LIVRE PREMIER
NOTICE
SUR
Le Plav.
(11 février 1806-5 avril 1882)
Si j'ai cru qu'il convenait d'accorder, parmi les morceaux qui suivent et dans ces Notices mêmes, une large place à la biographie de Frédéric Le Play, c'est d'abord, sans doute, pour honorer et proposer en modèle une longue vie de vertu^ de labeur et de dévouement au bien public, mais c'est plus encore pour mettre à découvert les solides assises sur lesquelles reposent sa méthode et sa doctrine. Dans les sciences d'observation, la valeur des conclusionsdépend en grande partie des qualités de l'observateur, principalement lorsqu'il s'agit de faits dont le contrôle est difficile. Très peu d'hommes ont les loisirs et surtout les aptitudes nécessaires pour aller étudier sur place les diverses populations du globe et pour acquérir ainsi la connaissance personnelle des mœurs, des coutumes et des institutions qui maintiennent la paix ou qui introduisent le trouble dans les sociétés. En des matières si complexes, il ne suffit pas de beaucoup voir, il faut encore être capable de bien voir et d'ordonner scientifiquement ce que l'on a vu. Ces conditions, nul ne les a réunies au même degré que Le Play. A ce double titre, il est unique en son genre et absolument hors de pair. Certes, la simple lecture de ses monographies de familles et de ses divers
ouvrages montre l'immense étendue et l'extraordinaire variété des faits auxquels il appliqua son analyse ; tous ses travaux portent les marques de l'exactitude, de la précision la plus rigoureuse. Mais les études de cette sorte exigent un esprit si exempt de préjugés, une probité intellectuelle si rare, qu'elles empruntent moins encore peut-être au talent qu'au caractère et à la personne même de celui qui s'y livre, la plus grande part de leur crédit. Il importe donc de bien connaître Le Play avant d'aborder son œuvre. Alors seulement on comprendra toute l'autorité qui s'attache à cette dernière et l'on éprouvera toute la puissance de persuasion qui s'en dégage.
Le lecteur aura sous les yeux « le petit tableau de genre, tracé avec une correction do dessin et une bonhomie expressive dignes du vieux Breughel » (1), où Le Play a fait revivre les épisodes les plus attachants de son enfance et de sa jeunesse. Je glisserai donc rapidement sur ces heureuses années. « Mes premières impressions, dit-il, se développèrent sous les influences salutaires de la religion, des catastrophes nationales et de la pauvreté. ... Je dois aux enseignements de ma bonne mère les sentiments qui m'ont soutenu au milieu de rudes travaux, à savoir : le respect de Dieu, la frugalité de l'existence, l'amour du travail, le dévouement au bien » (2). Cette mère était une femme énergique plutôt que tendre. Restée veuve, sans fortune, avec un tils, Frédéric, âgé de cinq ans, et une tille, elle les éleva virilement. Active, bonne, secourable pour les personnes
(1) Siméon Luce.. dans un beau discours sur Frédéric Le Plni/. la vieille France, l'Ecole des chartes et la Société d'Écotiomie sociale, prononcé à la réunion annuelle de cette société, le 25 mai 1891 (Revue la Réforme sociale, 1891, II, 20).
(2) Les Ouvriers européens, I, 400, 590.
du voisinage, les aidant de ses conseils et de ses mains puisqu'elle ne pouvait pas les assister de sa bourse, « il était reconnu dans le village que Rosalie savait se débrouiller » (1). Développez ces facultés par l'étude, par l'application à de grandes affaires, par une intelligence supérieure, ce sont autant de traits que vous retrouverez chez son fils.
