‹ Frédéric Le Play d'après lui-mêmeChapitre 26 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les deux catégories d'associations ue sont bienfaisantes que dans les brandies d'activité où les efforts individuels ne sauraient suffire.

Le Plav (La Réforme sociale, eh. 47, §25).

L'enseignement primaire (I).

L'exagération du rôle de renseignement scolaire.

Les vrais principes de l'enseignement sont depuis longtemps démontrés par la pratique universelle des peuples prospères, ils sont cependant niés par les novateurs contemporains, cpii n'appuient sur aucune compétence personnelle leurs puériles et dangereuses inventions.

D'après une opinion fort répandue, il existerait un sûr moyen de changer ce qui est imparfait ou vicieux dans la tendance actuelle des sociétés : ce serait de perfectionner l'état intellectuel de la jeunesse. Les personnes placées à ce point de vue veulent former à loisir des générations qui appliqueront plus tard des idées nouvelles que l'autorité ne saurait inculquer aux hommes faits sans soulever des résistances insurmontables. Elles pensent que le législateur devrait reprendre certaines traditions exceptionnelles de l'antiquité et créer de toutes pièces un nouvel ordre social. Elles prétendent façonner des instituteurs selon a la doctrine du progrès », et les substituer par voie de contrainte aux chefs de famille, pour la direction intellectuelle et morale des enfants.

Cette manière de voir repose sur une confusion d'idées et pousse jusqu'à l'erreur l'exagération d'une vérité. Je vais prouver, par des motifs tirés de la raison et de l'expérience, qu'on ne fondera jamais une société

(1) La Réforme sociale, 11, livre V.

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prospère sur un système d'enseignement, alors même que celui-ci serait porté au plus haut degré de perfection .

La pratique de la vie plus féconde que la science des écoles.

L'expression la plus élevée et la plus légitime représentation d'une société se trouvent surtout chez deux classes depersonnes: chez celles qui cultivent avec supériorité les professions libérales ; chez celles qui, dirigeant avec profit les principales opérations des arts usuels, ont sous leurs ordres immédiats la masse de la population. Or, si l'on s'aide du concours de ces hommes d'élite pour rechercher l'origine des idées justes et de la saine pratique qui font leur succès, on remonte toujours par cette investigation à deux causes premières : aux facultés exceptionnelles que ces hommes doivent à la bonté divine ; au développement qu'ont pris ces facultés par le gouvernement delà famille, l'exercice de la profession et la pratique des devoirs publics. Les hommes d'un jugement éprouvé qui ont bien voulu faire devant moi cette revue rétrospective de leur vie, ont pu rarement reporter à l'enseignement reçu dans les écoles l'acquisition d'une partie essentielle de leur savoir. En recueillant leurs souvenirs, ils trouvent tous que la véritable utilité d'un bon enseignement n'est pas dans les connaissances immédiates que l'enfant en obtient, mais dansla culture qu'en reçoit son esprit. Il en est des travaux offerts à l'esprit de lenfant comme des exercices du corps : ils ne se retrouvent guère dans les occupations usuelles de la vie. Ils développent les facultés en assignant des devoirs qui s'étendent à mesure que

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les organes physiques se fortifient. Les maîtres ne sauraient enseigner les emplois précis des facultés qu'ils cultivent. Dès le début de sa carrière, le jeune homme doit lui-même trouver chaque jour l'emploi spécial qu'impose la force des choses, sous l'empire de la loi morale.

A la vérité, un bon système d'enseignement procure en outre aux jeunes générations des connaissances spéciales qui ne pourraient être négligées qu'au détriment de la partie productive de l'existence. Je citerai par exemple les mécanismes de la lecture, de l'écriture et du calcul, ainsi que les notions générales de science, de belles-lettres et d'art qui se classent en quelque sorte parmi les outils habituels des professions. Mais je prouverai bientôt que le poids et l'utilité de ce bagage scolaire n'augmentent pas, autant que l'affirment nos novateurs, avec le perfectionnement des sociétés. Partout la nature des hommes et des choses dément ces banales affirmations : elle ne permet pas que la jeunesse acquière dans les écoles la vraie science de la vie.

