CHAPITRÉ VI
Cest la loi morale qui doit présider aux rapports des hommes entre eux. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : il n'existe point, en cette matière, d'autre principe absolu. Les mots d'égalité et de liberté, mots vagues et dont on abuse au delà de toute .mesure, expriment des notions essentiellement relatives. Il y a des égalités, mais aussi des inégalités nécessaires. II y a des libertés, mais aussi des contraintes légitimes.
Tout homme possède le droit de faire régner à son foyer la loi morale et de garantir, à lui et à sa famille, le pain quotidien. Ces deux conditions principales du bonheur individuel et de la prospérité publique constituent deux égalités et deux libertés inviolables. Mais certaines inégalités et certaines contraintes ne s'imposent pas avec moins d'autorité. Telles sont les distinctions éternelles qui établissent, dans toute société régulière, une hiérarchie que chacun respecte : u le fils obéit au père, la femme au mari, le serviteur au maitre, louvriei* au patron, le soldat à l'officier, le citoyen aux pouvoirs civils. Tous, d'ailleurs, se soumettent aux autorités réunies de Dieu et du souverain » (4).
Non seulement l'égalité et la liberté sont choses relatives, mais il y a des cas où elles s'excluent. L'ancien système des
(1) Les Ouvriers européens, \, 198.
corporations maintenait, en quelque sorte, dans chaque métier, tous les maîtres à la même allure. L'affranchissement économique a lâché les rênes et ouvert la carrière à toutes les initiatives, à toutes les audaces et à toutes les chances. De là, pour les fortunes, une nouvelle et puissante cause d'inégalité, due précisément à la liberté du travail. Dans un sens inverse, la suppression des privilèges en matière de justice et d'impôts a favorisé un certain nivellement des conditions. Ainsi non seulement les révolutions ne peuvent rien contre les inégalités nécessaires, mais elles ne suppriment même pas celles dont le caractère est contingent, elles se bornent à les déplacer. Elles peuvent apporter l'égalité civile, l'égalité politique, non l'égalité tout court. En agitant ce mot sonore et vide aux oreilles crédules de la foule pour capter ses suffrages, les démagogues n'aboutissent qu'à ces deux résultats : faire déployer aux riches un luxe insolent par lequel ceux-ci protestent à leur façon et démontrent l'inégalité que nient les sophistes: attiser chez les pauvres, déçus, aigris, exaspérés, l'envie et la haine des supériorités sociales.
Par où donc se distinguent, en somme, les peuples qu'on appelle libres, de ceux auxquels l'opinion générale refuse ce caractère '? Est-ce que les premiers seraient exempts des obligations qui pèsent sur les seconds? L'enfant y serait-il admis à se révolter contre son père, le citoyen contre les magistrats ? Nullement. Ces mots, régime de liberté, régime de contrainte, désignent, en fait, non pas les situations qu'ils expriment, mais les moyens différents employés, suivant les cas, pour garantir l'observation de la loi morale. « Sous le régime de liberté, les pères de famille règlent eux-mêmes les intérêts des foyers domestiques, des ateliers de travail, des voisinages et des communes. L'autorité intervient seulement dans deux cas : quand le Décalogue est violé et quand la paix sociale est compromise. Sous le régime de contrainte, les gouvernants règlent ces mêmes intérêts sans y être autorisés par ces deux
motifs, et sous prétexte d'accorder une justice et une protection qu'on ne leur demande pas. Les vérités sociales que je viens de résumer en ces termes sommaires se réduisent elles-mêmes en un axiome : la vie privée imprime son caractère à la vie publique; la famille est le principe de l'Etat » (t).
(1) Les Ouvriers européens, I, 181.