FRÉDÉRIC DONC COMMENÇA AINSI
— Ma position est si belle, mes trés-chers, qu'il ne tiendrait qu'à moi d'en abuser. Un homme qui possède le mot d'une énigme et qui consent à le divulguer, n'a-t-il pas une supériorité marquée sur ceux qui l'écoulent; ne rcssemble-t-il pas à une coquette qui laisse
tomber son gant devant le plus fidèle , le plus soumis, le plus aveugle de ses adorateurs? Toutes les impertinences n'ont-elles pas dans sa position même une excuse?
Les bienfaiteurs anonymes sont rares, on veut bien obliger ses amis , mais à la condition par eux de s'avouer obligés. M. de Monthyon lui-même, en se constituant le rémunérateur annuel de la vertu , n'a pas suffisamment désintéressé sa vanité : en choisissant l'Académie française pour chargée d'affaire, il savait bien que celle-ci lui rendrait en belle monnaie d'éloges ce qu'il donnait à la vertu en espèces sonnantes , bruit pour bruit , échange de valeurs, voilà tout. Le bienfait est vaniteux, la reconnaissance est bavarde, partant quittes.
Or, messieurs, je sais une histoire que vous
voulez apprendre , je vous la dis , vous êtes mes obligés; une histoire est aussi un bienfait. Je veux être bon prince cependant, et ne vous faire sentir que raisonnablement ma générosité, mais je dois vous dire que je tiens à votre reconnaissance.
Ceci s'appelle un préambule, et j'en resterais là si , à côté des réflexions générales que je viens de vous soumettre, je ne devais pas indiquer, comme il convient à ma vanité , une remarque particulière qui rehausse encore le prix du bienfait et vous oblige plus étroitement à mon égard : dans cette histoire, j'occupe moi-même une place, je joue presque un rôle, rôle secondaire, il est vrai, mais enfin cela ne sulfit-il pas pour donner à ma relation une couleur personnelle et intime, une apparence de récit autobiographique? Je voudrais bien à ]a fin de cette phrase glisser adroitement ces deux mots : Mémoires inédits, mais le mot et
la chose sont usés ; d'abord parce que mémoire est synonyme de mensonge , ensuite parce que rien n'est plus connu que ce qui est inédit , à peu près comme les parades de Bobèche, qui n'ont jamais été imprimées, mais que les enfants savent par cœur. Donc je m'en tiens là, et j'entre en matière.
Il y a six mois environ, une nouvelle étrange se répandit dans le monde; quand je dis le monde, c'est le nôtre, monde à part, qui s'agite dans un rayon convenu, sur un terrain circonscrit, petite cité dans la grande, dont le territoire se compose de deux cents pieds carrés, borné au nord par le café Cardinal , et au sud par le Divan du passage de l'Opéra. Cette nouvelle, timide d'abord et rasant le sol comme la calomnie, grandit peu à peu, et finit par un magnifique coup de tonnerre qui rappelait presque cette retentissante et épouvantable phrase de Bossuet : Madame se meurt! Madame est morte ! . . . Louise part , Louise est partie ! . , ,
«^ 9 partie avec un Anglais , en chaise de poste , partie pour ne plus revenir, enlevée, disparue, envolée! Vous qui ne connaissez pas Louise comme moi, vous ne pouvez juger aussi sûrement l'effet d'une aussi foudroyante nouvelle , quoique par induction vous puissiez à peu près le comprendre.
Ainsi, je vous l'ai dit, notre horizon est trèsborné, notre existence très-rétrécie, à un pas du centre vous trouvez la circonférence; ces grands événements qui nous bouleversent sous notre latitude sont parfaitement ignorés sous les latitudes étrangères môme les plus rapprochées , à la Magdeleine par exemple. Or, dans notre monde, et pour vous comme pour moi, mes très-chers, il n'existe à Paris qu'une vingtaine de femmes, celles-là seules ont un nom, et sont vraiment des femmes. Les autres sont des créatures à deux pieds, il est vrai, comme celles-là , portant robes et chapeaux , mais \oilà tout; elles usurpent évidemment le titre
qu'elles ont; leur toilette, leurs coquetteries, les intrigues qu'elles affichent, mensonges, artifices grossiers pour nous faire croire à la qualité de femmes qui leur manque. Ce sont des fantômes sans corps, des mannequins qui veulent simuler la vie. Ne vous y trompez pas, elles mentent en tout, elles ne vivent pas, elles ne sont pas coquettes, elles n'ont pas de vraies intrigues, elles ne sont pas femmes.
