II
baisé ses colombes et caressé son chai. Seule, la grand'maman Sclmaps se plaignait un peu : à son âge, il était pénible de veiller si tard, et pourtant la bonne femme, malgré ses prétentions à la surdité , paraissait exempte de toutes les infirmités de la vieillesse; mais j'ai dit qu'il y avait en elle quelque chose de mystérieux. Vous voudrez donc bien trouver du mystère dans cette apparente contradiction.
Le samedi était arrivé , neuf heures allaient sonner, la lumière de la petite lampe brillait sous son abat-jour de papier vert, Marguerite avait préparé des chaises , serré son ouvrage et attendait. Neuf heures sonnent, les trois amies entrèrent, les colombes battirent des ailes, le chat miaula doucement. La maman Schnaps, après le bonjour d'usage, remit ses lunettes qu'elle avait ôtées pour un instant, reprit ses aiguilles à tricoter, et les fit glisser entre les doigts, en s'autorisant de sa surdité pour ne pas prendre part à la conversation. On causa comme d'habitude, des riens, des propos d'enfant; mais Marguerite remarqua qu'un grand changement s'était opéré dans les manières de §es trois amies. Elles avaient dans la physiono-
mie quelque chose d'orgueilleux et comme de railleur; elles la regardaient en souriant, elles avaient l'air, à son égard, de nouvelles mariées vis-à-vis de leurs compagnes de la veille ; on eût dit qu'elles la dédaignaient. Cette espèce de changement , que Marguerite remarqua avec la perspicacité jalouse d'un cœur aimant qui se défie pour la première fois , l'affligea et l'inquiéta. Elle essaya d'être plus caressante, plus folle, plus entraînante que jamais; rien n'y fit. Thérèse, Baihilde etThécla l'écoutaientà peine, et semblaient répondre à chacune de ses tentatives par ces paroles accablantes : « Comment « peut-on trouver du plaisir à dire des riens , « à s'occuper de bagatelles , quand il y a des « choses si sérieuses au monde? » Marguerite ne pouvait pas comprendre distinctement un pareil langage, aussi altribua-t-elle cette révolution au refroidissement de ses bonnes amies. Elle les regarda toutes trois les larmes aux yeux et leur dit tour à tour :
— Est-ce que tu ne m'aimes plus , Thérèse? Est-ce que tu ne m'aimes plus, Bathilde? Est-ce que tu ne m'aimes plus, Thécla?
Thérèse, Bathilde et Thécla assurèrent Mar-
guérite qu'elles l'aimaient toujours. Bathilde l'embrassa, mais toutes trois continuèrent à s'entre-regarder en riant. Marguerite parla de ses colombes, de son chat; ses bonnes amies riaient plus fort. Il lui fallut tout son courage pour ne pas pleurer,
— Mais qu'avez-vous donc? leur dit-elle. Yous avez l'air de me dédaigner et de vous moquer de moi. Que vous ai-je fait? N'ai-je pas voire âge? Ne suis-jc pas aussi bonne ouvrière que vous? D'où vient donc l'air de supériorité que vous prenez avec moi? Savez-vous quelque chose que je ne sais pas? Et s'il en est ainsi, pourquoi ne me parlez-vous pas? pourquoi ne m'apprenez-vous pas ce que vous savez?
Les trois amies furent quelque temps sans répondre; à la lin, Thérèse, qui était la plus résolue, prit la parole, et, d'un ton de compassion qui ne justifiait que trop les reproches de Marguerite, elle se contenta de lui dire :
— Il ne faut pas faire de questions ainsi , ma petite ; il y a des choses qu'on apprend soi même ou qu'on n'apprend jamais.
Les deux autres applaudirent silencieusement
(le la tète à cette insolence. Ne sachant que répondre , Marguerite se décida à pleurer.
Pour la première fois depuis l'entrée des trois jeunes filles, la maman Schnaps leva les yeux , passa le doigt sur le verre de ses lunettes, regarda sa petite-fille qui pleurait , et se remit tranquillement à l'ouvrage en secouant la tête d'une façon particulière et qui lui était habituelle. Cependant un mot de Bathilde consola Marguerite. J'ai dit qu'elle passait assez volontiers des larmes au sourire. Elle sourit, se leva , et vint déposer sur la table un jeu de loto en disant :
— Il est dix heures, voulez-vous jouer? Les trois amies se pincèrent les lèvres.
— Ne voulez-vous pas jouer? demanda Marguerite très-émue.
— Le jeu de loto est un jeu d'enfant , dit Thérèse.
Cette réponse bouleversa Marguerite.
— Un jeu d'enfant! répliqua-t-elle ; mais nel'avons-nouspas joué samedi dernier? étiezvous enfants il y a huit jours, et ne l'ètes-vous plus maintenant? Depuis quand èles-vous ile*
venues si grandes filles que nos amusements vous semblent insipides?
— En huit jours, dit Bathilde, on apprend tant de choses !
— Mais quoi donc? demanda Marguerite.
Un sourire accueillit encore celte question. — Décidément, reprit Marguerite, je vois bien
que vous n'êtes plus mes amies. Faites comme il vous plaira , mais je vous déclare que si vous ne m'apprenez pas à l'instant même la cause de vos sourires et du dédain avec lequel vous me ti'aitez, je ne vous reverrai jamais de ma vie. Ne puis-je pas apprendre ce que vous avez appris? Si vous êtes devenues de grandes personnes, ne puis-je pas le devenir comme vous ? C'est mal de garder votre secret pour vous trois ; j'en veux ma part.
Thérèse montra du doigt la maman Schnaps, comme pour signifier qu'elle ne pouvait parler devant un témoin.
— Maman Schnaps n'entend rien, dit Marguerite ; apprenez- moi comment on devient grande fille en si peu de temps.
— Ecoute, dit alors Thérèse, nous allons te conter notre histoire 5 tu la comprendras si tu
peux. Hier, après avoir fini notre journée, nous traversions toutes trois la place d'armes, l'air était pur, le ciel semé d'étoiles, nous marchions lentement. Trois jeunes gens marchaient derrière nous et causaient de nous.
— Que pouvaient-ils dire? demanda Marguerite.
