NOMBRE
Chez les races fortes, les lois écrites n'ont guère été que des formules tirées du Décalogue éternel Tel a été le cas des colonies de la Nouvelle-Angleterre, qui ont été la souche des Etats- Unis.
L'antagonisme et l'intolérance (l).
Origine et caractère de 1 antagonisme actuel.
L'antagonisme de notre temps n'est pas accidentel, comme celui qui désola la France à l'époque des grands vassaux : il prend de plus en plus les caractères de la permanence. Il n'a pas sa source dans les passions de quelques chefs que les populations suivent docilement : il est en quelque sorte incarné dans la race même. Il éclate périodiquement en révolutions violentes; mais, dans nos courtes époques de calme relatif, il se manifeste, en outre, par un développement inouï de l'esprit d'intolérance.
L'intolérance chez les races à idées simples et à foi
naïve
Dans l'état actuel d'antagonisme, le mot « tolérance » est venu souvent jeter la confusion dans les questions de réforme. La définition préalable du mot, et les considérations qui en découlent touchant le mot contraire, offrent le moyen de prévenir cette première difficulté.
Suivant l'acception la plus générale, la tolérance est la disposition caractéristique des hommes qui supportent avec indulgence certains actes qu'ils jugent répréhensibles et qu'ils pourraient répi'imer. Quant aux actes qui sont l'objet de cette disposition, ils varient à
(1^ La Réforme sociale, III, livjc VII.
l'infini selon la nature de l'activité sociale et la préoccupation dominante des esprits. Au point de vue spécial des personnes qui s'intéressent au gouvernement des sociétés, la tolérance s'applique particulièrement à tout ce qui enfreint dans une certaine mesure la loi morale ou les coutumes de la nation. Elle correspond à un écart équivalent des voies du bien : elle ne peut donc être recommandée d'une manière absolue comme un principe; mais, ainsi que je l'indique plus loin, elle est opportune et utile quand la dose de mal que l'on tolère est inférieure à celle qui naîtrait de la répression.
De cette définition il résulte qu'en ce qui se rattache à la conservation de l'ordre moral, l'intolérance est la règle des gouvernants. 11 est même vrai de dire que, dans une société parvenue à l'état de perfection, la question de tolérance ne serait jamais posée. En effet, la distinction du bien et du mal n'y soulèverait aucun doute : la moindre infraction au règne du bien serait spontanément réprouvée par la conscience de tous, et l'intolérance serait la pratique universelle. Assurément les défaillances individuelles n'ont jamais permis qu'un peuple atteignît une telle hauteur morale. Cependant plu>?ieurs petites nations, qui se distinguent par des idées simples et une foi naïve, en ont assez approché pour que l'intolérance soit devenue un trait distinctif de leur constitution Sans compromettre en rien le règne delà paix sociale, ces peuples se sont inspirés avec succès de celte règle, sous les deux régimes sociaux de contrainte et de liberté qui créent également, par des moyens opposés, des sociétés prospères. Ces deux types de sociétés intolérantes ont existé de tous temps, et l'on peut encore les observer de nos jours.
LE GOUVERNEMENT o5l
L'intolérance sous le régime de contrainte.
Sous le régime de contrainte, le souverain, revêtu du caractère sacré ou secondé par le prêtre, impose aux particuliers la soumission à la loi morale et aux institutions civiles qui en découlent. Chaque père de famille garde les pratiques du bien, et il prescrit à son foyer celles qui ne sont pas accomplies sous la direction immédiate du gouvernement délégué par le souverain. Dans cette organisation des sociétés, la prospérité naît ou se conserve si les hommes publics exécutent personnellement la loi et répriment le mal qu'elle condamne. En principe et en fait, l'intolérance du mal, fondée sur la foi religieuse, préside à l'accomplissement de tous les devoirs sociaux.
Les anciens Egyptiens, les petites provinces rurales qui ont été absorbées par les grands empires de l'Asie méridionale, les petites cités de l'ancienne Grèce, et en général les nations formées au sud-ouest du Grandsteppe, se sont constituées et ont prospéré sous ce premier régime. C'est le seul qui ait élevé les races barbares ou sauvages à ce degré de vie intellectuelle, où les peuples deviennent capables de conserver les souvenirs de leur vie nationale.
Ces traditions des législateurs de l'antiquité ne se sont point perdues Depuis plusieurs siècles les missionnaires chrétiens appliquent les mêmes moj^en? de gouvernement à l'amélioration des races déchues qui habitent la région équatoriale. Dans cette haute mission, les pères de la compagnie de Jésus se sont distingués entre tous. Au Paraguay et au Mexique en particulier, ils ont obtenu de merveilleux résultats, en s'appuyant à la fois sur l'intolérance du mal et sur l'amour des popu-
lations. Leur œuvre de gouvernement est une de celles qui lionorent le plus l'humanité : elle a été interrompue par la jalousie des monarques européens qui avaient sur ces territoires les droits de souveraineté ; mais les vestiges de celte œuvre qui ont résisté à la tyrannie de ces derniers excitent l'admiration des voyageurs de toute race et de toute opinion.
Cependaat l'histoire ne signale aucune nation qui, devenue puissante et riche par la pratique du hien sous ce même régime, ait évité la corruption propagée par les classes dirigeantes. La décadence est toujours venue de ceux qui avaient en garde les préceptes de la loi morale. Parmi les grandes nations de l'Orient, je ne connais que les Chinois qui, sous ces influences, aient échappé, depuis les Ages les plus reculés, à une ruine complète. La même décadence s'est reproduite en Occident, par les mêmes causes, chez les grandes nations du moyen âge; mais elles ne se sont point éteintes, comme les empires de l'antiquité. Le christianisme, en effet, a fourni aux modernes, pour leur régénération, des ressources supérieures à celles que les Chinois ont incessamment reçues des races pastorales qui conservent, dans le Grand-steppe, les traditions du Décalogue.
En résumé, l'intolérance exercée sous le régime de contrainte par des gouvernants élevés à la hauteur de leur tâche, est spécialement apte à réformer les races déchues. Mais les résultats de ce mode de gouverne ment ne sont point durables, si la nature des lieux et le cours des événements permettent que le règne du bien ait pour conclusion un grand développement d'intelligence et de richesse. Sous ces influences, les gouvernants tombent tôt ou tard dans la corruption, et ils poussent les peuples vers une nouvelle déchéance.
L'intolérance sous le régime de liberté.
L'intolérance sous le régime de liberté produit les résultats inverses : elle n'agit guère utilement sur les races déclines ; mais elle retient mieux les races réformées dans les voies de la prospérité. Sous cette forme de gouvernement, l'agent de la loi morale n'est plus le fonctionnaire public : c'est le père de famille assisté du prêtre et de l'instituteur Les pères exercent directement sur leurs enfants la répression du mal, et, pour imposer également aux adultes la pratique du bien, ils délèguent l'autorité locale aux magistrats de leur choix. Les uns et les autres s'attachent plus <à leur tâche, et cèdent moins à la corruption que ne le feraient des fonctionnaires salariés. C'est par ce motif qu'ils sont plus aptes à maintenir la prospérité.
