‹ Frédéric II, roi de Prusse: et la nation allemandeChapitre 32 sur 33 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Efforts de Kaunitz pour enlever à Frédéric Tappui de la France. — Confiance de Frédéric en la France. — Hostilités contre lui à cause des vexations des recruteurs. — L'impératrice Marie-Thérèse et la Silésie. — Tension entre les Anglais et les Français. — L'Angleterre cherche à gagner la Prusse. — Alliance de TAutricbe et de la France. — Plan de Frédéric II. — Prétextes. — Rupture avec la Saxe. — Frédéric fonde de grandes espérances sur les Français et les Russes. — La bataille de Kollin détruit ses plans de conquête. — Nouveaux accidents. — Frédéric écrit sa propre apologie, mais en réalité , sa propre accusation. — Le plan le plus probable et le dernier de Frédéric , lors de son irruption dans la Saxe. — Humilité de l'apologie du Roi.

De même que le roi de Prusse comptait qu'en temps de guerre, il trouverait dans le roi de France un allié naturel contre la maison d'Autriche, à raison de la communauté de leurs intérêts, de même la Cour de Versailles jugeait important de ne pas laisser arriver à une indépendance complète cette puissance qui s'était élevée si rapidement, afin que cette dernière demeurât assez faible pour ne pas pouvoir se passer de son secours. Il était dès lors de la politique de la Maison impériale d'enlever pour l'avenir cet appui à Frédéric. C'est ce que se proposa le comte de Kaunitz. Outre les intérêts

de Marie- Thérèse, Kaunitz poursuivait un intérêt personnel. 11 avait été lésé par Frédéric aussi gravement que l'impératrice. Frédéric II avait eu au moins des prétextes pour conquérir la Silésie, il n'avait ni raisons ni prétextes pour enlever à Kaunitz la part d'héritage sur laquelle ce dernier avait des droits dans l'Ost-Frise. Car, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, l'expectative que l'empereur Léopold donna à la Maison de HohenzoUern sur cette province, exceptait formellement les bailliages sur lesquels Kaunitz éleva plus tard des prétentions. Frédéric refusa, aussi bien vis-à-vis du roi George d'Angleterre-Hanovre que vis-à-vis de Kaunitz, de reconnaître aucune décision légale des tribunaux de l'Empire. Le ressentiment de Kaunitz contre Frédéric II s'explique donc facilement.

Envoyé comme ambassadeur en France, il s'efforça de persuader à la Cour de Versailles que les petites puissances , comme la Prusse et la Sardaigne , tâchaient de semer la zizanie entre les grandes puissances, afin de se procurer des moyens d'agrandissement. En réalité, disait Kaunitz, « nous ne faisons la guerre que pour eux. Il n'y a qu'à nous entendre et à nous prêter mutuellement à des arrangements qui , en ôtant tout sujet de différend entre les premières puissances de l'Europe, servent de base à une paix solide et permanente (1). »

Ce discours parut aussi étrange que nouveau à une Cour qui était, depuis plus de deux cents ans, en rapports d'hostilité avec la maison de Habsbourg, et, ce qu'il

(1) OEuvres de Frédéric II, IV. Histoire de la guerre de Trente ans, ch. ii.

n'est pas inutile de rappeler, avec Tempire d'Allemagne. Mais le comte de Kaunitz, sans se rebuter, retourna souvent à la charge, et, à force d'entendre répéter les mêmes propos, « la Cour de France, se familiarisant avec ces idées, vint à se persuader insensiblement que ces deux grandes maisons n'étaient pas aussi incompatibles que leurs ancêtres l'avaient cru. » D'ailleurs la Cour de Versailles avait, pendant les deux guerres de Silésie, acquis l'expérience que Frédéric se servait des Français aussi longtemps que son intérêt l'exigeait, et qu'il rompait ses alliances avec eux, aussitôt qu'il croyait pouvoir mieux agir seul. Qu'un revirement de la part de la Cour de Versailles était possible, Frédéric le pressentit aux paroles de l'envoyé français à Berlin : « Pour peu que le roi de Prusse tergiverse avec nous, nous le laisserons tomber et il sera écrasé. »

En dépit de ces impressions, que le roi de Prusse a eu soin de transmettre à la postérité, sa confiance en la France demeura inébranlable jusqu'en 1756. C'est luimême qui nous l'apprendra plus loin. Les alliances qui existaient à cette époque et qui durèrent jusqu'à la guerre de Sept ans, unissaient l'Angleterre et l'Autriche, d'une part, la France et la Prusse, de l'autre. L'opinion personnelle de Georges II était hostile à Frédéric ; car il avait à se plaindre gravement, comme électeur de Hanovre, de la prise de l'Ost-Frise. L'électeur de Saxe était du parti de l'Autriche, non pas tant à cause de lanimosité personnelle du ministre BrUhl contre Frédéric, que parce que le peuple Saxon était aigri par suite des vexations que les soldats du roi de Prusse lui avaient

fait éprouver pendant la dernière guerre. Avec la Russie, les rapports de Frédéric II étaient des plus tendus. La raison véritable était l'enrôleraent de sujets russes pour Je service prussien. Les Russes arrêtaient les enrôleurs prussiens sur leur territoire; Frédéric II, en revanche, fit enlever des sujets russes (1).

