LE aO!JVERXEMP:N'T
pense pas cependant rpi'on puisse con^pler sur ce sentiment pour fundei'un meilleur ordre de choses chez des corps essentiellement irresponsahles. Il en sera ainsi du moins tant que les faux dogmes de la révolution continueront à désorganiser noti-e société. Pour restaurer dans nos esprits l'aneien point (Phoimeurde la nohlesse, il faut nécessairement rétablir les habitudes de responsabilité personnelle, qui étaient autrefois inculquées à l'enfance par l'exenq^le et l'autorité des parents. Je ne conteste pas les efforts dezèle et de sollicitude qu'i)nposent parfois à la bureaucratie les pouvoirs nouveaux ; mais à cette ferveur succèdent bientôt la paresse et la routine. Momentanément comprimées, ces tendances, qui tiennent à la nature même des hommes et des situations, ie])rennent peu à peu leur empire. Empressés envers les chefs, les agents inférieurs cèdent volontiers, dans leurs rapports avec les administrés, à leur besoin de quiétude. Le public, de son cO)té, ne pouvant revendiquer son droit devant un juge indépendant de la bureaucratie, ne cherche guère que dans la faveur ou le privilège le moyen de lever Tobstacle qui lui est opposé, ou bien il ronge inq3atiemment son frein à <'lia(|ue nouvelle épreuve.
Plus la bureaucratie envahit le domaine de l'activité individuelle, plus ces causes d'irritation se multiplient. Ainsi naît dans les cœurs une sourde irritation contre l'ordre établi ; ainsi, aux épo(jues critiques, préludes de nos agitations politi(pies, voit-on des hommes calmes et étrangers à toute ambition personnelle-donner à leur insu un ceiiain concours à l'esprit de révolution. Si donc notre bureaucratie a souvent amorti l'effet de nos crises politiques et sociales, en assurant le pron)|)t établissement d'une nouvelle autorité, elle conti'ibue singulièrement à accroître l'instabilité qui les fait naître. Cette
considération doit être méditée par ceux qui se flattent de remédier à cette instabilité, en cherchant un point d'appui dans j'ornîère où nous restons,
La liberté de la famille avant l'avènement de la bureaucratie.
Les abus de la bureaucratie, qui sont, pour le public pris en masse, une source permanente d'oppression et de malaise, ne pèsent pas moins lourdement sur chaque citoyen considéré covnme chef de famille. Pour apprécier cette influence, il faut se reporter à la grande difficulté qu'ont à vaincre les familles nombreuses. De ce point de vue, on aperçoit bientôt le changement qui s'est opéré dans la situation des parents, par l'assujettissement du foyer et l'avènement de la bureaucratie.
La principale préoccupation du père est de bien élever ses enfants, et de les établir dans des situations où ils puissent subvenir à leurs propres besoins, puis soutenir à leur tour une génération nouvelle. C'est là un des plus respectables mobiles de l'activité humaine, et toute constitution sociale doit lui garantir une pleine liberté d'action. Or, à cet égard, la vie domestique est aujourd'hui plus pénible qu'elle no Tétait au xvii^ siècle. Alors, en effet, los professions privées étaient à peu près l'unique moyen d'activité sociale. L'éducation de la jeunesse avait pour base principale l'apprentissage donné par la famille même, avec le concours des parents et des alliés. L'instruction préparatoire organisée en faveur du premier âge restait sous le contrôle des parents, et elle était par conséquent appropriée aux habitudes de la localité comme aux convenances de la profession. Les idées tjénérales, auxquelles les hommes distingués s'éle^
valent aussi sûrement qu'aujourd'hui, pénétraient dans les esprits avec le concours d'Universités libres par l'influence des traditions de famille, et sous l'impulsion juste que donne au milieu des affaires le contact d'une société intelligente. Même dans les carrières de la médecine et du droit, où depuis longtemps un corps de doctrines avait été rassemblé, la partie la plus solide de l'apprentissage se donnait dans la maison, et en quelque sorte dans la famille du praticien. Les parents restaient, dans une juste mesure, les arbitres de la destinée des enfants : ils pouvaient du moins suppléer par leur expérience personnelle, et au besoin par leur autorité, à l'insuffisance des aptitudes, des caractères et des vocations. L'ascendant des pères était fermement établi sur la supériorité que donne une longue pratique de la profession et des rapports sociaux. Le travail des enfants indemnisait promptement la famille des charges imposées par le premier âge. Cette organisation assurait aux familles-souches une vie agréable et facile : les mœurs portaient donc à la fécondité : et la considération accordée à chaque maison, souvent même l'aisance dont elle jouissait, croissaient habituellement en proportion du nombre de ses enfants.
L'oppression des familles par la bureaucratie.
