assez fidèlement rendu par cette devise, un peu dure, il est vrai, d'un autre général russe: „Le matin le bâton, le soir un bal." Ces paroles résument tout son art de gouverner à Varsovie; car il y régnait en dernière instance; le Roi ne faisait que donner son nom, et devait, même en se raidissant quelquefois, faire ce qui lui était imposé. Donc Repnin, d'un côté aigri par l'opiniâtreté et l'opposition fanatique des évoques dans la question des Dissidens; de l'autre se faisant un point d'honneur d'amener cette affaire à bonne fin, selon les désirs de l'Impératrice, et peu habitué d'ailleurs à la résistance des Polonais, eut recours à des mesures qu'il serait difficile de justifier: car à la diète de 1767, irrité contre l'opposition obstinée, il fit enlever dans la nuit quatre des membres les plus récalcitrans, dont trois étaient Sénateurs, et les envoya en exil en Russie. A ce coup terrible, tout le monde fut glacé d'effroi, les faibles tremblèrent et cédèrent sur tout. Quelques-uns, d'un caractère plus déterminé, prirent la fuite, et allèrent attiser le feu de la vengeance et de la ragé, pour organiser une levée de boucliers générale, selon le moyen habituel et cher aux Polonais: la révolte à main armée ou la confédération. Aussitôt et de toutes parts se manifestèrent des étincelles, des lueurs

de révolte et de résistance armée, qui bientôt, se réunissant, produisirent cet embrasement général, qu'on nomme „la Confédération de Bar."

Dès lors, comme tout prenait la direction que Frédéric avait en vue, chaque pas qu'on fit, rapprochait davantage de son but. La Confusion fut bientôt sans bornes dans toute la Pologne, un pêle-mêle affreux s'ensuivit; les Confédérés de Bar poursuivaient les Uissidens; les Russes poursuivaient les Confédérés; les paysans orthodoxes grecs se révoltèrent contre les nobles catholiques, et ceux-ci contre leurs sujets, avec un fanatisme égal des deux côtés; enfin on vit survenir les cosaques Zaporogues, pillant et dévastant le pays. Il y avait à peine un coin du royaume qui ne fût en proie au vol, à l'incendie, au pillage et au meurtre, sans parler encore de la lutte ouverte à main armée. A ces maux, se joignit plus tard la peste, provenant des provinces limitrophes turques, et la famine, par suite des moissons ruinées. Partout régnait une rage fanatique, le besoin, la misère, le désespoir: „reau. était troublée, il n'y avait plus qu'à pêcher."

Pour comble de confusion, Choiseul, qui haïssait Catherine, avait excité les Turcs à une guerre contre elle, dans l'espoir de l'abattre et de l'humilier. Mais ce qu'on méditait pour sa

perte, devait servir à son plus brillant triomphe. Les fils du croissant succombèrent de toutes parts sous la force des armes russes, quoique celles-ci ne fussent pas toujours dirigées sagement.

Quand les choses en furent à ce point, et lorsque l'Impératrice, en guerre avec les Confédérés et les Turcs, réclamait du Roi de Prusse, qui l'avait poussée et encouragée à ces entreprises, un concours plus efficace, pour calmer les troubles de la Pologne; il rejeta sa demande par une note adressée au Comte Solms, et communiquée par celui-ci au cabinet russe.

„Pour ce qui est des affaires de Pologne, je „vous ai déjà marqué plusieurs fois, et encore „en dernier lieu, que j'étais résolu de remplir „les engagemens que j'ai pris, pour garantir le „trône au Roi de Pologne, mais c'est aussi là „tout ce qu'on peut exiger de moi. Quant aux „Dissidens, je ne me suis engagé à les soutenir, „que par des mémoires^^) et des déclarations.

^^) Par une convention secrète avec la Russie, conclue le 12 Avril 1767, lorsque les troubles n'avaient pas encore éclate, que Kepnin avait la main haute en Pologne, et que le lloi commençait à tirer son épingle du jeu, il avait, peut-être en prévision de l'avenir, fait cet accord. Mais la position des choses était tout autre, deux ans plus tard.

„ce qui s'est fait toutes les fois que la cour de „Russie l'a souhaité, et bien loin qu'on eût été „en droit de demander quelque chose de plus „dG lïia part, comme le Comte Panin vous Fa „insinué, il serait facile de prouver, que le parti „que j'ai pris, depuis que ces derniers troubjes^^^) „ont commencé, et que l'Impératrice a agréé, „est en même temps le plus conforme à ses vé- „ritables intérêts, puisqu'en faisant entrer mes „troupes en Pologne, les Autrichiens en àm^aient „fait autant de leur côté, ce qui, en causant un „embrasement général, aurait privé la cour de „Russie des subsides, stipulés et m'aurait mis „moi-même dans le cas de réclamer son as- „sistance."

