‹ Frédéric Le Play d'après lui-mêmeChapitre 27 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

(Saint-Malhieu, xxii. 39 J

L'inégalité et la liberté (1).

Progrès simultanés de l'inégalité et de la liberté.

Les sociétés modernes tendent moins à supprimer les situations privilégiées qu'à détruire les influences qui maintenaient autrefois parmi les populations une sorte d'égalité forcée. Le résultat final de cette transformation est le développement des inégalités sociales. Celles-ci deviennent plus apparentes dans notre Occident ; et il est facile de comprendre la cause de ce mouvement. Les individus, dégagés des entraves de la propriété collective et soustraits à la dépendance qu'imposaient autrefois les autorités seigneuriales, patriarcales ou communales, s'élèvent rapidement s'ils ont la vertu et le talent ; tandis qu'ils tombent non moins vite s'ils sont incapables ou vicieux. Parmi les dispositions qui engagent ainsi les hommesdans ces voies opposées, on aperçoit d'abord celles qui se lient à la production et à l'emploi de la richesse. Mais en pénétrant plus avant dans la recherche des causes', ou reconnaît qiie le progrès ou la déchéance d'une famille est une conséquence directe de l'aptitude ou del'impuissance de ses membres à pratiquer les devoirs iuq)osés par la loi niorale.

Lorsque l'on consacre quelques senipiines à l'étude approfondie d'une famille, on constate (|ue, dans toutes les contrées et dans toutes les conditions, le chef de famille a pour stinudant principal l'amour qui l'attache à la femme, aux enfapts et aux vieux parents,

(1) La Réforme sociale. II, livre VI.

Animé de ce sentiment, l'homme triomphe à la longue de toutes les difficultés de sa situation ; tandis que, livré à l'égoïsme et aux appétits sensuels, il laisse tarir les meilleures sources de prospérité.

Quant aux préoccupations spéciales qui élèvent ou abaissent les familles, je place au premier rang celles qui engendrent ou détruisent la prévoyance. En conseillant un emploi judicieux des produits du travail, cette vertu crée, pour ainsi dire, une seconde fois la richesse. Elle donne en outre aux individus une sécurité que les traditions patriarcales ou communales ne leur procureraient qu'aux dépens de l'indépendance individuelle. A ces deux titres, la prévoyance est une des qualités essentielles aux peuples libres. Malgré les améliorations qui honorent notre temps, elle est plus rare aujourd'hui qu'elle ne l'était avant nos révolutions, dans les classes inférieures. Ceux qui ont le devoir de restaurer la paix sociale doivent chercher les causes de cette décadence. Ils les trouveront surtout dans les perturbations qui depuis 1793 ont sans cesse troublé la vie matérielle et l'ordre moral de la société.

L'inégalité dans la prévoyance, source principale de l'inégalité des hommes.

La prévoyance est un ensemble de sentiments et d'habitudes portant certains hommes à ne pas se contenter du bien-être qui leur est personnellement acquis, mais à se préoccuper sans cesse d'en assurer la continuation, soit à eux-mêmes soit à leurs descendants. L'homme prévoyant aime le travail qui produit la richesse ; il recherche peu les jouissances matérielles de la consommation : il se complaît dans l'épargne, qui

donne une satisfaction directe à sa préoccupation principale. La prévoyance n'est point une disposition naturelle qui, semblable à certains caractères phj^siques par exemple, distingue tous les individus appartenant au même milieu social. Comme les aptitudes morales, elle appartient à cette catégorie de facultés qui se fortifient sous certaines influences par la pratique de la vie. Parmi les mobiles dominants que l'observation signale, il faut placer en première ligne léducation donnée par la famille et par la profession, les habitudes imprimées par les institutions et les mœurs, et surtout l'impulsion donnée au libre arbitre par la loi morale. 11 faut également tenir compte des conditions imposées par le climat, par la constitution topograpbique, par les courants sociaux, par l'habitation urbaine ou rurale. L'action combinée de toutes ces tendances a pour effet de développer ou de restreindre la prévoyance et de produire d'un lieu à l'autre des résultats fort différents.