La multiplication exagérée des fonctions publiques, en se combinant avec la destruction des professions de famille opérée par le partage forcé, a pi-ofondément modifié cet état de société. Ne pouvant plus transmettre à leurs enfants le métier qu'il sont eux-mêmes exercé, les pères jettent naturellement leurs regards sur ces fonctions qui se comptent par milliers, et qui se trou-
vent à la convenance de toutes les ambitions et de tous les appétits. Ces situations, d'ailleurs, sont aujourd'hui la principale source d'influence ; et seules depuis trois quarts de siècle elles donnent de la stabilité aux existences, dans une société périodiquement désolée par les révolutions. Les mœurs obéissent peu à peu à cette direction imposée aux familles par la force des choses, et elles concourent souvent à l'exagérer. Unjeune homme semble constater lui-même son infériorité, lorsqu'il continue la profession paternelle. Si, conformément aux déplorables habitudes qui président chez nous à la conclusion des mariages, il prétend relever sa fortune par une alliance, il met toutes les chances contre lui en s'éloignant des fonctions publiques. A cet égard l'opinion des Français de notre temps offre un contraste avec celle des Anglais (1). Impuissants à créer par eux-mêmes la car-
(1) En toutes circonstances on se plaît, en Angleterre, à proclamer que les fonctionnaires salariés par le trésor public doivent être placéS;, dans la hiérarchie sociale, au-dessous des personnes privées ayant une situation indépendante. Ainsi le <:hancelier de l'Echiquier, présentant à la Chambre des communes l'exposé des motifs du budget de 1860-61, et traitant des cinq catégories de personnes (jui payent rimpùt sur le revenu (Income-tax), s'est exprimé dans les termes suivants, en se mettant évidemment au point de vue de ses auditeurs : « La 5« ca- « tégorie représente le revenu de la classe à laquelle j'appartiens « moi-même, celle des fonctionnaires, des ministres et des « autres personnes salariées par le trésor public. Je ne regarde « pas l'augmentation des appointements de ces messieurs comme « un accroissement matériel de la richesse du pays (rire géné- « rai). Js pense que l'augmentation de l'effectif de cette très « respectable compagnie de gentlemen salariés doit avoir été « vue avec joie par ceux qui s'intéressent à cette classe (on rit) ; « mais ce sont principalement les catégories 1 à 3 qui méritent « de fixer notre attention • i Moniteur du 19 février 1860, p. 202i. Je doute qu'un ministre français se soit jamais livré à ces innocentes critiques, et surtout qu'il y ait compris sa bureaucratie .
En France, les ministres se sont toujours opposés aux rares
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rière de leurs enfants dans le cercle de la famille et de la parenté, les pères prévoyants doivent chercher appui auprès de ceux qui disposent de ces situations si enviées.
Aucune circonstance ne contribue davantage à abaisser l'ancien caractère de la fière nation des Francs. Ceux qui voudraient la relever dans l'estime des autres peuples éprouvent une sorte d'humiliation en voyant tous nos gouvernements, dél)ordés par cet entraînement désoi"donné vers les fonctions pul)liques, également inca[)ables de réprimer ou de satisfaire cette forme nouvelle de mendicité. Les familles souffrent de cet état de choses encore plus que les gouvernants. Elles sollicitent péniblement les situations (ju'elles créaient elles-mêmes autrefois. Elles supportent des charges d'éducation qui deviennent intolérables, pour peu que leurs enfants se multiplient. Elles perdent leur indépendance et leur dignité quand elles ne se condamnent pas à une stérilité systématique.
tentatives laites par le pouvoir parlementaire pour restreindre l'essor des fonctions publiques ; et, en pareil cas, ils ont toujours rempli le rôle d'avocats de leurs bureaux. Kn Angleterre, les ministres pi-ennent hal)ituellement l'attitude opposée. Ils sont même fort heureux de trouver dans le Parlement le concours dont ils ont besoin pour établir l'équilibre de leur budget. Ainsi dans le même discours dont je viens de citer un passage, M. Gladstone, faisant allusion à l'initifitive prise par le député de Birmingham au sujet de la réduction des services civils, a dit : « Les divers services civils exigeront 8. li'o. 000 francs de « moins que l'année dernière : et si la commission, que la Cham- « bre semble résolue de nommer, peut commencer prochait nement ses travaux, si elle peut les poursuivre avec assez « d'énergie et de bonheur pour nous procurer de nouvelles éco- « nomies, je puis déclarer à l'auteur de la motion, à i'honora- « ble député de Birmingham, que le gouvernement de la reine « n'v verra aucun inconvénient ».
LE «tOUYERXEMEK'r 587
Exagération du classement social par les écoles et les examens.
Les charges qui pèsent de plus en plus sur les familles à mesure que se développe le iioût des fonctions publiques, sont commandées surtout par le système compliqué d'instruction imposé aux candidats. Quelque satisfaction qu'ils aient pu éprouA-er à dominer une nation de solliciteurs, nos gouvernements successifs ont été h la fin accablés de tant d'importunité. Ils ont donc restreint eux-mêmes leur pouvoir discrétionnaire, en opposant à ce torrent de prétentions la ligue des programmes, des diplômes, des baccalauréats et des examens. Malgré les loisirs de leur retraite prématurée, les pères de famille enrichis par les arts usuels ne peuvent personnellement préparer leurs enfants aux professions libérales que fait envier l'opinion. Ils doivent se décharger de ce soin sur les quatre facultés, et sur une foule d'établissements organisés par l'Etat ou par l'industrie privée. C'est sous cette double propension de l'Etat et des particuliers que se multiplient ces écoles dites professionnelles, où se fausse souvent l'éducation de la jeunesse, loin des influences bienfaisantes de la famille et des travaux sérieux de la profession.
C'est également dans ces conditions que s'organise de plus en plus, en Allemagne et eu Finance, le classement par voie d'examen, l'un des systèmes sociau:^ dont on ne saurait trop redouter l'exagération. Ce régime favori de la bureaucratie a, en etfet, -trois inconvénients principaux. Il épuise en etforts pénibles, dans de longues préparations à des luttes stériles, certaines aptitudes qui seraient mieux dirigées vers des travaux utiles h la famille el à la société. Il exclut des profe^tijons ifoiuui-
ses aux formalités de l'examen les capacités qui se révèlent spontanément par la pratique de la vie. Enfin il soumet les individus et les familles à l'autorité aljsolue d'examinateurs qu'on ne peut plus convenablement choisir dès qu'on les multiplie au delà de certaines limites. Ceux de ces fonctionnaires qui ne sont point pénétrés des sentiments du devoir abusent d'un principe qui aurait pu recevoir utilement quelques applications restreintes. Ils cèdent, en classant les candidats, aux hommes influents qui veulent assurer les prébendes gouvernementales à leurs enfants, à leurs proches et à leurs clients ; et la société s'achemine ainsi ainsi peu à peu vers la corruption de l'ancien réjiime des castes.
