‹ Frédéric le lionChapitre 2 sur 11 · II. -A · texte numérisé non relu

II. -A

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plaie qui la rongeait, elle employa tout ce qu'elle avait d'adresse, de ressources, d'énergie; elle mentit tous les jours. L'argent que celui-ci lui donnait pour sa toilette, elle le conservait précieusement, sans y toucher, dans l'attente d'une visite de Frédéric. Elle portait les robes les plus simples, des chapeaux fanés; elle se privait de tout; et, a\ec une admirable constance de femme, elle ajustait adroitement sa toilette, souvent dépareillée, pour tromper les yeux de son mari. Quand celui-ci lui faisait par hasard observer qu'elle s'habillait trop simplement, et qu'il voulait que sa femme eût autant de luxe qu'aucune des femmes les plus élégantes du département, elle tournait la question à l'aide d'une caresse, d'un baiser, et se contentait de répondre :

— Je ne veux être remarquée que de toi.

Cette lutte de tous les instants , cette lente et perpétuelle agonie se compliqua encore d'un événement nouveau. Madame de Pontarlier

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était mère, et ses tortures morales s'aggravèrent encore par les souffrances physiques que son état de grossesse y ajoutait; mais en môme temps cet événement remonta son courage, qui commençait à se lasser maintenant; ce n'était plus pour elle qu'elle combattait, c'était pour l'innocente créature qu'elle portait dans son sein : là où la femme aurait peut-être succombé, la mère se releva.

Madame de Pontarlier mit au monde un fds. M. de Pontarlier voulut célébrer la naissance de cet enfant comme il convenait à sa fortune et à sa position. Le jour de son baptême fut fixé à dix mois du jour de sa naissance, pour laisser à la mère le temps de se rétablir; et, pour ce jour-là , on prépara un dîner splendide, une fête; le sous-préfet et les personnages les plus considérables des environs y furent invités. M. de Pontarlier était ivre de joie. Pour madame de Pontarlier, elle avait vu arriver l'époque du baptême avec effroi. Sa

garde-robe était dégarnie, elle avait à peine une toilette présentable, et encore ne pouvaitelle l'être qu'à force d'art. Elle tremblait que son mari ne remarquât sa pénurie. Qu'elle eût voulu trouver un moyen d'échapper à la nécessité de ce fatal dîner! M. de Pontarlier, en effet, fit quelques remarques à sa femme sur la si ni* plicité de sa toilette, lui demanda pourquoi elle ne portait jamais ses diamants, et lui recomnianda , si elle sortait après dîner, de se servir d'un magnifique cachemire des Indes dont il lui avait fait cadeau la veille même. Autant d'observations, autant de coups de poignard. Ce n'était pas assez de tout cela, au moment de se mettre à table, Frédéric arriva.

Comme le jour du mariage, Frédéric lui glissa à voix basse ces quelques mots :

— Après dîner dans le jardin.

Mais cette fois ces mots n'avaient plus rien d'équivoque, madame de Pontarlier en connaissait l'horrible signification; le gouffre avait

faim, et il fallait y jeter quelque chose. Madame de Pontarlier sentit une sueur froide inonder tous ses membres : elle n'avait plus rien à donner ; et si Frédéric s'obstinait, s'il lui répétait son refrain ordinaire : 11 me faut de l'argent, j'en veux!... que faire?

Après le dîner pourtant, elle eut la force de se rendre au jardin. Frédéric s'y trouvait; il fut violent , cruel, implacable ; la pauvre femme eut beau lui exposer ses privations, son dénùment, sa misère, il n'écoutait rien, il voulait de l'argent, des bijoux, quelque chose. Cette scène fut le pendant de la scène du mariage, avec un redoublement de cynisme d'une part, rt'eifroi et de désespoir de l'autre.

Frédéric avait bu pendant le diner ; il était ivre, il criait, et m.enaçait de faire un scandale; il jetait à la face delà victime ce nom de Louise- Îa-Lionne, qui, dans sa position, lui brûlait le

cœur comme un 1er rouge.

Allcndez-moi, dit madame de Pontarlier

en s' échappant comme une folle, les yeux égarés, les cheveux en désordre, il me reste encore une bouchée, je reviens vous la donner.

