‹ Frédéric le lion (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · AC · texte numérisé non relu

AC

cerveau. Pendant cette heure de marches et de contre-marches, elle s'y enfonça plus profondément. Oui ! CCS pcrsienncs qui s'étaient ouvertes d'une façon si étrange, une main de femme les avait poussées, et cette femme était' Louise! La dévorante curiosité qui m'avait attiré, les mouvements fébriles qui m'agitaient, cette opiniâtreté de l'attente qui me clouait à la même place, tous ces symptômes de sa présence pouvaient-ils me tromper? Oui, elle était là, dans celte maison, près d'un amant!... Et moi qui l'aimais!... Je sentis la jalousie qui me gagnait. Que vous dirai-je? Je voudrais bien éviter ces phrases qui traînent dans tous les romans; mais comment dire autrement que tout le monde que ma tête brûlait, que mille pensées de vengeance se croisaient dans mon çierveau.

J'appliquai une seconde fois mes yeux aux persiennes maudites; et cette fois, par un étrange effet de la fièvre qui me travalHaii , il

^ 47 -^ me sembla que l'ombre s'cclairoissait, que la nuit devenail diaphane , que je perçais les murs de cette maison fatale, et que j'en pénétrais les plus secrètes profondeurs. Je vis Louise aussi belle , plus belle qu'autrefois : ses blonds cheveux voltigeaient sur ses épaules nues, ses yeux bleus exprimaient la tendresse, le bonheur, l'amour, toutes ces doiiceurs caressées depuis un mois dans mon cœur. Auprès d'elle se tenait un jeune homme, beau aussi, tendre aussi; elle lui tendait la main en lui disant d'une voix plus mélodieuse que celle que je lui con^ naissais : « Ami, je t'aime! »

Combien de temps dura cette étrange hallucination, je ne saurais le dire; mais tout à coup, égaré, hors de moi, sans conscience de mon action, je me mis à frapper violemment contre les persiennes; rien ne me répondit de l'intérieur. Ma rage s'augmenta : je frappai encore. Nourri par un mois de poursuites incessantes et vaines, do chimériques espérances,

enflammé au contact d'un événement qui, à tout autre, eût semblé indiflcicnt, qui, à moi, me semblait la plus dure des certitudes, aigri par un sentiment jaloux qui me flagellait le cœur de ses mille lanières, mon ivresse était à son dernier paroxisme , rien ne pouvait plus en arrêter le cours : il me fallait un dénoûment!.... A la fin ma violence devint telle, que j'entendis distinctement les vitres des croisées trembler dans leurs encadrements à se briser. En ce moment, les persiennes s'ouvrirent, et je vis devant mol un jeune homme que je reconnus pour celui que j'avais suivi , quoique je l'eusse remarqué à peine.

— Que me voulez-vous? me demanda-t-il d'un ton où perçait visiblement la colère.

— Je veux Louise de Brumenthal, répondisje sans hésitation ; elle demeure ici , je veux la voir !

— Vous vous trompez, me dit-il froidement. Je le regardai fixement entre les yeuv, et je

— /lO —

lui dis en appuyant sur le mot avec toute l'énergie de la fièvre :

— Vous mentez !

Le jeune homme me regarda à son tour; puis, détournant la tête, comme pour se faire entendre de l'intérieur , il dit :

— C'est un homme ivre !

En même temps il porta la main aux persiennes pour les fermer.

— Pas encore! m'écriai-je en arrêtant son bras , il n'est pas encore temps !

L'impatience commençait à le gagner visiblement , car ii dégagea avec force le bras que j'avais saisi.

— Monsieur, me dit-il, si vous n'êtes pas i\re, vous êtes fou 5 si vous n'êtes pas fou , vous êtes un misérable.

— J'accepte le dernier mot ; au moins j'aurai le droit d'en exiger vengeance.

— A la bonne heure : votre nom ?

— Frédéric Lespars, rue Bourdaloue, 5; je vous attendrai demain à midi.

— J'y serai.

Ces paroles se croisèrent avec la rapidité de deux épées. Heureux de cette issue ouverte à ma rage, je me relirai alors en lançant à mon adversaire un regard foudroyant, auquel il ne répondit , je crois, que par un sourire dédaigneux, et j'entendis en m'éloignant le bruit des persiennes qui se refermaient. De la rue Barbette à la rue Bourdaloue, la course est longue; je dis ceci pour vous , messieurs , qui n'avez jamais lu , que je sache, le Guide des étrangers, l'Indicateur des rues de Paris. Pendant le trajet, ma fièvre se calma un peu, mon sang se rafraîchit, mes poumons gonflés se désenflèrent, tout cet échafaudage de conjectures, que les passions du moment m'avaient présentées comme des preuves certaines, vacilla sous le poids de la raison qui me revenait. Vous noterez, s'il vous plaît, que la nuit était

fraîche , qu'une petite brise du nord-est , me soufflant au \isage , ramenait la circulation du sang à ses habitudes normales; quelques gouttes de pluie complétèrent la réaction; je me sentis dégrisé, et , en arrivant chez moi , je m'adressai cette question fort simple : « Si pourtant je m'étais trompé ! »

Je vous épargnerai le récit des agitations qui me troublèrent pendant une partie delà nuit. Le matin seulement, je parvins à m'endormir; mais à peine élais-je plongé dans le sommeil qu'un coup de sonnette retentissant me réveilla en sursaut, — J2sl-il déjà midi ? murmurai-je

•— 54 — en me frottant les yeux ; du diable pourtant si j'ai dormi plus de deux heures !

J'interrogeai ma pendule : l'aiguille marquait neuf heures.

— Un duel, pensai-je, n'est pas une dette dont on doive avancer l'échéance d'une heure; et si c'est quelque autre créancier que mon adversaire qui sonne ainsi à ma porte, qu'il s'en aille ou qu'il attende: je n'ouvrirai certainement pas.

Et je m'apprêtais à me recoucher , lorsqu'un nouveau coup de sonnette sembla vouloir protester contre mes conclusions.

J'allai 'ouvrir, non sans dépit, et je me trouvai en face d'un homme en veste de velours et la casquette à la main, qui me remit un papier plié et cacheté à mon adresse, en me disant un seul mot : mq &[ ^Ulsmf)^um miiim 9J

— Payé..a{i«li ^itinolq ai-aieJà h itini J'examinai la suscription de la lettre : l'écriture m'en était inconnue. Par suite d'une habi-

— oo — tude que contractent facilement tous ceux qui possèdent le secret de certaines relations, je portai \ivement le papier à la hauteur de mes narines, qui se dilatèrent au contact d'une suave émanation de violette.

— A la bonne heure I me dis-je; si ce billet vient de mon adversaire, au moins c'est un adversaire qui sait vivre.

Je rompis le cachet , et voici ce que je lus :

« Monsieur, « Aussitôt cette lettre reçue, voulez-\ous « avoir la bonté de vous transporter au passage « Yendôrae; il s'agit d'une affaire sérieuse, et « le moindre retard de votre part pourrait en- « traîner les plus graves conséquences; je « compte sur vous. »

La première page était remplie par ces mots tracés d'une main tremblée; je retournai le feuillet pour clierclior une suite et une signature; le second feuillet élait blanc. Je me livrai

alors à l'examen de chaque mot, de chaque syllabe, de chaque lettre avec l'attention réfléchie d'un expert juré et assermenté : le corps de l'écriture était mince, incorrect, inégal; les caractères mal dessinés figuraient exactement, selon la métaphore consacrée, des pattes de mouche. Ma conclusion fut qu'une femme seule pouvait avoir écrit ce billet; mais quelle femme! Depuis un mois j'avais rompu toutes mes relations, brisé tous mes liens; absorbé dans la pensée unique qui m'occupait, je n'avais pas, dans mes nombreuses courses, sollicité un coup d'œil, provoqué une intrigue, ébauché un roman. Je sortis fort empêché, me demandant si pour moi le carnaval était réellement fini , si les aventures de bal masqué devaient se prolonger toute l'année, et si la destinée ne voulait pas faire de moi un nouveau don Quichotte, un véritable chevalier errant , jouet des hallucinations les plus fantastiques. Après tout , je me résignai, et , me jetant bravement dans unca-

briolet, je me confiai , comme font ics rouliers, à la garde de Dieu.

Arrivé au lieu de ma destination , je rajustai, avant de descendre , les détails un peu compromis de ma toilette; je refis le nœud de ma cravate; je lissai les plis de mes gants blancs, et j'entrai hardiment dans le passage Vendôme. A peine y avais-je fait quelques pas, qu'une dame , enveloppée dans un grand châle et la figure cachée par un voile noir si ouvragé que l'œil le plus clairvoyant eût à peine trouvé une solution à travers les fleurs et les festons qui le couvraient, vint droit à moi, et me pressant légèrement le bras, me dit d'une voix basse et que je dus supposer émue :

— Monsieur, il serait imprudent de causer ici , suivez-moi.

J'obéis; elle sortit rapidement du passage, descendit un peu le boulevart, et fit signe delà main ù un cocher de fiacre arrêté là, soit à dessein, soit par hasard, d'ouvrir la portière

de su voiture, tUe y monta lestement en se tournant à demi vers moi pour m'inviter sang doute à prendre place auprès d'elle. J'obéis, toujours avec la même docilité.

— Où allons -nous? dit le cocher.

Je me tournai à mon tour du côté de la dame voilée pour lui demander ses ordres.

— Où ii voudra, et à l'heure, dit-elle.

— Où vous voudrez, et à l'heure, répétai-je.

Le cocher ferma la portière , et me dit seulement avant de monter sur son siège, et avec un sang-froid qui en toute autre occasion m'eût semblé le sublime du genre :

— H y a des stores à ma voiture , monsieur.

L'inconnue était probablement disposée d'avance à faire son profit de cet avertissement ; car aussitôt, par un mouvement rapide, elle abaissa le store de son côté, ce que voyant j'en fis autant du mien ; je me prêtais de fort bonne grâce à mon propre enlèvement. La voiture

roulait, et rinconnuo gardait le silence; moi j'attendais. L'attitude penchée de sa tête accusait des réflexions profondes et peut-être une sorte d'hésitation; à un tressaillement presque imperceptible, dont je ressentis le contre-coup, je compris qu'elle était enfin prête, et à mon tour je me préparai.

— Monsieur, me dit-elle, je vous remercie de ne m'avoirpas encore interrogée, quoique , dans votre position , il eût été si naturel de le faire. Je pressens parfaitement votre première question : qui suis-je? Voici ma réponse.

Elle releva son voile, et j'aperçus, dans la demi-obscurité de la voiture, cette ravissante figure de Louise , non pas telle que je l'avais vue autrefois, souriante, mutine , intrépide , mais sérieuse, pensive, mélancolique : c'était elle, mes très-chers, c'était Louise, Louise que je n'avais pas reconnue au son de sa voix , tant l'émotion qui la dominait en avait altéré le timbre. Je la contemplai avec un bonheur que

je ne cherchais pas à dissimuler. J'aurais voulu presser sa main sur mes lèvres; j'avais tout oublié, excepté qu'en ce moment j'étais à côté de Louise, seul, et que je l'aimais.

Peut-être devina-t-elle ce qui se passait en moi, car sa physionomie devint encore plus grave et plus sérieuse.

— Monsieur, reprit-elle, les moments sont chers, je n'ai pas de temps à perdre, j 'ai hâte d'en finir. Pardonnez-moi donc si je ne prends pas tous les ménagements que les convenances m'imposeraient. Hier, vous avez frappé violemment aux fenêtres d'une maison de la rue Barbette, vous avez prononcé mon nom; comment avez-vous su mon adresse? quel mauvais génie vous a mis sur mes traces? pourquoi voulez-vous me perdre? que vous aije fait?