Depuis les premiers âges de l'humanité, cette forme de gouvernement règne parmi les races patriarcales des steppes et des hautes montagnes. Elle a été adoptée par celles qui ont émigré du Grand-steppe pour peupler les rivages de la mer du Nord. Enfin elle s'est perpétuée, même dans l'Occident, chez les petites nations qui restent éloignées des agglomérations urbaines et des grandes voies commerciales. Parmi ces dernières on peut citer les six petits cantons catholiques de la Suisse, qui conservent les mœurs patriarcales sur les hauts pâturages des Alpes, au contact de leurs confédérés commerçants établis dans la vallée du Rhin. On peut encore signaler comme modèles les provinces basques d'Alava, de Guipuzcoa et de Biscaye. Elles sont soumises, il est vrai, depuis des siècles aux monarques espagnols, qui, par les désordres de leur cour, ont souvent jeté la corruption dans les autres provinces ; mais
les Basques ont échappé à ce triste sort en maintenant avec un indomptable courage leurs libertés traditionnelles. Les pères de famille et les magistrats de leur choix ont jusqu'à ce jour présidé au gouvernement des localités : ils ont donc réussi à repousser les funestes influences qui émanent ailleurs des agents de l'Etat.
La tolérance légale chez les nations riches et lettrées.
Ainsi que je l'ai indiqué dès le début de ce chapitre, l'intolérance absolue du mal est bientôt impuissante, puis nuisible, chez les nations qui, en prospérant sous le règne du bien, deviennent riches et lettrées. L'histoire, au milieu de ses diversités infinies, a toujours donné le spectacle de cette défaillance et du changement qui en résulte dans la constitution des sociétés.
La prospérité, dès qu'elle atteint certaines limites, engendre la corruption, puis la souffrance. Les riches oisifs s'abandonnent aux appétits sensuels; les pauvres sont travaillés par l'envie: et alors l'antagonisme surgit de l'opposition des sentiments ou des intérêts. Les loisirs créés par la richesse développent la culture de l'intelligence; mais, pour l'esprit comme pour la matière, les limites du perfectionnement sont bientôt dépassées. L'activité des lettrés devient plus corruptrice que l'oisiveté des riches. La pensée cherche ses aliments hors du petit domaine des vérités morales, et elle déborde en mille erreurs. Celles ci, érigées en doctrine, sapent peu à peu les principes du bien. Les premiers lettrés qui entrent dans cette voie se bornent à dissimuler par le charme de leurs louanges la perversité des riches et des gouvernants. Les sophistes viennent à leur tour : ils s'évertuent à donner une base
scientifique à la corruption ; leur triste besogne consiste surtout à glorifier, dans les rapports mutuels des classes et des nations, les excès du vice et les nbus de la force. Développée à ce point, Terreur devient un redoutal)le élément de souffrance. Les classes dirigeantes oublient la vérité et perdent de vue leur mission : elles s'appuient sur l'œuvre des sophistes pour opprimer les peuples et propager le mal. Mais h la longue le besoin de résistance se fait sentir. Ainsi se développent les discordes civiles; ainsi éclatent surtout les guerres religieuses suscitées par la lutte des schismes contre les religions d'Etat, qui jusqu'alors avaient utilement guidé l'intolérance des gouvernants. Quant à l'origine des schismes, elle se trouve à la fois chez les bons, qui veulent soustraire leurs familles à l'influence d'un clergé corrompu, et chez les méchants, qui profitent du désordre des esprits pour se révolter contre toute autorité légitime. Au milieu des fléaux de la guerre civile, l'intolérance perd son efficacité ; et le rétablissement de la paix sociale réclame l'adoption d'un régime nouveau. La loi écrite, dérogeant à la coutume, accorde le droit de cité aux cultes dissidents : la tolérance légale, amenée par la corrup tion des hommes, devient un principe fondamental de la constitution.
Telles furent les péripéties qui se produisirent depuis le xvr siècle en France, en Suisse, dans les' Pays-Bas, les Iles Britanniques, les États allemands et les Etats Scandinaves. Les nouvelles constitutions ont offert d'un lieu à l'autre de grandes différences : tantôt, comme en Allemagne, les protestants se sont établis à côté des catholiques, dans des conditions fort diverses, pour travaillera la libre propagation du bien; tantôt, comme en Suède, ils se sont complètement substitués à leurs rivaux pour continuer l'ancien régime d'intolérance. A
cet égard encore l'Angleterre ainsi que les Etats-Unis se distinguent entre tous, et sont généralement acceptés comme les meilleurs modèles.
Chez les Anglo-Saxons, qui pratiquent le mieux le régime de tolérance légale, le souverain affirme encore la loi religieuse (1) ; mais il n'en impose plus toute la pratique aux particuliers. En général la contrainte ne s'exerce qu'en vertu des lois religieuses ou civiles, dont la violation implique dommage pour autrui, ou trouble pour la paix publique. Le père prend dans sa famille la haute direction que les gouvernants abandonnent. 11 ne dispose pas, à la vérité, de la force publique; mais il s'appuie sur des forces morales qui sous ce régime peuvent acquérir une grande puissance. Parmi ces forces il en est trois qui figurent toujours au premier rang, savoir : fautorité paternelle créée par la nature, proclamée par la religion, sanctionnée par le testament ; le mariage fondant la famille sur la religion, ave<! l'appui de la loi civile ; enfin la libre alliance de la famille avec le prêtre et l'instituteur. Les pratiques de la vie civile et religieuse varient entre les limites fixées par le législateur. Le père règle souverainement celles de sa famille ; mais il est tenu de subir les contacts blessants que peuvent amener les pratiques contraires de ses voisins. Dans cette organisation, la foi religieuse reste le grand mobile des sociétés prospères; mais le zèle du croyant, hors du cercle de la famille, est subordonné au devoir de la tolérance, et ce devoir
(1) En Angleterre les anglicans, en Ecosse, les presbytériens, constituent deux cultes officiels. Aux Etats-Unis, la coutume reconnaît le mariage célébré par le ministre d'un culte chrétien et enjoint aux officiers publics le devoir d'en faire respecter les obligations. Elle impose l'observation du dimanche, exige en justice le serment sur la Bible, etc.
lui-même est réglé chez tous par le besoin de la paix publique.
La tolérance, ainsi constituée par la corruption des hommes et la force des choses, n'a pas seulement rétabli la paix en Occident, après une longue époque de massacres et de guerres civiles ; elle a balancé en partie le vice inhérent à son principe, c'est-à-dire aux libertés simultanées du bien et du mal : elle a initié les peuples à la pratique de plusieurs grandes vertus ; elle a souvent rappelé les âmes à l'application du principe de charité qui dans l'Evangile complète les préceptes du Décalogue .