Un moment après, elle revint en effet tenant un châle qu'elle remit à Frédéric ; c'était le cachemire des Indes dont son mari lui avait tant recommandé de se couvrir pour se garantir de la fraîcheur du soir.

Frédéric ne reparut plus au salon , madame de Pontarlier seule y renira; en la voyant, son mari s'avança vers elle l'air inquiet.

— Pourquoi n'avez-vous pas mis votre châle? luidemanda-t-ildu ton doucementgrondeurd'un père qui caresse encore sa fille en la punissant.

A cette question madame de Pontarlier ne répondit pas d'abord; mais, prenant la main de son mari et la plaçant sur sa poitrine que les émotions de la scène qui venait de se passer avaient rendue brûlante :

— Voyez, dit-elle, je sue.

Le lendemainj dans un pelit salon qui lui était

presque exclusivement consacré, et que les gens de la maison appelaient ^ le salon de madame, madame de Pontarlier, assise dans un fauteuil et la tête baissée, semblait absorbée dans ses réflexions, sans doute par suite de la scène de la veille ; elle en était arrivée à ce point de découragement où le danger vous paraît imminent, inévitable. Le ternie de cette longue agonie qu'elle avait supportée, elle l'onlrevoyait dans un délai prochain. Il fallait succomber, succomber sans se défendre, tendre la gorge au bourreau ; dans huit jours, dans dix, le lendemain peut-être, sa honte éclaterait. Ivre, furieux, exaspéré, Frédéric la montrerait du doigt à son mari, en lui disant : Votre femme se nomme Louise-la-Lionne.

Tout à coupelle se leva et se nnt à marcher précipitamment, comme si le mouvement des idées qui se heurtaient dans son cerveau eût amené le besoin de ce mouvement physique nécessaire à l'accom plissement des résolutions

extrêmes. Ses yeux s'animèrent , sa physionomie passa du néant à la vie : elle ressemblait au chevreuil blessé, qui, au moment de mourir, se retourne contre les chiens qui le poursuivent, et les mord.

— J'ai un enfant, dit-elle à haute voix, je me dois à lui; ce que je n'aurais pas fait pour moi, pour lui je le ferai. Non, sa mère ne sera pas flétrie; non , il ne portera pas un nom déshonoré. Puisqu'il faut combattre, je combattrai; s'il faut mourir, je mourrai, mais pure aux yeux de tous , et mon fils n'aura jamais h rougir de sa mère.

Cette résolution ainsi formulée, elle continua à se promener quelque temps encore à pas pressés. Les pommettes de ses joues étaient enflammées, sa poitrine se soulevait violemment; ce n'était plus la victime qui baisse la lête et attend le coup mortel, c'était l'athlète qui s'apprête à la lutte , qui prépare son glaive et assouplit ses membres. Les femmes sont su-

jettes, dans les positions désespérées, à ces sortes de soubresauts fébriles, à ces embrasements subits qui les jettent en un clin-d'œil hors du cercle de leur faiblesse ordinaire et des limites de leur organisation; elles ont au suprême degré le courage des nerfs. Une femme n'est jamais plus à craindre que quand elle paraît complètement abattue : le ressort, longtemps comprimé, se redresse, la breWs se fait lionne; aucun obstacle ne l'arrête, aucune impossibilité ne l'effraie , elle ne reculerait pas même devant le crime.

Les effets de cette réaction que nous signalons éclataient dans toute la personne de madame de Pontarlier. Le sang se portait au visage, ses épaules, longtemps ployées, se redressaient, on l'eût admirée à la voir ainsi : elle était belle d'une beauté furieuse. Louis XIII aurait fui devant elle ; pour elle, don Juan aurait quitté sa doua Anna.

Elle prit une petite sonnette d'argent, placée sur la cheminée, et l'agita vivement.

— Jacques, dit-elle au domestique qui se présenta à son appel, prévenez M. Ernest Géruset que je désire lui parler.

