II
Quant au péage de Dantzig, je suis maintenant en état de vous donner une idée plus juste de toute cette affaire, dont vous ferez bien, d'informer le comte Panin, afin de faire connaître par là à sa cour à fond la façon d'agir de la France, qui est bien le maître-ressort de toutes les clameurs contre mes arrangements. Tout ce que les trois cours ont fait et arrêté au sujet de la Pologne a infiniment déplu à cette couronne. Vu l'épuisement total de ses finances, elle a bien senti qu'elle n'était pas en état de s'y opposer ouvertement. Elle a donc eu recours à ses armes ordinaires, et elle a fait jouer toutes sortes d'intrigues pour nous contrecarrer. Pour ce qui regarde mon particulier, j'y rapporte le tocsin, qu'elle a fait sonner dans toutes les gazettes: „qu'étant actuellement maître de tout le commerce de la Vistule, je l'étais également, de ruiner celui de toutes les puissances commerçantes dans ces parages." Non content de cela, elle s'est adressé ensuite aus Ministres d'Angleterre et de Holjande à Paris, pour leur insinuer, qu'elle ne saurait jamais s'imaginer, que les puissances maritimes voulussent rester spectatrices tranquilles de la perte d'une branche si considérable de leur commerce. Ces insinuations ont fait impression en Angleterre, la cour de Londres y a donné tête baissée, et sans examen
ultérieur, elle a commencé à déclamer également contre moi. Le but de la France n'eist autre, que de me brouiller par leîs clameurs des autres puissances avec la cour de Russie, et pour vous donner une preuve complète de la fausseté insidieuse de cette couronne, je ne veux pas vous cacher, que, dans le même temps de ses chipoteries avec l'Angleterre, elle m'a fait offrir un traité de commerce, afin de pouvoir tirer, par mes nouvelles acquisitions, toutes les productions de la Pologne dont elle a besoin. J'ai cependant esquivé cette offre, sous prétexte de n'être pas encore au fait de la situation et de là valeur du commerce polonais.
(A la prise de possession de sa part de territoire, Frédéric s'était permis une interprétation toute particulière du traité et de notables empiétemens, qui donnèrent lieu à de graves plaintes et griefs de la part des Polonais. On avait fini par se soumettre à la force, bien qu'avec répugnance; mais ces petites usurpations chicaneuses révoltèrent. Le traité portait: (Voir plus haute Nr. 26). „Que le Roi de Prusse prendrait possession de toute la Pomérellie, la ville de Dantzig et son territoire exceptés; et de la Grande Pologne en deçà de la Netze, à partir des frontières de la nouvelle Marche jusqu'à la Vistule près de Ford on ou Solitz, de sorte que la Netze fasse la frontière et appartienne en entier au-Roi;" — Par cette phrase insérée plus tard^) il s'était glissé dans le traité un équivoque, qu'on pouvait exploiter avantageusement et que Frédéric, même avant la fameuse théorie d'alluvions^) de Napoléon,
*) Le Projet primitif ëtait ainsi conçu: et de la Grande Pologne en deçà de la Netze, depuis Driesen jus que vers Bromberg; de sorte que la Netze serve de limite entre les d'eux ëtats."
^) „La Hollande n^est qu'une alluvian des fleuves français et par conséquent appartient à la France."
appliqua à une théorie toute particulière de débordement. Les tout-puissants sont partout les mêmes; quand ils ne sont pas retenus par le sentiment du droit, ils se permettent sans crainte toutes sortes d'usurpations sur les faibles, et les explications palliatives ne leur manquent jamais. Frédéric raisonnait ainsi: la frontière ne doit pas être seulement la Netze, mais, comme cette rivière lui appartient en entier, tout le pays sur l'autre rive, aussi loin que s'étendent les eaux du fleuve au moment de ses inondations printaniéres (souvent à la distance d'un ou de deux milles allemands), doit lui appartenir aussi. De plus, le mot en entier lui facilitait une autre interprétation. Dans la détermination d'une frontière entre deux points, où il n'existe pas de délimitation naturelle, on prend toujours la ligne la plus courte. Lors donc qu'on dit: depuis la Netze jusqu'à la Vistule entre Fordon et Solitz, on comprend par là la ligne directe la plus courte de la Netze à la Vistule entre ces deux points. Frédéric ne le comprenait pas ainsi, il disait: — 5,que^ comme la Netze devait lui appartenir en entier, il fallait naturellement remonter jusqu'à sa source, et de là tirer une ligne convenable jusqu'auprès de Solitz." Par cette interprétation il gagnait encore un vaste territoire: tout le cercle important d'Inowraslaw.
Aux plaintes amères des Polonais, et aux représentations de la cour de Russie, son ministre à Varsovie, Benoît, dut répondre par la note suivante, qui est un monument remarquable de captieuse subtilité. Nous ne la reproduisons ici, comme elle est très longue, qu'en raccourci.)
Réponse aux observations de la Délégagation pour les frontières.
Varsovie le 20. Septembre 1774.