Dégradation et paralysie de la race.
La bureaucratie, avec les développements excessifs qu'elle reçoit journellement, abaisse singulièrement les âmes. Môme en France, où le mal est moins grand qu'en d'autres pays, les classes supérieures se trouvent sous ce rapport singulièrement déchues depuis l'époque de Montaigne (1). Ce régime pervertit les esprits, en les habituant à croire que l'Etat a qualité pour se charger
(1) « A la vérité, nos lois, sont libres assez: et le poids de la « souveraineté ne touche un gentilhomme franeois. à peine deux c( fois en sa vie... Car qui se veult tapir en son foyer et sçait « conduire sa maison sans querelle et sans procez, il est aussi « libre que le duc de Venise. » (Montaigne, Essais, I. XLIJ). — Ici il ne faudrait pas objecter que cette liberté du xvi^ siècle était un privilège pour la noblesse: car les bourgeois, en vertu de leurs coutumes traditionnelles, jouissaient dans leur ville de toute l'indépendance compatible avec le régime des communes urbaines. Au surplus, si l'on prétendait prouver que la liberté manquait alors à la majeure partie de la nation, je répondrais que le problème social était au moins parfaitement posé, puis-
de toutes les fonctions qui, chez les peuples libres et prospères, appartiennent exclusivement aux individus et aux familles. Il a fait ainsi éclore en 1848 les doctrines dites communistes,;! la stupéfaction des citoyens les plus expérimentés, qui n'ont pu d'abord se rendre compta d'une telle aberration. Le doute n'est plus possible aujourd'hui : les faits prouvent que le comnumisme n'a nullement atteint les peuples libres ; tandis qu'il se développe chez les autres, avec les empiétements de la vie publique sur la vie privée.
Entin la bureaucratie affaiblit les facultés d'une nation, comme le ferait une discipline qui empêcherait une race d'homme d'agir et de penser. Elle maintient, en effet, les peuples dans une véritable enfance, et elle les rend incapables de ces viriles initiatives qui distinguent les peuples libres. C'est ainsi, par exemple, qu'en habituant la France entière à compter exclusivement sur l'autorité pour le maintien de la paix publique, elle l'expose, aux époques où cette autorité devient défaillante, à subir des révolutions accomplies par une poignée d'hommes de proie. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que les citoyens se créent des emplois fruc
qu'il n y avait plus qu'à étendre à toutes les classes la liberté déjà acquise à quelques-unes. C'est ce qu'a fait sans relâche l'Angleterre, dont l'état social offrait alors avec relui de la France de grandes analogies. C'est ce qu'elle continue à faire, avec une infatigable persévérance, en réformant les derniers vestiges de l'organisation féodale, à l'aide de commissions chargées, non de donner des avis, mais d'agir. Tel est le cas de la commission instituée pour détruire ou transformer les servitudes, les redevances perpétuelles et les dîmes (Enclosure, copyhold and tithe coinntissioners). C'est précisément le contre pied de ce qu'ont fait jiendant le même temps, avec une déplorable unanimité, les derniers monarques de l'ancien régime et les hommes de la Révolution. Tous ces pouvoirs ont étendu avec égalité, il est vrai, à la nation entière la domination des bureaux.
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tueiix en échange de ceux que la bureaucratie envahit. Quelle que soit la fécondité de son esprit, l'homme ne saurait développer son activité en dehors des limites fixées par son organisation et par la nature des choses. La bureaucratie, lorsqu'elle supprime à son profit une fonction individuelle, désorganise la société conirne la paralysie affaiblit le corps humain en rendant un membre inutile.
Destruction des forces morales émanant de l'initiative
individuelle.
La bureaucratie, lors même qu'elle exercerait mieux que les particuliers les services dont elle se charge, aurait toujours l'inconvénient d'enlever aux citoyens les satisfactions morales qu'ils estiment le plus. Pour apprécier ce que nous avons perdu depuis deux siècles, il faut se reporter par la pensée aux privations que nous imposerait la suppression de plusieurs di'oits qui nous restent, et qui pourraient h la rigueur fournir aux. bureaucrates des prétextes d'intervention. On serait, par exemple, fondé à dire que les particuliers, au point de vue du confort et du goût, usent pour la plupart avec peu de discernement du droit qu'ils ont de construire à leur gré le foyer domestique. Peut-être l'autorité réclamera t-elle, un jour h cet égard, une initiative plus générale et plus formelle que celle qui lui est déjà acquise dans les villes. Je ne sais si ce nouvel envahissement de la bureaucratie améliorerait notre arcbitecture ; maisj'aftirme que les citoyens, tant qu'ils no seraient pas drossés à le subir, apprécieraient moins les chefs-d'œuvre officiels qui leur seraient imposés qiie les plus grossiers produits de leur propre initiative.
LE (tOUVERXEMEXT 591
Tel est le sentiment que durent éprouver nos pères lorsque, sous prétexte de « progrès », on les contraignit de renoncer à la gestion traditionnelle de leurs affaires locales. Dans les pays lilires, les citoyens trouvent d'indicibles satisfactions à gouverner en toute souveraineté les affaires de leur cité. Leur administration, quelque médiocre qu'elle suit, les rend plus heureux que ne le ferait l'administration la plus parfaite ctes fonctionnaires modèles de la bureaucratie.