L'infériorité relative du rôle de l'enseignement est même sensible pour l'enfance et la jeunesse ; et si l'on appliquait à la seule vie de l'écolier l'analyse que je viens de signaler pour une existence entière, on arriverait à la même conclusion. Il faut placer au nombre des acquisitions les plus utiles du premier âge, l'initiation aux affections de famille, l'amour du lieu natal et de la patrie, les croyances religieuses, l'attachement aux traditions nationales et aux rapports sociaux de la race, enfin une certaine intelligence du monde physique. Chez les peuples modèles, cet apprentissage constitue le grand enseignement social . Il donne leurs principales forces aux jeunes gens, lettrés ou illettrés. Il l'emporte

donc de beaucoup, par son importance, sur l'enseignement scolaire proprement dit.

Linstruction et ses deux sources : l'éducation sans bornes, l'enseignement très limité.

En résumé, l'instruction de chacun se compose de deux parties distinctes : l'enseignement scolaire, qui a toujours manqué à une portion considérable de l'espèce humaine, et qui n'a jamais dépassé des limites fort étroites ; l'éducation sociale (1), qui est donnée à tous les hommes depuis le berceau jusqu'à la tombe par la pratique de la vie, et qui de tout temps a rendu fameux des hommes dont l'enseignement scolaire avait été négligé. On donne donc le change à l'opinion lorsque, confondant deux éléments aussi distincts, on affirme qu'un gouvernement, en s'emparant de la direction des écoles, élèverait sûrement une race d'hommes au-dessus de toutes les autres. En principe, pour atteindre ce but il faudrait qu'il s'emparât en outre de la vie entière des citoyens. En fait, cette double usurpation, commise chez un peuple riche et puissant, aurait toujours pour résultat définitif une abominable dégradation.

(1) Cette même distinction a été faite par beaucoup de penseurs, qui ont attribué à l'éducation donnée par les parents et par le monde plus d'importance qu'à l'enseignement donné par les maîtres. C'est, par exemple, ce que Montesquieu déclare dans les passages suivants : « On est ordinairement le maître « de donner à ses enfants ses connaissanres ; on l'est encore « plus de leur donner ses passions ». — « Ce n'est pas dans « les maisons publiques où l'on instruit l'enfance que l'on t reçoit dans les monarchies la principale éducation ; c'est lorsi< qu'on entre dans le monde que l'éducation, en quelque façon, « commence » (Esprit des lois, liv. IV, ch. II).

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Tout en constatant à cet égard l'impuissance du passé, on pourrait se croire autorisé à prévoir la venue d'un meilleur ordre de choses. Ainsi on pourrait prétendre qu'une grande impulsion donnée à l'enseignement scolaire de la jeunesse agirait indéfiniment, pendant le reste de la vie, sur le progrès de 1 éducation sociale. C'est en cela surtout c|ue se manifeste l'exagération de l'idée juste qui attire sur les écoles le dévouement des hommes de hien. 11 importe de mettre Topinion en garde contre ce genre d'erreur : je vais donc montrer que si l'éducation est pour ainsi dire sans bornes, l'enseignement a des limites étroitement fixées par la nature des hommes et des choses.

Lenfance devant l'école.

Le domaine de l'enseignement est déterminé chez tous les peuples par les mêmes conditions. Il comprend les connaissances qui peuvent être inculquées parles leçons du maître plus efficacement que par la pratique de la vie. Encore faut-il remarquer que l'éducation intervient dans ce domaine pour une large part, même en ce qui concerne les connaissances les plus élémentaires ; et tel est le cas pour la langue maternelle. Assurément les écoles sont très aptes à compléter dans un délai assez limité l'intelligence du Ian2:a2:e. Elles aident même beaucoup à développer l'esprit, surtout quand elles joignent aux premiers éléments l'étude d'une langue étrangère. Mais elles seraient inhabiles à donner au jeune enfant cette première initiation qui est le résultat d'une merveilleuse aptitude de la mère. Et comme la langue maternelle résume avec une force incomparable les idées, les intérêts et les sentiments d'une nation, on

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s'aperçoit que ceux-ci sont acquis en partie à tous les membres d'une race, même aux illettrés qui ne les complètent point par un enseignement méthodique.