Né le 11 avril 1806 à la Rivière, petit village situé entre le port d'Honfleur et la forêt de Brolonne, mêlé d'abord aux enfants des cultivateurs, des douaniers et des marins, Frédéric, aussitôt après la mort de son père, est amené à Paris. C'est alors l'étude sévère, pendant de longues journées, dans une salle d'école étroite ; mais c'est aussi, le soir, l'étude attrayante dans le salon éclectique d'un oncle, où d'aimables commensaux s'intéressent à lui et se font, par d'instructives causeries, ses professeurs. En 1815, il retourne auprès de sa mère. Il voit renaître, avec la paix, les vieilles coutumes normandes, les pompes du culte, la prospérité générale. Il suit au Havre, de 1818 à 1822, les cours d'humanités (2). L'année 1823 fut l'époque décisive de sa vie. Un arpenteur rural lui proposa de le prendre pour associé et de lui céder plus tard sa clientèle. Peu s'en fallut que le jeune Frédéric n'acceptât cette offre. Son existence se fût écoulée tout entière dans l'obscurité, et nul ne connaîtrait aujourd'hui le nom de Le Play. Mais un de ses camarades de collège, qui se destinait h l'Ecole polytechnique, lui persuada de s'y présenter aussi. Un ingénieur des ponts et chaussées, ami de sa famille et maître excellent, M. Dan de la Vautcrie, voulut l'y préparer lui-même. Le Play l'accompagna à
(1) Baunard, Frédéric Le Play {La foi et ses cicfoires, 4« édit., II, 258).
(2) Je ne me sui.s pas interdit d'emprunter, çà etlà, de très courts passages à l'introduction d'un volume intitulé Le Play, que j'ai fait paraître dans la Petite bibliothèque française et étrangère (Guillaumin, 1891). Ce volume diffère d'ailleurs entièrement, par l'étendue, par le but, par le plan et par le choix des morceaux, de celui que je présente aujourd'hui au public.
Saint-Lô, travaillant toute la matinée et une partie de l'aprèsmidi, se délassant le soir dans la lecture de Cicéron, mais surtout de Montaigne, qu'il ne cessa plus de pratiquer et qui resta un de ses auteurs de prédilection (1).
De 1824 à 1829, il passe successivement par le collège Saint- Louis, l'Ecole polytechnique et l'Ecole des mines. A l'Ecole polytechnique il retrouve l'ancien compagnon qui l'y avait entraîné, Louis Robert. Il fréquente d'autres camarades qui demeureront toujours ses amis : Michel Chevalier, dont une fille épousera plus tard son fils ; le méditatif et enthousiaste Gratry, livré alors à une douloureuse crise intérieure, projetant déjà de rompre avec le monde, pour s'élever plus librement vers la pleine lumière et s'élancer ensuite à la conquête des âmes, par la triple voie de la science, de la philosophie et de l'Evangile (-2) ; c'est surtout Jean Reynaud, cherchant dès sa jeunesse à résoudre la question sociale de la même manière que, dans son âge mûr, il cherchera, en écrivant Terre et ciel, à sonder les problèmes religieux : par l'imagination au service d'un système (3). Tel était le petit groupe dont les causeries et les discussions, com-
(1) Le Play défend Montaigne contre le reproche de scepticisme et le représente comme « pénétré des convictions indispensables à ceux qui propagent la vérité par l'exemple ou par les préceptes. » Il le considèi'e « comme un des guides les plus sûrs que les Français puissent suivre à notre ('poque de vice et d'erreur y>..{Les Ouvriers européens, I, 32 et 222), 11 s'était attaché à Montaigne sur le conseil de M. Dan de la Vautcrie. Ne faut-il pas chercher dans l'affection qu'il portait à ce maître et dans le souvenir de sa jeunesse rexplieatiun d'un goût et d'une indulgence qui étonnent un peu, chez lui, pour l'auteur des Essais i
(2) Le père Gratry a raconté lui-même cette crise dans un passage poétique et poignant des Soui^enirs de ma Jeunesse, 4» édit., p. 114 et suiv.
(3) Jean Reynaud est resté jusqu'à sa mort (1803) en relations étroites avec Le Play. M Cheysson a publié sur lui une courte notice, suivie d'un certain nombre de lettres adressées par Le Play à son ami, de 1849 à 1857 (Revue La Réforme sociale, i898, II, 869).
mencées dans le préau de l'Ecole, continuaient, les jours de congé, sous les ombrages du Luxembourg.