A quoi bon, d'ailleurs, vous démontrer cette vérité, à vous, mes très-chers, qui êtes mes compatriotes, qui menez comme moi une existence excentrique, qui professez mon culte? La grisette qui s'en va le dimanche, en robe blanche, avec son amoureux danser au bal de Saint-Cloud, est-ce une femme, cela? La bourgeoise, en robe de soie, qui entretient une correspondance clandestine avec un employé à 1,200 francs, est-ce une femme encore? Non pas. Les seules femmes, les vraies femmes sont celles que nous connaissons} elles ne sont
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ni mariées, ni veuves, ni filles. A la manière dont elles portent leur chapeau, à ce gracieux geste de la main droite qui est plus qu'un salut et pourtant un peu moins qu'une promesse, on reconnaît tout d'abord leur race et leur origine, incessu patiiit dea; elles ont une langue qui n'appartient qu'à elles, et que nous seuls comprenons. Nul ne sait d'où elles viennent, et encore moins où elles vont; elles passent comme des oiseaux dans l'air. Dans celte société arrangée par cases comme un^ boutique d'apothicaire, étiquetée chaque jour et numérotée, elles seules n'ont ni case, ni numéro, ni étiquette; leur patrie est la nôtre, elles n'appartiennent à aucune nation; sans être Anglaises , ni Allemandes, ni Françaises, elles sont pourtant Anglaises , Françaises et Allemandes à la fois, filles bohèmes, si vous voulez, qui n'ont pas eu de berceau, mais qui vivent et chantent, comme les hirondelles, aux lieux où brille le soleil.
Aussi lorsqu'une de ces vingt poésies ^ (jui font notre seule poésie à nous, s'évapore et disparaît, vous savez quel événement c'est là, quel malheur! quelle catastrophe! IN'est-ce pas une partie de nous-mêmes qui se déchire, un anneau de la chaîne de nos jours qui se rompt? Vous comprenez maintenant l'effet prodigieux de cette nouvelle, d'abord insinuée sous le manteau, puis éclatant tout à coup au grand jour : Louise Brumenthal est partie!... Vous vous rappelez combien de fois vous avez pétri l'asphalte des boulevarts en répétant, à son propos, ces deux éternelles questions qui agitent le monde, et résument toute la destinée humaine : Comment? Pourquoi?
Le Jokei's-Club lui-même, ce paradis terrestre dont nous sommes encore éloignés, mes très-chers, de la longueur de plusieurs chevaux, prit un vif intérêt à celte nouvelle. Quoi! Louise partie! Louise, une femme d'élite entre les femmes d'élite! Louise, un type! un
modèle! le résumé le plus parfait de toutes ces adorables imperfections qui, pour nous, constituent ia femme! Vous l'avez tous vue, messieurs; vous savez quelle grâce innée émane de sa personne et se communique aux plis de sa robe, aux ondulations de son voile, à la frange de son mantelet. Vous savez avec quelle délicieuse crânerie elle passait tête haute entre le feu croisé d'une double haie de regards! Ceci, messieurs, est une remarque que je vous demande la permission de développer.
Peu de femmes savent être regardées : les unes baissent les yeux comme des pensionnaires et affectent une timidité qui n'est plus de notre époque; les autres détournent la tête avec un dédain qui n'est jamais dans la nature; celleci, dans son embarras, répare, à chaque coup d'œil qu'on lui lance, un dommage de toilette qui n'existe pas; celle-là raidit les jarrets comme un maître d'armes, et rend coup pour coup, provocation pour provocation. Ces dif-
férentes manières accusent également des faiblesses de constitution, des vices d'intelligence ; la timidité est hypocrisie, le dédain est sottise, la confusion est ignorance, la superbe est effronterie.