C'est ainsi qu'il se dégageait finement du piège dans lequel-il voyait prise son alliée. Du reste il appert d'une lettre écrite en Avril 1769 par le plus intelligent des frères Sulkowsky, Auguste, et saisie par Drewitz, puis envoyée à Repnin, que sa conduite, sinon aussi ses derniers desseins, étaient pénétrés par les hommes clairvoyans, même parmi les Polonais. On y lisait:

„I1 faut encore que je te communique quel- „que chose sur les intentions secrètes du Roi de „Prusse. Observe toute la conduite de ce Prince

23*) Ceux de la Confe'de'ration de Bar.

„à l'égard des Dissîdens, depuis le commencement „du nouveau règne en Pologne, et tu trouveras, „comme tout le monde, qu'il est le premier „mobile de toutes les démarches de la „Russie, car il a tant excité cette puissance, „que .les Polonais se sont à la fin soulevés et „ont dû chasser les Dissidens, afin qu'ils s'établis- „sent dans ses états. Réfléchis à toutes les „complaisances, aux secours secrète que les Con- „fédérés trouvent dans son pays; qu'ils peuvent „y acheter des armes, de la poudre, du plomb etc. „à condition de les payer très cher. Souviens- „toi enfin de la lettre du Général Czettritz à „rabbé Rogalinsky, dans laquelle il dit: „Nous „sommes bien loin d'être hostiles aux vrais Con- „fédérés,^^'') s'ils ne violent pas nos frontières."

De même que Sulkowsky, jugeait Lord Stormont, ambassadeur d'Angleterre à Vienne, et avec plus de sagacité encore, d'après les rapports venus de Pologne.

„I1 écrit le 1 Mars ITeO:"^) „0n soupçonne „en Pologne, que le Roi de Prusse a de mau- „vaises intentions contre ce pays, un plan d'agran- „dissement à ses dépens; ou bien, il aurait au „moins l'espoir et la perspective de voir naître

23 '^) Ceux de Bar.

2*) Voir Raumer 2' Kecueil. Vol. H, P. 237.

„des troubles actuels quelque chose dont il puisse ^profiter. Ce qui semble justifier ce soupçon, „c'est que son ambassadeur à Varsovie faisait „dernièrement une recherche très active et très „approfondie dans les documens déposés aux ar- „chives. Il prend surtout à tâche de trouver „des preuves, que la Samogitie était autre fois „une partie de la Prusse. Quelques-uns disent: „Dans le môme temps où le Roi de Prusse parle „pour la Russie, il établit aussi des rapports „avec les Confédérés. Quand l'évêque de Cracovie „fit son attaque furieuse contre les Dissidens, il „était secrètement excité et encouragé par Fam- „bassadeur Prussien."

D'autres témoigagnes de plusieurs endroits, vont nous prouver encore, comment Frédéric entretenait les troubles.

La plus aflreuse confusion en Pologne et le commencement d'une lutte encore incertaine avec les Turcs: telle était la position des choses, lorsque le Roi eut sa première entrevue avec l'Empereur Joseph à Neisse le 25 Août 1769.

Les écrivains, qui font remonter le partage à cette première entrevue de Frédéric et de Joseph, veulent que les deux Souverains en aient parlé et aient conclu la chose, séance tenante. Quelle folie! On peut avoir parlé des Turcs et de la Pologne, comme de la question

brûlante du jour; mais rien ne fiit conclu à leur égard, car il n'y avait encore rien de décidé entre les combattans; même le commandant Russe, le Prince Galizin, venait de se replier devant les Turcs en deçà du Dniestr. Les deux Monarques s'occupèrent davantage de TAngleterre et de la France, et convinrent pour le cas d'une guerre, qu'on pouvait prévoir entre ces puissances, de la neutralité de l'Allemagne. Le but principal de cette entrevue fut, à ce qu'il paraît, de se connaître plus particulièrement, et de se sonder. — Et cela réussit parfaitement à Frédéric comme le prouve son jugement sagace sur l'Empereur. „C'e8t un homme, écrit-il, dévoré d'am- „bition, qui couve quelque grand dessein, qui, „actuellement retenu par sa mère, commence à „s'impatienter du joug qu'il porte; et qui, dès „qu'il aura ^ les coudées franches , débutera par „quelque grand coup. Il m'a été impossible de- „pénétrer, si ses vues se portent sur la Ré- „publique de Venise, sur la Bavière, sur la Si- ,^lésie ou sur la Lorraine ; mais on peut compter „sans se tromper que l'Europe sera en feu dès „qu'il sera le maître." ^^)

Comme les choses étaient en bonne voie, la politique du Roi ne pouvait que se réduire à

25) V. la pièce no. 1 dans le Recueil de documens.

— lâi —

ceci: attendre, épier, observer, si le moment favorable était venu, si la semence levée serait mûre pour la moisson, enfin si l'eau était assez trouble pour pêcher.