— Ce que des jeunes gens peuvent dire de jeunes lilles comme nous: que nous étions jolies , que nous avions de beaux yeux et des tailles d'archiduchesses. Nous pressâmes le pas, ils nous suivirent toujoui^, et enfin l'un des deux s'adressanlà moi, et m'ôtant son chapeau de la façon la plus polie du monde : — Mademoiselle, me dit-il , nous serions bien malheureux de penser que nous vous faisons fuir; nous sommes étudiants de l'université mes amis et moi , et nous croyons que ce n'est pas là une raison suffisante pour effrayer trois jolies personnes comme vous. A.ssurez-vous bien plutôt que nous avons des bras pour vous servir et des cœurs pour vous aimer. En parlant ainsi, il me prit le bras , mais d'une façon si gentille qu'il n'y eut pas moyen de résister. Ses deux amis prirent également le bras de Bathilde et de
Thécla, et, au lieu de trois, nous voilà six à nous promener. Mon cavalier, ma petite, est un beau jeune homme, grand, mince, qui a une chaîne d'or à son cou , des cheveux blonds bouclés, des yeux bleus comme un ciel d'été, et la voix douce comme le souffle d'un harmonica; et si tu savais comme il parle bien , comme on voit qu'il a été bien élevé! Il m'a comparée aux plus jolies choses , et en faisant tourner ses comparaisons à mon avantage : les wergis-mein-nich que nous cueillons le soir sont moins suaves que mes yeux, moins embaumés que mon haleine, les perles moins blanches que mes dents, le corail moins rose que mes lèvres , la soie moins déliée que mes cheveux.
— Le mien , dit Bathilde interrompant vivement son amie, m'en a dit tout autant, et plus encore. Il est petit, mais quedegrâces dans sa tournure ! comme ses yeux sont brillants ! comme son parler est spirituel ! comme il m'a bien assuré que sa vie entière serait consacrée à mon bonheur ! comme il a pris le ciel à témoin de la sincérité de ses sentiments !
— Le mien , dit Thécla qui ne voulait pas être en reste , a un avantage que les vôtres
n'ont pas, et que vous ne pouvez pas contester: il a des moustaches !...
— Et à dix Heures, continua Thérèse, nous nous sommes quittés en nous promettant de nous revoir. Demain , dimanche, ils viendront nous prendre, et nous irons ensemble au bal de la Redoute , le plus beau bal de la \ille. Ce sont des anges tous les trois.
Marguerite avait écouté ce récit avec la plus grande surprise.
— Comprends-tu? lui dit Bathilde.
— Je ne vois pas pourquoi cela vous empêcherait do jouer au loto, dit Marguerite.
Les trois amies se regardèrent cette fois sans dissimuler un sourire de pitié.
— Mais, expliquez-moi donc ce que je ne comprends pas, dit Marguerite en insistant.
— Ecoute, dit Thérèse, chante-nous ta ronde, nous verrons après.
Marguerite chanta, et Thérèse, Bathilde et Thécla répétèrent ensemble le refrain :
« De tous les oiseaux de passage, l'amour est le plus à craindre ; évitez-le, ù jeunes filles! »
Quand la ronde fut finie, Thérèse se lova et dit à Marguerite :
— Sais-tu ce que c'est que l'amour ? sais-tu ce que c'est qu'un amoureux? Apprends-le, et tu ne nous feras plus de questions.
Alors elle embrassa Marguerite, les deux autres firent comme elle , et toutes les trois s'en allèrent en répétant :
— Adieu , ma petite, dors tranquille.
Marguerite les entendit encore dans les escaliers qui disaient : Adieu : ma petite , dors tranquille.
Cet adieu railleur lui parut une cruelle injure. Evidemment elle avait été le jouet de ses trois bonnes amies. Cette pensée lui fit mal. Mais qu'avaient-elles voulu dire avec leur air d'importance, leurs sourires moqueurs, et leurs questions, sais-tu ce que c'est que famour, ce que c'est qu'un amoureux? Elle eut envie d'interroger à l'instant même sa maman Schnaps, mais la bonne femme venait de se lever, et rentrait dans sa chambre. Marguerite entra dans la sienne triste et découragée; elle oublia de donner à ses colombes le baiser, et à son chat les caresses du soir, et s'endormit, fatiguée d'avoir pleuré.
Le lendemain , sa résolution de questionner
sa grand'mère céda à une certaine honte qui se faisait jour dans son cœur à travers l'amertume de ses pensées. Elle ne dit rien, et elle garda pour elle seule son chagrin; il lui semblait qu'elle avait vu la veille ses amies pour la dernière fois. La semaine devait à l'avenir s'écouler sans samedi ; plus de joyeux projets , plus d'enfantillages rcvés avec la persévérance d'un ambitieux qui couve une place objet de ses désirs, d'un avare qui poursuit un trésor. Comme le samedi serait triste désormais ! Elle alla à la messe et pria , mais sans ardeur et presque sans foi. Sur les deux heures , elle se mit à la fenêtre et regarda les passants avec indifférence. Que lui faisait celte foule bigarrée qui , comme ses bonnes amies , avait sans doute des pensées, des plaisirs qu'elle ne comprenait pas ? Elle fut effrayée de cette solitude qui l'environnait; elle se trouvait seule au monde, et comme exilée. Thérèse, Bathildeet Thécla passèrent sous ses fenêtres, chacune donnant le bras à son cavalier; en les voyant, elle sentit son chagrin redoubler, et elle éprouva le contre-coup du salut qu'elles lui envoyèrent de la main; ce salut semblait dire s
Adieu, pauvre aveugle qui ne connais pas le soleil ! adieu , pauvre prisonnière qui ne désires pas môme la liberté !
Elle referma vivement la fenêtre et baisa tendrement ses trois colombes en les appelant par leur nom : Thérèse, Bathilde, Thécla ; elle déposait dans ce baiser toute la tendresse de son amitié trahie, toute la mélancolie de ses pressentiments. Hélas ! ses amies la quittaient avant ses colombes , et ses colombes avaient des ailes.
Les jours suivants se passèrent aussi tristement; elle n'avait plus de goût au travail et ne chantait jamais. Sa tristesse devint visible à un tel point que la maman Schnaps lui en demanda pour la première fois la cause.
— Ce n'est rien, dit Marguerite. Et involontairement elle se mit à murmurer le refrain de la ronde allemande :
« De tous les oiseaux de passage, l'amour est le plus à craindre ; évitez-le, ô jeunes filles! »
Le jeudi suivant, comme la maman Schnaps s'apprêtait à sortir pour reporter, selon son habitude, l'ouvrage achevé, Marguerite, accoudée sur la barre d'appui de sa fenêtre ouverte ,
réfléchissait profondément; en entendant marcher sa grand'mère, elle se retourna, lui prit le bras , en disant :
—Grand'mère, je veux sortir avec vous, j'ai besoin d'air.
Les deux femmes sortirent ensemble; mais quel fut en rentrant le désespoir de Marguerite lorsqu'elle aperçut la cage où elle enfermait ses colombes ouverte et vide !
— Maman ! s'écria- t-elle, il ne me reste plus d'espérances, colombes et amies m'abandonnent ! Je ne reverrai plus mes deux Thécla, mes deux Thérèse , mes deux Bathilde !
Et elle se laissa tomber sur une chaise en parlant de mourir. La maman Schnaps s'approcha d'elle, lui prit la main, l'embrassa et employa tous les moyens pour la consoler, rien n'y lit. Marguerite répétait toujours :
— 0 mes fidèles colombes ! ô mes bonnes
amies
La maman Schnaps prit alors un air mystérieux et digne, et s'assit en face de sa petitefille ; elle avait ôté ses lunettes, et ses yeux brillaient dans leur orbite avec une expression de pénétration singulière.