En fait, par suite de l'inégalité naturelle et de l'impulsion imprimée pendant les derniers siècles aux divers Etats européens, la plupart des populations se présentent encore à notre époque dépourvues de cette vertu. Jusqu'à ce jour, la tendance à la propriété par l'épargne ne se révèle, sous les heureuses influences précédemment énumérées, que dans des groupes peu nombreux et chez de rares individualités. Je ne connais pas d'étude plus intéressante et plus fructueuse que celle qui a pour objet de déterminer les caractères sociaux des professions et des localités où les traditions de prévoyance sont à la fois fécondes et spontanées.

L'imprévoyance reste donc de nosjours un des traits ■dominants des populations européennes. Si elle ne proiluit pas de plus grands maux, c'est (jue la force des choses et une sorte d'instinct de salut public soumet-

tent presque partout ces populations à une minorité prévoyante. Cette nécessité suffirait seule pour maintenir une hiérarchie naturelle dans les sociétés modernes, lors même que celles-ci, s'écartant de leur principe, tenteraient encore de réagir contre la nature des hommes et d'étahlir l'égalité au moyen de dispositions coercitives.

Partout les hommes imprévoyants se reconnaissent aux mêmes traits caractéristiques. Ils s'appliquent rarement au travail avec lénergie que donnent aux âmes fortement trempées le sentiment du devoir et les autres convictions dérivant de l'ordre moral. Parfois ils ne s'y soumettent que par la contrainte, ou sous l'aiguillon d'une impérieuse nécessité. Ils recherchent, au contraire, avec entraînement les satisfactions que procure la consommation immédiate des produits obtenus par le travail. Souvent même ils font la dépense avant de toucher la recette, et ils s'efforcent constamment d'obtenir, à l'aide du crédit, cette anticipation de jouissances. Ils s'empressent de dissiper les capitaux accumulés par les aïeux aussitôt que la propriété leur en est dévolue par héritage. Certains types d'imprévoyants se gardent de ces excès. Protégés par la coutume contre les séductions de l'hypothèque, ils peuvent, par exemple, conserver le foyer paternel ; mais cette modération ne dépasse point le cercle des nécessités du temps présent II ne leur vient jamais à la pensée de sortir de leur quiétude ou de s'imposer des privations pour assurer le bien-être de leurs descendants. Abandonnés à leur propre initiative, ils tombent dans le dénuement dès qu'un événement imprévu vient déranger l'ordre des travaux ou le cours régulier de l'existence, et ils ne peuvent plus dès lors subvenir aux besoins des femmes, des enfants et des parents vieux ou inlirmes.

Placés à la tète des familles instables, les imprévoyants troublent la société, ne fut ce qu'en laissant souffrir ceux qui vivent sous leur dépendance. Leur influence devient plus funeste lorsqu'il y a chez eux, non pas seulement absence de vertu, mais encore penchant décidé au vice et à l'intempérance. Ces individualités inférieures ne pourraient concourir à la prospérité commune que si elles se trouvaient contenues dans leurs appétits par des chefs de famille prévoyants* Lorsqu'on étudie le régime patriarcal chez les nomades de l'Asie et chez les agriculteurs qui y confinent, on s'aperçoit bientôt que l'impuissance des jeunes ménages à se gouverner eux-mêmes est la véritable cause qui maintient cette organisation sociale, malgré des résistances individuelles, persistantes et énergiques.

C'est par cette même cause que les Européens occidentaux, parmi lesquels la prévoyance est plus développée, ne sauraient cependant obtenir le bien-être et la stabilité en dehors des familles-souches. Celles-ci forment entre les familles patriarcales et les familles instables un terme moyen, qui paraît correspondre aux éternelles inégalités de la nature humaine, et qui se prête à tous les progrès et à toutes les exigences légitimes de l'intérêt personnel. Fondées, selon d'admirables traditions, sur la liberté testamentaire et sur une loi ab intestat encourageant le travail et la vertu, elles donnent satisfaction aux légitimes désirs d'indépendance. Elles assurent, en outre, l'existence des individualités qui ne pourraient se suffire à elles-mêmes. Mieux que toute autre institution, la famille-souche les met à l'abri du dénuement, et conjure ainsi l'une des formes les plus fâcheuses de l'inégalité.