Mais les choses prirent tout à coup une tournure inattendue. En Pologne, où l'Impératrice ne pouvait entretenir qu'un corps d'armée de 10,000 hommes, tout restait incertain. Les petites fractions Russes éteignaient, cent incendies, et dans cent autres endroits en éclataient de nouveaux; trop faibles pour étouffer en entier l'embrasement, ils étaient cependant as^ez forts pour empêcher les flammes de se communiquer à tout l'édifice.

Il en était autrement en Turquie, où se trouvaient les principales forces Russes, et à leur tête un capitaine plus habile, Rumaenzow. Les Turcs furent battus à différentes reprises; la Moldavie et la Valachie ainsi que tout le pays jusqu'au Danube conquis, et toutes les forteresses sur le fleuve prises l'une après l'autre.* En même temps une flotte Russe parut dans la Méditerranée, anéantit celle des Turcs àTschesme, appela les Grecs à la liberté, et porta l'épouvante et la conflision dans la capitale des Ottomans. Même en Asie, les armes de l'Impératrice furent heureuses contre les Musulmans, et

une partie du Caucase fut conquise ou soumise. Stamboul tremblait.

Ces victoires inattendues frappèrent Frédéric de stupeur. Il ne s'était pa^ attendu à de tels succès! — Malgré les preuves que les guerriers Russes lui avaient données de leur courage et de leur inébranlable fermeté, il ne pouvait, en parlant de la tactique Russe, retenir un sourire ironique; fortifié dans ses opinions par les rapports de ses officiers volontaires à Farmée russe, lesquels mesuraient la perfection d'une troupe au bâton du caporal, et voulaient, en blâmant tout sans distinction, se donner des airs de connaisseurs. C'est ainsi, qu'il parlait dédaigneusement de la guerre des „b orgues et des aveugles." Mais précisément ces mêmes borgnes lui avaient donné, à lui, qui n'était pas privé de la vue, bien du fil à retordre; ils lui avaient porté des coups plus sanglans, que tous les voyans des autres armées, quoique celles-ci fussent composées de soldats les mieux dressés, exercés et gouvernés par le plus gros bâton de caporal Prussien. Les succès étaient trop grands et dépassaient trop toutes les prévisions. Frédéric alarmé, s'agitait sur son trône.

La même agitation et la même inquiétude régnaient à Vienne. Marie-Thérèse déclara plus d'une fois: „qu'elle ne voulait pas avoir les

Russes pour voisins." — Ses provinces frontières pullulaient de chrétiens Grecs non unis et elle redoutait leur contact avec les Grecs-chrétiens Russes.

A Berlin et à Vienne on avisa aux moyens de mettre un terme aux succès si extraordinaires, et par là si alarmans des Russes; à couper les ailes à la fortune de Catherine, et à lui prescrire le Danube comme limite de ses progrès. Ce fut dans cette situation des esprits qu'eut lieu la seconde réunion des deux têtes couronnées, Frédéric et Joseph, le 3 Septembre 1770, à Neustadt. Cette fois une tête non couronnée, mais essentiellement régnante et conduisant tout, le bras droit de Marie Thérèse et le guide de sa politique, y assistait aussi: le vieux Prince de Kaunitz ; parce qu'ici il s'agissait de questions sérieuses et d'une grande conséquence. On traita donc de matières importantes; on examina, on discuta; mais au sujet de la Pologne, il ne fut rien décidé ni conclu.

Coxe, Wraxall, Saint-Priest et d'autres de cette opinion, veulent absolument, que déjà à Neustadt on fût convenu du partage. Il est bien possible qu'on en ait parlé, qu'on en ait émis la pensée, avancé la proposition un peu à l'aventure, pour se tâter, pour sonder et approfondir les pensées réciproques: mais qu'on se soit entendu, qu'on soit convenu d'un traité, ou qu'on

Tait même conclu, il est bien certain qu'il n'en fut rien. Nous verrons dans les propres lettres de Frédéric qu'on y toucha quelques points de la question polonaise/^) et que Marie -Thérèse plus tard maudissait cette entrevue, comme ayant été l'occasion de détourner son fils, l'Empereur Joseph, du bon chemin.

Kaunitz y fit l'essai de séparer Frédéric de son alliée (divide!) — Frédéric réfléchit, pesa; mais sa défiance envers Kaunitz et la crainte d'être plus tard traîtreusement planté là et sacrifié par lui, l'emportèrent, et il déclara: „Qu'il voulait rester fidèle à son alliée."

Presque à la même époque, où Frédéric jetait ici sa sonde dans les profondeurs de la politique Autrichienne, son frère, le Prince Henri, avait la mission d'étudier les dispositions et les pensées de l'Impératrice Catherine, les tendances de la politique russe, les intentions et les propositions de cette cour. Tel était son mandat et rien de plus; excepté quelques petites commissions accessoires, comme de proposer une épouse au Grand -Duc, de réprimer un peu la présomption de la victoire, et d'exhorter à la modération.