M. de Saint-Léger, ami intime de Le Play, a cité de lui deux traits qui se rattachent à ces mêmes années et que je me reprocherais de passer sous silence. Pendant que Le Play était à l'Ecole des mines, il donnait des leçons pour subvenir à ses besoins. M. de Saint-Léger, bien que son aîné, l'avait pris comme répétiteur. « Maintenant, Monsieur, lui dit un jour Le Plaj, je dois en conscience vous déclarer que je n'ai plus rien à vous apprendre ; vous en savez autant que moi. Si je continuais à vous donner des leçons et à en recevoir le prix, je vous volerais votre argent ». Le maître et l'élève se lièrent pour la vie. Sur 70.000 lieues qu'il avait parcourues pendant ses voyages, Le Play en fit 22.000 en compagnie de M. de Saint- Léger.
Aussitôt sorti de l'Ecole des mines, il alla trouver sa jeune sœur : « Tends-moi ton tablier », lui dit-il, et, y jetant les titres qui représentaient sa part de l'héritage paternel : « A toi, tout. Quand un homme a une carrière, il serait un lâche s'il ne se suffisait pas à lui-même » (1).
Cette période de l'enfance et de la première jeunesse se clôt ici. Le Play l'a décrite avec trop de naturel et d'agrément pour que je m'y arrête après lui. Il entre avec le numéro 1 à l'Ecole des mines, où Jean Reynaud l'avait devancé. Tempérament, traditions, — l'ancien conventionnel Merlin de Thionville était le tuteur de Reynaud, — tout devait séparer les deux amis, et cependant ils ne peuvent pas se quitter. Enfin, incapables de s'entendre sur les principes d'une saine organisation sociale, ils prennent, en 1828, la résolution de s'attacher à les découvrir ensemble par des recherches régulières et suivies. Deux missions à l'étranger complètent l'enseignement pratique de l'Ecole. Le Play offre à Reynaud de mettre à profit celle de
(1) Baunard, Frédéric Le Play {La foi et ses victoires. H, 283).
1829 pour aller étudier sur place, en même temps que les gisements et les usines, les mœurs et les institutions de l'Allemagne du Nord. Sa proposition est acceptée. La réforme sociale comme but, la méthode d'observation comme moyen, ces mots n'étaient pas encore prononcés, mais le projet de tournée dans l'Allemagne du Nord contenait en germe cette double idée.
Pendant la belle saison de l'année 1829, Le Play parcourut avec Jean Reynaud, les provinces rhénanes, le Hanovre, le Brunswick, la Saxe, h Prusse, la Belgique(l). De retour à Paris, il s'occupait à rédiger son journal de voyagelorsqu'un accident de laboratoire interrompit ses travaux et mit sa vie en péril. «Dans une préparation de potassium, raconte un de ses camarades, une violente projection de celte dangereuse substance l'atteignit aux avantbras. Accourus à ses cris, les élèves du laboratoire eurent à peine le temps de lui arracher ses vêtements en flammes. Les
(1) Il eut la satisfaction, alors qu"il était en Allemagne, de recevoir la lettre suivante :
« A M. F. Le Play, élève des mines.
« Paris, le 15 juin 18i9.
t Monsieur, le Conseil de l'Ecole royale des mines m'a donné connaissance des succès infiniment remarquables que vous avez obtenus dans le dernier concours. Il m'annonce que, bien que vous n'ayez que deux années d'études, vous vous trouvez en tête de la liste des élèves et que vous avez acquis, en points de mérite, 5.797, nombre auquel, depuis la fondation de l'Ecole, n"a jamais atteint aucun élève, même de 4"= année ; il ajoute que ces résultats sont dus à votre application non interrompue et à votre conduite exemplaire. J'ai vu avec un grand plaisir un témoignage aussi honorable pour vous. Je me plais à vous en féliciter. Monsieur, et à vous en exprimer toute ma satisfaction.. .
« Le Directeur général des ponts et chaussées et des mines.
Signé : Becquey »
deux mains étaient horriblement dépouillées et calcinées. On le transporta daiis le cabinet chinois attenant à la salle du Conseil, aujourd'hui englobé dans la nouvelle bibliothèque ; on y installa un lit provisoire à l'aide de matelas empruntés au personnel de l'Ecole, et, en attendant l'arrivée de sa mère et de sa sœur mandées du Havre en toute hâte, ses camarades se relayèrent tour à tour pour entretenir sur ses mains un courant d'eau froide, seul adoucissement à ses souffrances. Longtemps mal soignée par le médecin de l'Ecole, Taffreuse brûlure ne céda qu'à une habile médication du célèbre Dupuytren. Au bout de dix-huit mois, Le Play retrouva l'usage de ses mains, déformées pour la vie, mais ayant conservé toute leur adresse pour l'écriture, le dessin et les manipulations chimiques » (1).