Ernest Géruset était le même jeune homme que Frédéric avait remarqué au spectacle de Corbeil , et qu'il avait depuis rencontré plusieurs fois à la table de M. de Pontarlier. Il était liis d'un négociant du Havre, intimement lié avec le grand industriel du département de Seine-et-Oise, etqui 'avait envoyé chez celui-ci pour se mettre au courant des affaires. M. de Pontarlier le traitait plutôt comme un fils que comme un employé. Ernest, avant le mariage de madame de Carmé, l'avait vue quelquefois , et s'était pris à l'aimer de toute l'ardeur de sa passion de vingt ans. La beauté de cette femme, sa grâce légèrement dédaigneuse , l'austérité qu'elle affectait , l'élégante simplicité de sa toï*

— i3 — lelte, tout en elle clait fait pour jeter l'esprit d'un jeune homme dans un monde inconnu. Souvent le soir, retiré dans sa chambre, l'œil fixé sur le ciel, à travers sa fenêtre ouverte, il s'était complu à mêler son nom à la brise du soir; toutes les ardeurs de son sang, toutes les tendresses de son cœur, toutes les poésies de son imagination se résumaient dans celte passion mystérieuse, qui , à force de grandir et de se fortifier par le temps, s'était pour ainsi dire mêlée à sa chair, incorporée à son existence. Le mariage de madame de Carmé avec M. de Pontarlier avait encore échauffé ces impressions du premier amour en les l'efoulani ; souvent il se promenait dans le jardin, seul, les larmes aux yeux, se rappelant avec délices et angoisses les séductions nouvelles, les trésors enfouis jusque-là, qu'il avait remarqués dans la femme aimée. Douce el ardente passion, dévouée comme toutes les passions silencieuses , terrible comme toutes les passions sans espoif,

En arrivant dans le petit salon où madame de Ponlarlier l'avait fait mander, Ernest sentit son cœm' se gonfler; c'était pour la première fois qu'il entrait dans ce reposoir, dont son cœur avait fait un sanctuaire. En y mettant le pied, ses souvenirs , ses rêves, ses mille fantaisies d'amoureux lui montèrent par bouffées au cerveau, au point de l'étourdir. iMadame de Ponlarlier était devant lui, belle de tout l'éclat que nous avons imparfaitement exprimé , belle comme une fleur longtemps courbée qui se relève et brille après l'orage; il allait lui parler sans témoin, dans ce lieu qu'il s'était représenté inabordable.

— Asseyez-vous donc, dit-elle d'une voix ferme à Ernest, j'ai à vous parler.

Ernest s'assit sans mot dire, comme un esclave qui obéit à son maître; il tenait les yeux obstinément baissés, de peur d'en laisser échapper la flamme. Madame de Pontarlier le regarda longtemps en silence, avec une sorte de

complaisance secrète et particulière; elle détailla toutes les finesses de ce visage d'enfant, ces dents blanches, ces lèvres roses, ce front pur, encadré dans des touffes de cheveux blonds. Il y avait dans son examen quelque chose, comme un sentiment d'orgueil ou comme la satisfaction d'un avare, qui, en contemplant son trésor, se dit : Tout cela m'appartient. S'il pouvait exprimer ce double aspect que nous indiquons, d'une part l'assurance royale de la femme, de l'autre la timidité provinciale du catéchumène, un peintre ferait de cette scène un délicieux tableau de chevalet; l'écrivain pourtant est encore plus embarrassé que le peintre. Comment vous reproduire l'accentuation singulière que madame de Pontarlier prêta à ce mot unique qui suivit son silence ; comment vous faire comprendre par quelle série d'idées elle arriva à cette conclusion formulée sans préparation :

— Ernest , vous m'aimez 1

En entendant ce mot, Ernest tressaillit sur sa chaise, à peu près comme un voleur de nuit qui se trouve tout à coup en face d'une lumière. Il lui sembla qu'on venait de fouiller ses entrailles , et d'en extraire la pensée qui le consumait. Pauvre enfant qui ne savait pas qu'une femme n'ignore jamais les adorations qu'elle inspire, et que même, sans les partager, elle les distille goutte à goutte et les savoure, semblable à ces idoles indiennes qui ne rendent jamais rien des parfums qu'on brûle devant elles , des trésors qu'on dépose à leurs pieds. Avant que la rougeur qui -couvrait son visage se fût dissipée, avant que ses lèvres frémissantes eussent pu trouver une réponse à articuler, madame de Pontarlier reprit :

— Vous m'aimez, je le sais; et si j'avais besoin de vous, si j'avais u« service à vous demander, quel qu'il fut, vous seriez prêt, n'est, il pas vrai?

