‹ Frédéric II, roi de Prusse: et la nation allemandeChapitre 33 sur 33 · SCHLOSSER, II · texte numérisé non relu

SCHLOSSER, II

sens : « Vous avez raison. Ces deux Cours pourront bien peut-être se disputer; mais elles ne se sépareront jamais.» On le voit, les ministres français ne songeaient à aucune hostilité de Marie-Thérèse contre le roi de Prusse. Comment Tauraient-ils pu? Tout le monde savait que l'impératrice n'avait d'autre but que la paix et le bien-être de ses sujets.

La guerre entre l'Angleterre et la France paraissait inévitable en 1735. On pouvait s'attendre alors à voir les Français attaquer les possessions allemandes de Georges II et faire irruption dans le Hanovre. Louis XV et Georges II tâchèrent chacun de fortifier leur parti, et Frédéric II fut recherché à la fois par les Français et par les Anglais. M. de Bouille, alors ministre des Affaires étrangères, dit un jour à M. de Knyphausen, envoyé de Frédéric II : «Écrivez, monsieur, au roi de Prusse, qu'il nous assiste dans l'expédition du Hanovre; il y a là de quoi piller, le trésor du roi d'Angleterre est bien fourni, le Roi n'a qu'à le prendre ; c'est, monsieur, une bonne capture (1). »

Georges II , en revanche , savait que l'alliance de Frédéric II avec la France finissait au printemps de l'année 1756. Il fit le sacrifice de son aversion personnelle contre Frédéric II, pour tâcher de gagner à sa cause ce voisin dangereux qui pouvait faire tant de mal au Hanovre. Frédéric avait donc deux voies devant lui : attaquer le Hanovre pour la France ; défendre le Hanovre pour l'Angleterrre. 11 pesa mûrement les deux entre-

(I) OEuvres, IV, Histoire de to gtierre de sept ans, chap, m.

prises. Il va sans dire qu'il ne fut pas question dans son esprit de raisons morales d'une nature ou d'une autre, de considérations patriotiques, puisqu'il s'agissait de la France, mais uniquement de son avantage personnel. S'il attaquait le Hanovre, se disait-il, « il s'attirait sur les bras les forces des Anglais, des Autrichiens et des Russes. Si l'on concluait une alliance avec l'Angleterre, il était probable que les Français ne porteraient point la guerre dans l'Empire. » Il s assura donc soigneusement des relations réciproques de la Russie et de l'Angleterre. Comme il apprit de toutes parts que « l'intelligence était parfaite, » il se détermina à se mettre de ce côté. Il signa donc, le 16 janvier 1756, avec l'Angleterre le traité de Westminster.

Si nous apprécions l'ensemble de ces négociations , nous devons en conclure que Frédéric II, en signant ce traité, croyait s'assurer l'amitié non seulement de l'Angleterre, mais aussi de la Russie; il croyait, en outre, que la France, par suite de ce traité, renoncerait à attaquer le Hanovre. Partant, il aurait le champ libre en Allemagne.

Les Français partageaient l'opinion de Frédéric (1). Il avait conclu ce traité, disaient-ils, en partie par crainte de la Russie, qui, comme alliée de l'Angleterre, deviendrait son alliée, et, d'autre part, parce qu'il croyait que, quoi qu'il fît , son existence était tellement indispensable à la France, que la France n'oserait rien tenter contre lui.

Il nous semble que ce traité de Westminster est aussi

(i) SCHLOSSER, II, 294, n. 29.

FRÉD. II. ii)

important pour juger désormais de la politique française que les intrigues tant vantées de la Pompadour. Quatre mois après la conclusion de ce traité, le l^^mai 1756, au moment oîi expirait l'alliance entre la France et la Prusse, l'Autriche et la France formèrent une autre alliance (1). Il ne faut pas se laisser induire en erreur à cet égard. Celte alliance était purement défensive : il n'y était pas question d'une attaque contre le roi de Prusse. Les deux puissances s'engageaient réciproquement à se fournir 24,000 hommes en cas de besoin. L'Angleterre et la France avaient déjà commencé la guerre. Un tel danger menoçait-il l'Allemagne? Frédéric II s'était engagé à marcher, dans le cas oîi la France aurait attaqué le Hanovre, et c'est à quoi il ne s'attendait pas. L'Allemagne était donc, de ce côté, à Tabri d'une guerre.

Était-ce là le plan de Frédéric? Il avait des intentions toutes différentes. Si, dans l'état de choses existant, il levait l'étendard de la guerre, il n'aurait à compter qu'avec l'Autriche et peut-être avec la Saxe électorale. Il avait fait ses préparatifs ; l'Autriche point. Il était prêt à marcher, les Autrichiens ne le pouvaient pas. Il était possible d'enlever la Saxe à la première attaque, et on pourrait tout au moins s'en servir comme d'un magasin d'où l'on tirerait les fournitures d'armée : hommes, argent et vivres.

Seulement, les choses étaient-elles comme nous les envisageons ici? Frédéric avait à ses gages un secrétaire de légation autrichien et un clerc de chancellerie saxon.

(1) Voir le irailé dans Wenck, Codex Juris Getit, III, i41.