C'est alors que, l'àme encore fraîche des impressions de paix et d'harmonie sociale qu'il avait rapportées de sa visite aux heureuses populations de l'Allemagne du Nord, hanté, pendant ses nuits d'insomnie, par des visions de violence et de sang, — c'étaient les Trois Glorieuses qui passaient dans les rues de Paris au bruit de la fusillade, des cris de mort et des chants de triomphe, — Le Play prit la résolution de travailler désormais à guérir, autant qu'il dépendrait do lui, les plaies de la France si cruellement et inopinément rouvertes.
« Ce dur apprentissage de la douleur, écrivait-il plus tard, m'apparaît aujourd'hui comme un des événements décisifs de ma carrière. . . Dix-huit mois de torture physique et morale opérèrent dans mon âme une transformation que n'aurait pas produite une vie entière de bonheur... Je fis vœu de consacrer chaque année six mois de voyage à mes études de métallurgie menées de front avec celles des familles et des sociétés. Je fus fidèle à cette lésolution » (3).
Le Play partagea son temps entre la France et les pays
(1) Lefébure de Fcurcy, Annales des mines, juillet-août d882.
(2) Les Ouvriers européens, I, Avant-propos et p. 41.
étrangers. Pendant l'hiver, il travaillait, comme secrétaire, à la publication des Annales des mines et de la Statistique de Vi7idustrie 7?iinérale; il professait à lEcole, depuis 4840, le cours de métallurgie; enfin il rédigeait ses rapports de missions. Il employait la belle saison à voyager. De 1833 à 1848 il visita, une ou plusieurs fois, l'Espagne, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, la Russie, l'Allemagne, le Danemark, la Suède et la Norwège, la Belgique, l'Autriche, la Hongrie et l'Italie du Nord. Et ce n'étaient pas de hâtifs voyages de plaisir," mais des stations, des séjours, qu'il prolongeait ou renouvelait pour vérifier et jiousscr jusqu'au dernier degré d'exactitude ses observations. Ingénieur, chargé souvent de missions officielles, parlant cinq langues et pouvant comprendre directement les réponses faites en trois autres langues aux questions posées par des interprètes, il fréquentait })arlout et voyait de près lespatrons, les ouvriers, les hommes publics. En même temps qu'il étudiait les procédés techniques qui font les entreprises prospères, il s'enquérait des institutions qui assurent aux familles le bien-être et les satisfactions morales, aux diverses classes la concorde et l'union, aux peuples la confiance dans l'avenir et la stabilité. Il appliquait à l'examen des questions métallurgiques et des problèmes sociaux la même méthode : une observation rigoureuse et patiente, qu'aucun détail ne rebutait et qui savait attendre pour ne conclure qu'à bon escient. Il inscrivit plus tard, en tête des Ouvriers européens, ce passage de V Eloge de Vauban par Fontenelle : t< Il — Vauban — s'informait avec soin de la valeur des terres, de ce qu'elles rapportaient, de la manière de les cultiver, des facultés des paysans,- de ce qui faisait leur nourriture ordinaire, de ce que leur pouvait valoir en un jour le travail de leurs mains ; détails méprisables et abjects en apparence, et qui appartiennent cependant au grand art de gouverner ». En transcrivant ces lignes, Le Play songeait sans doute à lui-même. Elles lui conviennent effectivement bien mieux
encore qu'à l'illustre Vauban, parce qu'il poussa ses recherches beaucoup plus profondément et plus loin, qu'il les poursuivit avec beaucoup plus de méthode, et qu'il y apporta une précision absolument inconnue jusqu'à lui : « Nul, je crois, n'a su voyager comme Le Play, dit M. Lefébure de Fourcy, — dont l'esquisse fait une sorte de pendant à celle de Fontenelle. — De petite stature, mais de taille dégagée, doué de jarrets d'acier, passé maître dans l'équipement du piéton, bravant les ardeurs du soleil comme les intempéries du c1el, résigné aux mauvais repas et aux mauvais gîtes^ il accomplissait sans fatigue des étapes énormes, aussi dispos à l'arrivée qu'au départ. Nul aussi n'excellait comme lui à tirer des hommes et des choses jusqu'au dernier des renseignements utiles à l'objet qu'il avait en vue. Industriels et ouvriers, propriétaires et paysans, professeurs et étudiants, aubergistes et passants, tous étaient ses tributaires. Que déportes, fermées à d'autres curieux moins habiles, se sont ouvertes devant son irrésistible entregent ! Que de secrets n'ont point tenu devant sa finesse, cachée sous la plus engageante parole » (1).