Il n'avait pas la prédilection toute spéciale de son père pour les hommes grands; mais les pays voisins n'en souffraient pas moins des attentats que ses enrôleurs commettaient pour alimenter ses armées. Écoutons-le exposer à cet égard ses propres vues : « 11 n'y eut pas jusqu'au duc de Mecklenbourg qui, se reposant sur la protection dont il jouissait de la part de la Cour impériale, ne s'émancipât à chicaner le Roi. Il s'agissait des levées de soldats dont les ancêtres du Roi avaient été en possession de temps immémorial dans le Mecklenbourg. Le duc, à l'instigation de la Cour de Vienne, s'y opposa, et le Roi se fit justice à lui-même ; on enleva quelques soldats mecklenbourgeois, et l'on arrêta quelques baillis qui s'étaient opposés aux enrôlements. Le duc fit grand bruit; mais voyant que ses éclats n'aboutissaient à rien, il prit le parti de s'accommoder et l'affaire fut terminée à l'amiable. Bientôt après, lorsque Timpératrice-reine vît la guerre sur le point de s'allumer entre l'Angleterre et la France, cherchant un prétexte pour rompre avec la Prusse, elle persuada au duc de Mecklenbourg de porter ses plaintes à la Diète de Ratisbonne (2). »

Le récit do ce fait est arrangé de telle façon qu'il ne

(i) ScHLOSSER, Geschichte des i8 Jcthrhundertê, II, 275, n. 12. (2) OEnvrexdi' Frédéric le Gratid, IV, chap. ii.

semble pas, pour être bien compris, avoir besoin d'une explication du côté du duc de Mecklenbourg. Mais la question devient plus claire, du moment que nous nous représentons le rôle des deux princes-Electeurs comme interverti, c'est-à-dire le roi Frédéric duc de Mecklenbourg et celui-ci roi de Prusse. La chose est encore plus manifeste, si nous recourons aux paroles que Frédéric II lui-même adressa à ses subordonnés. Lui-même appelle les excès des enrôleurs dans le Mecklenbourg « impies et inexcusables, » et lui-même envoie, sans autre forme de procès, un des officiers les plus compromis à Spandau pour trois mois (1).

Comme conséquence de cette conduite, qui n'était pas dirigée uniquement contre les Russes et les Mecklenbourgeois, Frédéric II était l'objet de l'animadversion générale. Mais cela aurait-il suffi pour faire éclater une nouvelle guerre?

On prétend que Marie-Thérèse voulait recouvrer la Silésie. Elle s'ouvrit à cet égard, en 1751 , à l'envoyé de France, M. d'Hautefort. « Je ne dis pas que je ne regrette pas la Silésie. Aussi, je ne vous cache pas que si, dans la suite, des circonstances favorables se présentent, je songerai peut-être à la recouvrer. Mais, je vous le répète, pour le moment je n'y songe pas. » Ces paroles ne nous semblent pas contenir autre chose que ce qu'elles devaient contenir naturellement dans la position où se trouvait l'impératrice, que ce qu'aurait pensé et dit quiconque se trouvait dans une situation semblable. Les Français

(1) Predss. Urkundenbuch, V, 71, 85.

Imterprétèrent comme elle devait l'être. 11 n y avait pas eDcore apparence d'une alliance des deux puissances pour réaliser ensemble ce but (1).

Dans ces conjonctures, les intérêts des Français et des Anglais s'embrouillaient dans des contrées lointaines. Ces deux peuples se disputaient la possession de pays déserts et de forêts vierges. L'Allemagne av^it-elle à redouter quoi que ce fût de leurs démêlés? Dans le courant de l'automne 1755, les ministres français ne savaient pas autre chose, sinon que l'Autriche et l'Angleterre resteraient toujours unies. Telle était l'impression que renvoyé français recueillit d'une conversation qu'il eut avec M. de Kaunitz, et que l'on envisageait là comme fondée. « Tout ce que je puis augurer de cette conversation, écrivit l'envoyé de France, c'est que l'impératrice désire demeurer neutre, tandis que, cependant, elle soutient le roi d'Angleterre, en sa qualité d'alliée. En réalité, ce serait pour elle la meilleure position à prendre, puisque, sans cela, elle pourrait nous faire tout le mal qu'elle voudrait, sans avoir rien à craindre de notre part. Je ne veux pas négliger de répéter que l'impératrice n'abandonnera jamais le roi d'Angleterre. C'est le seul allié qu'elle ait, et elle aimerait mieux tout risquer que de le perdre. Ces deux Cours prendront leurs dispositions pendant l'hiver prochain et réuniront leurs efforts. Vous les trouverez probablement au printemps prochain dans une situation toutedifférente decelleouils sont aujourd'hui. » Le ministre de Louis XV répondit dans le même

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