Cette hypothèse, que madame de Pontarlier

lui présentait, combien de fois l'enfunl l'avait rêvée ! combien de fois ne s'était-il pas dit : Pourquoi n'a t-elie pas besoin de moi, pour* quoi ne me demande-t-elle pas tout ce que je peux donner, ma liberté , ma vie même ? A vingt ans on est capable en amour de tous les sacrifices , on désire les dangers , on aspire au martyre.

Pour toute réponse à la question qui lui était faite, il mit les deux mains sur son cœur, puis ses yeux se levèrent un instant pour se rabaisser aussitôt ; il avait été plus éloquent du regard que jamais la parole ne pourra l'être. Les mots gâtent le langage de la passion.

— Ainsi , ajouta madame de Pontarlier à qui ce regard avait fait connaître toute l'étendue de sa puissance, si je commandais, vous obéiriez, sans m'interroger, sans me demander compte de ma conduite ; vous seriez docile , vous seriez dévoué, vous seriez aveugle. Pauvre cher enfant! Ali ! c'est bien ainsi qu'on aime!

Elle avait prononcé ces derniers mots d'une voix si doucement vibrante, si voluptueusement brisée, qu'il s'en échappa comme un fluide magnétique qui enveloppa toute la personne du jeune homme, et courut délicieusement dans tous ses membres; il serra plus fortement les mains sur sa poitrine, et attendit en silence, comme s'il eût craint de détruire par une parole l'harmonie qui se continuait encore dans son cœur.

— Ecoutez-moi donc, dît madame de Pon* tarlier, il y a au monde un homme qui m'a insultée, insultée cruellement. Cet homme et moi ne pouvons pas vivre en môme temps; s'il ne meurt pas, je mourrai. Voulez-vous vous charger de ma vengeance? voulez-vous me délivrer de cet homme-là ?

— Un assassinat ! dit Ernest en reculant.

— Non pas! Laissez-moi donc achever; c'est du courage que je vous demande, et non pas un crime. Vous trouverez bien un prétexte pour

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chercher querelle à cet homme. Un rien, une misère; entre hommes, cela est si facile. Alors vous vous battrez en duel ; Dieu vous aidera , et vous le tuerez.

En parlant ainsi, madame de Pontarlier avait les yeux fixés sur Ernest, comme pour étudier sur son visage les effets de sa proposition.

Celui-ci se leva ; et , avec un sang-froid qui contrastait d'une façon sublime avec l'émotion qu'il avait montrée jusque-là :

— Le nom de cet homme ? demanda-t-il.

— Frédéric Lespars.

— Sa demeure?

— Paris.

— Où le trouve-ton habituellement?

— Dans les maisons de jeu clandestines. ' — Je partirai demain pour Paris.

Pendant ce dialogue si concis et si pressé ,

madame de Pontarlier s'était levée à son tour. Elle contemplait avec une sorte d'ivresse le frêle enfant qui allait risquer sa vie pour elle avec

tant de résolution. Lorsqu'Ernest s'inclina pour se retirer, elle lui tendit la main ; celui ci la prit en tremblant, et il allait la laisser tomber, lorsque madame de Pontarlier, par un mouv ment rapide, et avec un bonheur de geste indescriptible, l'éleva jusqu'à la hauteur de ses lèvres , et l'y appliqua doucement en disant :

— Mon jeune chevalier, baisez donc la main de votre dame.

Ce baiser,. qu'Ernest dévora, scellait le marché qui venait de se conclure : c'était le prix du sang.