L'intolérance du bien et ses manifestations.
L'impulsion imprimée aux esprits par les trois faux dogmes et par les violences de la Révolution place momentanément la France en dehors de la tradition des peuples civilisés. Le régime actuel n'est point la tolérance du mal pratiquée par les autres nations riches et lettrées. Ce n'est pas non plus l'intolérance du mal conservée par les petites nations frugales et simples. C'est un régime tout nouveau, même dans Thistoire des races déchues : c'est l'intolérance du bien.
Cette forme inouïe de corruption s'est d'abord exercée dans les relations de la vie publique ; mais elle commence à envahir celles de la vie privée. Même quand elle n'engendre pas la guerre ou la haine, elle rend les individus méfiants et hargneux. Elle détruit ainsi peu à peu l'esprit de sociabilité qui donnait à notre race une de ses plus charmantes qualités. Elle dénature les meilleures aspirations de toute société : l'esprit de tradition dégénère en routine, et l'esprit de perfectionne-
ment en un insatiable besoin de nouveauté. Ainsi s'efface dans les âmes la distinction du bien et du mal : les bons s'abstiennent dans le doute ; les méchants seuls agissent, et par leurs actes ils autorisent nos ennemis à signaler chez nous un état habituel de folie imbécile ou furieuse.
Ces critiques, inspirées par des passions cupides, sont souvent exagérées ; mais elles sont justes quand elles condamnent les trois manifestations que je vais indiquer.
Les principes exclusifs de gouvernement.
Une première manifestation de l'intolérance du bien a exercé une fatale influence sur nos destinées: c'est celle qui nous a toujours conduits à subordonner no? divers gouvernements à quelque doctrine exclusive ; et rien n'a plus contribué à les rendre tous éphémères. Le principe dominant, quelque respectable qu'il fût, a repoussé le bien que les principes exclus pouvaient seuls amener. Bientôt une nouvelle révolution nous a complètement enlevé le bienfait de ce principe, en nous rejetant avec la même exagération vers un principe différent. Ces brusques réactions ont eu surtout pour effet de changer la situation relative des diverses classes de la société, c'est-à-dire d'affecter les intérêts qui passionnent le plus les esprits. C'est ainsi que nos trois derniers gouvernements se sont mis à cet égard en contradiction formelle avec le principe britannique. Au lieu de satisfaire pour chaque classe tous les intérêts compatibles avec ceux du public, ils ont tous montré pour l'une d'elles une prédilection injuste.
Le gouvernement de la Restauration a voulu fonder
une classe supérieure sur la pairie héréditaire. Il a ainsi improvisé une institution peu conforme aux tendances générales de notre temps. Cette institution, à la vérité, subsiste en Angleterre ; mais elle s'y présente comme une tradition vénérable, justifiée par de longs services, maintenue par l'opinion malgré l'abrogation de tous les autres privilèges. La Restauration a conféré cette faA^eur, non pas seulement à la richesse territoriale, qui offrira toujours des éléments sérieux de prépondérance, mais encore à une noblesse dont l'influence avait été amoindrie dès le xvme siècle par les scandales de la cour, et plus tard par une émigration de vingt années. Revenant en outre à une mauvaise tradition de l'ancien régime déjà reprise par le premier Empire, elle a rétabli, en faveur de la grande propriété rurale unie à la noblesse, le régime des majorats. En lui conférant ce privilège, elle a, en premier lieu, fait une faute ; car la supériorité de la noblesse anglaise sur celle du Continent met en évidence la supériorité du droit testamentaire sur le droit d'aînesse Elle a, en second lieu, commis une injustice ; car il n'y aA'ait aucune raison pour refuser à la petite propriété un avantage qui n'eût compromis en rien celui qu'on accordait à la classe préférée. Le gouvernement de la Restauration appréciait vaguement, sans se rendre compte des vrais principes, le bienfait de la transmission intégrale des foyers et des ateliers. Cédant à sa préoccupation principale, il avait donc proposé en 1826 d'attribuer sous ce rapport à la grande propriété, même séparée de la noblesse, des facilités qui seraient restées interdites à la petite propriété.
Le gouvernement de juillet 1830 a favorisé une classe plus nombreuse quoique fort restreinte encore, celle des propriétaires et des commerçants payant au moins
CCO LE GOUVERNEMENT
un impôt annuel de 200 francs. En même temps il s'est appliqué à diminuer, autant qu'il dépendait de lui, l'influence de la riche noblesse. A cet efl'et, il l'a noyée, pour ainsi dire, au milieu de cette classe moyenne : et il a d'ailleurs abrogé la pairie héréditaire avec les majorats. Aussi longtemps qu'il s'est maintenu, il a obstinément refusé d'étendre le droit électoral, caractère actuel de la prépondérance politique, à ces petits propriétaires et à ces tenanciers qui depuis longtemps exercent utilement ce droit, dans les Etats Scandinaves, en Suisse et en Angleterre. Il a encore contribué à amoindrir le prestige de la noblesse, en tolérant les usurpations de titres faites par une bourgeoisie avide de distinctions et peu scrupuleuse dans le choix des moyens. Enfin il a eu recours à des combinaisons plus positives pour développer, au profit de sa classe de prédilection, l'insatiable besoin de privilèges incarné dans notre race. A cet effet, il est revenu aux tendances que la monarchie en décadence avait favorisées, que les réformateurs de 1789 ont à peine réprimées pendant deux ans, et que tous les gouvernements postérieurs ont voulu satisfaire. C'est ainsi qu'il a conservé ou multiplié les prohibitions douanières, les corporations formées d'officiers publics, et une multitude d'interventions fâcheuses de l'Etat entraînant la création de nombreux emplois. Il a distribué ces privilèges, et entravé toutes les propositions de réforme, en se préoccupant surtout de servir les intérêts ou les passions des petites oligarchies électorales.
Le gouvernement de février 1848 a continué la réaction commencée en 1830 contre les classes supérieures de l'Empire et de la Restauration. Il s'est jeté d'un bond au delà de toutes les limites gardées jusque-là par les Européens, lia détruit à son tour l'influence de la classe
moyenne, dans laquelle la classe riche était déjà absorbée, en les noyant en quelque sorte l'une et l'autre au sein du sutïrage universel. Il a même annulé l'influence de la petite propriété et du petit commerce dans les grandes villes, où s'accumulent les populations imprévoyantes qui vivent d'un salaire journalier. Enfin il a conféré au corps électoral dont la majorité est toujours formée par les classes inférieures, le pouvoir dénommer périodiquement le chef de l'Etat, et l'Assemblée unique qui représentait la nation. 11 a en outre amoindri la prépondérance naturelle des classes supérieures par deux combinaisons déplorables : il a remplacé autant que possible par des fonctionnaires salariés les citoyens qui exerçaient précédemment, sans charger le trésor, des fonctions utiles au public ; il a restreint au profit de la bureaucratie le domaine de l'activité privée. A part la triste exception des ateliers nationaux, cette prédilection pour la classe ouvrière n'a pu se manifester par des avantages positifs analogues à ceux que les deux gouvernements antérieurs avaient prodigués à leurs classes privilégiées. A défaut d'autres satisfactions, on n'épargnait pas les protestations d'une sympathie impuissante ; et il fut un moment où « l'ouvrier » semblait être seul en droit de prétendre à la considération publique.