— Tues lasse de ton ignorance, dit-elle à Marguerite, tu t'ennuies d'être tranquille , lu veux savoir, les recils de trois petites folles te troublent la cervelle : tu brûles d'apprendre ce qui les rend si heureuses. Eh bien ! tu sauras, et, plus heureuse qu'elles, tu sauras sans danger, car j'ai un remède au mal, je t'instruirai et te défendrai : elles ne connaissent que l'illusion, je te montrerai la réalité.
— Qui fut bien étonné? Marguerite. La maman Schnaps avait -elle donc entendu le récit de Thérèse ? Tout ceci commençait à prendre un terrible air de sortilège.
Malheureusement pour la curiosité de Marguerite que cette ouverture avait éveillée , la maman Schnaps n'ajouta rien que ces mots :
— Dimanche nous causerons.
Pendant la journée du vendredi, Marguerite travailla, et n'osa pas adresser une seule question à sa grand'mère. Le samedi , vers le soir, elle reprit un peu courage , fit les préparatifs ordinaires, alluma la petite lampe, prépara la bière et les biscuits; sans espérer ses bonnes amies, elle s'obstinait à les attendre: ses bonnes amies ne vinrent pas.
— Vous voyez, maman, dit-cUo à sa grand'mùre, les amies ne reviennent pas plus que les colombes.
La maman Schnaps mit le doigt sur ses deux lèvres en secouant la Icte avec son mystérieux air de supériorité, et dit :
— Demain !...
Le lendemain , la maman Schnaps prit la parole à peu près en ces termes :
— Tu veux savoir, ô ma petite, fjuel est ce sentiment qui d'un samedi à l'autre a si fort bouleversé tes trois amies; qui leur a fait prendre en dégoût les amusements honnêtes, les distractions du jeune âge, la confiance, l'amitié mcine ? Thérèse t'a dit son nom quand elle t'a demandé si tu savais ce que c'était que l'amour : l'amour, Marguerite, est un esclave timide, qui devient bientôt le plus despotique des tyrans, qui se fait valet pour devenir maître, et se plaît à régner sur des débris. Tu veux savoir ce que c'est qu'un amoureux ? Thérèse te l'a dit encore, c'est un beau jeune homme qui compare celle qu'il aime aux plus belles choses de la création, à la lune, aux étoiles, au soleil , qui , pour elle , mêle sur sa palette les plus
brillantes couleurs, qui lui compose, à l'aide d'une foule de pierres précieuses, imaginaires, le plus beau, hélas ! et le plus fragile des diadèmes.
— Mais il me semble, dit Marguerite, qu'il n'est pas désagréable de s'entendre comparer au soleil.
La maman Schnaps étouffa entre ses lèvres pincées un de ces sourires railleurs qui expriment la froide certitude de l'expérience.
— Quand on y croit, assurément, réponditelle; mais quand on n'y croit plus, alors on souffre doublement de l'illusion qu'on a perdue, et de la réalité qui vous écrase; on souffre parce qu'on n'a plus le prestige du songe , et plus l'innocence du réveil; on souffre d'avoir payé si cher un moment d'enchantement, et de trouver de longs regrets à la place d'un bonheur qu'on croyait éternel. Regarde, ma petite, en ce moment voici que le soleil fait jouer ses rayons dans la chambre où nous sommes ; ne dirait-on pas que ta commode en chêne est incrustée de diamants, que cette pe. tite table de travail est semée de paillettes , que tes rideaux de mousseline saturés de lumières
scintillent et renvoient au plafond des réseaux de poudre d'or ? Attends un peu que le soleil se retire, et tout \a rentrer dans l'ombre accoutumée : plus d'or, plus de paillettes, plus de diamants , ta commode te semblera plus sombre, tes rideaux plus ternes, ta chambre entière plus triste et plus obscure. Comme fait le soleil, ainsi fait l'amour : il éclaire ce qu'il touche, paraît pour un moment, et quand il a disparu, les ombres s'épaississent, la nuit devient plus profonde, la solitude plus terrible. On eût dit que le soleil se prêtait de luimême aux combinaisons hypothétiques de la maman Schnaps. En ce moment , comme pour rendre la comparaison plus sensible , il retira ses rayons, et Marguerite, en regardant sa chambre tout à l'heure illuminée et joyeuse, terne, triste et veuve maintenant, se prit à dire avec amertume :
— Oh ! maman Schnaps, vous avez raison. La maman Schnaps reprit :
— Quand Thérèse , Balthide et Thécla t'ont fait de si beaux portraits de leurs amoureux , elles ne t'ont pas trompée ; non, elles les voient ainsi; donc, pour elles, ils sont réellement
ainsi. Mais c'est l'effet du prisme, ô mon enfant 5 c'est le soleil qui colore leurs visages , anime leurs traits, embellit leur langage. Attends que le soleil soit rentré dans ses nuages, et tu verras.
— Mais qu'arrivera-t-il alors ? demanda Marguerite; est-ce que Thérèse, Balhilde et Thécla seront malheureuses? est-ce qu'il n'y a pas moyen de les prévenir, de leur montrer le danger, de les avertir du piège où elles vont tomber ?
— Il est trop tard, dit la maman Schnaps, leur destinée est irrévocable : elles ont mis le pied sur la pente, elles descendront la pente jusqu'au bout. Si tu allais leur dire maintenant : Déliez-vous, vous vous trompez , vous prenez pour la réalité une image fantastique qui va s'évanouir, elles t'écouteraient bien, ma foi ; elles riraient de tes avertissements , comme elles ont ri de ta naïveté. Elles sont sous le charme maintenant, chaque mot qui tombe de la bouche de leurs amoureux leur semble une perle fine qu'elles ramassent et serrent discrètement dans leur cœur; chaque mouvement de leurs corps est une nouvelle
grâce, chaque regard de leurs yeux est un gage de bonheur pour le présent et pour l'avenir. Il faut les laisser faire, leur sort est écrit; mais dans quinze jours, dans un mois au plus , déjà le soleil aura pâli , elles trouveront des taches aux perles, des ombres au tableau; puis viendront les nuages, puis la nuit; alors nul ne leur semblera si affreux que ceux qui leur auront paru si beaux : car c'est un des effets de ce prisme dont je te parlais tout à l'heure de désenchanter les objets en raison des charmes qu'il leur avait prêtés.
— Mais, maman Schnaps, que deviendront Balhilde, Thérèse et Thécla. Je ne puis oublier qu'elles ont été longtemps mes amies, et je m'intéresse toujours à leur sort.
— Elles pleureront, dit la grand'mère.
— Et après?...