Fidèle à sa promesse, Ernest partit pour Paris, il prétexta auprès de M. Pontarlier une lettre de son père qui nécessitait de sa part un séjour de huit jours au moins dans la capitale. Comme il était trop matin, il ne put pas dire adieu à celle qui l'envoyait peut-être à la mort. Il descendit, à Paris, dans un hôtel garni où il loua une petite chambre, et, le soir même de

— oison arrivée, il se mit en course pour trouver les maisons de jeux clandestines dont madame de Pontarlier lui avait parlé. Les indications lui manquaient; il s'adressa à un de ses camarades de collège, qu'il rencontra au Divan du passage de l'Opéra , et qui paraissait au courant des habitudes de la vie parisienne. Celui-ci le conduisit dans plusieurs cercles, où il ne rencontra pas Frédéric. A dix heures du soir ils allèrent ensemble dans une maison nouvellement établie.L'ami d'Ernest s'y présentait pour la première fois , mais on lui avait dit que le jeu y était animé et les parties bien suivies.

Après avoir traversé une antichambre , où un domestique les reçut le sotfrire à la bouche, et prit leurs chapeaux , ils entrèrent dans un salon où plusieurs personnes étaient groupées autour de deux tables de jeux. A l'une de ces tables, Ernest aperçut Frédéric les cartes à la main. Celui-ci le reconnut et le salua. Ernest lui rendit son salut gravement. Pour quiconque

aurait connu l'inlenlion secrète du jeune homme, c'eût été une curieuse étude que l'étude de sa physionomie. Il alla se placer près de la table où jouait Frédéric, sans accuser aucune émotion ; seulement il était un peu pâle. Pendant que son adversaire mêlait les cartes, celui-ci se tourna vers lui, et lui dit :

— Comment se porte- ton à Corbeil? et par quel hasard vous trouvez-vous à Paris?

— On se porte bien à Corbeil , répondit Ernest, et je viens à Paris pour affaires.

Il n'appuya presque pas sur le dernier mot, tant il entrait naturellement dans l'esprit de son rôle.

Frédéric venait de gagner la partie, et son adversaire se leva.

— Je voudrais bien prendre les cartes, dit alors le jeune homme.

Quelques voix les réclamèrent ; mais une des femmes qui étaient assises autour de la table de jcti dit en regardant Ernest :

— Laissez donc faire ce petit jeune homme; il a la physionomie heureuse , et je parie pour lui.

Cette observation apaisa les réclamations des joueurs qui croient volontiers aux pressentiments comme à toutes les superstitions.

Ernest s'assit en face de Frédéric. Il trouva beaucoup de parieurs de son côté ; sa physionomie avait fait fortune. Mais , en dépit de toutes ces espérances , la chance lui tourna mal; Frédéric enleva trois points de suite.

— n me semble, monsieur, dit Ernest, que vous mêlez assez bien les cartes à votre avantage !

Cette accusation inattendue produisit parmi les spectaleurs une espèce de frémissement sourd, semblable au bruit du vent dans les feuilles aux approches d'un orage. Frédéric, plus surpris que les autres , fut quelque temps sans répondre; à la fin il se décida ;

— Votre observation n'est guère polie , mon-

sieur; et si vous saviez la valeur des mots, j'aime à croire que vous ne l'auriez pas faite.

— Je sais si bien la valeur des mots, dit Ernest, que je suis tout prêt à vous donner l'explication de ceux que je viens d'employer. Je vous accuse positivement de tricher au jeu.

La figure de Frédéric devînt pourpre, sa main se crispa sur le tapis; mais, réprimant comme indigne ce mouvement de colère , et le masquant sous un air d'ironie dédaigneuse, il laissa tomber ces mots :

— Si vous étiez un homme, monsieur, j'aurais déjà châtié votre impertinence; mais vous êtes un enfant, et je n'ai pas de verges ici pour vous corriger.

A peine Frédéric avait-il achevé, qu'Ernest s'était levé, et que de sa main frêle il lui sanglait vigoureusement le visage.

Cet incident émut tous les spectateurs. On se leva ; on entoura Frédéric qui , les yeux en-

flammés et hors de lui, voulait se précipiter sur son agresseur.

— Votre adresse , monsieur! s'écria-t-il en dévorant Ernest du regard.