Il serait peu opportun, lors même qu'il n'y aurait pas impossibilité, d'étendre brusquement le domaine de l'enseignement beaucoup au delà des limites indiquées par la tradition générale. Ceux qui entrent dans cette voie se heurtent bientôt contre l'inaptitude ou la résistance des élèves et des maîtres. Ils dépensent avec peu de fruit une activité qu'ils emploieraient plus utilement dans une autre direction.

La jeunesse est généralement rebelle à la discipline des écoles. Elle se résigne de mauvaise grâce à un labeur dont la nécessité ne lui est pas démontrée par les traditions du foyer et du voisinage. Les enfants opposeront toujours une résistance passive aux théories qui prétendent imprimer par ce moyen une impulsion soudaine à une population. Ils restreignent avec beaucoup de sagacité le champdes études scolaires, par une intuition fort nette des convenances propres au milieu social où ils sont placés. En résistant ainsi à certaines nouveautés, ils apportent un concours utile à la conservation de l'ordre traditionnel.

Le rôle de l'école croissant avec l'utilité de l'enseignement .

J'ai souvent admiré comment l'enseignement primaire surgit spontanément au sein d'une société, lorsque les travaux usuels profitent surtout aux ouvriers qui savent lire, écrire et compter. J'ai vu aussi comment les mœurs repoussent l'école, en dépit d'efforts très soutenus, dans les contrées vouées à des industries

pour lesquelles ces connaissances n'otl'rent pas une nécessité évidente. Toutefois, dans ces contrées mêmes, la jeunesse ressent sous une autre forme le besoin de l'instruction. Quand ils ne sont pas pervertis par la perspective de jouir dans l'oisiveté des avantages sociaux acquis par le travail des parents, les jeunes gens, dès leur entrée dans le monde, sont généralement impatients de prendre rang dans la hiérarchie sociale. Ils apprécient tout d'abord leur infériorité professionnelle devant le maître ou lepatron. Ils ont hâte de s'y soustraire : sous cette inspiration, ils s'appliquent avec ardeur à l'apprentissage du métier ; et ils y trouvent un large champ d'expérience où se développent leurs facultés.

Cette simple remarque révèle déjà une vérité sur laquelle j'aurai à insister plus loin à l'occasion de l'enseignement dit « professionnel ». Je prouverai que les peuples ne doivent jamais prolonger l'enseignement de l'école aux dépens de l'apprentissage du métier. Loin de là, chaque famille et la société tout entière ont un intérêt évident à transformer aussitôt que possible l'écolier indocile en apprenti laborieux. L'infériorité de l'enseignement comparé à l'apprentissage est manifeste dans les exercices physiques et les métiers manuels. On pourrait peut-être à la rigueur perfectionner si bien la théorie de la natation, qu'un enfant longuement endoctriné réussirait dès le premier exercice ; mais il sera toujours plus simple de l'initier à la connaissance de l'art, en le plongeant dans l'eau où nagent ses camarades. Je montrerai plus loin que des phénomènes analogues se produisent dans l'initiation à toutes les professions.

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Les limites de renseignement fixées par la nature même de l'enfant.

Les limites de l'enseignement scolaire résultent non seulement de la résistance volontaire des écoliers, mais encore de leur inaptitude à comprendre les phénomènes physiques qu'ils n'ont point vus, ou les rapports sociaux auxquels ils n'ont pas été mêlés. La pratique de la vie supplée plus tard à cette inaptitude, en sorte que beaucoup de connaissances, qui laissent à peine une trace sur l'intelligence de l'écolier, se classent spontanément, dans celle de l'homme fait. Tel qui, dans le cours d'histoire du collège, n'a rien compris aux éternelles luttes de la plèbe romaine contre le patriciat, en prendra une idée fort nette aussitôt qu'il aura été exposé^ dans l'atelier ou dans la commune, à l'antagonisme qui divise si malheureusement les classes de notre société.

Ceux qui espèrent réformer notre époque par l'enseignement scolaire n'aperçoivent pas les difficultés qu'oppose à leur système la nature même de l'écolier ; ou bien ils se flattent d'y obvier par l'ascendant du maître. Selon leur thème favori, ce dernier est appelé à réagir sur l'intelligence et les intérêts civils des nations modernes par un sacerdoce analogue à celui que le prêtre exerce dans l'ordre moral. Mais les faits ne justifient nullement cette assimilation ; et l'opinion de tous les peuples dément les espérances qu'on s'efforce d'accréditer,

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La supériorité de la doctrine et de la fonction du prêtre.