Les faveurs exclusives accordées par nos derniers gouvernements à une partie de la société ont soulevé, contre la classe privilégiée, les jalousies ou les rancunes des autres. Celles-ci, par un accord tacite, ont réagi dans tous leurs actes contre les intentions de l'autorité. Souvent même, en ameutant les intérêts froissés, elles ont privé la classe privilégiée de sa légitime influence. Les gouvernements ont bientôt subi le contre-coup de ces dissensions ; ils ont été renversés sans être soute-
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nus par les appuis qu'ils s'étaient donnés. Cette première forme de {"intolérance n"a donc servi qu'à développer deux maux graves, dont nous souffrons beaucoup depuis le renversement de l'ancien régime, l'antagonisme social et l'instabilité gouvernementale
L'oppression du public par les monopoles
et les privilèges.
Une seconde manifestation générale de l'intolérance s'est produite dans les régimes du travail et de l'association. Elle s'est appliquée à détruire la concurrence dans toutes les branches de l'activité sociale, sous prétexte de les protéger ou de servir quelque intérêt public. Elle a éloigné les particuliers du droit chemin, qui mène par le travail libre à la vertu et à la richesse. Elle les a habitués à chercher le succès dans la faveur des fonctionnaires, et elle a ainsi constitué un régime où se développe avec le temps une irrémédiable corruption. D'autre part, les personnes dont l'activité repose sur le monopole et le privilège ont parfaitement conscience des abus qu'ils entraînent. Elles ne veulent pas que l'opinion publique s'éclaire : elles se montrent au contraire sympathiques à tous les abus, dans la crainte que la destruction de ceux dont elles souffrent ne fasse prochainement mettre en question ce-ux dont elles profitent. Cette coalition spontanée des intérêts créés par les monopoles et les privilèges organise une redoutable intolérance du bien : elle opprime le public et déchaîne sur lui un des plus grands maux dont notre pays ait souffert depuis deux siècles. Elle tend sans cesse à vicier nos institutions, en nous rendant à la fois enclins à la corruption et rebelles aux réformes. Pendant cette
longue période, elle nous a rarement permis de trouver un moyen terme entre la routine officielle et les révolutions.
La notion du bien obscurcie par l'abus des mots.
Une troisième manifestation de l'esprit d'intolérance est celle qui, substituant les mots aux idées, détruit dans les âmes la distinction du bien et du mal. C'est un art fort cultivé de notre temps. Il consiste à faire un adroit usage de certains mots qui, ayant un sens respectable pour les esprits cultivés, excitent des aspirations dangereuses chez les foules qu'on veut égarer. Cet art a quelque analogie avec celui des sophistes ; toutefois nos modernes trompeurs tombent beaucoup au-dessous de leurs devanciers sur l'échelle de la corruption. Les lettrés que critiquait Xénophon et ceux qui abusèrent les hommes de 1789 respectaient certaines règles de la logique ;. ils se croyaient d'ailleurs tenus de faire appel à l'intelligence et aux sentiments généreux. Ceux qui exploitent aujourd'hui, par la parole et par la presse, l'innombrable clientèle de nos cinq cent mille cabarets obtiennent plus de succès avec un moindre labeur : ils n'ont qu'à exciter, au moyen d'une dizaine de mots, les passions violentes et les appétits grossiers.
Les mots liberté, égalité, progrès, esprit moderne, science moderne, civilisation, aristocratie, démocratie, figurent au premier rang dans cette phraséologie abrutissante. Malgré les enseignements donnés par la raison et par l'évidence qui ressort de nos catastrophes, ils fournissent un aliment journalier aux tendances révolutionnaires incarnéesdans^ notre race. Sous cette influence pénètrent de plus en plus dans les couches inférieures
de la société le mépris de la loi de Dieu, la haine des supériorités sociales et l'esprit de révolte contre toute autorité.
Les sophistes de la démocratie.
Cependant de vrais sophistes ont exercé sous nos yeux l'art créé pendant la décadence d'Athènes, oublié pendant le mo^en âge, et restauré sous la décadence de la monarchie par J.-J. Rousseau et les encyclopédistes. Ils ont emploj'é de grands talents à préparer l'œuvre révolutionnaire des écrivains et des orateurs de cabaret. Ils ont même réussi à faire pénétrer cette œuvre, ou tout au moins à établir la confusion des idées, au sein des classes qui, par les traditions de leurs familles, étaient le plus aptes à conserver les bonnes coutumes de la nation. Je citerai comme exemple ceux qui ont abusé du mot « démocratie», ceux surtout qui ont allégué que les tendances actuelles de l'Europe appuient leur sophisme. Or il est facile de montrer que ces allégations ne sont point justifiées par les faits, et que la réforme nécessaire à la France ne saurait être amenée par l'avènement de la démocratie.
Les notabilités politiques qui prônent en France la démocratie admettent presque toutes implicitement que cette forme de gouvernement repose sur l'égalité forcée des conditions, c'est à dire sur la domination des classes inférieures, avec exclusion de celles qui se distinguent par la richesse, le talent et la vertu (1). Or l'histoire du
(I) Cette définition a été pour M. A. de Tocqueville une préoccupation systématique. Dès le début de son ouvrage (De la démocratie en Amérique), il met en relief dans les termes suivants Terreur de l'égalité : ce Parmi les objets nouveaux qui, pendant
passé et l'observation du présent enseignent qu'un tel régime n'a pu nulle part constituer un gouvernement régulier.
Quant à ceux qui donnent de ce mot une définition raisonnable (1), ils peuvent retrouver dans Ihistoire de tous les peuples et observer chez les contemporains, sous des formes très variées, la réalisation de leur système favori. La vraie démocratie surgit partout de la nature des hommes et des choses. Elle fait naître toujours la prospérité si le peuple, soumis à la loi de Dieu, s'accorde à conférer le pouvoir aux autorités naturelles. Ainsi définie, la démocratie exerce sur les populations européennes la plus forte dose de l'autorité publique (2). Elle constitue des gouvernements autonomes quand l'État se
« mon séjour aux Etat-Unis, ont attiré mon attention, aucun a n'a plus vivement frappé mes regards que l'égalité des condi- « tions » (Introduction, p. 8, édition de 1850;. — Plus loin l'auteur ajoute : « Le développement graduel de l'égalité est un fait « providentiel. Il en a les principaux caractères : il est universel, « il est durable; il échappe chaque jour à la puissance humaine; t tous les événements comme tous les hommes ont servi à son « développement. Serait-il sage de croire qu'un mouvement « social qui vient de si loin puisse être suspendu par une « génération ? Pense-t-on qu'après avoir détruit la féodalité et tt vaincu les rois, la démocratie reculera devant les bourgeois et « les riches ? S'arrètera-t-elle maintenant qu'elle est devenue si « forte et ses adversaires si faibles ? » (Ids P- 5) Celte appréciation est démentie par l'état social actuel de toutes les grandes nations, y compris les Etats-Unis eux-mêmes.