Louise n'avait aucun des défauts que je signale ; pour le vulgaire elle avait l'air si naturellement fier, si indifférent, que le regard qui s'était hasardé à chercher le sien n'y revenait jamais à deux fois; pour les petits jeunes gens bien ignorants et bien boursouflés, qui tranchent du matamore et essaient de suppléer par l'impertinence aux caractères de la virilité qui leur manquent, elle avait un certain clignement d'yeux moqueur et doux à la fois , semblable à l'ironie d'un homme qui raille un enfant. Joignez à cela un plissement imperceptible de la lèvre, épigramme intraduisible, et qu'elle seule a traduite une fois par ces mots adressés à un de ces aventuriers imberbes qui la fatiguait de son opiniâtreté : « Mon petit jeune homme, sr
j'avais l'honneur de connaître njadame votre mère, je lui conseillerais de garder ses enfants chez elle, ou de les mieux élever. » Mais quand par hasard elle rencontrait sur son passage un de ces hommes à la tournure carrée, bien lustrés, bien luisants, papillons en bottes fortes, Lovelaces de caserne, qui croient toujours qu'une femme s'emporte à la baïonnette comme les forteresses qu'ils n'ont jamais emportées, c'est alors qu'elle déployait toutes les ressources de son esprit , toute l'énergie de son courage. Avec quelle ingénieuse légèreté elle déviait de son chemin pour l'éviter , sans avoir l'air de fuir; et quand la rencontre devenait indispensable, quand la bataille ne pouvait plus s'ajourner , avec quelle vivacité méridionale elle relevait la têteî Une autre eût pressé le pas, elle le ralentissait; une autre eût baissé son voile et accordé ainsi la victoire à la fatuité insolente et grossière, Louise, tout au contraire, soutenait le choc sans forfanterie, mais sans
faiblesse, non pas qu'au fond de l'âme elle ne fût parfois cruellement mortifiée. Et quelle est la Parisienne qui n'éprouve pas des mortifications de cette espèce ! Mais elle dissimulait ses mouvements intérieurs avec un admirable sangfroid, quitte à s'en dédommager après par une de ces saillies qui allaient si bien à la tournure de son esprit. A la suite d'un accident de cette nature, je me rappelle qu'elle me dit un jour en me rencontrant, avec un sourire de dépit trempé de larmes : « Je quitterai Paris, monsieur, je le quitterai; il n'y a pas moyen de \ivre dans une ville où l'on rencontre à chaque pas des omnibus , un tas de pavés ou un homme qui vous barrent le passage. »
Si je me suis étendu sur cette particularité, c'est, mes très-chers, que le savoir être regardée est pour les femmes, et surtout pour les femmes qui sortent souvent seules, non seulement une science utile, mais une nécessité de premier ordre : une provinciale aimera
mieux rr.ourir que d'enlrcprcndrc seule un voyage à travers nos rues et nos boulevarts; c'est que aussi je veux vous faire apprécier Louise, et, par ce que je vous ai dit, vous pouvez déjà la connaître. L'esprit d'un liomme se peint dans son regard; pour les femmes, c'est le contraire : il faut les juger à la façon dont elles se laissent regarder.
Du reste, cette faculté de contr'intuition, que Louise possédait à un degré si éminent, n'était qu'une introduction à l'esprit le plus souple, le plus gai sans trivialité, le plus railleur sans amertume. Légère et adorable créature, tendre par caprice, colère par bouflees, rêveuse par accident, caractère prismatique, se décomposant et se recomposant à l'infini , et arrivant par demi-teintes à la clarté la plus éblouissante, à la lumière la plus pure; vive comme un oiseau, insouciante comme un enfant, prodigue comme une fée; traitant ses caprices en enfants gàiés, n'écoutant que les
fantaisies de son imagination, n'ayant de chagrin que juste ce qu'il en faut pour tempérer par la mélancolie les élans d'une gaieté qui deviendrait monotone. Que vous dirai-je encore? mon haleine est à bout, les paroles me manquent, et jesuis obligé d'en emprunter : riante, sémillante , pleine de grâces et de délices , à peu près comme la fiancée de Figaro, avec quelque chose de plus pour nous , l'innocence de moins.
Quant à sa beauté, je voudrais vous en parler, non pour vous qui la connaissiez, mais pour moi qui aime à parler d'elle longuement et sous toutes les faces; mais à quoi bon? En vous la peignant au moral, ne vous l'ai-je pas décrite au physique? Au point que si quelqu'un de ceux qui m'écoutent ne l'avait pas encore rencontrée, il la reconnaîtrait à coup sûr sans l'avoir jamais vue. Il s'écrierait, en apercevant une femme ni trop petite ni trop grande, les cheveux blonds, les veux d'un bleu céleste, la
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laillc flexible et fuyante, le cou merveilleusement attaché, le pied petit et cambre : c'est elle , c'est Louise de Brumenihal !
Le dithyrambe que je viens de vous réciter en faveur de Louise me servira de transition , faute d'une meilleure. Faire son éloge aussi complètement, aussi chaleureusement, n'estce pas vous dire l'eftet que produisit en moi la nouvelle de son départ? Louise partie! m'écriai-je avec tout le monde, cela est incroyable, cela est impossible; mais outre mon étonnement, j'en ressentis au fond de l'àme une commotion douloureuse : je la connaissais depuis quelque temps, sans être encore admis dans son intimité, je n'étais déjà pas étranger pour elle ; quelquefois elle se laissait aller avec moi à des demi- confidences, à des médisances sur ses amies, ce qui est une des plus grandes preuves de bienveillance que puisse vous donner une femme. Je n'étais pas encore au nombre de ses familiers, mais j'aspirais à l'étro,
ol j'y nllachais uw Irôs \\ï intéirl : tout en elle m'avait séduit, la souplesse de son esprit, ses allures indépendantes, ce prestige de coquetterie qui l'entourait, enlin je me sentais (remarquez que je dis ceci en baissant les yeux ), je me sentais disposé à l'aimer.