La doctrine du prêtre a occupé de tout temps la pre^ inière place dans l'estime des hommes. Elle répond aux aspirations de toutes les conditions et de tous les âges. Seule elle a le pouvoir d'arracher les peuples à la harl)arie, et de les maintenir à Tun de ces points culminants que l'histoire otîre de loin en loin. La connaissance de cette doctrine est le meilleur moyen de perfectionner les aptitudes morales. Elle fournit, en outre, un aliment du premier ordre aux plus éminentes facultés de l'esprit ; aussi l'opinion puhlique classe-telle ceux qui la cultivent aux premiers rangs de la société. Mais le prêtre peut à l;i riuueur se dispenser d'être savant ; et la simple pratique du culte lui communique une supériorité qui impose le respect aux intelligences les plus distinguées comme aux plus communes. Quanta la propagation du dogme, c'est une des ])lus nohles fonctions qu'il soit donné à l'homme dVxercer. On ne saurait imaginer une satisfaction égale à celle du prêtre qui, prenant charge d'une population plongée dans la harbarie. réussit, par une vie entière de bons exemples et de dévouement, à lui donner avec les croyances religieuses le premier fondement de l'ordre social.

L'infériorité de la doctrine et de la fonction de l'instituteur.

Ri(Mi de semblable ne se remarque dans les attributions di' l'instilutinir primaire chai'gé d'enseigner les

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classes les plus nombreuses, celles que les prétendus réformateurs voudraient modifier profondément pour imprimer à Thumanité une impulsion décisive. La doctrine scolaire a le genre de perfection qui lui est propre, dès qu'elle est adaptée aux facultés imparfaites de l'enfant. Elle doit avant tout exercer la mémoire et les organes physiques ; elle a moins de prise sur l'intelligence, et elle agit moins encore sur les facultés morales. Elle est donc reléguée, par la nature même des choses, à un rang inférieur en ce qui touche la direction des sociétés.

La doctrine scolaire, améliorée graduellement par la pratique, n'avait donc guère jusqu'à ces derniers temps attiré l'attention des écriAains. On pourrait même croire qu'elle a manqué complètement aux sociétés anciennes, si les découvertes récentes de l'archéologie ne nous faisaient entreA^oir les écoles populaires établies dans l'antiquité (1) et le moyen âge (2), comme elles le sont chez les modernes. Les préoccupations qui dirigent maintenant l'attention des savants vers les plus humbles détails de l'organisation sociale sont assurément dignes d'éloges. L'esprit d'amélioration peut s'appliquer utilement, même avec le bruit qui se fait autour de nous, aux méthodes de l'enseignement élémentaire : mais je ne saurais adopter le point de vue de beaucoup d'hommes de bien sur la portée de ce mouvement. Plus je

(1) M. le vicomte E. de Rougé conclut de ses études qu'à l'époque de Moïse l'instruction primaire était répandue en Egypte jusque dans les classes inférieures.

(2) Dans son bel ouvrage sur les institutions des Alpes du Briançonnais, M. Fauché-Prunelle prouve que les écoles rurales avaient propagé au moyen âge, chez les populations de cette contrée, des notions de lecture, d'écriture, de calcul et de langue latine plus étendues que celles qu'on y rencontre aujourd'hui.

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suis leurs intéressants travaux, plus je m'assure qu'après avoir donné libre carrière à leur imai?ination, ils doivent toujours dans la pratique revenir à l'étroit domaine dont les limites sont fixées par Timperfection de la première enfance.

L'enseignement scolaire se réduit liabituellement à certaines pratiques traditionnelles qui ne sauraient à aucun titre justifier l'ascendant social qu'on voudrait conférer à l'instituteur. Aussi le meilleur mo^^en qu'on ait trouvé de relever sa fonction est de le placer comme auxiliaire près du prêtre pour l'enseignement religieux. 11 est même difficile de trouver une plus ingrate fonction que celle qui consiste à soumettre une jeunesse peu docile à une direction uniforme, dont l'action met en jeu la discipline extérieure de la mémoire plus que la libre volonté, l'intelligence et le sentiment.