— Rue Lafiilte, Iiùtel de Dunkerque, dit Ernest en se retirant avec le même sang- froid qu'il avait montré jusque-là; je vous attendrai demain jusqu'à midi.

Rentré chez lui, Frédéric s'abandonna tout entier à sa colère et à ses idées de vengeance. Il ne dormit pas, et dès huit heurs du matin il se leva et se mit à apprêter ses pistolets ; il en examina avec soin le bassinet , en lit jouer la détente, s'assura de la vivacité des capsules, et les déposa sur son bureau, pour faire sa toilette.

Le hasard, ou plutôt la fatalité qui avait toujours amené Jacob au\ moments critiques de sa vie, l'amena encore en ce moment. Il semblait que cet homme fut attaché à Frédéric par

une chaîne électrique, eUjue toute commotion dût nécessairement réagir de l'un à l'autre.

Le forçat entra lentement , selon son habitude, et, lorsqu'il eut remarqué les deux pistolets déposés sur le bureau et l'air affairé de Frédéric, qui semblait ne pas s'apercevoir de sa présence , un sourire douteux et fauve effleura ses lèvres.

— Avez-vous besoin^d'un témoin? dit-il.

Pour cet homme, la science des inductions

était poussée jusqu'à la certitude des sciences exactes ; ce qu'il ne savait pas , il pouvait l'affirmer.

— Qui vous a dit que j'allais me battre? demanda Frédéric surpris de cet exorde ex abrupto,

— Cela ne se sait-il pas de reste? répliqua Jacob en prenant les pistolets dont il examina la batterie d'un air de tranquillité parfaite. Et vous ne me demandez pas la permission ? hein !

Frédéric haussa les épaules.

— Je ne fais pas une plaisanterie, ajouta Ja-

cob. Vous n'avez pas tout à fait le droit de disposer de vous; votre vie m'est nécessaire. Si vous étiez tué, que me resterait-il? La moitié de votre personne m'appartient.

En parlant ainsi, il souriait toujours, de façon qu'il eût été difficile de décider s'il ne cachait pas sous un air de badinage une arriérepensée sérieuse.

Frédéric s'approcha de lui, et le regardant en face :

— Monsieur, dit-il avec une ironie furieuse, tout cela peut être fort ingénieux; et je m'é' tonne que dans les mélodrames on n'ait pas encore taillé de héros sur votre patron; mais je ne suis pas d'humeur aujourd'hui à écouter vos plaisanteries ou à me laisser effrayer par vos menaces. Du reste, me voici habillé, et je n'ai plus le temps de vous écouter.

— Une minute! dit Jacob en le retenant par la main ; vous médirez au moins pourquoi vous vous buUez, et avec qui.

— Je me bats pour un soufflet que j'ai reçu cl avec un jeune homme que j'ai rencontre deux fois à Corbeil.

— A Corbeil, répéta Jacob.

— Oui, ôtes-vous content?

Jacob, sans répondre, se dirigea vers la porte, la ferma à double tour et en retira la clef.

Frédéric, surpris, fut quelque temps sans pouvoir demander l'explication de cette conduite, tant la colère lui montait violemment au cerveau .

— Que voulez-vous donc? s'écria-t-il à la fin.

— Vous enfermer d'abord, dit Jacob qui s'était assis, nous verrons après.

— Et moi je vous déclare que je veux sortir immédiatement, plutôt enfoncer la porte!...

— C'est ce que nous verrons.

— Oui, parbleu! nous le verrons, cria Frédéric.

Et, saisissant un pistolet par le canon, il menaça de la crosse la tête du forçat.

Mais celui-ci s'était levé rapidement. Du bras gauche il retenait le bras armé de Frédéric, tandis que de l'autre il lui appliquait sur la poitrine une pointe de fer.

— Vous êtes en mesure! dit en frémissant Frédéric qui reconnut dans l'instrument qui le tenait en respect le tire-bouchon de la forêt de Sénart, ou, comme disait le forçat, son lacenaire .

Jacob se prit à sourire en voyant la figure de Frédéric vaincu qui s'épuisait en convulsions impuissantes.

— Quand on est avec des enfants, il faut toujours avoir en poche sa férule, dit Jacob froidement.