Frédéric crut le moment venu, où le fruit

2®) Voir dans les *documens la lettre no. 3, écrite immédiatement après Tentrevue.

était mûi', et où, par un habile maniement, il devait lui tomber dans les mains.

Déjà deux fois il avait, pour ainsi dire, envoyé à la découverte ses pigeons explorateurs; deux fois, il avait battu, les buissons, pour voir quel oiseau en sortirait^ deux fois par des allusions indirectes, il avait cherché à surprendre la pensée intime de Catherine, sur ce sujet qui l'intéressait tant. — D'abord, dans une petite apostille d'une lettre écrite eh Novembre 1769, où il remarque: „Que la France cherche à l'attirer de son côté, et comme il l'a appris, non par son ministre à Paris, mais par un autre Canal, on voudrait à cette fin lui offrier la Warmie et le Duché de Cour lande. Mais," ajoute-t-il, „qu'elle s'avise de me faire une pareille proposition je la rembarrerai, et l'enverrai promené r."^^) — La seconde fois, comme il l'avoue lui-même, lorsqu'il envoya à Pétersbourg un mémoire comme venant du fameux faiseur de projets, le Comte Roch de Lynar, mais que Frédéric lui-même avait rédigé, dans lequel un partage de la Pologne était proposée comme le meilleur moyen de sortir des embarras du moment. ^^) Mais Catherine resta

2'*) Voir le document no. 2 du Eecueil. 2*) Voir la nouvelle Edition des Oeuvres de Frédëric, Vol. VI, Page 26, où le passage, que le Comte Herzberg

muette; Frédéric n'apprit point ses secrètes pensées, et résolut alors d'envoyer son frère à Pétersbourg pour les pénétrer.

Le Prince Henri alla à Stockholm, comme pour faire une visite à sa soeur, la Reine de Suède. On calcula judicieusement, que Catherine, qui connaissait déjà le Prince, l'engageraif à venir à Pétersbourg.

Le 1/12 Octobre, ^^) un mois après la conférence de Neustadt, le Prince arriva à Pétersbourg. Il fut reçu par l'Impératrice gracieusement et avec une apparente effusion, comme un ancien ami; et la Cour l'accueillit par des fêtes brillantes et de pompeux spectacles. Cependant, il plut peu. D'une laideur répoussante, fier, froid, hautain, tellement infatué de son propre mérite, qu'il avait l'air de regarder du haut en bas les qualités et les talens de son illustre frère, il gagna peu de sympathie. Ce n'était pas pour cela qu'il était venu; mais le but pour lequel il était à Pétersbourg, il ne put d'abord l'atteindre: c'est-à-dire avoir des entretierts

avait raye dans la première Edition des Mémoires, est

rétabli.

2*) Et non le 9 Décembre, comme Frédéric l'indique,

apparemment par un manque de mémoire, et comme aussi

le Biographe du Prince, Manso, Preuss et tous les autres

l'écrivent après lui.

intimes avec l'Impératrice, dans lesquels elle exprimerait ses pensées secrètes sur les affaires de l'époque. Il avait par-dessus tout la mission de chercher à connaître les conditions, dans lesquelles elle serait prête à terminer sa lutte avec les Turcs et la Pologne; ce qui lui aurait permis de jeter un coup d'oeil profond dans l'âme de l'Impératrice, et d'y lire ses desseins et ses plans secrets. Comme un temps considérable s'était écoulé dans une vaine attente, il s'adressa par Solms au Comte Panîn, pour obtenir par son entremise l'entretien politique désiré avec l'Impératrice. Cette note, conservée aux archives, est un monument curieux par la menace, habilement cachée sous la flatterie, d'une rupture si on ne voulait pas accéder à ses désirs. ^^) Elle est ainsi conçue:

„Différer plus longtemps à s'expliquer sur „les conditions de la paix, serait enlever au „Prince Henri les moyens de tranquilliser son „frère sur ce retard. Une telle réserve, si peu „fondée, devrait à la fin conduire à un refroi- „dissement entre les deux cours; quoique le „Prince n'ait pas d'autre désir, que de conso- „lider l'entente et l'amitié entre les deux Sou- „verains."

^^) Voir pièce no. 4, aux documens.