Le pouvoir d'agir et de créer est une jouissance morale parfaitement distincte des avantages matériels qui résultent de l'action et de la création. Les peuples modèles l'apprécient hautement. iJ'est peut-être en cela qu'ils contrastent le plus avec les peuples inférieurs, qui considèrent toute activité comme une peine, qui ne se résignent à un effort momentané qu'en vue d'un résultat urgent à obtenir. La tendance bienfaisante que je viens de signaler se remarque particulièrement chez le propriétaire rural, qui se prive journellement des fruits de son travail pour entreprendie des plantations et une multitude d'améliorations foncières, dans l'intérêt exclusif des générations futures. La bureaucratie décourage ces fécondes initiatives. Elle détruit sans relâche une force morale qui ne saurait être utilement remplacée par aucun avantage matériel, trest par ce motif que l'intervention d'une bureaucratie agricole, dans les villages à banlieue morcelée, aggraverait beaucoup les vices du régime actuel.
La bureaucratie favorable à la centralisation exagérée.
Un autre danger de la bureaucratie est de favoriser l'envahissement indéfini de la vie privée par la vie
publique, et de désorganiser les provinces par la domination de la capitale. Elle fournit, en effet, des moyens illimités d'action à chaque gouvernant qui, poussant à l'excf^s le désir da bien, veut à tout prix assurer aux administrés « le progrès », que ceux-ci dans son opinion sont trop lents à conquérir. Quand les chefs ne sont pas eux-mêmes portés vers ces malsaines concentrations d'autorité, les bureaucrates en prennent l'initiative. Voilà pourquoi depuis deux siècles, et surtout depuis 1791, chaque région du domaine public s'étend de proche en proche au dépens de celle qui se trouve au-dessous. Voilà comment la famille est absorbée par la commune; la commune, par le département; le département, par l'État; les provinces, par Paris; la nation entière, par la bureaucratie !
Le principe de la réforme : substituer, dans les idées, à l'erreur fondamentale du XVIir^ siècle, la vérité éternelle des peuples prospères.
Tout peuple envahi par la corruption et la discorde doit se réformer par un grand etfort ou se condamner lui-même à une ruine fatale. Le principe de cette réforme se trouve toujours dans le retour aux idées et aux mœui'S qui, aux bonnes époques de son histoire, assuraient à ce peuple la vertu et la paix. Enfin, malgré la diversité intinie dérivant de la nature des lieux, ces époques de bonheur n'ont pu naître et durer que chez les races où les institutions étaient conformes à certains faits primordiaux, inséparables de la nature humaine.
Selon l'enseignement de tous les sages et la pratique de tous les peuples prospères, le fait qui doit sans cesse préoccuper les parents et qui met son empreinte sur une foule d'institutions sociales, est la tendance innée de l'enfant vers le mal. Les mères supportent le premier choc des souffrances physiques engendrées par cette disposition naturelle et, en quelque sorte, organique des nourrissons : partout, avec un admirable mélange de défense personnelle et d'.imoui- pour le coupable, elles conjurant, à sa source, l'iriuption du
(1) Les Ouvriers eitî'opéens, VI, Épilogue.
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mal. Elles improvisont ainsi le premier élément des régimes de contrainte et de répression qui doivent être successivement opposés, pour tons les âges, aux manifestations persistantes du vice originel. Ces régimes naissent spontanément d'une nécessité impérieuse; car, après la mère et la nourrice, la famille, le voisinage, la commune, la province et l'Etat sentent le besoin de se défendre contre les inclinations perverses de lindiyidu .
Pour s'organiser avec les meilleures chances de paix, toute société doit tenir compte de ce trait essentiel à la nature humaine. A cet égard, elle est soumise à deux nécessités. En premier lieu, contraindre l'enfant à faire le bien et réprimer dans tous les Ages la pratique du mal. En second lieu, confier aux hommes qui offrent les meilleures garanties de vertu le soin de combattre, par ces contraintes et ces répressions, les manifestations du vice; attribuer, par conséquent, une autorité positive aux personnes chargées des divers détails de cette fonction. Les constitutions modèles, qui, à toutes les époques et dans tous les lieux, ont assuré aux peuples la stabilité et la paix, ont subi, à cet égard, la nécessité imposée par la nature de l'homme : elles ont mis an premier rang de leurs moyens d'action « la contrainte et la hiérarchie ».
Cependant, les peuples modèles ont tt)ujours j)révu Jes inconvénients qu'entraîne l'abus des pouvoirs institués dans ce but. Ils ont voulu que les chefs de la hiérarchie préposée aux servic.es de la contrainte respectassent les libertés et les égalités légitimes. Ils ont toujours résolu de la même manière cette pai'tie du problème social. Ils ont confié autant qne possible le pouvoir à l'autorité qui aime le mieux ses sujets, c'est-à-dire, au père d(^ famille soumis hii-mème au Décalouue, Malgré
la corruption qui, depuis un quart de siècle, envahit la majeure partie de l'Europe, cette oruanisation du pouvoir conserve son eflicacité en certains lieux. Les pères exercent la souveraineté au foyer et à l'atelier. Ceux qui remplissent le mieux ces devoirs de la vie privée, et qui conquièrent ainsi la confiance de leur voisinage, exercent dans le gouvernement les principales attributions de la vie publique Au contraii'e, les peuples désorganisés par Toubli du Décalogue, par la corruption des familles et par la tyrannie des gouvernants, contient tous les pouvoirs publics et la majeure partie des pouvoirs privés h des agents salariés, choisis par le souverain en dehors des localités qu'ils doivent gouverner. Dans la phraséologie de noti'e décadence, les constitutions de ces deux sortes de peuples sont appelées « régimes de liberté » et « régimes d'esclavaiie ». J'ai souATnt indiqué que ces mots, pris ainsi dan- un gens absolu, ne sont point conformes à la nature des choses. Je crois mieux peindre les deux régimes en les nommant « coaction paternelle » et « coaction gouvernementale ».