Dès qu'on quitte l'utopie })0ur arriver aux faits, on aperçoit bientôt ce qu'il y a de pénible dans ces monotones rapports scolaires, qui pèsent sur le maître plus que sur l'écolier. Les moindres chefs de métier trouvent dans la pratique des travaux manuels une indépendance, un développement intellectuel, et, par suite, des droits à la considération publique qui manquent généralement à l'instituteur primaire des campagnes. 11 n'en est guère qui, en comparant leur position à celle de ce dernier, n'aient conscience de leur supériorité. Assurément la condition s'améliore à mesure que l'instituteur s'adresse à des populations plus cultivées, à un âge plus avancé, à des élèves plus voisins de la situation d'apprenti. Comme je le ferai remarquer plus loin, les hommes éminents chargés de l'enseignement supérieur des scienr-es et des lettres peuvent justement revendiquer une influence qui se rap})roche de celle du prêtre. Mais ces instituteurs de haut rang ne s'adressent qu'à une

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fraction restreinte de la société. Ils restent sans influence sur la majorité qu'on prétend relever si haut par les systèmes dont je signale l'exagération.

Les illusions sur la portée de renseignement primaire.

Il résulte de ces considérations que h's gouvernements tenteraient en vain d'imprimei* une vive impulsion aux sociétés en prenant pour point d'appui l'enseignement de l'enfance. Leur impuissance à cet égard résulte à la fois de 1^ nature même du service, de la rareté des instituteurs capables d'exercer la haute fonction qu'on prétend leur assigner, et de la résistance passive des écoliers. Mais si l'observation dément les espérances exagérées que certaines écoles politiques et sociales propagent à ce sujet, elle met en évidence les bons résultats qu'une judicieuse pratique peut donner. Il est digne de remarque que les contrées où l'enseignement prinmire se montre le plus fécond, sont précisément peljes où l'op n'a jamais tenté de l'élever au-dessus du rôle uiodeste que lui attribue la nature des choses.

L'enseignement secondaire (1).

La réforme en France par l'abstention de l'Etat.

Les lycées et les collèges qui forment en France les principaux établissements de l'enseignement secondaire, ne jouissent pas des avantages acquis à ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne. Peu pourvus de biens propres, mais fortement subventionnés par les villes et par l'Etat, ils entravent la multiplication des petits établissements privés. Ils s'accumulent de préférence dans les grandes villes, où ils prennent de plus en plus le caractère de pensionnats. Ils sont créés surtout pour l'enseignement des langues anciennes, et ilsrapprochient des enfants de conditions inégales, qu'ils enlèvent temporairement au foyer domestique. Ils provoquent ainsi le déclassement, en faisant naître chez les familles peu aisées des prétentions qui sont rarement satisfaites, puis des déceptions qui agitent la société. On n'a point remédié à ces inconvénients en annexant l'enseignement des connaissances usuelles à celui des langues anciennes. On a même aggravé le mal en groupant, moins judicieusement que dans les gymnases prussiens, ce qui devait être séparé.

La suppression de toute intervention de l'Etat serait encore ici le point de départ de la réforme. En ce qui concerne l'acheminement aux professions usuelles, on cesserait d'entraver la fondation de? établissements privés qui seuls peuvent s'adapter à une multitude de

(1) La Réforme sociale, II, livre V

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besoins spéciaux. En ce qui concerne la préparation à l'enseignement supérieur, les habiles professeurs de nos lycées et de nos collèges continueraient dans de meilleures conditions le service rpii leur est confié. Les uns créeraient à titre privé de petites entreprises urbaines ou rurales. Les autres se réuniraient en corporations libres et dirigeraient de grands externats (1). Ceux-ci, comme en Allemagne, seraient recherchés par les familles urbaines, à mesure que se rétabliraient les véritables traditions de la vie domestique. Débarrassé des préoccupations d'ordre inférieur qu'entraîne la gestion d'un pensionnat., pouvant tenter en toute liberté l'emploi des meilleures méthodes^ notre personnel enseignant serait stimulé dans Taccomplissement de ses devoirs par l'honneur et les profits du succès. Il acquerrait bientôt la fortune et l'indépendance qui récompensent en Ansjleterre les mêmes mérites.