Ces personnages lui faisaient des copies de tous les papiers secrets. Il en ressortait que les chefs du gouvernement tant à Vienne qu'à Dresde étaient aigris contre le roi de Prusse, qu'ils désiraient sa ruine et se seraient volontiers partagé ses pays. Mais pour l'apprendre, Frédéric H n'avait pas besoin de recourir à des Dûoyens aussi vils. Il n'avait qu'à s'interroger lui-même et répondre avec l'ancien adage : Comme tu me traites, je te traite. Seulement, il tira bon parti de CCS écrits. Aussitôt qu'il eut les originaux en mains, la plume du ministre Ilerzberg démontra que l'Autriche et la Saxe voulaient attaquer le roi de Prusse et se partager ses États. Herzberg eut beau se rétracter plus tard, il eut beau déclarer plus tard publiquement que ces projets de partage n'avaient été faits qu'éventuellement, dans l'hypothèse que le roi de Prusse aurait lui-même entrepris la guerre, la postérité crut, dans l'intérêt de Frédéric II, ce qu'il avait voulu. Ses contemporains pensaient autrement. Il n'est pas difficile de reconnaître que les propres frères du roi, Guillaume et Henri, lui imputèrent la nouvelle guerre dans laquelle il plongeait le monde (1). D'autres ont nommé le général Winterfeld comme le priqcipal instigateur.

Ce n'est pas à ses frères que Frédéric II s'adressa pour demander conseil. Il fit appeler les généraux Schvverin, Retzow et Winterfeld, et leur exposa son opinion que la guerre devait commencer (2). Il fit la même expérience qu'aux deux premières guerres de Silésie. Schvverin et

(1) OEuvres, XXVI, p. H2, 203.

(2) DoHii, IV, 216.

296 FRÉDÉRIC II y ROI DE PRUSSE,

Retzow déconseillèrent Tentreprise, Winlerfeld Vappuya . Le roi persévéra dans son idée. Alors Schwerin déclara que si l'attaque devait avoir lieu, elle devait se faire sans le moindre retard. Cest ce qui arriva.

Cependant Frédéric II voulait encore ménager plus ou moins les apparences. Il fit demander à la Cour de Vienne, par son envoyé, pourquoi elle armait. Une réponse non satisfaisante serait considérée comme un cas de guerre. La réponse n'étant pas satisfaisante , la guerre fut déclarée. Mais si l'Impératrice lui avait fait poser une question pareille, qu aurait-il répondu?

Lorsqu'il commença la guerre par l'invasion de la Saxe, il supposait que l'Autriche manquait d'artillerie, de fourgons, de pontons, en un mot de tout le matériel nécessaire à la guerre. Un admirateur de Frédéric II, dans le camp autrichien, l'explique en ce sens que la Cour de Vienne croyait avoir encore une année de temps (1). Ainsi la Cour de Vienne, qui se laissa surprendre d'une telle manière, aurait voulu et prévu la guerre plus que Frédéric, dont toutes les dispositions élaicnt prises? Il est étrange pour ne pas dire surprenant que de telles gens puissent croire ce qu'ils écrivent !

Ce n'est pas l'Autriche qu'atteignit le premier coup, mais bien la Saxe , ce malheureux pays qui, pour la seconde fois, servait de piédestal à l'ambition du roi de Prusse. On connaît la sîiile des événements. Les archives de Dresde furent bouleversées, et le monde lut avec stupé-

(I) CoGNiAzo, Gcstcendnisse eines CMlreich. Veleranen, II, 492.

faction un écrit de Herzberg dans lequel le ministre prouvait que Tennemi perpétuel de la paix et du repos n'était pas le roi de Prusse, mais bien l'électeur de Saxe. « Quand des princes veulent une rupture, ils ne se laissent pas arrêter par le manque de matière à manifestes. Ils prennent leurs résolutions. Ils commencent la guerre et abandonnent ensuite à un juriste laborieux le soin de la légitimer. » Ces mots sont de Frédéric II lui-même. Nous aurons à fournir la dernière preuve importante que c'était lui et lui seul qui voulait la guerre, lorsque nous examinerons les moyens dont il disposait.

L'armée saxonne s'était cantonnée dans les étroits défilés de Pirna. Les Autrichiens, qui marchaient à son secours, essuyèrent un échec près de Lovvositz. L'armée saxonne dut se livrer prisonnière de guerre. Frédéric disposa de la vie et de l'honneur de ces malheureux, comme s'ils avaient été ses propres sujets. Il en grossit ses régiments. Ce n'est pas ainsi que l'entendaient les Saxons. Ils regardèrent comme nul le serment qu'on leur avait extorqué et s'enfuirent oîi ils purent.

L'Empire s'émut de cet incroyable attentat. Le mécontentement général qu'excita la rupture de la paix, rupture dont la plume féconde de Herzberg ne parvint pas à voiler l'iniquité, fournissait des armes aux adversaires de Frédéric. Il y avait peut-être des gens bizarres, tels que Gœthe décrit son père, qui, par des motifs d'attachement personnel, étaient favorables au roi de Prusse ; mais, en règle générale, une nation paisible et tranquille ne voit pas de bon œil les perturbateurs de la paix.

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En même temps commença l'agitation de l'oligarchie suédoise. Elle croyait pouvoir compter sur la grande alliance, d'autant plus que la Czarine le voulait ainsi. Le Danemark et la Hollande se tinrent tranquilles.

Cependant, au printemps de l'année 1757, la position du roi de Prusse n'était pas encore défavorable. Il occupait la Bohême. La victoire se rangea de nouveau sous ses drapeaux. Le roi songeait déjà à aller dicter à Vienne les conditions de la paix. Ce que pouvaient être ces conditions, Frédéric II l'a laissé à deviner. Quant au projet même, il n'est pas douteux; car il en fit part lui-même à Marie-Thérèse (1).