(1) Montesquieu paraît avoir introduit le premier dans la politique moderne ce mot oublié depuis le moyen âge II n'y a point attaché l'idée d'égalité. Il s'est borné à dire : « Lorsque, dans la « république, le peuple a la souveraine puissance, c'est une dé- « mocratie ». Il n'est pas inutile de remarquer que. dans la pensée de Montesquieu, le mot peuple n'exclut nullement les classes supérieures.
(2) En général le peuple de ces démocraties comprend tous les citoyens qui donnent des garanties positives d'attachement à la communauté en leur qualité de propriétaires ou tenanciers d'un atelier de travail.
Le Play. 32
compose d'un canton rural comme la république d'Andorre, d'une petite ville comme la république de Saint- Marin, ou d'une cité avec sa banlieue, comme les villes hanséatiques. Partout, excepté en France, les paroisses et les communes forment des démocraties indépendantes. Cette indépendance est absolue en ce qui touche la gestion des intérêts de chaque unité, même chez les plus grandes nations : elle n'est jamais contestée aux autorités locales qui, respectant la Coutume, commandent sans abus aux subordonnés, et obéissent docilement aux pouvoirs de la Province ou de l'Etat, pour tout ce qui importe au maintien de la paix publique.
La démocratie communale a régné en France comme chez les autres nations ; mais depuis le gouvernement néfaste de Louis XIV elle a été successivement amoindrie par les empiétements aveugles de la royauté, puis détruite par les violences de la Révolution. C'est par la destruction de cette liberté fondamentale que l'esprit d'intolérance a pénétré dans les moindres subdivisions du corps social. La restauration des libertés communales est, après celle de la loi divine, le point de départ de la réforme sociale de la France ; mais, en procédant à cette réforme, il ne faut pas perdre de vue l'égarement actuel des esprits. Des essais imprudents ont indiqué que les communes remises trop brusquement en possession de leur indépendance feraient souvent usage de leur pouvoir, pour opprimer les familles subordonnées ou pour se révolter contre les autorités supérieures.
En résumé, la France, dégradée et divisée par la Révolution, ne peut supporter qu'avec des ménagements extrêmes dans la commune la démocratie, qui au contraire donne la paix aux localités chez toutes les nations de l'Occident. Tl serait donc peu judicieux, dans de telles conditions, de prétendre imposer cette même
démocratie à l'État français, tandis que les autres États n'ont pu jusqu'à présent conserver que sous la tutelle de la monarchie la paix et la prospérité. Les violences mises depuis 1791 au service de la démocratie sont évidemment une des plus funestes manifestations de l'intolérance actuelle des esprits.
La bureaucratie et 1 irresponsabilité (1).
Définition de la bureaucratie.
Le second vice que j'ai à décrire ne porte pas comme le premier, par un mouvement intérieur, les esprits vers le mal ; il les détourne du bien, en les soumettant à un pouvoir extérieur qui envahit également plusieurs sociétés européennes. Ici les sources de décadence ne jaillissent plus de la nation entière ; elles sont concentrées dans le corps des gouvernants. Le caractère du mal n'est pas une transgression formelle de la loi morale : c'est plutôt un esprit de caste et de monopole. Ce peut être exceptionnellement un foyer de corruption ; mais c'est surtout un obstacle à la réforme.
L'organisation administrative, qui est le siège du second vice, règne dans les provinces comme dans la capitale : en apparence, elle concentre l'autorité chez les hauts fonctionnaires responsables devant le Souverain ; mais, en fait, elle la dissémine chez des agents groupés en bureaux. La personnalité de ces agents n'est jamais attachée aux actes qu'ils dirigent ; en sorte que, contrairement au principe fondamental de l'administration britannique, ils joignent la réalité du pouvoir à l'absence de responsabilité. Le mot hiireaucralie (2) m'a paru plus
ri) La Réforme sociale, III, livre VII.
(2) Je ne me dissimule point les objections qui pourraient faire exclure de la science sociale ce mot hybride créé par une littérature légère. Je me suis décidé à l'adopter, en considérant qu'il est employé par le'? économistes allemands qui peuvent journellement observer de près le fléau : qu'il est admis dans le supplément du Dictionnaire de l'Académie : et enfin, qu'en écartant ce mot, j'aurais dû, contrairement au principe adopté dans mes travaux, créer une expression nouvelle.
propre que tout autre à désigner le défaut de cette organisation, et l'objet de ce chapitre est d'en décrire sommairement l'origne, le caractère et les inconvénients.
Les hauts fonctionnaires de l'ancien régime, les ministres, les intendants et leurs subdélégués, les fermiers généraux et les chefs de service des départements ministériels, exerçaient en réalité le gouvernement sous l'autorité nominale {\) du Roi, des corps constitués, des gouverneurs de provinces et des autres grands dignitaires. Pour conserver leur pouvoir, ils n'avaient qu'à accorder certains égards à ces autorités, et surtout à se montrer constamment dociles aux influences qui dominaient à la cour. Ils se faisaient aider pour les détails du service par des commis, qui étaient choisis selon les convenances des chefs immédiats, et qui en général étaient moins attachés aux cadres de la fonction qu'à la fortune du fonctionnaire (2).
Ces grandes individualités n'auraient pu subsister sans exciter l'envie, après la suppression des hautes situations de la monarchie, et la Convention détruisit, de 1792 à 1793, toutes celles qui n'avaient pas été déjà
(1) Les personnes qui voudraient se former elles-mêmes une conviction sur la distribution effective du pouvoir dans le triste régime ororanisé par Golbert, consulteront avec fruit les documents publiés sur la correspondance administrative de cette époque. En s'atta haut, par exemple, aux faits concernant les sessions annuelles des États du Languedoc et de Provence, elles constateront que les grands dignitaires du clergé et de la noblesse, placés à la tète de ces deux corps, n'avaient plus qu'une influence nominale dans la direction des affaires, et que l'auto rite était réellement exercée par le représentant local de la centralisation, par l'intendant.
(2) On désignait habituellement ces notabilités secondaires du gouvernement central sous les noms de commis de M. Foucquet, de M. Golbert, de M. de Bàville ou de tout autre fonctionnaire.
supprimées par les réformes des deux premières assemblées. Cette destruction s'opéra sous deux influences qui se produisirent simultanément. D'un côté, jusqu'à l'avènement du Consulat, la lutte des partis s'opposa à l'établissement de toute autorité permanente. De l'autre, les tendances naturelles de la nation pliée de longue main à la servitude administrative, et les exigences d'une guerre acharnée soutenue contre l'Europe entière, provoquèrent une concentration énergique de l'autorité.