Je sais, messieurs, tout ce que le mot aimer a d'insolite dans la bouche qui le prononce, et pour les oreilles qui Técoutent. Menant une vie exceptionnelle, nous nous sommes fait sur les sentiments ou sur les besoins du cœur un système à part; nous tenons à honneur de traiter comme un simple passe-temps, comme une dis traction accidentelle, ce qui fait l'occupation la plus sérieuse des autres hommes. Ces grandes passions qui dévorent la jeunesse et l'entraînent dans un cercle d'espérances mensongères, de désirs inassouvis, sont à nos yeux des amusements permis, mais qui ne doivent pas nous absorber : une femme est un accessoire dans notre existence, jamais un but unique,
un principe essentiel. Nous n'acceptons de l'amour que ses plaisirs, et nous laissons au vulgaire ses flammes dévorantes, ses terribles inquiétudes, ses poétiques et continuels soucis; les livres des poètes nous paraissent des rêveries bonnes au plus à endormir les enfants, et nous nous faisons fort de rompre le lendemain , et le sourire à la bouche, le lien formé de la veille. Je ne veux pas examiner, mes très-chers, si en cela nous sommes de bien bonne foi, si notre scepticisme n'est pas plutôt de la forfanterie que du courage, si nous ne ressemblons pas un peu à ces fantômes aux grands bras qui trompent la folle imagination du héros de la Manche, géants de loin, moulins à vent de près. Je tiens notre système pour bon , nos maximes pour vraies, mais je m'accuse humblement d'avoir menti à notre système, failli à nosmaximesj je suis un renégat, j'aimais Louise.
Ainsi que je vous !'ai dit, la nouvelle de son départ me consterna : partie avec un Anglais!
quelle pitoyable cliiile, qucldénoùment incroyable è force de trivialité; avec un anglais, comme les pensionnaires qui se font enlever , comme les modistes qui ont envie de prendre l'air de la mer. Louise, une si admirable fille, faire une fin de si mau\ais goût, suivre en 1839 les traditions de iSlC!
Yrai! c'était un anachronisme! Aussi, dans ma colère, je me laissai aller à des déclamations contre les Anglais comme on en faisait au temps de l'Empire; je trouvais leur conduite, leurs manières, leur langue misérables; je les traitais de forbans j d'orgueilleux insulaires ^ d'écumeurs de mer; je leur reprochais Waterloo et Sainte- Hélène, je remontais jusqu'à Pitt pour l'exécrer,
jefustigeaisd'importance Hudson Lowe; quand par hasard je passais à côté d'un Anglais , je lui lançaisle regard le plus forcené, en grommelant entre mes dents, ainsi que faisaient les gamins il y a seulement une dizaine d'années : Goddem! je rêvais enfin le blocus continental.
Cet état désespéré dura quelque temps ; puis, comme les suppositions absurdes, en dépit des chances qu'elles puisent dans leur absurdité même, doivent céder à l'influence d'une réflexion plus lente, d'une anal} se plus soutenue, je compris qu'une pareille rage aussi peu fondée n'était pas le fait d'un animal raisonnable (définition de l'homme ), cet animal fùt-il amoureux à la dernière puissance, et qu'avant de se tenir pour convaincu, il fallait au moins chercher la pièce de conviction. J'allai au logement de Louise; elle était bien réellement déménagée. J'interrogeai le portier sur la forme et la date précise de son déménagement, et je ne trouvai rien dans ses réponses qui pût donner l'idée d'un enlèvement, d'une aventure à l'anglaise, de ce que les choristes de l'Opéra appellent une fugue pour Calais. Son déménagement s'était opéré selon le rite ordinaire , l'emballement des meubles n'avait accusé ni précipitation, ni préoccupation romanesques; elle était sortie de son apparie-
ment iranquillement, sans trahir par aucun symptôme alarmant une arrière-pensée aventurière. Le soir , un fiacre l'avait prise ; elle ne s'y était pas jetée, mais installée avec le sangfroid d'une petite bourgeoise qui va passer la belle saison à sa campagne d'Auteuii.
— Et elle était seule? demandai-je au portier , avec un peu plus d'émotion dans la voix que je n'aurais voulu en laisser paraître.
— Seule, me dit-il; la veille de son déménagement, Madame avait congédié sa femme de chambre.