Cette déclaration alla à. son but. L'Impératrice se prêta à rentretien politique désiré. Ce qui y fut traité, peut se deviner plutôt que s'affirmer; car on n'en trouve dans lea archives aucune trace. Si les négociations se passèrent comme le Prince Henri voulut par la suite le faire croire, ou comme le Roi le raconte dans ses mémoires, qui peut l'affirmer? ... Ce qu'il y a de certain, c'est que le Prince Henri profita de l'occasion pour amener le discours sur la question de la Pologne, sonder les dispositions, de l'Impératrice à ce sujet, et employer tous ses moyens de persuasion, pour lui faire accepter le plan de son frère. La marche de son raisonnement, autant qu'on peut en juger pardifférens indices épars, fut à peu près la suivante: „La Russie a besoin d'un dédommagement de la part des Turcs, pour la guerre provoquée par eux; la Prusse pour son appui moral et ses subsides, doit avoir une récompense. L'Autriche empêche de prendre le dédommagement dans les provinces Turques, et menace dans ce cas de s'allier aux Turcs: donc il faut se tourner d'un autre côté. Où peut- on mieux se dédommager que dans un pays, qui a été la première cause de la guerre, qui est plongé dans l'anarchie, et dont on pourrait sans danger détacher quelques parties, pour arranger tous les différends? Car

. non seulement la Russie et la Prusse, mais r Autriche aussi devrait avoir sa part; autant pour la gagner, que pour qu'elle ne s'y oppose pas, et pour que l'équilibre entre les trois puissances ne soit pas troublé. Qu'elle expie donc, cette Pologne déchirée, anarchique et fanatique, cet état tant soit dit sans maître, où l'on peut prendre, ou plutôt comme le Prince Henri le fait dire à l'Impératrice „où l'on n'a qu'à se baisser pour ramasser du pays", quelle expie pour les Turcs, que protègent des considérations politiques. Et tous les intérêts seront satisfaits, et la guerre européenne sera évitée."

Telles peuvent avoir été les raisonnemens du Prince. Jusqu'à quel point l'Impératrice fut persuadée, nous l'ignorons. Il paraît presque, que le Prince n'aurait pas gagné beaucoup de terrain: l'Impératrice resta froide, et ne prit aucune décision. Il s'adressa à Panin; celui-ci lui échappa, et s'excusa sur ses occupations multipliées auprès du Grand-Duc; — à Saldern, le bras droit de Panin; il était opposé au projet. Quand le Prince laissa tomber ces paroles devant lui: „I1 faudrait trouver des expédiens, pour détourner l'Autriche de .la Turquie, et contenter les trois puissances" — Saldern répondit froidement: „Très bien, pourvu que ce ne soit

pas aux dépens de la Pologne." ^^) — Ainsi le Prince obtint peu de chose. Il était venu le 1/12 Octobre 1770: à la fin de Janvier 1771 il quitta Pétersbourg, pour faire connaître à son frère les résultats de sa mission. Ils étaient peu importants: il n'apportait rien de certain, rien de décidé. Cependant il pouvait jeter un peu de jour sur les dispositions de llmpératrice et de ses principaux ministres. Frédéric qui voulait enfin voir clair dans cette affaire, et ne pas laisser échapper l'occasion favorable, résolut alors de s'adresser directement à l'Impératrice, pour lui présenter son plan de partage. 11 écrivit donc la lettre remarquable du 2 Mars 17tl^^), qui contredit tous les récits produits jusque là, et notamment l'insinuation Prussienne, que Catherine en aurait fait la première proposition au Prince Henri. Frédéric s'y exprime sans détours: „Comme l'Autriche s'est approprié un cercle en Pologne, et ne lé rendra pas, sans qu'on ait recours à la violence ; le mieux serait, que la Russie et la Prusse imitent cet exemple, et se procurent aussi de notables avantages. Il doit être indifférent à la Russie, de quel côté lui vient son

^^) Voir Ferrand, d'après les papiers de llhulière T. I, p. 145.

^^) Voir au Recueil des Documens no. 5.

dédommagement, et comme la guerre est issue de la Pologne, pourquoi ne le prendrait-on pas dans ce pays? Pour ce qui me concerne, continue le Roi, si je ne veux pas laisser trop j)encher la balance du côté de TAutriche, je ne peux pas non plus me dispenser de m'approprier une portion de la Pologne; ce sera une indemnité pour mes subsides et pour d'autres dommages subis par moi dans cette guerre." Puis, pour prendre l'Impératrice par l'ambition, il ajoute: „Je serais très heureux de devoir cette acquisition à la Russie, et de resserrer nos liens d'amitié; je pourrais alors lui être encore plus utile." Là -dessus il lui donna les plus belles espérances au sujet de sa paix avec les Turcs. — Dans une seconde lettre à quelques jours de distance, il reprend la chose avec^^) plus de détails, il assure: „que si l'Impératrice veut prendre un dédommagement en Pologne, il lui garantit, que cela se fera sans effusion de sang. L'Autriche a donné l'exemple; la Russie et la Prusse sont donc autorisées à l'imiter. La Russie n'aurait qu'à s'unir avec lui pour les acquisitions à faire en Pologne, et il promet que tout le reste s'arrangera à la parfaite satisfaction de l'Impératrice." — Le langage incertain de la lettre,

33) Voir les Documens no. 6,

les flatteries et les promesses qu'il met en usage, tout prouve, qu'il n'était nullement sûr de son fait; et qu'en conséquence, ni à Neisse, ni à Neustadt, ni du côté du Prince Henri, rien n'avait été conclu. Ce n'est qu'au 2 Mars 17 71, et pas plus tôt, qu'on peut fixer le commencement des négociations directes pour le partage de la Pologne. Qu'il n'y avait encore rien de conclu avec la Russie, devient évident par cette lettre; et que rien non plus ne fut concerté avec l'Autriche, est prouvé par celles qui suivent.