Dans ces conditions, la force des choses conseilla naturellement de constituer un pouvoir assez expérimenté pour approprier au régime nouveau les anciennes habitudes gouvernementales, assez intelligent pour exercer les attributions dévolues auparavant aux grands fonctionnaires, assez permanent pour suppléer à l'instabilité du pouvoir souverain, enfin assez modeste etassez souple pour ne pas porter ombrage aux influences éphémères qui se succédaient dans le gouvernement de l'Etat. Les ministres qui furent nommés après les événements de Varennes, et le Comité de salut public, qui devint sous le régime de la Terreur le centre principal de l'autorité, travaillèrent successivement à organiser le personnel qui devait les seconder, ils en trouvèrent les premiers éléments dans les commis et les agents secondaires de l'ancien régime. Ces derniers furent tout d'abord de précieux auxiliaires pour les nouveaux gouvernants, et ils établirent un certain ordre au milieu du cataclj'sme qui renversait toutes nos institutions.
Mais la plupart de ces agents se trouvèrent portés, par cette élévation subite, au-dessus du niveau que comportait leur capacité. Ils poussèrent souvent leurs chefs dans une mauvaise voie, et ils exagérèrent la cen-
tralisation pour accroître leur influence (l. Au milieu de la pénurie de talents qui se lit sentir pendant la persécution de l'ancien personnel admninistratif, plusieurs de ces agents furent élevés, avec peu de profit pour la chose publique, à des situations inespérées (2). Us formèrent sans contredit, après les acquéreurs de biens confisqués et les officiers de l'armée nouvelle, la classe la plus favorisée par les changemenis qui venaient de se produire
C'est ainsi que se constitua définitivement la bureaucratie, héritière directe des hauts fonctionnaires de l'ancien régime, celle des institutions révolutionnaires qui a exercé l'influence la plus permanente sur les destinées de notre pays.
Développement graduel de la bureaucratie.
Depuis la Révolution ce pouvoir ne cesse pas de grandir, grâce à deux avantages qu'il possède seul parmi les autres pouvoirs spéciaux, lîn premier lieu, il n'excite point les convoitises des ambitieux : car, en gouvernant l'Etat avec plus de puissance réelle que n'en avaient les anciens gouvernants, il rejette plus complètement sur le souverain, sur ses ministres et sur ses
{!) Une monographie que j'ai publiée sur le régime du maximum do la Tt-rrcur a mis en évidence un exemple de celte influence malfaisante. Les rapports adressés au Comité de salut public par le chef du bureau des subsistances furent la cause déterminante des mesures insensées adoptées par la Convention. (Raj)port sur les commerces du blé, de la farine tt du pain, t. III, p. 142).
(2) On peut citer comme exemple Roland de la Platière, ministre de l'Intérieur du parti de la Gironde. Il avait été inspecteur des manufactures, c'est-à-dire agent de l'une des branches les plus abusives de la centralisation de l'ancien régime.
dignitaires, les honneurs, la responsabilité et les périls de Taiitorité suprême. En second lieu, il forme, au milieu de l'instabilité générale des hommes et des choses, la seule institution permanente de notre société. En eilet, nos gouvernements en devenant plus réguliers ne sont pas devenus plus stables ; et le partage forcé n'a guère cessé de détruire toute continuité dans les éléments essentiels de la vie privée, dans la possession du sol, dans lexercice des professions, enfin dans l'organisation même de la famille. Or les pouvoirs stables deviennent à la longue les pouvoirs dominants. Aussi, lorsque sans s'arrêter aux apparences on va au fond des choses, on reconnaît bientôt que telle est la situation conquise par la bureaucratie. Pendant que le corps social est désolé par les révolutions et paralysé par des S3^stèmes contradictoires, les bureaux jouissent avec quiétude de leurs conquêtes, et ils procèdent avec ardeur, suivant un plan qui leur est propre, à des envahissements nouveaux.
Caractère général des bureaucrates.
Les agents de la bureaucratie restent indifférents aux haines qui agitent l'Occident, et ils n'ont point à souffrir des désordres ou des révolutions que ces passions engendrent. Sous tous les régimes ils ont le même moyen de succès : ils doivent plaire au chef dans lequel s'absorbe leur personnalité, et dont le bon vouloir décidera de leur avenir. Quel que soit l'homme chargé de conduire selon le système du jour leur groupe administratif, ils veulent se rendre indispensables à force de zèle et de souplesse; ils adaptent, avec une inépuisable
fécondité de moyens, l'appareil de la centralisation aux aspirations et aux convenances de leur supérieur (1).
Tout en compromettant, comme je l'indiquerai plus loin, les pouvoirs souverains, les bureaucrates savent accréditer l'opinion qu'ils en sont les plus fermes appuis. Comme tous les hommes, d'ailleurs, ils sont ingénieux à épargner leur peine. Capables de tous les
(1) Ces propensions ont été fort développées chez Golbert, l'un des fondateurs du système ; elles sont indiquées par M. P. Clément, sans aucune pensée de dénigrement (Lettres de Colbert, introduction) ; elles apparaissent encore mieux dans les lettres elles-mêmes.
Colbert, sachant que Mazarin aimait à recevoir chaque année les premières oranges importées du Portugal, avait enjoint aux agents des douanes de lui en faire l'envoi immédiat, en retardant le débarquement de celles qu'attendait le public. Il s'était même décidé à entreprendre ce commerce à son compte afin de satisfaire plus sûrement son patron. Il lui écrivait, le 6 mars 1660 : « J'ai fait toutes les diligences qui m'ont été pos- « sibles pour me pouvoir donner la joye que je ressens quand ce je puis faire quelque chose qui puisse donner quelque plaisir « à Votre Eminence Pour cela il n'y. a point d'années que je « n'aye ordonné au sieur de Terron de prendre les mesures « qu'il estimeroit les plus seures pour avoir les premières « oranges... N'estant point satisfait de sa conduite, je me suis « entendu avec les commis de la douane de Rouen, auxquels je « me suis obligé à donner six livres de chacune orange, pourvu « qu'ils me livrent tous les ans les deux cents premières, à la « charge qu'ils empeschent l'ouverture des bateaux qui en « pourroient arriver, jusqu'après trois jours qu'ils m'auront « adressé lesdites deux cents. N'estant point encore, assez as- « seuré par ce moyen, j'ai pris intérest d'un quart dans « un petit bâtiment que MM. Tallemant et moy avons envoyé « en Portugal ; et à l'heure que je parle, j'ai intérest d'un « quart dans une boutique, à la foire de Saint-Germain, qui dé- « bite nos oranges... »
La même lettre nous apprend que, malgré les réprimandes de Miizarin. les oranges de ce commerce officiel arrivaient toujours gelées ou gâtées. La confiance avec laquelle Golbert entreprenait, en 1660, ces commerces ridicules explique les erreurs du système qu'il institua pendant le quart de siècle suivant, et que nous pratiquons encore aujourd'hui.
efforts sous un chef laborieux et perspicace, ils se dédommagent sous un successeur indolent et inexpérimenté. Entraînés momentanément hors de leur voie propre sous une ferme et intelligente direction, ils réagissent au moment opportun, d'abord pour retrouver leur quiétude, puis pour étendre leur pouvoir en compliquant le mécanisme administratif. Ils dirigent, en effet, sans partage et même sans contrôle une branche d'activité sociale, dès qu'ils ont réussi à en multiplier les rouages au point que le haut fonctionnaire, chef du service, n'en puisse plus embrasser les détails.