Cette circonstance seulement me parut étrange. Que voulait dire ce congé donné à sa femme de chambre, précisément la veille de son départ? Là était certainement le secret que je désirais tant savoir. Mais, après tout, cela ne justifiait pas cette ridicule histoire que j'avais crue dès fabord comme tout le monde , et que tant de circonstances contradictoires démentaient évidemment.
— Vous êtes bien sur /répéiai-je au portier, qu'elle est montée seule en fiacre? Et le malin, la veille, avait-elle reçu des visites?
— Comme à l'ordinaire, quelques visites de dames, ses amies.
— Pas d'hommes ?...
Le poriior se prit à sourire, et de fait son sourire se trouvait naturellement expliqué par le ton moitié mystérieux, moitié provoquant dont j'avais prononcé ces deux mots.
— Je ne pourrais pas affirmer cela , comme on dit, sur ma tète, me répondit le portier, mais il est de mon honneur de déclarer que depuis un mois pas une voix mâle n'est venue demander, au carreau de ma loge, madame de Bru mcn thaï.
— Et auprès du liacre qui l'a emmenée, dans la rue, vous n'avez vu personne qui parut attendre? Vous savez, un jeune homme mélancolique, regardant de tous cotés , l'air inquiet , un amoureux cniin ?
Il me laissa aciiever ma phrase avec un sang- (Void tout à fait diplomatique ; et, prenant un air de profondeur qui dans tout autre moment m'eût semblé un merveilleux enjolivement à annexer à ce grand type du portier parisien :
— Je vous comprends, répliqua-t-il, je n'ai rien vu dans la rue, auprès du fiacre, qui ressemblait à ce que vous dites, et pourtant j'ai assez d'expérience pour ne pas m'y tromper.
— Et où adresserez-vous les lettres que vous recevrez pour elle?
— Madame m'a recommandé de les rendre au facteur.
— Ainsi vous ne savez pas sa nouvelle adresse ?
— Non.
— Elle ne vous a rien dit en partant ?
— Rien.
— Que pensez-vous de ce départ ?
■ — Je n'en pense pas.
— Croyez-vous qu'elle ait quitté Paris?
— Je ne crois rien.
A la tournure de précision négative que prenait l'entretien , je sentis qu'un plus ample informé devenait inutile; j'avais maintenant le canevas d'un mystère; c'était à moi de le débrouiller, à moi de chercher les conjectures les plus vraisemblables. Le portier avait parfaitement rempli la tâche sacramentelle qui se résume tout entière en ces deux mots écrits au frontispice de sa loge -.parlez au portier; il m'avait répondu.
Une fois dans la rue, je me rais à fouiller ma cervelle en tous sens pour y trouver une explication raisonnable. Je ne sais par quelle falaliié cette recherche m'amena tout d'abord droit à l'absurde, mais à l'absurde le plus complet, le plus positif qu'on puisse imaginer.
Avez-vous vu des écoliers accrocher une carlo trouée à jour à la ficelle d'un cerf-volanl? Entraînée par le vent , la carte tourne, file et disparaît; ainsi fut- il de l'idée qui me vint en ce moment, et qui, poussée par une très-forte brise d'extravagance, grimpa avec la rapidité de l'éclair jusqu'aux régions supérieures de mon intelligence. Les détails de ce départ si calme, si empreint de résignation mélancolique, avaient probablement disposé mon esprit aux comjiaraisons ascétiques; car, pour lui donner un sens, je me rappelai une vieille histoire biblique, l'histoire de la Magdeleine repentie. « Louise au couvent ! » m'écriai-je intérieurement ; puis, aussitôt cette bouffonnerie exprimée, un éclat de rire, également intérieur, l'accueillit au passage, et je me mis à me moquer de moi-même avec une verve impitoyable. Au couvent ! cxiste-til encore des couvents ? les Carmélites ne sont-elles pas disparues avec mademoiselle de La Yollièro? Henri IV est mort ,
mon vieux ! et Louis XIV aussi ; et, en supposant qu'il existe encore des couvents, quelle (ille imaginerait de finir ses amours par le cloître, eût-elle perdu le cœur d'un roi ?
Mon esprit demeura quelque temps inactif, comme épuisé par cet eflbrt bucolique qui rappelait si bien \eparturient montes d'Horace. Peu à peu je repris mon élan, et je continuai à errfer en véritable paladin à travers le champ des conjectures.