Du côté de la Russie, on différa longtemps à donner une réponse, et ces délais sont ce qui indique le mieux, combien on faisait la chose à contre-coeur. La proposition du Roi ftit faite le 2 Mars; et dans le courant de Mai, il n'avait encore reçu aucune réponse positive. Il perdit patience. Cest alors que Solms fit à Panin des instances pressantes. „Le Roi tient la chose très à coeur, écrit-il, et il ne s'en désistera plus. Si je ne peux pas bientôt lui donner quelque assurance positive là-dessus, je dois m'attendre aux plus sanglans reproches de sa part, et je ne saurais répondre, quelles résolutions il prendra alors de son propre conseil. Il a adopté la maxime, que ce qu'on a résolu, il faut aussi l'exécuter. Je prie donc Votre Excellence

de ne pas mettre sa patience à une trop forte épreuve."

Ceci était parler assez clairement. C'était dire: „Vous ne voulez pas être avec nous? Eh bien nous tâcherons de nous arranger d'une autre manière, et sans vous." Il ne restait donc plus d'autre parti, si l'on voulait conserver le Roi comme ami et comme allié, que d'accéder à ses désirs et de s'entendre avec lui. Que pouvait faire de mieux l'Impératrice? Voici quelle était sa position: Deux ennemis déclarés, (la Turquie et la Pologne) en guerre avec elle depuis quatre ans; deux ennemis cachés (l'Autriche et la France) qui ne déguisaient pas, qu'ils seraient prochainement des ennemis déclarés; et de l'autre côté rien, qu'un ami peu certain. Ne fallait -il pas le ménager? — La conservation assurée de cet ami ne pouvait-elle pas tenir en échec les deux ennemis cachés, et par là, maintenir la prépondérance sur les deux ennemis déclarés? — Mais cet ami demandait, pour rester fidèle, une portion du pays ennemi, et laissait à ce prix l'Impératrice libre de prendre ce qu'elle voudrait. Devait-elle donc, pour ménager des adversaires, de véhémens anta'gonistes^^) repousser des amis, et mettre son

^*) Pour prouver, jusqu'où allait la colère insensée

Empire et sa personne en danger? — La prudence et son propre intérêt lui conseillaient de consentir aux propositions du Roi, pour s'assurer de son bon vouloir aussi pour l'avenir. II en résulta donc enfin une lettre affirmative, qui enchanta Frédéric, comme le témoigne sa lettre du 14 Juin. (No. 9.)

C'est alors que commencèrent les négociations directes. Quelle en fut la marche, quelles circonstances les traversèrent, combien de fois elles fiirent près d'échouer, et enfin, comment elles aboutirent au traité du 5 Août 1772 entre les trois puissances: c'est ce qu'on verra dans les dépêches successives du Roi sur cette affaire, et qui sont contenues dans le Recueil des documens.

On voit d'après cela, que la Russie fut, pour ainsi dire, entraînée dans cette affaire par la force des choses et malgré elle; que l'Autriche, qui prit l'initiative de l'action, ne parut pas avoir mûrement pesé les conséquences de sa démarche ; et soit que ce fût sérieusement, soit que ce ne fût qu'une feinte, elle assura plus tard, n'avoir pas eu en vue le partage, et de n'y avoir coopéré

des Confëdërës, ils avaient promis de céder à la Porte Kamieniec-Podolsk , la Podolie et d'autres pays; et ils étaient • prêts à placer toute la Pologne sous sa suzeraineté, comme une sorte d'Hospodarat.

que par nécessité, et pour ne pas se trouver en arrière des autres puissances. Elle fut en effet la dernière qui y accéda. Celui qui conçut le projet et qui fut le principal moteur du partage est et demeure Frédéric; et l'adresse, l'habilité avec laquelle il conduisit cette affaire au but, et amena deux puissances, dont l'une lui était même hostile, à s'allier à lui, contre leur gré et contre leur intérêt propre, pour seconder ses desseins, est admirable.