A la vue des maux déchaînés par les guerres de religi(»n et par les abus de la souveraineté, les lettrés, anglais, allemands et français, ont cru que le moyen de guérison consistait, non pas à réformer, mais à détruire les institutions qui, après avoir donné le bonheur aux l»euples prospères, ne préservaient plus de la scnifTrance les peuples corrompus. Eloignés, par leur métier même, des faits qui c«mstituent la vie usuelle, ces lettrés ont conseillé dt^ prendi'c, presque en toutes choses, le cnutiepied de la coutunu^ et, j»()ur justitier cette folle entreprise, ils ont nié, en ce cpii touche la nature de riutmuu', la vérité la plus évid«'nte. Ils ont allirmé que l'enfant naît bon; et, de le fait faux, ih ont induit logiijueuient
la conséquence suivante, qui, énoncée ou sous-entendue, est le point de départ de leurs dangereux écrits. Le mal, qui envahit de plus en plus l'Europe, n'y est point introduit par les jeunes générations. Il a donc pour origine les idées et les institutions traditionnelles qui, depuis les premiers âges, pervertissent les sociétés. De cette fausse notion surgit une conséquence simple et d'une application facile : il faudrait changer les idées en détruisant les institutions. On rendrait ainsi les hommes également libres de suivre leurs tendances innées vers le bien ; et l'on supprimerait la cause de la souffrance. A dater de 1762, cette fausse conception des sociétés humaines est cultivée sur le sol français avec une persévérance infatigable. Formulée par « le Contrat social », et prônée dans les salons parisiens, elle reçoit, en 177(3, une première application, grâce à l'initiative du premier ministre, et malgré la résistance des représentants légitimes des intérêts publics ou privés. Ainsi dévoyés sous l'autorité d'un roi jeune et inexpérimenté, les esprits généreux se laissent entraîner aux actes les plus dangereux : en 1777, ils encouragent La Fayette et ses compagnons à interA'enir aux Etats-Unis en faveur de sujets soulevés contre leur souverain légitime; puis ils provoquent, en 1778, un traité par lequel le roi de France, s'alliant aux insurgés, sanctionne formellement « le droit de révolte » ; enfin, avec le concours de La Fayette popularisé par le traité de 1783, ils inoculent aux classes dirigeantes, avides de nouveauté, les deux erreurs : « la liberté systématique » et « l'égalité providentielle ». dont le germe est déposé, en 1787, par Jefferson dans la constitution américaine. Soumis désormais à l'empire des trois faux dogmes, les anciennes classes dirigeantes provoquent indirectement la journée du 14 juillet 1789; elles livrent ainsi, à leur insu, le
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pouvoir souverain à l'école de la Ternnir : et, dans les cinq années suivantes, celle-ci porte les applications du Contrat social iusqu h leurs plus extrêmes conséquences. Depuis lors, jusqu'au 4 septembre 1870, dix révolutions font tomber la France dans l'état de désorganisation que constate le présent volume.
Depuis 1762. l'erreur fondamentale du Contrat social a produit toutes les conséquences qui auraient dû éclairer l'opinion publique, f^lle a été signalée tardivement par M. Guizot (l); mais elle n'est point assez connue des lettrés, qui continuent à exercer le pouvoir usurpé, avec l'assentiment des classes dirigeantes, depuis l'avènement de l'infortuné Louis XVI. Cependant, l'application en a été toujours repoussée par les mères et les nourrices, comme par tous ceux qui concourent à l'éducation de l'enfance et de la jeunesse. Les hommes qui, sous nos divers régimes, ont gouverné des adultes avec succès ont également résisté, autant qu'il dépendait d'eux, à l'erreur, aux trois faux dogmes et aux institutions que la Terreur en a déduites. C'est ainsi que la force des choses entrave encore les conséquences fatales de la conception malsaine du xviu^ siècle. La population a d'ailleurs résisté directement aux transformations que les novateurs les plus ardents ont voulu lui imposer. Ceux-ci ont toujours renoncé aux trois faux dogmes de 1789 pour organiser leurs gouvernements éphémères ; et, pour leur donner quebjue durée, ils ont créé des
(1) « Cétait ia conviction du xvnie siècle et de la génération formée à son école que l'iionime est essentiellement bon et que dans les sociétés humaines, le mal provient, non de la nature humaine, mais de la mauvaise organisation sociale et du mauvais régime politique. La confiance dans la bonté naturelle de l'homme, était, en 1780, lune i\.id> colonnes de l'orgueil humain ». (Guizot, Métnoires. — Introduction).
contraiiUes plus lourdes, institué des hiérarchies plus impérieuses, et opposé à res])rit de révolte des répres* sioQs plus cruelles. Au contraire, lorsque, selon leui" fausse doctrine, ils ont laissé libre carrière aux tendances naturelles d(*s races corrompues, ils ont euxmêmes détruit leur pouvoir en tarissant les sources de la paix et de la stabilité.
En résumé, l'histoire de Ihumanilé et spécialement rex})érience poursuivie depuis un siècle par les Français condamnent à la fois Terreur fondamentale de 1702 et les trois faux dogmes de 1780. L'application persistante qui en a été faite depuis quatre-vingt-dix ans conduit rapidement la France à sa ruine. 11 est urgent de soustraire les Français, et les nations de l'Occident qui les imitent, aux discordes de notre triste époque et aux calamités décrites dans ce volume. Le principe de cette réforme est le retour à la vérité éternelle et à ses deux appuis fondamentaux : le Uécalogue et l'autorité paternelle.
La pratique de la réforme : substituer, dans les institutions, aux lois écrites dictées par Terreur fondamentale, les coutumes émanées de la vérité éternelle.