Telle était la situation au commencement de 1757. Les revers suivirent subitement et sans que l'on pût s'y attendre. La bataille de Kollin arrêta le cours de la victoire et des conquêtes. C'en était fait des plans grandioses; il ne restait plus que la triste perspective d'une interminable guerre. De nouveaux combats se livrèrent. La division du prince Guillaume éprouva des échecs. Le roi fit à ce sujet, à son frère et successeur, des reproches qui le conduisirent prématurément au tombeau. Nous n'avons pas à rechercher si ces reproches sont tout à fait sans fondement ou non. Mais le prince se défendit en disant qu'il avait agi d'accord avec ses généraux. Lorsque l'année suivante, Frédéric annonça à son frère Henri la mort de Guillaume, en insistant sur les chagrins que ce dernier lui avait causés-, Henri répondit : « J'ai gémi à l'occasion de la mésintelligence qui a été entre vous et mon frère. Le souvenir que vous

(1) Preuss, II J30.

m'en donnez aggrave mes peines, mais le respect et la douleur m'imposent le silence, de sorte que je ne puis rien répondre sur ce sujet (1 ). » Le prince Henri exprima plus tard son opinion d'une manière plus décisive. Longtemps après ces événements, longtemps même après la mort de Frédéric II, le prince Henri éleva à Rheinsberg un monument à la mémoire des héros de la guerre de Sept ans. Parmi ces héros que célébra le prince Henri, manquait le roi Frédéric II ; celui qui fut gloriflé entre tous, était le prince Guillaume (2).

Après la bataille de Kollin, il ne s'agissait plus, pour Frédéric II, que de se défendre. C'est alors que se présenta cette situation critique dans laquelle on aime tant à le contempler, lorsqu'il se défendit de toutes parts avec un courage de lion contre les armées de ses ennemis. Il est juste que nous l'écoutions parler lui-même de cette époque, et que nous apprenions de lui-même, par ce qu'il dit et par ce qu'il tait, ses plans, ses espérances, ses calculs. Peut-être que quelques-unes de nos considérations s'y trouveront justifiées.

Au mois de juillet 1757, Frédéric écrivit une Apologie de ma conduite politique (3). Il croit nécessaire, dit-il, de se défendre vis-à-vis de son peuple. Pourquoi ne reconnut-il cette nécessité qu'après la bataille de Kollin? Son pays n'avait exprimé aucun sentiment qui aurait pu l'engager à le faire. Il est très-douteux qu à l'exception de ses frères, qui ne dissimulèrent pas entièrement leur

(1) OEuvres, XXVI, p. 178.

(2) Comp. les citaUons dans Preuss, II, 355.

(3) OEuvres, XXVII, 3, p. 280.

opinions un ministre ou un général quelconque eût poussé la hardiesse jusqu'à émettre un avis qui n'aurait pas été entièrement conforme à celui du roi. Quoiqu'il en soit, Frédéric résolut de se justifier lui-même. « L'on dit ordinairement, — c'est lui qui parle — que les rois ne sont responsables de leur conduite qu'envers Dieu. Cela ne doit s'entendre que dans le sens illimité de leur pouvoir. Aucun prince ne peut les rendre responsables de leurs actions ; les États du pays n'ont pas l'autorité de les interroger sur les motifs de leurs résolutions. Il n'en est pas moins vrai qu'un bon prince, sans déroger à sa dignité, peut et doit instruire le peuple, dont il n'est que le chef ou le premier ministre; des raisons qui l'ont obligé de prendre un parti plutôt qu'un autre. Pour moi qui, grâce au ciel, n'ai ni l'orgueil qu'inspire le commandement, ni l'insupportable morgue delà royauté, je ne me fais aucun scrupule de rendre compte de ma conduite au peuple dont le hasard de la naissance m'a fait souverain. Mes intentions ont été pures, mes vues n'ont tendu qu'à assurer le repos et la tranquillité de l'État; j'ai la conscience si nette que je ne crains point de penser tout haut et de montrer à découvert les ressorts les plus secrets de mon âme. »

Que répondre à un prince qui entre en scène de cette manière? A quoi servirait d'essayer de le réfuter, ou tout au moins de le juger? C'est ce que ne pouvaient pas tenter les sujets de Frédéric II, lors même qu'ils auraient eu quelque liberté de dire leur opinion ; mais cette liberté, ils ne l'eurent jamais sous son règne. Il en est autrement pour la postérité. Frédéric II est devenu un personnage

historique. Dès lors, il faut faire abstraction de toutes considérations, sauf de celles qui ont trait à la vérité. Celle-ci provoque tout d'abord une remarque particulière. Jamais prince ne publia un manifeste en consentant qu'on doutât de ce qu'il contenait. Un prince veut être cru sur parole. L'affirmation, qu'il dit la vérité, rend, au moment oîi il parle, la loi du silence plus dure et plus pénible, mais elle a pour conséquence d'exercer d'autant plus vivement la critique de la postérité. Pourquoi le roi a-t-il jugé nécessaire d'affirmer avec un tel luxe de paroles ce qu'il avance ? Voyons son exposé :

« Tout le monde sait que les troubles qui déchirent l'Europe ont pris leur naissance en Amérique, et que la poche de la merluche en contention entre les Anglais et les Français, avec quelques terres incultes du Canada, ont donné lieu à la guerre cruelle qui afflige notre continent. Cette guerre était si éloignée des possessions des princes -de l'Allemagne que l'on a de la difficulté à comprendre comment cet embrasement' a passé d'une partie du monde à une autre qui semble n'y être aucunement liée. A présent, grâce à la politique de notre siècle, il n'y a aucune dissension dans le monde, aussi petite qu'elle soit, qui ne puisse gagner et brouiller en peu de temps toute la chrétienté.

