DEUXIEME ACTION
Le roman qui suit a deu\ intentions bilatérales que nous sommes bien aise d'expliquer à nos lecteurs. Frédéric est le môme personnage que nous avons mis en scène pour la première fois au commencement de ce volume : seulelemcnt il s'est transformé, cl en est arrivé à sa
seconde phase, à la phase intermédiaire qui sépare l'état de désœuvrement encore véniel et sans souillure grave de l'abrutissement complet, sans espoir, sans ressources. Dans une troisième partie nous compléterons le portrait, et nous montrerons parle dénoùment le danger de ces existences commencées dans l'oisiveté, continuées dans le vice, et qui doivent nécessairement s'achever dans la boue ou dans (q sang.
En geoond lieu, nous avons voulu peindre rétat d'une femme qui se débat dans un mariage honorable contre les accusations de son passé, et prouver que les fautes de jeunesse ont des conséquences désastreuses pour toute la vie.
Dans un temps moins sceptique que le nôtre , ce serait une bonne fortune pour un faiseur de romans d'avoir à écrire au début d'un récit, et presque à la première ligne, ces trois mois : la forci de Sénart! Lu forêt de Sénart est
une de CCS antiques célébrités que la superstî lion des hommes a longtemps respectée; à son nom se rattachent presque tous nos vieux souvenirs de voleurs en embuscade, de chaises de poste arrêtées, de postillons assassinés, de femmes malheureuses disparues pour ne plus reparaître. Avec la foret de Bondy, celle autre célébrité lugubre, elle a partagé le domaine des aventures de grande route et des crimes en plein vent. Elle fut comme le théâtre obligé de toutes ces catastrophes mystérieuses qui nous ont tant épouvantés dans la bouche de nos mères ou de nos nourrices, et comme l'explication nécessaire de ces événements inexplicables que la tradition populaire embellissait de ses inventions les plus romanesques. Malheureusement, pour les esprits amoureux de ces sortes d'aventures, la forêt de Sénart est devenue ce que deviennent maintenant toutes les forêts de France. Ses profondeurs fantastiques se sont éclairées, ses grands arbres, que notre imagination faisait si
sombres et si impénétrables, ont laissé place au soleil. La hache a éclairci ces fourrés fatals si bien appropriés au bruit des siiïleîs. L'administration des ponts-et-chaussées a fait brèche partout; et la forêt de Sénart, ainsi percée à jour, traversée par une grande route et sillonnée par de nombreux sentiers, au lieu d'un objetd'épouvantepourles enfants et les femmes, n'est plus qu'un sujet de sarcasme pour les commis-voyageurs qui vont de Paris à Melun exporter les échantillons de leur maison de commerce. Ainsi passent toutes les renommées de ce monde, bonnes ou mauvaises, ainsi s'est évanouie la réputation fantasmagorique de la forêt de Bondy, ainsi s'est dissipé l'enVoi qui s'attachait au nom seul de la forêt de Sénart. Le crime maintenant a changé de demeure : au lieu de se réfugier à l'ombre des hautes futaies et des taillis impénétrables, le vol et le brigandage s'exercent au milieu de nous, dans nos cités, à nos portes j on assassine entre
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quatre murs plus hardiment et plus sûrement qu'au milieu d'un bois épais; les voleurs ont laissé leurs silllets aux maîtres d'équipage de nos navires ; ils logent en hôtel garni au lieu d'habiter des souterrains, ou pour le moins des cabanes de charbonnier ; rien ne les dislingue plus des honnêtes gens ; leurs mœurs sont les nôtres , leur langage ressemble à notre langage, leurs habits à nos habits; ils dînent au restaurant, vont au spectacle, prennent des bains, portent des gants, et pas un d'eux ne se souvient de la patrie de ses pères, la forci de Bondy, la forêt de Sénart.
Ceci est peut-être un des mille résultats, ou si vous l'aimez mieux une des mille dérivations du progrès toujours croissant de l'éducation î Carie mal se civilise à l'égal du bien, les mauvais instincts s'alfinent comme les instincts honnêtes ; dans les sociétés incultes et grossières le crime est inculte et grossier, dans les sociétés policées le crime se police à son tour; une
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fois en marche, l'esprit avance de tous les côtés, et chaque perfectionnement du bien amène un perfectionnement du mal.
Du reste, pour quiconque a voyagé de Paris à Melun, il est difficile d'imaginer à quel titre la forêt de Sénart a mérité la place que nos pères lui avaient faite dans leur superstition. C'est une foret mesquine, à claire-voie presque partout, sans accident de terrain ni même de broussailles, sans profondeurs, sans massifs, quelque chose qui ressemble au bois de Boulogne. On peut y rêver des braconniers , des pannoteurs, des amoureux et des poètes, mais pour des voleurs de grande route, pour d'aventureux bandits, je défie bicR l'imagination la plus exaltée d'en peupler ces larges éclaircies, ces carrés d'arbres où l'air circule en toute liberté , où le soleil se reflète et joue de tronc en tronc sur l'écorce luisante des jeunes bouleaux; excepté quelques sentiers percés à travers bois et véritablement ombreux,
— 401 -^ vous y chercheriez vainemciU un prétexte au\ suppositions de la peur : les Champs-Elysées sont plus à craindre.
Or, dans un de ces sentiers exceptionnellement obscurs et solitaires, vers quatre heures de l'après-midi, au mois de juillet, cheminait lentement un jeune homme, dont, au premier abord, il eût été difficile de caractériser l'allure et de spécifier la physionomie. Pour éviter la grande route et fuir les regards, avait-il ses raisons secrètes ? Je ne sais. Mais pour des raisons ostensibles, nous pouvons affirmer qu'il en avait d'excellentes et que tout le monde comprendra. Son costume expliquait suffisamment son amour pour la solitude et l'obscurité. Outre la crainte de la chaleur et le goût bien naturel de l'ombre au mois de juillet, il est permis de croire qu'un sentiment de pudeur l'avait porté à choisir, entre tous les chemins qui sillonnent la forêt, le plus impénétrable au
regard; car, pour peu qu'il eut dans son passé i. 11
le souvenir d'un ajustement plus sortable, son orgueil devait souffrir cruellement chaque fois que son œil se portait sur les détails de sa bizarre toilette. Le pauvre marche tête levée, et porte indifféremment ses haillons ; mais ses haillons ressemblent à tous les haillons, sa livrée est la livrée de la pauvreté , rien déplus; on le voit passer sans étonnement , sans examen; on sait, et il sait qu'il est luimême un membre de cette grande famille de pauvres qui a le même costume, le même cachet, la même physionomie; rien ne tranche en lui, rien ne sort des habitudes communes; quand on le rencontre , on le classe au premier Coup d'œil, et tout est dit. Pour le jeune homme dont nous parlons, au contraire, son costume avait quelque chose de particulier dans sa détresse , d'excentrique dans son dénûment : c'était une spécialité. A juger par le costume celui qui le portait, il était impossible de lui assigner une place distincte dans la société, de
lui supposer tel clal plulùl que tel autre, et, pour nous servir d'une expression populaire, de le numéroter. Il n'avait ni le hourgeron du Limousin qui s'expatrie pour aller chercher des murs à construire, de la musique à employer, ni la blouse bleue du charretier en disponibilité qui cherche un maître et un attelage, lii la veste du paysan , ni le gilet de velours du compagnon charpentier, ni enfin les haillons convenus du mendiant : les mendiants d'ailleurs ne recherchent pas l'ombre et la solitude , ils vont sur la grande route ceux-là, aux endroits les plus fréquentés, en plein soleil.
Le seul terme de comparaison qu'on pût prendre, quoique incomplet en beaucoup de parties , était le garçon tailleur en tournée. En elFet, le garçon tailleur représente plus particulièrement cette détresse habillée, ce déniiment prétentieux, ce luxe décrépit, cette opulence ràpéc, celte misère enfin de mauvais aloi plus alTrouseconl fois que la misère naïve et franche.
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Lo jeune liomnic dont nous parions résumait déplorabicment dans son costume toutes les flétrissures extérieures, tout un délabrement caractéristique : il portait un grand chapeau de paille, comme en portent les glaneuses, qui probablement avait remplacé nouvellement quelque feutre moins fashionable encore, et de plus trop lourd pour un piéton. Entre la coiffe et les rebords, le vent faisait bâiller trois ou quatre ouvertures au travers desquelles s'échappaient quelques mèches de cheveux noirs , poudreux et mal en ordre. Son habit, autrefois noir, en était venu à un point de décomposition inappréciable : sur un fond incrusté de poussière, les coulures se détachaient en blanc , entrecoupées çà et là par des solutions de continuité béantes auxquelles pendaient des brins de gros fd qui attestaient une série de travaux antérieurs, devenus, hélas î inutiles ; les deux revers se croisaient sur la poitrine, retenus au-dessous dy col à l'aide de deux grosses épingV? r n gnisc
de boutons, et les basques étaient frangées de lambeaux de soie qui, dans un temps meilleur, leur avaient servi de doublure; entre le collet et l'extrémité des anglaises^ s'encadrait une espèce de cravate, noire aussi à son origine, mais maintenant en harmonie de ton complète avec le justaucorps; usée par le temps, corrodée par la sueur, cette cravate se tortillait plutôt qu'elle ne s'enroulait autour du cou ; impossible à l'œil nu de découvrir par quel artifice elle adhérait à sa place; on ne voyait ni nœud, ni épingle même; il eût été permis de la prendre pour une inscruslation comme la poussière qui la couvrait , et de croire qu'à l'aide du temps, elle n'avait plus besoin d'être attachée, collée qu'elle était. Le bas de l'accoutrement concordait cruellement avec le haut, la mineure complétait la majeure; il se composait d'un pantalon de coutil primitivement blanc, et qui réunissait toutes les teintes terreuses de la roule que le voyageur avait parcourue, et résumait,
aussi complètement que possible, ces idées de souffrances accumulées, de ruines superposées, de stigmates particuliers que nous avons exposées. Partant de sa blancheur origiiiclie, par combien de nuances le coulil de ce pantalon avait-il dû passer pour arriver à la nuance qu'il avait maintenant? Du blanc au blanc sale , du blanc sale au jaune, du jaune au bislre, du bistre à la terre brûlée, quelle gamme de couleur n'avait-il pas parcourue! et pourtant, sous ces différentes couches, le sentiment du blanc perçait encore, comme s'il eût fallu le signe visible d'un passé meilleur pour compléter ce présent fangeux et lamentable. La chaussure terminait avantageusement le tout; c'étaient des espèces de bottines dégarnies de leurs boutons, dont l'étoffe crevassée de toutes parts et sans forme déterminée, ressemblait à deschaus sons disposés, par une main inexpérimentée, sur un pied malade, moins une chaussure qu'un bandage. En somme, s'il nous était permis de
conlinuer une mclapliorc déjà indiquée, nous dirions que ce costume , depuis sa base jusqu'à son sommet, depuis sa prémisse jusqu'à sor^ ultième développement, représentait m» syllogisme complet , dont il n'est pas besoin de vous commenter longuement la double conclusion; misère extérieure, misère cachée, délabrement audehors, délabrement au-dedans.
Lafiguredu jeune homme avait, comme son costume, ce double aspect de distinction extérieure et d'afiaissement actuel : le nez droit et fin, les yeux noirs, le front haut et lier, la bouche petite et bien dessinée annonçaient une certaine noblesse de race; maisautour des yeux la peau était détendue etplissce, les coins de la bouche s'amincissaient outre mesure, par une espèce de contraction continue, et les pommettes des joues semblaient maladivement gonflées; et si vous ajoutez à cela la poussière qui couvrait toute la face, des cheveux terreux collés sur les tempes, le cou rouge et cnîlé, vous aurez le si-
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gnalemcnt complet d'une de ces ligures caractéristiques que la vie parisienne offre plus que toute autre aux investigations de l'observateur, ligures tirées, rabougries, sillonnées par les veilles, labourées par les passions, qui, la nuit, à la clarté des bougies, brillent encore d'un certain éclat, mais qui, le jour et sous les rayons du soleil, apparaissent dans toute leur fatigue, dans toute leur pâleur liâve, dans toutes les tristesses de leur vieillesse prématurée.
La marche du voyageur qui nous fournit toutes ces observations était brusque , inégale , saccadée : tantôt il faisait une dizaine de pas, la tête baissée, avec la rapidité d'un homme qui cherche à vaincre et à étouffer par l'agitation physique l'agitation morale qui le dévore ; tantôt il s'arrêtait , relevait la tête, levait les yeux vers le ciel d'un air menaçant, comme s'il eût voulu braver la destinée et défier la foudre. En ces momenls-lù, un sourire étrange plissait ses le-
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vres, ses yeux lançaient de soniljies éclairs, toute sa figure exprimait certaines idées de fatalité que notre époque a remises à la mode et arrangées à sa taille ; puis, un instant après, sa figure se détendait, il souriait encore, mais d'une façon moins sinistre, et se remettait à marcher en sifflant; on eût dit qu'il comprenait le ridicule du mouvement de mélodrame auquel il venait de se laisser aller, et s'accusait d'avoir manqué de tact et de goût.
11 passa plusieurs fois par ces différentes phases , épuisant tous les modes de la douleur, depuis l'imprécation sombre et menaçante jus^ qu'à la résignation ironique, et à la tranquillité furieuse du joueur vaincu, accablé, terrassé par le sort, qu'un poète comique a si admirablement exprimée. Du reste, dans les paroles entrecoupées qu'il laissait parfois échapper, on aurait vainement cherché une solution aux doutes que son allure et sa physionomie soulevaient : c étaient des mots étranges, cm-
prunlcs à je ne sais quel vocabulaire, et dont îl serait impossible de déterminer le sens.
Au moment où nous parlons, il était arrivé au milieu de la forêt; le bois était épais, à peine si de temps en temps les rayons du soleil perçaient à travers quelques minces éclaircies, de grands cbênes projetaient leur ombre audessus de sa tôle, c'était peut-être le seul endroit qui rappelait la forêt de Sénart telle que nos pères l'avaient faite. 11 s'arrêta encore une fois, mais plus délibérément que de coutume, et comme pour une halte définitive, s'avança de quelques pas dans le fourré^ et, par une singulière préoccupation, se mit à considérer attentivement l'espèce de toit que les branches entrelacées d'un chêne abaissaient presque à sa hauteur ; puis, sans mot dire, il détacha les épingles qui retenaient son habit croisé, et lira l'une après l'autre , non sans quelque peine, les deux manches que la sueur avait collées à ses bras, détortilla sa cravate, et jeta
le tout surriierbcau hasard. En toule aulre occasioi), un pareil acte eût pu paraître indiftcrent, mais dans les circonstances présentes il annonçait évidemment ([uelque résolution violente et désespérée. Pourtant il parut éprouver un mouvement de plaisir en sentant l'aiic se glisser sur ses épaules et sur sa poitrine nue (cette nudité expliquait l'étroite jonction de la cravate à la partie supérieur de l'habit); et, pour mieux savourer sans doute celte dernière impression de bonheur toute physique, il s'étendit surTherbe, les deux mains appuyées sur son front, dans l'attitude de la méditation ou du sommeil. Mais ce repos fut de courte durée; il se releva, prit dans la poche de son habit un foulard, seule chose à peu près entière qu'il eût conservée de sa toilette, et y lit un nœud coulant; puis, se haussant sur les pieds, il attira à lui, en la courbant , une des plus fortes branches du chêne sous lequel celte scène se passait, y accrocha son foulard (ju'il tira à plusieurs reprises a\cc
les deux maias pour s'assurer de sa solidilé , et, cela terminé, il embrassa des bras et des genoux le tronc de l'arbre, et se mil à grimper jusqu'à la hauteur de la branche, qui, sortantde ses mains, avait repris sa position naturelle; et, sans hésitation aucune, sans aucun moment d'arrêt, il passa son cou dans le nœud coulant.
Ses pieds seuls, encore attachés au tronc du chêne, le retenaient pour ainsi dire à la vie, déjà il faisait le dernier mouvement nécessaire à l'exécution de son projet, et il allait se lancer dans l'éternité, lorsqu'une voix d'homme lui lança ces mots :
— Hé! l'ami, que faites- vous donc là?
Malgré l'émotion bien naturelle dans un moment suprême, le jeune homme ne put s'empêcher de remarquer la singularité comique d'une pareille question; certes sa position était trop peu équivoque pour qu'on pût s'y méprendre.
Aussi quand il aperçut au-dessous de lui
un liommc vêtu d'une blouse grise qui le regardait appuyé sur un bâton de voyage, se prit il à sourire en répondant, le cou toujours passé dans le nœud coulant :
— Parbleu ! vous le voyez bien ! je ne me promène certainement pas.
Le j)ersonnage en blouse, dont l'arrivée opportune avait dérangé si inopinément le désespéré jeune homme dans ses projets de suicide, ne donnait aucun signe de cette précipitation secourable, de celte compassion effrayée que tout homme, dans les occasions suprêmes, est en droit d'attendre de son semblable 5 il restait appuyé sur son bâton, considérant le jeune homme avec plus de curiosité que d'intérêt, et comme si , après tout, l'événement dont il était témoin lui eût semblé naturel. Après quelques moments de cet examen presque désintéressé, il se contenta de dire :
•— Vous êtes bien jeune pour mourir ; mais si c'est votre désir, je ne vois pas pourquoi je
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je vous empêcherais de le satisfaire : en toute chose, mon avis est qu'il ne faut gêner personne; seulement, si vous avez quelque lettre à remettre, quelque dernière volonté qui vous tienne à cœur, je me charge de remettre l'une et de remplir l'aulre. Qu'en dites vous?
— Merci, dit le jeune voyageur tant soit peu étonné d'une si singulière façon d'agir avec un homme en voie de suicide, je n'ai plus ni parents ni amis.
— Alors, honjour !
Et, sans rien ajouter, le bizarre personnage dont l'avis était qu'il ne fallait gêner personne lit un signe de la main à son interlocuteur, et se remit en route. Quelques instants après le bruit de ses pas avait cessé de se faire entendre.
' Surpris presque en flagrant délit de mort volontaire, le jeune homme, à qui pour toute expression d'intérêt s'adressait ce laconique adieu, s'était attendu à ces consolations banales, à ces déclamations contre le suicide, (jue tous les hommes prodiguent si gcnércu-
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sèment, à défaut de secours plus efficaces et de consolations plus actives. Aussi s'était-il préparé à y répondre par une fin de nonrecevoir nettement formulée et sans réplique : sa vie lui apartenait, et il était le maître d'en disposer. La façon d'agir en dehors de toute prévision du nouveau venu le laissa dans un étonnement que nous avons déjà indiqué; celte liberté d'accomplir son dessein, qui lui restait au moment même où il croyait rencontrer un obstacle , lui semblait une chose tellement en dehors de toute condition normale, qu'elle l'embarrassa presque en ce moment; l'obstacle, il s'était préparé à le franchir, mais cette liberté qu'il s'apprêtait à réclamer, il ne pouvait se faire à l'idée de l'avoir obtenue sans combat. Cette réaction du reste est naturelle à l'homme: les résolutions désespérées s'aigrissent par les difficultés et les efforts qu'on fait pour les retenir; laissez-les à elles-mêmes, prêtezleur au besoin la main, «lies mollissent^, cèdent
ot s'arrêtent ; à un liomme qui veut se luei', présentez un pistolet, c'est le seul moyen de le sauver. Le jeune homme tout à l'heure si déterminé à mourir subissait les effets de cette réaction; quoiqu'il eût toujours le cou pris dans le nœud coulant , il se rattachait déjà par la pensée à cette vie qu'un instant auparavant il allait quitter de si bon cœur, et ne se pressait pas de détacher ses jambes du tronc d'arbre qui seul le tenait suspendu entre l'être et le néant.