Elle avait prononcé ces derniers mots d'une voix si altérée que j'eus honte et pitié. Je sentais les larmes qui la gagnaient : et, pour moi,

je mo trouvais cet alfaiblisscmenl d'un malade que la fièvre vient de quitter.

— II y a un mystère en tout cela, continuat-clie après quelques instants de silence , que je ne vous demande pas de m'expliquer. Mais un mot, monsieur, un seul mot : me voulezvous véritablement du mal?

— Vous avez trouvé la seule explication raisonnable de ma conduite, lui répondis-je, la fatalité! c'est la fatalité qui a tout fait.

Et je lui racontai l'aventure de la veille comme je vous l'ai racontée, sans rien lui taire , sans rien lui cacher, et ma préoccupation délirante, et mes pressentiments fébriles, et ma rage d'amour enfin.

Elle m' écouta en silence, se tournant de temps en temps vers moi, d'un air d'étonnement, et, s'il est permis de le dire, d'intérêt. Quand j'eus cessé de parler, elle posa sa main sur la mienne,- et, comme une pauvre petite

créature qui implore merci devant un père irrité :

— Vous m'aimez, me dit-elle; ah! tant mieux, vous ne me forez pas de mal !

Toutes ces demi-coniidences, tous ces mots mystérieux ne m'apprenaient rien, et pourtant je me sentais attendri, sans savoir la cause de mon attendrissement. Je désirais connaître le secret de Louise, non plus par curiosité, mais par intérêt réel; j'avais besoin de la rattacher à moi par un lien quelconque, ne fiU-ce que celui de la reconnaissance. Aussi sans lui répondre^ je la regardai en silence d'un air qui signifiait : Si vous avez besoin d'un appui, je serai le vôtre, croyez en mon repentir, et songez que de moi à vous un service rendu n'est qu'une expiation.

Elle comprit sans aucun doute la prière muette que je lui adressais, car elle y répondit directement , et avec une intention marquée :

— Oui, je compte sur vous ; et d'ailleurs né vous dois-je pas ma confiance? n'est (Ile pas le prix du service que j'attends de vous?

Elle s'arrêta un instant comme pour se recueillir; et, la main toujours posée sur la mienne, elle articula distinctement ce seul mot :

— J'aime !....

— C'est une vieille his(o're que la mienne, ajouta-t-elle en réprimant par une pression légère le mouvement de ma main qui frémissait sous la sienne, et je ne serai pas assez lâche pour fuir devant une comparaison qui peut simplifier mon récit et vous éclairer : la courtisane amoureuse! vous savez.

Comme je protestais par un geste contre cette flétrissure qu'elle imprimait elle-même à sa passion :

— Ne protestez pas, me dit-elle avec un demisourire triste et doux à la fois, je sais ce que je suis, ce que je vaux, et le courage est la

vcrlii des femmes qui ne peuvent pins avoir que celle-là. D'ailleurs, remarquez bien que cette comparaison une fois admise m'épargne une foule de détails difficiles à dire, et les explique mieux que je ne pourrais les expliquer. Comment il peut se faire qu'une femme, jusquelà insoucieuse, légère, n'acceptant de l'amour que ses caprices, et des sentiments du cœur que leurs fantaisies , devienne tout d'un coup sérieusement aimante, capable de tous les dévouements, prête à tous les sacrifices! Sache qui pourra pourquoi à un moment donné, sans transition , par une brusque secousse , l'âme la plus folle et la plus dégagée , se prend subitement d'une passion irrésistible, rompt sans regret avec ses plus chères habitudes , renonce à ses plaisirs, sacrifie ses instincts d'indépendance et de moquerie, et , après avoir cueilli les Heurs les plus variées, les plus brillantes, se résout à cultiver secrètement dans un coin de son cœi^quelque plante solitaire et ignorée,

cVsl là un mystère, mais aussi ccst \mo. lUernelIc vérité! Celle transformation, je l'ai subie !

Il y a deux mois, à l'Opéra, où j'étais avec une de mes amies, je remarquai au balcon un jeune homme qui lixait sur moi les yeux obstinément. Pendant toute la durée du spectacle, je le vis immobile, tourné vers ma loge, effeuillant d'un air distrait les fleurs du bouquet qu'il tenait à la main, et en laissant tomber devant lui les feuilles avec une expression de rêverie qui eût sulïi pour me le faire distinguer entre tous les beaux habitués de l'Opéra. A la sortie du spectacle, je l'aperçus sous le péristyle, et quand je montai en voiture, je le vis encore debout, toujours immobile, toujours distrait, toujours rêveur, et achevant d'effeuiller la dernière rose de son bouquet. Cette première entrevue me lit impression; je devins rêveuse à mon tour au point que celle qui m'accompagnait me demanda si je souffrais. Je ne souffrais

pas, mais l'air me semblait trop vif, j'avais comme froid dans ia région du cœur. Le lendemain , aux Tuileries , je revis le même jeune liomme; ainsi que la veille, ii me donna une attention marquée. Chaque fois que les hasards de la promenade me poussaient à sa rencontre, il me jetait un regard vif et doux, désireux et timide. Quand je sortis des Tuileries , il était à ia grille; il me regarda une dernière fois, et ne me suivit pas. Quelques jours après, je le rencontrai de nouveau; je finis (y avait-il préméditation de ma part?) par aller tous les jours aux Tuileries, et je l'y rencontrais tous les jours; du reste, ses manières ne changeaient pas ; ii ne fit aucune tentative pour me parler. Je ne saurais vous dire combien cette retenue, cette timidité me causa de bonheur et d'orgueil; je n'étais pas habituée à tant de rjspect ; on ne m'avait jamais adorée de si loin; jamais je n'avais eu le plaisir de deviner l'amour qu'on me portait : on avait toujours eu la

cruauté de me le dire. De sa pari même, à lui, je n'aurais pas attendu tant de discrclion; car, à sa tournure, à l'élégance de sa personne, on l'eût pris pour un Parisien ; et en ce temps il n'y a guère que les provinciaux qui s'amusent à exprimer l'amour par œillades. Quant à moi, cela me plaisait singulièrement ; mais en même temps que j'éprouvais une joie secrète, j'éprouvais aussi de la tristesse au fond; je ré' fléchissais : la transformation commençait. Oui, monsieur, oui, pour la première fois je jetai un regard sur le passé; je vins à prendre en dégoût la ^ie que j'avais menée, mes plaisirs de tous les jours, mes folies, mes caprices; j'eus des regrets, des remords même; je compris qu'on pouvait pleurer, qu'on pouvait rougir aussi. Je rêvais un amour jeune, frais, pur; et quand je me demandais quel amour je pouvais olfHr en échange d'un pareil amour, je sentais mon cœur se gonfler; j'aurais voulu recommencer ma vie pour la faire autre; je

sentais pour ia première Cuis que ia chaiiic du passé m'était lourde; j'aurais désiré prendre mon essor, et je m'apercevais avec douleur que la force manquait à mes ailes.

Un soir, assez tard, je rentrais chez moi seul et marchant assez vile, lorsque je sentis ma robe légèrement froissée, et en même temps je vis un jeune homme qui me devançait : c'était lui! Il s'éloigna d'abord rapidement; mais, à certaine distance, il tourna la tête et ralentit sa marche; moi je marchais toujours le même pas, je le rejoignis. Cette fois il se retourna brusquement, se plaça en foce de moi, et ouvrit les lèvres avec l'intention évidente de m'adresser une phrase longuement calculée d'avance; mais le courage lui manqua, il ne prononça qu'un seul mot : Madame ! et le reste expira sur ses lèvres. Moi-même j'étais émue, son embarras m'avait gagnée; pourtant je fus la première à me remettre, et, à l'aide d'un petit mensonge, je trouvai moyen de conciiior la retenue (\\>i

m'était imposée et le secret désir qui s'insinuait dans mon cœur. Je feignis d'avoir réellement entendu les paroles que probablement il avait eu l'intention de prononcer :

— Monsieur, lui dis-je, je vous remercie; il est imprudent , en effet , à une femme de s'aventurer seule dans les rues de Paris; vous m'avez offert votre bras, je l'accepte.

Pendant le trajet nous échangeâmes à peine quelques mots; et pourtant cette soirée-là est une des belles soirées de ma vie. A quelque distance de ma demeure, je le remerciai et le priai de me quitter. J'obéissais en ce moment à ce sentiment de pudeur que j'ai indiqué. Lui livrer mon nom véritable, ma véritable adresse, n'était-ce pas lui arracher tout d'un coup le meilleur de son amour, ses illusions et sa foi? Pour me laisser aimer par lui, je voulais être, au moins en apparance sinon en réalité, une femme digne de lui ; je voulais, en échange de son cucur, lui doiiner m cœur à la hauteur du sien.

Je ne pouvais m' élever jusqu'à lui que par un mensonge, et j'étais résolue à mentir.

Ce que je vous dis , je ne le formulai pas aussi clairement ce soir-là même, je complète dans mon récit un sentiment qui s'est complété depuis, et qui alors n'était réellement qu'à l'état de germe.

lime siérait mal, monsieur, de m'appesantir sur les circonstances d'une passion qui ne vous intéresseguère;j'arriveaux faits. Les indications que je vous ai données suffisent pour faire pressentir la conclusion. Yoici les faits. J'habite véritablement la maison de la rue Barbette aux croisées de laquelle vous avez frappé hier; je ne me nomme plus Louise de Brumenthal , mais madame de Carmé; je suis veuve, et j'habite Paris depuis trois mois seulement. Jugez , monsieur, maintenant , quel a du être mon trouble hier , quand j'ai entendu mon nom prononcé, quand j'ai reconnu votre voix. Ce mensonge, échafaudé avec tant de soin, j'ai cru le voir crouler; ce

bonheur que je me suis fait à l'aide de toulcs les privations et de tous les sacrifices, que je maintiens à force de discrétion, de persévérance, un mot peut le faire évanouir! Auriez- \'0us le courage de prononcer ce mot-là ?

Louise parlait avec vivacité, sa poitrine était émue, ses yeux exprimaient ces saintes ardeurs de l'amour dont elle venait de me retracer l'esquisse; elle était redevenue pure, innocente: elle s'était réhabilitée à ses propres yeux.

— Jamais! lui répondis-je; gardez votre bonheur autant que vous le pourrez ; mais si jamais le malheur vient, promettez-moi de m'en apporter ma part.

Moi-même, ne trouvéz-Vôus pas, mes trèschers, que je redevenais écolier?

— Vous ne savez pas, réprit-elle, comme ma vie est douce et tourmentée à la fois; par combien d'inquiétudes, de transes, de terreurs continuelles, j'achète ces doux instants que l'amour mécompte! Cette idée, que par un ha-

sard, par une circonstance impossible à prévoir, ce secret que j'entoure de tant de précautions pour le garantir, peut éclater malgré moi et arriver à ses oreilles, à lui! Quand je pense que mon nom seulement, mon nom véritable serait un avertissement terrible ! qu'une rencontre peut me perdre , un salut de la main dans la rue me tuer, je tremble, voyez-vous, j'ai peur! Aussi quelle vie je me suis faite! la vie d'un cloître , monsieur; toute la journée enfermée chez moi , ne voir personne, ni spectacles , ni promenades ; pour compagnie , rien qu'une vieille femme qui ne me connaît pas. Et au milieu de tout cela je suis bien heureuse! Toutes ces craintes , tous ces tourments , cette idée même que mon bonheur va se dissoudre d'un moment à l'autre, tout cela donne à mon existence je ne sais quoi d'âpre et d'exquis que je n'avais jamais rêvé. Mes joies ont plus de saveur, parce que j'en espère moins la durée; ces voluptés de l'amour que je n'avais jamais

comprises, je m'en rassasie avec l'avidité d'un avare qui craint de perdre son trésor. L'ombre est plus chère au voyageur qui a le désert en perspective : il n'y a de doux que ce qui est quelque peu amer.

