CHAPITRE PREMIER
Voilà cent dix-sept ans que la France a rejeté, en même temps que ses institutions séculaires, l'enseignement traditionnel qui avait fait, avec ces institutions, la grandeur et l'unité de sa longue histoire. L'esprit révolutionnaire n'a pas cessé, depuis lors, de souffler chez elle le désordre, l'anarchie et la haine. Le poison qui la dévore a pour caractère spécifique d'être intellectuel plutôt que moral ; c'est l'erreur, plus encore que le vice, qui l'insinue dans ses veines. Où donc chercher le salut ? Le Play l'a dit en exposant les règles de la méthode: dans l'examen comparé des meilleures constitutions sociales. Cet examen nous montrera, avec une irrésistible évidence, qu'il existe chez toutes les nations prospères certaines institutions communes qui accompagnent le succès et qui en expliquent les causes. La religion, la propriété, la famille, le travail., les rapports privés, les associations libres, le gouvernement (1), s'y sont développés et organisés de manière à satis-
(1) J'ai suivi, pour Texamen de ces diverses institutions, Tordre adopté dans la Réforme sociale. Toutefois, afin de grouper sous un même chef les dilTéreiites matières qui s'y rapportent naturellement, j'ai rattaché à l'article Travail l'analyse 1° des sociétés ouvrières, rangées par le Play dans le livre V de la Réforme sociale, qui a pour titre V Association, et 2" du patronage, rangé par lui dans le livre VI qui a pour titre les Rapports privés.
faire, aussi complètement que possible, ces deux besoins essentiels de l'homme : l'observation de la loi morale et la sécurité du pain quotidien. Mettons-nous à l'école de ces peuples; déchiffrons leur constitution sociale ; analysons un à un les divers chapitres dont elle se compose, et transcrivons-les, avec les rectifications nécessaires, dans nos mœurs et dans nos lois
Un simple coup d'œil jeté sur le monde nous fait apercevoir la marque essentielle qui distingue les sociétés humaines des sociétés animales. L'abeille ou la fourmi n'a pas le choix de ses actes ; un instinct infaillible la conduit sûrement à ses fins. L'homme seul possède la liberté ; mais ce magnifique et dangereux privilège, qui fait à la fois sa grandeur et sa faiblesse, s'allie, dans son âme, avec une tendance innée vers le mal. C'est le vice originel, dont toutes les mères et toutes les nourrices surprennent les premières manifestations chez l'enfant, que tous les fondateurs des grandes races se sont proposé de combattre par leur législation, et qui est, pour la science sociale, un trait caractéristique de notre nature (1).
(1) C'est, au contraire, sur le faux principe de la perfection originelle de l'homme que repose, on le sait. Inutela pinlosophie politique do J.-J. Rousseau et de la Révolution. « Le piineipe fondamental de toute morale, sur lequel j'ai raisonné dans tous mes écrits, est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre ; qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ». J.-J. Roussiniu, Lettre à Chfistoplte dp Dcaumont, archecèque de Paris.
Thomas Jelîerson disait : « C'est perdre son tem})s que de vouloir enseigner la morale, elle pousse chez l'homme comme les jambes et les bras ».
« C'était la conviction du xvine siècle et de la génération for-
Mais si V esprit et les pensées de V homme sont inclinés au mal dès sa jeunesse, il a nécessairement besoin d'un appui pour se redresser, d'un secours pour se garantir contre une irrémédiable déchéance. Dieu y a pourvu en confirmant et en précisant par le Décalogue les principes de la loi morale qu'il avait, dès l'origine, gravés dans son cœur. Le Décalogue éternel^ — Le Play l'avait ainsi nommé, à la suite d'un
mée à .^on école, que l'homme est essentiellement bon et que, dan=; les sociétés humaines, le mal provient non de la nature humaine, mais de la mauvais»' organisation sociale et du mauvais régime politique. La confiance dans la bonté originelle de Ihomme était, en 1789, Tune des colonnes de l'orgueil humain ». Guizot, Méjnnires, introduction.