Nos plus habiles professeurs, en groupant leurs aptitudes, réussiraient également à fonder sous ce régime de liberté des pensionnats ruraux qui ne le céderaient en rien aux célèbres collèges anglais. Ils se constitueraient aisément en corporations puissantes avec le concours dévoué des anciens élèves des lycées actuels. Ils restaureraient ainsi, en les améliorant, de vieilles institutions dont les quartiers de noblesse valent ceux d'Eton et d'Harrow. Quant aux capitaux nécessaires à ces entreprises, ils seraient abondamment fournis par les sommités sociales sorties de ces lycées. Les deux pensionnats de Sainte-Barbe, établis à Paris et à Fontenayaux-Roses, montrent déjà combien ce principe d'associa-

(1) Je ne saurais trop recommander, en ce qui touche la suppression des internats, les beaux travaux publiés en 1871 par M. fleuri Sainte-Glaire De ville (Cotfiptes re?idus de V Académie des sciences morales), et par le R. P. Lescœur.

tion est efficace : ils font entrevoir le succès réservé à des corporations laïques qui n'auraient plus à redouter la concurrence de l'Etat . Le collè^ie rural de Vanves, succursale du lycée Louis-le-Grand de Paris, prouve également que les établissements disposant d'un vaste parc peuvent réunir avec toute convenance les élèves et les familles des professeurs. Intéressées dorénavant aux succès, surveillées de près par les pères de familles qui Dnt fourni le capital, autorisées à recevoir des dons et des legs pouvant assurer à leurs professeurs la situation la plus agréable, ces corporations laïques offriraient bientôt aux familles les mêmes avantages que les corporations religieuses. La lutte des divers établissements s'établirait d'ailleurs en toute liberté, et elle contribuerait à relever pour tous le niveau de l'enseignement secondaire .

L'enseignement supérieur (1).

L'enseignement supérieur en France ; ses vices et leurs remèdes.

La valeur de l'enseignement sujx'Mieur qui prépare la jeunesse française aux professions libérales est habir tuellenient en rapport avec l'importance des villes où il est donné. A Payis, cet enseignenient a en partie perdu sa vieille renommée européenne. Quant aux influences morales qui protégeaient les étudiants parisiens, elles s'amoindrissent suivant une progression encore plus rapide que le talent des professeurs. La liberté du mal dépasse parmi eux les limites de ce que tolère ailleurs l'autorité. J'ai souvent entendu déclarer par les étrangers les plus compétents, j'ai d'ailleurs constaté moimême en visitant toutes les Universités de TEurope. que Paris est la seule ville où les jeunes étudiants i-éstent exposés sans surveillance à tous les périls d'une liberté prématurée. Il n'existe pas en Europe une autre ville où la corruption ait acquis la même intensité ; et l'on n'a permis nulle part à la jeunesse de devenir elle-même le plus actif foyer de la contagion. La comparaison n'est pas plus h l'avantage du système français lorsque Ton considère la situation des professeurs et la culture même des sciences et des lettres.

Le vice du régime réside surtout dans l'intervention de l'Etat, qui soumet l'enseignement, comme tant d'autres brandies d'activité, à une bureaucratie, c'cst-à dire

(1) La Hé forme sociale, II, livre V.

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h des fonctionnaires ayant seuls le privilège d'allier la réalité du pouvoir à l'absence de toute responsabilité. N'ayant aucun contact direct avec les élèves, ces fonctionnaires ne sauraient les arrêter sur la pente du désordre ; et cependant, en s'attribuant l'autorité, ils déchargent en cette matière les professeurs des devoirs de surveillance. Par une immixtion inopportune nos bureaucraties universitaires ont déti'uit les rajiports naturels de respect et d'atfection que cette surveillance fait naître. Elles ont ainsi donné h notre jeunesse lettrée un esprit d'insubordination dont la trace ne se retrouve pas dans les Universités libres des îles Britanniques et de la Scandinavie. Nos gouvernants successifs ne se sont pas inquiétés de ce désordre ; mais en conservant l'Université organisée par l'Empire, ils ont encouragé l'esprit de révolution qui les a tous renversés.

