Frédéric le lion
Le lendemain i| fallut recommencer : même emprunt, môme dîner, mêmes résultats. Pendant (juinze jours, Frédéric fut le plus fidèle habitué du Grand-Orient; il retrouva là quelques jeunes gens qu'il avait connus autrefois brillants et superbes : le jeu les avait rcduils à un état de
il«'labremont Ici qirils irosèrcnt pas le roconnaîlrc, et détournèrent la vue devant lui. Les insomnies, les fatigues, les privations de toutes sortes avaient mangé leurs sourcils, dévoré leurs cils, rongé leurs cheveux jusqu'à la racine. De ce qui compose la physionomie humaine, ils ne conservaient plus que deux yeux gris et fauves, qui brillaient par intervalles dans leurs alvéoles dénudées, comme la lumière d'une maigre lampe à travers les barreaux d'un soupirail : les damnés du Dante sont moins effrayants. H en vit un qui s'approcha d'une espèce d'ouvrier couvert d'une blouse déchirée, et lui dit à l'oreille : Je vous parie deux sous pour la première; ce fut la seconde qui gagna, et le parieur disparut sans payer.
Frédéric devina l'horrible drame qui venait de se jouer; il suivit le jeune homme, le rejoignit dans la rue Saint-Honoré et l'accosta. Le jeu lui avait pris à lui-même son tribut quotidien; il ne lui restait que deux groj sous.
il les donna au joueur allaïué, qui se précipita vers l'éventaire d'une marchande de fruits, se fit verser des guignes dans son chapeau crasseux, et se mit à les dévorer : il n'avait pas mangé depuis deux jours.
Ce spectacle produisit sur Frédéric une impression de froid mortel ; il resta pendant quelques instants cloué à la même place, frissonnant de tous ses membres, et le cerveau paralysé. Dans cette lamentable destinée, il vit, comme dans un miroir, l'image de la destinée qui le menaçait : il se représenta lui-même privé de toutes ressources, jouant deux sous sur parole sans pouvoir les payer, et obligé de demander l'aumône pour manger deux sous de guignes, dans la rue Saint-Honoré, au coin d'une borne, en face de ce grand bazar saturé de lumière, gorgé de délices, qu'on nomme le Palais-Royal : les damnés du Dante ne voyaient pas le paradis.
Sous le coup de ces réflexions lamentables ,
il se dirigea vers sa demeure, dans un état d'accablement impossiijje à peindre, les doigts obstinémetit erispés sur sa poitrine , au point que lëé oiigleis entamèrent la chair. Son portier lui remit une lettre timbrée de Paris, il l'ouvrit et lut ce qui suit :
« C'est assez jouer aux jeux innocents; j'ai besoin de six mille francs pour après-demain: YOUS ME LES TnOUVEREZ. »
Ces derniers mots étaient écrits en gros caractères, tomme nous les avons reproduits ; ils étaient gros de tous les droits que Jacob avait sur Frédéric; ils exprimaient un ordre formel, et la volonté de punir cruellement la désobéissance.
Dans un premier mouvement de fureur, Frédéric déchira la lettre , et il se coucha avec l'intention de désobéir ; mais, pendant la nuit, son esprit fit un travail horrible. Le spectacle du Grand-Orient se peignit à ses yeux sous des couleurs plus crues que jamais; les privations
qu'il avait déjà subies n'étaieni que le coinmericemerit d'une at'alaiiche de privations, prête ù fondre sur lui. D'un autre côté, Jacob était là , avec son effroyable èhlôtenient et ses moyens de vengeance, dont il était impossible de calculer la portée.