Je n'ai pas à m'occuper ici des rapports techniques de Le Play sur l'industrie métallurgique; on les trouverait dans les bibliothèques du ministère du Commerce et de l'Ecole des mines. Il a résumé ses patientes études sur les populations ouvrières et agricoles dans l'inappréciable collection des Ouviners européejis. C'est là qu'il faut aller les chercher. Mais qu'il me soit permis d'insister quelque peu sur les lettres qu'il adressa, pendant ses voyages, à sa mère, puis à sa femme, de 18'29 à 18o4. Elles n'ont été publiées qu'en 1899
(1) Lefébure de Fourcy^ Annales des mines, juillet-août 1882.
par son fils, M. Albert Le Play, et ses biographes, qui ont écrit avant cette date, ne les avaient pas lues (I). Il n'y entretient ses correspondantes, on le conçoit, ni du détail de ses visites dans les usines, ni de ses enqur-les auprès des familles ouvrières. Ce sont des récils, des descriptions, des traits de mœurs. Mais ces lettres révèlent un Le Play nouveau, inconnu du commun des lecteurs et peut-être aussi des amis de son âge mûr, gai, plaisant, mondain même dans sa jeunesse, s'intéressant à tous les spectacles de la nature, à toutes les scènes de la vie.
11 part au mois de juin 1820 avec son ami Jean Reynaud pour l'Allemagne du Nord ; il a vingt-trois ans, ce sont ses premières impressions de voyage. Tout d'abord, la vallée du Rhin le ravit. « Ce qui surtout me transporte d'admiration, écrit-il à sa mère, c'est le nombre infini de vieux châteaux ruinés qui sont tous assis de la manière la plus pittoresque sur des rochers presque inaccessibles, à 400 ou 500 pieds de hauteur, et qui dominent encore le cours du Rhin de la manière la plus menaçante, avec leurs tours élevées, leurs créneaux et leurs fenêtres en ogive... Pendant les deux jours qu'a duré notre voyage de Bingen à Coblentz, nous avions dit adieu aux mines et aux cailloux, et, pour ma part, je n'avais pas trop de mes deux yeux pour voir, de mes deux jambes et de mes deux bras pour escalader les créneaux et les tours des vieux ch.àteaux, pour visiter les souterrains, les donjons et la- chambre du chevalier. Rien n'échappait à mes recherches ; quel plaisir surtout quand, arrivé enfin sur le haut de la tour du Nord, je pouvais planer comme un oiseau sur toute la vallée du Rhin ! »
Arrivé dans le Hartz, il décrit minutieusement le costume du mineur qu'il revêt pour descendre dans des galeries profondes de plus de :2.0ûO pieds. Il explique à sa mère l'emploi de ses journées de travail qui commencent à -4 heures d/^ du malin
(1) Frédéric Le Play. Voyages en Europe, 1829-1854. Extraits de sa correspondance. Pion, Nourrit éditeurs.
et ne s'achèvent qu'à 8 heures du soir. Il raconte une excursion dans la vallée sauvage del'Okerlhal. Le sentier qu'il suit, resserré entre des rochers énormes, « est plutôt l'ouvrage des chèvres et des cerfs que celui des voyageurs ». Les racines de sapins, les blocs de granit, les torrents qui se croisent en multipliant à l'infini le bruit de leurs eaux forment une scène de toute beauté. « A l'instant où j'arrivai, écrit Le Play, le jour commençait à tomber. Ce lieu est célèbre dans le Hartz. C'est là, suivant la tradition, que le Freyschùtz (Robin des bois) venait invoquer le diable ou le chasseur noir pour avoir des balles enchantées. Après avoir allumé ma torche de sapin que je fichai horizontalement entre deux rochers, je montai sur une roche du torrent et commençai à entonner l'évocation du diable de Robin des bois, que je terminai en appelant trois fois, à haute voix, le franc chasseur : mais je ne vis absolument rien, si ce n'est pourtant un grand nombre d'orfraies que ma torche avait attirées ». Ceux qui n'ont lu, de Le Play, que la Réforme sociale imaginaient-ils le futur auteur de cet ouvrage évoquant sur le bord d'un torrent, au bruissement des battements d'ailes des oiseaux de nuit et à la lueur d'une torche, le fantôme du chasseur noir?