Elle s'arrêta; et, avec une petite moue d'humilité charmante qui me rappela ses grâces d'autrefois :

— Pardon, monsieur, me dit-elle, deux fois pardon, je vous ennuie bien; que vous font mes douleurs et mes joies? et l'heure se passe, et je ne vous ai pas tout dit encore.

Ici elle prit un air sérieux et compassé comme un prédicateur qui , après s'être laissé emporter aux torrents de son éloquence, reprend le fil de ses idées, et en marque la division par un temps d'arrêt suivi de ces paroles sacramentelles : Ceci sera le second point de mon discours.

-^Maintenant, ajouta-t-elle, vous connaissez

mon secret; en échange de ce secret, je vous ai dit que j'avais un service à vous demander, je me suis trompée, j'en ai deux. Le premier, vous le savez déjà; mais j'ai besoin d'y revenir et de ie préciser. Promettez-moi de ne jamais prononcer mon nom devant qui que ce soit, rayez-moi de vos souvenirs ; si l'on vous parle de moi, oubliez que vous m'avez vue, ignorez ce que je suis devenue : pas une indiscrétion, au nom du ciel, pas une allusion; que je sois morte pour vous.

Promettez-moi encore de ne faire aucune démarche pour me revoir. Si par hasard vous me rencontrez, évitez-moi, ou si la fatalité nous pousse cote à côte , vous ne me connaissez pas, entendez-vous; pas un mot, jpas un clin-d'œil pas un signe de reconnaissance; songez que je ne suis plus, que je ne dois plus être la femme que vous avez Connue ! je suis une femme nouvelle, étrangère à tout le monde; je n'ai ni antécédents, ni amis; mon histoire date d'hier seu-

lemcnt, le reste n'existe plus Me promettezvous tout cela ?

Je poussai un soupir. Hélas ! si généreux qu'on soit, si chevaleresque ([ne puisse être l'abnégalion qu'on s'impose, on n'oublie pas en un moment ses espérances, on ne contient pas ses regrets. Cette femme qui me parlait ainsi, je l'aimais , et il fallait mettre une barrière infranchissable entre elle et moi, renoncer à la voir, à lui parler, à la connaître, lui Jurer eniin un silence éternel,

— Eh bien! craignez-vous de vous engager? dit-elle

— Je ferai ce que vous m'ordonnez, répondisje, mais vous me pardonnerez bien de ne pas m'engager sans douleur, avant que j'eusse votre secret, vous aviez le mien; vous savez que je vous aime. Comptez, d'ailleurs, sur ma parole; si pénible que soit le sacrifice , je l'accomplirai. Vous êtes pour moi une inconnue, une élran-

gère; j'ignore votre nom, je ne vous ai jamais vue.

— Bien, mon ami, je puis maintenant vous donner ce nom, et que ce soit mon remercîment. Le second service que j'ai à vous demander, ne le devinez-vous pas? Hier, entre vous et Henri (ne vous ai-je pas encore dit son nom?) , un duel a été convenu. Vous comprenez que ce duel ne doit pas avoir lieu ; vous ne vous battrez donc pas.

J'avoue que celte conclusion, toute facile à prévoir qu'elle était, me surprit.

— Mais si je ne me bats pas, m'écriai-je, je passerai pour un lâche à ses yeux.

— Vous trouverez un moyen honorable; vous prétexterez une méprise : cela est si facile. Voyons, ne voulez -vous pas compléter votre sacrifice? et vous dites pourtant que vous m'aimez !

Ces dernières paroles étaient un de ces corn-

mandements dissimulés sous la forme d'un doute, que les femmes imposent à notre faiblesse, quand elles en sont sûres. Pour mettre à couvert sa passion, elle se servait de la mienne. Toujours ce même égoïsme insolent de l'amour dont Racine, danssonadmirablecaractèred'Herniione, a si bien reproduit toutes les nuances.

— Je ne me battrai pas, lui dis-je.

— C'est bien, répondit-elle, vous êtes véritablement un homme d'honneur. Vous savez que vous avez rendez-vous à midi, il est temps de nous séparer; s'il vous répugne de voir votre adversaire, écrivez-lui, voici son adresse: Henri Sainson, rue Saint-Louis, 25. Je compte sur vous comme sur un frère, vous ne voudriez pas me faire mourir, mon ami !

En parlant ainsi, elle s'était penchée aux glaces du devant de la voiture et avait ordonne au cocher d'arrêter.

— Adieu, lui dis-je en lui tendant la main d'un nir triste, mais résigné.

Elle descendit , et je restai seul dans le fiacre, encore étourdi de ce que je venais d'entendre Cl de tout ce que j'avais promis. Je dis au cocher de me conduire chez moi, et en arrivant je consultai avidement ma pendule; il était dix heures et demie, j'avais donc peu de temps pour prendre un parti , pour chercher un moyen honnête d'éviter ce duel, qui maintenant plus que jamais eût satisfait ma passion. Attendre mon adversaire, cela me paraissait impossible, je craignais de rougir devant lui en prononçant le mot d'excuse; je résolus de lui écrire. Je prétextai un malentendu , je laissai entrevoir même que sa première supposition pouvait être vraie, que j'avais en effet bien dîné; je finis en reconnaissant que j'avais eu tort, mais qu'il était pénible de voir deux honnêtes gens réduits à se couper la gorge pour un malentendu. Ce billet me coûta beaucoup; ma plume se refusait à écrire et écorchait le papier. Le nom de lâche résonnait

durement à mon oreille, mais enfin, je le cachetai et l'envoyai immédiatement à son adresse.

Cela fait, je me jetai dans un fauteuil, dans l'attitude d'un joueur qui vient de voir sauter sa dernière martingale, et semble dire au destin : Tout est Uni , je suis ruine , es-tu content? Je restai longtemps ainsi, luttant de toutes mes forces contre mes désirs mal éteints, contre mes souvenirs encore sous la cendre, tâchant enfin, pour me servir d'une expression énergique empruntée aux sciences exactes , de faire le vide dans mon cœur. A midi précis j'entendis sonner à ma porte , je me levai brusquement , et la première pensée qui me vint fut que mon billet n'était pas arrivé à sa destination, et que mon adversaire venait au rendez-vous convenu.

— Qu'il en soit fait selon la volonté du ciel ! me dis-je alors. Certes, je n'aurai pas le courage de réitérer de vive voix les excuses que j'ai consignées par écrit. J'ai assez fait pour

nie croire dégagé de ma promesse envers Louise; vienne donc mon adversaire, et je ne lui accorderai aucune explication : je me battrai; mieux vaut mourir que rougir.

Sous le coup de cette détermination contradictoire , qui servait si bien mes volontés secrètes, j'allai ouvrir.

Une voix douce et timide m'adressa ces mots :

— Est-ceiciquedemeureM. Frédéric Lespars?

Une femme était devant moi, la tête baissée.

Sa toilette accusait une simplicité de bon goût,

sa robe blanche dessinait les contours d'une

taille jeune et svelle, un chapeau de paille et I. G

un long voile blanc me cacbaîent ses traits. Pourtant celle voix avait réveillé en moi comme un écho assoupi; il me semblait la connaîlre, me la rappeler, sans pouvoir donner un nom précis à mes souvenirs.

C'était donc le jour aux aventures et aux dames voilées; dans quel imbroglio nouveau al!ais-je me trouver jeté ? Le voile de Louise m'avait caché pendant quelques instants un pénible mystère, quel mystère ce voile-ci avaitil à me cacher?

— Je suis Frédéric Lespars, répondis~je à ma visiteuse, en prenant sa main que je sentis trembler dans la mienne; veuillez entrer.

Je la conduisis à mon salon et lui présentai un fauteuil; mais elle resta debout, et, relevant son voile :

— Frédéric ! dit-elle.

— Anaïs! m'écriaf-je avec une joie mêlée d'étonnement.

Ces deux noms prononcés presque simulta-

— oij — r

némcnt et avec émotion des deux coics, quoique avec une émotion diiïérente , ont besoin de commentaires. Je vous les forais attendre si j'étais un faiseur de romans, je tiendrais quelque temps votre curiosité en suspens, je laisserais voire imagination se perdre en conjectures, chercher la clef de cette reconnaissance, assez romanesqucment formulée par deux noms de baptême , je vous distillerais goutte à goutte le trésor d'intérêt que je tiens en réserve; mais je suis un ami racontant à ses amis un épisode dosa vie, je ne dois pas connaître ces artifices d'un métier qui n'est pas le mien; voici donc, sans plus de délai , l'explication que je vous dois :

Vous savez tous que ma famille habite Toulouse; c'est là que je suis né, là que j'ai fait mes études, là enfin que j'ai habité jusqu'à l'âge de vingt ans, c'est-à-dire que j'ai passé à Toulouse la plus douce et la plus insouciante, sinon la plus brillante partie de ma vie. Outre

mon père et ma mère , dont je suis le seul enfant, j'ai à Toulouse un oncle, frère de ma mère, qui partage son activité entre les soins de son commerce et l'éducation d'une fille unique moins âgée que moi de quelques années. J'avais été élevé avec ma cousine ; les rapports de parenté qui nous unissaient avaient formé entre nous des liens que l'habitude de vivre ensemble rendit insensiblement plus étroits; enfants, nos sentiments, nos peines, nos plaisirs, nous mettions tout en commun ; ses petits secrets, elle me les disait , et je lui disais les miens; je me faisais une loi de la soutenir, do l'encourager, de la défendre; je me constituais son avocat en toute occasion , son cavalierservant , pour ainsi dire : et qui ne connaît cette espèce de chevalerie des enfants en vertu de laquelle le plus fort se fait le soutien du plus faible , le plus courageux le chaperon du plus timide? En protégeant ma cousine, j'obéissais à cet instinct fondé sur le rapport inné

des sexes ; et bien des fois , dans nos épanchements, j'avais dit à ma cousine : Si jamais tu as du chagrin, viens à moi, je te consolerai ; si on t'opprime, je te défendrai; si on t'insulte, je te vengerai. Pour être frère et sœur, il ne nous manquait que le titre : tout ce qu'il y a de doux dans les sentiments fraternels, nous le ressentions l'un pour l'autre. Quand je quittai Toulouse pour venir à Paris, ses adieux furent longs et tristes : la fable des Deux Pigeons peut servir de commentaire à notre séparation. — Pourquoi me quittes-tu ? me disait-elle ; quand tu ne seras plus là , qui me consolera ? puis-je avoir des plaisirs si tu ne les partages pas? comment supporterai-je mes peines, si tu n'en prends pas la moitié ? Et puis, que d'inquiétudes sur ton sort ! dans ce Paris que je ne connais pas, que vas-tu devenir ? A chaque instant je songerai à toi, je me demanderai si lu es heureux, s'il ne te miinque rien , si lu ne

regrettes pas le gîte paternel cl les amitiés do ta cousine.

En un mot , elle paraphrasait en tous sens les deu\ vers de Lafontaine :

Mon frère a-l-il tout ce qu'il veut , Bon souper, bon gîte, et le reste ?

Depuis ce temps, elle m'avait écrit souvent, et je lui avais répondu. Ts^otre correspondance était toujours la plus amicale du monde, empreinte de mon côté d'un sentiment de protection qui, à mesure que la vie m'apportait plus d'expérience, devenait plus mondain sans cesser d'être réel; du sien, d'une mélancolie qui m'inquiétait, mais que le tumulte de l'existence parisienne me faisait perdre quelque peu de la mémoire. Dans mes deux voyages à Toulouse, je l'ai vue toujours la môme, toujours aussi bonne, aussi confiante, m'exprimant la même amitié, les mêmes inquiétudes et les mômes regrets. A mon dernier voyage surtout, elle

fut pius pressante que jamais : Reviens ici, me disait-elle; il me semble que bientôt j'aurai besoin de toi.