— Allons, dit-il avec la résolution du déses- J)oir, puisque la nécessité m'y force, puisque le destin me commande, j'obéirai, je suivrai ma route jusqu'au bout, je parcourrai sans reculer ma carrière.
il prononça ces mots avec une énergie fébrile et un sentiment d'amertume pareil à celui de l'empereur Julien jetant son sang à la face du ciel , et s' écriant : « Nazaréen , tu m'as vaincu! »
— Destin, lu m'as vaincu! s'écria Frédéric en achevant; le lendemain il enqjrunta dix fraiks à son portier et partit par le bateau à vapeur pour Corbeil. Aussitôt arrivé, il se dirigea Vers la demeure de madame de Carmé,
et sonna sans hésitation à la porte; une vieille femme qu'il ne reconnut pas pour celle qui lui avait ouvert la première fois , se présenta à la porte, et, sans lui laisser le temps de s'expliquer, lui dit :
— Monsieur est invité de la noce?
Frédéric comprit très-bien qu'il était dangereux de laisser voir son étonnement, aussi répondit-il résolument :
— Je suis invité.
— Alors, monsieur, reprit la vieille, ne savez-vous pas que la noce ne se fait pas ici , mais dans la maison de M. de Pontarlier, à l'autre extrémité de la ville. Une jolie maison avec des bâtiments en briques tout autour. Le premier venu vous l'indiquera.
Frédéric se retira en remerciant la vieille. Une fois seul, il résuma la situation avec lucidité; sans s'arrêter trop longtemps à ce qu'il y avait à faire dans cette coïncidence d'événements qui l'amenait chez madame de Carmé
juste le jour de son mariage, il jeta un coup d'œil sur sa toilette, comme pour s'assurer qu'elle était convenable, et, cet examen fait, il se mît en marche.
M. de Pontarlicr, maintenant époux de madame de Carmé, ou, pour remonter d'un coup d'œil tous les anneaux de la chaîne, de Louisela-Lionne, était le personnage le plus important de la ville de Gorbeil. Il possédait une vaste usine, qui faisait vivre cinq cents ouvriers, et appartenait à cette génération d'hommes intelligents et hardis, qui, sans s'arrêter à ces folles idées de la vieille noblesse, et à ces préjugés des siècles passés, ont fait fructifier courageusement leurs capitaux à l'aide d'un moyen longtemps dédaigné, comme entaché de roture, l'industrie. Il jouissait dans toute la contrée de cette considération respectueuse qui s'attache naturellement aux grandes entreprises , aux spéculations fondées sur de larges bas(S, itqui des choses rejaillit nécessairement
ffur les hommes. Vous vous rappelez la conversation tenue sur son compte au théâtre de Corbeil, par deux jeunes gens de la ville, et que nous avons rapportée; vous savez qu'on évaluait sa fortune à deux millions, et qu'il était membre (lu conseil général, c'est-à-dire candidat à la députation , qui ne pouvait liii échapper.
4 tous ces titres, M. de Pontarlier était donc un de ces hommes que tout le monde connaît, et qui exercent dans le cercle de leur département une influence presque souveraine. Sous un gouvernementconstitutionneljde pareils hommes possèdent une part de royauté, et cela est si bien compris que le petit commerce, envieux et méchant, les appelle, en mémoire des institutions léodales, les hauts barons de la finance.
Frédéric trouva facilement la demeure de M. de Pontarlier; c'était, comme le lui avait dit la vieille servante, une jolie maison entourée de grands bâtiments en briques, avec une cour
d'enlréc el une grille qui se prolongeait sur loule la façade. TJrie dizaine de voitures, eabriolets et équipages stationnaient dans la cour, et la grille était ouverte. Frédéric traversa lestement h cour d'entrée, monta les marches qui aboutissaient au péristyle , el ^c rencontra que deux ou trois domestiques Irês-affairés, qui le saluèrent en passant comme un invité de piuâ. Il traversa une antichambre, une grande salle à manger, où une table magnifiquement servie était déjà dressée, et arriva enfin à un salon richement meublé, où se trouvaient rassemblées une vingtaine de personnes, hommes et femmes, parmi lesquelles il aperçut Louise assise à côté d'un homme d'environ quarante ans, d'une belle et noble figure, qui lui souriait en causant.