M. Paul Bourget a montré, dans une belle page, à quel point ce faux principe est anti-scientifique non moins qu'anti-rehgieux. (f A les regarder les unes après les autres, n'est-on pas elfrayé de constater que la plupart des idées sur lesquelles notre malheureuse patrie a vécu, aux environs delà Révolution et depuis, sont de purs sophismes ? S'agit-il de psychologie sociale ? La France de 89 a cru avec Rousseau à la bonté naturelle de l'homme. La science, d'accord sur ce point avec la religion, nous affirme que l'homme de la nature est tout le contraire du personnage raisonnable et idyllique dont la fantasm.agorique silhouette se dessine à travers "les niaiseries de la Déclaration
des droits Les chrétiens expliquent cette brutalité native par
le dogme de la chute. Les évolutionnistes l'expliquent par la descendance animale de notre espèce. Les uns et les autres sont des scientifiques, en ce qu'ils acceptent l'évidence d'un fait indiscutable. Toute la lignée des esprits révolutionnaires a, par contre, méconnu ce fait, depuis l'auteur du Contrat social jusqu'aux utopistes du collectivisme contemporain, en passant par les rédacteurs de la susdite Déclar'ation et continuant par les insensés de 1848, auxquels nous devons la monstruosité du suffrage universel. Ce suffrage n'est, remarquez-le, que le dogme de la bonté originelle mis en action. Si tout homme est naturellement sage et raisonnable, il est naturellement qualifié pour prendre unf part au gouvernement du pays, et au nom de qui lui rognerait-on cette part "? Le propre de la raison naturelle n'est-il pas qu'elle soit égale chez tous •? La conclusion vaut les prémisses. Comme on rirait de pareilles folies, si nous ne les payions pas si cher! » Lettre au R. P. Dom /?<?*\sr, (Revue la Réforme sociale, 1905, II. 397).
éloquent évoque (1), pour marquer d'un mot l'universalité et la perpétuité de cet enseignement divin : — telle est, pour toutes les sociétés humaines, la source unique et profonde d'oîi jaillissent le bonheur et la paix. « Depuis les premiers âges de l'histoire on voit prospérer les peuples soumis à cette loi suprême, souffrir ceux qui la violent, périr ceux qui persistent dans leur révolte ». — Mais encore faut-il la regarder et la vénérer comme une révélation directe de Dieu. Là où les philosophes et les législateurs n'ont voulu y voir qu'une sublime conception de l'esprit humain, ils se sont persuadé naturellement qu'ils pourraient la perfectionner, et ils ont inoculé à l'organisme social, avec l'orgueil et l'erreur, les germes de la décadence.
Telle est la leçon des faits. C'est, dans le passé, celle de l'histoire ; c'est, aujourd'hui, celle qui se dégage d'une expérience immédiate. « Pendant de longs voyages, dit Le Play, j'ai cherché constamment les groupes de familles qui auraient pu se former sans l'appui du Décalogue confié à la garde de l'autorité paternelle. J'ai souvent promis une récompense à ceux
(1) « Dieu n'a permis les menaces du communisme.... que pour nous obliger à nous serrer dans sa sainte Eglise autour du Décalogue éternel, sans lequel il n'y a plus ni autorité, ni respect, ni loi, ni famille, ni propriété, ni raison, ni droit, ni devoir, ni société humaine, ni humanité sur la terre <> (Mgr Dupanloup, Lettre pastorale du 20 octobre 1873).
Proud'hon lui-mrme, après avoir analysé le Décalogue, n'avait pu retenir ce cri d'admiration : « Quel magnifique symbole ! Quel philosophe, quel législateur, que celui qui a établi de pareilles catégories et qui a su remplir ce cadre î Cherchez dans tous les devoirs de l'homme et du citoyen quelque chose qui ne se ramène point à cela, vous ne le trouverez point » {De Vutilitë de la célébration du dimanche, I, 13).
Voir dans la Réforme en Europe et le ftalut en France (Annexes, pièce I), et dans les Annuaires des Unions pour 1875 et 1876, un essai d'études comparées sur le Décalogue des Hébreux et sui- les préceptes ilu même ordre qu'on peut extraire des livres religieux des diftèrents peuples.
qui me signaleraient l'existence d'un tel phénomène social. Mais tous ces efforts sont restés infructueux. Je n'ai jamais appris que les partisans de cette nouveauté aient réussi à fonder le moindre voisinage » (1).