Cette question , toute simple qu'elle puisse paraître, embarrassa la maman Schnaps, malgré sa profonde connaissance des secrets du cœur humain; elle pinça de nouveau ses lèvres selon son habitude; et, prenant l'accent solennel d'une magicienne qui veut imposer la foi, sans examen , à une adepte trop curieuse :
— Tu nron deniandes plus, dit-elle, que je ne veux t'en apprendre, et que tu ne dois en savoir; j'ai voulu seulement te préserver d'un grand danger : ne m'interroge pas, et croismoi.
— Je vous crois, dit Marguerite, maïs permettez-moi de m'aflliger. Ainsi donc voilà qui est convenu, ces trois jeunes et beaux cavaliers que mes bonnes amies aiment tant, sont des monstres qui vendent horriblement cher toutes leurs belles comparaisons.
— Ce ne sont ni des monstres, ni des anges, dit gravement la maman Schnaps, ce sont des amoureux , ce sont des hommes, de même que les trois amies ne sont ni des folles, ni des ingrates, quoiqu'elles t'aient abandonnée traîtreusement, ce sont des jeunes fdles. Plus tard tu comprendras par quels rapports mystérieux et forcés, amoureux et jeunes filles, se trouvent entravés , pêle-mêle, dans une roule fatale 5 tu sauras comment ils obéissent également à une puissance supérieure, sans avoir conscience, les uns du mal qu'ils causent, les autres des regrets qu'elles se préparent. La vie humaine est ainsi faite; qui l'a faite ? et pour-
quoi ? plus tard tu le sauras peut-être, à moins que, comme beaucoup d'autres, tu ne le saches jamais.
La maman Schnaps avait évidemment déposé une intention ironique dans ces derniers mots; Marguerite {'écoutait bouche béante, comme une alouette qui entend à l'extrémité d'un champ de luzerne l'appeau de l'oiseleur. Depuis quand donc la maman Schnaps était-elle devenue si éloquente ? où prenait-elle toutes ces belles paroles ? La pauvre enfant était effrayée et curieuse en même temps. Ce portrait de l'amour, fait par sa grand'mére, lui semblait très-certainement hideux, et pourtant elle se sentait presque le désir de connaître cet étrange personnage. Ceci nous fournira en passant le prétexte de répéter galamment à nos belles lectrices celte vérité tant de fois proclamée, que les femmes sont naturellement courageuses.
— Les trois amoureux de tes bonnes amies , reprit la maman Schnaps, sont véritablement amoureux (à Dieu ne plaise que je médise de l'espèce humaine), mais, à leur manière, et
selon des idées malheureusement assez communes. Ce sont trois étudiants nouvellement arrivés à Berlin, qui s'ennuient de sortir seuls le dimanche, c'est-à dire sans une femme à leur bras, parce que leurs camarades, plus anciens, en ont tous au moins une, et font honte à ceux-ci qui n'en ont pas. Or, ils sont convenus entre eux, il y a un mois, de chercher trois jeunes fdies, et de les décider à se promener avec eux le dimanche , à l'aide de certaines paroles qui ne font jamais faute aux étudiants : voilà qui explique l'air aimable, gracieux, leurs propos séduisants, et leurs hardiesses inconvenantes à l'égard du soleil et des étoiles. Mais dans dix mois les vacances vont revenir. Adieu alors Thérèse, Bathilde et Thécla ! avant dix mois même ; car les étudiants n'ont pas des saisons aussi bien marquées que les hirondelles. Les migrations du cœur ne sont pas soumises à des règles certaines, comme les migrations des oiseaux. Dans six mois, Thérèse, Bathilde et Thécla pleureront leurs amoureux envolés.
— Horrible ! dit Marguerite.
— Veux-tu savoir comment seront dans sîx mois ces trois cavaliers si galants et si empressés maintenant? attends-moi.
La maman Schnaps se leva, entra dans sa chambre, et revint portant sous son bras une espèce de cadre carré précieusement enveloppé dans une serviette damassée; débarrassé de la serviette, ce cadre se trouva un miroir non étamé que la maman Schnaps présenta solennellement à sa petite-fille.
— Voici, dit-elle, ce que je n'ai montré à personne; ce miroir a le privilège de reproduire les amoureux tels qu'ils sont au bout de six mois d'amour. Regarde, ne reconnais-tu pas ce grand jeune homme à sa taille élancée, à ses cheveux blonds , à ses yeux bleus? c'est l'amoureux de Thérèse.
— Je le reconnais, répondit Marguerite; mais pourquoi a-t-il la bouche aussi disgracicusemcnt ouverte? est-ce pour montrer l'ivoire de ses dents, maman Schnaps? ne diraiton pas qu'il bâille?
— Tu l'as deviné, ma petite, et pourtant il est en face de Tliérèse qui l'accable de ses tendresses, et lui demande, les larmes aux yeux, la
raison de son ennui. Il s'ennuie, parce que voilà six mois qu'il connaît Thérèse, parce que depuis six mois il la promène tous les dimanches, et qu'il songe à une autre petite (ille dont il est amoureux depuis huit jours , c'est-à-dire que le prisme s'est déplacé , et qu'une autre profite de ses rayons, tandis que Thérèse est maintenant dans l'ombre.
En finissant, la maman Schnaps passa sur le miroir la manche de sa robe, et dit encore:
— Regarde.
— Voici l'amoureux de Bathilde, dit Marguerite ; je reconnais le portrait qu'elle m'en a tracé, sa petite taille, son regard brillant; mais qu'est devenu son air engageant et tendre? pourquoi est-il assis les coudes appuyés sur une table, avec une canette de bière devant lui ? Il a l'air perdu dans le nuage de fumée qui s'échappe de la pipe qu'il lient à la bouche... Maman Schnaps, on le croirait à l'estaminet.
— H est en effet dans un estaminet d'étudiants, bien enfumé et bien bruyaîit; et pendant qu'il vide canettes sur canettes , Bathilde compte les minutes, parce qu'elle l'attend, et se désole d'être seule exacte au rendez-vous.
Pendant que Marguerite se laissait aller aux tristes réflexions que lui inspirait la vue d'un spectacle aussi desespérant , la maman Schnaps passa une seconde fois la robe de sa manche sur le miroir, et répéta : — Regarde.
Marguerite vit un troisième portrait, qu'elle reconnut sans peine aux moustaches triomphantes qui ombrageaient sa lèvre supérieure, moustaches dont Thécla était si fière; l'amoureux était debout, sa iigure exprimait la fureur, et il tenait son bras levé.
— Pourquoi, demanda Marguerite tient-il le bras levé, comme s'il aliait frapper sur quelque chose?
— Il va en effet frapper sur quelque chose, et ce quelque chose , c'est ta bonne amie Thécla.
— Miséricorde! cria Marguerite.