L'entrée de Frédéric produisit peu d'effet, tant tous les personnages de cette réunion étaient occupés chacun à leur groupe. MadamedeCarmé elle- même ne le vit pas d'abord, et il eut lo
temps de l'examiner. Elle avait une toilette d'une richesse éblouissante , qui donnait à sa beauté un caractère véritablement royal ; ses beaux cheveux scintillaient au reflet d'une ferronnière à double rang de roses taillées à facettes; deux magnifiques grappes de diamants illuminaient les méplats du cou, et à chaque ondulation de la tête croisaient leurs étincelles prismatiques; une robe de soie gris-perle, du plus beau travail, faisait ressortir les tons lins et délicats des chairs ; deux bracelets d'or mat, en forme de fer à cheval, dessinaient l'attache de la main et en modelaient la finesse. Enfin Frédéric remarqua que Louise-la-Lionne avait quelque peu renoncé pour ce jour-là à ses habitudes de puritanisme affecté, en femme économe qui, après avoir longtemps conservé son trésor dans l'ombre, comprend que le jour des largesses est venu. Elle avait la poitrine découverte, l'œil errait librement sur cette peau lisse, transparente, vivace, dont un long emprisonnement avait fortifié le
lissu, ravivé l'éclat, attisé la flamme intérieure. Juxtaposée à la jonction du corsage, une grosse agrafe en diamants, comme le reste de la parure, éclairait toute cette surface diaphane, et en montrait les richesses.
Au moment où Frédéric finissait cet examen, qui du reste ne dura guère que l'espace d'une seconde, madame de Carmé, qui jusque-là avait tourné la tête d'un côté opposé, fit un mouvement et aperçut les yeux de Frédéric fixés sur les siens. A cette vue, et sans se rendre compte du motif de son action, elle essaya de se lever, mais ses jambes fléchirent, une pâleur mortelle couvrit son visage, et sa poitrine rentra en elle-même, affaissée parl'efl'roi. Frédéric craignit un évanouissement; et, pour éviter une scène, un scandale qui pouvait nuire à ses projets, il comprit que le moment était décisif, et qu'il fallait marcher vite en avant. Aussi il s'avança vers madame de Carmé avec cette sorte d'aisance familière que justifient les liens de la parenté ; et
s'adressant à elle avec un naturel qui eut fait honneur au plus habile comédien :
— Ma cousine, lui dit-il, que je suis hçureux d'être arrivé à temps! Je suis revenu hier soir seulement de voyage; j'ai reçu en rentrant votre invitation, .et vous voyez, j'ai à peine pris Iç temps de me débotler.
Er) entendant ces paroles, uiadame de Garmé malgré son état de Hiiblesse, comprit sur-lechamp quel ro!e lui était destiné dans cette comédie imprévue qu'elle se voyait condamnée à subir. Elle essaya de recomposer son visage, et de répondre au moins par un geste à celle inlroducfion qui attendait sa réplique ; mais la force lui manqua encore.
Le personnage que ^rédéric avait vu assis à se3 ,cii)tés, et causant avec elle, se leva, el, désignant Frédéric :
— Monsieur est votre cousin? dit-il.
— Oui, répondit madame de Carmé d'une voix à peine articulée.
— M. de Poplarlicr ! dit Fiédôric on s'îikîUnnnt devant son nouvel inteiloeuteur.
Celui-ci s'inclifia à son tour en signe d'assentiment.
— Me permettrez vous, continua Frédéric, d'embrasser ma cousine et de lui offrir mes félicitations ?
Madame de Carmé fit un suprême ejTqrl et se leva. Frédéric appuya ses lèvres sur Ips joues qu'elle lui présenta, et qu'il sentit glacées.