1. Le Roi n'a rien fait occuper au-delà de , la Netze, que ce qui appartient à ce fleuve. Comme il doit, aux termes du traité de Varsovie, avoir la Netze en entier, il doit aussi posséder les deux rives. Par le mot rive, on ne peut entendre autre chose que tout le pays qui s'étend sur les bords du fleuve, en tant que le terrain est couvert par ses inondations, aussi bien que les marais formés par ses débordements. Cette interprétation est d'un usage assez général; et c'est d'après le même principe, que la couronne de Suède a obtenu, par la paix de Westphalie, la partie de la Poméranie, qui est en. deçà de l'Oder, et ce fleuve avec ses deux rives, ce qui fait une étendue de rivage de deux milles allemands.
De plus la localité demandait, qu'on ajoutât
quelques pays à la rive méridionale de la Netze, . afin de ne pas démembrer des propriétés particulières et occasionner par là de grandes incommodités, et qu'on déterminât les frontières ^ comme elles sont désignées sur la carte, présentée à la délégation.
2. On accorde, que la frontière de la Marche Nouvelle soit le terminus a quo, et la Vistule près de Solitz le terminus ad quem; mais cela n'empêche pas, que le Roi ne puisse prétendre au cours tout entier de la Netze, avec ses diffêrens bras et ses sinuosités jusqu'à sa source, y compris le lac Groplo; parce que, sans cela, le Roi n'aurait pas la Netze en entier, comme il a dû l'avoir par le traité, mais il ne l'aurait que partiellement. D n'y est nullement dit, que sa frontière des bords de la Netze doive quitter ce cours d'eau au point le plus rapproché de la Vistule, pour décrire une ligne droite vers ce fleuve. Le traité dit seulement, la frontière longe la Netze, et finit à la Vistule près de Solitz. Il ne peut donc être question ni de Nakel, qui n'est même pas le point le plus rapproché de la Vistule, ni d'aucun autre lieu. Il est bien plus naturel, que cette frontière, pour comprendre la Netze en entier, longe le cours du fleuve jusqu'à sa source, et vienne se terminer à la Vistule près de Solitz. '
L'induction que Ton tire de l'expression près de Fordon et de Solitz, n'a également rien de déterminant. On a ajouté le nom de Fordon à celui de Solitz, pour désigner plus particulièrement le terminus ad quem par le nom d'un lieu plus connu, comme l'est Fordon; mais la frontière véritable doit s'entendre du point le plus éloigné.
3. La Netze doit sans doute former la frontière des états du Roi; mais comme ce fleuve est sujet à des variations fréquentes dans son cours et dans son étendue, on n'arriverait pas à une délimitation fixe, si on ne plaçait des poteaux sur le bord de la Netze, ou à l'extrême limite de l'espace, qu'elle couvre souvent de ses eaux.
4. L'interprétation: d'une seule rive du fleuve, est forcée et contraire au traité. La partie de la Netze, qui doit appartenir au Roi, n'est nullement déterminée par les paroles du traité qu'on a rapportées. Celles-ci doivent bien plutôt s'expliquer par les mots suivans, qui indiquent que le Roi doit avoir la Netze en entier. Mais, il ne l'aurait pas entièrement, s'il n'avait qu'une partie du fleuve en entier. Ce mot en entier désigne bien clairement, tout le fleuve, aussi bien en longueur, qu'en largeur, et il eût été superflu de faire encore mention spéciale de la source. La République aurait
dû déterminer clairement, qu'elle n'entendait céder que la Netze jusqu'au point vis-à-vis Solitz^ et que la frontière du Roi devait quitter ce fleuve, et décrire une ligne droite jusqu'à Solitz^). Elle peut aussi bien décrire une ligne courbe, et c'est seulement de cette manière, que le Roi peut posséder la Netze en entier. Ce qu'on dit à ce sujet de l'élément d'eau est un pur jeu de mots. Le Roi doit avoir la Netze en entier, c'est-à-dire avec ses deux rives, qui en font essentiellement partie. Il n'aura que l'élément d'eau, lorsque le fleuve déborde, mais le pays, quand il sera rentré dans son lit.
5. La petite bande de territoire, que le Roi a fait occuper en delà de la Drewenz, a, d'après tous les renseignemens écrits, appartenu originairement à la Prusse polonaise ; c'est ainsi, qu'on le voit aussi désigné sur plusieurs cartes; par ce motif, le Roi l'a fait occuper. On peut aussi prouver, par de nombreux documens et par des traités, que ce district a été longtemps possédé par l'Ordre Teutonique, aussi bien que tout le pays de Dobryn.
Le soussigné croit avoir suffisamment prouvé par ceci, que la carte des frontières est dressée » —
^) Ce ne fut pas elle, mais bien le Eoi, qui dicta le traite!
conformément à l'expression littérale du traité, et le Roi s'en tiendra strictement à cette délimitation. Comme le Roi ne doute pas, que la République ne se rende aux argumens, par lesquels la cour Impériale-Royale a justifié la ligne de ses frontières, il attend pour lui même une considération aussi respectueuse, et qu'on observera envers toutes les puissances intéressées au traité, une parfaite égalité.
Signé : Benoît.
Du Roi au Comte Solms,