La même voix qui l'avait surpris une première fois vint interrompre encore celte halte aux approches de la mort , cette espèce de faction anté-tumulaire.
— Ce n'est pas encore fait, dit l'homme
en blouse en s'appuyant de nouveau sur son
bâton, dans la même attitude d'indifférence
que nous avons déjà signalée; alors, mon
jeune ami, quittez cette position que vous avez
et qui doit vou8 gêner, aussi bien elle est iniii. 12
tile : pour aujourd'hui la partie est inanquée; croyez-moi, si le cœur vous en dit, vous recommencerez demain.
Ces paroles étaient si fort en harmonie avec la situation d'esprit du jeune homme qu'il en tressaillit, comme s'il eût entendu dans l'air l'écho de sa pensée; mais nous devons à la vérité de dire qu'il n'essaya par aucun subterfuge de sauver l'honneur de son orgueil compromis, et qu'il n'eut recours à aucun de ces déguisements que la faiblesse affectionne. Il retira de bonne grâce son cou du lacet, dénoua son foulard , se laissa glisser lestement et se trouva siir ses pieds en face du personnage que la Providence ou le hasard avait si bizarrement jeté à sa rencontre.
— Maintenant , lui dit son interlocuteur, faitesmoi la grâce de remettre votre habit; dans cette foret comme ailleurs on peut rencontrer des gardes-chasse et des gendarmes : n'avoir pas de chemise est pour eux au moins un motif de
suspicion, et je peux avoir mes raisons moimême pour ne pas vouloir éveiller l'attention de ces gens-là.
Dès les premiers mots de cette phrase, le jeune homme avait commencé l'opération de sa toilette, tortillé sa cravate, et passé son habit ; seulement il ne put remplacer les deux épingles qui lui servaient de bouton , et qui s'étaient perdues dans l'herbe 5 il se contenta donc de rapprocher autant que possible les deux anglaises, afin d'atténuer l'atteinte portée par l'absence de chemise à la pudeur des gardeschasse et des gendarmes. L'homme en blouse ne parut pas remarquer cette lacune dans la toilette de son interlocuteur, et fit d'une voix brève trois ou quatre questions, auxquelles celui-ci répondit de la manière suivante :
— D'où venez-vous ?
— De Marseille.
— A pied ?
*- A pied.
— Où allez -vous?
— J'allais —
— Gomment vous appelez -vous ?
Ici le questionneur s'arrêta court avec une sorte d'embarras et comme s'il se fût repenti de sa question.
—Remarquez bien, ajoula-t-il, que si je vous demande votre nom, ce n'est pas curiosité de ma part , mais je tiens à pouvoir vous désigner par une autre appellation que celle de monsieur qui m'ennuie; du reste donnez-moi un nom vrai ou faux, liberté entière, et moi-môme j'use de cette liberté-là, en vous déclarant que je me nomme Jacob.
— Je me nomme Frédéric, dit l'autre.
A notre tour, nous devons prévenir le lecteur que, pour éviter dans la suite de ce récit et avant un éclaircissement complet, des désignations telles que celles-ci : l'homme à la blouse,
le singulier personnage qui, clc ou : le
jeune voyageur, le jeune boninioqito, pic. ■..,..
nous nous servirons des deux noms que les deux personnages mis en scène au commence» ment de cette histoire viennent de se renvoyer réciproquement.
— Va pour Frédéric, reprit celui que nous convenons d'appeler Jacob; eh bien, Frédéric,
avez-vous faim?
A cette question, qui eût fait rougir tout autre qu'un homme échappé nouvellement au suicide, tant elle tombait juste et d'aplomb, Frédéric, dont la figure s'était éclaircie depuis quelques instants, et qui prenait bravement son parti de la vie, comme il avait pris avant son parti de la mort , se mit à sourire d'un air do bonne humeur admirablement naturel.
— Ma foi, répondit-il, il faut que vous soyez devin ou que vous lisiez clair à travers ma poitrine, ce qui, du reste, est plus facile avec moi qu'avec tout aulrc (en disant cela, il écartait un peu les anglaises de son habit, et monliait sa poitrine découverte) ; mais, en vérité,
vous ne pouviez me faire une queslion plus opportune je n'ai pas mangé depuis vingl-
quatre heures.
— Alors, dit Jacob, nous allons diner
ÎSous serons aussi bien sous cet arbre que dans la meilleure auberge de Corbeil, où d'ailleurs je ne veux pas arriver avant la nuit; et j'ai dans mon havre sac deux bouteilles de vin et un poulet comme vous n'en trouveriez à aucune table d'hôte.
En même temps, il défit les bretelles d'un havre-sac de soldat qu'il portait sur ses épaules, et l'ayant ouvert, étala sur l'herbe un poulet enveloppé dans du papier, un pain et deux bouteilles de vin, qu'à leur forme allongée on pouvait prendre pour des bouteilles de Bordeaux. Puis il tira de sa poche une espèce d'outil qui ressemblait à la fois à un poinçon et à un carrelet, et, plaçant une des deux bouteilles entre ses jambes , il s'apprêta à la déboucher avec toute la dextérité d'un sommelier expert.
Frédéric regardait avec élonncnient lous ces préparatifs d'un repas qui lui paraissait succulent.
— Savez-vous, dit-il avec la cordialité d'un convive qui adresse d'avance ses remercîments à son hôte, que vous avez une manière charmante de voyager!... rien ne vous manque... pas même un tire-bouchon...
Un sourire effleura les lèvres du prétendu Jacob; avant de répondre, il fit sauter le bouchon avec une merveilleuse aisance :
— Et un excelient tire-bouchon , ajouta t-il alors; voyez donc î...
Frédéric prit des mains de Jacob i'oulil que celui-ci lui présenta. C'était un morceau de fer fraîchement aiguisé, d'une longueur de trois pouces environ, et de forme triangulaire par le bout. On n'aurait pas pu dire précisément à quel usage un pareil instrument pouvait être destiné, et moins encore calculer la portée d'une blessure fuite ù son aide par un bras vigoureux.
— Comment nomme t-on cela ? demanda Frédéric.
— C'est un nom , continua le soidisant Jacob, qui ne se trouve pas dans le dictionnaire des honnêtes gens... et il me siérait mal de me servir d'une langue aussi étrangère à
ma bouche qu'à vos oreilles Mais, après
tout, les mots ne blessent pas on nomme
cela un Lacenaire.
Cela dit, et, sans s'occuper des réflexions qu'une pareille dénomination pouvait faire naître dans l'esprit de son interlocuteur, il reprit l'instrument des mains de Frédéric, et déboucha la seconde bouteille aussi adroitement que la première.
Si vous vous rappelez les paroles de Frédéric : il y a vingt-quatre heures que je n'ai mangé! nous n'avons pas besoin de vous dire avec quel appétit il fit honneur au repas impro- \isé dont nous avons décrit les préparatifs , et sous l'arbre même aux branches duquel il avait
failli, quelques inslants auparavant, laisser sa
vie Pour son eompagnon, il semblait plutôt
faire les honneurs de sa table, que participer à ses bénéfices. Le poulet presque tout entier fut englouti par Frédéric, et Jacob ne se réserva qu'une part égale dans les joies du liquide.
Assis tous deux sur l'herbe, et trinquant bouteille à bouteille, on les eût pris pour deux amis
savourant les délices d'une halte de chasse ou d'un dîner champêtre, prémédité de longue main.
— Parbleu, dit Frédéric en avalant une dernière gorgée , j'avoue que voilà un repas qui me réconcilie tout à fait avec la vie, au moins pour aujourd'hui î... C'est étrange comme le jus de la treille, ainsi que le disent les chansonniers,
change les idées du noir au rose! Tout à
l'heure, je voulais me pendre, et non sans
raison , maintenant il me semble que je
suis presque heureux! Je me sens envie de
chanter Voulez-vous que je vous régale d'un
petit air de vaudeville ?
Et il se mit à fredonner :
Remplis ton verre vide , Vide ton verre plein
— Silence, dit Jacob en lui pressant vivement la main; oubliez- vous mon avertissement?
— Les gendarmes! dit Frédéric, sur lequel une bouteille de vin généreux, après vingtquatre heures de diète complète et plusieurs jours de privations forcées, avait opéré en raison du vide de son estomac et de son cerveau; mais je défie les gendarmes, je les brave, je ne crains rien, j'ai un passe-port en
règle.
Jacob parut craindre un instant les suites bruyantes de l'exaltation vineuse qui commençait à gagner visiblement Frédéric. Il appuya sa main par terre comme pour se lever. Puis,
soit cui'iosilô seulement , soit pour donner le change à l'ivresse de son compagnon, et l'erapêcher au moins de s'échapper en refrains de vaudevilles, soit tout autre intérêt que nous vous laisserons ignorer :
— Voyons votre passe-port? dit-il.
Frédéric tira de la poche de côté do son habit
un portefeuille gonllé outre mesure, et prit , entre de nombreux papiers jaunis et usés par le temps, une feuille pliée en quatre, qu'il présenta à son hôte, ainsi qu'il l'avait appelé plusieurs fois. Celui-ci l'examina attentivement, mais sans donner aucune marque d'intérêt éveillé ou de curiosité satisfaite, et le lui rendit sans mot dire. Mais ayant jeté les yeux sur le portefeuille, il en remarqua le gonflement, et, s'adressant à Frédéric en souriant :
— Il n'est pas plein de billets de banque, à ce que je suppose, dit-il; qu'est-ce donc que toutes ces paperasses ?
— Ça! dit Frédéric en frappant du dos de
la iiiaia sur son portefeiiilie, des niaiseries! des lettres d'amour, et je n'aurais pas trouve làdessus la vingtième partie du dîner que vous m'avez offert gratis!
— Et si vous me promettiez d'être sage , nous terminerions dignement ce dîner qui vous inspire tant de reconnaissance.
Frédéric se redressa vivement de l'air d'un soldat en faction qui porte les armes à son officier. Jacob fouilla cette fois dans la poche de sa blouse, et en tira avec soin un petit llacon de cristal plein jusqu'au goulot d'une liqueur jaune couronnée d'un triple chapelet.
Les trois ou quatre gorgées que Frédéric avala augmentèrent encore son exaltation; mais elle avait changé de direction, et ne prouvait plus que le besoin de se débarrasser de toutes les idées qui fermentaient dans sa tête en même temps que l'eau-de-vie.
— Mon cher hôte, dit-ii, je n'ai qu'un moyen
de reconnaître voire générosité, c'est de vous conter avec franchise mes malheurs ; la seule chose qu'un malheureux puisse donner, c'est sa confiance, je vous donne la mienne. (Nous prions nos lecteurs de mettre à ce récit le ton qui lui convient, le ton d'une ivresse au trois quarts complète; ici des sons flûtes , là des renflements de voix, des éclats aboutissant à un chuchotement presque inintelligible.)
— Il y a trois mois, continua Frédéric, j'étais possesseur encore de douze mille francs, reste d'une fortune plus considérable, c'était peu, c'était beaucoup, si vous connaissez le jeu. Mais je vous entends, car vous êtes un homme sage et rangé, je vous entends me dire : un joueur n'a rien à espérer, l'argent du jeu vous fond dans la main , on croit tenir la fortune, et la fortune est là-bas qui vous fait la nique. Connu! mon cher hôte, vérités bien souvent répétées, mais que je ne vous empêche pas de répéter encorei, Ah! dans ce monde il
faut avoir un ôtal, se créer une position, se faire un avenir. Quel est l'état, quelle est la position, quel est l'avenir d'un joueur? Admirablement parlé, mais que voulez-vous ! on se dit cela, et on joue; on voit le bien, on fait le mal; j'avais déjà perdu les trois quarts de ma fortune au jeu, je voulais risquer l'autre quart; javais un plan de martingale, entrecoupé de masses en avant, admirablement combiné, c'était prudent, c'était sûr, il ne fallait que se modérer et savoir attendre. Je partis avec ce plan-là et mes dou^Q, mille francs pour Lucques; d'abord tout me réussit, je jouais sagement, je jouais beureusement... Mais un soir la déveine me pre^d, au lieu de ralentir mon jeu, je l'augmente, je m'enlile, la rage m'emporte, je perds tout, tout. J'ai mal joqé, je le sais, j'ai des reprocbes à me faire. Mais si vous connaissiez le trente et quarante, monsieur! A tous les autres jeux, au craps, à la bouillote, à la roulette, on peut se contenir, s'arrêter, mais le
trente cl quarante! c'est un clicval fongueux qui vous entraîne, qui aous emporte; c'est un serpent qui vous enlace de ses replis, qui vous attire dans ses pièges, qui vous fascine de ses regards, pour mieux vous flageller de ses lanières. Concevez-vous, monsieur, celte rapidité de la carte qui file apportant avec elle le bonheur ou le malheur, la fortune ou la ruine, les revirements inattendus, ces bonheurs inespérés ; les railleries cruelles du sort qui vous apporte un point là où vous en attendiez dix , cette anxiété d'une seconde où vous éprouvez toutes les anxiétés, toutes les péripéties , toutes les souffrances d'une vie entière et qui recommence , une seconde après : c'est bien beau et bien atroce, c'est quelque suppôt de l'enfer qui a inventé ce jeu-là !
En parlant ainsi , la voix de Frédéric était devenue sur la lin claire et distincte, ses souvenirs de jeu, la passion de toute sa vie, avaient
pris le dessus sur son ivresse passagère, le joueur avait tué riiomme ivre.
— Vous comprenez, monsieur, ajouta-t-il après quelques instants de repos, mais cette fois avec un accent sérieux, vous comprenez la suite. Le désespoir s'était emparé de moi, je vendis tout ce que je possédais pour jouer, je perdis tout, je fis des dettes, je perdis encore. Alors force me fut de fuir; je m'embarquai; j*arrivai à Marseille avec cinquante francs ; et depuis Marseille, monsieur, je suis venu à pied jusqu'ici avec mes cinquante francs , sans mendier.
Pour prononcer ce dernier mot, il donna a sa voix l'expression la plus fiére; dans ce récit de toutes les misères, l'orgueil humain dressait encore sa tête.
— Et vos cinquante francs avaient fini hier? demanda Jacob.
— Oui , dit Frédéric , et, depuis hier , je
roulais le projet de suicide que je n'ai pas accompli.
Après ces mois , Frédéric garda quelque temps le silence, cl baissa tristement la tête. La fermentation de l'eau-de-vie ne suffisait plus à balancer le sentiment d'une position qu'il avait pour un instant oublié ; pourtant il essaya de rappeler sa bonne humeur :
— Bah! bahi dit-il en prenant le flacon d'eau-de-vie, qu'importe l'avenir, ne suis-je pas heureux aujourd'hui !
— Et demain? dit Jacob.
— Demain je referai ce que je n'ai pas pu faire aujourd'hui. Je n'ai plus ni parents, ni amis, ni ressources; aujourd'hui est le dernier coup d'une martingale qui sautera demain.
Pendant tout le temps que Frédéric avait parlé, l'expression de figure de son auditeur n'avait pas varié un seul instant} depuis le commencement jusqu'à la Cm le même sourire de dédain avait séjourné sur ses lèvres; et eu prononçant ce mot : et demain I un léger mou» vement des épaules avait corapléfé la signification de ce sourire.
— Me pcrmcUrez-vous, dit -il alors froidement, d'être franc avec vous comme vous l'avez été avec moi ? Vous êtes un niais. Que vous n'ayez pas d'état, de position, d'avenir, je conçois cela : il y a des natures que toute chaîne blesse, que toute obligation révolte j ce sont de grandes natures, pour lesquelles l'instinct -de l'indépendance tient lieu de tous les inslincls, et que les exigences de la société, ses préjugés, ses stupides convenances trouveraient trop rétives au frein. Faites-vous donc l'esclave de la société, subissez les caprices des hommes, gagnez chaque jour à la sueur de votre front le pain de chaque jour, soyez cheval de labour , et tracez votre sillon ! Le beau résultat que d'acheter par une fatigue continuelle , par un esclavage de tous les instants quelques misérables lambeaux de jouissances que la société vous vend exorbitammentcher ! Autant vaut un carcan au cou. La belle vie que d'être au service d'un monde qui restreint vos goûts, mesure vos ?[\n-^
tuisics, rogne vos plaisirs, vous rationne en tout! Et si vous broncliez, gare à vous, le monde est là qui vous épie, qui vous presse, qui vous poursuit, qui vous frappe jusqu'à ce que vous rentriez dans son chemin. Sinon, cette ration que le monde vous donnait, il vous la retire, vous l'enlève; il vous refuse tout, jusqu'au pain qu'on donne au mendiant. Suicide-toi maintenant comme un fou, ou meurs comme un chien sur la paille. Merci , mon maître. Vous n'avez pas voulu de ce sort-là, vous, Frédéric; je ne vous en blâme pas , je vous approuve , je vous aime à cause de cela; à cause de cela je voudrais vous sauver; mais, pour vivre libre, à voire fantaisie , vous avez pris un mauvais moyen : le jeu n'est bon que pour les banques avec un long avenir devant soi, et des masses d'argent considérables. Mais allez donc caroller dans vos petites principautés d'Italie, où la banque possède dix mille francs, et où la partie lie dure que trois mois! Si vous êtes banquier
Vous êtes à la merci du premier briiieur qui part d'un billet de cinq cents, et fait pareil trois fois, masse en avant. Ponic^ quelle misère! Autant avaler la mort goutte par gouUe dans une coupe empoisonnée; autant rester pendant dix ans la tête nue sous une gouttière jusqu'à ce que l'eau vous ait creusé un trou dans le crâne et rongé la cervelle. Le refait, c'est la goutte d'eau qui use la pierre et le métal. A quoi bon d'ailleurs vous démontrer cela? les enfants le savent, et vous avez éiéponle. Aussi, je vous le répète, vous êtes un niais !
Jacob avait débité ces étranges paroles du Ion froid qui lui était habituel, en articulant avec netteté , en découpant chaque phrase avec l'assurance d'un professeur en chaire. Après un moment de silence, il se leva, car, jusqu'alors, les deux acteurs de cette scène étaient restés assis; et debout, dominant du regard Frédéric, qui était resté dans sa position première :
— lîH) —
— Ecoutez, dit-il d'une voix basse, mais tou jours claire, avez vous du cœUr?
Frédéric se leva à sort lotir; et, réprimant un léger vacillement, suite de l'ivresse qu'il avait ressentie :
— Pouvez-vous faire une semblable queslioh, répondit-il, à un homme qui voulait se pendre il y a une heure, et qui se pendra demain ?