Après cette démonstration en trois tableaux qui produisit encore plus d'effet sur Marguerite que les raisonnements de sa grand'mère, celleci garda quelque temps le silence. Ce fut Marguerite qui le rompit la première.
^— Maman Schnaps, denianda-t-elle, comment
ce miroir si précieux se Irouve-t-il entre vos mains?
— Mon enfant, dit la maman Schnaps avec le plus grand sérieux, un grand nécromancien qui connaissait la magie noire et la magie blanche, et contait la bonne aventure aux jeunes filles, me l'a donné il y a bien longtemps, en me disant : Prends ce miroir, il pourra sauver ta petite-fille d'un grand malheur. Tu le lui donneras quand il en sera temps.
— Et vous me le donn ez?
— Je te le donne.
Marguerite sauta de joie et baisa le miroir fatidique à plusieurs reprises. Ainsi pensaitelle, quand un beau cavalier viendra me complimenter sur ma bonne mine et sur ma jolie tournure, et m'assurer qu'il veut m'aimer éternellement, je reconnaîtrai, en consultant mon miroir, le fond de sa pensée, et combien de mois doit durer l'éternité.
On voit, du reste, que Marguerite avait fait deux grands pas à la fois : en apprenant le remède, elle avait appris le mal. Sans son miroir, elle en aurait su trop et pas assez. Heureusement pour elle sa science était encore de trop fraîche
date pour lui apporter des regrets ainsi que font toutes les sciences. Son miroir lui paraissait un talisman précieux, un trésor inappréciable, et de plus une source inépuisable d'amusements. Cependant il lui vint une objection sérieuse à l'esprit, et cll(; résolut de la présenter à sa grand'mère.
— Maman Schnaps, lui dit-elle, si un cavalier se rencontre plus sincère que les autres et que mon miroir me le représente au bout de six mois aussi aimable que je l'aurai rencontré, qu'en faudra-t-il faire?
— Tu le prendras pour amoureux , dit la maman Schnaps, en affectant de tousser d'une façon railleuse.
Marguerite, toussesdou tes éclaircis,n'eut plus qu'à se livrer à la joie; elle ne demandait plus qu'à rencontrer des cavaliers complimenteurs, afin de faire sur eux l'expérience de son talisman. Le lendemain elle voulut sortir pour accomplir son projet; mais, avant tout, il lui sembla qu'elle devait au moins essayer une démarche auprès deTliérèse, de Bathilde et de Thécla, bien que sa grand'mère lui en eût démontré Tinutilité, Au fond peut être était-elle bien aise
de se venger de leurs railleries, et de leur montrer que la naïve Marguerite pouvait main^ tenant en remontrer aux plus savantes. Elle trouva ses trois amies, et à chacune elle répéta, en prenant un ton passablement empirique, les paroles que sa grand'mère lui avait apprises, et les enseignements que son miroir lui avait donnés.
Elle dit à Thérèse : — Prends garde , ton amant s'ennuiera bientôt de ta présence , et je le vois déjà qui courtise une petite fille bien moins jolie et bien moins aimable que toi.
Thérèse lui rit au nez, et lui demanda depuis quand elle s'était faite tireuse de cartes, en ajoutant qu'elle avait dansé la veille toute la soirée, et qu'elle recommencerait le dimanche suivant.
Bathilde fit une réponse à peu près semblable, déclara avec beaucoup de hauteur à Marguerite que son cavalier n'aimait pas la bière, et ne fumait jamais, et qu'elle la priait de lui épargner désormais ses avertissements.
Pour Thécla, elle se contenta de hausser les épaules, quand Marguerite lui donna à entrevoir que son gentilhom.me à moustaches pouvait for(,
ooo
bien avoir des manières un tant soit peu brutales.
Marguerite s'en retourna désespérée de l'avcuglement de ses trois amies qui repoussaient ses conseils, et riaient de ses pressentiments. Peu à peu l'air et le mouvement dissipèrent sa tristesse, et elle se prit à songer au second motif de son voyage à travers la ville.
En ce moment un jeune officier, qui faisait résonner sur le pavé les éperons de ses bottes, lui dit en passant.
— Ma petite princesse, vous ferez tourner bien des tôles si vous voulez , et, pour ma part, je donnerais volontiers la moitié de ma vie pour avoir la permission de passer l'autre moitié à vos genoux.
— Nous verrons, pensa Marguerite.
Après l'officier vint un monsieur magnifiquement vêtu qui lui dit :
— Ma jolie enfant, vos pieds sont si mignons qu'en marchant vous devez les écorcher. Si vous voulez me suivre, je vous donnerai un appartement tout de velours et de soie; vous aurez un équipage à vos ordres, une caméristc, et deux laquais galonnés pour vous servir.
— Nous verrons, pensa encore Marguerite. Après celui-là, vint un petit jeune liomme
tout frise, tout pimpant, tout sautillant, qui lui dit :
— Si tu veux, jeune fille, je te donnerai la moitié de ce que je possède, des terres, des châteaux, des villas magnifiques.
Marguerite se rappela qu'on offrait ces choseslà dans toutes les romances, et pensa plus que jamais :
— Nous verrons ! nous verrons 1
Rentrée chez elle, elle prit son cher miroir, y passa sa manche ainsi qu'avait fait sa grand'mère, et, comme une pylhonisse qui veut commander aux ombres, commença son évocation par ces paroles :
— Yoyons, monsieur l'officier qui vous plairiez tant à mes genoux , comment seriezvous au bout de six mois, si par hasard je voulais bien vous écouter?
Alors elle aperçut dans la glace l'officier debout, fronçant le sourcil, et lui disant (car le miroir reproduisait en lettres saillantes les paroles de ceux qu'il représentait.) :
— Marguerite, je suis fatigué, lire-moi mes bottes.
Marguerite se hâta d'essuyer lé miroir pour en chasser cette affreuse image. Le monsieur magnifiquement vôtu parut alors; il conservait son air mielleux et poli. Il se contenta de dire :
— Ma petite, vous allez avoir la bonté de me rendre les bijoux que je vous ai donnés, le cachemire qui couvre en ce moment vos épaules, et de quitter l'appartement où vous êtes. J'ai vu au grand théâtre une danseuse qui me plaît plus que vous, et vous aurez pour agréable que je lui transfère avec mon cœur les gages de ma munificence.
— Ainsi, monsieur, dit Marguerite qui, dans ce moment , convertissant en réalité cette pénible illusion, crut s'adresser à un homme et non à une vaine image, vous me repoussez après m'avoir si perfidement accueillie ! Que sont devenues vos promesses? Mes pieds ne sont-ils plus aussi mignons qu'autrefois? ne craignez-vous plus que je ne les écorche en marchant? Allez chez votre danseuse, et dites-
lui qu'avant six mois vous la chasserez comme vous me chassez en ce moment.