Tendances des bureaucrates à l'envahissement.
Le grand art des bureaucrates est de persuader à un chef confiant qu'en créant de nouveaux bureaux il travaillera au bien public et accroîtra sa propre importance. Ces conquêtes coïncident habituellement avec les secousses politiques qui renouvellent le personnel dirigeant : car ceux qui arrivent au pouvoir par la violence veulent justifier leur usurpation par quelque nouveauté. Au surplus, la bureaucratie impose ses doctrines et ses opinions, même dans certains Etats où règne la paix publique ; et j'ai souvent entendu des hommes d'Etat se déclarer impuissants à accomplir, devant la résistance des bureaux, les réformes les mieux justifiées. Le chemin ainsi parcouru pendant deux siècles dépasse toutce que peuvent soupçonner les personnes étrangères aux mœurs administratives. Telle affaire qui, à l'origine du s^'stème, eût été traitée par le premier ministre luimême, qui, plus tard, à mesure que le régime se compliquait, eût été confiée à un directeur général, à un directeur^ à un chef de division, à un chef de bureau,
est désormais seulement connue dans ses détails dun sous-chef (l^ que les solliciteurs bien avisés savent trouver dans les immenses casernes bureaucratiques des capitales du continent. C'est cet agent qui, dans l'état actuel de l'institution, ré lige seul une multitude de décisions que le ministre le plus laborieux doit souvent, faute de temps, signer sans les lire. Telle branche d'administration qui n'occupait, il y a un demisiècle, qu'un simple commis, est successivement devenue un bureau, une division, une direction (2).
Le trait qui accuse le mieux le pouvoir envahissant de la bureaucratie est le succès avec lequel elle s'est adaptée à toutes les formes de la souveraineté, aux monarchies absolues, comme aux républiques et aux gouvernements parlementaires ; et il est digne de remarque que ces derniers ne sont pas ceux où elle a fait le moins de ravages. Sous tous les régimes, comme je l'ai dit, la bureaucratie étend son empire en compliquant les affaires. Quant aux moyens employés, ils sont trop variés pour être exposés méthodiquement dans cette étude. Les plus efficaces sont fournis par les arrêtés, les circulaires ou les règlements à l'aide desquels, à la longue, malgré le contrôle des autorités compétentes, les bureaux envahissent le domaine des lois et des coutumes.
(Il Ces divers grades, avec des noms analogues, se retrouvent dans presque toutes les hiérarchies bureaucratiques du Continent.
{i Une anecdote récente peint parfaitement ce régime. Le directeur d'un grand service, homme habile et laborieux, avait promis à un autre fonctionnaire de faire adopter une certaine décision parle ministre. L'intéressé fut fort étonné de voir paraître le lendemain la décision opposée. Il alla se plaindre au directeur, qui fut d'abord consterné. Entre la promesse et le reproche, le directeur avait présenté et le ministre avait signé, sans le lire, le papier préparé par un sous-chef capable et zélé.
OU en modifient l'esprit. Et lorsqu'on étudie à fond certaines branches d'administration, on reconnaît que l'intention du législateur a été faussée peu à peu, par ce travail persévérant et en quelque sorte souterrain.
Ces envahissements de la bureaucratie s'accomplis • sent surtout en présence de deux faits regrettables : l'adoption d'une foule de lois inutiles ou dangereuses ; la nécessité de simplifier la rédaction de ces lois, en laissant le soin de les compléter, en principe, au pouvoir exécutif, mais, en fait, aux bureaux. Pour accomplir les réformes qui améliorent les institutions sans rien désorganiser, les gouvernants devraient d'abord se rendre compte de ces empiétements des bureaux, en comparant le texte des lois à celui des règlements et des circulaires. Ils devraient aussi prendre exemple sur les peuples qui ont le mieux évité ces embûches ; et à ce sujet j'ai souvent admiré la pratique des Hollandais et des Anglais. Ces peuples s'accordent à penser qu'en rédigeant les lois qui touchent immédiatement aux intérêts privés, le législateur doit chercher, non pas à être simple, mais à protéger les citoyens contre les abus de l'autorité. Ils s'appliquent donc à^restreindre la faculté d'interprétation abandonnée chez nous aux bureaux.
La bureaucratie, procédant partout du même principe, offre à peu près partout les mêmes dispositions ; mais les conséquences varient d'une contrée à l'autre. Le mal est surtout pernicieux dans les pays où le pouvoir absolu du souverain se fonde sur la coutume et sur les mœurs. En signalant les principaux désordres que la bureaucratie introduit dans la vie privée et dans la vie publique, j'omettrai ces traits extrêmes qui n'auraient pour nous qu'un intérêt de curiosité.
LE GOUVEKNEMEXT t>l1
Inconvénients de la bureaucratie pour les gouvernants.
La bureaucratie crée aujourd'hui pour les gouvernants des inconvénients redoutables, et elle aggrave beaucoup ceux que l'ancien régime leur a légués. Elle compromet les gouvernants par ses immixtions dans la vie privée, lors même qu'elle prend l'intérêt public comme le but de ses efforts. Quelle que soit en effet la capacité des fonctionnaires, les citoyens sont toujours moins bien servis sous ce régime qu'ils ne le seraient en faisant eux-mêmes leurs affaires, et il est facile d'en apercevoir la raison.
L'un des plus puissants mobiles de l'humanité, l'intérêt personnel, est constamment mis en jeu dans les entreprises individuelles. L'énergie et l'esprit d'initiative se développent au plus haut degré chez les chefs de famille dévoués au bien-être de leurs femmes et de leurs enfants. Au contraire, ces vertus sommeillent chez les fonctionnaires chargés d'agir pour le public. Les considérations qui expliquent la principale faiblesse des communautés privées et le vice organique de leurs gérants s'étendent, à plus forte raison, aux agents de la bureaucratie. A ce pi-emier point de vue, on aperçoit déjà comment l'activité individuelle et l'aptitude aux grandes entreprises se restreignent en proportion de l'accroissement donné à ce régime.