— Vous ne comprenez pas, dit Jacob; risquer sa vie dans un duel à propos d'un mot à double entente, ou se suspendre par le cou à un chêne comme un gland , ce n'est pas là du courage, c'est du délire : tout le monde est capable de ce courage-là; je veux mieux que cela. Voyons, ne clignotez pas ainsi les yeux, comme si vous aviez le diable devant vous. Je n'aime pas les phrases, et vous allez bientôt me comprendre. Voulez- vous gagner dix mille francs ce soir? Ah! voilà votre figure qui rayonne, vos regards qui flambent. Hein! c'est
__ 200 — un beau coup de râleau, dix mille francs ! Mais, je vous le répète, avez-vous du cœur? reculeriez-vous devant la pensée d'un meurtre, d'un assassinat?
En entendant ces derniers mots retentissant coup sur coup, comme la double détonation d'un fusil de chasse, Frédéric tressaillit involontairement, et porta vivement la main à son front. Si le lecteur a suivi le fil de ce récit, il a déjà compris que Frédéric était une de ces natures molles et paresseuses, également capables du bien et du mal, pourvu que le bien ou le mal ne leur coûte pas d'efforts ; ses défauts tenaient plutôt à son tempérament qu'à son cerveau ; il y avait chez lui absence de logique. Le dégoût d'une vie régulière et travailleuse , une sensualité trop hâtive l'avaient fait joueur; l'occasion, l'entraînement, une chance heureuse ou habilement préparée pouvaient le pousser au crime. En rien il n'était fait pour les premiers rôles, mais il pouvait en tout ac-?
copier les seconds. Ce mol d'assassinat prononcé ainsi, brusquement, à la suite d'un bon dîner inattendu, avait imprimé à son être une sorte de commotion électrique; son imagination, lente à s'émouvoir, s'était éveillée en sursaut, et il regardait avec stupeur l'homme qui venait de la secouer si rudement, et, entre ses paroles et sa physionomie, il cherchait à trouver des termes de comparaison.
Même fait avec plus de sang-froid, cet examen n'aurait pu amener de résultats logiques : la figure de Jacob était calme et railleuse, plutôt que féroce, l'instinct du sang ne s'y trahissait pas. Ses cheveux noirs, coupés à ras, dégageaient dans toute son étendue un front haut, développé, d'un beau caractère; son œil était vif, clair, pénétrant; son nez, légèrement busqué, annonçait la résolution, mais sans aucun mélange de cruauté brutale ; sa bouche enfin , petite et bien dessinée, complétait cet ensemble harmonieux et correct ; c'était presque une tète d'étude^
et, sans la grosseur un peu disproportionnée du cou, comme dans le type de l'Hercule Farnèse, on l'eût trouvée irréprochable. Le galbe accusait trente ou trente-cinq ans. Jacob s'était aperçu du tressaillement involontaire de Frédéric et de son hésitation; il fit quelques pas pour s'éloigner en prononçant ces mots :
— Adieu! pendez-vous; vous n'êtes bon qu'à cela.
Cet adieu méprisant entraîna l'orgueil de ï'rédéric; l'énormité du crime céda devant la crainte de montrer de la lâcheté.
— Je n'ai pas dit que je refusais, dit-il en hésitant encore, malgré son parti pris d'aller en avant.
— ■ Vous acceptez donc ?
Frédéric ne répondit pas.
— Enfant, continua Jacob en se rapprochant; mais savez-vous qu'avec dix mille francs entre les mains, un homme habile peut attaquer et enlever les banques les plus solides; que c'est
une mailingalfi do huit coups; que vous pou" vez-vous meure à cheval sur une série, cl conquérir une fortune enlièrcau galop? D'ailleurs, ce que je vous (iemande n'est rien : honiicide point ne seras 5 non, vous ne tuerez point; seulement, pendant que j'agirai, vous ferez le guet; une friction d'un quart d'heure, est-ce trop pour gagner dix mille francs? Eh bien?
Les premières paroles de Jacob avaient rallumé dans le cœur de Frédéric la lîamme dévorante du jeu. Dix mille francs multipliés par l'imagination d'un joueur, c'est cent mille francs, c'est un million, c'est le monde! Avec quelle ardeur Frédéric s'était lancé dans cette voie ouverte à ses désirs! comme il avait embrassé d'un coup d'œil toutes ces combinaisons chanceuses qui se pressent dans la tète d'un joueur! comme les pions sur les cases d'un échiquier! 11 vit devant lui de for à donner le vertige : il triompiiail, il écrasait du pied la fortune, il tenait la veine, il la poussait, il
leperonnait, il la flagellait. Le joueur se fit le complice du meurtrier.
— J'accepte, dit-il.
— A la bonne heure, dit Jacob en tendant sa main où Frédéric laissa tomber la sienne ; vous n'auriez pas été joueur, si vous aviez refusé les avantages que je vous fais. Je joue deux contre un au craps , malgré la cornée; et votre résolution est bien prise?
— Bien prise.
— Et vous n'aurez pas de remords en route? continua Jacob du ton dogmatique d'un diacre qui fait répéter le catéchisme aux enfants.
— Je n'aurai pas de remords.
— Et vous ne reculerez pas quand le moment sera venu?
— Je ne reculerai pas.
— Marché conclu.
Cela dit, Jacob reprit son air d'insouciance et de sang-froid habituel et se mit à considérer le ciel à travers une éclaircic de feuillage.
— A en juger par la position du soleil, rcpril-il alors, il doit être sept heures; il faut une heure et demie pour arriver à Corbeil; nous allons nous séparer ici , on ne doit pas nous voir ensemble sur la route. Vous partirez devant moi ; votre costume n'est pas présentable, et pourrait vous faire remarquer, je vais y pourvoir; j'ai dans mon havre-sac une chemise, un pantalon et des bottes, j'ai sous ma blouse un habit qui m'est inutile, ma blouse me suffît ; vous allez vous habiller. Arrivé à Corbeil, vous irez au spectacle, il n'y a pas de dangers; et d'ailleurs il faut bien passer le temps, et nous n'avons affaire qu'à minuit. A la sortie du spectacle, je vous attendrai derrière le théâtre, vous viendrez me rejoindre, et je vous expliquerai la suite.
Tout en marchant, Jacob avait extrait de son havre- sac les bottes, la chemise, le pan-' talon, et ôlé son habit. Frédéric fit à la hâte l'opération de sa toilette, et qiîand elle fut ter-
minée, il ne put s'empôclier, maigre les terril)les préoccupations qui (levaient l'assiéger, de donner à sa personne un coup d'œil de complaisance. Depuis si longtemps il n'avait senti sur ses épaules un habit propre, à ses pieds une chaussure honnête, que sa fatuité ne put se défendre d'un instant d'enivrement.
— Savez-vous, lui dit Jacob en souriant, que vous êtes bien mieux que tout à l'heure; vous ferez des conquêtes au spectacle, je vous en avertis; mais ne vous amusez pas trop, et songez à notre rendez-vous. Lissez-vous donc un peu les cheveux avec la paume de la main : là, très- bien. A propos, n'oubliez pas votre chapeau.
É^t il relira de sa tête un feutre gris qu'il lui présenta en ajoutant :
— Comme je n'entrerai dans Corbeil quo la nuit, je peux y entrer nu-tête.
Puis il tendit de nouveau sa main à Frédéric qui 5 comme la première fois , laissa tom-
i)or pliilùl qu'il n'y mit la sienne; et Frédéric, en s'éloignant, le vit éiendii sur le gazon, les yeux levés au ciel, comme un promeneur qui, vers le soir, vient savourer les délices (lu repos et la fraîcheur de la brise.
Nous faillirions à la vérité si nous disions que Frédéric, seul, sur la route de Corbeil , persista dans sa résolution avec une sécurité complète; plus d'une fois il tourna la tête avec ridée d'aller retrouver Jacob et de lui dire qu'il renonçait à leur association ; plus d'une fois même il se demanda si le suicide ne valait pas mieux que le crime, et si cet or qui le tentait était désirable au prix dont il fallait le payer j mais la honte le retint encore; sa parole une fois engagée, il se dit que c'était lâcheté de !a retirer; qu'une fois le premier pas fuit, mémo dans une route fatale, on devait continuer, dût* on trouver l'infamie et le remords au bout. D'ailleurs, comme il était joueur, il devait
compter naturellement sur le hasard; le crime prémédité ne lui semblait pas encore accompli ; entre un projet et son exécution la distance était grande : un accident , un rien , pouvait tout suspendre, tout empêcher. Pour se rassurer, dans le cas où révénemént suivrait son cours, il se rappela les déclamations contre la société, les arguments, les sophismes dont Jacob s'était servi, et que lui-même, dans son existence de joueur, avait quelquefois employés. Etait-ce sa faute si le sort ne lui avait laissé d'autre alternative que le suicide ou le crime? la fortune n'était-elle pas plus coupable que lui? avait-on jamais vu d'exemple d'une déveine pareille à celle qui depuis le commencement de sa vie le poursuivait ? Enfin, en arrivant à Corbeil il était résigné, prêt, non pas comme Jacob, avec le sang-froid d'un logicien qui , une fois les prémisses posées, ne recule jamais devant les conséquences, mais
avec celle résolulion icbrilc d'un homme désespéré qui ferme les yeux et se jette dans l'abîme.
Quiconque, d'ailleurs, a vu un joueur à la suite d'une de ces séances ruineuses où le hasard l'a terrassé, quiconque l'a entendu blasphémant le ciel , maudissant les hommes , niant tous les bons sentiments, invoquant tous les moyens, même les plus infâmes, et composant un cortège à sa passion trompée de toutes les ressources que peut suggérer la rage aux abois, l'oubli de tous les principes, la négation de tout ce qui existe et la haine de Dieu, celui-là comprendra la persistance de Frédéric, malgré ses combats intérieurs. Pour arriver au crime, il ne manque à presque tous les joueurs malheureux que l'occasion ou le courage.
Frédéric se fit donc une cuirasse de tous les sophismes que son imagination put lui fournir ; ajoutez à cela qu'un sentiment de vanité
enfantine concourut à le distraire de ses remords anticipés. Depuis Marseille il avait enduré tous les supplices de l'orgueil blessé ; les misères de son costume l'avaient condamné à la plus dure des nécessités , la nécessité de fuir les regards des hommes. Maintenant au moins il pouvait marcher tête levée; sa métamorphose le mettait à l'abri des railleries, des airs de tète insolents , du dédain qui s'exprime si éioquemment par le silence. En errant dans la ville , il aperçut une longue affiche comme savent en faire les comédiens qui exploitent la province; il lut, en gros caractères , l'annonce du spectacle qu'on donnait le soir. On jouait la Veuve d'Hector ou l'Amour maternel j ce qui voulait dire Andromaque; pluSj deux ou trois vaudevilles, pompeusement annoncés , dont tous les rôles devaient être remplis par des artistes du premier ordre. M ,
premier tragique du roi de Prusse , devait représenter Oreste ; mademoiselle.... , élève lau-
réal du Conservatoire, Hermione et sCvS fureurs amoureuses; le tout à l'avenant; suivait la désignation du lieu où devait se donner la représentation j la rue et le numéro : cela signifie du reste que la ville de Corbcil ne possède pas une salle de spectacle et une troupe de comédiens en propre. 11 n'y a que les trèsgrandes villes qui jouissent d'un aussi grand avantage. Mais de temps en temps une bande de comédiens, formée à Paris de tou§ les débris qu'à chaque Pâque les théâtres de Paris expulsent de leur sein, prend sa volée et s'arrête aux divers chef- lieux d'arrondissement. Avec l'autorisation de M. le sous-préfet et de M. le maire, on restaure, tant bien que mal, l'espèce de salle consacrée à toutes les industries qui ont besoin d'un vaste local : ventes à l'enchère, tours de physique et de prestidigitation , luttes acrobatiques, exercices gymnastiques, grand assaut d'armes et d'espadon; et alors apparaissent sur tous les murs de la ville ces magni-
fîqucs alïîches dont nous avons indiciiK'; ia forme ; alors aussi îes daaies du pays préparent leurs toilettes, retiennent leurs loges; car, à Corbeil, où il n'y a pas ce qu'on nomme de société, où, excepté le salon de la sous-préfecture qui s'ouvre trois ou quatre fois l'an, il n'y a pas de jours de réception , c'est un événement d'un grand intérêt que ce rendez -vous pris par toutes les vanités féminines, par tous JfJ^^^Î-Bffi^^^ndamnés pendant si longtemps à un jeûne forcé, sous le prétexte d'une représentation théâtrale.
Dans les villes de second ordre , une réunion, quel que soit son but, est toujours une sorte d'arène où toutes les passions des femmes, l'envie, la médisance, la curiosité descendent armées de pied en cap ; chacune a d'avance son adversaire de choix , son ennemie privilégiée ; d'une loge à l'autre on se lance, sous l'éventail, de ces sourires qui égratigncnt, de ces regards qui écorchenl; on se venge des trois
mois de séquestration qu'on a subis, et on amasse, comme la fourmi, du blé pour l'hiver, c'est-à-dire des méchancetés, des sarcasmes, des calomnies môme, pâture de consistance et fort appréciée, pour les trois mois de séquestration qui vont suivre.
Frédéricavait beaucoup aimé, au temps de sa fugitive prospérité, ces spectacles longuement prémédités, ces représentations d'apparat, où les femmes viennent parader avec leurs couleurs de choix, leurs fantaisies de toilette particulière, leur luxe d'un jour longuement préparé. Nous avons dit qu'il était sensuel; or c'est toujours un grand attrait pour la sensualité que de semblables réunions, où toutes les ambitions, toutes les ressources, toutes les séductions, naturelles ou fausses, se trouvent en présence. Tous ces visages sont si ardents, tous ces cœurs sont si également dévorés du besoin de plaire, qu'il semble qu'on n'a qu'à les laisser venir pour les prendre. Les renimes, en effet, s'é-
cIiaufTeiU par le contact; et telle qui seule rougirait de rendre un regard même indillérent pour un regard amoureux , devient coquette, provoquante, presque libertine, quand elle voit autour d'elle d'autres femmes qui lui envient un hommage, lui disputent une victoire.
Ces réflexions, que nous transcrivons, c'est Frédéric qui les fit. Comme il avait vécu, ou, pour nous servir d'une expression plus énergique dans sa trivialité, roulé j, ses impressions lui étaient familières, il s'en était nourri pendant les intervalles de répit que lui laissaient les péripéties de la vie de joueur. D'ailleurs, malgré sa détermination de fraîche date, il avait encore besoin de donner le change à son imagination; son esprit n'était pas de ceux qui s'absorbent dans la contemplation d'une idée unique; il se laissait assez volontiers aller à la dérive, et, dans sa situation présente, l'intérêt secondait l'instinct : il avait à s'étourdir. .
Pour trouver ia salle de thécUre , il fut obligé de se diriger par induction , car il n'osa demander le chemin à personne; quand il y arriva, le rideau n'était pas levé, mais toutes les actrices de cet autre spectacle que nous avons signalé se trouvaient à leur poste; les toilettes luttaient contre les toilettes, les regards provoquaient les regards, les sourires déliaient les sourires; la bataille commençait. Les femmes des riclies propriétaires fonciers de la Brie se faisaient remarquer par leur luxe de mauvais goût, et l'éclat littéralement écrasant de leur parure; les femmes du parquet et du tribunal, par leur simplicité prétentieuse et leur orgueilleuse modestie; le petit commerce, par une physionomie empreinte de fausse bonhomie, et de pauvre vie mal dissimulée. Quévédo, à propos d'une semblable représentation aurait ajouté un admirable chapitre à son Enfer burlesque. Quelle moisson de méchanls ridicules, de froides passions, de cari-
catures jalouses ! Comme, sous la plume du satirique espagnol, toutes ces figures seraient devenues vivantes, parlantes, grimaçantes!... Frédéric n'avait pas besoin des recommandations de Jacob pour sentir qu'il devait éviter de se faire remarquer. 11 se plaça à l'entrée de l'orcheslre, dans l'ombre, adossé à l'une des parrois du couloir. Après le premier mouvement de curiosité donné à l'ensemble de la salle, il lui vint une idée, idée horrible, c'est que peut-être parmi ces femmes souriantes et parées il y en avait une qui s'endormirait après la représentation pour ne plus se réveiller; que la victime marquée au doigt par Jacob et désignée à son poignard était là, tranquille et insouciante comme les autres, tout entière à son plaisir, fière et triomphante; que celle-là était peut-être la plus belle entre toutes, la plus admirée, la plus enviée; que pour le lendemain peut-être elle amassait de doux souvenirs, des rêves, des espérances, et que le len-
demain, souvenirs, rêves, espérances, se seraient envolés avec sa vie. Celte pensée troub la un instant Frédéric jusque dans les entrailles. Meurtrier aveugle, il se trouvait en face de sa victime inconnue. Dans celte foule de tètes, il y avait une tête qui lui appartenait par moitié. Pendant quelques instants il se tint adossé contre l'angle du couloir, sans bouger la tête, sans regarder. La lumière des quinquets lui faisait peur. Heureusement la levée du rideau vint faire diversion. Une fois raltention générale occupée, il se sentit moins exposé, moins en vue, et parvint à s'échapper à lui-même.
A la droite de Frôdéric, debout comme lui, se tenait un jeune homme d'une physionomie plus distinguée que ne le sont ordinaii'enienl les physionomies provinciales. Ses cheveux blonds bouclés prenaient, sous le reflet des lumières, des teintes chaloyanlesqui auréolaient.
pour ainsi dire, des traits fins et délicats > une carnation rose, une figure enfin pleine de toutes ces séductions printanières qui ne durent qu'un instant. Pendant qu'on jouait, ce jeune homme tournait presque le dos à la scène; il était comme immobile, indifférent à toutes les impressions des spectateurs. 11 portait la tôle droite, sans remuer, et son regard semblait absorbé sur un seul point. A la chute du rideau, au commencement de l'entr'acle, deux autres jeunes gens, placés à quelque dislance de lui, et qui, pendant la représentation du vaudeville d'ouverture, avaient montré beaucoup de distraction, se retournèrent simultanément vers lui et l'intcrpellèrent à la fois par son nom.
— Ernest, lui dit l'un, je parie bien que vous ne savez pas si l'actrice qui vient de jouer dans la Croix d'Or est brune ou blonde?
— Ernest, lui dit l'autre, est-ce que voire patron ne viendra pas ce soir ?..
Le jeune homme à qui s'adressaient ces
paroles dûlourna un moment Ja tctc en rougissant, et répondit d'une voix douce :
— Je ne sais rien.
Puis il reprit son attitude et tourna de nouveau son regard vers le point qui le retenait si obstinément.