« Mais, continue le roi, il n'est pas question ici de traiter des propositions générales ou de se répandre en vaines déclamations, il faut en venir au fait et entrer en matière. L'année 1735, la Prusse se trouvait alliée de la France et de la Suède. »

Remarquons tout d'abord que Frédéric II ne juge

pas nécessaire ici de faire mention des liens de TErapire qui l'unissaient avec les autres princes allemands à TEmpereur, et qui devaient ôtre plus étroits que ceux qui découlaient de n'importe quel traité avec des princes étrangers, puisqu'il reposait sur un rapport de dépendance légalement établi. Voilà pourquoi il ne parle pas d'un Empereur, mais bien de la reine de Hongrie.

« La reine de Hongrie, qui avait sans cesse en vue le recouvrement de la Silésie, à laquelle elle avait renoncé par deux traités formels, la reine de Hongrie, dis-je, remuait toute l'Europe contre nous. Elle était en alliance avec l'Angleterre et la Russie ; à force de guinées anglaises, elle avait porté les Moscovites à faire tous les ans des ostentations sur les frontières de la Livonie et de la Courlande. Le roi de Pologne, comme électeur de Saxe, s'était si fort attaché à la fortune de la maison d'Autriche, son animosité contre la Prusse était si connue, que l'on ne pouvait s'attendre de sa part qu'à des coups de trahison, c'est-à-dire qu'il ne serait pas des premiers à se déclarer contre nous, mais qu'il profiterait du premier malheur pour nous accabler, à quoi la situation de son pays lui donnait toutes les facilités. Depuis Tannée 1748, pendant la paix, jusqu'à la guerre d'à présent, j'ai été si bien au fait de toutes les intrigues de ces Cours ennemies, que j'ai eu toutes leurs correspondances entre mes mains; cela est clair et prouvé par les papiers justificatifs de ma conduite, qui sont entre les mains de tout le monde. »

D'abord, n'y avait-il que le seul électeur de Saxe qui fût hostile à Frédéric H ? Le roi de Prusse trouva-t-il les autres princes allemands favorables à sa cause? Si l'un

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que c'était une proposition à faire à Mandrin (1 ) et non pas à un roi de Prusse. »

Soit. Mais la Cour de France, en faisant cette proposition au roi de Prusse, n avait nullement l'intention de Toffenser. Si elle le fit dans les termes que l'on sait, il s'en suit qu elle devait avoir une pauvre opinon du sens moral du Frédéric II. Que cette opinion soit fondée ou non, nous laissons le soin de le décider à ceux qui n'admirent pas seulement Frédéric II comme guerrier, ce que nous faisons, mais qui admirent en même temps la moralité de ses actes, ce que nous ne faisons point. Nous devons nous borner à constater le fait de la proposition française et rappeler, en ce qui concerne la réponse du roi, qu'il écrit son Apologie pour son peuple.

« Sur cela, le roi d'Angleterre rechercha mon amitié, et me fit faire des propositions par le duc de Brunswic, qui tendaient à assurer le repos de l'Allemagne par un traité de neutralité. »

Cela signifiait, en d'autres termes, au point de vue allemand, que le roi d'Angleterre, comme électeur de Hanovre, voulait d'une politique à la fois utile pour lui et honorable, c'est-à-dire qu'il désirait ne pas déchirer r Allemagne dans une guerre qui ne la regardait point. Reste à savoir si c'est là aussi ce que désirait Frédéric II.

a Je ne voulus m'engager à rien avant que d'être sûr si la Russie suivrait plutôt les impulsions de la Cour de Vienne ou celles des Anglais. J'en écrivis à KlinggrUf, à

(ij OEuvret, IV, 29. Fameux brigand que Frédéric compare (IX, 152) avec Cartouche. Ce nom a , en français , à peu près la même signification que celle qu*eût plus tard en Allemagne celui de Schinderhann.

Vienne, qui m'assura que la Cour de Vienne n'avait point d'argent, que les Anglais tenaient les cordons de la bourse, et que les Russes, comme les Suisses, n'étaient que pour ceux qui les payaient. La Cour de Londres m'assura en termes formels qu'elle pouvait répondre de la Russie, et que je n'avais rien à appréhender de ce côté-là. D'autres nouvelles particulières confirmaient la disette d'argent où l'on se trouvait à Pétersbourg, de sorte que toutes les probabilités me portaient à croire que la Russie suivrait aveuglément le parti des Anglais, du moins qu'elle ne se déclarerait point contre les alliés du roi de la Grande-Bretagne.

« Mon alliance avec la France finissait au mois de mai de l'année 1756. II. fallait prendre un parti. Les Français me pressaient d'agir. »

Ainsi, malgré le mécontentement causé par les oflres françaises, les négociations avec la Cour de Versailles duraient encore. Si on pressait le roi d'agir, son refus d'accepter la proposition de la France pouvait être moins positif que ses paroles ne sembleraient le faire croire.