Cette étrange scène fut si rapide que les antres personnages, groupés dans le salon, ne la remarquèrent même pas. Aucun d'eux ne se douta qu'à leur côté et presque sous leurs yei^x il venait de se passer un de ces drames qui résument dans l'espace d'une fpinute |es émotions d'une vie tout entière. M. de Pontarlier seul avait remarqué l'émotion de madame Ici mariée; heureusement elle reprit de l'ascendant sur elle-même, sa frayeur se califia, elle accepta sî^ situation avec ce courage qui n'abandonne ja-
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mais les femmes dans les moments désespérés, et elle trouva assez de force pour dire à son mari avec un accent naturel qui dissipa ses doutes:
— Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de faire mettre un cou vert de plus pour mon cousin?
Resté seul avec Louise, Frédéric n'eut que le temps de lui glisser à l'oreille ces quelques mots entrecoupés :
— 11 fautqueje vous parle,... après dîner,... dans le jardin.
M. de Pontarlier rentrait au même instant.
Une fois la scène ainsi posée, elle se continua avec aplomb d'une part, avec courage de l'autre. Pendant le dîner, qui fut, comme presque tous les dîners de noces, grave et composé, Frédéric adressa plusieurs fois la parole à sa cousine y qui chaque fois ramassait toutes ses forces pour lui répondre. Dans l'intervalle des deux heures qui s'écoulèrent ainsi, ce que madame de Carmé éprouva d'angoisses
comprimées, de tortures cachées sous des sourires, aucune langue humaine ne pourrait le dire : chaque parole de Frédéric s'enfonçait dans son cœur, et y faisait flèche; dans l'attente de ce qui devait se passer après le dîner, elle paradait de son mieux, dissimulant, sous un masque d'enjouement, l'horrible anxiété qui la dévorait.
Presque tous les personnages qui assistaient au dîner étaient des hommes déjà âgés et quelques femmes raides et silencieuses, comme presque toutes les femmes de province, qui prennent volontiers les airs aflfectés pour les grands airs, et économisent, dans les grandes occasions, les trésors de bavardage dont elles font, à huis clos, un si large usage. C'était la famille de M. de Pontarlier. Un seul jeune homme faisait contraste dans ce cercle gourmé, prétentieux, et grisonnant; c'était un jeune homme blond, frêle, mince, d'une douceur
de physionomie et de regard presque fémi- II. 2
nine. M. de Pontarlier lui parla plusieurs fois lamilièrenient et le nomma Ernest. Frédéric se rappela qu'il avait déjà vu ce jeune homme au spectacle de Corbeii , lors de la représentation extraordinaire à laquelle il avait assisté lui-même si extraordinairement ; il l'avait déjà entendu nommer Ernest, et il se remit en mémoire son étrange attitude pendant toute la durée de la représentation : c'était lui qui si longtemps avait tenu les yeux si obstinément fixés sur la loge de madame de Carmé, avec une expression de contemplation admirative , et presque extatique. En toute autre occasion Frédéric eût essayé de rattacher par un fil secret ces deux rencontres; peut-être, à l'aide de certaines inductions, fùt-ii arrivé à entrevoir le commencement d'un de ces mystères qui germent longuement dans le silence avant d'éclater au jour, quelqu'une de ces passions juvéniles qui font ou défont une existence, mènent au bonheur, à la fortune, à la gloire ou à la
douleur, à raccablemont, au mari} rc ; mais, en ce moment, il était trop vivement préoccupé de sa situation personnelle pour donner à cette coïncidence plus d'attention qu'il n'en fallait pour la constater seulement.
Après le diner, Frédéric se rendit dans le jardin ; et , après avoir lancé un coup d'œil à madame de Carmé , pour lui rappeler leurs conventions, il ne se demanda pas si elle pouvait s'absenter, si, dans un jouraussî solennel, la disparition , même momentanée , de la mariée n'était pas chose contre toutes les convenances : i) voulait, tout était dit.
Au bout de quelques minutes d'attente dans un bosquet entouré d'accacias, il entendit un bruit de pas qui se dirigeaient de son côtéj il avança la tête, et la relira aussitôt en apercevant le jeune homme que M. de Pontarlier appelait si affectueusement Ernest : heureusement pour lui , celui-ci rasa le bosquet , s'enfonça plus avant dans le jardin, et le rclenfis-
sèment de ses pas s'cleignit bientôt dans l'ombre du soir.