Ces quelques paroles, échangées aux côtés de Frédéric et à ses oreilles, fixèrent son attention sur celui qui venait ainsi de répondre par quatre monosyliables à une double question. 11 remarqua son immobilité, son air d'indifférence complète à tout ce qui se passait autour de lui, et surtout l'étrange persévérance de son regard à suivre la même direction. Le désir le prit de savoir au juste où s'arrêtait ce regard ; et, après en avoir cherché quelque temps la mesure, la portée et la hauteur, il aboutit à conclure que l'objet qui captivait ainsi l'attention du jeune homme était une loge de côté, qui semblait vide au milieu de toutes les autres loges encombrées de fleurs, de chapeaux,
(le toilelles extravagantes. Dans cette loge une femme seule était assise. Au premier coup d'œil que Frédéric jeta sur cette femme, vouseussiez vu l'étonnemcnt se peindre sur sa figure, comme quand on rencontre une personne depuis longtemps perdue de vue, qu'on retrouve des traits presque oubliés. Puis , il porta la main sur la poche de côté de son habit, où il avait placé son portefeuille , comme s'il eût établi dans son esprit un rapport entre ce portefeuille gonflé de lettres d'amour, que, dans sa conversation avec Jacob, il avait si dédaigneusement baptisées du nom de niaiseries, et cette femme , qui seule dans sa loge assistait à une représentation donnée par des artistes forains sur le théâtre improvisé d'une petite ville de province. Celte femme, qui venait tout à coup d'éveiller en Frédéric, au milieu de ses terribles préoccupations, un souvenir d'autrefois, une réminiscence de son temps de folie et de bonheur, avait quelque chose de retenu, de
composé, de puritain , pour ainsi dire, danâ toute sa personne; elle était belle, mais, au lieu d'avoir essayé, comme les autres femmes, de faire ressortir sa beauté par une toilette éclatante, elle semblait avoir voulu l'étouffer. Un grand chapeau de paille d'Italie, à hauls rebords, jetait des ombres malséantes sur sa figure singulièrement froide dans sa correction; une robe blanche unie, sans façon et montant jusqu'au cou, comme une robe de pensionnaire, emprisonnait une taille élégante, finement modelée, et qui se détachait avec un avantage remarquable, malgré la simplicité des accessoires , au milieu de toutes ces tailles provinciales , florissantes et rebondies outre mesure. Elle seule s'abstenait d'avancer la tête sur le devant de sa loge ; et , tandis que les autres bravaient intrépidement les regards des hommes et les rayonnements des lumières, elle seule, retirée dans la pénombre, semblait fuir les hommages, au lieu
de les cherclier. Outre ces différences, qui la dénonçaient comme une exception, il y en avait une non moins caractéristique. Vous savez comment les femmes de petites villes se gantent, même dans leurs plus beaux jours, même quand elles ont sur les épaules un cachemire, et sur la tête un de ces déjeuners de soleil qu'on nomme un chapeau de paille de riz ; les unes ont des gants montant sur le poignet de la robe comme des gants de Crispin; les autres, tombant dans l'excès contraire, étalent une main ratatinée, gonflée, pléthorique, des doigts pressurés, raccornis, repliés sur eux-mêmes, dans une prison de peau aussi souple qu'une prison de pierre; beaucoup se contentent des gants de fd d'Ecosse, dont le blanc mat confond les lignes de la main , et en aplatit les formes ; il y en a même qui osent descendre jusqu'au gant de coton, dernière injure faite à la plus attrayante des perfections féminines : la femme dont nous parlons était admirablement gantée.
Le coup d'œil de Frédéric embrassa toutes ces particularités que nous venons de décrire, non pas avec le sang-froid d'un observateur émérite, mais avec cette sorte d'avidité d'un homme qui , après un long espace de temps, retrouve une femme connue, et cherche -a en constater l'identité. Les lettres d'amour qu'il avait dans son portefeuille remontaient à trois ans et étaient signées : Louise. Il eut bien l'idée de demander au jeune homme placé devant lui si la femme que maintenant ils contemplaient tous deux avec une attention égale ne s'appelait pas Louise 5 mais adresser une pareille question à un inconnu , n'était-ce pas se mettre en évidence plus qu'il ne convenait à sa position? Il se contenta donc de poursuivre de ses regards cette copie encore authentique d'une image autrefois chère; il détailla successivement tous ses traits , en les comparant à ceux dont il avait conservé l'image. C'était bien la même physionomie, les mêmes yeux, la même bouche, sauf
les dlfîérences nécessaires produites par le temps; mais il ne pouvait s'expliquer ce cachet de puritanisme , cette afiectation de sauvagerie, qui, dans la Louise nouvelle, avait remplacé l'allure dégagée et la coquetterie brillante de la Louise d'autrefois. Cette Louise , dont il avait conservé les lettres au milieu de toutes ses traverses, était une de ces reines parisiennes pour lesquelles la fashion française a inventé de nouveaux mots, et dont probablement quelque romancier se constituera bientôt l'historiographe en titre ; une de ces puissances que le caprice des hommes déifie, que l'imagination colore de ses teintes les plus brillantes. Dans un temps où le mot de lionne n'était pas encore consacré par l'usage pour caractériser toute une espèce de femmes, on l'appelait, elle, par exception, Louise-la-Lionne. Nulle, en effet, ne résumait mieux qu'elle, dans ses parties les plus éclatantes, cette existence vagabonde, impétueuse, fantastique, j'ai presque
dit chasseresse, ce caractère insouciant comme la force, mobiie comme la pensée, fier comme la fortune, qui ne relève que d'elle même, celte souveraineté de la beauté devant laquelle tout s'efface, vertus, titres, préjugés môme.
Or, comment expliquer ce revirement qui d'une souveraine de la mode avait fait une femme prude d'aspect, presque sauvage, d'une simplicité si religieuse, d'une modestie si outrée? La reine s' était-elle faite ermite?
Qu'avait-elle fait de son diadème? L'avait-elle échangé contre la couronne du martyre? Expiait-elle dans une petite ville de province les erreurs magnifiques et les splendides folies de ses premières années ?
Cette révolution extérieure incroyable, qui accusait une révolution intérieure plus incroyable encore , était la seule raison qui pût inspirer quelques doutes à Frédéric. S'il eût vu cette femme parée, insouciante, il eût sans hésiter appliqué au bas de sa figure la signature
qui lerminaii ics IcUrcs coiUenues dans son portefeuille; mais, par les motifs que nous exposons, il restait encore indécis et n'osait se prononcer en dernier ressort.
Pendant dix minutes au moins il fit à la belle solitaire une guerre acharnée du regard. Ne pouvant l'aborder, il espérait que leurs \eu\ se rencontreraient un moment, et que cette rencontre éclaircirait ses doutes, dissiperait son incertilude.il avait à cœurdepercer ce mystère, et murmurait en lui-même contre les liens fatals qui le condamnaient à l'obscurité et au silence. Longtemps cette guerre d'observation fut inutile ; blottie dans sa loge comme dans une forteresse, la Louise vraie ou fausse laissait passer tous les regards de Frédéric sans en arrêter un seul au passage : c'était un combat dans le vide, où le fer cherchait vainement à se lier au fer qui fuyait toujours.
Cependant lorsque le rideau se releva pour la représentation de la veuve d'Hector, sous
peine d'êlre taxée d'une allectation ridicule , la belle solitaire dut pencher sa tête en avant j Frédéric avança rapidement la sienne, et, par un de ces inexplicables hasards qui font quelquefois qu'au même instant et sans préméditation des yeux se portent sur le même point, comme à un rendez-vous donné; en s étendant dans l'espace , les deux regards se rencontrèrent , et de ces deux regards il y en eut un qui recula devant l'autre. Ce fut celui de la femme qui, malgré son imperturbable froideur, surprise à l'improviste, releva précipitamment la tête , ne donnant à Frédéric d'autre signe de reconnaissance qu'une rougeur légère qui des joues monta jusqu'au front.
C'était elle, c'était Louise ; celte rencontre fortuite de regard à regard l'avait déconcertée : elle avait perdu les arçons.
Dans la position de Frédéric, celte certitude n'avait rien de personnel pour ainsi dire. Quel inlérct immédiat pouvait avoir la renconlrc
d'une personne autrefois aimée pour un homme qui se sentait enlacé dans un réseau de fer, et qui dans une heure allait devenir la propriété de la police, l'homme lige del'échafaud ? Pourtant il Alt content d'avoir trouvé le mot de celte énigme qu'il poursuivait. Mais bientôt après, son mouvement de curiosité satisfaite fit place à un mouvement d'horreur. Son esprit venait de rallier cet étrange incident aux idées sinistres qui l'avaient précédé. Si c'était elle, se disait-il, la victime désignée par Jacob, si l'amant d'il y a trois ans se trouvait l'assassin d'aujourd'hui !....
La petite porte de la loge, au fond de laquelle Louise s'était si précipitamment rejetée après le choc qu'elle venait de subir, s'ouvrit en ce moment : un homme entra, salua très-res~ pectueusement celle qu'il, venait sans doute retrouver, et s'assit auprès d'elle en silence, pour ne pas troubler le silence de la salle, où le Pyrrhus de la troupe lançait d'une voix forcenée ses
alexandrins amoureux. Frédéric était trop violemment en proie à ses sinistres préoccupations pour essayer de continuer l'espèce de roman que la rencontre fortuite de Louise avait ébaucliéc, et que l'arrivée d'un nouveau personnage venait surabondamment compliquer. Cet examen commencé avec une sorte de plaisir, il n'osait plus le continuer; ses pensées lui faisaient peur; mais malgré lui il fut forcé de fixer son attention sur un sujet dont il avait hàlc de la détourner, et de prêter l'oreille à une convcrsalion tenue à voix basse entre les deux jeunes gens qui avaient interpellé Ernest pendant l'entr'acle précédent.
— Vois donc madame de Garmé, disait l'un, ne porte- t-e!le pas sa tête comme un saintsacreaienl ; elle s'est à peine inclinée pour répondre au salut de M, Pontarlier.
— Je ne me fie guère à ces grands airs de vertu qu'elle affecte, et à son austérité do car-
inélite : on empèse les ctolies Irop frêles pour leur donner la solidité qu'elles n'ont pas.
— Sais-tu si son mariage avec M. Pontarlier est définitivement arrêté ?
— Définitivement, il en est fou , et la digne fename sait très-bien comment on attire un homme par la froideur ; comme font les Espagnols pour les taureaux, elle lui a jeté un lacet dans les jambes , elle n'a qu'à serrer le nœud, le taureau tombera.
— A tout prendre, si c'est un jeu qu'elle joue, elle le joue bien. Voilà deux ans qu'elle vit seule, retirée et ne voyant personne, embastillée dans sa vertu comme un limaçon dans sa coquille.
— Mais aussi l'enjeu est beau. Epouser une fortune de deux millions , un des plus riches propriétaires fonciers de notre contrée, un homme estimé, membre du conseil général, député quand il le voudra. Je te le dis, c'est une fine mouche, une maîtresse femme j et qui s'entend à
endormir un conseiller ^éncial, aussi bien qu'une nourrice endort un enfant au maillot.
— Sais-tu ce que faisait son premier mari ?
— Je n'alfirmerais pas même qu'elle ait jamais été mariée. J'ai su sur elle certaines particularités qui sont au moins équivoques. J'ai un de mes amis , clerc de notaire à Paris , qui l'a rencontrée ici ; il m'a assuré l'avoir autrefois vue trônant à l'Opéra, et alors la renommée ne lui donnait pas de mari. Tu verras que c'est quelque grande pécheresse qui veut se retirer des affaires, et terminer par un bon mariage une vie aventureuse et mêlée de forlunes diverses. On appelle cela faire une fin!...
Frédéric possédait parfaitement la langue à laquelle ce dernier mot appartenait ; il en connaissait toutes les finesses, pour l'avoir parlée toute sa vie. Pour lui ce mot seul résuma donc complètemenirentretien qu'il venait d'entendre, et lui expliqua le sens de cette énigme qu'il avait vainement cherché à comprendre. Il vit la
marche de Louise, ses projets, son désir, dans ses moindres détails ; il interpréta à coup sûr cet air d'austérité, de recueillement , de puritanisme qui l'avaient frappé , ce baptême apocryplie qui de Louise avait fait madame de Carme, et ne s'étonna plus que le regard autrefois si intrépide de la lionne eût reculé devant son regard. A la suite de ces éclaircissements, par un mouvement instinctif, il porta encore une fois la main sur son portefeuille, comme s'il eût voulu dire : Et pourtant je tiens en mes mains la fortune de cette femme, je puis la perdre si je veux. Ses deux années de retraite, son hypocrisie, son adresse de tous les moments , les mille précautions dont elle a dû s'entourer pour prolonger son incognito , d'un mot je peux rendre tout cela inutile. Ce mariage honorable, cette position brillante, ce nom d'un honnête homme qu'elle va porter, ces deux millions de fortune, tout cela peut lui échapper par le Aiit
de ma voloiUc; je suis le maître absolu de celle femme.
(lelte souveraineté qu'il s'attribuait avec raison lui inspira un mouvement d'orgueil à la fois et de pitié ; il savait que pour les femmes , faire une fin était plus qu'une espérance, plus qu'un plan ordinaire, c'était une ccuvre véritable, œuvre immense, pleine de diflicultés, hérissée d'obstacles, et qui exigeait lous les clTorts de la volonté, toutes les ressources de l'esprit, toutes les combinaisons du calcul; il comprenait toutes les péripéties, toutes les craintes, toutes les angoisses qui s'y rntlachaient ! Quel labeur que de construire une destinée tout entière sur une base aussi fragile, qui à chaque instant menace ruine! d'élever un édifice solide sur un sable mouvant, qui peut vous engloutir au moindre souffle!
Et cette œuvre si admirablement conçue, si ardemment poursuivie, si adroitement combinée, au moment mèuie de sa consécra-
lion dcrnicie, il ne tenait qu'à lui de l'anéantir; cet abime prêt à se fermer, il pouvait le rouvrir; un mot, et tout cet échafaudage d'espérances, de précautions, de mystères, de combinaisons travaillées dans l'ombre, croulait pour ne plus se relever.
Nous devons dire, à la louange de Frédéric, qu'il ne se fit pas un seul instant l'application personnelle de ces réflexions; au contraire, il alfecla depuis ce moment de ne plus tourner les yeux vers la loge de Louise; cette discrétion lui semblait équivaloir à la plus éloquente des protestations, et on eût pu la traduire par ces paroles :
— Sois tranquille, ma pauvre Louise; continue ton œuvre, je ne t'en empêcherai pas, je ne briserai pas le fil auquel tient ta destinée, je ne soufflerai pas sur cet édifice si laborieusement cimenté; je me tairai , je respecterai ton secret et ton avenir; je ne te connais pas, tu n'es plus la lionne, tu as nom madame de Canné.
Celte résolution généreuse que Frédéric prenait intérieurement lui causa un instant de fierté ; il se réhabilitait à ses propres yeux; il ne fit pas celle réflexion, qu'il n'était pas maître autant qu'il le croyait de la destinée de Louise, puisqu'il n'était pas maître de lui-même. jN'apparlenait-il pas à Jacob! Mais les hommes se font volontiers un mérite de n'avoir pas été cruels quand ils ne pouvaient pas l'être, et attribuent à la générosité ce qui vient d'impuissance.
On en était au dernier acte d'Andromaque , et Oreste furieux invoquait d'une voix enrouée les furies. Avec l'emphase de tous les tragédiens de province et de Paris, il détaillait chaque vers, s'arrêtait sur les mots, marquait la prosodie quelquefois à contre-temps. Il ne manqua pas de faire ressortir la cacophonie imitative du fameux vers :
l'our qui sont ces serpenls qui sifflent sur ma têle? Frédéric, qui , pour la première fois, essayait
d'écouter, trouva tout cela pitoyable. Il avait des remords aussi, comme Oreste, et ses remords ne s'exprimaient pas de ce ton furibond, avec ces roulements d'yeux , avec c js borribles grimaces dont les interprètes de Racine ornent les inventions tragiques du plus spirituel des poètes; il les contenait dans son cœur, il osait à peine leur prêter un langage, il ne les criait pas, il les exhalait. La tragédie d'Andromaque terminée, il ne restait plus à jouer qu'un petit acte joyeux , égrillard, tel qu'il en faut à la fin d'un spectacle pour renvoyer le public avec une expression exhiiarante. Frédéric quitta la salle; il s'éloigna de quelques pas pour éviter l'éclat des lumières et échapper aux remarques des gendarmes qui gardaient les abords du théâtre. Son drame à lui allait commencer.
Au bout d'un quart d'heure environ d'attente, sans avoir entendu le moindre bruit de pas , quoique son oreille eût été continuellement
aux aguets, il sentit une main se poser doucement sur son épaule, et en se retournant il
aperçut Jacob qui le regardait en souriant.
— Très bien , lui dit celui-ci , vous êtes exact au rendez- vous. Venez avec moi, le lieu n'est pas sûr pour causer.
Jacob entraîna son complice dans une petite rue aboutissant à la salle du théâtre, et là il s'arrêta.
— Nous avons encore une heureà nous , repritil; en venant vous retrouver, j'ai vu la personne
î IG
on question qui sorlait de la comédie au bras
d'un homme.
— C'est une femme? demanda Frédéric.
— Cela vous intéresse? dit Jacob ; avez-vous des préjugés de sexe? Laissez-moi continuer. Cet homme l'accompagnera jusqu'à sa demeure, et la quittera. Dans une heure elle dormira du plus profond sommeil, et alors nous pourrons agir. Ah! mes informations sont exactes, mon plan est sûr.
— Où demeure-t-elle? demanda encore Frédéric que les paroles de Jacob, qui coïncidaient fatalement avec ses pressentiments intérieurs, avaient ému comme le commencement de réalisation d'un mauvais rêve.
— Elle demeure au bout de la ville, dans une petite maison isolée, avec une vieille femme (]ui la sert.
Ce second éclaircissement augmenta le
trouble de Frédéric , et ce fut en tremblant presfjue qu'il laissa tomber ces mots :
— Et son nom ?
— Ah ça ! mais que diable vous fait son nom ? dit Jacob étonné. Merci, il paraît que vous tenez à propéder régulièrement en affaires; vous voulez savoir juste à qui vous vous adressez. Soyez donc tranquille, je vous dis que la partie est sûre , que nous n'avons aucun risque à courir; cela ne doit-il pas vous suffire?
— Son nom ! répéta Frédéric sans déguiser l'émotion qui perçait dans sa voix; dites- moi son nom, ou rien de fait.
Jacob le regarda entre les deux yeux, comme s'il eût redouté quelque piège, pressenti quelque revirement secret dans la pensée de son complice; puis, après un instant de silence:
— Au fait, ajouta-t-il en haussant les épaules, je ne vois pas pourquoi je vous chicanerais à propos d'un nom ; je ne comprends pas l'in-
Icrct qiic vous pouvez altaclier au rassembiement fortuit de quelques leUres c!e l'alphabet; mais n'importe !.. je vais vous dire le nom , puisque vous l'avez si fort à cœur.
— Eh bien ! dit Frédéric en proie à une invincible terreur.
— Madame de Carmé , dit froidement Jacob.