On déplacerait la question, si l'on objectait que l'Etat peut stimuler le zèle de ces agents par l'appel au sentiment de l'honneur. Ce sentiment est sans doute la principale force des Européens; mais il n'exerce son empire que sur les personnes qui répondent de leurs actes. Or les bureaucrates sont essentiellement irresponsables. D'ailleurs le mobile de l'honneur est souvent amorti au Le Plav. 33
sein de la bureaucratie, qui intervient indûment dans le domaine de l'activité individuelle : il n'est mis en jeu que dans les services nobles, c'est-à-dire dans ceux qui ont exclusivement pour but les grands intérêts de l'Etat. On réussirait rarement, au contraire, à tirer parti du même sentiment pour des services d'ordre privé. Le soldat sacrifie sans hésiter sa vie pour défendre le poste qui lui est confié : il ne sefait qu'un employé négligent, peut-être infidèle, si l'Etat lui confiait la gestion du moindre négoce.
Un second mobile non moins puissant est celui qui porte tous les hommes à épargner leur peine. Ce .sentiment est très fécond dans le cercle de l'activité individuelle, parce qu'il est contrebalancé par l'intérêt qui excite la famille à obtenir de chaque travail le maximum de production. Le père hésite souvent, par dévouement pour les siens, à prendre un repos nécessaire, et il s'applique sans cesse à faire de son temps l'emploi le plus fructueux, en recourant aux meilleures méthodes. C'est cette double tendance qui a donné tant d'énergie aux Européens et tant de perfection à leurs procédés de travail. Dans le domaine de la bureaucratie, encore plus que dans Celui des communautés, le sentiment qui porte chacun à épargner sa peine devient stérile et égoïste. En effet, l'indolence et l'amour du repos tournent à la satisfaction personnelle de celui qui manque à ses devoirs, tandis que le dommage qui en résulte retombe exclusivement sur le public. 11 suffit d'avoir fait exécuter un travail en régie par des journaliers non intéressés au résultat, pour comprendre combien les gouvernants s'égarent, quand ils se chargent de services qui pourraient être à la rigueur confiés à l'intérêt privé. Une bui^aucratie qui, pour augmenter son importance, envahit ainsi le domaine des particuliers, place même
l'Etat dans une situation inférieure à celle d'une régie privée ; car, en présence d'aiients enclins à réduire leur tâche, elle ne dispose même pas de régisseurs intéressés à les rappeler au devoir. Ces défaillances des bureaucrates, quand elles se donnent libre carrière, convergent toutes vers un i'(''sultat inévitable: la déconsidération, puis la chut<' des gouvernants responsables.
Inconvénients de la bureaucratie pour les gouvernés.
Quant aux administrés, ils sont singulièrement gênés par cette intervention inopportune. Un citoyen ayant à pourvoir aux besoins de la vie, à remplir ses obligations de famille et à vaquer au soin de ses affaires, est forcé par ces motifs d'entretenir avec les autres hommes de fréquents rapports ; mais il est pkcédans des situations fort différentes, selon qu'il s'adresse à des personnes privées ou à dps fonctionnaires publics. Dans le premier cas, il peut compter sur un bon accueil : car tout homme ainsi recherché à titre privé trouve un avantage immédiat dans la visite de ses clients, et il e.st obligé de les satisfaire, >,,us peine de les voir se porter chez quelque concurrent. 11 en est tout autrement dans le second cas. En principe, un fonctionnaire d-evrait sans doute ménaiiïT aux administrés un accueil meilleur encore. Jouissant d'un sort h<'ureux, exempt des soucis qu'entraînent les affaires j^rivées, il devrait être le serviteur ivronnaissant du public qui lui assure la considération 'ct le bion-ètre. Ouelqu(*s f(»nctionnaires, imbus des sentiments du devoir. «Mivisagent ainsi leur situation; mais en général il en est autrement pour les agents de 1^ bureaucratie européenne. Ceux-ci, intervertissant les rùles, se p<'r<u idont ais(''nient que le ]Hiblic, obligé de
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les rechercher, leur doit obéissance et respect. Us ne lui permettent pas d'être pressé ou exigeant, et ils se plaisent, pour peu qu'il insiste, à lui faire sentir sa dépendance. Ces dispositions s'aggravent, et prennent un caractère à la fois ridicule et odieux, lorsqu'on descend aux derniers degrés de la hiérarchie administrative. Elles deviennent intolérables à ces niveaux inférieurs où l'esprit de tyrannie n'a plus pour contre-poids les habitudes d'une éducation lil»éral(>.
Les petites tyrannies bureaucratiques.
Ceux de mes lecteurs qui ne sont point soustraits par leur situation même à ces petites tyrannies bureaucratiques auront vraisemblablement gardé le souvenir de pareils faits. Quant à moi, ayant observé à plusieurs reprises les administrations publiques de l'Europe, et entre autres les agents avec lesquels le voyageur est particulièrement en contact, j'ai eu mille occasions de connaître les formes variées que prennent, chez les petits fonctionnaires d'une puissante bureaucratie, la paresse, la morgue ou l'avidité. J'ai en même temps constaté que l'opprimé ami de son repos ne doit jamais songera faire résistance; qu'en pareil cas, le meilleur parti à suivre est toujours de supporter ces abus de pouvoir avec une apparence de satisfaction.
Ayant eu à endurer ces maux, j'ai voulu les épargner aux autres, lorsque des intérêts publics m'ont été confiés ; et tel est le sentiment qui m'a le plus préoccupé dans deux circonstances où j'ai eu à servir un public nombreux, avec le concours de fonctionnaires ou d'agents qui se comptaient par centaines. Bien que toutes les ])récautions imaginables eussent été prises,
bien (]irun personnel choisi eût pour mission d'aller au-devant des plaintes du public et de faire justice immédiate, j'ai constaté, jusqu'au dernier jour de ces entreprises (1), la tyrannie de certains aiïents et la résignation rancunière du public. Suivant le principe dont j'ai signalé ci-dessus la sagesse, celui-ci aimait mieux subir l'oppression des agents que d'employer son temps à les faire réprimander. Cette double propension des fonctionnaires et du public est une des circonstances qui condamnent le plus la bureaucratie.
Excitation donnée par la bureaucratie à l'esprit de révolution.
La bureaucratie donne toujours une excitation indirecte à Tesprit de révolution dans les contrées où s'est affaibli le respect de l'autorité. Cet inconvénient ne peut être évité, même quand les bureaucrates se distinguent par des mérites incontestables, ou quand l'instabilité du pouvoir les ramène fréquemment au souvenir de leurs obligations.
En France, par exemple, plusieurs administrations se maintiennent dans le devoir sous la.direction de chefs intelligents. Elles gardent les habitudes de probité et contrastent à cet égard avec la vénalité propre à d'autres pays. L'instabilité même de nos gouvernements, dans une société que l'ancien régime avait profondément pénétrée du sentiment de l'honneur, a pu souvent imprimer à notre bureaucratie un stimulant salutaire. Je ne
(1) Les Kx|>ositions universelles de l'aris et de Londres, en 1856 et en 1862 (Note de 1864). — Je constate journellement les mêmes faits à l'Exposition universelle à Paris, où j'ai sous mes ordres des millieis d'agents (Note de 1867).