Les sociétés qui ont une histoire naissent, prospèrent, se corrompent et se réforment dans les mêmes conditions. Elles se forment au moyen d'éléments simples, rapprochés par la connaissance <le la vérité éternelle et la pratique de la vertu. Elles se fortifient ensuite en défrichant le territoire, en l'adaptant à l'exploitation des arts usuels, en agglom('*rant les populations dans
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les ateiiei's de travail, enfin en développant, parmi les classes dirigeantes, la richesse, la science et le pouvoir. Arrivés à ce point, les riches, les lettrés et les gouvernants vont se heurter au même écueil : ils abusent de ("es avantages matériels, négligent ou violent leurs devoirs, oppriment leurs subordonnés ou leur donnent le mauvais exemple, entui, sous ces influences réunies, propagent le vice et déchaînent la discorde. Ainsi ébranlés ou désorganisés, les peuples sentent le besoin de se réformer: mais, en ce qui touche la pratique de luette réforme, ils sont habituellement tiraillés, en sens 'Ontraire, par deux groupes d(^ partis rivaux. Les uns mettent leur confiance dans le retour aux traditions ; les autres cherchent le mieux dans l'extension des nouveauté's. Les sages, guidés par leur pratique et par l'en- ^eignenlent de l'histoire, ne se rattachent point exclusivement à l'un des deux systèmes de réforme. En efîet, une ère de paix est ordinairement ouverte par une race à existence simple, clairsemée sur son territoire. Dans l'ère de discorde qu'amène ensuite la prospérité, les nouvelles générations se sont agglomérées sur le même territoire, envahi et transformé par une multitude d'arts usuels ou libéraux. En compliquant ainsi son existence, et surtout en créant la richesse, la population est tombée, il est vrai, dans un état de corruption auqu(M il faut, à tout prix, porttM^ remède. Toutefois, ille a créé, dans l'ordre matériel, une multitude de nouveautés qui, considérées en elles-mêmes, indépendamment du mauvais usage qu'en ont fait les corrompus, constituent de légitimes conquêtes. Il serait donr peu judicieux et presque toujours impossible d'y renoncer sous prétexte de réforme ; et l'on ne saurait, par "'xemple, détruire les cultures intensives du sol, qui lapprochent trop les hommes, pour revenir à ccrtainetà
cultures pastorales qui, en éparpillant davantage les familles, conservent mieux parmi elles le règne de la vertu.
En se référant à Tétude de l' histoire et à l'enseignement des sages, on peut résumer, dans les trois règles suivantes, la pratique d'une judicieuse réforme. — lo Condamner la nouveauté dans l'ordre moral, notamment en ce qui touche les deux fondements éternels : le Décalogue et l'autorité paternelle. — 2^ Restaurer les institutions qui, ayant été en vigueur aux époques de la prospérité nationale, sont conservées ou améliorées chez les peuples contemporains, classés comme modèles par l'opinion pul)lique. — 3" Imiter les nouvelles coutumes adoptées par les modèles. Les réformateurs, en résumé, doivent prendre pour point de départ de leurs efforts l'observation méthodique des sociétés qui ont prospéré dans tous les lieux et (]ui prospèrent encore de notre temps .
Malgré les haines et les discordes qui divisent la France, je n'y ai entendu contester ces règles par aucun parti ; mais, depuis un demi-siècle, j'ai trouvé peu d'hommes disposés à en faire l'application. En France comme dans les autres régions de l'Occident, dans la vie pul)lique comme dans la vie privée, les hommes qui, par leurs talents, auraient qualité pour accomplir la réforme se condamnent eux-mêmes à l'impuissance. Ils accueillent avec passion et discutent avec une verve intarissable les questions insolubles qui entretiennent les antagonismes nationaux, politiques et religieux. Ils deviennent froids et gardent le silence, dès qu'on leur propose de remettre en action les coutumes qui avaient créé la paix chez leurs pères et qui la conservent chez les modèles contemporains. Ardentes à se combattre pour défendre certaines tendances exclusives vers la
tradition ou la nouveauté, les classes dirigeantes de notre époque s'accordent au fond dans une prédilection et une répugnance. Elles suivent, avec les apparences de l'agitation, mais en fait avec une béate quiétude, la douce ornière des idées préconçues. Elles fuient le rude labeur qu'impose l'acquisition de la vraie science fondée sur l'étude d(' l'histoire et l'observation des faits contemporains. Elles se privent ainsi de la seule force qui leur permettrait de faire prévaloir ce qu'il y a de vrai dans leur idée dominante. Cette inertie et l'ignorance qui en résulte sont particulièrement dangereuses en politique. Au milieu des fléaux déchaînés, en Occident, par les nouveautés émanant de la croyance à la perfection originelle, le danger vient surtout des hommes qui s'inspirent en apparence de l'esprit de tradition ; et le mal fait par ces hommes est d'autant plus grand qu'ils s'agitent dans une société plus désorganisée. Depuis 1871, la France est le pays où cette cause du danger social apparaît avec l'évidence la plus irrésistible. Pour conjurer le mal, un esprit droit doit suivre cinq règles principales. Constater, par l'étude sommaire du passé et du présent, qu'il n'y a jamais eu, pour un peuple, paix et stabilité, c'est-à-dire bonheur, en dehors de la vérité éternelle révélée par l'histoire. Tirer, par la méditation, de la connaissance des faits, une conviction raisonnée sur la distinction du bien et du mal en politique. Observer ensuite l'œuvre de destruction qui s'accomplit en France et s'étend à presque toute l'Europe. Rappeler respectueusement, en toute occasion, la vérité éternelle aux gouvernants. Enfin, se garder de toute alliance avec ceux qui nient cette vérité; mais donner un concours désintéressé à ceux qui l'adoptent comme base de leur politique. La conduite opposée est encore tenue, sous nos yeux, par des hommes qui L.> Play. 34
auraient le pouvoir de faire la réforme ; et de là résulte la désorganisation aetuelle. (lei^ndant, cette cause de souffrance ne date pas seulement du régime actuel et des dernières catastrophes : elle remonte dans le passé à plus de doux siècles.