Un mot, en dernier lieu, sur le partage en lui-même : fut-il un attentat politique inouï, comme le crièrent bien haut des ennemis, des envieux, et particulièrement les Polonais, que la chose touchait de près, et les Français, qui n'eurent pas leur part? — Nous ne le pensons pas; et, sans vouloir excuser cet acte, nous trouvons ridicule de le représenter comme un forfait politique sans exemple, qu'on ne saurait trop anathématiser. N'a- 1- on jamais vu des faits pareils se reproduire sous d'autres formes? — N'est-il jamais arrivé, que le fort usurpa, que le faible dut plier et se soumettre? — Et les Polonais eux-mêmes, aussi bien que les Français, n'ont-ils pas agi de la même manière, dans l'occasion? Lorsque Casimir III, par exemple, au sein de la paix, s'empara de la Russie rougej

quel aatre droit put-il invoquer, que celui de la parenté par les femmes; et cependant chez les Slaves les femmes ne pouvaient ni recevoir, ni transmettre des provinces en héritage. Et quand l'envahissement des Tartares avait rendu la Russie sans défense, les Lithuaniens-Polonais lui prirent la plus helle partie de ses domaines, et lui donnèrent finalement pour Prince un imposteur, afin de pouvoir tout subjuguer sous son nom. Ce ne fut pas un duel de deux cents ans, comme l'a dit un poëte, mais plutôt une lutte séculaire qui existait entre les deux nations, presque depuis leur berceau. Et dans cet espace de temps, un de ces peuples, secondé par les Tartares, fit subir à l'autre des souffrances indicibles. Le temps marcha; les choses prirent une autre tournure, et comme naguère on avait acquis, de même on perdit. C'était la floraison et le dépérissement; qui, en définitive, menacent tout ce qui existe; les> nations puissantes, aussi bien que l'individu faible et isolé. — Et les Français, qui firent tant de bruit, on n'a qu'à leur rappeler leurs réunions en Alsace, l'occupation de Strasbourg, le partage de la monarchie Espagnole, après la mort de Charles II, et l'appropriation d'Avignon; sans parler des bouleversemens d'états par Napoléon, de sa manière de feire et de défaire des royaumes, sans autre

raison que le: „Tel est notre bon plaisir." Donc ce fait n'était pas inouï, et ce qui l'atténue encore davantage^ ce fut la nécessité.

Nous avons vu plus haut que la Rusrie, si elle ne voulait pas se précipiter dans d'inextricables embarras, dut céder aux instances qu'on lui faisait; l'Autriche ne pouvait pas rester en arrière à son désavantage; la responsabilité de cet acte tomberait donc sur Frédéric, comme en étant l'auteur et le principal moteur. Mais lui aussi, il y était porté par bien des motifs et de très puissans! En considérant les choses, le point de vue de chacim est différent; c'est pour cela aussi, qu'elles n'apparaissent pas à tous sous le même jour. Celui qui agit, voit autrement que celui qui souffre. Pour le chef d'un état, la principale tâche à accomplir, c'est le bien du pays qu'il gouverne; „Salus populi summa lex esto," avaient déjà dit les anciens. — Mais si ce bien, cette prospérité, la conservation même de sa nation se trouvent en conflit avec les mêmes avantages chez un autre peuple, il ne faut pas déverser trop de blâme sur celui qui tient les rênes, si, pour sauver, pour ai^er ou pour faire progresser son peuple, il sort de l'ornière du droit documentai ; surtout dans un cas, où celuici est contestable, et surtout aussi, lorsque, par

là, il échappe à de grands maux*^). Une Prusse puissante, à côté d'une Pologne puissante, était une chimère; parce que toutez les tendances et les intérêts des deux états étaient diamétralement opposés. Il fallait que la Prusse prît le haut rang, ou bien la Pologne, qui avait tous les moyens de former un état puissant, La Prusse ne s'éleva, que lorsque la Pologne était déjà par terre. Frédéric le sentit, et dès lors le principal but de ses efforts, fut de l'empêcher de se relever. D'un antre côté, l'acquisition du territoire qui séparait la Prusse occidentale des Marches, était d'une nécessité vitale pour la monarchie prussienne. Pour qu'elle restât à la hauteur où Frédéric l'avait élevée, il fallait, qu'une libre et facile liaison entre les pays qui la composaient, fût établie. On. en avait péniblement senti l'absence, pendant la guerre de sept ans. Et, au point de vue du droit, Frédéric pouvait demander, si celui des Polonais sur ces provinces était absolument incontestable. N'est-ce pas la discorde, la sédition, et enfin l'intervention armée, qui les en avaient rendus maîtres? — Et ces pays n'étaient-ils pas encore, après trois cents

**) On peut se convaincre, dans la correspondance du Roi, combien à cette époque, à cause des affaires turco-polonaiseS; on redoutait une guerre générale.