Ailleurs, c'est le récit d'une ascension, faite avec Jean Reynaud et un jeune Américain, compagnon de rencontre, au sommet du Brocken, pour voir le coucher du soleil. L'admiration qu'il ressent est telle, qu'il saisit aussitôt la plume pour en transmettre à sa mère l'expression toute vive, u Ce qui nous entoure en ce moment est si beau et si sublime, que j'interromps la suite de mon journal pour t'en parler ». Il dépeint la cime du Brocken « qui s'élève au milieu de la chaîne du Hartz comme la souveraine de tout le pays », et le panorama de rochers, de montagnes et de plaines que borne un horizon de 30 à 40 lieues. La lumière qui éclairait ce magnifique spectacle disparait peu à peu, & les teintes jaunes qui coloraient les montagnes ont fait place aux teintes violettes, puis aux teintes
14 XOTFCE i^UR LA VIE
bleu foncé, et enfin tout est entré dans lonibre ». Le froid était vif ; le thermomètre,— Le Play, toujours précis, l'a noté, — marquait 8 degrés au-dessous de zéro. De la tour où ils s'étaient installés et qui surmonte l'auberge, les jeunes gens descendent dans leurs chambres bien closes, et le lendemain, dès les premières lueurs de Taube, ils regagnent leur poste d'observation. La description du soleil qui se lève au-dessus « d'une mer de nuages mamelonnés d'un blanc d'argent », occupe une grande page. . Mais ce voyage enchanteur touchait à son terme. Quelques jours plus tard, les deux amis, après avoir jeté sur les montagnes du Hariz un dernier regard de regret et d'adieu, reprenaient, en passant par la Belgique, le chemin de Paris,
On trouverait, dans celte partie de la correspondance de Le Play, bien des détails pittoresques ou amusants, des récits de courses extraordinaires, d'orages, de nuits passées à la belle étoile, auprès d'un feu do branches mortes, parmi les clairières, tout cela conté ou décrit d'une plume alerte, avec infiniment de verve et d'entrain.
A peine remis de sa blessure de laboratoire, Le Play partit pour l'Espagne. Il allait, sur la demande du gouvernement de ce pays, étudier un projet de carte géologique de la péninsule. Mais il comptait bien aussi, fidèle à cette autre tâche qu'il s'était assignée, pousser ses explorationsdans tous les milieux sociaux. D'ailleurs il était jeune, il avait de nombreuses lettres de recommandation, il était invité partout. Il passe à Madrid neuf jours délicieux. « J'ai assisté à la Corrida de Toros, course de taureaux, écrit-il à sa mère, c'est la chose la plus extraordinaire que j'aie jamais vue et elle mérite une description toute spéciale. J'ai fait un voyage à Aranjuez, magnifique résidence royale ; j'ai été dans un très joli bal où était la haute société de Madrid ; j'ai été tous les soirs dans de petites tertulias (soirées) charmantes ».