Le Décalogue, reconnu à la fois comme fondement divin de la société et comme principe d'union entre tous ceux qui veulent la défendre, n'a pas paru suffisant à certains catholiques. La religion, pour une nation chrétienne, ont-ils dit, c'est le christianisme ; son Décalogue, c'est l'Evangile. — Le Play le pensait également et il n'a jamais cru qu'un peuple qui a reçu l'Evangile dût se contenter du Décalogue (2). Mais deux raisons l'ont déterminé à se maintenir fermement sur le solide et large terrain qu'il avait choisi. D'une part, il cherchait les principes essentiels qui ont permis aux sociétés les plus diverses de naitre et de grandir. Or, « il y a des sociétés qui ont prospéré et qui ont duré ; il y en a encore qui prospèrent et qui durent hors du catholicismeet même hors du christianisme. Il est donc évident que la bonté de Dieu a voulu que ces sociétés, privées des lumières de l'Evangile, trouvassent des éléments de prospérité et de durée dans un minimum de vérité qu'il ne leur a pas refusé. Ce minimum partout indispensable pour vivre, c'est le Décalogue éternel » (3). — D'autre part. Le Play s'efforçait de rallier autour d'un même drapeau, pour le relèvement du pays, tous les hommes de bonne volonté, quelles que fussent leurs doctrines religieuses ou politiques. Le seul
(1) Les Ouvtners européens, IV, Intr. | 1.
(2) « Les hommes que je voudrais réunir ont pour signe de ralliement non ma doctrine, mais le Décalogue, l'Evangile, et la doctrine vivant dans la pratique des Autorités sociales... » — « Inspirons-nous des enseignements de Notre Seigneur Jésus- Christ, de la méthode de saint Paul et de celle de saint François Xavier...» (Lettres de Le Play, 2 janvier 1871 et 7 septembre 1875. — Ch. de Ribbe, Le Play d'après sa correspondance, 2« édit. p. 149, 151).
(3) Emm. de Gurzon, Frédéric Le Play, sa méthode, sa doctrine, son œuvre, son esprit, p. 104.
programme qu'il pût leur proposer, tout au moins comme point de départ de leurs travaux, c'était encore ce même minimum de vérité, « la loi suprême de toutes les races et de tous les temps, celle qu'un socialiste révolutionnaire appelle le magnifique symbole, celle qu'un illustre prélat a nommée plus récemment le Décalogue éternel » (1).
Tous les grands principes qui président à la vie privée ou à la vie publique, groupés par Le Play sous le nom de Constitution essentielle, sont expressément ou implicitement compris dans le Décalogue. Toutefois il y a loin de ce petit nombre de principes fondamentaux aux multiples applications qu"il faut en faire. Chaque époque, chaque peuple a ses besoins propres ; ceux-ci se multiplient à mesure que les sociétés se développent. La mise en pratique des principes pourra donc et devra même varier avec les temps et les lieux, à la condition cependant que « dans son é'asticilé, elle n'aille pas jusqu'à l'infraction des j)rincipes », Les lois écrites ne seront justes et bienfaisantes, ou, pour mieux dire, elles ne seront vraiment des lois que si, de près ou de loin, elles se rattachent au Décalogue, pareilles, disait Burke, « à ces eaux qui prennent la teinte ot le goût des différents terrains qu'elles traversent, quoiqu'elles dérivent de la même source » ("2;.
(1) La Réforme sociale, III, 056.