La prévoyance n'est point une qualité isolée : elle est en connexion intime avec la tempérance, la simplicité

des goûts et la modération des désirs : elle est le point de départ des propensions les plus recommandables. Malheureusement, comme les autres vertus humaines, elle se lie aussi par d'intimes affinités aux plus redoutables fléaux de la société, à l'orgueil et à Tégoïsme. Aussi, lorsqu'elle se développe chez des natures grossières ou rebelles aux influences morales, elle engendre aisément l'insensibilité pour les souffrances d'autrui, ou la dureté envers les inférieurs. Je m'explique ainsi que les individus élevés par une âpre accumulation de l'épargne aux premiers échelons de la propriété, soient habituellement antipathiques à la classe d'où ils sont sortis. On comprend à la vue de ce fait pourquoi les classes inférieures sont les plus fermes soutiens de l'ordre chez les races modèles oii les riches font leur devoir.

La prévoyance, pour être tout h fait bienfaisante, doit être tempérée et ennoblie par la vertu qui féconde les autres, par l'esprit de charité et de dévouement. C'est alors seulement qu'elle devient le signe manifeste de la supériorité. Si le christianisme remplit le premier rôle chez les peuples civilisés, ce n'est pas seulement parce qu'il conserve l'esprit d'initiative tout en réprimant l'orgueil : c'est, en outre, parce qu'il concilie mieux que toute influence purement humaine la prévoyance et l'amour du prochain. Cependant les meilleures institutions sociales n'abandonnent pas exclusivement à la religion cette mission tutélaire. Elles poursuivent de leur coté le même but en mettant en jeu les influences civiles et politiques compatibles avec la liberté. Ainsi, en décrivant la constitution britannique, je montrerai que les élections et diverses réunions populaires y ramènent incessamment les riches au sentiment de leurs devoirs envers les pauvres.

Répugnance naturelle des Français pour 1 égalité des conditions.

Les proclamations de principes qui, depuis 1789, signalent avec persistance les nouveautés révolutionnaires comme particulièrement propres à produire l'égalité entre les familles, sont en contradiction avec les faits que je viens d'exposer. En voyant tant de confiance, on serait tenté de croire que les inégalités qui résultent partout de la diversité des aptitudes physiques et morales se trouvent neutralisées chez nous, plus qu'ailleurs, par des propensions exceptionnelles. Les études comparées que j'ai faites à ce sujet m'ont toujours conduit à la conclusion inverse : la France est entre les nations européennes la moins portée à l'égalité ; et je vais d'ahord justifier cette assertion par des faits.

Le prestige de la noblesse, même usurpée.

Les véritables inclinations de notre pays se révèlent souvent à l'observateur par les faits et les sentiments qui se rattachent à l'usage des titres.de noblesse. L'un des traits les plus affligeants de la décadence de l'ancien régime est l'obstination avec laquelle la noblesse, privée de ses anciennes attributions et déchue de la supériorité qui s'attache à l'accomplissement d'un devoir public, revendiquait des privilèges surannés et un ascendant fondé uniquement sur la naissance. Depuis la Révolution, l'ancienne noblesse n'a pas cessé de déchoir ; les grandes situations se sont constituées pour la plupart en dehors d'elle, et il serait difficile de citer aujourd'hui une seule qualité qui lui soit exclusivement pro- Le Play. 28

pre. Les nobles sont même moins liés que le reste de la nation au mouvement utile de la société. Ils abandonnent de plus en plus aux autres classes l'influence qui s'appuie à la fois sur le talent, le travail et la richesse. Ils ne possèdent donc plus un droit exceptionnel à la considération publique. Cependant les mœurs maintiennent chez nous avec persistance le prestige de la noblesse. On ne peut trouver pour cet engouement d'autre explication qu'une soif insatiable de privilèges, et la répugnance pour l'égalité dans ce qu'elle a de naturel et de respectable. Les filles de toute condition, ayant à faire choix d'un époux, préfèrent presque toujours à l'homme doué de vertu, de talent et de richesse, le noble dépourvu de ces qualités. Les pères de famille eux-mêmes, élevés par le travail aux premiers rangs de leur profession, croient rehausser cette situation en s'alliantà des familles titrées. Ce prestige du nom n'est pas acquis seulement à ceux qui en sont dignes, c'est-àdire aux nobles dont les ancêtres ont notoirement rendu de grands services au pays. H est usurpé avec pi'ofit par des personnes qui se sont attribué à l'aide d'une supercherie manifeste cet avantage si envié. Le succès universel des usurpateurs de titres se fonde évidemment sur une aberration populaire ; et celle-ci est entretenue au sein de notre race par un puéril instinct d'inégalité.