Pendant que Marguerite parlait ainsi, l'image qu'elle accablait de reproches fit place à celle du petit jeune homme frisé, pimpant et sautillant, qui lui avait adressé ses hommages entre deux pirouettes. Hélas ! qu'il avait l'extérieur misérable ! que ses habits annonçaient bien la pauvreté! que sa figure amaigrie faisait mal à voir ! Il tenait à la main un morceau de pain sec, et, en le montrant à Marguerite, il lui disait :
— Voici à quoi se réduisent les villas, les terres et les châteaux dont je vous ai parlé pour tâcher de vous éblouir; mais, comme j'ai grand appétit, vous me pardonnerez de ne pas vous offrir la moitié de ce que je possède.
— Gardez tout! dit Marguerite avec indignation. Dieu merci! je n'ai jamais manqué de pain, et maman Schnaps m'a donné un trésor qui vaut mieux que tous les châteaux et que toutes les richesses de la terre.
En disant ces mots, Marguerite pressait le miroir contre son cœur, et se félicitait d'avoir une pareille sauvegarde contre la duplicité et
l'inconstance dos hommes. Les jours suivants elle continua ses expériences. Elle se mit à sa fenêtre; et quand un jeune homme lui lançait en passant une de ces œillades, provocations de regard à regard, déclarations d'amour muettes et fugitives, vite elle consultait son miroir. Et, comme chaque fois ce contraste entre le présent et l'avenir amenait de nouvelles images grotesques ou terribles, Marguerite n'avait garde de se lasser de si délicieux passe-temps. Un matin elle entendit un grand bruit de fanfares, et elle ouvrit sa fenêtre pour regarder ce qui se passait; c'était le régiment de cavalerie, le Prince-Royal, qui s'en allait à la manœuvre. Les cavaliers de ce régiment avaient la réputation la plus exécrable et la plus flatteuse à la fois. On les citait pour des perfides, ce qui prouvait qu'on leur donnait occasion de faire des perfidies. On les redoutait, ce qui prouvait qu'ils étaient redoutables. Il prit fantaisie à iMarguerite de passer en revue un à un tous les cavaliers à mesure qu'ils passeraient et lui lanceraient un regard. Voici donc que tous les beaux militaires défilèrent sur le miroir de Marguerite , non pas jeunes et bril- U. 22
lants comme elle les voyait de ses yeux, mais maussades et bourrus comme des amoureux de six mois en présence de leur maîtresse.
Les uns bâillaient, et môme dormaient comme l'amoureux de Thérèse.
Les autres fumaient épouvanlablement et buvaient delà bière comme l'amoureux de Ba- Ihilde.
D'autres levaient les bras à la manière du jeune homme à moustaches dont Thécla s'était affolée.
Quelques-uns même faisaient le mouvement contraire.
Elle vit un jeune officier rose et blond, la candeur même, qui lui disait :
— Marguerite, j'ai perdu hier tout mon argent au jeu , mes galons et mes épauleltes sont en gage; donne-moi ta montre que j'aille la ■vendre.
Cette vision, qui se prolongea pendant plus d'une heure au bruit des trompettes, fatigua la pauvre enfant. Pour la première fois, elle songea à ces paroles de sa grand' mère : « Mon enfant, si tu trouves un cavalier qui soit le même au bout de six mois que le premier jour,
prcnds-lc pour amoureux. » Et elle se dit à part : « Ma foi j'ai bien peur que maman Schnaps ne m'ait pas fait là une grande concession. » Pendant une heure cinq cents cavaliers, tous jeunes, tous beaux, tous exprimant l'amour dans leurs regards, avaient défilé devant elle, et pas un de ces cavaliers n'était sincère, pas un de ces regards n'avait dit la vérité. Ce fut là le premier sentiment de douleur que les expériences du miroir causèrent à Marguerite. Comment cette petite fille, si ignorante naguère, en était-elle venue là, à regretter? Regretter, n'est-ce pas désirer en arrière? désirer, n'estce pas connaître? Connaître, désirer, regretter, comment Marguerite avait-elle appris si vite toutes ces choses ? Serait-ce que pour la jeunesse le temps ne se mesure pas comme pour la vieillesse et l'âge mûr, et qu'il y a des idées qui germent aussi facilement dans un cœur de seize ans que la marguerite dans les prairies ?
Depuis ce moment Marguerite eut moins souvent recours à son miroir. Le fruit de l'arbre du bien et du mal dont elle s'était rassasiée avec tant d'ardeur commençait à lui sembler
amer, et elle se demandait si le malheur d'ignorer n'était pas préférable au bonheur de savoir. Le mois de mai était revenu avec son cortège de fleurs j de chaudes brises, de nuages dorés. Les primevères s'épanouissaient dans les champs, et Marguerite s'épanouissait comme elles. Le dimanche sous sa fenère elle voyait passer de joyeuses jeunes (illes laissant flotter leurs châles au vent, et s'acheminant légères vers les promenades verdoyantes qui avoisinent la ville. Ses yeux souriaient à ce spectacle , son cœur, autrefois si tranquille, battait violemment dans sa poitrine, et tressaillait en écoutant monter à son oreille la voix des désirs inconnus. Plusieurs fois elle vit passer Thérèse, Balhilde et Thécla- chaque fois elle les accompagna longtemps du regard, non plus avec la douleur d'une amie qui voit ses amies marcher vers l'abîme, mais avec une sorte d'envie, et en songeant que peut-être Thérèse, Bathilde et Thécla étaient heureuses pour ignorer ce qu'elle savait.
Quand elle sortait, et que les jeunes gens lui adressaient des compliments, elle ne disait plus avec mépris, comme autrefois : Nous verrons,
mais elle souffrait de ne pouvoir ajouter foi à leurs paroles; elle sentait le besoin d'y croire, et son âme se déchirait, combattue entre cei deux sentiments contradictoires , d'une illusion qui lui devenait chère et d'une réalité qui l'accablait. Le printemps lui apportait chaque jour de nouveaux charmes, l'enfant prenait son essor, sa taille , autrefois frêle et sans contour , s'arrondissait , ses yeux naïvement fixes s'imprégnaient des blondes couleurs du ciel et des molles clartés des étoiles. Elle avait de ces rougeurs subites qui attestent les capricieuses pulsations des artères et les mouvements désordonnés du sang. Son heure était venue d'aimer, toutes les fatalités de la nature l'y poussaient en dépit d'elle-même; le ciel et son azur, le soleil et ses rayons, la nuit et ses senteurs embaumées, lui formaient un cortège; tous les êtres de la création prenaient une voix pour lui dire : Aime! aime! Une invincible puissance la retenait dans son immobilité, la science glaçait les désirs à peine éclos dans son cœur; ses rêves se détruisaient à peine formés. Comme un frêle esquif dans le port, à chaque souille de la brise qui entlait ses yojles,
elle se balançait un instant sur elle-même et retombait tristement dans son inertie.