Maintenant, ajouta-t-il en se rasseyant, déposez votre massue et permettez-moi de réfléchir un instant.

lacob avait déjà appris par un de ses amis les détails de la scène qui s'était passée la veille entre Frédéric et Ernest ; il savait que l'insulte était venue sans provocation, sans motifs, comme de parti pris. Les quelques mots que Frédéric venait de lui dire sur l'individualité

de son adversaire lui suffirent pour confirmer ses soupçons, pour donner aux doutes qu'il avait déjà conçus la certitude d'une démonstration géométrique. Madame de Carmé devait être l'instigatrice de toute cette intrigue. Lasse de courber la tête et d'accepter sans résistance la croix que Frédéric lui imposait, elle avait sans doute voulu risquer une bataille, et le jeune homme qui avait si violemment provoqué Frédéric n'était certainement que son représentant, son agent soumis et aveugle, l'Oreste enfin d'une autre Hermione.

Ces prémisses posées, il se demanda si, dans son intérêt, à lui Jacob, il fallait laisser battre Frédéric ou l'en empêcher : l'en empêcher était facile. Pour amener un homme au sacrifice de sa vie', il n'y a au monde que deux passions : la vengeance ou l'amour. Donc l'adversaire de Frédéric était amoureux de madame de Carmé. En lui découvrant le passé de celle qu'il aimait, on lui montrant, pièces en main, au lieu

de l'idéal que les amants se créent, une idole d'argile et de boue, n'élait-on pas sûr d'arrêter son bras, et, en tuant ses illusions, d'amollir son courage?

Frédéric n'avait qu'un mot à dire : la femme dont vous tenez à venger l'honneur a été ma maîtresse.

Jacob envisagea d'abord la question sous ce point de vue, qui lui parut le plus favorable. Il résolut que Frédéric ne se battrait pas. Pour l'amener là il n'y avait qu'à lui dévoiler le plan de madame de Carmé, que, dans l'aveuglement de la colère, il n'avait pas même soupçonné; il fallait lui représenter son adversaire comme un instrument, comme un prétexte qui cachait, sous l'apparence d'un duel, une intention de meurtre bien arrêtée; lui dire, enfin, que le souiïïet qu'il avait reçu c'était la main d'une femme qui le lui avait donné, et que, d'ailleurs, les excuses de son agresseur désintéressaient son orgueil offensé.

Il était déjà prêt à entamer ce plan de campagne, lorsqu'une de ces idées qui naissent tout armées, comme Minerve, et sont mûres à leur naissance, traversa sa pensée avec la rapidité de l'éclair. D'un coupd'œil il avait embrassé un plan tout différent du premier et plus digne de lui.

— Je cherchais un moyen, dit-il à Frédéric, de concilier mon intérêt et le vôtre, de nous épargner, à vous la chance de mourir misérablement et sans profit, à moi celle de perdre un excellent ami. Malheureusement les choses ont été poussées trop loin 5 vous avez reçu une insulte publique, et le monde vous accuserait de lâcheté, si vous n'en obteniez pas réparation; vous avez donc raison de vouloir un duel, et j'y souscris.

— Alors vous me permettrez de sortir, dît en appuyant sur chaque mot Frédéric qui conservait rancune à Jacob de l'insolent moyen d'emprisonnement qu'il avait employé.

— Uninslanl! dit Jacob, je n'ai pas fini; mais, comme vous paraissez pressé, je vais abréger. Voulez-vous me remettre le portefeuille qui contient les lettres de madame de Carmé?

Frédéric tressaillit sur son siège en entendant cette proposition.

— V^us allez me demander pourquoi , continua Jacob, le voici : parce que ce portefeuille représente une fortune, parce que l'exploitation de cette fortune nous appartient par moitié, et qu'au cas où les chances du combat vous seraient défavorables, il est juste que moi, votre associé, je profite des bénéfices de l'association : voilà. Eh bien!...

— Je ne vous remettrai pas ce portefeuille , dit froidement Frédéric.

— C'est à mon tour alors de vous demander pourquoi ?

— Parce que, dit Frédéric, j'ai assez torturé une misérable femme qui n'est coupable

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