'A ce nom , les jambes du jeune homme tremblèrent, ses yeux se fermèrent, une pâleur livide couvrit son visage. Jacob, avec cette certitude de coup d'œil dont il avait déjà donné des preuves, remarqua de prime abord tous ces symptômes d'effroi , d'ailleurs faciles à remarquer, mais sans pouvoir leur donner une signification précise; pourtant, après un instant de réflexion, il crut devoir les attribuer à la faiblesse naturelle d'un homme encore peu éprouvé qui recule, au moment de l'exécution, devant l'idée du crime.
— Voyons, dit-il, qu'avez-vous? vous voilà près de lonjber en faiblesse; le courage vous
manque; j'aurais du le prévoir, et j'ai eu tort (le vouloir vous admettre de moitié dans une résolution qui demande de l'énergie. Mais, mon jeune ami, vous avez tort de vous troubler si fort, nous ne sommes pas liés indissolublement ensemble. Allez- vous-en , et laissez-moi; je trouverai bien un autre factionnaire que vous pour monter la garde à la porte d'une femme. Bonsoir, et dormez en paix.
11 avait prononcé ces mots d'un air de mépris profond. Pour lui, nature logique et carrément constituée, cette faiblesse lui semblait misérable et honteuse. Il s'éloignait de Frédéric comme on s'éloigne d'un enfant mulade qui vous importune par ses cris.
— Ne vous éloignez pas, dit Frédéric vivement, j'ai à vous parler.
— Avez-vous besoin de mes soins? dit Jacob en se rapprochant et du même ton d'ironie dédaigneuse qu'il avait déjà employé ; que
voulez-vous que jo fasse? vous êtes luaiade, faut-il vous envoyer un médecin ?
Frédéric ne répondit pas immédiatement: il semblait absorbé dans une de ces réflexions intérieures qui paralysent l'eifet de tout contact extérieur. Au bout de quelque temps il se raffermit sur ses jambes, sa pâleur disparut; et, regardant Jacob en face, il lui dit froidement :
— Je ne suis ni un enfant ni un malade, vous vous êtes trompé ; l'alliance que nous avons formée, j'y tiens; seulement, au lieu de faire le guet moi, vous loferez vous.
— Bah ! dit Jacob en allongeant son monosyllabe d'un air d'étonnement et d'incrédulité. Et qui agira?
— Moi.
Jacob regarda une seconde fois Frédéric avec un étonnement impossible à décrire; mais Frédéric avait repris tout son sang-froid, et son regard soutint avec intrépidité celui de Jacob.
— Vous entrerez dans la maison , vous bri-
serez le volet, vous... (Il lui lit le signe de porter un coup de poignard.)
— Je ferai tout ce qu'il iluidra faire, interrompit vivement Frédéric.
— Et vous êtes sûr que votre bras ne tremblera pas, que votre main choisira bien la place? Savez-vous , jeune homme, que le plus hardi tremble quelquefois à la vue de la première gouttelette de sang qui rejaillit sur ses habits?
— Tout cela est inutile, dit Frédéric, je nie charge de tout. Nous voulons vingt mille francs ce soir; vous êtes sûr qu'ils se trouvent dans la maison de madame de Carméj nous les aurons ce soir. Qu'avez-vous à demander de plus?
Jacob, à son tour, gardait le silence; il li\ait sur Frédéric des yeux perçants , avec un mélange d'incrédulité cl de colère. Cette résolution si inattendue le jetait dans une surprise dont il ne pouvait se défendre. Sa position avait tiop développé en lui l'inslincl de la défiance pour
qu'il acceptât ainsi sans contrôle l'assurance d*un jeune homme qu'il ne connaissait pas, et qui, un instant auparavant, avait donné des preuves évidentes de faiblesse.
— J'aurais beaucoup de choses à vous demander, répondit-il; maisles moments sontchers,etje serai bref. Yous vous chargez de tout, à la bonne heure; mais qui me garantit votre loyauté? Dois-je vous croire sur parole ? Si votre énergie de fraîche date était un piège, un guet-apens , une délation ! ... Je ne sais pas bien précisément ce que je crains, mais je crains; et il serait par trop niais à moi de me laisser attirer dans un traquenard, moi vieuxloup, par un jeune louveteau comme vous. Indépendamment de votre loyauté, ne puis-je pas révoquer en doute votre habileté, votre courage? Si, au moment de l'exécution, vous alliez faiblir , je ne serais pas là pour vous donner du cœur ou pour vous remplacer. Si je fais l'affaire, moi , j'en suis sûr, si vous la faites, elle peut manquer.
— Quelle garantie voulez-vous que je vous donne? dit Frédéric.
— Attendez, dit Jacob la main sur son front; bien, j'y suis. Je veux vous ôter l'impossibilité de faiblir par l'impossibilité d'échapper en cas de non réussite. Si l'affaire manque par votre faute, je veux avoir sur vous le droit de justice; je veux pouvoir, à mon gré, vous punir ou vous gracier. Je veux que vous releviez de moi comme la victime relève du bourreau. Consentirez-vous à écrire ce que je vais vous dicter ?
— Oui, dit Frédéric, pourvu, ije qui me parait assez difficile, que vous me donniez les moyens matériels d'écrire.
— Qu'à cela ne tienne, dit Jacob en tirant de la poche de son pantalon une feuille de papier blanc pliée en quatre et une petite écritoire portative contenant une plume métallique; vous savez bien que je porte en voyage tout ce qui peut être utile. Maintenant, mettez-vous sur
celte borne; il n y a personne dans cette rue, la clarté de ce réverbère suûira pour vous éclairer, et écrivez.
Frédéric s'établit tant bien que mal sur la borne que Jacob lui désignait.
Celui ci commença ainsi :
« Je soussigné m'engage envers le nommé Jacob, forçat évadé du bagne de Toulon...
A cette révélation inattendue, Frédéric releva involontairement la tête, et laissa tomber sa plume sur le papier qu'elle écorcha.
— Pourquoi vous arrêtez-vous? dit Jacob; ma position sociale vous fait rougir. Allons donc! de joueur à forçat, il n'y a que la main. Continuez.
Et il reprit avec sang-froid les derniers mots de sa phrase :
.... « Le nommé Jacob, forçat évadé du bagne de Toulon, à m'introduire nuitamment, cejourd'hui, dans la demeure de madame veuve de Carmé, résidant à Corbeil, arrondissement
— tiol —
de Corbeil, dcparlement de Seine-el-Oise, et à rapporter, au bout d'une demi-heure au plus, audit Jacob , la moitié des viûgt mille francs renfermés dans le secrétaire de ladite dame ; déclarant que, pour me les approprier, je ne reculerai devant aucun moyen, fût-ce l'assassinat, si besoin est. »
— Il me semble, dit Frédéric, qui jusque là avait écrit ce que lui dictait Jacob j^ans l'interrompre, que ces derniers mots sont inutiles.
— Pour vous peut être , répondit Jacob avec un sourire, mais pour moi!... Ne soyez donc pas égoiste.
Frédéric se remit à écrire; celte scène le fatiguait, et il avait hâte d'en finir. D'ailleurs ce papier lui paraissait presque illusoire; il n'était pas de ceux qui d'un coup d'œil embrassent l'avenir, et prévoient, à dix ans de dislance, les conséquences d'une fausse démarche. Jacob se pencha pour s'assurer que les derniers mois qu'il avait dictés élaienl reproduits iidélo-
ment; cette certitude obtenue, il dità Frédéric :
— Continuez, c'est presque fini.
Et il recommença à dicter :
« En foi an quoi, j'ai signé le présent papier pour servir ce que de raison.
« Fait à Corbeii, le 17 juillet. »
Signez maintenant, Frédéric, et votre nom de famille, Lespars.
Frédéric remit alors le papier entre les mains de Jacob, qui le relut avec attention, le plia, et le "serra avec soin dans sa poche.
— Yoilà qui est bien, dit-il alors; maintenant je n'ai plus qu'une chose à vous donner, avec recommandation de vous en bien servir.
En même temps il lira de sa poche l'outil pointu qui lui avait servi de tire-bouchon dans la forêt , et le présenta à Frédéric.
— Je n'en ai pas besoin, dit Frédéric en le repoussant.
La physionomie de Jacob exprimait encore un mouvement de doute , mais il se remit aus-
sitôt; et, d'un ton de tranquillité parfaite, il dit à Frédéric en reprenant son lacenaire :
— Comme vous voudrez. Suiveî-moi donc, je vais vous montrer le chemin.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer aux lecteurs que cette scène s'était passée dans une de ces petites rues anguleuses et étroites , comme on en trouve dans toutes les villes de second ordre, et notamment dans les villes de la Brie. A l'heure où elle se passait, tous les habitants de celte rue, pauvres gens gagnant leur pain au jour le jour, dormaient profondément, malgré la solennité inaccoutumée d'une représentation théâtrale. Il n'y a pas de fêtes pour les pauvres gens; on voudra donc bien ne pas trop s'étonner si, sauf le bruit éloigné de quelques voix humaines et de quelques pas retentissants dans le silence sur les cailloux qui tiennent lieu de pavé, aucune circonstance alarmante ne troubla le dialogue que nous venons de rapporter. Jacob, qui montrait le che-
min à Frédéric, marchait doucement, amortissant autant que possible le bruit de ses pas, et recommandant à son compagnon de l'imiter. Excepté cette recommandation faite à voix basse et une seule fois , pas un mot ne fut prononcé. Jacob connaissait depuis longtemps le prix du silence, et Frédéric commençait à le savoir.
Ils arrivèrent ainsi à l'extrémité de la ville; les maisons devenaient rares, et l'on apercevait la campagne avec ses champs, ses bouquets d'arbres, ses accidents de terrain; la rivière seule, coulant tranquillement dans son lit bordé de gazon , prêtait la vie à ce tableau , et quelques rayons de la lune enveloppée dans un nuage, lui donnaient la couleur en se reflétant dans l'eau. Non loin de la Seine, sur le plan incliné d'un coteau, s'élevait une petite maison blanche, séparée de toute autre habitation. Ce fut devant cette maison que Jacob s'arrêta ; et, la montrant du doigt à Frédéric, comme un
guide qui vient d'allcindre le terme de son voyage :
— C'est là, dit-il.
Frédéric s'arrêta à son tour, et examina en silence la maison que Jacob lui montrait; elle était assise entre cour et jardin, à un seul étage, et fermée par une grande porte h deux battants, encadrée par deux pans de mur équilatéraux, qui formaient le carré de la première enceinte
— Avez-vous besoin de moi? demanda Jacob les bras croisés.
— Non, dit Frédéric en s'avançant résolument vers la porte d'entrée, c'est assez de moi.
— Souvenez-vous alors, ajouta Jacob, que je vous attends ici dans une demi-heure. Si j'aperçois quelque apparence de danger, je vous avertirai en sifïlant. Maintenant, allez, et ne perdez pas de temps. Une demi- heure !
Pendant que Jacob se plaçait dans l'ombre produite par le mur, et encore aug-
menlée par la refraction des rayons de la lune sur le toit delà maison, Frédéric étendit tranquillement le bras vers une sonnette à bouton de cuivre, dont le fd conducteur grimpait le long des parois de la porte, et la tira doucement.
— Que diable fait-il? murmura Jacob en s'enfonçant au plus épais de l'ombre ; croit-il pas qu'à une heure du matin on n'ait qu'à sonner à une porte pour se la faire ouvrir?
En effet, soit que l'appel de Frédéric n'eût pas été entendu , soit qu'on ne voulût pas y répondre, toujours est-il qu'aucune voix n'y répondit du dedans.
Frédéric sonna de nouveau.
— Vous verrez , murmura encore Jacob , qu'il finira par un carillon qui nous attirera les gendarmes.
Frédéric sonna une troisième fois.
Le plan qu'il avait conçu était un mezzo termine qui s'accordait parfliilement avec la dou-
blc face de sa nature mixte, portée au mal, mais sans résolution pour l'accomplir, il donnait également satisfaction aux nécessités de sa position et aux faiblesses de son courage. Frédéric, enfin, se trouvait sur son terrain, et il y marchait d'un pas sûr. Le coup de main sanglant imaginé par Jacob était pour lui une mesure trop \iolente : l'assassinat répugnait à l'impressionnabilité de ses nerfs, le sang lui faisait peur ; mais une fois cette crainte nerveuse disparue, sa morale n'était guère moins relâchée que celle de son compagnon. D'ailleurs, pour s'excuser, il pouvait se dire qu'il n'avait pas tenu à lui de ne pas commettre une mauvaise action; engagé fatalement dans la roule du crime, il n'avait que le choix du mal à faire j en choisissant le moindre, c'était presque se réhabiliter; n'avait-il pas réellement sauvé la vie d'une femme?
Ces réflexions expliquent suffisamment le sang-froid de Frédéric à ce moment suprême
~ 258 — el comment celte nature, que nous avons vue si indécise et si faible, était devenue si robuste et si sûre d'elle-même; c'est que les boni mes subissent en tout le ton de leur organisation : le courage d'un soldat n'est pas celui d'un diplomate. Tel présente sans pâlir sa poitrine devant les balles de l'ennemi, qui pâlirait devant un congrès de plénipotentiaires : M. de Talleyrand ne se battait guère , Hoche rougissait en entrant dans un salon. Il n'y avait en Frédéric que l'étoffe d'un roué; le cœur était sudîsamment vicié, mais la main tremblait.
Le troisième coup de sonnette demeura quelque temps sans réponse, comme les deux premiers, et Frédéric s'apprêtait à sonner une quatrième fois, lorsqu'il entendit au-dessus de sa tête le bruit d'une croisée qui s'ouvrait , et presque au même instant une voix qu'à son enrouement il était aisé de reconnaître pour une voix de vieille femme, qui lui dit :
— Qui est là ?
Frédéric Lespars, répondit Frédéric sans hésitation.
— Est-ce là une heure pour sonner à une maison honnête? dit la vieille femnrie d'une voix grondeuse; passez votre chemin, vagabond.
— Pas d'observation, vieille; dites à votre maîtresse, à madame de Carmé, dites à Louisela- Lionne que Frédéric Lespars demande à lui parler.
— Louise -la-Lionne ! grommela la vieille*, Sainte-Yierge, quel est ce nom-là? Prenez-vous notre maison pour une ménagerie ? Vous vous trompez d'adresse, assurément; vous verrez que c'est quelque conducteur d'ours aviné qui cherche une écurie.
— Faites donc, et faites vite, répliqua Frédéric impatienté, ou j'escalade.
La vieille se tut, la croisée se referma, et pendant quelques minutes Frédéric eut à se demander si sa démarche serait infructueuse ou couronnée de succès. Toujours caché dans
Toruhrc, Jacob écoulait avec curiosité cette étrange conversation, dont il ne prévoyait en aucune façon l'issue. Au bout du temps nécessaire sans doute pour parlementer à l'intérieur et prendre une détermination, un bruit de pas se fit entendre dans la cour. On tira avec précaution les verroux qui fermaient la porte en dedans, et la vieille femme qui avait montré tant de mauvaise humeur à Frédéric, lui dit cette fois à voix basse et en reculant devant lui :
— Entrez.
— 11 entre, dit Jacob qui avait suivi tous ces mouvements. 11 parait que ce nom de Louise-la- Lionne est un talisman. Allons! pas si bête que je croyais !...
La vieille femme conduisit Frédéric sans mot dire jusqu'à un péristyle élevé d'une dizaine de marches, et dont elle avait laissé la porte enlr ouverte, monta devant lui l'escalier qui conduisait au premier étage, et l'introduisit dans une chambre complclement obscure,
où l'œil de Frédéric ne put rien distinguer.
~ Où diabie me conduisez- vous , la vieille? demanda-t-il étonné do celle obscurité et de ce silence; croyez-vous que j'aie les yeux d'un chat, pour voir clair dans la nuit? A peine achevait-il cette question, qui resta sans réponse, qu'il entendit corome le bruit d'une capsule qui éclate; au même instant une lueur subile illumina la chambre où Frédéric se trouvait, et la vieille sortit d'un cabinet voisin, tenant dans sa main une bougie qu'elle posa sur la cheminée.
Devant Frédéric, debout, paie, et les yeux à demi fermés, madame de Carmé se tenait dans un fauteuil. Elle portait le même costume que Frédéric lui avait vu au théâtre, moins ces quelques détails qui complètent une toilette de ville. Sa main était nue. Sur un guéridon à dessus de marbre, qui occupait le milieu de la chambre , apparaissaient un chapeau, un chàle
et des gants. Dégagée de ces accessoires qui
masquaient une partie de ses perfeclioas, madame de Carmé apparut à Frédéric dans toute la perfection d'une beauté d'élite, et ia pâleur qui couvrait ses traits semblait y ajouter un charme déplus. Frédéric se prit à ia contempler un moment, la tête penchée, l'œii en arrêt ; et, en voyant sa gorge qui se soulevait d'émotion , il songea à la place que Jacob avait sans doute marquée à son poignard.
— Louise ! dit-il alors en s'avançant comme pour la tirer de l'espèce de sommeil où elle paraissait plongée.
Celle-ci releva la tête en tressaillant, ouvrit à demi les yeux qu'elle referma aussitôt, et laissa tomber ces roots :
— Que me voulez-vous?
— Louise, continua Frédéric, les moments sont précieux , je serai bref. Vous sentez bien que si je suis ici à cette heure, c'est (ju'il s'agit d'une affaire importante; écoutez-moi donc. Je ne vous remercie pas même de m'avoir ou -
vert si génûreusement votre poiie ; si vous l'avez fait , c'est que vous avez compris que la porte de Louise- la-Lionne ne pouvait pas être fermée pour Frédéric Lespars, et qu'il était dangereux de laisser dans la rue un homme qui aurait le droit d'entrer par la croisée.
— Que me voulez- vous donc? répéta madame de Carmé que ce nom de Louise-la-Lionne avait fait tressaillir.
— Promettez-moi de répondre franchement aux questions que je vais vous adresser, encore une fois b temps me presse. Vous allez vous marier, n'est-il pas vrai? Vous allez épouser un homme considéré, faire une fin honorable, à la bonne heure ! Probablement, au moyen de deux foux témoins , vous avez fait constater par un acte de notoriété la mort d'un prétendu mari, aux Indes ou en Amérique; vous vous êtes constituée veuve, sans avoir jamais été mariée. C'est très bien, et cela ne me regarde pas, mais cela est vrai, hein?
Madame de Carmé laissa tomber sa lèlc sur sa poitrine; elle n'avait pas la force d'exprimer autrement un aveu qui lui était arraché par la violence.
— A la bonne heure, reprit Frédéric, vous avouez; vous avez admirablement conduit votre partie : un mariage honorable pour couronner
une vie 11 suspendit sa phrase en voyant
madame de Carmé qui s'agitait, et il continua : une vie un peu légère. Allons, je serai parlementaire.
Sur le nouveau terrain où Frédéric s'était placé, nous avons déjà dit qu'il avait recouvré toute sa présence d'esprit, toute son audace de joueur, toute celte aisance, un peu dégingandée peut-être, qu'il avait acquise dans les salons équivoques , mais polis à la superficie, où son existence entière s'était écoulée. En achevant celte phrase, qu'il avait prononcée d'un ton d'élégant persiflage , d'aisance mondaine, qui contrastaient cruellement avec
tous les prolongements de celle scène nocturne et !e but transparent de ses développements ultérieurs, il s'arrêta pour profiter de ses avantages, et jouir de cette supériorité dont i! venait de poser les bases.