— Ne viendra-t-elle pas ? pensa Frédéric ; faudra-t-il que je l'aille chercher ? a-t-elle trouvé un moyen de me combattre ? osera-t-elle me braver ?
En ce moment , à travers les branches des arbres, il vit briller comme le reflet d'une étoile; c'était l'agrafe en diamants de madame de Carmé qui scintillait.
— Enfin, dit Frédéric, je commençais à désespérer.
Madame de Carmé était tremblante ; elle baissa les yeux devant Frédéric, et lui dit d'une voix éteinte :
— Que me voulez-vous encore ?
— Je veux douze mille francs, dit Frédéric. Madame de Carmé fit un geste de désespoir.
— M'avez-vous entendu ? ajouta Frédéric.
— Je vous les enverrai, dit celle-ci ; je vous le promets, donnez-moi votre adresse; mais partez,
au nom du ciel ! Votre présence m'accable ; la scène que vous m'avez fait jouer m'a brisée ; partez si vous ne voulez pas que je meure.
— 11 me faut douze mille francs aujourd'hui, à l'instant même, dit froidement Frédéric ; je ne partirai pas sans les emporter, et remerciez-moi d'être aussi laconique. Je sens que votre présence est indispensable au salon; ainsi, dépêchons-nous.
Il avait prononcé ce dernier mot avec cette énergie triviale qui caractérisait d'ordinaire le débit de Jacob; à dix lieues de distance, l'influence de cet homme rejaillissait encore sur lui.
— Mais où voulez-vous que je trouve douze mille francs ce soir ? demanda madame de Carmé; vous m'avez pris tout l'argent comptant que je possédais ; je n'en ai plus.
— Dépêchons nous , répliqua Frédéric en répétant son mot précédent avec un redoublement d'énergie; on peut venir, on peut nous surprendre; vous seriez perdue.
En parlant ainsi il promenait son regard sur madame de Carraé, et semblait, avec la convoitise d'un tigre qui savoure sa proie, évaluer toutes les richesses qui la couvraient : son agrafe, ses boucles d'oreilles, sa ferronnière, dont les diamants illuminaient l'ombre du bosquet.
Un bruit de pas se lit de nouveau entendre ; c'était Ernest qui revenait.
Par un niouvement rapide et presque convulsif, madame de Carmé arracha tous ses diamants, et les remit à Frédéric qui tendait la main.
Le sacrifice consommé, la force lui manqua; à peine put-elle prononcer, d'une voix mal articulée, ces quelques mots :
— Et mon portefeuille ?...
Mais Frédéric avait déjà disparu.
Elle vit passer à côté d'elle l'ombre d'Ernest qui retournait au château, et s'appuya au tronc
d'un arbre pour ne pas tomber; par bonlicur celui-ci ne l'aperçut pas; mais quand il fut, éloigné, lés iïiuscles trop téiidus de sa poitrine se relâchèrent subitemeht, ses yeux s'humectèrent, elle pleura amèrement.
C'est qu'en effet ce qui venait de se passer était horrible, et il fi'y êi pias une femme qui lie doive frissonner à l'idée d'uhe situation pareille. Ainsi doric il y avait un homme au monde qui avait sur elle droit de vie et de iiiort, qui tenait le fil de sd destinée, et pouvait le trancher d'un coup; un homme dont il elle était la propriété, l'esclave, la proie. En ce moment elle regretta tant d'efforts consumés à déguiser son passé, à déjouer les plus adroites suppositions de la malveillance , à murer sa vie. Si magnifique que put lui sembler le but qu'elle avait atteint , si désirable que lui parût la position qu'elle avait voulu se créer, en ce moment, fortune, considération, mariage honorable, avenir brillant, elle eût tout
sacrilié sans regret ; en cinq minutes elle venait de payer toutes ses espérances, tous ses rê\es, toutes ses ambitions satisfaites; oui, elle eût volontiers déchiré son contrat de mariage, abdiqué ce titre qu'elle avait tant convoité, madame de Pontarlier, pour redevenir Louise-la-Lionne, c'est-à-dire une joyeuse et insouciante femme, toute au plaisir, oublieuse du monde, sans préoccupation, sans projet, et reposant, avec sécurité, sa tête entre l'enivrement de la veille et l'enivrement du lendemain.