« Si j'avais déféré à leurs désirs, je me serais vu engagé dans une guerre contre la Maison d'Autriche, la Russie, l'Angleterre, et la plupart des princes d'Allemagne; si je faisais une alliance avec le roi d'Angleterre ; je ne paraissais avoir à craindre que la reine de Hongrie. »

Ainsi ce qui décida le roi, ce n'était pas l'idée de droit, ou de nationalité, ou aucune autre raison légitime, c'était la souveraineté du tut, c'était la certitude de n'avoir affaire qu'à la reine de Hongrie seulement.

« Le parti du traité de neutralité me parut donc le plus sûr, et je le choisis préférablement à d'autres, parce que je le crus seul capable de maintenir la paix en Allemagne. L'hiver de Tannée 55, le duc de Nivernois vint à Berlin avec des propositions d'un nouveau traité, et pour me faire condescendre à la diversion du pays de Hanovre, il me proposa la possession de l'île de Tabago. Je lui répondis franchement que je ne voulais point aller sur les brisées du comte de Saxe, auquel celte île avait été une fois donnée, et que je ne ferais point la guerre en marchand. Je lui montrai ensuite le traité que j'avais fait avec le roi d'Angleterre, et je lui dis que je n'avais eu d'autre raison de le faire qu'un sincère désir de conserver l'Allemagne tranquille. Les Français furent extrôlûement piqués de ce traité, quoiqu'ils n'eussent aucune raison de l'être ; ils s'étaient mis dans l'esprit que je Serais le Don Quichotte de toutes leurs querelles, et qu'ils me feraient faire la guerre ou la paix comme ils le jugeraient à propos. »

Encore une fois, comment les Français s'étaient-ils inis ces idées « dans l'esprit? » Frédéric semble avoir "oublié qu'il leur avait dit précédemment qu'il voulait prendre à leur profit la place des Suédois. Si les Français étaient d'opinion qu'il ferait la guerre d'après leur bon vouloir, il était persuadé, de son côté, que les Français ne l'abandonneraient pas, quoi qu'il pût faire. « Pour moi, j'ai cru, et je le crois encore, qu'un prince souverain... »

Comme électeur de l'Empire, Frédéric n'était pas souverain, mais obligé de se conformer à la Constitution de l'Empire.

« ... a le droit de contracter des alliances avec qui il lui plaît, et que ce n'est qu'aux puissances tributaires ou mercenaires à suivre les ordres de leurs maîtres ou de ceux qui les payent. Mon intention était de maintenir la tranquillité de l'Allemagne, et j'avais espérance de réussir jusqu'au printemps de 1756, que j'appris qu un gros corps de Russes s'assemblait en Courlande. Cela me parut d'autant plus extraordinaire que j'étais bien sûr, par les liaisons que j'avais avec les Anglais, que cela ne pouvait pas venir d'eux. J'entrai sur cela en quelques explications avec le ministère de Londres, et dès que je m'aperçus que les mouvements n'étaient pas concertés avec le roi d'Angleterre, cette manœuvre me domia de grands soupçons sur la conduite des Russes. J'appris au mois de juin, comme j'étais à Magdebourg, que cette armée se renforçait, et toutes les circonstances, jointes à des correspondances qui sont imprimées, me portèrent à présumer que la Prusse avait à craindre une invasion de ce côté. »

Nous avons vu plus haut que le roi, qui écrit ce que l'on vient de lire sur la situation des choses au mois de mai (ou de juin) 1756, manda vers la fin de la môme année à son confident Winterfeld qu'il n'y avait encore rien à craindre des Russes.

« Sur quoi je fis marcher quelques régiments en Poméranie pour être à portée de se joindre aux troupes de Prusse. Ce mouvement, qui ne pouvait donner aucune jalousie à la reine de Hongrie, occasionna qu'elle fit filer un grand nombre de ses troupes en Bohême. L'on sait comment cette démarche donna lieu à des explications qui occasionnèrent la guerre. »

Sont-ce, en vérité, ces démarches qui occasionnèrent le conflit? Sont-ce bien réellement les armements de rimpératrice qui furent la cause des armements de la Prusse? Pour répondre à cette question, il est de la plus haute importance de se rappeler que, lorsque Frédéric rompit la paix, les armements de Marie-Thérèse étaient des plus défectueux.

« Dès que je fus informé que les troupes autrichiennes remuaient dans toutes les provinces, j'envoyai ordre à Knyphausen de parler à M. Bouille, pour l'avertir qu'un orage se formait en Allemagne, et que, s'il le voulait conjurer, il en était temps en faisant des démonstrations à la Cour de Vienne, avec laquelle la France venait de conclure une alliance. M. Bouille répondit sèchement que la France ne pouvait ni ne voulait se mêler de cette aflTaire.

« Après la réponse ambiguë et arrogante... »

Quelle avait été la question?

« ... que le comte Kaunitz donna à Klinggraf, je me voyais forcé à la guerre. La reine de Hongrie l'avait résolue... »

On remarquera que , dans cette Apologie du Roi , aucune affirmation n'est étayée d'une preuve.

«... et si j'avais attendu plus longtemps, ce n'aurait été que donner le temps à mes ennemis pour s'arranger entièrement. Il fallait prévenir pourn'ôtre point prévenu. Si j'attaquais la reine de Hongrie du côté de la Silésie, je sentais l'impossibilité dans laquelle j'étais de lui faire grand mal, et je donnais au roi de Pologne, Électeur de Saxe, mon voisin le plus dangereux, le temps de mettre,

FRÉD. II. iO

moyennant des subsides, une armée de quarante mille hommes sur pied. D'ailleurs, s'il y avait moyen de réussir en Bohôme, c'était du côté de la Saxe, oîi TEIbe et la connexion avec la Marche fournissaient le moyen de st^ soutenir.