(2) Les hommes de la Révolution ont méconnu cette vérité fondamentale. « Ils ont pensé ([ue leurs inventions législatives avaient droit au respect des peuples, lors même qu'elles tendaient à établii" le régime du mal. Cette aveugle croyance à la souveraineté de la loi écrite est une des dangtireuses erreurs de notre temps. » [La Réforme sociale, III, 17). — En 1902, un procureur de la Républiijuc, ]>oui'3uivant les Petites sœurs de l'Assomption, se faisait, dans les tej-mes les moins ambigus, rinteri)rète de cette aveugle crogance ; « On leur a dit qu'elles ne pouvaient obéir à une loi injuste, et elles ont résisté. Qu'elles sachent qu'il faut obéir à la loi, même lorsqu'elle est injuste ». Antigone. la douce vierge païenne, inspii-êe par son cœui", avait donné jadis au tyran Créon la même leçon de philosophie religieuse que nos Petites-sœurs, au magistrat français. Elle avait
La religion est un fait aussi universel et aussi nécessaire que le Décalogue. Elle l'applique et le précise. — et c'est ainsi qu'elle s'en distingue, — par l'institution d'un culte public, de ministres spécialement chargés de ce service, et de rites déterminés. « L'établissement de cette relation directe de l'homme avec Dieu s'impose impérieusement aux familles et aux sociétés. Chaque jour la faim rappelle à l'homme qu'il a besoin de nourrir son corps. Chaque jour également la pratique des rites lui rappelle qu'il doit être soumis à Dieu pour observer la loi morale, c'est-à-dire pour procurer à son àme la nourriture qui est la seconde source du bien-être temporel ». Aussi le bonheur individuel et la prospérité publique correspondent-ils partout à l'énergie et à la pureté des convictions religieuses.» Je ne crains pas d'affirmer, conclut Le Play, que tout observateur qui recommencera cette étude selon les règles de la méthode, c'est-à-dire avec un esprit dégagé de toute idée préconçue, sera conduit par l'évidence des faits à la même conclusion » (1). •
enfreint les ordres de Créon, et bravé la raorl en ensevelissant" son frère Polynice. « Connaissais-tu l'édit qui défendait ceci? lui demande le tyran. — Je le connaissais. Comment l'aurais-je ignoré ? Il est connu de tous. — Et ainsi, tu as osé violer ces lois ? — C'est que Zeus ne les a point faites, ni la justice qui siège auprès des Dieux souterrains, et je n'ai pas cru que tes édits pussent l'emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n'es qu'un mortel» (^ophoclBi A nfigone) .
Saint Thomas a résumé et tranché la question arec sa netteté hal)iluelle : a Les lois peuvent être injustes en s'opposant au bien divin, comme les édits des tyrans ordonnant l'idolâtrie ou toute autre chose contraire à la loi divine. De telles lois, il n'est aucunement permis de les observer ; car, ainsi (|u"il est dit aux Actes (les apôlres: On doit obéira Dieu plutôt qu'aux hommes ».
Voir sur cette matière deux petits livres excellents : La. loi de Dieu et les règlements sociaux, par le comte de Breda, et Une loi injuste oblige-t-elle en conscience? par Auguste Bélanger.
(1) La Constitution essentielle, p. 87, 89. La Réforme sociale,
Trois grandes nations, la Russie, l'Angleterre et les Etals- Unis d'Amérique ne cessent, depuis deux siècles, d'étendre au loin les territoires soumis à leur empire. Ce sont aujourd'hui, avec l'Allemagne, les nations dominatrices (1). Or ce sont aussi, quoique avec des nuances fort tranchées, les plus religieuses.
En Russie, les prescriptions du culte étaient, hier encore, imposées par l'autorité publique. C'est celle-ci, autant que la foi, qui soutient le règne de l'orthodoxie. L'infériorité intellectuelle et morale du clergé y est notoire. Et cependant, malgré ces vices de l'institution religieuse, c'est encore à ses fermes croyances que la Russie doit ce qu'il y a de meilleur et de plus sain dans sa constitution sociale. Elles font luire et entretiennent dans les âmes, avec la pensée constante de la vie future, la résignation à la souffrance et la sérénité devant la mort. Elles sont le plus solide appui de l'autorité paternelle, des libertés communales et de la paix publique (2).
Tous les grands peuples politiques sont des peuples religieux, Rome a été le type de ces peuples dans l'antiquité ; l'Angleterre en est le type dans les temps modernes. L'intolérance anglicane, intransigeante jusqu'au commencement du xix* siècle à l'égard de l'Eglise catholique, se relâcha de bonne heure envers les dissidents du protestantisme. Ceux-ci, sous l'in-
(1) Le Play n'a pas compris l'Allemagne parmi les nations dont il étudie l'organisation religieuse, parce que celle-ci y est trop complexe pour être commodément proposée en exemple. {,La Réforme sociale. L 146).