ans d'eiforts pour les poloniser, au moins dans les Villes, plus allemands que polonais? — La domination Sarmate, en s'établissant, n'avait-elle pas aussi fondé leur malheur? On n'avait besoin, pour s'en convaincre, que de comparer leur état à celui de leurs voisins Prussiens, avec qui ils avaient antérieurement formé un seul et même état. Partout, dans la Prusse orientale régnait la plus grande prospérité: dans la Prusse occidentale une profonde décadence. On attache, dans les doctrines politiques, trop peu d'importance à la manière dont une province acquise est traitée. Si elle est opprimée, ou exploitée pour servir à des vues étrangères; si elle est dépouillée de ses libertés, et continuellement atteinte et froissée dans ses plus intimes convictions, peut-on attendre, qu'elle reste fidèlement attachée à ses oppresseurs? D'un autre coté, une acquisition contestable pourrait trouver en ellemême sa justification, par le soin, la culture et les améliorations apportées àr sa situation intérieure, morale aussi bien que matérielle; et ce pays pourrait par la suite s'identifier de plus en plus avec l'état conquérant. Les exemples ne sont^ pas loin de nous: la Russie n'a pas de serviteurs plus fidèles que dans ses provinces baltiques, et les plus braves défenseurs de la France sont issus de ses possessions allemandes.

Cest à quoi les Souverains Polonais n'avaient fait aucune attention; et une oppression intellectuelle, et surtout religieuse, aussi bien que matérielle, pesait sur ce pays. Dès lors son démembrement et sa réunion à la Prusse fut pour lui en quelque sorte un bienfait véritable, une nouvelle ère de vie et de prospérité. Et ceci parle pour Frédéric. Ce qu'on peut lui reprocher, c'est sa maniéré artificieuse, dissimulée et équivoque de procéder, plus irritante qu'une mesure violente, mais droite et ouverte. Il se fait renard, et il était lion. Cependant, pour son excuse, soit dit en passant, le lion, tout lion qu'il est, ne peut pas toujours faire ce qu'il veut!

Enfin les Polonais doivent aussi s'attribuer à eux-mêmes leur malheur, car ils provoquèrent et en quelque sorte justifièrent ces mesures violentes par leur état d'anarchie. Et pourtant leur sort leur avait été prédit depuis plus de cent ans par leur Roi Jean - Casimir ; ^^) mais ils ne s'en étaient pas souciés; et n'avaient tâché ni d'en profiter, ni de s'améliorer. Il fallut que le malheur les atteignît au sein de là plus profonde sécurité, pour qu'ils se réveillassent. Ils avaient tous les moyens d'être forts et puissans,

•\*) On trouve cette prédiction dans plusieurs ouvrages.

et ils restèrent faibles et impuissans, parce qu'ils n'écoutèrent que la voix de leur égoïsme. La vie des peuples présente cette alternative: „Voulez-vous subsister en paix; soyez aussi forts que vous pouvez; car c'est aussi en cela que consiste votre droit d'être. Si, au contraire, vous n'avez pas la force de soutenir envers et contre tous votre indépendance, ou, s'il le faut, de périr pour elle, vous n'en êtes pas dignes, et vous serez la proie du premier conquérant, qui jugera à propos de vous anéantir."

Et si jamais ces paroles ftirent applicables, c'est bien à la Pologne, qui réunissait tous ies élémens de force et d'indépendance, et qui ne périt que par suite d'un misérable égoïsme et de la discorde; par l'intolérance et le despotisme du clergé, et les intrigues des jésuites; enfin par sa profonde dégradation intellectuelle, morale et politique.

Résumons-nous en peu de mots: le premier partage de la Pologne fut plutôt un bienfait pour la nation, parce qu'il la tiia de sa léthargie, pour l'appeler à une vie nouvelle. Pour les pays voisins, il fut, d'une part une nécessité politique, et de l'autre, un moyen d'échapper à un mal plus grand, à une conflagration générale, avec toutes ses suites désastreuses. Lorsque la France, par le traité de Campo-formio, prit la

rive gauche du Rhin, il falhit bien qu'un grand nombre de villes libres et de Princes héréditaires fussent sacrifiés, quoique innocens, pour dédommager les autres. Mais ce flit pour le plus grand avantage de l'Allemagne, parce que cette mesure mit fin au trop grand morcellement de ce pays, et, en même temps à son abaissement moral, à l'esprit de petite ville qui y régnait, enfin, elle arrondit davantage l'Allemagne et y développa une meilleure et plus forte existence, ce qui lui donna la force nécessaire, pour recouvrer plus tard ce qu'elle avait perdu. Et il en- aurait été de même en Pologne, si après le partage la nation s'était laissée guider par une sage politique, plutôt que par l'emportement de ses passions. ^^)

Un peuple, comme un individu, est lui-même l'artisan de son bonheur ou de son malheur. Sa manière de se diriger dans la vie, au milieu des événemens qui l'assiègent, décide par la suite de son existence et de son sort; et, quand une nation périt, elle doit, plus ou moins, n'en accuser qu'elle-même.

• ^'^) Nous avons tâche de le dëmontrer dans un autre ouvrage, publie en AUemagne, en 1858: Souvorow et la Décadence de la Pologne (à Leipsik, Winter).

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