— Oh! madame! Je comprends très-bien, reprit-il, qu'un âge vient où l'on se lasse des folles illusions qui ont bercé notre jeunesse. L'indépendance est le plus grand^^des biens, mais, au milieu d'une société qui nous froisse, qui nous entoure, qui nous frappe, ce bien est si dirficile à conserver, il coûte si cher, qu'à la fin l'indépendance elle-même nous devient un fardeau. Brebis égarée, vous voulez rentrer au bercail ; vous voulez vous faire une place dans ce monde que vous avez bravé et qui vous repoussait. Il vous faut une existence posée, assise, régularisée; vous avez donc fait halte, et, pour parcourir cette seconde moitié de la vie, qui de la maturité mène à la vieillesse, vous faites comme le voyageur qui , avant de
partir, fait légaliser son passe-port; tout cela, jo le répète, est parfaitement sage, parfaitement raisonnable , je vous approuve , je vous félicite. Mais, pour exécuter votre projet, pour mener à bonne fin l'œuvre laborieuse que vous avez entreprise, toutes vos mesures sont-elles bien prises, tous vos moyens assurés? à votre passeport ne manque-t-il pas une signature?
Frédéric affectait en parlant une espèce de clignement d'yeux qui, pour une personne moins émue que ne l'était en ce moment madame de Carmé, eût sulïisamraent expliqué sa pensée. Celle-ci avait fait ouvrir la porte à Frédéric, parce qu'elle l'avait reconnu au théâtre, parce qu'elle craignait le bruit, le scandale, parce qu'elle s'était effrayée de cette menace d'escalade qui appuyait ses réclamations, parce qu'enfin cet homme avait sinon le pouvoir peut-être, au moins la volonté de lui nuire; mais elle lui avait ouvert sans se rendnî précisément compte des motifs qui l'amenaient ; peut-être, dans cette
visite inalicndue, ne voyait-elle qu'un caprice, qu'une fantaisie inoffensive, qui pouvait devenir dangereuse, si on la heurtait de front j et, comme presque toutes les femmes, elle avait compté sur cette adresse instinctive, sur cet habile usage des moyens dilatoires qui réussissent si souvent à écarter le danger. En entendant la dernière phrase de Frédéric, un mouvement de surprise se peignit sur ses traits, masqués jusque-là sous une teinte d'abattement général , de terreur vague et sans signification distincte.
— Que voulez-vous dire? demanda- t-elle; de quelle signature voulez- vous parler?
— De la mienne, répondit Frédéric sans hésiter. Si j'allais trouver l'homme que vous allez épouser, si je lui révélais tout ce que je peux lui révéler, si je levais le masque que vous gardez si précieusement sur votre figure! vous comprenez! j'ai des titres, moi! nous nous connaissons; ne voilà-t-il pas tout votre échafaudage détruit? Adieu le mariage, la considéra-
- 2no —
lion, la fortune; deux millions de perdus!
— Est-ce là \otre projet? dit madame de Carmé en se levant violemment, voulez -vous me perdre?
Elle fit quelques pas en avant comme pour exécuter une résolution extrême dont Frédéric ne devinait pas le secret. Ses lèvres tremblaient, ses yeux brillaient; elle était hors d'elle.
— Que voulez -vous donc faire? demanda Frédéric.
— Je vais crier! je vais appeler î dit madame de Carmé avec une énergie qui rappelait la lionne des anciens jours. Vous me tuerez si vous voulez, mais peut-être aussi on m'entendra; et, alors, je vous dénoncerai comme un voleur; je dirai que vous vous êtes introduit nuitamment chez moi, que je ne vous connais pas; et on vous arrêtera, et vous serez perdu, vous qui voulez me perdre.
Frédéric la laissa achever, mais il la retint;
et, pressant sa main avec une émotion qui naissait plus encore tle la pitié que de la crainte, et de cette pensée que Jacob était lu qui l'attendait, Jacob avec sa résolution que rien ne pouvait vaincre, avec sa volonté de fer qui considérait le meurtre comme une conclusion sure et logique :
— INe faites pas cela, Louise , dit-il; ne criez pas, n'appelez pas; il y a à votre porte un homme qui entendrait vos cris, et si je ne vous tuais pas, il vous tuerait celui-là!...
Madame de Carmé redevint immobile; et, comme un vaincu qui courbe la tète, elle murmura seulement :
— C'est donc un guet-apens !
— Peut-être, dit Frédéric. Rasseyez- vous et laissez-moi achever. H la conduisit au fauteuil qu'elle venait de quitter, et reprit ainsi :
— Je pourrais vous perdre, vous le savez; mais je n'ai pas dit que ce fût là mon intention, à Dieu ne plaise! seulement, comptons
— Tii —
un peu. Vous êtes en mon pouvoir; ne pourrais-jc pas exiger une rançon ? ne pourrais- je pas vous demander le prix de ma discrétion?
— Je comprends, dit madame de Carm('.
Joueur toujours, vous avez perdu^ et vous avez compté sur moi pour vous refaire.
— Précisément, dit Frédéric. Vous faites une affaire qui vaut deux millions; je pourrais la faire manquer, je ne le ferai pas; mais je veux des épingles , et j'abrège. Il me faut vingt mille francs, ce soir, à l'instant.
Madame de Carmé avait repris son attitude et de nouveau fermé à moitié les yeux. Elle cherchait encore dans son esprit, avec celte ténacité des femmes qui vingt fois terrassées se relèvent vingt fois, un moyen de détourner l'orage qui s'amoncelait.
Lorsque Frédéric eut formulé le chiffre exact de ses prétentions, elle réprima avec énergie le tressaillement intérieur qui l'agitait; et, affectant ce ton d'indifférence dolente nui couvre
merveilleusement les secrets efforls d'une résistance opiniâtre :
— Vingt mille francs, ce soir! à l'instant! Mais où voulez-vous que je les trouve? Vingt mille francs! mais je ne les ai pas!
— Vous les avez , dit Frédéric irrité de celte dissimulation qui lui faisait perdre un temps précieux .
— El où cela, s'il vous plaît? demanda celleci en essayant de souiire.
— Là , dans ce secrétaire. Vous voyez que je suis bien informé. Dépéchons. Voulez-vous me les donner?
Madame de Carmé ne repondit pas.
— Eh bien! répéta Frédéric'
Madame de Carmé se dressa alors sur soft fauteuil , et se mit sur son séant.
— Si vous avez un assassin en bas qui vous attend, dit-elle en regardant fixement Frédéric, faites-le monter, et tuez-inoi; mais je ne peux pas vous donner ce que je n'ai pas.
— Encore mentir! dit Frédéric avec colère. Et pourquoi me parler d'assassin? Vous savez bien que je ne veux pas vous tuer. Mais, encore une fois, je peux vous perdre; et, trèscerlainement, si vous usez de ruse, si, au lieu de jouer, comme moi , cartes sur table, vous espérez m'en imposer par vos fourberies, j'userai de mon pouvoir, je vous perdrai.
— Comme il vous plaira , dit madame de Carmé, qui, dans les paroles de Frédéric, avait détourné à son profit cette protestation contre tout ppojet d'assassinat qu'elle lui avait arrachée. Allez , monsieur, abusez du droit que le passé vous a donné, appelez sur ma tête le mépris, flétrissez, autant qu'il sera en vous, mon honneur ; seulement remarquez bien que votre pouvoir n'est peut-être pas aussi grand que vous le croyez : il ne suffît pas de l'affîrmation d'un homme pour flétrir une femme; ce que vous direz, je le nierai; vous
soutiendrez que je ne mérite pas l'estime d'un I. 18
honnête homme, je soutiendrai, moi, que vous êtes un calomniateur, que vous mentez, que je ne vous connais pas : pourquoi vous croirait-on plutôt que moi ? Quand on attaque la réputation d'une femme, il faut des preuves; en avez-vous contre moi ? où sont-elles ?
Madame de Carmé avait retrouvé tout son sang-froid. Cette bataille, dont elle avait désespéré un moment, elle la croyait maintenant égale ; elle ne voulait pas se rendre sans combat ; peut-être même espérait- elle que l'avantage lui resterait; elle avait appuyé sur ces mots : il faut des preuves , où sont-elles ? avec la sûreté de coup d'œil d'un soldat qui a découvert l'endroit faible de son adversaire.
Frédéric avait compris cette manœuvre, et avait écouté madame de Carmé sans même essayer de l'interrompre; quand elle eut fini, il la regarda un instant en souriant, et puis, tirant froidement de sa poche le portefeuille que
nous avons déjà vu figurer deux fois dans le cours de ce récit :
— Il vous faut des preuves, dit-il; n'est-ce que cela ? voici un portefeuille qui contient uïie centaine de lettres adressées à M. Frédéric Lespars , et signées Louise : nierez-vous votre écriture ?
La réplique était foudroyante; madame de Carmé demeura immobile , attérée , anéantie.
— Maintenant vous exécuterez - vous ? demanda Frédéric.
Madame de Carmé se leva, prit dans un des vases qui ornaient la cheminée une petite clef avec laquelle elle ouvrit son secrétaire; Frédéric la regardait faire avec l'avidité d'un joueur qui dévore de l'œil le gain d'un gros coup étalé sur le tapis. Elle tira donc du secrétaire un portefeuille un peu moins gonflé que celui de Frédéric, et le lui montrant, elle lui dit d'une voix émue :
— Il y a vingt mille francs dans ce portefeuille.
— îl y a deux millions dans le mien , dit Frédéric.
— Toutes mes lettres y sont ?
— Toutes. Oh ! ne craignez rien ! c'est un marché loyal que je veux faire : portefeuille pour portefeuille.
Madame de Carmé laissa tomber le portefeuille qu'elle tenait, et Frédéric lui tendait le sien en échange, lorsqu'un carreau de la croisée vola en éclats avec fracas. La fenêtre s'ouvrit, et un homme se précipita dans la chambre; c'était Jacob.
. A ce bruit, à cette apparition, madame de Garmé tomba sur son fauteuil, sans mouvement.
— Vous ici ! dit Frédéric interdit à Jacob ; et que venez-vous faire?
— Vous empêcher de faire une sottise, répondit celui-ci froidement. Cardez les deux porlefeuilles, et sortons.
Frédéric sourit sans répondre à son compagnon, et descendit après lui l'escalier, sans môme remarquer la vieille servante de madame de Carmé, qui, toute tremblante, était venue au bruit, et se blottissait d'un air épouvanté derrière la porte. L'apparition inattendue de Jacob avait bouleversé Frédéric ; il marchait machinalement , sans pensée , sans conscience du présent , sans souvenir du passé. Jacob lui avait dit de garder les deux portefeuilles, il les avait gardés; Jacob avait marché devant lui, il le suivait : la stupeur enchaînait ses facultés, paralysait son cerveau.
Quand ils eurent fait une centaine de pas à travers la campagne :
■— Etes-vous fou? dit Jacob, qui jusque-là n'avait pas parlé j vous alliez donner pour vingt mille francs un bijou de portefeuille qui en vaut cent, cinq cents, un million, une fortune tout entière ! heureusement je veillais sur vous ; vous me remercierez.
Fidèle à ses habitudes de prudence, et après avoir reçu la moitié des vingt mille francs qui lui revenait, Jacob quitta Frédéric sur la route de Corbeil , en lui donnant rendez-vous à Paris. Or, huit jours après les événements que nous venons de raconter, ces deux hommes, que le hasard avait associés, que le crime avait
unis, et que le succès rendait désormais solidaires, étaient établis à Paris, tous deux selon les conditions de leur nature, et les différences de leur organisation : Jacob habitait un trèsbel appartement dans l'un des plus beaux quartiers de Paris; il avait maison montée, un peu au comptant , énormément à crédit , et s'était composé un mobilier magnifique; sur ses cheminées, le bronze ouvragé étalait ses ciselures et ses dessins; sous ses pieds de riches tapis réfléchissaient dans de nombreuses glaces l'éclat de leurs couleurs ; à ses fenêtres de lourds rideaux de soie damassée repoussaient les rayons trop vifs du soleil. Tout était soie et velours; toutes les mollesses d'ameublement, qui concourent au bien-être de la vie fainéante, il se les était procurées en un clind'œil et comme par enchantement ; sa chambre à coucher était tendue de velours rouge , depuis le haut jusqu'au bas, et un grand lit, modelé dans le goût des lits du siècle de Louis XIV,
en occupait le fond, superbement enveloppé dans une foule de draperies mi-parties rouges et blanches, qui se réunissaient en faisceau, et formaient baldaquin ; son salon était tapissé de laine-cachemire bleu-clair parsemée d'étoiles d'argent, garni de fauteuils de môme couleur , de sophas , de bergères , le tout avec une profusion merveilleuse. Enfin, pour son boudoir, il avait épuisé tout ce que son imagination pouvait avoir amassé de fantaisies comprimées, de désirs inassouvis, pendant ses longues heures de privation et de solitude. Un roi longtemps captif ou un forçat évadé devaient seuls imaginer un pareil boudoir. C'était une petite pièce octogone, tapissée do mousseline de laine blanche, avec un semis de fleurs brodées à la main, d'un bouquet à l'autre couraient des fdigranes d'argent qui par intervalles se contournaient de manière à figurer les ailes d'un papillon. Dans ce boudoir, qui n'avait d'autre meuble qu'un sopha
de même étoile que la tapisserie des murs, Jacob avait réuni différeiUes caisses de fleurs odoriférantes , du jasmin blanc , des œillets panacliés, et aussi, par un singulier caprice, de ces petites fleurs bleues que les jeunes filles aiment tant, et qu'elles nomment des souvenez-vous de moi. Peut-être, à Toulon, pendant son existence de galérien , avait-il aperçu , sur le bord de la mer, dans les fentes d'un rocher, quelques-unes de ces fleurs, et voulait-il représenter poétiquement, dans son boudoir, ses souvenirs de misère et de captivité : le myosotis servait de lien entre Paris et Toulon.
La première fois que Frédéric vint chez Jacob, il le trouva dans ce boudoir, a demi couché , ayant à sa main une branche de jasmin , et exhalant doucement la fumée d'une cigarette parfumée, qu'il retira de sa bouche pour lui dire :
— Décidément on est mieux ici qu'au bagne.
Frédéric était logé plus aiodestcmoiit. Il avait loué dans un hôtel un appartement confortable, mais sans celte exagération de luxe et ce ralfinement de coquetterie sensuelle qui, chez Jacob, outre l'instinct naturel, devait être l'effet d'une réaction violente. Cet appartement se composait de trois petites pièces proprement arrangées, une antichambre, un petit salon et une modeste chambre à coucher. C'était une espèce de compromis entre la misère qui fait pitié et l'opulence effrénée qui fait envie. Rien n'y attirait trop scandaleusement l'attention. Quant aux dispositions morales des deux individus, on eût pu y remarquer les mêmes différences que dans leurs arrangements extérieurs. Jacob reprenait possession de la liberté en affamé qui se venge des macérations d'un long jeune, et disposait de tous les plaisirs comme un roi qui commande à des esclaves : il s'en rassasiait jusqu'à l'enivrement; Frédéric, au contraire, avait repris ses habitudes de joueur,
habitudes ternes et monotones qui n'offrent constamment que les mêmes péripéties, les mêmes alternatives de gain et de perle , les mêmes joies et les mêmes craintes. Depuis la fermeture des maisons de jeux publics , il s'est formé à Paris une foule de maisons clandestines où les joueurs se sont donné rendez-vous. On ne supprime pas les passions par lois et ordonnances : ôtez-leur un débouché , elles s'en créent vingt en dehors et à côté de celui que la sagesse législative a supprimé ; débouché mille fois plus dangereux, en ce que c'est la rapacité individuelle qui les exploite, mille fois plus appétissants, en ce qu'ils ont l'attrait du fruit défendu.
Ces maisons ont leurs statuts, leurs règlements, leurs habitués , leur fausse libéralité , qui cachent des pièges atroces , leur air de largesse qui masque les profits illicites d'un impôt exorbitant. Dans ces maisons, les joueurs déjeunent, dinent, soupent, couchent au besoin.
On ne leur demande jamais compte de leurs dépenses , on les nourrit , on les abreuve. A de certains jours, on leur fait venir, comme pour égayer des enfants malades, des musiciens et des danseurs ; on leur amène des femmes parées , souriantes , des fleurs au front et la gorge nue; ces femmes ont pour les joueurs les plus tendres de leurs regards, les plus gracieuses de leurs agaceries. Il y a de blanches mains qui essuient avec leur mouchoir les fronts brûlants que les agitations de la bouillotte échauffent ; il y a de douces épaules qui frôlent à dessein des poitrines convulsives que les brusques revirements du douze points font bondir à les briser.
Ainsi , au profit de la passion du jeu , on fait tourner tous les artifices , toutes les inspirations de la sensuahté, tous les appétits mauvais de l'homme. Il semble que le jeu , là, soit un roi qui n'ait qu'à commander pour se faire ^bçir,
Le sang du vieux despote est brûlé, faites venir les musiciens, la musique le rafraîchira 5 ses poumons manquent d'air, faites venir de jeunes et belles créatures, rien ne dilate les poumons comme les regards d'une femme ; a-t-il soif, versez-lui à boire; a-t-il faim, rassasiez-le. Et en définitive ce roi si bien servi, on le pressure, on l'étoufTe , on le saigne. Toutes ces caresses , toute cette harmonie , toutes ces séductions ont leur tarif secret, tarif écrasant; chaque tour de bouillotte, chaque coup d'écarté paie au centuple les quadrilles des musiciens, les agaceries des femmes, le parfum des truffes, la mousse du Champagne. Gomme Fualdès, on étend le joueur sur une table , et on le saigne à la gorge, tandis que des orgues de Barbarie jouent des airs de valse sous les fenêtres pour étouffer le retentissement de ses cris.