La convoitise des décorations et des titres.

Les décorations et les titres conférés par les moindres souverains étrangers sont recherchés par les Français avec un empressement extraordinaire. Cette faiblesse est exploitée avec succès par une multitude d'inter-

médiaires officieux qui se créent ainsi de gros revenus, ou qui à l'aide de cet appât assurent à leurs gouvernements des services que l'on ne pourrait souvent obtenir même à prix d'argent. La Légion d'honneur a été une des institutions fondamentales de l'Empire ; c'est une decelles qui ont contribué àrendre ce régime plus populaire que celui de la République. Cette distinction n'a pas toujours été, dans l'ordre civil surtout, le signe exclusif du talent et de la vertu. Elle continue néanmoins à exciter des convoitises dont l'apreté est connue de tous ceux qui, sous nos divers gouvernements, ont ét('^ les intermédiaires officiels entre le souverain et les postulants. Plusieurs particularités de nos dernières révolutions viennent à l'appui de ces remarques : elles prouvent qu'il serait moins facile en France dattaquer le privilège de la Légion d'honneur que le droit de propriété.

L'attrait des corporations fermées ou privilégiées.

Les lettres, les sciences et les arts qui révèlent constamment à tous les degrés de la hiérarchie sociale des aptitudes éminentes, ont fourni de tout temps un bon moyen de rapprocher les hommes et dejjropager l'esprit d'égalité. En Angleterre, par exenq^le, où l'on se plaît h honorer It^ méritepersonnel. tous ceux qui se dévouent ou s'intéressent à quelque spécialité des arts libéraux se réunissent dans de puissantes sociétés libres. Celles-ci remplissent avec succès une haute mission d'encouragement : elles concourent, en effet, au progrès de l'art à l'aide de ressources financières provenant de souscriptions individuelles ; elles distinguent, en outre, les hommes supérieurs en leur conférant par voie d'élection

les dignités de la corporation. En France, les sociétés scientifiques fondées siirce principe libéral n'ont jamais pris un grand développement. Les niveleurs de la Révolution se sont montrés peu disposés à les favoriser ou même à les tolérer. L'opinion publique a ratifié, au contraire, le rétablissement et l'extension de l'Institut constitué en corporations fermées. Le principe n'en est guère contesté, et les critiques qu'on en fait de loin en loin s'inspirent moins des vrais principes que des sentiments de rancune ou de jalousie.

Les privilèges de l'Institut sont plus que jamais recherchés : je vois, en etfet, peu d'hommes éminents qui ne s'empressent, à l'occasion, d'entreprendre les démarches fort pénil)les qu'imposent les candidatures. Je reconnais que ces privilèges se lient à des motifs d'intérêt public ; mais je constate que ce régime ne rapproche guère ceux qui cultivent les professions libérales et qu'il détruit, au contraire, parmi eux les rapports naturels d'égalité que respectent les autres peuples.

La distinction des classes croissant avec les efforts des niveleurs.