A dater de cette époque, notre correspondance continua, mais peu à peu ses lettres devinrent plus rares. Je m'en inquiétai d'abord ; puis, absorbé moi-môme par les distractions du monde, je cessai de lui écrire; et depuis trois mois, à dater du moment où je vous parle, nous gardions le silence l'un vis-à-vis de l'autre.

Jugez donc de mon étonnement, lorsque, dans la visiteuse voilée que je venais d'introduire dans mon salon , je reconnus ma cousine. Ma cousine à Paris! ma cousine chez moi, sans m'en avoir prévenu! Vous comprenez maintenant ce que ces deux exclamations simultanées : Frédéric!... Anaïs !... pouvaient renfermer d'émotion et d'étonneraent des deux parts.

— Anaïs, répétai-je en pressant ses deux mains dans les miennes, quel est le hasard qui vous amène ici ? comment êtes- vous à Paris, sans

que j'aie été prévenu ni par mon oncle ni par vous? Y êtes- vous seule?

Je ne sais pourquoi j'avais hasardé cette dernière question; mais la figure de ma cousine me semblait si émue ! dans ses traits amaigris, dans ses yeux battus et comme environnés d'une auréole de tristesse, j'apercevais un si singulier mélange de crainte et de résolutions désespérées, que malgré moi je me laissais aller à d'étranges pressentiments. Ces mots que je lui adressais, êtes-vousseuleà Paris, se rattachaient dans ma pensée à un de ces souvenirs que je vous ai signalés et qui signifiaient : se rappellet-elle la protection que je lui ai promise en toute circonstance? vient-elle réclamer l'accomplissement de ma promesse ? a-t-elle besoin de moi ?

— Je ne suis pas seule ici , me dit-elle , mon père est venu avec moi. S'il ne vous a pas prévenu de son arrivée, c'est qu'il se faisait une icie do vous surprendre, de tomber chez vous

à l'improviste ; pauvre pérc! combien, ces derniers jours, il m'a parlé avec joie de ce voyage! Le vois-tu d'ici, me disait-il, en se frottant les mains, habitude que vous lui connaissez, comme il sera ébahi de nous voir chez lui ! et que de questions je vais lui faire, et comme je m'emparerai de lui ! D'abord je ne le quitterai pas, il me conduira partout, au spectacle, à la promenade; j'ai besoin d'un cornac à Paris, moi provincial qui n'ai jamais rien vu : Frédéric ne refusera pas d'être le mien.

— Et pourquoi n'est-il pas venu ce matin avec vous?

— Arrivé d'hier seulement , il a voulu consacrer cette journée à des affaires urgentes; mais demain attendez-vous à sa visite.

— Et v^us avez voulu venir avant lui, vous! répondis-je en serrant de nouveau les mains d'Anaïs; merci, c'est bien, vous n'avez pas oublié votre compagnon d'en(\mce, votre ami, vptre frère; vous vous êtes rappelé nos causeries

d'auiielbis, d'enfant à enfitnt; merci encore uno fois, et causons.

En parlant ainsi, je la poussai doucement vers un fauteuil, elle s'y laissa tomber plutôt qu'elle ne s'y assit. Mes remercîraents semblaient l'embarrasser, ses yeux se relevaient sur moi par intervalles avec une expression d'anxiété dont je cherchais vainement à m'expliquer le sens.

— Voyons, n'avez-vous rien à me dire?

ajoulai-je en la voyant demeurer silencieuse dans son fauteuil. Savez- vous que vous êtes devenue une grande et belle demoiselle? Mon oncle ne songe-t-il pas à vous marier? Là, franchement, n'y a-t-il pas quelque mariage en l'air? Venez-vous m'inviter de votre noce?...

Mais parlez donc, repris-je, qu'avez-vous? Pourquoi ces yeux obstinément baissés, et cet air d'inquiétude? Ëtes-vous embarrassée de vous trouver seule, ici, chez moi? N'êtes- vous pas

ma 60QU1? n'avez- vous pas prévenu inoa oncle tic voire visite?

Elle porta le haut du corps en avant, comme pour traduire par un signe sensible l'élan de résolution intérieure auquel elle obéissait.

— Je n'ai pas prévenu mon père, dit-elle. Le ton significalif avec lequel ces mois

avaient été prononcés devint pour moi un trait de lumière.

— Vous avez un secret à me confier, un service à me demander peut-être.

En disant cela je la regardais fixement, mon anxiété égalait son embarras; mes pressentiments arrivaient à i'élat de certitude, j'étais tourmenté comme aux approches de l'orage.

— Frédéric, s'écria-t-elle, pourquoi avez- vous quitté Toulouse? pourquoi m'avez-vous abandonnée? La dernière fois que je vous ai vu, pourquoi ne m'avez-vous pas écoutée, quand je vous disais : Restez, bientôt j'aurai besoin de vous?

L'aveu était clair, Anais avait un malheur h m'apprendre.

— Tenez, continua-t-elle, je suis venue ici pour tout vous dire, je vous dirai tout. Si je puis être conseillée, vous me conseillerez; si je puis être sauvée, vous me sauverez; si l'un et l'autre est impossible, n'importe! je parlerai quand même, et ce sera mon châtiment.

Châtiment! pensai-je. Je craignais un malheur; est-ce une faute que je dois déplorer?

Puis je songeai à l'exagération naturelle aux jeunes filles. Faute d'enfant, me dis-je, châtiment d'écolière, et mon esprit se rasséréna.

— Deux mois après votre départ, reprit Anaïs, départ que je déplore, un jeune homme vint chez mon père qui lui fit l'accueil le plus bienveillant, le plus cordial , quoiqu'il ne l'eût jamais vu. C'était, à ce que j'ai su. depuis, le fils d'un de ses meilleurs amis établi dans les colonies, un créole que son père, en l'envoyant en France, avait recommande au mien. Quoj-

qu'ignorant alors ces détails, In cordialité de mon père ne me surprit pas; vous le connaissez comme moi, mon père; vous le savez bon, généreux, hospitalier; vous savez qu'il a toutes les qualités du bon négociant dans la plus riche acception du mot, la droiture, la franchise, la sincérité de l'esprit et du cœur. Mais quand le soir je vis apporter des malles, quand j'appris que le nouveau-venu allait loger avec nous, qu'enfin ce n'était pas un hôte de passage, mais un hôte à demeure, un nouveau personnage décidément introduit, et pour longtemps, dans notre intérieur jusque-là si recueilli et si paisible, je ne pus me défendre d'un sentiment d'étonnement, mêlé d'une impression que je ne m'expliquai pas. Les relations de mon père avec l'étranger s'établirent d'abord sur un pied de famiharité, d'intimité parfaite, d'expansion presque paternelle d'une part, de soumission presque filiale de l'autre. Notre hôte se trouva mêlé à notre vie et s'y incorpoi a.

— 9i — Toute la journée je le voyais, et mon père me laissait souvent seule avec lui , non seulement avec confiance, mais avec une bonhomie souriante, une sécurité, un laisser-alicr qui ressemblaient à delà prômétlilalion.

Le jeune homme d'abord me parla peu , je dois dire même qu'il évitait les têtc-à-tôtc que mon père semblait nous ménager; son regard fuyait le mien avec soin, il ne m'adressait la parole, quand il y était forcé, qu'indirectement et à la troisième personne, et je lui répondais de môme. On eût dit qu'il y avait accord tacite entre nous; peut-être obéissions-nous tous deux au même instinct de défiance person* nelle; peut-être nous sentions-nous sur une pente glissante et nous eîForclons-noiîs de nous^ V retenir.

Peu à peu cependant et à force d'être ensemble et souvent seuls, cette froideur craintive qui pesait sur nous finit par se dissiper; en me parlant, sa figure s'animait, son regard fixé sur

moi semblait à la fois rayonnant et triste, et moi j'éprouvais un secret plaisir à l'entendre et à le regarder. Au lieu de me fuir, il me cherchait, et moi, toujours avec l'intention de le fuir, je me laissais chercher.

— Pauvre cousine! niurmurai-je en l'interrompant, je connais votre histoire.

— Yous ne la connaissez pas toute, me ditelle.

— 11 vous aima, vous le dit, et vous, sans le lui dire positivement, vous voulûtes bien lui faire entendre que son amour était partagé; n'est-ce pas cela? Mon Dieu, cousine, je sais votre histoire par cœur.

En disant cela je souriais de Tuir d'un homme qui n'est pas fâché de faire parade de sa science psychologique et de son talent dans cet art, véritable magie blanche, de deviner les secrets que tout le monde devine.

Anaïs me regarda d'un air effrayé; et, avec une émotion qui perça dans le son de sa voix:

— Frédéric, me dit elle, je n'ai plus rien à vous dire; vous riez.

J'avoue qu'en ce moment j'aurais voulu pour tout au monde rétracter mes paroles et mou sourire si niaisement spirituel; j'avais honte de moi.

— Parlez, Anaïs, parlez, mécriai-je, je vous demande pardon, et j'expierai mon tort par un dévouement entier, aveugle, sans bornes; parlez, je vous écoute.

Cette protestation la rassura, et elle reprit , quoique d'une voix plus basse :

— Il y a trois mois, à dîner, mon père me dit : Notre hôte part demain pour Paris, savais* lu cela?

Je frémis , il ne m'avait pas parlé de ce départ, et pourtant nous avions causé le matin.

— Je l'ignorais, répondis-je.

— C'est que nous venons d'arranger cela tout à l'heure ensemble; son voyage ne durera que quinze jours.

La conversalion en resta là. Le londenuiin le départ s'effectua comme mon père m'en avait prévenue. Par une singulière fatalité je ne pus me trouver seule un instant... avec... avec celui qui partait. Je voulais l'accabler de questions, exiger de lui les promesses les plus solennelles , les serments les plus sacrés ; je fus obligée de garder tout cela sur mon cœur. Au moment du départ seulement il me pressa la main, et me dit à voix basse avec un air joyeux, quand j'aurais voulu le voir triste : Anaïs, ayez foi en moi et en l'avenir. Ces mots trouvèrent le soir leur explication ; mon père me prit sur ses genoux, comme il avait coutume de le faire aux jours de mon enfance , et me dit : Anaïs, veux- tu te marier? A cette question si imprévue, je tremblai, je rougis, je ne sus que répondre. A la fm et avec beaucoup de peine, je parvins à articuler ces quelques mots qui , réunis ensemble, ne formaient même pas un sens complet :

~ Pourquoi me demandez-vous cela? et quel est celui... avec qui?...

Mon père m'embrassa; et> souriant avec malice:

— Ne devines-tu pas? me dit-il.

Je rougis encore une fois, mais cette fois de bonheur. Oli ! j'éprouvais un bonheur bien complet, bien inexplicable! Sa femme! sa femme! pouvoir l'aimera toute heure, à mon aise, sans craindre les regards, à la face du monde! J'appris alors que son départ avait notre mariage pour but ; il allait à Paris terminer quelques affaires, et, à son retour, je serais sa femme. Vous jugez si cette certitude changea ma tristesse en joie. Je comptai les jours d'absence, mais sans amertume, sans pressentiments mauvais; je me reposais dans mon espérance. Le quinzième jour il ne revint pas : à demain, pensai-je; le lendemain pas encore, à demain!... Les jours s'écoulèrent; personne!... et voilà trois mois que cela dure, trois mois que je ne Tai vu ! Mon père a reçu

de ses lettres; il prétexte ses affaires qui se prolongent; il l'assure de sa tendresse pour moi; mon père croit tout cela, et sa joie n'a pas été troublée un seul instant. Mais moi! moi! ah! je le sens bien, je n'ai plus de lendemain à espérer !