La nature l'inléresso, on peut dire le passionne autant que
DE Î^RÉDP:RIC le PLAY 15
la société. Au milieu des régions dénudées qu'il traverse en s'éloignant de Madrid, il découvre, le long du Tage, une oasis de verdure où des bouquets d'arbres étendent leurs branchages sur des tapis de fleurs. « Il est impossible de rien concevoir de plus beau pour un botaniste, c'est une floraison qui surpasse toutes les descriptions poétiques «. IMais l'enthousiasme du jeune savant ne se perd jamais dans le vague ; il reconnaît et nomme toutes les espèces qui charment ses yeux : iridées, renonculacées, lavandes, puis une foret de liliacées qui s'élève jusqu'à quatre pieds : entin, au-dessus, des cistes qui montent jusqu'à huit ou dix pieds. « chaque arbuste couvert de plus de cinquante fleurs larges comme la plus grande rose, à cinq pétales blancs, dont les onglets sont tachetés de violet, et tout cela non par millions, mais par milliards, sans aucune trace de culture humaine î Je jouissais là par tous les pores »,
Le Play raconte ensuite à sa mère mainte aventure comique, des repas dans les invraisemblables auberges que Cervantes a décrites et qu'a fréquentées Don Quichotte, de longues courses à pied ou à dos de mulet par les sierras désertes. A la tête de la petite caravane composée de cinq personnes, parmi lesquelles un Toulousain qui fait le commerce des laines et professe les théories de Fourier, s'avance « Don Federico Le Play, chef delà Cavaleria, que ses amis de France ne reconnaîtraient certainement pas en ce moment, noirci par le soleil d'Espagne, décoré dune moustache que les nobles d'Espagne et les Français, qui se permettent tout, ont seuls le droit de porter: coiffé d'un élégant chnpeau andalou à bords larges de 6 pouces, à forme pointue et orné de bandes de velours, envelo[>pé avec gravité dans une vaste capa brune, doublée de velours rouge, comme la portent les élégants du pays ».
Ce sont, pour Le Play, des alternatives de vie sauvage et de vie mondaine. Cordoue, qu'il découvre au débouché de la montagne, l'enchante. Il retrouve à Séville, puis à Cadix, toute la grâce et toute la gaité de la société madrilène. Il veut pousser
jusqu'à la pointe la plus méridionale de rEuro[)e, traverse, au clair de lune, le détroit de Gibraltar dans un bateau de pêche, touche pendant cinq minutes le sol africain sans oublier d'y cueillir à la hâte une demi-douzaine de plantes, et regagne le soir Tarifa, sur la rive andalouse. Il arrive enfin à Grenade, « Grenade ! la véritable huitième merveille du monde ».
Là, une fièvre typhoïde l'arrêta brusquement. Par bonheur il avait donné l'ordre à son domestique, le fidèle Juan Jimenez, d'écarter de son chevet les médecins du pays. Cette sage précaution peut-être le sauva ; mais, obligé, en raison de sa faiblesse, de revenir par mer, il s'embarqua à Valence sur un mauvais bâtiment de commerce. Une tempête s'éleva; tout l'équipage était ivre et le capitaine avait perdu la tôle. Le Play dut prendre lui-même la direction du navire, et finit par aborder k Marseille.
Sa correspondance ne contient, pour les années suivantes, qu'un petit nombre de lettres, datées d'Angleterre. Mais, en 1844, nous le retrouvons au fond de l'Oural, inspectant et réorganisant les exploitations minières du prince Anatole Demidoff. C'est le second séjour qu'il faisait dans l'Empire russe. Déjà, en 1837, il avait entrepris, sur la demande et aux frais de ce grand personnage, une reconnaissance des terrains carbonifères du Donetz, entre la mer Caspienne et la mer d'Azof. Ce fut une véritable expédition scientifique. Le Play avait emmené avec lui un ingénieur des ponts et chaussées, un géologue, un naturaliste, et, comme dessinateur, le célèbre Ratïét. Quelques maîtres ouvriers venus de France instruisirent les manœuvres, pris dans le pays même. C'est alors que le prince Demidoff, témoin du rare talent d'organisation qu'avait révélé Le Play, lui confia la direction des riches mines d'or, d'argent, de platine, de cuivre et de fer qu'il possédait dans l'Oural. « L'extraction des minerais, dit un savant ingénieur, leur préparation mécanique, leur traitement métallurgique, tout fut renouvelé et approprié aux enseignements de la théorie et de la
pratique les plus rationnelles. De son cabinet, Le Play gouvernait jusqu'à 45.000 ouvriers travaillant dans l'Oural » (1).