(2) Je ne pense pas que les événements tragiques qui ont bouleversé la Russie en 1905, et au cours desquels la liberté des Cultes a été octroyée, doivent modifier cette conclusion. J'estime même qu'ils la confirment. La révolution qui a soulevé un assez grand nombre de centres industriels, a généralement, sauf dans certaines provinces où des revendications nationales compliquaient la situation, é{ argué les campaiines. Si les paysans n'y avaient pas eux-mêmes maintenu l'ordre et la paix, ce n'est pas rarmce. occupée, on le sait, ailleurs et très loin, qui aurait pu les rétablir, et l'on ne saurait dire de quelle anarchie effroyable ce vaste Empire fût alors devenue la proie.
fliienee salutaire de la pauvreté et par l'ascendant de leur exemple sur un clergé opulent et puissant, ravivèrent au cours du xviiie siècle, la sève morale que le scepticisme, descendu des sphères supérieures de l'aristocratie, menaçait de dessécher et de tarir. Plus tard, le spectacle des maux déchaînés par la Révolution française éclaira celte nation positive sur les périls que l'irréligion ne peut manquer de faire courir à Tordre social. Les catholiques, proscrits d'abord, puis tolérés, enfin entièrement affranchis, se sont signalés entre tous par l'éclat des vertus et des talents de leurs docteurs (l). Aujourd'hui, quoique l'union de lEglise anglicane et de l'Etat ail été maintenue, les diverses communions jouissent d'une pleine liberté. En présence d'un scepticisme menaçant, elles ont eu la sagesse de comprendre qu'elles doivent désormais se comporter commodes alliées bien plutôt que comme des rivales. Quant aux classes dirigeantes, elles s'accordent pour regarder la religion chrétienne comme le premier fondement sur lequel reposent la puissance et la grandeur de l'édifice britannique.
Intolérante en Russie, tolérante mais liée à l'Etat en Angleterre, la religion, sous le drapeau étoile de l'Union américaine, ne réclame et ne possède que la liberté. Elle est toujours associée aux solennités de la vie publique (2) mais jamais elle ne songerait à demander, en dehors du droit commun, l'appui du pouvoir civil. C'est exclusivement par l'exemple, par les prédications et par les œuvres que les ministres des diverses com-
(1) 11 suffit de rappeler ici les noms illustres des Wiseman, des Newman et des Manning.
(2) « La triste maxime, que la loi est athée et doit l'être, qui, di'puis, 1TS9, a presque constamment inspiré notre législation, n'aurait pas pu ètie articulée en Amérique sans soulever une réprobalinn unanime. Le christianisme y est véritablement la rehgion nationale. Loin d'être confiné par la loi ou les préjugés dans le domaine de la conscience privée et du foyer domestique, il est resté, au moins jusqu'à nos jours, la première des institutions publiques. » (Claudio Jannet, les Etats-l'ais contemporains, 4" édit. II, 1;.
munions chrétiennes cherchent à exciter le zèle religieux des fidèles. L'émulation qui s'établit de la sorte entre elles est autrement salutaire pour les âmes que ne l'a été souvent, par exemple dans les anciennes colonies espagnoles et portugaises de l'Amérique du Sud, la protection de l'Etat. Le clergé catholique, en particulier, par son aptitude à comprendre les besoins de son époque et de son pays, par la noble idée qu'il s'est faite de son rôle évangélique et civilisateur, multiplie ses conquêtes et s'élève chaque jour plus haut dans l'opinion publique (4).
(1) Le Play citait, il y a trente ans, les lignes suivantes d'un publiciste de New-York, M. Brownson : « Le catholicisme est appelé à perfectionner notre civilisation et à faire de nous le peuple de l'avenir, mais le catholicisme n'agit que par l'organe des hommes... Nous devons être les meilleurs des Américains, les hommes les plus capables et les plus parfaits du'pays; nous devons fnonfrer que nous le sommes par nos services, par notre désintéressement, par l'abnégation de notre conduite. » [La Réforme sociale. I, 176). En 1889. dans un discours prononcé à l'occasion du centième anniversaire de la création de l'évéehé de Baltimore, Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, professait la même ambition et tenait le même langage : « Notre œuvre, c'est de rendre l'Amérique catholique. Si nous aimons l'Amérique, si nous aimons l'Eglise, cette o'uvre, il suffit de la nommer, et nous crierons : Dieu le veut, et l'enthousiasme des croisades fera battre nos cœurs.,.. L'Eglise catholique confirmera et conservera les libertés de la République mieux qu'aucun pouvoir humain, qu'aucune Eglise humaine ne sauraitle faire... La conversion de l'Amérique devrait toujours être présente à l'esprit des catholiques américains comme un de\oir suprême dont Dieu ne les dispensera pas. » (L'Eglise et le siècle, conférences et discours de Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul aux Etats- Unis, publiés avec une préface par l'abbé Félix Klein, p. 72).