Les manifestations de l'esprit de privilège incrusté en quelque sorte dans notre race sont habituelles dans les moindres détails de la vie. Je vois même que les tentatives faites depuis 1789 pour imposer l'égalité à la France dans les institutions, ont déterminé dans les mœurs une recrudescence de l'esprit d'inégalité. La tendance qui nous porte à instituer dans les lieux publics diverses catégories de places est une des preuves persistantes de cette disposition des esprits. Elle ne se révèle pas seulement dans les entreprises de spécu-

LES PtAPPORTS PRIVÉS 497

lation, où les peuples i\^elleinent p'^nétrés de l'esprit d'égalité, les Américains du Nord par exemple, ne tolèrent qu'une sorte de place et un seul tarif : elle s'est maintenue de nos jours comme sous le régime ancien, même dans les fêtes publiques où les places sont octroyées gratuitement par l'autorité. Et ce qui montre l)ien qu'il s'agit ici d'un défaut populaire, c'est que ce sont surtout les parvenus qui se montrent friands de ce genre de distinction. Les femmes, qui jouissent plus que les hommes des satisfactions de vanité acquises à la famille par la situation de son chef, se complaisent dans ce désordre et contribuent à le perpétuer. Sous ce rapport, la malignité publique a relevé plusieurs traits curieux pendant les premiers mois de la Révolution de 1848. En pareil cas cependant, l'esprit de critique ne se révèle que par quelques bons mots sans aigreur : les masses populaires s'arrangent des derniers rangs, et elles concèdent de bonne grâce ces menus privilèges aux autorités qui chez nous se succèdent si rapidement.

Le chritianisme, cette admirable source de la vraie égalité, n'a pu lui-même triompher de cette tendance invétérée vers les inégalités les plus futiles. Cette impuissance se montre jusque dans l'exercice du culte. Ainsi, par exemple, les places que les fidèles occupent dans les églises catholiques comme dans les temples protestants sont réglées en raison de la fortune et de la condition sociale. Je connais même plusieurs églises de village où l'opinion publique accorde, comme autrefois, aux acquéreurs de certaines terres la jouissance exclusive de places exceptionnelles.

Cependant plusieurs habitudes qui violent l'égalité légitime sont pour notre race une nouveauté plutôt qu'une tradition. Elles sont une réaction de l'esprit public contre les niveleurs qui prétendent détruire les

inégalités naturelles que consacre, chez tous les peuples modèles, la hiérarchie du travail et de la vertu.

Depuis la Révolution, les mœurs étahlissent entre les diverses classes une distinction chaque jour plus marquée. C'est ainsi qu'on ne trouve plus, même dans les familles de condition modeste, la trace de la familiarité affectueuse qui régnait autrefois entre les maîtres et les domestiques. Le luxe qui désole aujourd'hui notre société semhle être pour heaucoup de familles une protestation inspirée par l'inégalité naturelle des conditions. Froissés par les institutions qui tendent au nivellement social, les riches veulent, à force d'extravagance, faire voir aux pauvres la distance qui sépare les^-lasses extrêmes de la société.

L'arrogance des parvenus.

Je ne vois pas, d'un autre côté, que ces propensions invétépées vers l'inégalité puissent être modifiées, comme l'espèrent quelques-uns, par l'action prolongée d'un nouveau régime qui suhstituerait aux classes dirigeantes actuelles de nouvelles classes sorties des derniers rangs de la société. C'est précisément dans ces rangs inférieurs qu'existent, hien (|u'à l'état latent, les sentiments qui demandent à l'inégalité les satisfactions les moins justiflahles. Chacun sait, en effet, que ceux qui conmiençent à s'élever traitent leurs égaux de la veille avec une dureté toujours rare chez les personnes ])lacées dès leui' naissance dans une haute situation. Ce vice des parvenus est vivement senti des classes inférieures, il contrihue plus qu'on ne croit à maintenii* riiarmonie entre les classes extrêmes de la société. 11 prouve que la réforme social(> ne se trouvera pas dans

les institutions qui violent la liberté pour détruire les inégalités établies par certaines supériorités des vivants, ou créées par le travail des aïeux.

Ce n'est point ici le lieu de juger méthodiquement les diverses tendances que je viens de rappeler. Je me borne à conclure que, malgré les répugnances légitimes attachées au souvenir de plusieurs privilèges de l'ancien régime, notre pays ne montre aucune propension exceptionnelle pour l'égalité, même dans les cas oi!i elle serait désirable. Sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, la Révolution a détruit le bien et aggravé le mal : elle a discrédité les charmantes habitudes d'égalité qui honoraient nos Aieilles races ; elle a déversé la haine et l'envie sur les inégalités légitiines qui sont respectées chez les peuples modèles (1).