Au plus fort de cette crise nerveuse, elle entendit une voix rude et enrouée, appartenant probablement à un des domestiques de la maison, qui chantait sur un air de pont-neuf les mauvais vers que voici :
Tu connais la petite Lise Qui n'avait qu'un jupon d'bazin , Hier j'Ia rencontre bien mise :
Voile, chapeau , rob' de satia.
Eh quoi! lui dis-j* , c'est toi, madame, Chut! me répond-elle soudain ,
D'un gros Anglais je suis la femme
Il fallait bien faire une fin I...
Cette allusion brutale due au hasard , mais qui tombait sur elle avec un si horrible à propos, produisit l'effet de la goutte de vinaigre sur une plaie saignante; elle eut envie de mourir : elle entrevoyait dans l'avenir une série d'interminables douleurs. La faim de Frédéric était assouvie pour ce soir ; elle avait acheté du repos pour quelques heures ; mais demain, mais après demain, dans huit jours, dans un mois, suivant les chances du jeu, Frédéric ne reviendrait-il pas ! 11 avait maintenant dans la maison un moyen d'introduction sûr : elle le reconnaissait pour son cousin ; et comment combler jamais ce gouffre toujours ouvert qu'on nomme un joueur? comment se dérober à cette hache menaçante incessamment suspendue au-dessus de sa tête? Elle aurait
beau prier, se débattre, un joueur n'écoute rien. Quand elle serait ruinée, Frédéric lui dirait encore : j'ai perdu, il me faut de l'argent; et si elle n'en pouvait pas trouver, le moyen de le désarmer, de le fléchir ? Il la perdrait à tout jamais en la flétrissant aux yeux de son mari !
Reconquérir ces fatales lettres qui rendaient Frédéric maître absolu de sa destinée , elle y songea bien; mais puisque Frédéric ne les lui avait pas rendues, c'est qu'il voulait les garder, c'est qu'il voulait exploiter sa position jusqu'au bout, c'est qu'il n'y avait ni grâce ni merci à espérer. La pauvrC femme s'abandonnait au désespoir, son cerveau brûlait , elle devenait folle, et pourtant il lui fallait encore du courage : elle était la mariée ! Aii salon son absence avait dû déjà être remarquée, on l'attendait, on la cherchait peut-être. Dans son égarement, et comme pour dissimuler l'absence des diamants que Frédéric lui avait ravis, elle
— 27 ~ croisa les mains sur sa poitrine, niou\ement sublime d'horreur qu'une artiste dramatique aurait été heureuse d'imaginer, et se dirigea \ers les derrières de la maison , évitant les regards des domestiques, retenant son haleine, courbant la tête; puis saisissant le moment propice, elle monta lestement au premier étage, tourna en frissonnant la clef de là fchambre nuptiale, et entra précipitamment. Par miracle l'idée ne lui vint pas qu'elle pouvait s'y rencontrer face à face avec son mari , cette idée seule l'eût retenue sur le seuil , sans courage pour avancer, sans force pour fuir : elle serait morte sur la place.
Sur un divan placé auprès de la croisée se trouvaient différents objets de toilette, un chapeau, une robe, un châle; elle prit 'le chàle, le jeta sur ses épaules, le croisa à l'aide d'une épingle au-dessous du cou, et redescendit au salon. Frédéric s'y trouvait; il avait compris que sa disparition subite pouvait motiver
des soupçons, et il était resté. En voyant entrer madame de Carmé pâle , défaite , enveloppée dans un châle, la tète dégarnie, tous les convives manifestèrent leur étonnement; on l'entoura. M. de Pontarlier exprima vivement son inquiétude. Madame de Carmé essaya de répondre en souriant ; elle prétexta un malaise subit, un commencement de fièvre; le froid l'avait saisie; sa toilette la gênait, elle s'en était débarrassée. M. de Pontarlier voulut envoyer chercher un médecin ; mais Frédéric le tranquillisa en lui disant qu'une nuit de repos était seule nécessaire à sa cousine.