Chaque fois qu'elle consultait son miroir, elle n'avait plus, comme jadis, un rire orgueilleux sur les lèvres, ni cette assurance de la raison calme qui défie les vains fantômes de l'imagination : son visage exprimait l'abattement, ses yeux se remplissaient de larmes. Si son miroir ne pouvait lui dire que des vérités tristes, ne pouvait-il mentir un jour?
Sa maman Schnaps s'aperçut de cette tristesse; et, fixant sur sa pctite-filie un de ces regards pénétrants qui fouillaient au fond de l'âme :
— Qu'as-tu, petite? lui demanda-t-elle.
Marguerite se sentit rougir et répondit en
balbutiant :
— Je n'ai rien , maman Schnaps.
Elle mentait, car ce jour-là même elle avait eu un rêve qui la tourmentait fort. Pendant son sommeil un jeune homme lui était apparu, tenant dans sa main une cage où s'agitaient en frémissant trois colombes. Son visage avait une expression douce et mélancolique, ses cheveux d'un blond d'argent voltigeaient autour de son
front, ses yeux d'un bleu d'azur réfléchissaient toutes les bonnes pensées des années d'innocence. —Marguerite, lui avait-il dit d'une voix harmonieuse, voici vos trois colombes que j'ai retrouvées et que je vous rapporte; quelle récompense me donnerez-vous pour cela? A la vue du jeune homme , Marguerite avait éprouvé une sensation inconnue; en revoyant ses colombes, son cœur s'était dilaté de plaisir ; et, tout entière à cette double émotion, elle se sentit près de tendre la main au jeune homme en lui disant : — Voilà votre récompense. Mais l'idée de son miroir se présenta tout à coup à son esprit; elle retira sa main et se contenta de dire : — Nous verrons! Le jeune homme disparut. Elle avait consulté son miroir, et, comme à l'ordinaire, son miroir avait substitué à ses illusions une désolante réalité.
Voilà pourquoi Marguerite, en se réveillant, avait senti ses yeux noyés dans les larmes, voilà pourquoi elle paraissait si 4risteà sa grand' mère qui lui demanda la raison de sa tristesse.
— Marguerite, dit la maman Schnaps en continuant à la regarder fixement, tu as beau faire, je vois bien que lu n'es pas heureuse;
tu as beau écraser entre tes dix doigts les pleurs qui voudraient s'échapper de les yeux, je les vois malgré toi. On ne me trompe pas. Voyons, que désires-tu?
— Eh bien , dit Marguerite s'enhardissant par degrés, je désire des ailes comme les oiseaux afin de suivre les nuages et de m' envoler après eux. L'air que je respire ici, dans cette chambre étroite et obscure, est trop lourd pour ma poitrine; j'étouffe ici, je me sens mourir.
— Oui-dà ! dit la maman Schnaps en rapprochant ses deux lèvres en-dedans de façon à produire une espèce d'indescriptible sifflement , et qu'irais-tu faire avec les oiseaux ? qu'irais-tu chercher derrière les nuages? Mais si tu as besoin d'air, nous sortirons ensemble, et, comme tu n'as pas encore d'ailes , tu te serviras de tes jambes.
En effet, le dimanche suivant la maman Schnaps mit son plus beau casaquin , recrépa son tour de cheveux et sortit avec Marguerite. Elles se dirigèrent à travers le faubourg vers la promenade la plus fréquentée, et aperçurent un transparent rouge entouré de verres de couleur sur lequel étaient écrits ces mots : Bal de
la Rotonde. Elles entrèrent. Du salon d'hiver, le bal s'était transporte au salon d'été et se tenait dans une rotonde entourée d'acacias. Jeunes gens et jeunes fdles se pressaient, les yeux cherchaient les yeux, les mains effleuraient les mains ; sur tous les fronts on voyait briller la confiance et le plaisir. Cette image d'un bonheur qui n'était pas fait pour elle attrista Marguerite, et elle s'assit pensive avec sa grand'mère à une petite table un peu à l'écart. Au bout de quelques instants, un jeune homme vint l'inviter à danser; la maman Schnaps fit un signe d'assentiment , et Marguerite partit avec son cavalier. C'était la première fois qu'elle goûtait cet enivrement du bal, ce charme qu'une femme éprouve à se sentir entraînée par le mouvement de l'orchestre et soutenue par le bras d'un danseur entraîné comme elle. Marguerite s'y abandonna de tout cœur. Un moment elle oublia les soucis qui la rongeaient; elle livra aux caprices de la mesure et ses souvenirs et ses chagrins; elle oublia tout, jusqu'à ce miroir fatal dont l'idée cruelle faisait tant sur sa destinée. En revenant à sa place accompagnée par son ca\alier, elle aperçut Thérèse, Ba-
thilde et Tliécla, mais elle n'eut pas le temps de leur parler, tant elles passèrent rapidement. De retour à sa place, un second cavalier vint l'inviter; mais, cette fois, la maman Schnaps refusa son consentement. La soirée était fraîche et le temps menaçait pluie; elle emmena sa pelite-iîlle qui retourna la tète en s'en allant vers ce paradis nouvellement découvert qui se nommait le bal de la Redoute. Rentrées à leur demeure, la vieille femme et la jeune iille s'assirent en face l'une de l'autre sans mot dire : toutes deux avaient leurs pensées.
— Eh bien ! petite , dit à la fin la maman Schnaps, tu n'as pas envie de consulter ton miroir; tu ne veux pas savoir ce que signifient tous ces regards qui t'ont poursuivie.
— Je suis fatiguée, dit Marguerite.
La maman Schnaps se leva en souriant et revint se poser devant Marguerite le miroir à la main.
— Regarde donc comment sera dans six mois avec toi ou avec une autre celui qui t'a fait danser.
Marguerite leva les yeux et aperçut un homme noirci par la fumée, une sorte de cyclope, à
l'air liorribiemcnt malpropre et brutal, qui prononçait ces mois en montrant le poing :
— Femme! je t'ai déjà prévenue, si demain quand je rentrerai ma soupe n'est pas chaude, gare à toi !...
Cette image n'était pas faite pour chasser les idées funèbres de Marguerite. Tous ses regrets, toutes ses douleurs, tous ses désirs vagues et réprimés, toutes ses sensations douloureuses des jours précédents l'assaillirent en même temps, et elle fut sur le point de répondre à sa grand' mère :
— Maman Schnaps, reprenez votre miroir, je n'en veux plus j j'aime mieux pleurer tout à mon aise dans six mois, comme Thérèse , Bathilde et Thécla, que de pleurer tous les jours comme je le fais.
La maman Schnaps devina probablement ce que Marguerite n'avait pas osé dire, car quelques moments après, déposant sur le front de la jeune 01 le le baiser du soir, avant de rentrer dans sa chambre, elle lui dit :
— Prends garde, Marguerite; tu sais déjà comment les colombes s'envolent , prends garde d'apprendre comment le bonheur s'en va.