Dans un livre du plus haut intérêt, où il résume son enquête personnelle sur la situation religieuse des Etats-Unis en 1904. M. l'abbé Klein, après avoir ênumèré les services c/t"î'7uc.s^que le clergé catholique y rend à toutes les classes de la population et spécialement aux immigrants p;iuvres, ajoute : « Le sentiment qu'on a de cette utilité morale et nationale de l'Eglise catholique est pour beaucoup diuis la considération trt«; particulière lient elle jouit aux Etats Unis et qui la place incontestablement au-dessus des autres dans l'opinion publique. » (Abbé Klein, Au pays de la vie intense, p. 28).
A l'exemple de la Russie, de l'Angleterre et des Etals-Unis il faut joindre celui du Canada, cette grande nation modèle de notre temps (I). Là, clercs et lauiues se sont unis plus étroitement que partout ailleurs pour détendre, sous une domination étrangère mais sous un régime de liberté, la religion, la langue, les vieilles coutumes et les fortes traditions que leurs ancêtres avaient apportées de la mère-patrie. Tout présage un long et brillant avenir à ce vigoureux essaim de la race française.
Il s'en faut que la religion occupe chez nous la place d'honneur qu'elle y tint dans le passé et que lui accordent aujourd'hui les peuples qui sont aux premiers rangs sur la scène du monde. Ce n'est pas seulement de la vie publique, c'est de la société et de la conscience humaine qu'on prétend la bannir (2). Deux causes principales expliquent, suivant I.e Play, cet affaissement de l'esprit chrétien en France : dans le passé, la persécution des non-catholiques ; dans le présent, la législalation concordataire, tehe du moins qu'elle a été appliquée.
Lorsque Henri IV, le premier parmi les souverains tle l'Europe, permit aux dissidents d'exercer libr^nnent leur culte (1598), il inaugura pour la France la plus glorieuse époque de son histoire. Ce régime de tolérance légale n'était nullement
(1) Voir It's belles pages consacrée^, sous ce titre, au Canada dans l'Organisation du travail, p. 442.
{2) « C'est une jurande expérience qui se tente aujourd'liui : une société peut-elle vivre sans religion ? L'histoire répond : Non. mais le passé n'est pas néce^r^airement l'avenir, et il peut se faire que le progiés général de la rai>on assure aux sociétés modernes une force conservatrice et des cléments de moralité qui manquent aux sociétés anciennes. » Vessiot, inspecteur de l'Université, VEducation à l'école, p. 4.
fondé, en effet, sur l'indifférence et le scepticisme, mais sur la nécessité de mettre un terme à des luttes fratricides. Rendue ainsi inévitable par la corruption des hommes et par la force des choses, « la tolérance a balancé en partie le vice inhérent à son principe, c'est-à-dire aux libertés simultanées du bien et du mal : elle a rappelé les âmes à l'application du principe de charité qui, dans l'Evangile, complète les préceptes du Décalogue s (l). Elle permit la propagation de l'erreur, mais elle donna à celle du bien une force incomparable. Sous Louis XIII, la discussion pacifique des dogmes et des principes, succédant aux horreurs d'une longue guerre civile, suscita entre les représentants des deux cultes la plus bienfaisante rivalité. Une politesse nouvelle adoucit les mœurs comme la tolérance venait d'adoucir les lois. C'était le temps de Vincent de Paul, de Condé, de Descartes ; c'était « le grand siècle de la France. Alors la religion, la valeur et la science s'étant mises pour ainsi dire en équilibre, il en résulta ce beau caractère que tous les peuples saluèrent, par une acclamation unanime, comme le modèle du caractère européen » (2).