Dès le lendemain de son arrivée à Paris, Frédéric s'était rem.is à fréquenter assidûment celle
espèce c!emiisons dont nous venoi.s de donner à la hâte le signalement. Avant son départ pour Lucques, il en avait été le plus fidèle habitué. Tout le monde le connaissait, on le choyait, on le caressait en véritable enfant de la maison. Quand on le vit réapparaître,loutes ses anciennes connaissances lui revinrent aussi empressées , aussi actives que jamais ; il reçut des invitations de tous côtés. Les femmes, avec qui il était sur un pied de fraternité, qu'il tutoyait presque toutes, retrouvèrent pour lui celte foule de sobriquets qu'elles inventent pour ceux qui ne repoussent pas leurs familiarités, sobriquets qui remplacent par des désignations factices les désignations réelles qu'on a trop d'intérêt à cacher. H rapprit toutes les finesses de cet argot, moins énergique que celui des voleurs, mais plus efféminé et plus souple, qui se parle de trois à quatre heures du matin dans les embrasures des croisées. Aux intervalles que lui laissaient les lacunes du jeu , il se mit à répéter les trois ou
quatre phrases qui servent comme de passe-port aux clercs d'avoué, qui, ne pouvant pas jouer faute d'argent, viennent danser le samedi , et tâcher de faire oublier par leur esprit le vide de leur bourse. Ces plaisanteries banales, ces lieux communs d'une langue sans nom , comme l'existence de ceux qui la parlent, eurent dans sa bouche un prodigieux effet. Il jouait assez cher pour savoir s'en passer, et y avoir recours c'était pure générosité de sa part. Nul mieux que lui ne possédait la routine de ces façons de parler proverbiales, dont le seul exposé mettra sur la voie tous ceux qui, une fois en leur vie, ont respiré l'atmosphère dans lequel tant déjeunes gens vivent. Ainsi, dîner àVœilj faire une femme à Vœil, pour signifier dîner, séduire une femme (cette dernière application du mot à Vœil nous a toujours paru merveilleuse) sans bourse délier; gratter j faire une faillite au petit pied ; rouler (autre expression du lieu), ou , en langue vulgaire, r-scroquer un restaurateur ou une inno-
ccntc; se priver de quelque chose j sortir d'en prendre, pour exprimer le dégoût qu'un objet vous inspire, ou rinipossibililc de se le procurer ; que ça de monnaie^ excusez du peu, pour faire complimenta une femme de sa toilette et lui en montrer de l'étonnement , et mille autres expressions dont il serait trop long de donner ici le commentaire, telles que: oh! c'te mitraille! oh! l'amour de physique ! Et cette phrase proverbiale qui résume assez bien dans son exagération gasconne le caractère de ces réunions de rencontre :
— Colonel (le colonel est un personnage obligé), je vous joue, en cinq points d'écarté , les quatre mille cinq cents francs que vous me devez, plus une pièce de quarante sous que vous voudrez bien mettre au jeu, s'il vous plaît.
Frédéric redevint donc ce qu'il était auparavant , l'enfant de la maison. Il eut partout ses grandes et petites entrées, son couvert fut toujours mis, et toutes les femmes qui hantent les
maisons de jeu se remirent à lui donner le plus grand signe d'amilié à leur manière , en lui disant souvent quand il jouait :
— Petit, veux-tu me mettre de cinquante sous dans ton jeu ?
Le jeu profitait à Frédéric, il était en veine; et, comme un amant qui n'aime jamais mieux sa maîtresse qu'après une infidélité , il se livrait à sa passion avec un entrain et une bonne humeur qui contribuaient peut-être à fixer la chance. Si un joueur qui perd est capable de tout, de crime même, nous devons à la vérité de dire qu'un joueur qui gagne est presque touj.ours bon, sensible, généreux, non pas dans l'acception philosophique du mot, mais à la manière des gens nerveux que les dispositions de l'atmosphère transforment, que les influences barométriques abattent ou relèvent , accablent ou guérissent. Dans l'enivrement de sa bonne fortune , il se remit à songer à cette pauvre femme qu'il avait dépouillée , et qui devait
se consumer dans les transes. Il se reprocha d'avoir gardé ce portefeuille qui devait être le prix d'un échange , de manquer à sa promesse, de A^ire comme un marchand qui emboiirserait un paiement sans opérer la h'vraison.
Vers deux heures après midi , un jour, il était dans sa chambre à coucher, enveloppé dans une robe de chambre ramagée, devant un bureau d'acajou , assis dans un de ces fauteuils élastiques, qui, après avoir été la propriété presque exclusive du grand monde, sont devenus une nécessité pour les hôtels garnis ; sa figure exprimait cette sorte de béatitude qui naît du sentiment des difficultés vaincues et d'une position triomphante; sur le bureau se confondaient ces mille petits obj<3ts qui composent l'inventaire d'un jeune homme, et surtout d'un joueur : une pile de louis brillait sur un cahier de papier bath , à coté d'une paire de gants blancs froissés, d'une douzaine de
pains à cachelcr gommés, d'une main de bronze et de quelques cigarettes.
Frédéric se dandinait dans son fauteuil , à demi souriant, et passait de temps en temps la main dans ses cheveux d'un air de satisfaction intime qui se trahissait dans tous ses mouvements. A divers intervalles, ainsi que font presque tous ceux que le bonheur ou le désespoir déborde , il prononçait quelques mots entrecoupés, une moitié de phrase, un commencement de conclusion qu'il achevait dans sa pensée. Insensiblement il se laissa aller aux douceurs de celte causerie personnelle, et voici à peu près quel fut son monologue :
— Il y a quinze jours, quand je traversais la forêt de Sénart, mourant de faim et de misère, sans habits, sans linge, n'ayant de ressource que la mort , qui aurait cru que je redeviendrais le Frédéric d'autrefois , et que le jeu me rendrait ce que le jeu m'avait emporté?
Bizarre chose que ma deslince ! Je crois tout fini, je me désespère, je fais deux cents lieues avec 50 francs. A bout de courage , épuisé , hors de moi, je m'arrête dans un bois, je choisis une branche d'arbre, je m'}? suspends ; à ce moment-là , il y avait gros à parier que je ne tiendrais plus une carte dans ma main, et que jamais je ne jouerais mon vatout sur un brelan de huit. Comptez donc sur quelque chose ! Un incident imprévu me détourne de mon projet. Déjà à moitié pendu, je retombe sur mes pieds, je dîne bien, et me voilà marchant de concert avec un forçat qui, pour gagner ma vie, me propose tout simplement un crime, un assassinat. J'accepte, mais à contre-cœur : le sang n'est pas de mon goût ; mais enfin ma parole est donnée, et il y a encore gros à parier qu'avant la fin du jour je serai justiciable de la cour d'assises! Point. Nouvel incident; je vois une femme au spectacle, je la reconnais; et celte femme est précisément la victime dé-
vouée. Alors un plan se déroule dans ma lête , j'évite le crime, et je peux me refaire; ma conscience et mon intérêt se trouvent d'accord. Scène poc|.urne , comédÎG , péripétie , calastrophe, et je reviens à Paris avec dix mille francs acquis sans efforts, par un coup de dés, au lieu d'un coup de ix)ignard.
Je joue; la veine me prend, me pousse, m'enlève j chaque soirée apporte son tribut, je parolise mes masses; en moins de quinze jours mes capitaux sont doublés , et je possède vingt mille francs qui, dans mes mains, doivent fructilier au centuple. Faites donc des calculs maintenant! spéculez sur les probabilités infinitésimales; semez du blé à grand'peine , labourez la terre, hersez, sarclez, dans l'espérance d'une récolte abondante ; vienne un jour de grêle , et tout est détruit. J'ai semé un grain de chenevis, et il me pousse un chêne. 0 hasard ! on a beau dire, toi seul es le maître des événements et des hommes; ton sceptre
est le sceptre du monde! J'ai failli être un assassin, me voici presque un honnête homme; et pourtant, quelle différence s'est opérée en moi ? Ne suis - je pas resté le môme ? Etais-je un tigre gilors, et suis-je un agneau maintenant? Ni l'un ni l'autre; le hasard seul a tout fait; la misère me poussait, j'allais! Vienne le bonheur, et j'ai de bons sentiments comme tout le monde, je suis sensible, je suis généreux, je suis loyal; de la vertu au vice, peut-être n'y a-t-il que la différence d'une pièce de cent sous.
Ici Frédéric s'interrompit pour prendre une cigarette qu'il alluma et porta à sa bouche. Ce bizarre entretien, qu'il venait d'avoir avec luimême, se revêtit, à travers la fumée, de formes plus saisissantes encore. Il sépara la société tout entière en deux parties égales, et, personnitiant le hasard , le plaça au milieu , les deux mains étendues, refoulant les uns du coté du mal , contenant vainement les autres
du côte du bien. Ici les grands hommes, les belles actions, les nobles pensées; là les suggestions du malheur, la rapine, le brigandage, le meurtre organisé ; et ces deux parts étaient aussi nombreuses, ces deux camps égaux; et, si le hasard eût voulu, tous les soldats d'un camp auraient passé dans l'autre.
Du haut de ces conclusions si étrangement échafaudées, il redescendit à son point de départ, à l'origine de sa bonne fortune, et songea à celle qu'il appelait Louise. Détendue par le succès, son âme ne pouvait plus avoir dans l'application cette raideur paradoxale qu'il affectait dans les principes; tout en niant les bons instincts, il en subissait l'influence; aussi devons-nous dire, à sa louange, qu'il n'hésita pas à prendre une bonne détermination, détermination qui eut pour effet la lettre suivante, écrite à l'instant même, et adressée à madame veuve de Carmé, à Corbeil :
« Madame,
« Notre dernière entrevue a fini autrement que vous ne l'espériez, et contre mon attente. Vous avez dû croire que le dénoùment en avait été convenu , et j'avoue que les apparences justifient suffisamment une pareille supposition ; pourtant il n'en est rien. J'ai été surpris comme vous, brusqué comme vous 5 je n'ai jamais eu l'intention de manquer aux clauses du contrat de bonne foi passé entre nous de consentement mutuel. Portefeuille pour portefeuille, avezvous dit, et j'avais accédé à votre demande. Je suis donc prêt à vous livrer toutes les lettres signées de vous qui sont en ma possession. Envoyez à Paris , chez moi , un homme sûr, et je les lui remettrai sur votre ordre.
« Je vous demande pardon de vous avoir laissée pendant quinze jours sous le coup d'une incertitude dont je comprends les tourments , et je suis heureux de vous en délivrer. »
~ 298 — Suivaient l'adresse et la signature.
Frédéric ne disait pas que s'il avait attendu pendant quinze jours avant que d'exécuter les clauses du marché, c'était par calcul, par égoïsme; qu'il ne voulait pas se dessaisir de son privilège avant d'avoir tenté la fortune et s'être mis à l'abri d'un revers immédiat; que les chances favorables du jeu motivaient seules sa générosité. Les conseils de Jacob l'avaient du reste soutenu dans ces idées d'atterraoiement; et outre qu'il était dans sa nature de procéder toujours irrégulièrement et par compromis entre le bien et le mal, échapper, même à l'aide du hasard, à la double influence des conseils de Jacob et de ses intérêts personnels, c'était déjà un grand pas de fait, et dont nous demandons qu'on lui sache gré.
Cette lettre terminée, il la plia, la cacheta et se rejeta dans son fauteuil, aspirant avec un redoublement de satisfaction la fumée de sa
cigarette. Il jouissait de son œuvre et s'y complaisait.
Un bruit de pas le tira de celle demi-ivresse où le plongeait le sentiment d'une bonne action presque accomplie, et Jacob au même instant entra dans la cliarabre. L'ancien foivat avait une toilette très-recherchée : une chaîne en or chatoyait sur son gilet de salin; il portait des gants blancs, des souliers-guêtres en satin turc, et toute sa personne révélait une affectalion de dandysme qui, aux yeux de Frédéric seul , pouvait passer pour une anomalie. L'aisance de ses manières , l'expression vigoureuse de sa ligure, l'irrégularité même de sa démarche un peu traînante, par suite de l'habitude qu'il avait contractée au bagne, tout en lui concourait à donner du naturel au rôle qu'il avait pris.
— Comment vous va, très-cher? dit-il à Frédéric en grasseyant un peu, selon l'usage de presque tous ceux qui visent i\ copier les us
aristocraliques. Vous avez une figure si heureuse, un air de salisfaclion si complète, que ma question est presque inutile.
— Voulez-vous une cigarette? dit Frédéric, non sans une sorte d'embarras qu'il éprouvait toujours à la vue de son associé.
Jacob prit une cigarette , l'alluma et s'assit.
— 11 paraît, reprit-il, que vos affaires vont bien; j'ai eu de vos nouvelles : on dit que vous êtes la terreur de tous les pigeons ^ et que les vautours eux-mêmes vous redoutent.
Pour comprendre ces deux expressions, il faut savoir que les joueurs se divisent ordinairement en deux catégories, d'une part les innocentes créatures qui s'engagent imprudemment , et laissent ordinairement leurs écus en guise de plumes sur le champ de bataille; les autres, hommes aguerris, combattants éméritcs, qui flairent les avantages , savent esquiver une lessive j pousser une enfilade^ se servent enfin
(le leurs ongles et de leurs serres pour dompter leur proie.
— Ceci se trouve bien, continua Jacob; j'ai fait des dépenses, mon train de maison me coûte fort cher. On ne sait pas combien une maison à Paris est lourde à soutenir. Les domestiques nous volent; il faudrait tenir, sou par sou, un livre de dépenses. D'ailleurs, j'ai une excellente affaire à vous proposer : j'ai ce soir rendez-vous avec un Anglais pour faire la partie. Vous savez ce que M. de Talleyrand appelait prendre sa revanche de Waterloo. Pou* vez-vous disposer de cinq mille francs en ma faveur? Je tiendrai les cartes, et vous parierez; la partie moussera, c'est une affaire sûre.
— Sûre ? dit Frédéric en regardant Jacob avec étonnement; vous avez un moyen d'enchaîner la chance?
Jacob le regarda en souriant , exhala fortement une bouffée de tabac qui s'échappa comme
une fusée au-dessus de sa tête; et, luî frappant légèrement de la paume de la main sur l'occiput:
— Vous êtes un agneau , lui dit-il : croyezvous que moi Jacob j'irai m'amuser à tenir des cartes pendant toute une nuit, à mettre du cœur sur du cœur, et du carreau sur du carreau, ce qui est bien le métier le plus abrutissant que je sache, sans avoir pris mes précautions, sans m'èire assuré un bénéfice? Allons, donnez-moi les cinq mille francs. Je viendrai vous prendre ce soir ; vous verrez , les poissons ne manqueront pas : les filets sont solides, et nous ferons ttne excellente friture; cela vous va ?
Frédéric comprit très-bien qu'il s'agissait d'une de ces parties de dupes, où la victime est désignée d'avance : un guet-apens sur tapis vert. L'homme qui dans la misère n'avait pas recule devant l'idée d'un crime, recula presque devant une de ces supercheries dont vivent à
Paris (les hommes de la plus haute dishnction. Il se lira de celte position gênante par un compromis, selon son liabitude, et dit à Jacob :
— Je vais vous donner les cinq mille francs; mais ne comptez pas sur moi , je n'irai pas à votre rendez-vous.
— Donnez , dit Jacob froidement en tendant la main.
Frédéric prit dans son secrétaire cinq billets de mille francs qu'il déposa un à un en les dépliant dans la main du forçat. Ce prêt n'était pas tout à fait volontaire. Si Frédéric avait eu la force de refuser, il aurait refusé; mais il craignait Jacob : le lien qui l'unissait à lui dans le passé, il n'osait le briser, quoiqu'il se sentît horriblement gêné par une pareille dépendance. Jacob, pour lui, était un signe fatal qui lui représentait le rcmordsd'une ancienne faute et la possibilité d'une faute nouvelle. Par suite de ce sentiment de servitude d'une part, et de domination de l'autre, Frédéric qui,
comme tous les gens faibles, était superstitieux, voulut assurer contre l'influence de Jacob le résultat de la bonne action qu'il avait commencé à accomplir. Il se défiait de ses forces; aussi, pendant que Jacob, après avoir serré dans sa poche les cinq billets de banque, continuait à aspirer doucement le parfum tant soit peu féminin du Mariland, tira-t-il vivement le cordon de la sonnette.
— Que faites-vous? demanda Jacob surpris de cette action indifférente en elle-même, mais à laquelle la vivacité singulière de Frédéric attachait presque de Timportance.
— J'appelle mon portier, dit celui-ci.
— Je comprends, dit Jacob qui, pour la première fois, jeta les yeux sur le bureau du joueur et vit la lettre pliée et cachetée , c'est quelque missive amoureuse que vous avez à lui confier. Oh! vous avez raison, très- cher, cultivez avec soin cette belle fleur qu'on nomme amour; res-
pîrez-en le parfum. Aimez! aimez! Hélas ! dans le naufrage de toutes nos illusions :
L'amour seul est resté comme une grande image Qui survit au réveil dans un songe effacé.
En déclamant ainsi, Jacob s'était avancé sur l'extrémité de son fauteuil d'un air d'insouciance merveilleuse, et comme pour suivre le rhythmedes vers qu'il venait de citer. Quand il fut à la portée du bureau , il prit rapidement la lettre écrite par Frédéric et jeta les yeux sur l'adresse avant même que celui-ci pût, par un geste, s'opposer à cette indiscrétion.
— Que veut monsieur? demanda le portier en entrant.
— Rien , dit Jacob ; monsieur s'était trompé. Et, étendant le bras avec cette emphase et cette ampleur de geste qu'il avait sans doute étudiée dans Frédéric Lemaître :
— Allez! ajouta-t-il.
Quand le porlicr fut sorti, Jacob porta alternativement ses regards de la suscription de la lettre à Frédéric, que cet examen en partie double embarrassait visiblement ; puis, sans dire un mot, il mit le papier en pièces.
— Monsieur, dit Frédéric avec colère, vous
ai-je donné sur moi le droit d'impertinence?
— On a toujours le droit d'empêcher ses amis de faire une sottise, dit Jacob.
— Sottise ou non, monsieur, j'entends avoir ma liberté; êtes-vous mon maître, pour vous immiscer dans mes affaires, pour m'imposer vos volontés? Qu'avons-nous de commun ensemble? Nous avions fait un marché, ne l'ai-je pas exécuté? Où est le lien qui nous he désormais?
— C'est-à-dire que vous me chassez, dit Jacob , comme un chien galeux ; vous êtes las de moi : je vous pèse. Nous n'avons plus rien de commun, prétendez-vous! Vous demandez où est le lien qui nous lie! Combien paieriez-vous le billet que j'ai entre mes mains, signé de vous? billet qui prouve que, sinon de fait, au moins d'intention, vous avez commis un assassinat.
Ces dernières paroles entrèrent dans le cœur de Frédéric comme autant de gouttes d'eau
glacées ; sa colère tomba, il rougit et pâlit tour à tour.
— D'ailleurs, dit-il après quelques instants de silence, d'une voix moins enflée et comme un homme qui cherche à ménager une transition entre un excès d'audace et un excès de faiblesse, savez-vous ce que contenait cette lettre ? Pourquoi la déchirer sans en connaître la pensée?