Le remède est indiqué par la pratique de l'Europe entière. Chez les peuples modèles, chaque Université est une corporation indépendante de professeurs investis \)i\v la Coutume d'une souveraineté paternelle. Elle a charge de la conduite privée comme de l'instruction des élèves, et elle serait bientôt délaissée si elle n'offrait sous ce double rapport toute garantie aux parents. Les étudiants eux-mêmes sont réunis en corporations. Les sentiments de solidarité fondés sur dé vieilles traditions, sont entretenus parmi eux par l'uniformité du costume, par des solennités annuelles, par la pratique régulière de certains devoirs, et surtout par la résidence dans des maisons soumises à la surveillance de l'Université. A la faveur de ces habitudes, ils exercent l'un sur l'autre une influence morale qui rend facile le contnMe des professeurs en lui conservant un caractère intime et amical. Le régime de corporation garantissait depuis le moyen âge ce grand intérêt social dans l'Université de Paris. La

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Révolution, au contraire, a méprisé ces bienfaisantes traditions. En remplaçant des corps d'étudiants soumis aux maîtres par des étudiants isolés relevant de la bureaucratie, elle a désorganisé le haut enseignement. Les esprits « libéraux > qui considèrent le régime actuel comme une heureuse conquête, reviendraient de cette erreur s'ils observaient personnellement les principales Universités de lEurope. Peut-être même leur suflirait-il de jeter un simple coup d'oeil, à Paris et à Oxford, sur la situation des étudiants et des maîtres.

Le meilleur régime des corporations de haut enseignement implique la possession de biens propres et la rétribution directe par les élèves. Il assure donc au maîtres jouissant d'une grande renommée des revenus comparables à ceux des professions commerciales. Ce légitime succès est interdit par le sj'stème français qui, en payant les professeurs avec le produit de l'impôt, doit se montrer économe et rétribuer également les inégales capacités parvenues au même degré de la hiérarchie. De là il résulte que d'illustres étrangers, qui aujourd'hui, comme au temps de saint Thomas ou d'Albert le Grand, auraient le désir de trouver à Paris la consécration de leur renommée, en sont empêchés par l'impossibilité d'y obtenir des avantages pécuniaires proportionnés à leur mérite. Telle petite ville d'Angleterre, des Etats- Unis ou d'Allemagne procure, en effet, à certains professeurs une rémunération décuple de celle dont ils auraient dû se contenter s'ils avaient cédé à l'attrait qui les portait vers Paris.

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L'abaissement des études par l'immixtion de l'Etat.

La substitution de l'Etat aux corporations libres n'est pas moins funeste à la science et aux lettres qu'aux élèves et aux maîtres. Il est tout naturel que le niveau des connaissances humaines s'abaisse dans les sociétés où l'on paye le moins les hautes notabilités qui les cultivent. Les sciences positives qui font maintenant de si grands progrès tendent de plus en plus à devenir cosmopolites. Elles se concentreront dans de grands foyers d'enseignement chez les peuples jouissant de la meilleure organisation universitaire. Déjà l'état d'équilibre qui régnait il y a un siècle est manifestement rompu au détriment de notre pays. On ne voit plus, comme au temps de Christine et de Frédéric II, nos savants diriger des académies dans les capitales étrangères. Ceux qui acquièrent la renommée par leurs premiers travaux sont bientôt arrêtés dans leur essor par notre système bureaucratique. Ne pouvant s'élever aux grandes positions que la science procure ailleurs, ils abandonnent leur carrière pour chercher la fortune et l'influence dans les hautes fonctions de l'administration et de la politique. Ce genre d'émigration, spécial à notre pays, cause à la science d'incalculables dommages, sans relever beaucoup les services publics dans lesquels affluent ces savants en quête d'une meilleure situation.

La solidarité établie mal à propos entre l'Etat et certaines corporations est surtout compromettante pour les sciences sociales. L'erreur, qui s'y fait jour trop souvent, n'est guère à craindre quand elle se produit sous les auspices d'une corporation privée que les institutions rivales peuvent librement combattre. Ce contrôle réciproque est particulièrement efficace dans les corpo-

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rations d'enseignement quand il a lien entre des laïques et des clercs. Tel était le régime d'enseignement sous lequel se sont formés en France tant d'tiommes illustres, pendant la première moitié du xviie siècle (1). Au contraire, l'erreur prend un caractère réellement dangereux quand elle est subventionnée par le trésor public. En patronnant les connaissances qui ne reposent pas sur des axiomes indiscutables, l'Etat se trouve invinciblement conduit à en faire la police. .Mais l'opinion publique, fort ombrageuse sui- ce point, se dresse presque toujours contre lui. même lors(pi'il protège la vérité ; et ce seul fait suffirait pour condamner le régime actuel. De \h les inextricables embarras qui se manifestent dans notre haut enseignement ; de là les destitutions qui donnent le prestige de la persécution h de mauvaises doctrines; de là enfin les tristes débats qui ont couvent aggravé rantagonisme spcial au s<'in de nos corps politiques.