Louis XIV, par la révocation de l'Edit de Nantes (1685), fît déchoir la France de la haute situation morale où son aïeul et
(1) La Réforme sociale, III, 292. Les pages de Le Play sur la tolérance sont parmi les plus belles qu'il ait écrites.
a Suivant racception la plus générale, dit-il, la tolérance est la disposition caractéristique des hommes qui supportent avec indulgence certains actes qu'ils jugent répréhensibles et qu'ils pourraient réprimer... Au point de vue spécial des hommes qui s'intéressent au gouvernement des sociétés, la tolérance s'appli- *que particulièrement à tout ce qui enfreint dans une certaine mesure la loi morale ou les coutumes de la nation. Elle correspond à un écart équivalent des voies du bien : elle ne peut donc être recommandée d"une manière absolue comme un principe, mais elle est opportune et utile quand la dose de mal que l'on tolère est inférieure à celle qui naîtrait de la répression ». IbicI, p. 284.
(2j Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg , septième entretien.
son père l'avaient portée. Un régime de contrainte et d'hypocrisie s'appesantit sur elle. La persécution eut quelque chose de particulièrement odieux lorsqu'elle fut exercée par un athée comme le Régent, par des hommes sceptiques et dissolus comme certains ministres de Louis XV. Toute critique, même modérée, des actes du pouvoir étant interdite, la corruption put s'étaler impunément à la cour, dans les rangs élevés de la noblesse et jusque dans les palais de certains prélats. Les publicistes et les philosophes firent alors sournoisement aux institutions la guerre qu'il ne leur était pas permis de faire ouvertement aux abus. « Quand on proscrit, sans la moindre utilité démontrée, successivement prolestants, jansénistes et quiétistes, en définitive ce sont des athées que l'on fait » (1). L'Enc3'clopédie mina l'Eglise, la Révolution l'abattit, le Concordat la releva. Gomment se fait-il qu'ayant été épurée, retrempée par le malheur, et servie depuis lors par un clergé dont les mœurs sont, en général, exemplaires, elle n'ait pas su, pendant tout le cours du xix» siècle, reconquérir dans les âmes la place qui lui avait été restituée dans l'Etat '?
C'est ce qu'expliquent, entre diverses causes, la survivance des passions anti-religieuses du xviii'' siècle, mais aussi l'imperfection du régime concordataire. « Ce que les âmes croyantes et pieuses ne peuvent aimer que d'une affection tiède, c'est. . . une Eglise de fonctionnaires timides, craintifs, plies aux habitudes bureaucratiques et à l'obéissance, et, sinon terrorisés, du moins assagis par la considération des honoraires à gagner ou à perdre. Ces prètres-là peuvent être de très dignes oftlciers de morale; ils peuvent être de très lionnê-
(1) Emile Faguet, V Anticléricalisme, p. 88.
tes et très dignes débitants de sacrements ; ils peuvent, ne chicanons point, être de très bons prêtres ; ils ne peuvent guère être des apôtres » (1)
Quel est donc le régime qui, suivant Le Play, aurait dû présider aux rapports des Eglises, et particulièrement de l'Eglise catholique, avec l'Etat français? En fait, ce que les besoins et les aspirations des âmes lui semblaient exiger aujourd'hui, c'est un régime d'indépendance réciproque. Des dotations, allouées au clergé catholique comme dédommagement des spoliations révolutionnaires, aux cultes prolestant et Israélite comme indemnité pour d'anciennes persécutions, auraient
(1) Sauf exception, bien entendu (Emile Faguet, YAnticléricalisme, p, 147). J'ai cm pouvoir citer ici deux passages d'un auteur très sceptique, mais très perspicace, et qui, sur certaines causes de l'irréligion en France, dans le passé et dans le présent, m'a paru reproduire avec exactitude et vivacité l'opinion même de Le Play.