En parlant ainsi, Anaïs laissa couler le long de ses joues une de ces larmes brûlantes qui m'expliquèrent la maigreur et l'air d'abattement que j'avais remarqués en elle à son entrée. Pauvre enfant! ces larmes n'étaient pas les premières qu'elle versait, le sillon qu'elles suivaient, d'autres larmes l'avaient creusé.

— Et c'est pour cela que vous êtes venue à Paris? lui dis je du ton le plus affectueux que Je pus prendre. Eh bien ! vous avez son adresse, vous l'avez vu déjà, ou vous le verrez bientôti mon oncle est sans doute chez lui en ce moment ?

— Tout est fini, dit Anaïs.

Cet ahallemenî, ce dcscsj)oir commençaient à me gagner.

— Mais achevez donc, m'écriai je; qu'avezvous encore à m'apprendre?

— Avant de venir ici, me dit-elle, j'ai voulu le voir seule, moi; il nous avait donné son adresse à Paris; j'y suis allée : parti!... parti, et on ne sait pas où il est ; et rien ! rien ! pas un renseignement, pas un mot! vous voyez bien que tout est fini, et que je suis perdue!

En achevant ces mots ma pauvre cousine ne put triompher de l'éraolion qui la débordait, et elle éclata en sanglots.

Agenouillé devant elle, je lui essuyai les joues avec son mouchoir; je lui pressais la main, je lâchais de lui glisser quelques mots de consolation et d'espoir.

— Cousine, lui disais-je, ayez donc plus de patience, plus de résignation; ce n'est sans doute qu'un malentendu, votre mariage n'est

que retardé; il se fera, j'en suis sûr, j'en réponds.

— Mais savez-vous, me dit elle, qu'un retard c'est la mort? Savez-vous que je suis perdue! déshonorée !

— Mais la douleur vous égare!

— Faut-il donc tout vous dire? reprit-elle avec un air d'égarement qui me fit tressaillir; je suis déshonorée, vous dis-je, m'entendezvous? comprenez-vous?

Je lui serrai les mains dans les deux miennes, comme si cette pression eût pu arrêter la parole sur sa bouche, en murmurant d'une voix étouffée :

— Assez, assez!

Je restai quelque temps étourdi sous le coup. Concevez- vous l'eftet d'un pareil récit, calme à son début, puis s'avançant peu à peu à travers mille demi-mots, mille réticences, mille alternatives de joie naïve et de tristesse voilée, à cette foudroyante conclusion? Con-

cevezvous celte histoire qui, d'abord, m'avait fait sourire, tant je la croyais une véritabio histoire de jeune fille, dénouée subitei«ent par un coup de tonnerre? Et pour me parler comme elle l'avait fait sans comprimer les sanglots qui s'amassaient dans sa poitrine, quelle force ne lui avait- il pas fallu à cette pauvre chère enfant? Je me rappelais ses premiers mots, et comme elle m'avait parlé de son père, qui se^ rait si heureux de me voir et me réclamait d'avance pour son cornac; et à ce moment, l'horrible malheur que je venais d'apprendre pesait déjà sur elle de tout son poids, et elle avait soutenu si long-temps un pareil fardeau; et dès les premières confidences , la force ne l'avait pas abandonnée, et je lui avais cru une égratignure à la tète, quand elle avait un coup de poignard au cœur! Pauvre, pauvre chère enfant, je m'en voulais de l'avoir laissée parler si long-temps, je me reprochais de ne l'avoir pas devinée, de ne m'être pas assez tôt

placé au niveau de cette douleur véritable, de ce malheur si plein d'angoisses; j'étais furieux contre moi-môme, anéanti.

A la un je compris qu'un pareil anéantissement en face d'une situation désespérée était de la lâcheté , que je me devais à moi-même de montrer de la fermeté , d'essayer au moins de raviver l'espoir dans cette âme prête à l'abandonner.

— Anaïs, dis-je à ma cousine, je vous remercie d'avoir compté sur moi , je vous conseillerai, je vous sauverai; non, tout n'est pas perdu !

— Croyez-vous, me dit-elle en relevant vivement la tête , et en fixant sur moi ses yeux noyés de larmes, croyez- vous que nous le retrouverons?

— Nous le retrouverons; son nom, son nom seulement?

— Ne vous l'ai-je pas dit? me répondit-elle avec un étonnement qui, pour tout autre que

moi, aurait eu du charme par sa tristesse même. Elle ne s'était pas aperçue qu'obéissant en ceci à un instinct commun à presque toutes les femmes, elle avait constamment remplacé par une de ces appellations indirectes que l'amour affectionne : ilj lui^ le nom fata^ et bien aimé.

— Son nom ? répétai-je.

— Henri Sainson, dit-elle.

A ce nom ma figure dut exprimer bien vivement la commotion rapide que je ressentis, puisque Anaïs, malgré la douleur qui l'absorbait et les pleurs qui voilaient ses yeux , s'aperçut de la révolution qui s'opérait en moi.

— Vous le connaissez? me dit-elle.

Heureusement pour moi j'avais repris assez

vite la possession de mon sang-froid; le terrain était brûlant, un mot pouvait tout perdre. Dire à ma cousine que je connaissais son amant, que je connaissais sa demeure, c'était m'exposcr sans pouvoir y mettre obstacle à

toutes les conséquences de la passion aveugle qui la dominait; son premier cri serait celui-ci : Menez- moi chez lui, je veux le voir! Alors ma volonté se trouvait enchaînée, je n'étais plus le maître ni d'étudier la question , ni de calculer les meilleures chances, ni de conduire la mission délicate qui m'était imposée doubIen>ent par la volonté d'Anaïs et par le fait du hasard, selon les règles de l'expérience et de la raison. Une entrevue d'Anaïs avec Henri pouvait tout sauver, mais aussi pouvait tout compromettre. La scène nécessairement ne pouvait être que violente, et la violence brise tout, quand elle ne parvient pas à tout entraîner. Henri était au plus fort de son amour pour Louise, et l'amour est égoïste. Les pleurs, les supplications, les imprécations de ma cousine pouvaient le fatiguer, au lieu de le ramener. Anaïs avait pour elle , il est vrai, tout ce qu'il y a de sacré aux yeux du monde, les promesses, les conventions, les

convenances, la nécessité enfin j et la plus terrible des nécessités 5 mais Louise était aimée, ce qui répondu tous les arguments. Outre cola la nécessité, qui est un grand argument aux yeux des gens de sang-froid, est presque toujours un obstacle aux yeux des hommes exaltés dans leurs sentiments, irrités parleur position; il n'y a pas de lien plus lourd à accepter qu'un lien nécessaire. Entre ces deux femmes, la lutte serait incertaine, au moins, terrible assurément. Toutes ces réflexions se croisèrent dans ma tête en beaucoup moins de temps que je n'en mets à les reproduire. A. la fin, je pris un parti qui me parut moins chanceux , quoique pourtant très-hasardeux aussi ; il fallait choisir entre deux coups de dés; vous verrez si mon choix fut justifié par l'événement.

— Ecoutez, dis-je à Anaïs sans répondre à sa question, il n'y a qu'un moyen de vous sauver. A quelle heure votre père doit-il rentrer?

-— A cinq heures.

— Bien , vous avez le temps ; rctcnoz (idèle* ment ce que je vais vous dire, et faites exacteîiient ce que je vais vous conseillor. il faut prendre à l'instant une voiture, vous direz au cocher de vous conduire dans ia rue Barbette, au numéro 11 ; vous sonnerez au rez-de^ chaussée, vous demanderez madame de Garmé; rappelez-vous bien l'adresse et le nom. Quand vous serez auprès d'elle, vous lui direz que vous venez de ma part, que c'est moi qui vous envoie, moi Frédéric Lespars, votre cousinj, appuyez bien là-dessus. Et alors quand elle sera ainsi préparée à vous écouter, confiez-lui tout ce que vous venez de me confier à moimême, pas de réticences, pas de fausse honte ; une retenue vous perdrait; n'oubliez rien, rien, entendez-vous; ne retenez pas vos larmes, ne comprimez pas vos sanglots, sanglotez devant cette femme comme si vous faisiez à votre mère l'aveu de votre faute. Parlez-lui de votre amour, de vos inquiétudes, de vos tourments j

demandez-lui si elle n'a pas un moyen de vous sauver, suppliez-la à deux genoux, à mains jointes, de prendre pitié de votre sort ; larmes, prières, n'épargnez rien. Cette femme seule peut vous rendre le bonheur j songez-y bien, Anaïs, songez-y.

Ma cousine m'écoutait avec un étonnement mêlé de joie et de tristesse; à chaque mot que je disais, ses lèvres s'entr'ouvraient pour m'adresser une question , mais je parlais si rapidement que chacune de ces questions projetées se trouvait dépassée avant d'avoir été formulée.

— Et voudra-t-elle me sauver? demandât-elle seulement quand j'eus cessé de parler.

— Je l'espère, répondis-je.

Et aussitôt je pris la main de ma cousine, je la fis lever, je l'entraînai avec moi ; je la conduisis au bas de l'escalier, je fis avancer une voiture, je l'y poussai , et quand elle y fut assise, avant de donner au cocher le signal du départ :

— Répétez-moi, dis~jc à ma cousine, le nom et l'adresse que je vous ai donnés.

— Rue Barbette, n" H, madame de Carmé, dit-elle.

— Bien ! vous vous rappelez tout ce que je vous ai dit, vous me promettez de suivre en tout point mes instructions?

— Je vous le promets.

— Allez donc, chère cousine, et que Dieu vous aide.

En même temps je fis signe au cocher, et la voiture s'éloigna.

Voici maintenant, en peu de mots, sur quels calculs étaient fondées mes espérances. D'une part, Louise est bonne; si je ne la savais pas, au moins je la pressentais généreuse, capable de comprendre tout ce qui est beau et grand, capable de bien penser et de bien agir. D'une autre part, j'étais maître de son secret ; cette position dans l'amour, qu'elle s'était faite avec tant d'efforts, je pouvais la détruire en deux mots;

^- no —

ce masque qu'elle portait sur la figure, je pouvais le faire tomber; j'étais maître d'elle, non cpas qu'un seul instant j'aie eu la pensée d'employer un pareil moyen, mais il me suflisait qu'elle sût ce moyen en înon pouvoir et qu'elle me crût capable d'en user. Donc, mon espoir reposait sur deux chances contraires et également vraisemblables, la possibilité du bien et la possibilité du mal. Je pouvais arriver au même but par deux chemins opposés; si Louise ne sauvait ma cousine par sympalliio, par générosité , elle pouvait se croire obligée à le faire par crainte. Je la tenais également par le bon côté et le mauvais côté de la nature humaine; avec tout autre que Louise je n'aurais compté que sur le dernier, je n'avais qu'une crainte, c'est que , féconde en ressources comme je la connaissais, elle ne glissât entre ces deux extrémités et n'échappât à la double fantasmagorie d'attendrissement et de terreur que je venais de préparer si habilement.

Le lendemain mon oncle vint me voir. Cette confiance, qu'il apportait à Paris, et que n'avaient pu troubler les inquiétudes de sa fille et les inexplicables retards de son futur gendre, s'était changée en consternation en apprenant qu'Henri était déménagé sans laisser sa nouvelle

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adresse. Le doute s'élait emparé de son esprit d'autant plus violemment qu'il avait jusque-là refusé de s'y abandonner. Du reste, il ne me dit rien de ce qui causait sa tristesse, et je remarquai même qu'il faisait effort pour me la cacher. Dans la journée que je passai avec lui tout entière, je trouvai moyen de prendre Anaïs à part :

— Eh bien! lui demandai-je, avez-vous vu madame de Carmé? lui avez-vous tout confié, et que vous a-t-elle répondu?