La tendance exagérée vers l'égalité, onéreuse surtout pour les classes inférieures

L'égalité est journellenu'nt vantée par nos écrivains et nos orateurs comme le plus sacré des principes •sociaux : mais tous nos parvenus la repoussent, même dans pe qui est légitime, avec ufi entrainenient qui ne se manifeste chez aucune autre nation européenne- De cette contradiction entre la doctrine et la pratique, naît un état de malaise qui allecte la société entière, et qui pèse principalement sur les classes inférieqres CeUes-ci,

(1) Les dernières catastroplios justifient par (les preuves apnablantes cette critique de res})rit ré\oluti(jnnaire. Les arn)ùes qui ont vaincu la France et qui continuent à la menacer doivent Ibup ^pli^e organisation pt Ipur dévouement patriotique h une noblefîse territoriale. Celle-ci se conserve en partie au moyep dp certaines coutumes d'inégalité (Note de 1873)

voulant atteindre le l)ut ckiniéi-i(jiie qu'on leur montre, et se sentant incapables d'égaler les supériorités créées par l'intelligence et le travail, s'irritent contre l'ordre établi. Elles sont peu portées à demander à leurs chefs la direction sans laquelle elles ne sauraient s'élever; tandis que ces derniers s'épargnent volontiers les soucis qu'elle impose. Lorsque la hiérarchie sociale est régulièrement fondée sur la vertu, le talent et la richesse, ou sur le souvenir des services rendus, les classes dirigeantes ont intérêt à la fortifier par l'affection et les succès de leurs subordonnés. Lorsque, au contraire, elle est sans cesse contestée par la haine et l'esprit de nivellement, les chefs de la société sont disposés à étouffer tous les mérites naissants qui pourraient dans l'avenir leur faire concurrence. C'est ainsi que les sociétés s'élèrent et prospèrent à la faveur d'une hiérarchie légitime, tandis qu'elles s'abaissent et souffrent par l'exagération du principe d'égalité.

Les inégalités légitimes, moyen de prospérité chez les peuples modèles.

La solution de nos problèmes sociaux n'est pas empêchée, comme quelques-uns le pensent, par les infractions au principe d'égalité. Ce faux principe n'est nullement imposé par les mœurs de la nation. Il n'est qu'une manifestation de l'envie exhalée par certaines individualités jalouses. Il ne peut qu'entraver les réformes indiquées par l'intérêt public. Pour écarter toute espèce de doute à cet égard, il suffît de constater que le premier Empire, sans blesser l'opinion publique, a pu rétablir des privilèges abandonnés par tous les peuples libres.

Les personnes qui se dévouent à la réforme sociale en s'inspirant de la raison et de la justice, ne sont donc point obi iiiées par une cause de force majeure de s'écarter ici du droit chemin tracé par leur méthode. Il est inexact d'affirmer que notre nation veuille faire prévaloir à tout prix, dans les rapports sociaux, une égalité contraire à l'intérêt public comme à la nature même des hommes et des choses. On ne saurait se fonder sur l'existence d'un tel préjugé pour repousser la hiérarchie du travail et de la vertu qui fait le succès des autres peuples. L'obstacle à la réforme naîtrait plutùt de la tendance opposée. C'est ainsi par exemple que pour rétablir l'harmonie sociale nous serons d'abord peu portés à reprendre plusieurs habitudes excellentes conservées par nos émules. Telles sont : la familiarité affectueuse qui unit les classes extrêmes de la société espagnole ; la coutume traditionnelle qui mêle tous les rangs pendant le service divin en Russie, dans l'Empire ottoman, en Grèce, en Italie et en Espagne; les préoccupations d'intérêt public qui rapprochent journellement dans des associations fécondes les Anglais de toute condition ; enfin beaucoup d'autres pratiques d'égalité qui honorent les peuples européens, et qui sont citées dans cet ouvrage.

La méthode d'observation prouve que les peuples libres et prospères sont portés par deux séries parallèles de sentiments et d'intérêts, à propager et à restreindre en mênif* temps l'égalité dans les rapports privés.