Malgré cet avertissement, Marguerite persistait dans sa résolution, les jours suivants l'y confirmèrent. Elle fit de nouvelles expériences qui tournèrent tout aussi mal que les autres, et se décida à rendre à sa grand'mère ce fatal miroir qu'elle avait reçu naguère avec tant de joie. Dans sa prévention de fraîche date contre le talisman de la maman Schnaps, elle allait jusqu'à l'accuser d'imposture et trouvait à lui opposer des arguments tels que ceux-ci : H est impossible que tous les hommes soient faux , tous les serments trompeurs, et que l'amour le plus sincère se dissipe comme un songe au bout de six mois. Donc le miroir mentait, et la maman Schnaps n'avait peut-être imaginé une pareille invention que pour l'effrayer.
11 ne fallut rien moins qu'un grand événement pour ébranler son incrédulité, ce grand événement fut la visite de Thérèse. Thérèse avait l'air triste, fatigué, abattu; en entrant, elle prit la main de Marguerite et la serra affectueusement, des larmes roulaient dans ses yeux, et elle s'écria : — Je suis bien malheureuse!
Pourtant trois mois seulement s'étaient écoulés depuis la dernière entrevue des deux
amies; aussi Marguerite fut-elle réellemenl épouvantée; elle songea à son miroir, et, le comparant en idée à une horloge qui marque rapidement les heures joyeuses et lentement les mauvaises heures :
— Mon Dieu, dit-elle, n'est-il pas déjà assez cruel, et faut-il encore qu'il avance de trois mois !
Elle se mit alors à pleurer avec Thérèse, n'osant pas la questionner.
— Je suis bien malheureuse, répéta celle-ci! Ah ! pourquoi n'ai-je pas une amie éclairée qui m'ait montré le piège où j'allais tomber? Combien je regrette maintenant nos bienheureux samedis, nos innocentes causeries et nos parties de loto !
Celte réhabilitation du loto dans l'esprit de Thérèse parut à Marguerite un symptôme éclatant de désastre.
— Mais qu'as-tu donc? est-ce que ton amoureux?...
— Ne te fie jamais aux discours des amoureux, dit Thérèse. Le mien ne m'aime plus et m'abandonne.
^Et Bathildc? demanda Marguerite, et Thccla?
Thérèse ne répondit que par un nouveau déluge de larmes.
Marguerite alors fut bien obligée de convenir que son miroir n'était pas un imposteur et disait parfois la vérité. Cette scène laissa dans son esprit une impression douloureuse. D'une part, si le miroir disait vrai, il fallait donc s'en rapporter à lui et suivre ses conseils; mais, d'autre part, si elle ne rencontrait jamais le cavaliermodèle que sa maman Schnaps lui avait si généreusement permis d'accueillir, comment faire? Quelle perplexité! Ici le malheur, là l'im-, possible, une barrière infranchissable des deux cotés : le désir et le savoir, deux choses inconciliables à tout jamais!...
Un jour que la maman Schnaps était sortie pour porter de l'ouvrage et que Marguerite se trouvait seule dans sa chambre réfléchissant à la bizarrerie de sa position, on frappa légèrement à la porte. Marguerite alla ouvrir, et quel fut son élonnement en voyant un jeune homme qui tenait à la main une cage couverte d'un mouchoir en soie! Ce jeune homme était beau
et avait l'air troublé et fieurcux à la fois; ses yeux du plus beau bleu brillaient à travers deux longs cils qui en tempéraient l'éclat; son teint avait toute la fraîcbeur du printemps , c'était exactement le portrait de celui que Marguerite avait vu en songe. Il leva le mouchoir de soie qui enveloppait la cage, et Marguerite aperçut trois colombes qui, à sa vue, se mirent à battre des ailes.
— Mademoiselle, lui dit le jeune homme, je vous rapporte des oiseaux qui vous appartiennent, et que je suis bien joyeux d'avoir retrouvés.
Marguerite examina les colombes, c'étaient bien les siennes. Elle les reconnut toutes trois aux signes particuliers qui les distinguaient. La première avait au cou un grain d'ébène , la seconde avait le bout de l'aile brisé, et la troisième portait lièrement sur le front une aigrette chatoyante.
— Mes colombes! mes chères colombes! dit Marguerite palpitante de plaisir, pourquoi m'avez-vous quittée, ingrates? et pouriiuoi faut-il qu'on vous ait forcées à revenir .'*
— Quelle récompense me donnerez-vous
pour cela ? ajouta le jeune homme d'un ton de voix suppliant. J'ai battu bien des buissons pour vous rapporter vos colombes, je me suis ensanglanté les doigts, j'ai bravé le danger et la fatigue, car je savais combien vos colombes vous étaient chères , et j'aurais donné ma vie pour vous les rendre.
Marguerite rougissait et tremblait en entendant ces paroles; son rêve, tout son rêve devenait une réalité. Mais par quel hasard ce jeune homme avait-il su qu'elle avait perdu trois colombes ? comment avait-il découvertsa demeure? Elle n'osa pas lui adresser une question, car elle s'adressait cette question à elle-même : Quelle récompense veut-il, et quelle récompense puis- je lui donner?
— Mademoiselle, continua le jeune homme, je veux vous dire le fond de ma pensée, car jamais le mensonge ne s'est posé sur mes lèvres. Je suis déjà récompensé de ce que j'ai fait; je vous connaissais, je vous avais vue, et j'avais formé le désir de vous parler, de vous entendre; merci donc à vos oiseaux qui aujourd'hui m'introduisent auprès de vous. Mais maintenant dois-je me retirer sans emporter l'espoir de
vous revoir, ne lirez-vous pas dans mon cœur, ne comprendrez-vous pas les sentiments que je n'ose vous peindre, m'accorderez-vous le droit de me dire votre ami?
Jamais Marguerite n'avait entendu une voix aussi douce , des paroles aussi harmonieuses 5 les manières de l'inconnu , ses gestes , l'expression de ses regards , formaient pour elle un ensemble délicieux qu'elle n'avait jamais soupçonné; le moyen de croire que d'aussi belles paroles pussent être perfides, qu'une figure aussi franche pût cacher un cœur faux?
— Monsieur, lui dit-elle, je ne dépends pas de moi; j'ai une grand'mère qui dirige ma conduite et veille sur mes actions, je parlerai k ma grand'mère, et si elle y consent, je serai heureuse de vous renouveler mes remerciments.
Marguerite, en parlant de sa grand'mère, songeait à son miroir; c'était lui qu'elle voulait consulter, caria visite de Thérèse avait opéré en elle une réaction violente, et elle no voulait pas s'exposer aveuglément à un malheur dont la preuve lui était acquise.
L'inconnu la regarda quelque temps en silence avec une expression de résignation, de