— J'ai suivi vos conseils, dit Anaïs, j'ai tout avoué ; mais je ne sais si je dois craindre ou espérer : « Mademoiselle, m'a répondu madame de Carmé, votre position est fâcheuse assurément, et je vous plains; mais je ne sais pas s'il est en mon pouvoir de faire quelque chose pour vous. Je réfléchirai ; le service que votre cousin me demande est bien grand, bien douloureux, il a cru que mon cœur était de ceux qui ne peuvent plus se briser. Dites-lui qu'il s'est trompé, que

vous m'avez vue pleurant, et que je voudrais mourir. En eiïet, elle pleurait, ses larmes se confondaient avec les miennes ; elle n'avait pas le courage de me consoler, et moi je n'osais pas lui demander le secret de sa douleur.

Ces paroles d' A nais me laissèrent mon incertitude. Dans l'àme de Louise la lutte que j'avais prévue commençait; quel en serait le résultat? Yoilà ce qu'il m'était impossible de direj et, en admettant que le sentiment de l'abnégation l'emportât sur l'égoïsme toujours si puissant de l'amour, pour amener une rupture entre elle et Henri, n'y aurait-il pas dans l'exécution des difficultés presque insurmontables , des impossibilités peut-être ? Pendant huit jours Anaïs ne reçut aucune nouvelle j chaque jour je l'interrogeais, et chaque jour sa réponse : rien de nouveau, s'empreignait de plus en plus d'amertume et de désespoir. Le neuvième jour au matin je reçus le billet suivant dont je reconnus

aussitôt récriture.

« M. Frédéric Lespars est prié de venir aujourd'hui, à trois heures, chez moi.

« Signe Louise de Brumentiial. »

La lecture de cette lettre me réveilla, comme eu sursaut, de l'espèce d'engourdissement où m'avaient plongé les réponses continuellement négatives de ma cousine. Je ne comprenais pas pourquoi Louise avait jugé ma présence nécessaire; mais il était évident que ma présence devait se rattacher à l'événement qui, par mon intermédiaire, avait mis depuis huit jours deux amours, deux passions, deux malheurs en présence. Quand j'arrivai à trois heures sonnant devant la petite porte bâtarde de la rue Barbette, que je vous ai déjà décrite, mon cœur battait avec violence. Anaïs et Louise se présentèrent toutes deux à ma pensée , toutes deux dignes d'intérêt, toutes deux à plaindre et à aimer; et cependant il fallait qu'une des deux fût sacrifiée : l'une ne pouvait exister, pour ainsi dire,

~ Risque par la mort de l'antre. Moi-même, indépendamment de ce sentiment de compassion, n'avais-je pas mes réminiscences personnelles, mon rôle particulier ! A cette porte qui allait s'ouvrir pour moi, j'étais venu frapper la nuit, comme un homme ivre, comme un fou, le cœur rempli d'une rage d'amour, et prononçant à haute voix un nom que j'aurais dû taire. Et maintenant cette femme que j'avais tant aimée, que j'aimais encore, j'allais contribuer à sa ruine! Ce sacrjlice, préparé par mes soins, peut-être étais-je appelée le consommer; dans cette immolation de l'amour, peut-être allais-je tenir le couteau ! Aussitôt que j'eus sonné, une vieille femme vint m'ouvrir de l'air discret d'une duègne espagnole; et, soit qu'on l'eut chargée d'ouvrir à quiconque se présenterait , soit qu'on m'eût tellement bien désigné qu'elle pût me reconnaître aussitôt, sans m'interroger, sans me regarder plus d'un instant, elle me dit ce seul mot : Venez.

Je la suivis, guidé plulôt par le bruit de ses pas que par la lumière 5 car, dans la pièce que je traversais, l'obscurité était telle qu'à peine y pouvait-on distinguer les objets. Je traversai une seconde pièce exaciement aussi obscure; on eût dit que l'hôtesse de cette singulière demeure avait voulu en faire un lieu de retraite inaccessible au bruit et au soleil, une cellule bonne à entretenir des pensées de recueillement et de solitude. Au bout de cette seconde pièce, la vieille femme qui me précédait souleva une portière en soie de couleur sombre , et alors seulement une échappée de jour perça jusqu'à moi; en même temps, la vieille femme tenaUft la portière soulevée , et se rangeant le long du mur, ainsi qu'un factionnaire auprès de sa guérite, termina notre entretien, comme elle l'avait commencé, par un seul mot dissyllabique : Entrez !

Celte troisième pièce ne pouvait passer pour éclairée qu'en la comparant aux deux autres;

c'était le crépuscule au lieu de la nuit , la pénombre au lieu de l'ombre; un tapis en couvrait le parquet; des fleurs en embaumaient l'atmosphère ; du reste , presque pas de meubles , et les faibles rayons du jour, qui pointaient à travers le double rempart des rideaux de soie et de mousseline croisés, s'amortissaient dans le vide. Louise était assise, la tête penchée en arrière sur le dossier recourbé d'un long fauteuil , ses deux mains jointes sur la poitrine, dans l'attitude d'une résignation mélancolique. J'interrogeai avec inquiétude ces traits charmants, que si souvent autrefois j'avais vus animés par une expression d'insouciance enfantine et de mutinerie railleuse. Hélas! quel changement! Ses yeux bleus semblaient ternis, ses lèvres avaient perdu leur éclat, ses cheveux lissés en bandeaux des deux côtés du front donnaient à toute sa physionomie je ne sais quoi de grave, de solennel, de comprimé. Elle me regarda un instant sans changer d'altitude, c(,

me lit seulement signe de prendre un fauleuil. Je m'assis, et j'attendis qu'elle rompît le silence; mais ses mains, un instant disjointes, se croisèrent de nouveau sur sa poitrine, son regard redevint fixe et pensif, comme je l'avais trouvé en arrivant; on eût dit qu'elle avait oublié ma présence. Pour moi, je demeurai iinmobiie, la bouche fermée, ne demandant pas quand viendrait la lin de cette scène muette ; l'obscurité de l'appartement et son silence pesaient sur mon âme; je me recueillais avec Louise, ou plutôt je me recueillais en elle. Cela dura quelques instants, au bout desquels, et sans que j'eusse entendu aucun bruit , la portière se souleva, et j'aperçus devant moi un jeune homme que je reconnus aussitôt, et (jue vous devinez : Henri Sainson.

En me voyant , il lit un mouvement presque imperceptible en signe de reconnaissance, et regarda Louise d'un air où l'étonnement se mêlait au dépit. Ma présence le surprenait vi-

— ilî) —

siblemeiit et l'importunait; pour uioi, je uic levai sans le saluer, et me rassis aussitôt en silence.

11 s'approcha de Louise , sans paraître me donner une plus longue attention , et lui présenta un bouquet de roses qu'il tenait à la main. Celle-ci repoussa doucement le bouquet :

— Qu'avez-vous, Louise? lui dit il alors en lançant de mon côté un regard oblique qui démentait l'insouciance qu'il avait voulu aHecter; les fleurs que je vous offre n'ont-elles plus de prix pour vous"? Entre le bouquet de la veille et le bouquet du lendemain que s'est -il donc passé? Vous ne portez point à votre ceinture celui d'hier^ et vous repoussez celui d'aujourd'hui!

Sans répondre, Louise prit le bouqufct, et le plaça à sa ceinture; puis, relevant un peu sa tète, qui retomba aussitôt :

— Henri, dit-elle d'une voix dont l'altération

me fil tressaillir, asseyez- vous, nous avons à causer.

Pendant qu'ils échangeaient entre eux ces quelques paroles, j'avais eu le temps d'examiner ce jeune homme, que je n'avais vu qu'une fois, le soir, et avec lequel pourtant j'avais failli jouer vie contre vie. A peu près comme tous les créoles, il était d'une taille moyenne, mais mince et frêle; sa figure pâle avait cette expression d'ardeur pensive, d'enthousiasme juvénile et de grâce charmante, particulière à ces natures que le soleil d'outre-mer a échauflees de ses rayons; son front proéminant se découpait à froid sous les boucles chaudes de ses cheveux; ses yeux surtout avaient un caractère distingué qui résum^ait toutes les distinctions de cet ensemble. Les femmes n'auraient pas dit de lui : C'est un joli garçon, parce qu'elles ne l'auraient pas osé. Il était de ces hommes dont elles craignent de s'avouer le mérite, môme (|ans le secret de leur pensée.

Quanti il fut assis, le visage tourné vers Louise, la bouche à demi ouverte, celle-ci reprit :

— Henri, vous êtes étonné de trouver ici un étranger, habitué que vous êtes à ne rencontrer dans cette maison que deux yeux pour vous voir et un seul cœur pour vous aimer. Cela vous paraît étrange, et en effet, c'est qu'il va se passer ici quelque chose d'étrange. Monsieur (elle me montrait) n'est pas venu de lui-même; c'est moi qui l'ai appelé; pourquoi? dans quel but? vous le comprendrez sans qu^ je vous le dise. Ecoutez-moi. Henri, vous m'avez bien aimée, et vous me devez cette justice, que je vous ai

bien aimé aussi Ne m'interrompez pas,

Henri; je comprends .le geste que vous faites : vous m'aimez encore, dites-vous, plus que jamais, et moi aussi, encore plus que jamais, toujours ! Recueillons bien dans notre cœur le souvenir du temps qui vient de s'écouler, retenons-en précieusement tous les détails, rappe-

Ions nous toutes les jouissances, tous les délices que nous avons trouvés clans notre amour; ces souvenirs-là seront pour nous un jour d'inestimables trésors; nous nous retracerons avec ivresse les jours que nous avons passés ensemble, les serments que nous nous sommes laits, les délicieuses promesses, les paroles, les regards : c'est un monde tout entier ; et si le temps brisait nos liens , si le sort nous condamnaità uneséparalion^au moins n'ou-blions rien. Les souvenirs, voyez -vous, c'est encore du bonheur; et quaVid on est éprouvé par la vie, vieux avant l'âge, quand on a froid au cœur enfin, c'est du soleil. •^-

Celui à qui s'adressaient ces paroles, prononcées d'un ton qui me les faisait entrer dans le cœur comme autant d'aiguillons, portait sur Louise des yeux ardents , où se peignaient à la fois la surprise, l'anxiété la plus cruelle, et je ne sais quelle rage qui n*est pourtant pas de la colère.

— Que voulez -vous dire? demanda -t- il; qu'avons-nous besoin de tous nos souvenirs? L'avenir ne nous apparlient-ii pas? pourquoi nous occuper du passé? Ecoutez -moi à mon tour. Vous parlez de liens brisés par le temps, de séparation; je veux aujourd'liui môme rendre ces liens indissolubles, prévenir à tout jamais cette séparation ({ue vous me montrez dans l'avenir comme un fantôme menaçant. Ce que tous les jours, depuis un mois, je vous répète, je vous le répète aujourd'hui, et devant monsieur, puisqu'il vous a plu de le prendre pour témoin; soyez ma femme! Pas de Aiuxfuyanl, Louise, n'essayez pas de me donner le change, comme vous l'avez fait jusqu'ici; ne me dites pas : Mon ami, vous vous abusez sur la dur<';e de vos sentiments; cet amour que vous croyez éternel, vous le sentirez s'alfaiblir peu à peu, puis mourir; attendons. Je n'écoute rien, et je n'attends pas; il me fiiul une réponse; parlez, Louibo, voulez- vous cire ma femme?

me refusez-vous? Vous gardez le silence;

si vous avez appelé monsieur pour m'opposer quelques objections que je ne connais pas, que monsieur parle au moins, je lui répondrai.

C'étaient les premiers mots qu'il m'adressait; je tournai mes yeux vers Louise pour la consulter sur la conduite que je devais tenir; je lus dans ses traits une double réponse, une invitalion au silence d'abord, et une sorte de résumé de ce qu'elle venait d'entendre. Deux fois ses longs cils s'abaissèrent et se relevèrent par un mouvement de triomphe douloureux; c'était comme le dernier sourire d'un mourant, et depuis je n'ai jamais pu le traduire que par ces mots bien décolorés, mais que vous tâcherez de compléter dans votre imagination : Jugez s'il m'aime, et pourtant si vous saviez ce que je vais faire !

