‹ Frédéric II, roi de Prusse: et la nation allemandeChapitre 16 sur 33 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

Le voyageur qui visite les palais royaux de Potsdam, contemple avec une admiration mêlée de respect ces monuments qui rappellent à la postérité le souvenir d'un roi célèbre. Les lieux oîi a passé un grand homme ont pour tout le monde une invincible attraction. A Potsdam, tout ajoute aux illusions de Tétranger. Il parcourt les chambres de Frédéric II. Elles n'ont, depuis le jour de sa mort, subi aucun changement. Ici vous voyez son bureau en argent tâché d'encre , ses ouvrages français (le prédilection , ses chaises , son sofa dont ses chiens ont lacéré la soie; là on vous montre la pendule qu'il avait lui-même l'habitude de monter et qui fut arrêtée au moment de sa mort, le fauteuil dans lequel il expira et oîi s'aperçoivent encore les traces de sang de la dernière saignée, ses tableaux, ses statues, etc. On sent (ju'une grande volonté avait régné là et l'on est dominé.

Quand on sort de ces châteaux , le nom de Frédéric a plus de prestige, sa gloire éblouit davantage. On a vu les témoins nmets de son existence et de son agonie ;

on regrette de ne pouvoir évoquer son ombre pour causer avec elle. Mais vous avez touché ses manuscrits, conserves connue des reliques, et vous voulez lire ses livres. Ils sont un peu tombés dans l'oubli; mais la postérité reconnaissante les en a tirés , en élevant au fondateur de la Prusse un monument digne de lui, le seul qui lui manquât : elle a publié ses œuvres complètes. Vous allez donc vous entretenir avec Frédéric lui-même.

Essaierons-nous de dépeindre ce que l'on éprouve en lisant ces nombreux ouvrages d'histoire, de philosophie, de morale, ces mélanges littéraires, ces poèmes, ces [)oésies fugitives, cette vaste et féconde correspondance? Il importe peu ; ce qu'il faut constater, c'est que l'impression qui suit cette lecture est toute diflérentc do celle qui la précédait.

Pourquoi ?

(]'est ce que dira plus loin M. Onno KIopp.

Mais ce que l'on admire malgré tout , c'est Tactivité prodigieuse de ce roi, le centralisateur le plus absolu dont l'histoire fasse mention. Non content de tenir en ses mains le ressort de tous les rouages de l'Ktat, d'être une sorte de régisseur universel , de s'occuper des plus grandes choses, telles que la conduite de l'armée, comme des plus minimes détails, tels que la réglementation de la nourriture des familles, il trouvait encore le temps, cet homme étonnant, d'écrire une trentaine de volumes et d'effleurer tous les sujets, depuis les questions les plus ardues de la métaphysique jusqu'aux vers galants. Sans doute , il n'a pas toujours également réussi — Sunt

PKÊKACE ni THADrCTElIt. XL

quaedafïiy mcdiocna sunt mnla plura: — mais il faut lenir compte des efiForts d'un prince écrivant dans une langue étrangère, et reconnaître qu'il est beau de voir un roi, en plein xvin* siècle, prendre la plume comme un simple mortel et en appeler bravement au jugement du public.

Quoi de plus admirable encore que de voir ce roi entretenir une correspondance suivie avec de simples hommes de lettres qui, il est vrai, étaient des écrivains célèbres, deviser avec eu\ de choses et d'autres, leur soumettre ses travaux , les consulter sur des questions de tout genre et accepter leurs conseils?

A ce point de vue , personne ne saurait refuser l'expression de ses éloges au roi Frédéric H. Mais toute médaille a son revers, et l'on verra tout à l'heure ce que Ton peut reprocher au roi-écrivain;

C'est ce mélange de qualités et de défauts, cette variété de contrastes qu'un savant historien allemand a voulu mettre en lumière en ne se servant que de sources directes et immédiates. On l'a accusé de faire de la politique contemporaine sous prétexte d'écrire l'histoire du siècle dernier. Cela est possible; mais ce qui peut être vrai pour l'Allemagne , ne l'est pas assurément pour la Belgique et pour la France. Le traducteur n'a donc pas à intervenir dans ce débat ; il a assumé la tâche modeste de contribuer à montrer, sous son vrai jour, celte puissante personnalité que l'on nomme Frédéric-le-Grand.

C'est ce que fait avant tout l'auteur de ce livre. 11 paie un juste tribut d'hommages aux fortes et viriles qualités ilu véritable fondateur de la monarchie prussienne; mais

Xn KRÉDÉKIC II, ROI HE PKUSSE.

il ne méconnaît pas , — l'impartialité lui en faisait un devoir, — que ce fondateur eut des défauts , sinon des vices, comme homme, et qu'il eut des torts, et des torts graves, comme politique.

Qui pourrait s'en offenser? L'esprit de critique et do libre-examen qui ne s'était attaqué d'abord (pi'aux choses religieuses, a élargi peu à peu son domaine. Il s'est rejeté sur l'histoire et il ne tend à rien moins qu'à la refondre. Dès lors, l'apologie et le dénigrement atteignent les mc^mes personnages , d'après le point de vue d'où on les juge, chaos qui aurait besoin une seconde» fois du fiat lux du Créateur. N'avons-nous pas vu récemment un abbé défroqué essayer de salir Jésus et un honorable savant tâcher de béatifier Mahomet ? On fait des efforts pour grandir César et l'on réhabilite Néron. Julien l'Apostat a ses admirateurs ; mais d'aucuns effaceraient volontiers Charlemagne de la liste des grands hommes; on force Charles-Quint à descendre de sou piédestal; mais on fait l'apothéose de Robespierre, de Saint-Just, de Marat, de Lebon, etc.

En présence de ces exemples, de i|uel droit prétendon, ainsi qu'on l'a fait en Prusse, dénier à un auteur consciencieux le droit d'examiner, avec une scru[)uleuso exactitude, ce qu'a fait pour l'humanité, pour l'Allemagne et pour son peuple, un roi que la Providence avait doué des plus rares facultés? Et s'il se trouve que ce roi est resté au-dessous de sa tâche , pourquoi cet auteur serait-il mal venu de le dire, tout en le déplorant?

L'Allemagne en a jugé autrement et l'empressement

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