« Voilà, au vrai, les raisons qui m'ont porté à choisir le parti que j'ai pris, préférablement à d'autres, w

Le roi s'abstient de donner ici d'autres motifs qui l'ont pu porter à envahir la Saxe. Il ne s'en suit pas qu'il n'en a pas eu d'autres. Si nous les recherchions, la justice historique exige que nous ne lui attribuions pas des pensées qui ne lui sont jamais entrées à l'esprit. Quant à d'autres pensées et d'autres projets dont nous le croyons capable, il est important que nous nous en rapportions à ses propres paroles. Ce n'est pas aux paroles d'une Apologie que nous pouvons recourir en ce cas, parce (lu'elles étaient destinées au vulgaire; c'est à dos paroles confidentielles qu'il adresse, sous forme de testament, à son successeur.

« S'il s'agit des vues politiques d'acquisition qui conviennent à cette monarchie (l'Autriche), écrit le même Roi, vingt ans après, pour ses successeurs, les États de la Saxe sont sans contredit ceux qui lui conviendraient le mieux, en l'arrondissant et lui formant une barrière par les montagnes qui séparent la Saxe de la Bohême, et qu'il faudrait fortifier. Il est difficile de prévoir comment cette acquisition pourrait se faire. La manière la plus sûre serait de conquérir la Bohême et la Moravie, et de les troquer avec la Saxe; soit enfin que cela pût s'opérer par d'autres trocs ou des possessions du Rhin , en y

ajoutant Juliers, ou Berg, ou de quelque façon que cela se passe. Cette acquisition est d'une nécessité indispensable pour donner à cet État la consistance dont il manque. Car, des quon est en guerre, Tenneuji peut avancer de plain pied jusqu'à Berlin sans trouver la moindre opposition dans son chemin (1). »

Frédéric suppose que, d'après la nature des choses, la Saxe tiendrait en toutes circonstances pour l'Autriche ; car l'idée d'une guerre avec une autre puissance que TAutriche lui vient rarement , ou presque jamais à l'esprit.

« Je ne parle pas, d'ailleurs, de nos droits de succession au pays d'Anspach, Juliers et Berg, et le Mecklenbourg, parce que ce sont des prétentions connues, et dont il faut attendre l'événement. Comme l'État n'est pas riche, il faut se garder sur toute chose de se mêler dans des guerres où il n'y a rien à gagner, parce qu'on s'épuise en pure perte, et qu'une bonne occasion arrivant ensuite, on n'en saurait pas profiter. Toutes les acquisitions éloignées sont à charge à un État. Un village sur la frontière vaut mieux qu'une principauté à soixante lieues. C'est une attention nécessaire de cacher autant qu'il est possible ses desseins d'ambition, et, si l'on peut, de réveiller l'envie de l'Europe contre d'autres puissances, à la faveur de quoi l'on frappe son coup. Cela peut arriver, et la Maison d'Autriche, dont l'ambition va le visage démasqué, s'attirera du reste l'envie et la jalousie des grandes puissances. Le secret est une vertu

{\) OEuvres, IX. De la politique, p. iSl.

312 FRÊDËHIC 11, ROI DE I>R11SSB,

essentielle pour la politique aussi bien que pour l'art de la guerre. »

Si ces aspirations politiques que Frédéric II veut transmettre à sa Maison, ne sont pas des plus honorables, on doit néanmoins reconnaître que la franchise avec laquelle il les expose à ses successeurs, jette un nouveau jour et une clarté plus vive sur ces horribles événements qui formèrent la guerre de Sept ans.

Il en résulte que la raison véritable de la guerre étail que Frédéric II voulait s'approprier la Saxe. Qu il voulait encore autre chose, c'est possible et même probable ; mais nous devons nous en tenir à ses propres paroles. Or, en 1756, il pensait ouvertement que pour une entreprise de ce genre, il aurait affaire à la fois à la Saxe et à l'Autriche, qui toutes les deux étaient désarmées. Il avait un traité d'alliance avec l'Angleterre. La France, croyait-il, devait le ménager pour pouvoir, en temps opportun, se servir de lui contre l'Autriche. Lors même qu'après toutes les promesses de l'Angleterre, il ne pouvait se fier aux assurances de paix et de sécurité de la Russie , il pensait cependant pouvoir espérer que la Suède et le Danemark n'auraient pas toléré une agression de la Russie, que même l'Angleterre aurait envoyé dans ce but une flotte dans la Baltique. Lors de la première rupture de 1740, l'Empire s'était abstenu. Frédéric Il se flattait qu'il s'abstiendrait encore la seconde fois. Lorsqu'il envahit la Saxe et la rendit tributaire, puis fondit avec rapidité sur la Bohême et la Moravie, il crut comiuérir par là la Saxe. Écoutons, pour le prouver,- la suite de sa justification politique.