— Henri, dit-elle alors, si je vous ai tant parlé du passé, c'est que nous ne pouvons pas compter sur l'avenir. Admettons que nous avons

425 — fait tout deux un rêve; je ne sais jusqu'à quel point ce rêve a été beau pour vous, mais pour moi il a été doux comme l'espérance, enivrant comme le bonheur; et maintenant ie rêve doit finir; Henri, il faut nous séparer.

A ce mot, que Louise avait prononcé avec effort, Henri tressaillit, ses yeux s'enflammèrent, il répéta d'une voix aiguë : — Nous séparer !

— Nous séparer, répéta Louise; épargnez-moi la douleur d'une explication, acceptez le mot que je viens de prononcer comme un arrêt du sort qui nous condamne tous deux, comme un arrêt irrévocable. Soumettez-vous sinon sans regret, du moins sans murmure; faites comme moi , courbez la tête, ne m'interrogez pas et séparons-nous.

Je m'attendais à une explosion de paroles, à un de ces débordements qui soulagent la passion s'ils ne la satisfont pas , il n'en fut pas ainsi. Les lèvres du jeune homme devinrent pâles, ses dents se serrèrent, il garda quelque temps le

silence, et, s'assurant sur son fouleuil comme s'il eût craint d'en être arraché :

— Je ne sortirai pas d'ici, dit-il, avant d'avoir eu l'explication de ce que vous venez de dire; ceci est ma volonté, volonté aussi irrévocable que cet arrêt du sort dont vous venez de me parler ; vous me connaissez , expliquez-vous donc !

Louise divisa en deux son regard, et en adressa la moitié à son amant, tandis qu'elle m'en adressait l'autre moitié. Je compris qu'elle n'espérait pas lutter contre cette volonté si énergiquement exprimée, et qu'avant d'entrer en explication, elle meprévenait que j'allais peutêtre avoir un rôle à jouer.

— Je vais m'expliquer, dit-elle, et une seule question suffira pour tout éclaircir. Henri, avant de m'aimer, n'aviez-vous aimé personne?

n'aviez-vous contracté aucun engagement, fait aucune promesse?

Le jeune homme se lournant vivement vers moi et me regardant eu face :

— A.I1 ! je comprends enfin, dit-ii , je comprends tout. Votre présence ici, monsieur, n'est pas, en effet, un incident fortuit; vous vous nommez Frédéric Lespars , votre famille est de Toulouse, j'ai souvent entendu parler de vous, vous êtes le neveu de M. Siclair, le cousin de mademoiselle Anaïs ; et vous venez, monsieur, revendiquer ma parole par l'entremise de madame, et réclamer la foi des serments. Ecoutez, monsieur, je sais tout ce que vous pouvez me dire, j'ai tort. Votre cousine a 1q droit de m'accabler des noms les plus odieux, je les accepterai. Mais enfin, monsieur, et pour vous épargner des phrases inutiles, tout en reconnaissant mes torts, je ne me sens pas la force d'y renoncer. Quitter Louise m'est impossible : voilà, monsieur, ce que jai à répondre. Maintenant que j'ai fait ma part dans

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ce qui se passe, je vais faire la vôtre. Il eût été bien de venir me demander une explication au nom de votre cousine j de vous à moi , c'était votre droit ; mais la démarche que vous avez faite auprès de madame, l'indiscrétion que vous avez commise, le moyen dont vous vous êtes servi , toute votre manière d'agir enfin ne me paraît ni loyale, ni brave, et si votre intention n'est pas de me demander une réparation de ma conduite envers votre cousine , je vous demanderai, moi, raison de votre déloyauté.

Le regard de Louise ne m'avait pas trompé, mon rôle commençait.

— Monsieur, avant tout, je dois déclarer que je suis prêt pour toute espèce de satisfaction. Maintenant je rétablis la vérité des faits ; je me suis en effet adressé à la générosité de madame^ j'ai compté sur la bonté de son cœur , je lui ai tout confié. Mais quant à une arrière-pensée déloyale, ne m'en supposez pas; je n'ai rien conseillé, j'ai livré les faits, voilà tout. Ce que

niadamc fait, elle le fait librement, et je suis ici comme témoin involontaire, nullement comme personnage ofiieiel. Pourtant , monsieur, s'il m'est permis de parler au nom d'une jeune lillc malheureuse, d'en appeler à vos bons sentiments, je puis trouver en faveur de ma cousine des raisons assez puissantes pour vous déterminer peut-être.

— Ne vous ai-jepas fait voir que je connaissais les raisons qui militaient contre moi? me répondit-il en m'interrompant avec vivacité; à quoi bon les répéter, puisque je les sais déjà ?

— Vous ne les savez pas toutes.

11 me regarda d'un air étonné.

Je me levai, et, m'approchant de lui, je me penchai jusqu'à son oreille, où je laissai tomber à voix basse ces deux mots :

— Mère, monsieur!

Il se leva à son tour dans un état d'agitation pénible ; et , cachant sa figure dans ses deux mains, il resta ainsi quelque temps la tète

penchée, comme accablé sous le poids des réilexions terribles qui se heurtaient dans son cerveau.

— Monsieur, me dit-il à la lin d'une voix visiblement altérée, je comprends tout ce qu'il y a de solennellement douloureux dans le mot que vous venez de prononcer ; mais que voulezvous?.... Avez-vous jamais été sous le coup d'une passion qui vous absorbe, qui vous aveugle, qui ne vous laisse ni la faculté d'agir, ni la liberté de résister ? Celte passion est la mienne : renoncer à Louise m'est impossible; je le répète, plaignez-moi, ne me condamnez pas.

Sa douleur était si vraie, il était si terribléniéfîl combattu par le sentiment du devoir et de l'amour qui le dominait, que j'en eus pitié.

— Monsieur, reprit-il, ma mère en mourant iti'a laissé cinq cent mille francs de fortune : cette fortune, je l'abandonne à votre cousine ,

qu'elie la prenne, non pas en dédommagement , mon Dieu ! je sais très-bien qu'il est des plaies qu'on ne peut guérir avec de l'or, mais comme souvenir, comme preuve du repentir que j'éprouve, des remords quejaccepte en expiation do ma faute. Quant à moi, monsieur, je partirai , je m'exilerai, seul , s'il le faut , sans Louise !

— Parlez donc, dit Louise.

Il poussa un cri, et se précipita aux genoux de Louise. Le fardeau qu'il avait voulu s'imposer était trop lourd , il y succombait.

— Louise, lui disait- il en lui prenant leS mains, cela est- il possible? Tu veux que je parle sans toi , tu m'exiles, tu me chasses; mais songe donc que vivre sans toi, c'est mourir! Oh ! écoule-moi; nous partirons ensemble; nous irons loin, bien loin; nous vivrons seuls tous deux , comme ici ; à force de bonheur, lu tacheras de me faire oublier mes fautes; à force d'amour, je lâcherai de me les pardonner; car je l'aime comme un fou, tu le vois bien : si je

ne l'aimais pas, csl-cc que j'agirais niainlenant en malhonnête homme?

— Et si je ne vous aimais plus, moi! dit Louise.

Henri garda quelque temps le silence, silence pesant, qui m'affectait moi-même; puis il dit en se relevant :

— Je me tuerais alors.

Louise me regarda encore une fois avec un air d'hésitation qui me fit mal.

— Grâce! grâce! semblait-elle me dire, mon dévouement n'a t-il pas été assez loin? l'immolation n'est-elle pas complète? que puis-je faire encore?

Et pourtant j'eus le courage de répondre à ce regard ainsi interprété, par un autre regard qui signifiait :

— Quoi que vous ayez fait, faites plus encore.

Je ne sais si elle me comprit, mais, sans lever les yeux sur Henri, qui, debout devant elle

ressemblait à un condamne attendant le signal de l'exécution, elle se mit à effeuiller mélancoliquement une des roses de son bouquet; et moi, en la voyant, en contemplant chaque feuille détachée qui tombait sur sa robe, je me sentis prêta pleurer; il me semblait assister à la chute d'une dernière espérance.

La rose était à moiiié dégarnie, lorsqu'elle rompit le silence :

— Henri, dit-elle, je l'avais prévu, il faudra tout vous dire ; allons ! . . .

En ce moment j'entendis un bruit do pas et de voix, et deux jeunes gens entrèrent dans la petite pièce où nous étions tous trois, livrés à tant d'émotions diverses, deux jeunes gens que je reconnus aussitôt : c'étaient deux des nôtres, Arthur de Cerisy et Gustave Alby,

Ils s'approchèrent de Louise, et lui baisèrent la main avec cette familiarité que nous contractons dans notre monde de relations faciles.

— Cette chère Louise , dit Cerisy , la voilà donc retrouvée; mais savez-vous, ma chère, que nous vous avons crue au cloître : j'ai été au couvent de la Visitation demander sœur Louise.

— C'est bien mal, dit Gustave Alby, de partir sans prévenir ses amis; quand on s'enterre, on envoie au moins des billets de faire-part.

Je remarquai , pendant que les deux jeunes gens parlaient de la sorte, que Louise et Henri s'abandonnaient tous deux à des mouvements contradictoires. Louise rappelait à elle son courage , et s'efforçait de sourire; Henri, l'œil sombre, la figure égarée, semblait se demander l'explication de ce qui se passait, et se croyait sous le coup d'un mauvais rêve; moimôme, je ne savais que penser. Cette arrivée des deux jeunes gens était évidemment chose

convenue cl acceplée par Louise; je tremblai d'entrevoir son projet, et je fus prêt à lui dire : Ah! vous allez trop loin.

L'arrivée de deux autres jeunes gens confirma ma supposition. Je ne connaissais pas ceux-là , mais ils appartenaient évidemment à la même classe que les deux autres ; c'étaient ce que nous nommons des viveurs ^ mot large qui se prête à toutes les hypothèses, et qui caractérise les polypes de la civilisation parisienne qui n'ont pas d'existence à eux propre, mais participent de toutes les existences, de môme que ces myriades d'animalcules qui brillent le soir à la surface de la Méditerranée et reflètent toutes les couleurs du ciel.

Ils abordèrent Louise à peu prés comme les deux premiers, avec le même laisser aller, la môme désinvoUure familière.

L'un d'eux dit qu'il y avait eu baisse à Torloni, lors(ju'oii y avait appris sa disparition.

L'aulro, qu'il avait fait sur elle une élégie en forme de complainte.

Louise rerut ces deux Impertinences à bout portant, sans pâlir et le sourire sur les lèvres- Vous le dirai-je? en ce moment j'oubliai pres- (]ue ma cousine pour ne songer qu'à l'étrange comédie qui se jouait, et aux deux personnages qui remplissaient les principaux rôles : Louise et Henri!

Celui-ci ne trabissait son émotion que par une pâleur de plus en plus mate , et une espèce de fîageolement dans les jambes, semblable au mouvement de va-et-vient d'un homme ivre; un moment je crus le voir près de tomber, et j'avançai mon bras pour le soutenir.

— Merci, me dit-il; et, s'adressantà Louise : 7— Madame, je craindrais de vous importuner, je me retire.

■ — Henri, dit Louise, restez, vous dînerez avec nous.

Le jeune créole releva la lète, il aperce\ait dans ces paroles une espèce de provocation j il lui sembla que se retirer, c'élail fuir; il raffermit donc autant que possible son courage et répondit : Je reste, du ton d'un homme qui, roccvant une proposition de duc! à mort , répond sans hésiter : J'accepte.