Ainsi, les nations européennes tendent vers l'égalité : dans la religion, en abolissant toute distinction légale entre les divers cultes ; dans la propriété, en provo- ({uant le rachat des redevances féodales; dans la famille, en renonçant à l'organisation patriarcale et en favori-

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sant rétablissement séparé des jeunes ménages ; enfin, dans les régimes du travail et de l'association, en supprimant les privilè2:es et les monopoles. Je montrerai plus loin qu'il en est de même dans la vie publique, en ce qui concerne Timpôt et la justice.

Mais, d'un autre côté, les Européens libres et prospères maintiennent ou accroissent l'inégalité dans ces mêmes subdivisions de la vie sociale. Ainsi ils conservent aux clergés une situation exceptionnelle ; ils renforcent par la loi civile l'autorité du père et la distinction des devoirs de chaque sexe ; ils augmentent par la liberté de la propriété et du travail le contraste entre les situations du patron et de l'ouvrier, comme entre les termes extrêmes de la pauvreté et de la richesse. Les nations modèles multiplient surtout les inégalités sociales en accordant leur estime aux grands témoignages de talent et de vertu. Elles créent ainsi « l'aristocratie naturelle », celle qui, ne devant rien aux titres et aux privilèges conférés par le souverain, est librement instituée par le respect et l'affection du peuple.

En résumé, les inégalités sociales dérivent de la nature humaine, de même que les météores proviennent de la constitution de Tatmosphère. Comme la pluie qui ravage ou féconde nos champs, comme le vent qui détruit ou anime nos vaisseaux, l'inégalité considérée en elle-même ne doit point être signalée comme le mal absolu. Loin de là, elle est une force précieuse pour les nations qui savent en conjurer les inconvénients et en conquérir les bienfaits.

LES KAPPORïS PRtVÉS è03

La réforme, également retardée par l'abus des mots liberté et égalité.

11 en est de la liberté comme de Téo-alité : le même contraste se retrome en apparence entre les intérêts qui font aimer ce principe et ceux qui recommandent le principe d'autorité. Des lois et des habitudes dérivant de la nature même de l'homme maintiennent encore ici un juste accord entre les propensions opposées. Chez les peuples modèles, les contraintes matérielles établies par la loi s'adoucissent et commandent moins formellement la pratique du bien. En même tenq^s, les forces morales émanant de la religion, de la propriété, de la famille, du travail et de l'association, s'imposent plus impérieusement aux esprits, et répriment le mal avec plus d'efficacité (l).

On se met donc en contradiction avec l'expérience et la raison, quand on présente aux peuples l'égalité et la liberté comme des principes absolus, dont il faudrait poursuivre à tout prix la réalisation pratique. L'égalité et la liberté ne sauraient prétendre à être élevées, comme la religion, la propriété et la famille, au rang des principes primordiaux. Ce sont des préceptes d'ordre secondaire, dont l'application, variant partout avec la nature des hommes et des choses, doit être tempérée et souvent interdite par les préceptes d'ordre supérieur qui recommandent au respect des peuples l'autorité et la hiérarchie.

Si l'on s'abuse en présentant séparément l'égalité et la

{1} Les personnes »iui voudraient s'enquérir plus complètement des erreurs qu'entraîne l'abus des mots égalité, liberté, progrès, démocratie, etc., pourront consulter V Organisation du travail, || 56 à 60.

liberté comme des principes, on commet une erreur encore plus manifeste en les réunissant dans une seule formule. L'égalité et la lil)erté se prêtent parfois un mutuel concours, et c'est ce qui a lieu partout où deux cultes rivaux sont en présence ; mais souvent aussi les deux forces agissent en sens opposé. Ainsi l'ancien régime refusait souvent la liberté à la profession et à la commune pour y faire régner l'égalité. De notre temps, au contraire, Tune des principales sources d'inégalité provient de la liberté introduite, sans les correctifs émanant de la loi morale, dans les régimes de la propriété et du travail. Cette liberté s'est surtout manifestée par l'isolement des diverses classes. Exagérée et souvent faussée par des révolutions inouïes, elle a créé momentanément en Europe des inégalités inconnues dans les anciens régimes sociaux.

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