Après la corruption des \'alois, pendant réix>que de prospérité qui fut restaurée par le bon exemple de Louis XUI, la loi morale et ses deux soutiens, le Décalogue et l'autorité paternelle, avaient repris leur empire sur les esprits. La France touchait, comme au temps de saint Louis, à un épanouissement de paix sociale, quand le gouvernement personnel de Louis XIV (1661-1715) vint ramener la discorde en discréditant les forces morales de la constitution française. Jusqu'en 1789, c'est-à-dire }>endant 12^ années, les classes dirigeantes, gardiennes de la tradition nationale, ne remplirent pas leurs devoirs. Retenues par un excès de loyauté envers la i^rsonnedu monai^que, elles n'opix>sèrent même point les règles de la vie éternelle aux désordres qui émanaient de la royauté et de la cour. A dater de 1762, les lettrés s'attribuèrent, avec l'assentiment général, les devoirs désertés par les pouvoirs traditionnels. Etrangers aux arts utiles qui conservent l'esprit de tradition au sein d'une race d'hommes, ils ne purent s' acquitter ,^ en appai'ence, d'une fonction usurpée mal à propos qu'en demandant leurs inspirations à l'esprit de nouv<^âuté. Réunis en faisceau autour du Contrat social et de VEiWf/clo})ê(iie, ils prirent un ascendant irrésistible sur une société désorganisée par la corruption des mœurs. Dès lors, ils s'appliquèrent à détruire, dans les esprits, la vérité éternelle qui, depuis douze siècles, avait toujours réformé les défaillances nationales. Us se distinguèrent profondément, par cette tendance, de tous les hommes qui, dans le passé, avaient ébranlé la
France. Il semble donc qu'en se référant à ce trait distinctif, et à Tannée qui vit éclore la principale formule (le leur doctrine, on peut les nommer : « les Novateurs de 1762 ». Ils atteignirent leur but en propageant, avec une ardeur infatigable, Terreur fondamentale : les esprits élevés sous cette influence devaient donc perdre les aptitudes qui, sous les régimes antérieurs, portaient les hommes à la vérité. Cette conséquence pouvait être établie dès l'apparition du Contrat social par Texpérience des foyers domestiques : elle put l'être bientôt par celle de la nation entière. En effet, portés au pouvoir, en 1774, à Tavènement d'un roi de 20 ans, les novateurs ébranlèrent toutes les traditions, désorganisèrent le travail, propagèrent, avec le concours de Franklin et de JelTerson, leur doctrine parmi les révoltés des Etats-Unis, ramenèrent, avec La Fayette et ses compagnons, ces doctrines aggravées par le mépris de la constitution, et préludèrent, en 1789, à la ruine des institutions. Enfin, ils ne s'arrêtèrent que devant l'achèvement des œuvres de destruction, quand La Fayette, leur chef, dut fuir à l'étranger, laissant aux terroristes le soin de terminer l'abominable besogne. Depuis lors, dix révolutions ont développé, plutôt que restreint. Terreur de 1702 Quelques gouvernements ont multiplié la richesse et les avantages de la vie matérielle : tous ont désorganisé la vie morale. L'esprit de tradition s'est conservé, il est vrai, chez certaines familles, avec les saines liabitudes de la vie privée. 11 a été restauré chez beaucoup d'autres à la vue de catastrophes inouïes. Les hommes animés de cet esprit sont, à certains égards, l'élite de la nation : mais ils sont, pour la plupart, incapables d'accomplir la réforme qui rendra à la France, la paix et la stabilité. L'Assemblée nationale, où ces hommes furent en majorité pendant trois années
(1871-1873), a porté en pleine lumière les causes rie cette impuissance.
Les hommes qui se rapprochent plus ou moins de la tradition nationale, en ce qui touche la question la plus brûlante, celle de la souveraineté, parlent et aiçissent comme s'ils méritaient les reproches suivants, qui leur sont adressés, les uns par les hommes mêmes de leur l^arti, les autres par ceux du parti opposé. Ils s'inspirent souvent de l'erreur fondamentale (1), sans apercevoir qu'elle est condamnée par les traditions constantes de la religion et de la souveraineté. Ils professent ouvertement, sur plusieurs points, les faux dogmes de la liberté et de l'égalité ; ou bien ils approuvent les lois édictées par les terroristes de 1793 contre l'autorité du père de famille. Ceux qui consentent à substituer le vote des partis à la lutte des armées, dans les débats que soulève le choix du souverain, ont cependant, en beaucoup de cas, agité l'Etat par leur opposition tracassière aux souverainetés élues. Les partisans de l'institution monarchique ignorent, en général, les idées, les mœurs et surtout les coutumes qui l'ont établie, en France, aux diverses époques de l'histoire et qui la conservent chez les grandes nations prospères de l'époque actuelle. Ils ne connaissent même pas la cause de l'échec qu'ils viennent de sultir, malgré la faveur que leur accordait la nation en 1871 . On ne voit pas qu'ils s'accusent des fautes commises dans le passé, ni qu'ils se proposent de suivre à l'avenir un plan
<1) En 1855, des hommes attachés à la tradition et voués à l'enseignement de la jeunesse critiquèrent la réclamation faite, dans la première édition de cet ouvrage, en faveur de l'autorité paternelle. Ils blâmèrent l'un des journaux qui appuyèrent alors ma proposition ; et, avec menace d'abandon, ils mirent le rédacteur de ce journal en demeure de se rétracter. Je suis heureux de constater que, depuis lors, ces hommes ont n-connu leur erreur.
plus judicieux. Us continuent à proclamer leur conviction en ce qui touche l'excellence de la souveraineté favorite ; mais ils développent peu les motifs qui pourraient y rattacher les sympathies de la nation. Les hommes de tradition, qui, dans le passé, ont donné prise à ces reproches, en discréditant leur cause, doivent désormais adopter une meilleure pratique. Leur propre expérience trace les règles qu'ils ont à suivre : cesser des professions de foi stériles qui les divisent entre eux et irritent le parti opposé ; provoquer, dans l'intérêt commun des deux partis, les réformes préalables sans lesquelles il n'y aura ni salut pour la France, ni appui pour aucune souveraineté ; démontrer, par l'histoire du passé et l'observation du présent, les avantages qu'ils croient inhérents à la souveraineté de leur choix; indiquer surtout, d'après l'exemple des peuples prospères, les garanties qui, après la restauration de cette souveraineté, préviendraient le retour des abus et des catastrophes du passé.