— Cette pensée, je la connais, dit Jacob j pourquoi diable n'êtes- vous pas franc? Voyons, rassurez-vous; je ne vous veux pas de mal, au contraire; ce billet signé de vous, je ne m'en servirai jamais; seulement, je le garde, parce que vous êtes un enfant, et qu'aux enfants, il faut quelquefois montrer les verges pour les faire obéir. Soyons amis et écoutez-moi. Parce que la fortune vous a souri , parce que vous êtes à la tête d'une vingtaine de mille francs, vous vous croyez à l'abri de tout revers ! Vous avez en voire possession une fortune, un trésor
inépuisable, et vous voulez jeter ce trésor par la fenêtre! Ce portefeuille qui contient les lettres de madame de Carmé, vous aviez l'intention de le rendre; cette lettre que je viens de déchirer, vous l'écriviez dans cette intentionlà. Cela est-il vrai? répondez donc. Quand je vous disais que je vous empêchais de faire une sottise! Vous avez mille francs maintenant, soit; mais êtes-vous donc sûr de les avoir demain? Si le jeu vous trahit, si la fortune vous accable, quel sera votre refuge? où vous abriterez-vous? Accepterez-vous encore la misère comme vous l'avez déjà acceptée? irez-vous demander un expédient aux arbres du bois de Boulogne? La belle avance! et c'était ma foi bien la peine de vous manquer dans la foret de Sénart ! Mais vous ne comprenez donc pas la valeur de ce que vous possédez ! Tenir par son honneur une femme qui veut rentrer dans le mondeaprès en avoir été bannie, et couvrir d'un manteau légal les peccadilles de sa jeunesse, mais c'est une
mine inépuisable, c'est une fortune de toute la \ie! Avant le mariage, elle est à votre merci. Vous pouvez d'un mot la réduire au néant; après le mariage , c'est pis encore. A mesure que ses liens de famille s'augmentent, que sa considération s'étend, que le temps consacre sa position et ses droits , votre autorité devient plus puissante, plus impérieuse, car, d'un mot, vous pouvez non seulement la tuer, elle, mais aussi tout ce qui l'entoure, son mari, ses enfants ; alors elle paierait au prix de toute sa richesse, de son existence même, ce silence que vous lui promettez , mais sous condition, avec réserve, en gardant le droit de le rompre; me comprenez-vous? Vous avez un esclave à vos ordres, une propriété que vous pouvez exploiter à votre gré, un banquier qui ne peut pas prolester vos effets, une lettre de change sans date qu'on vous paie toujours et que vous n'acquittez jamais, et cela sans craintes, sans risques à courir. Pressez le citron, vous en aurez jusqu'à
la dernière goutte ; et quand vous l'aurez bien pétri, bien desséché, vous jetterez l'écorce, et voilà tout. Eh bien ! n'avez-vous pas compris tout cela? Fallait-il vous démontrer ce qu'un enfant comprendrait ? ou êtes-vous fou de vouloir perdre en un instant une fortune sûre? Les billets de banque ne sont pas comme les coquillages, on n'est pas obligé de jeter les uns pour ramasser les autres : il en tient beaucoup dans les deux mains.
Ce plan, déroulé à Frédéric par Jacob, était un de ces plans serrés, coïkiplets, carrés par la base, logiques dans les développemens, comme cet homme savait les faire; d'un coup d'œil il embrassait l'espace ; il groupait les chiffres , il présentait ses idées par masses et en blocs. Pour lui, un événement n'avait pas de valeur intrinsèque; il le considérait dans ses rapports les plus éloignés, dans ses conséquences les plus incertaines, tout se tenait, tout se coordonnait, tout se liait dans son esprit. L'affaire de Corbeil
lui avait paru une magnifique semence qui ne demandait qu'à être fécondée. Frédéric, étourdi de ce cliquetis d'images saisissantes, de cette combinaison profonde qui embrassait toute la \ie, ne répondait pas et baissait la tète.
— Voyons, reprit Jacob, êtes- vous décidément un honnête homme , alors vous mentez à votre nature, vous tronquez votre vocation; faites-vous employé à douze cents francs, dînez chez Flicoteau, buvez de l'eau, prenez des petits verres le soir au café Momus, mariez-vous avec une bonne femme qui raccommode vos chaussettes, barbotez dans la probité, la crasse et les privations, soyez martyr et chantez les litanies de la vertu. Mais si vous tenez à bien vivre, à boire chaud pendant l'hiver, frais dans l'été, acceptez donc les conséquences de vos instincts. Quand on veut la fin, il faut vouloir les moyens. N'êtes-vous qu'une nature manquée, un être amphibie, un mélange de tous les éléments di. vers, qui composent l'humanité, sans vie pro-
pre, sans pensée, sans spécialité, alors votre serviteur! Je déteste les métis , les races croisées, les polypes, jentends les choses carrément: tout d'un côté ou de l'autre , tout blanc ou tout noir 5 les hermaphrodites sont pis que des monstres, ce sont des non-sens. Vous viendrez ce soir avec moi, vous serez de ma partie ; demain, au lieu de vingt mille francs, vous en aurez quarante, dans six mois vous en aurez cent mille, dans un an vous serez millionnaire; alors libre à vous d'être honnête homme, vous aurez de quoi l'être ; alors vous rendrez à Louise-la- Lionne son portefeuille, vous serez généreux; alors vous ne serez pas niais. Voyons, pourquoi me regardez-vous ainsi ? Mes paroles ne sont-elles pas claires? vous défiez-vous de moi? Si je ne m'intéressais pas véritablement à vous, sans arriére-pensée, sans motif personnel, croyezvous que je m'essouflerais à vous convaincre? Suis-je un avocat qui plaide également le pour et îe contre, pourvu qu'on le paie? Non pas, s'il
vous plait! Eh! que me fait à moi que vous vous dérobiez au moment de la victoire ! Si l'Iialeine vous manque , que m'importe ! j'irai sans vous; mais quand je vous montre les choses comme je les vois, comme elles sont, c'est que je vous veux du bien, laissez-vous faire.
Frédéric hésitait encore , Jacob se leva.
— Je viendrai vous prendre pour diner, ajouta-t-il j voulez-vous?
Frédéric inclina la tête en signe d'assentiment, avec la passiveté d'un écolier maîtrisé par son maître, plutôt qu'avec l'enthousiasme d'un catéchumène convaincu.
— Pour aujourd'hui, pensa Jacob en se retirant, en voilà assez, mais il m'échappait; demain il lui faut une leçon , je la lui donnerai.
L'ancien forçat fut exact au rendez-vous; à six heures sonnant, il descendait d'un cabriotet élégant à la portede Frédéric. Il le mena dîner au Rocher-de-Cancale, et lui démontra par appli-
cation comment il entendait la vie : il se fit servir les mets les plus exquis, les primeurs les plus savoureuses; il versa à son convive les vins les mieux famés de la cave des frères Borel. Vers la fin du dîner, Frédéric, un peu étourdi, avait repris sa première assurance; les conseils de Jacob, si froids, si sûrs, si horriblement positifs, en s'accrochant aux parois de son cerveau échauffé par la fumée capiteuse du vin de SiU lery, se coloraient de teintes plus chaudes, et, pour ainsi dire, plus attirantes; tous ses instincts de jeune homme se dégageaient avec le gaz; la vie large, au soleil, saturée de délices, lui apparaissait dans tout son éclat ; sa conscience n'était pas de ces consciences robustes qui résistent à toutes les influences, et repoussent toutes les tentations, elle se grisait facilement. Aussi, lorsqu'à la sortie du Rocher-de-Cancale, Jacob lui dit d'un air insouciant : — Venez-vous avec moi , répondit-il sans hésiter : — Je ne vous quitte pas.
Frédéric ne connaissait pas la maison où Jacob le conduisit. Ils entrèrent dans un salon convenablement meublé, mais sans aucun luxe de coquetterie; dans ce salon, étaient dressés deux tables de jeu , autour desquelles se pressaient une dizaine d'hommes : les femmes n'étaient pas admises; cette exclusion signifiait que là il ne s'agissait plus de spéculer sur la bourse de quelques échappés de collège et de commis marchands, qui, en payant leur tribut à l'écarté, réclament pour escompte le droit bien innocent de caresser du regard des épaules à demi couvertes : c'était le jeu grave, sérieux, taciturne, le jeu qui ressemble à une lutte mortelle, à ce combat des Beaumanoirs , où, parmi les combattants, tous doivent mourir, excepté le triomphateur.
A la vue de Jacob, il se fit une espèce de mouvement dans le grouppe des joueurs, qui ne détournèrent pourtant pas la tête.
— Altention , dit Jacob à Frédéric ; pariez pour moi, et ne vouseffrayez pas; allez toujours.
En ce moment un des joueurs se leva du siège qu'il occupait : il avait perdu.
— Je prends les cartes, dit Jacoh.
Personne ne réclama. Jacob s'assit, fit placer
Frédéric à côté de lui, et fit observera haute voix qu'en jouant il ne recevait jamais de conseil. Frédéric prit cette observation pour son compte. L'adversaire du forçat était un homme d'une quarantaine d'années qu'à son accent on reconnaissait facilement pour Anglais. Il avait cette fixité de regard ^ cet imperturbable sérénité de visage qui caractérise les joueurs anglais; il n'avait ni ces superstitions puériles que les Italiens et les Marseillais, races nerveuses y apportent au jeu comme dans toutes les actions de leur vie, ni cette vanterie gasconne des Parisiens qui tiennent à paraître bons joueurs avant tout, et décuplent les chiffres de leurs
pertes pour rehausser le mcritc de leur résignation, ni enfin cette nervosité des hommes d'imaginations, des poètes, des écrivains, des artistes, qui poussent à l'excès les démonstrations, et frétillent comme des anguilles qu'on écorche : il était calme sans aftéctation, maître de lui , Anglais enfin dans toute l'étendue du mot, car tout le monde joue, mais les Anglais seuls savent jouer.
— Quel est votre jeu? demanda Jacob.
— Mille écus, dit l'Anglais.
— Voici mille francs, dit Jacob en tirant im billet de banque de sa poche.
— Le jeu est fait, dit Frédéric en jetant sur le tapis deux autres billets de banque.
Jacob se poitrinait et ne laissait voir à Frédéric aucune de ses cartes. îl perdit un point, puis deux, puis trois. Frédéric crut s'apercevoir que, dans un coup de fourchette, Jacob avait mal attaqué, mais il n'osa pas en faire l'observation : la partie fut perdue.
— Si personne ne veut faire le jeu de monsieur, dit froidement Jacob, je garderai les cartes.
Personne ne répondit.
— Quel est votre jeu? dit-il encore une fois à l'Anglais.
— Six mille francs, dit celui-ci.
— Paroli plein! monsieur, c'est bien joué ! Je veux vous faire la chance belle; je ferai deux mille francs, et monsieur (il montrait Frédéric) complétera le jeu.
Frédéric, en jetant ses quatre billets de banque sur le tapis , remarqua que les paroles dé Jacob, tout insignifiantes qu'elles fussent en apparence, avaient produit sur ceux qui composaient la galerie une espèce d'effet sourd et comprimé. Sur deux ou trois de ces physionomies impassibles qui entouraient les joueurs comme une palissade de chair, il distingua, non pas un sourire, mais une sorte de dilatation involontaire qui signifiait ces symptômes
fugitifs qui signalent d'ordinaire une partie louche, une ruine imminente. Jacob ne lui avait pas présenté le gain comme assuré; Jacob luimême était-il dupe? cela n'était guère supposable.
Quoi qu'il en soit, le forçat perdit la seconde partie, et Frédéric crut remarquer encore une des deux écoles dans sa manière de jouer.
— Nous avons du malheur, dit Jacob à son heureux adversaire. Risquerez-vous le coup de trois?
— 11 y a douze mille francs au jeu , dit l'Anglais.
— Le jeu est fait, dit rapidement Jacob ; en voici deux mille. Frédéric, vous allez de dix mille francs.
Pendant que Jacob s'engageait ainsi, Frédéric tortillait dans la poche de son habit les dix billets de banque qui lui restaient avec
l'anxiété d'un homme qui commence à se croire I. 21
lâ jouet d'une macliinalion infâme. Les fautes que Jacob avait faites, son obstination à coller ses cartes sur sa poitrine, le quasi-sourire de la galerie, tout cela lui paraissait autant d'indices du piège dans lequel il avait mis le pied.
~ Ne faites-vous pas le jeu ? reprit Jacob en regardant fixement Frédéric.
Poussé dans ses derniers retranchements , Frédéric prit son paquet de billets et le mit sous le flambeau du côté de Jacob. Pour ceux qui s'étonneront que, sans préméditation de partie, Frédéric eût apporté sur lui tout ce qu'il possédait, nous ferons observer que presque tous les joueurs ont l'habitude de porter constamment avec eux tout leur avoir, et cela sans idée arrêtée, sans plan préalable. C'est là une de ces superstitions dont nous parlions tout à l'heure. Demandez à un joueur la raison d'une pareille bazarrerie, il vous répondra dans sa langue : C'est un fétiche!...
Pendant le court espace de temps que dura cette troisième partie , Frédéric essaya en vain de se rassurer contre ses pressentiments; mais cette fois il n'eut pas la force de contrôler le jeu de Jacob : ses paroles étaient pour lui trop terribles pour que son sang-froid n'en fût pas ébranlé. Pâle et les jeux à demi fermés, il ne se réveilla de la stupeur qui paralysait ses facultés que pour entendre Jacob qui lui disait :
— Vous avez perdu! Venez- vous?
En même temps Jacob se leva, prit son chapeau et sortit. Frédéric le suivait machinalement.
Quand ils furent dans la rue, Jacob lui tendit la main, et lui dit seulement :
— Nous avons eu la chance contre nous, mais nous prendrons notre revanche. Bonsoir, je vais me coucher, faites-en autant.
Cet adieu si bref laissa Frédéric étourdi de sa perte et travaillé par ses soupçons; toute sa nuit fut dévorée par l'insomnie. 11 se persuadji
que sa perlo nvnil rlô convenue d'avance, et que Jacob avait sans doute partagé en secret ses dépouilles avec celui qui les avait conquises. Le soleil plongeait ses rayons dans sa chambre, que, les yeux encore ouverts, il méditait sa catastrophe de la veille. Vers midi, Jacob entra. A sa vue, Frédéric ne put réprimer un mouvement d'impatience et presque de dégoût que l'ancien forçat, avec sa perspicacité ordinaire, ne manqua pas de saisir au passage.
— Qu'avons-nous donc ce matin, mon bon ami? dit-il d'un ton ironique habilement déguisé sous un air de bonhomie cordiale; est-ce que nous avons passé une mauvaise nuit ? les pommettes des joues sont enflammées, les yeux tirés, la bouche crispée; je vous engage à demander un médecin ; vous avez la fièvre.
Frédéric ne répondit à ces paroles que par un froncement de sourcil qui ressemblait à un reproche et à une menace.
— Je parie, continua Jacob, que vous m'en
voulez, que vous m'accusez de votre perle d'iiier : c'est mal, savez-vous. Peut-être môme allez-vous jusqu'à croire que j'ai profité de voire ruine : c'est mal, savez-vous, de soupçonner ainsi votre meilleur ami =
— Je ne soupçonne personne, dit Frédéric à qui le courage manquait pour exprimer nettement sa pensée. Seulement je me défierai à l'avance des parties que vous me proposerez ; vous n'avez pas encore trouvé le moyen de gagner infailliblement.
— Très-vrai, murmura Jacob; je me suis laissé prendre à de grossières amorces. On m'avait représenté l'Anglais contre lequel j'ai perdu comme une espèce de niais sans bec ni ongles, et c'est un de ces milans d'outre-mer qui passent le détroit pour faire la chasse en terreferme. Mes amis m'ont trompé. Ce sont de singuliers pistolets que ces amis-là ; la cuirasse qui couvre leur conscience n'est pas bien solide : yne pièce de cent ^ous y fait bailç,
— Et vous vous êtes laissé jouer par eux, dit Frédéric toujours tourmenté par un sentiment de déliance, vous qui êtes si habile en théorie et si radical dans vos mo3'ens pratiques.
— Je ne suis qu'un enfant, dit humblement Jacob.
Pendant ce court dialogue, Frédéric s'était levé et habillé; il se jeta, sans mot dire, dans un fauteuil et s'y enfonça résolument devant Jacob.
Celui-ci prit à son tour un fauteuil et s'y assit froidement en face de Frédéric. Tous deux demeurèrent ainsi silencieux. Frédéric prit une cigarette et l'alluma, Jacob en prit une autre et l'alluma à son tour. Pendant quelques minutes les deux cigarettes seules dialoguèrent entre elles.
— Parbleu, dit à la fin Jacob, il faut convenir que nous sommes de tristes marionnettes tous les deux. Voilà que nous nous boudons comme amant et maîtresse. Dites-moi donc ce qu'il
faut que je fasse, mon petit, pour arriver au raccommodement? Je ne demande pas mieux que de faire les avances. Et, tenez, poursuivitil en changeant brusquement de ton, je ne conçois pas votre désespoir ; vous avez perdu quinze mille francs hier; après, n'en avez-vous pas le double à votre disposition? Ai-je bien fait de déchirer celte lettre que vous vouliez envoyer? ne vous ai-je pas sauvé? Tirez un mandat à vue sur Corbeil!
— Je n'en ferai rien, dit Frédéric.
— Vraiment, dit Jacob étonné; nous nous mutinons contre le sort, nous boudons contre notre ventre; mais il faut vivre pourtant.
— ' Je vivrai comme je pourrai; je supporterai la misère s'il le faut, mais je n'emploierai pas un moyen qui me répugne !
— Tara ta ta, boun, boun! cria Jacob en tapant sur son chapeau pour imiter la grosse caisse des parades de saltimbanques; allez, la musique ! Ceci est ma foi une bien belle phrase
cfannonce; vous feriez très-bien le boniment à la porte de la Femme-Sapeur ou de l' Homme- Squelette.
Comme Frédéric haussait les épaules d'un air d'impatience, il ajouta plus sérieusement :
— Votre résolution est bien prise?
— Irrévocablement.
— A la bonne heure.
Jacob se leva sans rien ajouter, salua de la main Frédéric qui ne bougea pas; seulement, quand il fut prés de la porte, il se retourna et dit:
— A propos, si vous avez besoin de quarante sous pour dîner, je peux vous les prêter
Cette insolente bravade, encore aiguisée par le ton railleur de la voix qui la prononçait, fit bondir Frédéric. 11 se leva pour répondre, mais Jacob avait déjà disparu. Obligé de garder le trait dans la blessure, Frédéric prit un amer plaisir à la voir saigner. Les paroles de Jacob, dans leur énergie calculée, résumaient dure-
ment sa position. Il ne possédait plus rien, lui qui possédait la veille de quoi acheter une conscience d'iioinme politique ou une vertu d'opéra; pour nous servir d'une métaphore qu'il employait souvent : il était rasé comme un ponton. Ce sentiment de détresse absolue, au lieu d'amollir son courage dans le premier instant, l'échaulTa au contraire et le raidit.
— Qu'importe, se dit-il, je vivrai comme un maçon, j'avalerai le calice jusqu'à la lie, mais je tiendrai ma parole, et je ne tirerai pas à vue sur Corbeil. Assez d'infamies comme cela.
Il sortit armé de cette héroïque résolution, emprunta cinq francs à un de ses amis , dîna au Palais-Royal, à la Rosière, moyennant six sous le plat de viande et quatre sous le plat de légumes, prit une demi-tasse sans petit verre au café Momus, et, le soir, alla risquer l'argent qui lui restait à l'estaminet du Grand- Orient, sur le tirage des billes de poule. La chance lui fut défavorable; il avait parié pour
la seconde, la première sortit trois fois et lui enleva en trois coups les trois francs cinquante centimes qu'il avait si parcimonieusement cor,servés.