Elle a fui devant un créancier impitoyable ou devant un adorateur gênant? Elle est allée à Montmorency prendre du petit lait et manger des cerises ? Peut-être a-t-elle voulu làtcr des eaux de Bade ? Peut-être est-elle dans quelque village de la Normandie près d'une vieille mère mourante, long-temps oubliée, et elle a voulu lui fermer les yeux? Elle esta Paris; elle est à la campagne; elle est en province ; où peutelle être ? où peut-elle ne pas être ? Brrrr !.... Entasse donc point d'interrogation sur point
d'interrogation, malheureux que tu es, détruis une II} pothèse par une autre hypothèse, défais vingt fois, à la manière de Pénélope, un ouvrage vingt fois refait : qu'en résultera-t-il ? Comment démêleras-tu la vérité , qui est au milieu de cent mensonges, qui pourraient tout aussi bien être des vérités ? A l'aide de ton talent de psychologue amoureux , trouve donc le nom d'une rue, le numéro d'une maison ! Autant aller consulter mademoiselle Le Normand. Cette conclusion inévitable ne me découragea pas. Gœthe a dit quelque part : « Si c'est impossible, cela se peut. » Je pris pour mon compte la maxime de Gœthe, et, avec la résolution d'une compagnie de cuirassiers qui s'apprête à faire une trouée au travers d'un régiment d'infanterie formé. en carré, je me dis en relevant la tête : « Il faut que je la retrouve, je la retrouverai. » Je ne me demandai môme pas quels moyens étaient en mon pouvoir; mon courage était celui du désespoir; j'avais
donc intérêt à rester aveugle. Aussi, dans celte battue que j'allais commencer, je ne songeai ni à suivre un plan préconçu, ni à tendre des filets, ni à combiner d'avance mes opérations stratégiques; je m'aventurais sans munitions et sans armes; un seul mot pour moi répondait à tout et suffisait à mon embrasement : le hasard.
Ainsi je me fis commis-voyageur au compte d'une maison de commerce qui aura, si vous voulez, pour raison sociale : Amour et Curiosité. Avant de courir la province, je voulus faire la place de Paris, et pour commencer, je m'exilai. Vous savez que dans le pays où nous vivons^ et dont j'ai tracé, au commencement de ce récit, le plan topographique, mon absence fut passablement remarquée; quand par aventure l'un de vous me rencontrait et me racontait que mes amis étaient fort inquiets et qu'on me prétendait mort, vous vous rappelez avec quelle charmante hypocrisie je répondais : Je travaille!
C'est qu'en effet ma vie était complètement déplacée, je me trouvais jeté volontairement hors du cercle de mes relations et de mes habitudes; je ne songeais plus ni au Divan, ni au café Anglais^ ni au salon du coin de la rueLouisle Grand; tout ce monde, si plein et si vivant autrefois, était pour moi maintenant vide et mort, je n'y voyais plus qu'un corps sans âme, une thébaïde privée d'air et de lumière, et d'où l'espiit de Dieu s'était retiré : Louise ne l'habitait plus!
Toutes mes journées se passaient de la même façon. Depuis le matin jusqu'au soir j'errais dans les quartiers de Paris les plus opposés et les plus sauvages; après avoir épuisé la liste de toutes les promenades fréquentées, rendez-vous ordinaire des oisifs, les Tuileries, les Champs- Elysées, les concerts en plein vent, le manège, je me lançais dans les rues les plus ignorées , je découvrais chaque jour des pays inconnus.
Certes, ce serait un récit fort intéressant
pour vous, que le récit de mes découverles : par exemple, ne vous récrieriez-vous pas, si je vous disais qu'il y a une contrée qui s'appelle rile-Saint Louis, où, le soir, toutes leslumièreè sont éteintes avant dix heures, toutes les portes fermées, toutes les bouches muettes, toutes leâ passions endormies, où l'on n'entend que le cri des chats qui se poursuivent, et les clameurs lointaines de quelques chiffonniers avinés? Né seriez-vous pas au comble de l'étonnement, si je me mettais à vous décrire le faubourg Saint- Marcel, dont la principale rue se nomme la rUfe Mouffetard, espèce de tuyau d'égout à découvert, ourlé des deux côtés par deux lignes de maisons qui ressemblent à des chaufferettes, et qui se renvoient incessamment des senteurs inabordables à l'analyse? Que vous dirai-je encore? J'ai visité le Jardin-desPlantes, j'ai vu lé Luxembourg, j'ai abordé l'Hôtel-des-InvalideSi toutes CCS curiosités si chères aux provinciaux ;
et que pas un Parisien bien né ne doit connaître.
Oui, las de chercher Louise au grand jour sans là trouver, je la cherchai à l'ombre des pétrifications monumentales, ou sous l'auvent des plus sales boutiques. Je crois, Dieu me pardonne, que je n'aurais pas reculé devant une taupière. J'ai dressé depuis un plan figuratif de tous les pays que j'ai vus, de toutes les rues que j'ai parcourues; je vous le montrerai en guise de pièces justificatives : vous y verrez des noms fabuleux, des rues du Chat qui pêche, de la Femme sans tète, du Puits qui parle, des Canettes, de la Huchette, de la Planchette, et ctetera, et caetera, et quatre pages d'et cœtera, ainsi que dit Beaumarchais dans ses mémoires.