Cet incident, dont personne ne soupçonnait les véritables causes, abrégea la soirée; les invités se retirèrent presque immédiatement en adressant à madame de Carmé des souhaits très-vifs pour le prompt rétablissement de sa santé; et Frédéric profila de ce mouvement de retraite générale pour opérer la sienne. Il pressa la main de M. de Pontarlier, s'approcha
de madame de Carmé, abaissa ses lèvres jusqu'à son front qu'il baisa, et lui dit :
— Dormez bien, ma cousine; demain vous serez guérie.
C'était là le coup de grâce. Quelques minutes après le départ de Frédéric, le corps de la malheureuse femme s'affaissa , ses yeux se fermèrent, elle s'évanouit; on la porta dans son lit sans mouvement. Un docteur fut appelé; il lui pratiqua une saignée qui la rappela à la vie; mais, en se retirant, il ne put se dispenser de dire à M. de Pontarlier que la position de sa femme exigeait les plus grands ménagements, et que, dans l'état de surexcitation nerveuse où elle se trouvait , la moindre secousse pouvait la tuer.
Pour Frédéric, il prit la diligence de nuit, arriva le matin à Paris , se coucha , dormit , et il était déjà éveillé, enveloppé de sa robe de chambre et assis dans un fauteuil , lorsque Jacob entra.
Jacob avait sur les lèvres l'espèce de sourire sardonique et supérieur qui ne le quittait presque jamais dans ses entreliens avec Frédéric. Il se contenta en l'abordant de lui demander froidement j
— Les fonds sont-ils prêts ?
Frédéric ouvrit 'son secrétaire, prit dans un des tiroirs les diamants qu'il avait apportés la veille, et les jeta sur le bureau.
Jacob les prit , les compta , les pesa , et dit :
— Cela vaut quinze mille francs. Je me charge de les vendre.
En effet, il serra les parures de madame de Carmé dans sa poche, et sortit sans que Frédéric fit une seule objection. Deux heures après, un commissionnaire apporta à celui-ci sous enveloppe neuf billets de banque de mille francs. C'était sa part.
Ainsi que nous le voyons, Frédéric avait descendu rapidement la pente qui conduit à l'oubli de tout principe ; il continua à s'engager plus avant dans la voie fatale qui lui était ouverte; la passion du jeu acquit en lui un épouvantable développement, et il mérita d'être compté au nombre des plus incurables joueurs de Paris. Dans ses moments de bonne fortune, il avait quelquefois encore l'idée de renvoyer à
madame de Ponlarlier, le portefeuille qu'elle avait payé si cher; mais aussitôt la deveinc •venait et suspendait, au moment de l'exécution, sa résolution honnête. Dans ses différentes alternatives de détresse, il fit plusieurs voyages à Corbeil, et chaque fois il extorqua à sa victime un nouvel impôt. Quand celle-ci lui parlait de ses lettres qu'il lui avait promises, d'abord il essaya de cacher son refus définitif sous des apparences dilatoires; mais à la fin, perdant toute retenue, il lui signifia un jour qu'il ne lui rendrait jamais son portefeuille , qu'il ne voulait pas le lui rendre. La veille de ce jour-là il avait perdu dix mille francs] à la bouillotte.
Cet effroyable égorgement, à dates déplus en plus rapprochées , dura ainsi pendant une année tout entière. Vous dire toutes les scènes lamentables que madame de Pontarlier eut à subir, toutes les tortures qu'elle endura , nous ne le pouvons pis. Pour cacher à son mari la