Je la trouve exprimée non moins nettement dans un opuscule que vient de publier un des membres les plus distingués de l'épiscopat français. Après avoir salué « l'immortelle Encyclique rappelant l'éloquence nerveuse et indignée des Athanase, la parole grave des Ambroise et les tendresses émues des Grégoire », par laquelle « Pie X vient de juger, de flétrir et de condamner la loi oppressive de séparation imposée à l'E^dise de France », Mgr Le Camus ne craint pas de dire qu'il aurait accueilli et même souhaité un alfranchissement accompli dans des conditions différentes. « L'alliance avec l'Etat, écrit-il, autrefois considérée comme aussi désirable et aussi naturelle que celle de l'àme et du corps, apparaît désormais aux incroyants comme une union sans raison d'être, absolument détestable, et à beaucoup de vrais chrétiens comme un joug de plus en plus humiliant qu"il était urgent de secouer pour ne pas finir dans
le servage et la mort Des ministres de Jésus-Christ à la solde
de l'Etat sans Dieu, solde qu'on leur supprime ou qu'on leur rend selon qu'ils laissent asir ou qu'ils modèrent leur zèle sacerdotal, ministres dont on nous interdit le libre choix par l'exclusion des plus dignes et la prétention d'imposer les plus recommandés, cela ne se comprend plus que comme le résultat d'une union désormais mal assortie, pleine de périls, et que l'honneur et le devoir obligent à dénoncer. » (Mgr E. Le Camus, évéquo de la Rochelle et Saintes, Tirer le bien du mal).
liquidé définitivement le passé. Chaque communion eût ensuite pourvu par des dons volontaires aux exigences nouvelles. La hiérarchie de l'Eglise catholique se serait constituée sous la haute sanction du Souverain pontife et en dehors de toute intervention gouvernenienlale ; les Etats-Unis et le Canada nous auraient oftért, sur ce point, les meilleurs modèles.
Une telle séparation, concertée entre les deux pouvoirs, équitable et respectueuse de la part de l'Etat, n'aurait eu, il est à peine utile de le faire remarquer, aucun rapport avec celle qui résulte de la loi du 9 décembre 1905 (1). Mais les exhortations viriles que Le Play adressait aux hommes dévoués à la •grandeur du pays et à la cause de la religion sont plus opportunes aujourd'hui que jamais. « Que ces hommes, écrivait-il, fassent un etlbrt sur eux-mêmes pour dominer une situation critique ! Reprenons la tradition que recommandent l'ancienne prépondérance de notre race et le succès actuel de nos rivaux. Plaçons de nouveau la société sous l'égide tutélaire de la foi religieuse. Et puisque la marche du temps nous éloigne heureusement, en cette matière, des contraintes exercées par l'Etat, restaurons la religion par les influences locales comme au moyen âge, par l'autorité paternelle comme chez les Franco- Canadiens. Suivons, dans cette voie plus difficile mais plus féconde, nos principaux émules ; cherchons comme eux notre salut dans la réforme des mœurs et dans la liberté ! » (2).
Je ne puis me retenir de citer ici, pour conclure, la page célèbre où Taine, avec une haute éloquence, traduit à ce point la jjensée môme de Le Play, qu'on pourrait croire qu'il y résume le livre I*^'" de la Réforme sociale : « Aujourd'hui,
(1) Il faut, si l'on veut apprécier cette loi, outrageante pour le Saint-Sirge et pour lEglise, inique, spoliatrice, et qui substitue à un traité de paix la guerre probable, s'en référer au jugement solennel que vient df porter S. S. le pape Pie X {Encyclir/ue du 11 février 1906).
(2) La Ré f 01^ me sociale, I, 224.
après dix-huit siècles, sur les deux continents, depuis l'Oural jusqu'aux Montagnes Rocheuses, dans les moujicks russes et les settlers américains, le christianisme opère comme autrefois dans les artisans de la Galilée, et de la même façon, de façon à substituer à l'amour de soi l'amour des autres ; ni sa substance, ni son emploi n'ont changé : sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, il est encore, pour 400 millions de créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'files indispensables pour soulever l'homme au-dessus de luimême, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour l'emporter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au sacrifice. Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent... Il n'y a que le christianisme pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds, et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social » (4).
(1) Taine. les Origines de la France contemporaine {Le régime moderne II, l'Eglise, p. 118).
Telle est aussi la conclusion de M. Paul Bourget : « Pour ma part, écrit-il, la longue enquête sur les maladies morales de la France actuelle dont ces Essais furent le début m'a contraint de reconnaître à mon tour la vérité proclamée par des maîtres dune autorité bien supérieure à la mienne : Balzac, Le Play et Taine, à savoir que. pour les individus comme pour la société, le christianisme est à l'heure présente la condition unique et nécessaire de santé ou de guérison. » (Paul Bourgot. Essais de psychologie contemporaine, nouvelle préface, 1901).