‹ Frédéric le lionChapitre 11 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

douleur et de supplication , puis il s'éloigna en disant adieu de la main à Marguerite.

Marguerite courut à son miroir, pour celte fois elle avait confiance, son miroir ne pouvait lui annoncer que du bonheur. Enfin il s'était trouvé cet idéal presque impossible que depuis quelque temps elle poursuivait de ses désirs les plus ardents 5 elle passa rapidement la manche de sa robe sur le miroir prophétique, mais au moment d'y jeter les yeux , le frisson la prit , elle eut peur. Si celte image que son cœur réfléchissait si douce et si pure allait se transformer en monstre, si cette illusion qu'elle choyait déjà comnie un trésor allait se briser tout d'un coup au contact de l'avenir. Je suis heureuse, se disait-elle, parce que je crois à la sincérité de l'inconnu; si mon miroir confirme ce que je sens, qu'auraî-je gagné? de croire comme avant; mais si le contraire arrive, alors j'aurai tout perdu. Réalité ou illusion, ma foi fait mon bonheur. Pourquoi risquer de la perdre? pourquoi jeter ce que je puis garder? A ce petit sophisme il y avait une objection bien simple : mais le danger?... Marguerite crut réCulor victorieusement l'objection en di-

sant : — Le danger n'esl pas si proclie, je ne leverrai peut être jamais ce jeune homme; et si l'horizon devenait menaçant, il serait toujours temps de m'en rapporter à mon miroir. On voit sur quelle pente se laissait aller Marguerite à son insu 5 mais elle avait encore dans les oreilles le doux bruit des paroles de l'inconnu, et ne se rappelait plus les sages avertissements de sa maman Schnaps. La science avait triomphé tant que le sentiment ne s'était pas montré, mais maintenant que le sentiment venait d'éclore, la pauvre science, toute honteuse, se cachait crainte d'être battue.

Marguerite ne dit rien à sa maman Schnaps de ce qui s'était passé, et imagina un petit mensonge pour expliquer le retour des trois colombes. Mais dix fois au moins dans le jour elle se mit à la fenêtre; vers sept heures du soir l'inconnu passa sous sa fenêtre, il tenait un bouquet de myosotis à la main, et l'éleva en l'air, comme pour en fliire hommage à Margeuirle.

Cette façon discrète d'exprimer son amour parut à la jeune fdle le comble de la délicatesse. Le lendemain, à la même heure, l'inconnu

recommença k\ mAmc manégo; décidément c^élait l;\ une conduite héroïque, et moins que jamais Marguerite ne songeait à consulter son miroir; que pouvait-elle désirer de plus? Quand l'inconnu avait passé, elle refermait sa fenêtre, et recueillait dans son cœur le bonheur que sa vue lui avait causé, et le parfum des myosotis. Cela dura quinze jours ainsi. Au bout de quinze jours, le jeune homme passa encore .sous la fenêtre de Marguerite, mais il avait l'air plus triste que de coutume, et ne tenait plus de myosotis à la main. Ce changement inquiéta beaucoup Marguerite. Le lendemain, dans la matinée, elle reçut la lettre suivante :

« Mademoiselle ,

« Il faut absolument que je vous voie; accor- « dez-moi la permission de me présenter che?! « vous; je vous promets de me montrer respec- « tueux et soumis, et je vous apporterai un beau « bouquet de myosotis.

« Wu.HEM, place du grand Frédéric. »

Marguerite ne crut pas devoir répondre ù celte lettre, et se contenta de se mettre comme

par le [tasse à sa fenêtre, mais AVilhem ne parut pas, et huit jours après, Marguerite reçut une seconde lettre qui contenait ces mots.

« Si ce soir à huit heures vous ne vous trou- « vez pas sous le dixième marronnier de l'allée t du Prince-Royal, je me tuerai. »

L'écriture de cette lettre était tremblée , et dénotait la plus extrême agitation dans celui qui l'avait écrite. Marguerite la lut et la relut et fut toute la journée dans des transes mortelles. D'un côté, se trouver à un rendez-vous, c'était mal, mais de l'autre, laisser mourir un jeune homme qui lui avait rendu ses colombes, c'était bien cruel! Jusqu'à sept heures et demie elle flotta ainsi d'une idée à l'autre; a la lin , elle se décida à partir, et se rendit au dixième marronnier de l'allée du Prince-Royal. ^Vilhen^ l'y attendait, et lui montra la crosse d'un pistolet caché dans la poche de son habit, preuve que son intention de se tuer était sérieuse. Le moyen de douter d'un amour (jui va jusqu'au suicide? On causa environ une demi-lieureau clair de la lune. Wilhem lit les plus magnifiques protestations, et, en quittant Marguerite, il l'embrassa .