Pendant quinze jours, messieurs, quinze mortels jours, je me livrai avec acharnement à cet exercice, qui vous semble avec raison incroyable 5 je devenais maigre comme un jokei
anglais ; j'aurais eu un prix aux courses de New- Market. Lorsque de loin j'apercevais une femme qui me rappelait Louise par la plus légère ressemblance, par le plus imperceptible détail, je courais à perte d'haleine pour la dépasser. Je me retournais, je la regardais, et c'était fini; je m'arrêtais en m'en prenant à mon imagination malade, qui revêtait de vains fantômes des apparences de la réalité ! Je me promettais bien de ne plus me laisser prendre à d'aussi grossières amorces, et je recommençais l'instant d'après. Il est fâcheux que la langue parlée ne possède pas, comme la langue musicale, des signes particuliers pour augmenter la valeur d'un mot, d'une syllabe, d'une lettre; si l'on pouvait noter la parole, je mettrais pour me peindre ces trois lettres à la fde, F, 0, U, avec trois dièzes à la clef.
Un soir, après avoir parcouru le boulevart , séjourné quelques instants au concert du café Turc, et remonté jusqu'à la Bastille, je revenais
sur mes pas, prenant au hasard les rues qui se présentaient devant nioi; je me trouvai, vers dix heures du soir, en plein Marais. A celte heure, tout était silencieux et presque désert, quelques honteuses lumières seulement projetaient çà et là autour d'elles leurs reflets affaiblis; comme s'il eût voulu s'associer à cette pensée de solitude et de mélancolie, le ciel abaissait lentement ses nuages gris et plombés sur les toits ternis des maisons centenaires; mon cœur aussi semblait en harmonie avec les teintes sombres de cette double décoration de la terre et du ciel. J'étais épuisé de mes courses inutiles, de mes espérances déçues; cette ombre insaisissable que je poursuivais avait pris une importance suprême à mes yeux par la continuité même et l'impuissance de mes efforts; le caprice était devenu passion, et le découragement de l'insuccès tournait au désespoir. Je marchais tète baissée, la main droite dans les plis de ma chemise que je tourmentais machi-
nalement, lorsqu*au détour d'une rue je me sentis heurté violemment par un passant qui marchait dans une direction opposée à la mienne, et que je n'avais pas entendu venir.
—Faites donc attention, m'écriai-je avec humeur, quoique enchanté au fond de pouvoir donner le change à mes pensées; ne pouvezvous regarder devant vous?
— La question que vous me faites, répondit une douce voix de jeune homme, vous pourriez vous la faire aussi; je ne vous voyais pas, mais vous ne me voyiez guère; partant, quittes ou à peu prés.
J'étais décidé ce goir-ià à nier la logique ellemême, i
— Monsieur, répliquai-j-e aigrement , quand on marche en aveugle, au moins ne doit-on pas
courir; vous couriez, je marchais, et vous voulez que nous soyons quittes, moi qui ai reçu le choc, vous qui l'avez donné.
— J'ai tort, monsieur, je vous demande pardon, je suis très-pressé ; bonsoir.
Et il glissa à côté de moi sans me laisser le temps de formuler la foudroyante réplique que ma mauvaise humeur me conseillait. Quand je me retournai, il était déjà à dix pas de moi , rasant les maisons comme une hirondelle. En ce moment, une idée subite me traversa le cerveau. Les amoureux, comme les joueurs, sont superstitieux. Je m'avisai de rattacher à l'objet de mes poursuites cet accident, assez commun d'ailleurs; dans ce jeune homme je me représentai un fil conducteur qui devait me mener jusqu'à Louise. Ses dernières paroles : « Je suis pressé, bonsoir; » sa distraction, dont j'avais reçu la preuve dans la poitrine; la douceur de sa voix, la prestesse de son allure et la légèreté de sa marche, tout cela me paraissait autant de symptômes révélateurs : j'aurais parié qu'il y avait de l'amour au fond de tout cela ; et, comme la passion s'empare de tous les indices pour les
approprier à son usage, et, par une coniinuellc absorption , attire dans son cercle les choses les plus indifférentes et les éléments souvent les plus étranges, j'appliquai du premier coup cet amour à Louise , sans hésitation , sans incertitude aucune : un jeune homme qui courait à dix heures du soir et me heurtait devait être nécessairement amoureux de Louise ! Puissamment raisonné, n'est-ce pas, mes très-chers? mais tous ceux qui ont aimé comprendront , au moins par le souvenir, cette logique-là.