Le grand rôle des Universités libres chez les peuples

prospères.

Ceux qui croient que l'Etat peut revendiquer utilement le patronage des sciences, des lettres et des arts,

(1) Il est Qîortifiai}t de penser que les passions politiques et le^ habitudes d'une centralisation exagérée nous empêchent d'apercevoir les vérités qui avaient un caractère d'évidence pour nos grands hommes d'Ktrit du xyii* siècle. C'est ainsi que l'opinion du cardinal de Richelieu se troiive nettement exprimée dans les termes suivants : « Puisque la foiblesse de notre con- « dition humaine requiert un contrepoids en toute chose, il est « plus raisonnable ijue les univeisiteî: et les jéçuites enseignent « 4 l'envi, afin que l'éjaulatiqn aiguise leur viirtq » Testament politique, V partie, ch. Il, section IJ).

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apercevront le danger de cette erreur, lorsqu'il? prendront la peine d'observer sous ce rapport la situation relative des diverses contrées. Ils constateront bientôt que, dans les sociétés enrichies par le commerce et l'industrie, les Universités libres créées par les dons et legs des particuliers se montrent de plus en plus supérieures aux Universités l'égies par les gouvernements et soutenues par l'impôt. Pour arriver à cette conviction il suffira de conq^arer la pénurie de plusieurs grandes institutions scientiliques de la France, avec l'abondance des ressources qui affluent chaque année dans les institutions analogues aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord. Comme exemple de ces généreuses initiatives, je signale la petite ville de Boston (1) (Massachusetts).

Les Universités de Cambridge et d'Oxford (2), les

(1| Parmi les sommes attribuées dans ces derniers temps par dons et legs à ces institutions, je puis citer : depuis 1848, au Musée de géologie comparée do l'Université de Cambridge, près do Boston, i.oOO.OOO francs : depuis 1859, à la Société d'histoire naturelle de Boston, 5.000.000 de francs ; depuis 1860, à l'Institut technologique de Boston, 700.000 francs; depuis 1857, à la bibliothèque de Boston, qui se distingue de nos grandes bibliothèques par les services rendus à toutes les familles do la ville, 2.000.000 de francs, etc. A la vérité, les partisans de l'intervention de l'Etat répètent sans cesse que les particuliers sont chez nous incapables de s'associer aux sentiments qui créent hors de la France ces admirables établissements ; mais, en cette matière, ils prennent évidemment l'oll'et pour la cause. Notre parcinjonie actuelle contraste singulièrement avec la libéralité qui a croé autrefois tant d'ieuvres utiles; elle est due, non à la race, mais aux institutions qui découragent les généreuses initiatives. Les richesses qui nlimentent sous nos yeux le lourd budget du luxe et de la débauche, se dirigeront de nouveau vers les fondations de bien public, à mesure que colles-ci cesseront d'être soumises au patronage énervant de la bureaucratie, et que les classes dirigeantes se dévoueront à la réforme des mœurs.

(2) Voir l'éloquente description de ces Universités dans l'ouvrage de M. le comte de Montalembert : De V Avenir poUtif/ue de r Angleterre, p. 178.

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quatre Universités d'Ecosse et le collège de la Trinité à Dublin peuvent être également cités comme des modèles. Dirigées par des corporations indépendantes, pourvues de biens en mainmorte, ces institutions ont conservé les excellentes traditions que nous avons si imprudemment détruites en supprimant nos vieilles Universités. D'un autre côté, elles sont garanties de la corruption par l'aiguillon de la concurrence et par le contrôle des deux Chambres du Parlement.

En résumé, la seule situation qui soit digne pour les sciences et les lettres, pour les corps enseignants et pour les élèves, est celle qui les place sous l'autorité des corporations libres, jalouses de conserver leur indépendance, stimulées en même temps par la concurrence de leurs rivales à se garantir de Terreur ou du relâchement qui leur feraient perdre la confiance du public.

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