C'était \v j)remior baiser que recevait Mur-

guérite, aussi, en fut -elle toute bouleversée. Maintenant il n'y avait plus de ménagement à garder, le danger devenait pressant. Marguerite rentra chez elle avec l'intention bien arrêtée de consulter son miroir. Elle s'enferma dans sa chambre et courut à la petite armoire où elle avait coutume de le déposer, mais en avançant son pied lit crier sur le carreau un fragment de verre cassé, et, en baissant les yeux, elle vit son miroir brisé en mille pièces et jonchant le carreau de ses débris, en môme temps elle entendit un miaulement plaintif, c'était son chat qui, les oreilles baissées, s'avouait coupable et demandait pardon de sa faute.

Qu'on juge du désespoir de Marguerite, son miroir brisé au moment où elle en avait tant besoin, qu'allait-elle devenir? îl faudrait donc tout coniier à sa niaman Schnaps? Mais quel aveu pénible ! . . . Cependant elle n'hésita pas ; et , poussant la porte qui séparait la chambre de la maman Schnaps de la sienne , elle avança en droite ligne vers le lit de sa grand' mère. Le lit était vide; elle appela, personne ne répondit. « Maman Schnaps, s'écriait-elle, c'est votre pelite-fillequi vousappelle; venez à mon secours. »

Rien. Son chat, qui l'avait suivie, continuait seul à miauler d'une façon lugubre. Chose étrange, le lit n'était pas niènie défait : Marguerite savait que sa grand' mère ne sortait jamais le soir. Que penser? Elle s'assit auprès du lit en pleurant; mais pendant que d'un regard fixe et désespéré elle regardait un à un les carreaux, elle vit dans un coin un petit monceau de cendre blanchâtre, et sur cette cendre un papier, et lut ce qui suit :

« Mon existence tenait à celle du miroir que « je t'avais donné, le miroir est cassé, ma vie « est éteinte. Il y a douze ans que ta grand'- « mère est morte, ma chère petite; tu vois « donc que je ne suis pas ta grand' mère; mais « j'avais pris les traits de la maman Schnaps « pour être auprès de loi, parce que je t'aimais, « et que je voulais le préserver des pièges où « tombent tant de jeunes filles.

« Fasse le ciel que mon souvenir te tienne « lieu de ma présence. Adieu.

« La Fée Scientia. »

Marguerite ne voulut pas séparer la fée Scientia de sa maman Schnaps, et pleura l'une

SOUS les traits de l'autre. Pendant un grand mois elle ne songea qu'à prier Dieu, et Wilhem ne parut pas, mais au bout d'un mois il vint voir Marguerite; il lui dit qu'ayant appris la mort de sa maman Schnaps, il n'avait pas voulu troubler sa douleur, mais qu'il avait beaucoup pense à elle; du reste il ne parla pas de son amour, et cette discrétion parut de très-bon goût à Marguerite. Peu à peu ses visites devinrent fréquentes. Il était toujours bon, aimable, et raisonnablement entreprenant. Enfin Marguerite se iamiliarisait avec lui : après l'avoir appelé monsieur, elle l'appela M. Wilhem, puis tout simplement Wilhem, et alors ils allèrent ensemble au bal de la Redoute.

Pendant deux mois elle goùla le bonheur d'un premier amour, mais non sans trouble et sans mélange : le souvenir de son terrible miroir et de la cruelle expérience qu'elle avait acquise était comme un nuage qui obscurcissait ses plus beaux jours. Quand Wilhem avait l'air soucieux, le regard plus distrait que de coutume, elle descendait mélancoliquement en elle-même, et se demandait : « Est-ce ({uc déjà le

prisme se décompose? Estoc que le soleil s'«'n va? »

Le cinquième mois, WiUiem vint la trouver en costume de voyage ; il avait l'extérieur composé, Marguerite pressentit un grand maliieur.

— Marguerite, lui dit-il, ma mère est malade à Francfort; elle m'écrit d'aller la voir, je pars, mais je reviendrai.

Marguerite comprit tout; et, quoiqu'elle n'espérât pas le revoir jamais, clic eut le courage de lui dire adieu en souriant; mais quand il l'ut parti, ses sanglots éclatèrent à briser sa poitrine.

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