Me voilà donc l'œil fixé sur le jeune homme qui filait de moi, et le suivant de toute ma vitesse , en ayant soin toutefois d'amortir le bruit de mes pas. Il descendait la rue Vieille-du-Temple, et, arrivé devant un bâtiment noir dont la grande porte, surmontée d'un drapeau tricolore, annonce, sinon un monument, du moins un établissement public, il s'arrêta et tourna la tète autour de lui d'un air d'inquiétude , comme pour s'assurer que personne n'épiait ses
pas. Au premier mouvement que je lui avais vu faire, je m'étais jeté précipitamment dans l'enfoncement d'une porte bâtarde qui devait me masquer à sa vue. .l'eus la certitude que ma précaution n'était pas inutile, lorsque je le vis tourner à gauche, mais lentement, et prendre une rue placée vis-a-vis du bâtiment noir dont je vous ai parlé, et qui n'est autre chose que l'Imprimerie rojale.
Quand il eut disparu derrière l'angle de la première maison, je repris ma course, sans m'écarter de plus d'un pied de la ligne des bâtiments qui me protégeaient de leur ombre, et j'arrivai en quelques secondes à la hauteur de la rue que l'inconnu avait prise. Avant d'en détourner le coin, je voulus me reconnaître, et, en levant les yeux, je lus sur la plaque de métal, qui sert de fanal aux pilotes inexpérimentés naviguant dans cette mer houleuse qu'on nomme la ville de Paris, ces deux mots : rue Barbette, Ici la manœuvre devenait didicile; comment
m'assurer qu'au détour de la rue je n'allais pas nio trouver face à face avec le jeune homme inconnu, et perdre en un instant tout le fruit de mes savantes combinaisons? Après quelques moments d'hésitation, je me décidai pourtant; je me baissai presque jusqu'au niveau de la borne angulaire, et, glissant mon œil à ras sur l'alignement des maisons, j'enlilai d'un coup d'œil toute la longueur de la rue, qui d'ailleurs n'est pas longue; le jeune homme était debout à peu près vers le milieu, adossé le long de la muraille, la tête droite et comme en arrêt devant les deux fenêtres du rez-de-chaussée qui lui faisait face :1a rue Barbette, à cette heure, était complètement déserte, ni passants, ni lumières, ni bruit; lui seul et moi vivions en ce moment, lui avec la passion que je lui supposais, moi retenant mon soulîïe, l'oreille tendue, l'œil aux aguets, dans la position d'un des Sioux de Cooper, blotti dans les broussailles, et guettant au passage le Delawarc, son ennemi.-
Après quelques instants d'attente je crus apercevoir un mouvement presque imperceptible agiter les persiennes qui servaient de point de mire à l'inconnu, et par suite, à moi-même : on eût dit littéralement qu'elles avaient frissonné. Il traversa la rue, et en même temps les persiennes s'entr'ouvrirent lentement, puis, en un clin-d'œil, elles se refermèrent : il avait disparu. Je me levai précipitamment 5 je descendis doucement la rue, et m'arrêtai avec anxiété devant ces mystérieuses croisées, qui, devant moi, venaient ainsi d'absorber un homme avec la rapidité d'une trappe souterraine. J'y appliquai mon regard; mon regard ne rencontra qu'une ombre compacte et noire, semblable à l'ombre épaisse d'une plaque de tôle rapportée entre les persiennes et les vitres. J'écoutai : rien! pas un chuchottement, pas le moindre bruit de pas! La trappe s'était refermée, et je n'avais pas le secret des Mille et une Nuits pour la faire rouvrir! Je passai et repassai pendant une heure
dcvatU la maison mystérieuse, cl Je vous assure que j'eus le temps d'en examiner tous les détails, depuis le pignon jusqu'aux premières assises. Elle avait un étage seulement; la porte était du genre de celles dites bâtardes , mais propres et ne manquant pas d'une certaine élégance, avec les deux marches en saillie qui la supportaient et l'espèce de frise en bois qui la surmontait. Son socle était de niveau avec l'entablement des croisées du rez-de-chaussée; du reste, rien de remarquable ni en bien, ni en mal. Ce n'était ni une masure, ni, selon l'expression des Italiens, un retira; on pouvait également bien la supposer habitée par quelque honnête rentier, vivant loin du bruit entre son chien, sa servante et son chat, ou par quelque jeune veuve nourrissant dans l'ombre les douleurs de son existence dépareillée et les souvenirs de son bonheur évanoui.
Pour moi , vous savez quelle idée s'était j de prime abord, accrochée aux parois de mon