KT LA NATION ALLEMANUK. 3l3

a Coniment pouvais-je deviner que la France enverrait 150,000 hommes dans l'Empire? Comment pouvais-je deviner que cet Empire se déclarerait, que la Suède se m^^erait de cette guerre, que la France payerait des subsides à la Russie, que les Anglais ne soutiendraient pas le pays de Hanovre, malgré les garanties quils en ont données, que les Hollandais se laisseraient tranquillement enfermer par les Français et les Autrichiens, que le Danemark laisserait agir les Russes et les Suédois, sans en prendre de l'ombrage, en un mot que les Anglais m'abandonneraient ? »

En d'autres termes : je ne croyais avoir affaire qu'à la Saxe et l'Autriche. Et mes mesures étaient prises de telle façon que je pouvais venir facilement à bout de ces deux États , en les attaquant à l'improviste. Je m'imaginais n'avoir rien à craindre des autres. Je supposais que la jalousie naturelle de la Suède à l'égard de la Russie aurait tenu en échec ces deux puissances l'une par l'autre. Je comptais qu'en cas de besoin, si les choses tournaient autrement, l'Angleterre aurait pu m'aider de ses guinées. Dans ce cas, si mes calculs frappaient juste, je conquérais la Saxe. — Voilà le vrai sens des paroles du roi. Mais tirons-en aussi cette autre conséquence : Si j'avais pu prévoir tout ce qui est arrivé, je n'aurais pas envahi la Saxe, je n'aurais pas commencé la guerre. Je Tai commencée , parce que je ne prévoyais pas l'avenir.

^< Les politiques, continue le roi, ne peuvent point lire dans l'avenir : ce (jue le vulgaire nomme hasard, et ce que les philosophes nomment causes secondes, échappe à leur calcul. »

Ainsi Frédéric contirme que les choses se sont passées autrement qu'il ne s y était attendu. Or, il dirigeait seul sa politique. Personne que lui ne savait le dernier mot de ses desseins. Nous ne devons donc , répétons-le , scruter cette politique et partant les destinées des millions dhommes qui dépendaient directement ou indirectement de sa volonté, que d'après les paroles qu'il a écrites ou qu'il a passées sous silence. Il examine pourquoi ses calculs ont porté à faux. :

« Nous avons des principes pour diriger notre jugement, et ceux-là consistent dans l'intérêt des princes et dans ce qu exigent d'eux les alliances dans lesquelles ils se trouvent ; encore ce dernier point est-il sujet à caution. »

C'est-à-dire : nous conjecturons que vous adopterez des résolutions conformément à vos intérêts, sans vous soucier si des traités vous imposent d'autres obligations.

w Or, par les traités, la France n'était obligée d'assister la reine de Hongrie que par un secours de 24,000 hommes. »

Ce secours ne pouvait pas être un danger pour le roi de Prusse, s'il parvenait, comme il l'espérait, à atteindre rapidement son but.

« La France n'avait aucun traité avec le roi de Pologne, aucune liaison ne l'obligeait à le secourir: Louis XIV fit la guerre au duc de Savoie, beau-père du duc de Bourgogne. Jamais les liens du sang n'ont influé dans la politique des rois ; comment prévoir que les larmes de la Dauphine, les calomnies de la Reine de Pologne et les mensonges de Vienne induiraient la

France dans une guerre diamétralement opposée à ses intérêts politiques? Depuis un temps immémorial, la France a été en guerre avec l'Autriche, leurs intérêts sont diamétralement opposés ; la politique de la France a été de tout temps d'avoir un allié puissant dans le nord, dont les diversions lui pussent ôtre utiles. La Suède, qui la servait autrefois, a perdu son i)Ouvoir et son influence dans les affaires du continent. 11 ne lui restait donc que la Prusse. »

Le roi exprime ici de nouveau une opinion qu'il avait déjà manifestée aux Français. Lorsqu'il conclut, en 1744, avec Dumesnii le nouveau traité stipulant l'envahissement des Etats héréditaires de l'Autriche, il lui dit : « Je suis très-content de remplacer les Suédois, qui étaient autrefois les alliés les plus favorisés de la France. Maintenant, c'est un corps sans âme. Moi, j'en ai une et l'on en sera satisfait ( I ) . »

« Qui pouvait imaginer qu'un renversement d'esprit inexpliquable et l'intrigue de quelques caillettes lui fît abandonner ses intérêts et le seul système qui lui est convenable ! Pourquoi payer des subsides en Russie? Pourquoi armer la Suède? Pourquoi exciter l'Empire contre la Prusse, si ce n'est pour détruire cette puissance? Cette conduite serait-elle en haine du traité de neutralité conclu à Londres? Cette vengeance me paraîtrait bien outrée. Serait-ce en faveur de quelques cessions que la reine de Hongrie aurait faites à la France en Flandre? Ce leurre me paraîtrait bien grossier et je ne

'\) Flassan, Diplomatie française, Paris, 18H, vo/rp. 228.

sais si pour les suites la France ne doit pas prévoir que. malgré toutes ces belles apparences, 1 accroissement de la Maison d'Autriche, pour lecfuel elle travaille à présent si chaudement, tournera avec lé temps à son plus grand désavantage. »

Le roi veut dire qu'une Autriche forte et puissante serait le plus sûr boulevard de la nation allemande contre la France. Cet aveu de Frédéric II ne saurait ôtre réfuté.

« La France prend pour prétexte de son entrée dans l'Empire, la garantie du traité de Westphalie. L'année 1745, lorsque nous entrâmes en Saxe, ces garants de la paix de Westphalie me félicitèrent sur mes heureux exploits. »

Cest une singulière illusion de Frédéric II de se croire tout permis, tandis que rien ne serait permis aux autres. Deux fois il avait conclu des alliances avec les Français et deux fois il les avait abandonnés. Une troisième fois, il fit un traité avec l'Angleterre, croyant qu'il était tellement indispensable aux Français qu'ils n'oseraient pas lui témoigner de l'humeur. Comme c'est le contraire qui arrive, il s'en trouve profondément froissé.