Au moment où j'écris ces lignes, la tache des hommes de nouveauté semble, à première vue, être plus agréable que le devoir de résignation imposé maintenant aux hommes de tradition par les fautes mêmes qu'ils commettent depuis 1871. Les novateurs qui ont triomphé dans les élections de 1877 n'ont plus à s'agiter pour conquérir les- moyens d'action, si enviés en France, que donne la possession du pouvoir. Toutefois, les gouvernants de 1878 ne sont pas dans une situation plus commode que ceux qui se sont succédé depuis un siècle. L'importance exagérée que nous attribuons aux codes et aux constitutions éci'ites nous porte à croire que le problème à résoudre s'est simpliiié. Au fond, la réforme se présente aux novateurs de 1877 dans les mêmes termes qu'à ceux de 1774. Il fallait alors remé-
(lier à la corruption des mœurs, propagées pendant H 3 ans (1661-1774) par la monarchie en décadence et les courtisans; il fallait surtout arrêter l'éclosion des idées fausses émanant de l'erreur fondamentale, formulée en 1762. Aujourd'hui, dans l'ordre matériel, les abus criants de l'ancien régime ont été supprimés et des améliorations immenses ont été importées ou inventées ; mais les souffrances qui ont leur source dans les défaillances morales ont augmenté. Les traits principaux de ces souffrances apparaissent dans le présent volume. Les moindres détails sont mis chaque jour en lumière par le journal, le livre, le théâtre et la cour d'assises. Celui qui voudrait fermer les yeux au spectacle de ces souffrances en subit, à chaque instant, le contre coup à son foyer domestique et à son atelier de travail. Je n'ai pas besoin de sortir de mon sujet pour signaler les maux déchaînés en Europe par la guerre ; il me suffit donc de constater que les éléments de la paix et de la stabilité ont diminué, pour la France, dans les rapports de la vie privée, publique et internationale. Les maux actuels et les essais infructueux faits depuis un siècle par tous les gouvernants tracent donc h ceux qui arrivent au pouvoir la pratique qu'ils doivent adopter. En premier lieu, ils ont à éviter l'abus des mots qui divise la France, et à rallier leur^ divers groupes sous quelque titre rappelant leur haute mission de réforme ; et à ce propos, il est juste de dire que, dans leurs essais, ils ont été moins malavisés que leurs rivaux ; ceux-ci, en effet, en se groupant sous le nom de « conservateurs », semblent protester contre cette mission. En second lieu, si, <'omm(î leurs pi'édécesseurs, ils fondent sur quelque nouveau mécanisme le gouvernement de leur choix, ils doivent éviter recueil contre lequel ont échoué les novateurs de 1780. Ils doivent
conjurer l'exagération de l'esprit de nouveauté qui fit alors passer immédiatement le [xjuvoir à la pire espèce d'exagérés : aux terroristes. A eet égard, une garantie suffisante ne se trouvera point dans une constitution écrite réagissant, par un texte, contre l'erreur fondamentale qui pénètre dans tous les esprits, et les dis[30se à se révolter contre tout gouAernement établi. Le vTai remède naîtm, à la source même du mal, sous l'influence d'un enseignement scientifique fondé sur l'expérience et la raison. Les hommes de tradition seraient les moins rebelles à cet enseignement : et, une fois ramenés au vrai, ils s'eflorcoraient de le propager. En troisième lieu, enfin, après avoir détruit l'erreur fondamentale qui égare la société entière, on rétablirait aisément la vérité éiernelle qui renferme, dans de justes limites, l'esprit de nouveauté. Sur ce point, les homme imbus de cet esprit ne sauraient être arrêtés par leurs scrupules, car le Décalogue domine, de très haut, les dissensions politiques. Il n'institue que deux autorités : celles du père et de la mère.
Les deux partis politiques, dès qu'ils se conformeront à ce plan de conduite, commenceront la guérison des maux déchaînés en 1793 sur la France par les terroristes. En effet, lorsque, dans chaque foyer, les enfants et les serviteurs respecteront le père et la mère soumis eux-mêmes à la loi morale, la société désorganisée par les trois faux dogmes sera rentrée dans les voies de la paix et de la stabilité. L'édifice social se reconstituera spontanément sur deux fondements éternels : le Décalogue et l'autorité paternelle. Les chefs de famille auront retrouvé la paix dans leur foyer. Ils pourront alors se concerter, en foute quiétude, pour rendre la stabilité à la nation en complétant dans ses détails l'abri commun offert pai' la souveraineté. En résumé, la pratique
de la réforme est indiquée par trois règles principales. Ecarter d'abord l'abus des mots, l'un des auxiliaires dangereux de la discorde auprès des honnêtes gens égarés. Dissiper, par un enseignement méthodique, l'erreur fondamentale fondée sur la croyance à la perfection originelle de l'enfant. Restaurer la vérité éternelle, manifestée, à tous les âges de l'histoire, par les idées, les mœurs et les institutions des peuples prospères.