Louise alors s'avança vers lui et lui dit : Donnez-moi la main; Henri la lui donna, et, suivis par nous, ils traversèrent ensemble les deux pièces obscures que j'avais traversées; nous arrivâmes ainsi à une troisième pièce communiquant aux autres par une porte latérale, et qui était vivement éclairée, celle-là; j'aperçus une table dressée et un couvert mis. Louise nous invita à nous asseoir. Je ne vous ferai pas la description du diner; il était brillant; on nous donna les meilleurs vins, auxquels les quatre jeunes gens qui servaient de témoins au drame que je vous raconte lirent fête avec beaucoup de bonne gntce; ils semblaient ne riça

soupçonner, et rien ne trahissait la gène dans leurs manières ni dans leurs propos; moi seul comprenais vaguement ce qui se passait : aussi je n'entendais rien, je ne voyais rien que Louise et Henri.

De ces quatre jeunes gens vous en connaissez deux; l'un, Arthur de Cerisy, est un véritable viveur dans toute l'acception du mot, c'està-dire qu'on ne lui connaît ni profession , ni patrimoine; seulement le jour il parie au tir aux pigeons, et fait le soir la partie de douze points dans un cercle.

Gustave Alby n'a d'autre moyen d'existence qu'un oncle fort riche et fort goutteux qui le déshériteraprobablement, maisenfin pour lemoment il a un titre r il est le neveu de son oncle.

Le troisième, à ce que j'ai appris depuis, est une manière de courtier marron, de ceux qu'on nomme coulissiers, grands parleurs à qui les hauts barons de la banque permettent de carotter quelques billets de mille, parce que le

bruit de leur voix couvre la clameur de ceux que les péripéties de la bourse acculent à la banqueroute et par suite au suicide.

Le quatrième, enfin, est un vaudevilliste qui veut trancher du gentilhomme, et escompte chez iesjuifs tout son avenir de couplets.

Vous pouvez donc vous imaginer quelle dut être la conversation que tinrent ces quatre personnages. Tous avaient le même ton de persiflage, le môme cynisme d'expressions banales et sans éclat. Louise se prêta à la conversation et s'y mêla même avec une aisance si bien jouée que, si je n'avais pas été par avance persuadé du contraire, je l'aurais crue naturelle et de bon aloi. Pour Henri, il était immobile sur sa chaise; la main plongée sous son gilet, il regardait tour à tour les quatre convives d'un air presque hébété; seulement chaque fois qu'une familiarité un peu trop crue tombait sur Louise, je voyais sa main se crisper, comme

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s'il eut voulu traduire extérieurement les écorcliures de son cœur.

Vers la fin du dîner, les yeux commençaient à s'enflammer, les voix à devenir plus aiguës, les propos plus criards et moins mesurés encore. Les vins que Louise nous avait fait servir agissaient sur les têtes, moi seul et Henri devenions plus froids, à mesure que les autres s'échaufiaient.

Je me souviendrai toute ma vie de la physionomie de Louise en ce moment : jamais , je crois , je n'ai rien vu d'aussi tristement beau ; elle semblait écouter les quatre convives à la fois, et leur répondait de l'œil et du geste ; elle semblait occupée d'eux seuls, elle souriait presque constamment; seulement je remarquai quo ses épaules et sa poitrine, si blanches d'ordinaire, étaient gonflées et rouges, ses sanglots l'élouftaient, la pauvre femme; et lorsque Henri

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cherchait ''cs regards, clic dclournail les yeux aussitôt.

Dans un moment tic silence je !a vis porter rapidement une main à son cœur, passer l'autre sur ses cheveux, et faire un geste à ses convives : je frissonnai, car j'avais compris que le moment était arrivé.

— « Messieurs, dit-elle d'une voix grave, si « je vous ai invités à dîner aujourd'hui, c'est « que j'ai un conseil à vous demander, écoutez- « moi. !ly a trois mois, une femme fut amenée « par le hasard, par la ûUalité si vous voulez , « à connaître un jeune homme, bon, naïf, sin- « cère , qui l'aima d'un amour jeune et pur , « comme aiment les jeunes gensj celle femme et était une de ces folles et insouciantes créa- « turcs, habituées à obéir sans compter aux « caprices de leur cœur , filles bohèmes qui « ne tiennent à la société par aucun lien et « que la société repousse. Pourtant, au con- « tact de cet amour, la folle devint sérieuse,

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« l'insouciante devint pensive, pour la prc- « mière fois elle réfléchit et regretta ; le jeune

« homme qui l'aimait , arrivé récemment , ne

« soupçonnait rien de ses antécédents , et la

« croyait sage, pure, honorable pour tous. Sans

« doute il eût été bien à elle de le détromper

« aussitôt, de l'arrêter sur le bord du précipice;

« elle ne le fit pas , au contraire elle résolut de

« l'entretenir dans ses illusions , de mettre le

« masque des vertus qu'il lui supposait, de

« prendre une qualité étrangère comme au

« carnaval on prend un domino; elle changea

« de nom et d'adresse, rompit avec le monde,

« se retira dans une maison bien éloignée, bien

« obscure.... Tout cela est mal! mais elle avait « une excuse, elle aimait!... »

Je crus en ce moment à une interruption de la part de Henri; l'histoire était tellement claire qu'il devait en comprendre déjà le sens; il n'en fut pourtant rien, il resta dans la même alli-

tude qu'auparavant, sa main toujours caclicc sous son gilet , silencieux et morne.

Louise reprit ainsi :

— « Mais ce jeune homme avait, avant de ve- « nir à Paris, contracté un engagement, et « devait se marier; ce mariage réunissait toutes « les convenances, toutes les garanties de bon- « heur. La femme (elle appuya sur ce mot) ap- « prit cela, et comprit quel sacrifice lui était « imposé; elle proposa à son amant une sépara- « tion; celui-ci refusa, il l'aimait plus que ft jamais, il voulait en faire sa femme. Que faire « alors?... »

Louise s'arrêta un instant pour consulter les physionomies de ceux qui l'écoutaient, et y lire l'effet que produisait cette question : Que faire alors? Puis elle ajouta d'un ton plus lent qu'elle ne l'avait fait jusque-là ;

— « Voilà sur quoi, messieurs, j'ai voulu « vous consulter j voilà pourquoi je vous ai fait « venir, n

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Quoique, ainsi que je vous l'ai dit, les lêtes fussent échauffées, les convives avaient pourtant fini par comprendre qu'il s'agitait quelque chose d'étrange. Tous quatre s'entre-regardèrcnt sans répondre. Henri ne bougeait pas.

— « Que faire ? reprit Louise ; le voici : ar- « racher au jeune homme le bandeau attaché « sur ses yeux, renverser l'idole, briser le « masque , lui montrer enfin, à la place de la « femme qu'il avait rêvée, une femme réprouvée « par le monde, flétrie par l'opinion publique ! . . K Voilà ce qii'ii faut faire. »

Ici elle s'arrêta de nouveau , et le silence était si grand dans l'appartement que j'entendais presque le battement de son cœur, puis elle reprit :

« Voilà ce que je fais, messieurs. » Et, se lournant vers Henri qu'elle regardait pour la première fois depuis le commencement du dîner ;

•—Henri, dit-elle, voulez-vous pour voire femme d'une femme perdue?

Je ne saurais vous dire quel effet produisirent ces paroles, j'étais anéanti, je n'avais plus la conscience de moi-même 5 la seule chose qui me frappa et que je me rappelle, c'est que Henri ne bougea pas encore et ne répondit rien.

Je fus tiré de mon assoupissement par la voix de Louise, mais probablement, pendant cette espèce de paralysie qui avait enchaîné toutes mes facultés, il s'était passé quelque chose que je ne sais pas.

— Eh bien ! messieurs, disait-elle, pourquoi cet air glacial et ce silence ? Livrez-vous à la joie plutôt, et tuez le veau gras, l'enfant prodigue est de retour, je rentre parmi vous, je ne suisplus madame de Carmé, l'honnête veuve, la femme mystérieuse du reposoir de la rue Barbette, je redeviens Louise de Brumenthal , la Louise que vous avez connue, la Louise

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d'aulrcfois, Louise cniiii!.... Voici le gage de ma parole!

Elle prit le bouquet que Henri lui avaitdonné, et qu'elle portait à sa ceinture, en détacha toutes les fleurs, et, les jetant une à une aux quatre jeunes gens :

— A vous, Arthur, dit-ellej à vous, Gustave; à vous, Amédée; à vous, Ferdinand.

Puis, prenant une dernière rose, elle me la jeta au visage en disant, mais d'une voix moins éclatante :

— A vous aussi, Frédéric.

C'était du délire ; évidemment, pour arriver à cette horrible péroraison, elle avait souffert tout ce qu'il est possible à une jeune femme de souffrir; la fièvre ne l'avait pas prise, elle se l'était inoculée.

Cette ivresse factice réchauffa l'ivresse véritable des convives un instant suspendue.

— Vivat! crièrent-ils tous à la fois en éle* vant leurs verres, à la santé de Louise!

— A la saïUc, dit Arthur, de la plus séduisante, de la plus gracieuse, de la plus redoU' table de toute les lionnes parisiennes.

— Lionne j non pas, dit le courtier-marron un peu plus ivre encore que les autres, le mot n'est pas académique.

— Et quel est le mot académique? demanda le vaudevilliste en riant.

— Parbleu, reprit le courtier, Louise est trop bonne filie pour se fâcher, voilà la chose; et, avec la pointe de son couteau, il se mit y

\ dessiner un long cou et une gibbosité soutenue par quatre grandes jambes grêles.

Je me levai indigné et bien disposé à souffleter l'insolent; mais en ce moment Henri se leva aussi, il était d'une pâleur effrayante, et sa main n'avait pas changé de place.

— Venez, dit-il à Louise.

Louise le suivit sans mol dire.

Aveuglés par l'ivresse qui bouillonnait dans leur cerveau, les autres convives conlinuèrent

à parler entre eux; moi seul je restai silencieux, enchaîné à ma place par une puissance invincible ; il me semblait que la fatalité seule était maîtresse des événements et qu'il fallait la laisser faire.

Entre Henri et Louise la scène fut courte.

Henri tira lentement la main qu'il avait tenue constamment cachée dans son gilet, et l'en sortit avec un poignard qu'il leva sur elle sans prononcer une seule parole.

Celle-ci ne trembla pas ; et, en souriant, elle lui dit seulement ce mot que vous trouverez sublime, si vous êtes bien pénétré du sentiment de la comédie épouvantable qu'elle venait de jouer avec tant de courage, et que ce motlà résume et conclut toute entière :

— Ahî vous m'estimez trop!...

Le mot produisit son effet; le bras armé retomba, et quelque temps après nous entendîmes le bruit de la porte d entrée qui se re-

fermait: c'était Henri qui parlait; pour Louise,

elle ne reparut pas de la soirée.

Maintenant, mes très-chers, voici, en trois

alinéas , la post-face de tout ceci :

Premier alinéa. — M. et madame Siclair ont l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Anaïs Siclair, leur (ille, avec M. Henri Sainson.

Second alinéa. — Si vous êtes étonnés des détails intimes que je vous ai donnés sur le caractère de Louise et sur la conclusion de cette histoire, voici comment vous pourrez réduire votre étonnement à sa juste valeur : venez ce soir au foyer de l'Opéra, vous y verrez Louise à mon bras; quand on possède un manuscrit, il est tout naturel qu'on le lise.

Troisième et dernier alinéa. — A-t-eile déjà tout oul)lié? Hélas non! ne la croyez pas insouciante et folle comme autrefois; souvent elle est triste auprès de moi , je surprends des larmes dans ses yeux , et quand je lui demande

ce qu'elle a, elle me répond en posant la main sur son cœur : C'est le vautour!... Quant aux indifférents qui en sont encore à l'interroger sur les motifs de sa disparition momentanée, elle se contente de leur dire en souriant : J'ai fait une neuvaine... Véritable neuvaine à l'amour, qui a eu ses prières, ses combats, ses mortiiications, son martyre!...

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