« Comment dope ce qui était bon Tannée 1745 devient-il mauvais l'année 57? Pourquoi la Suède faitelle une levée de boucliers, parce que 1,000 hommes de troupes légères ont traversé quelques villages du pays de WUrzbourg? Nos ennemis n'ont pas pu même donner de couleur à leurs actions, les prétextes mêmes leur ont manqué. »

S'il fallait un prétexte, il semble qu'on a dû le trouver

dans la rupture de la paix et en mc^nie temps dans l'invasion de la Saxe.

« Était-il possible (jue dans une guerre trèvS-sérieuse et qui intéresse la nation anglaise, le système et la liberté <le lEurope, les cabales et les divisions intestines prévaudraient si fort contre l'intérêt de la nation, que les ministres oublieraient les intérêts de lEurope |)Our leurs querelles domestiques? Comment pouvais-je prévoir que, m'ayant promis une escadre pour la Baltique, ils me la refuseraient tout net au moment où j'en aurais le plus de besoin?

« Si je ne dis rien du fantôme de l'Empire» qui tra- \aille pour ses tyrans, c est que sa faiblesse a plié de tout temps sous la puissance prépondérante dont il a craint les menaces. »

C'est une manière constante de s'exprimer de Frédéric 11, que les écrivains prussiens lui ont empruntée ainsi que tant d'autres choses, que celle de ne jamais citer le nom de la maison d'Autriche sans l'orner de lépithète de tyrannie] ue et d'orgueilleuse. Comme corrélatif à cette idée, il représentait l'aversion qu'inspiraient aux Allemands l'impérieuse arrogance et la violence du roi de Prusse comme de la faiblesse et de la crainte, inspirée par l'Autriche. Pour qui envisageait les choses de leur vrai point de vue, il en était autrement. L'Empire se déclara contre Frédéric, parce qu'il considérait son irruption en Saxe comme violant la paix de l'Empire.

u Mais la Hollande, qui rompt les traités qu'elle a eus avec l'Angleterre et qui se laisse entourer de tous les côtés par les Français ; mais les Danois qui voient que la

Suède revient contre ses traités et qu'après avoir repris la Poméranie, elle pourra, de môme, répéter toutes les cessions qu'elle a faites; mais ce môme Danemark qui voit tranquillement le pouvoir que les Russes usurpent dans la Baltique, et qui ne se prépare aucune ressource pour se conserver le Holstein, lorsqu'il plaira au grandduc de Russie, devenu empereur, de vouloir le reprendre : voilà de ces événements que la prudence humaine ne saurait prévoir.

« Qu'on m'accuse, si ion veut, au tribunal de la politique... »

C'est-à-dire que l'on m'accuse d'une faute politique que j'ai commise.

«... je soutiens que, depuis la ligue de Cambray. l'Europe n'a pas vu de complot aussi funeste que celui-ci, que môme la ligue de Cambray ne saurait ni ne se peut comparer au dangereux triumvirat qui s'élève à présent, qui s'attribue le droit de proscrire des rois et dont toute l'ambition n'est pas encore développée. Accusera-t-on un voyageur d'imprudence, contre lequel trois voleurs de grand chemin avec leur troupe se sont ligués, s'il est assassiné au coin d'un bois par lequel ses affaires l'obligeaient de passer ? »

C'étaient d'étranges affaires d'un voyageur paisible que Frédéric II poursuivait dans le malheureux électorat de Saxe !

« Tout le monde ne se mettra-t-il pas plutôt à la piste des voleurs pour les prendre et les consigner entre les mains de la justice, qui leur donnera leur vrai salaire? »'

Il n'est poiil-ôlre pas superflu, quand on entend de lels propos, de se rappeler encore une fois que, lorsqu'il se croit offensé par ses adversaires, Frédéric 11 recourt avec un certain empressement à la mesure de la morale ordinaire (I).

« Pauvres humains que nous sommes 1 Le public ne juge point de notre conduite par nos motifs, mais par l'événement. Que nous reste-t-il donc à faire? — 11 faut (Hre heureux. »

Nous nous sommes efforcé constamment , ainsi que nous croyons l'avoir dit, déjuger le roi non d'après les résultats de ses hauts faits militaires, mais d'après les raisons déterminantes de sa conduite, puisqu'il l'exige ainsi. Voilà pourquoi nous les résumons encore une fois. Le roi assure ([ue, d'après les calculs de sa politique, il ne devait pas s'attendre à un si grand nombre d'ennemis. A cette assurance qu'il exprime formellement, s'en rattache une autre qu'il n'exprime point, à savoir qu'il aurait agi différemment s il avait pu prévoir une hostilité aussi générale. En conséquence de cette conduite différente ([u'il aurait tenue, il n'aurait pas envahi la Saxe; il n'aurait pas violé la paix par cet envahissement; il n'aurait pas augmenté le nombre de ses ennemis par cette violation de la paix, il aurait conjuré l'orage qui le menaçait; en d'autres termes : Frédéric II — et personne autre que lui, — porte d'après ses propres paroles, aux yeux de l'Allemagne, le poids de la responsabilité de la guerre de Sept ans.

(1) OEuvres, XX, 271, 4 octobre 1758.

Ce (juil faut reconnaîlrc, c'est qu'il est parvenu à en sortir vainqueur, grâce à une adresse étonnante et à une admirable persévérance. Nous avons à escjuisser en peu de traits à Taide de quels moyens el de quelle conduite il parvint à atteindre ce but.

FIN Dl TOUE PREMIER.

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