C'est là que sa correspondance nous ramène en 4844. « J'y ai trouvé, écrit Le Play, toutes les impressions qu'on peut ressentir en voyant de grandes montagnes, des^ forêts vierges, la végétation luxuriante des tropiques, le désert, et la vie civilisée avec sa bonne cuisine et le vin de Champagne qui coule ici par loi renls ». Je laisse de côté une foule de traits intéressants et de détails curieux sur l'aspect des villes, les mœurs, Tétrangeté d'un pays dont aucune région de notre Europe occidentale ne saurait donner l'idée. Mais qu'on lise, entre plusieurs autres, deux lettres {'2) qui présentent vraiment en raccourci tout un tableau de l'ancienne vie rurale dans la Russie de Nicolas I^r. L'une décrit la demeure seigneuriale des Demidoff et la somptueuse hospitalité avec laquelle les étrangers y sont accueillis, les usines, les forges disséminées au milieu des forêts et au bord des lacs, sur cet immense domaine qui renferme 50.000 habitants. L'autre met sous nos yeux tout ce qui garantissait alors le bien-être du paysan-serf : une maison qui lui appartient, un jardin, un pré, tant de vaches, tant de chevaux, de moutons, de brebis. Cette lettre se termine par la peinture des travaux et des repas en commun qui font de l'ouverture de la fenaison, dans les campagnes de l'Oural, une fête universelle. Ces rires, ces chants, « ces familles juchées sur d'énormes tas de foin portés sur de petites charrettes rappellent, dit Le Play, — et sa vive description évoque d'elle-même ce souvenir, — le tableau des moissonneurs de Léopold Robert » . C'est une page à la fois sobre et pleine, où chaque mot parle, où les chiffres eux-mêmes apportent la précision sans nuire au pittoresque; c'est un petit chef-d'œuvre en son genre. On dirait un chapitre
fl) Lefébure de Fourcy, Annales des mines, juillet-août 1882. (2) On les verra plus bas.
des Ouvriers européens mis au ton et réduit à la mesure d'une lettre familière (1).
En 1843, Le Play visita la Suède et la Norwège. Il avait écrit sur le fer de ces pays un mémoire qui y avait rendu son nom presque populaire. II y fut reçu par le Roi et il y passa l'été, admirant tour à tour, sous le toit des petits propriétaires de la Xorwège, les fortes mœurs de cette race rurale, et. chezles riches
(1) Lors de ses missions en Russie, Le Play fut consulté par Je tsar Nicolas I" sur divers projets de réformes techniques ou sociales. Au lendemain des événements qui viennent (1905) d'ensanglanter ce vaste Empire, la reproduction de la note qui suit ne sera pas sans intérêt. « Chargé en 1837 par le gouvernement russe, avec l'autorisation de mon gouvernement, dit Le Play, d'explorer les terrains carbonifères de la vallée du Don, j'ai étudié, à cette époque, la bureaucratie de la Russie méridionale avec les facilités que me donnaient l'accomplissement d'un devoir public et l'adjonction d'un général, aide de camp du souverain. Deux autres missions également accomplies, en 1844 et en 1853, avec l'adjonction de deux officiers, m'ont fourni l'occasion d'étendre ces études aux provinces de l'occident, du centre, du nord et de l'orient . S. M. l'empereur Nicolas voulut, dans le cours de ces missions, me consulter sur une question intéressant son empire, et connaître mon opinion sur les réformes qui pouvaient être introduites dans la condition des paysans comme dans le régime des mines, des forêts, de l'agriculture et de l'industrie manufacturière. Sa Majesté daigna prolonj^er l'entretien avec cette sollicitude patriotique qui est l'une des forces de toute société, et qui se trouve à un degré éminent chez les classes dirigeantes de la Russie. Mais lorsque mon exposé m'eut amené à montrer les vices de la bureaucratie russe. Sa Majesté m'interrompit brusquement en me disant : Oh ! Monsieur, je ne connais que trop la vérité que vous me signalez : mais je n'espère plus que cette réforme puisse êti'e l'œuvre de mon règne.
« En France, j'ai souvent reçu des confidences analogues de personnes qui ont occupé ou qui occupent encore une haute situatfon dans l'Etat. Ces personnes ont raison de croire, comme l'empereur Nicolas, que la réforme de la bureaucratie offre des difficultés d'exécution; mais elles retoml)ent dans l'erreur de ce souverain lorsque, les tenant pour insurmontables, elles se livrent sans nécessité à des entreprises qui les iMoignent de cette oeuvre préalable... » {la Réforme sociale, III, 362).
industriels de la Suède, dont il était l'hôte, la pratique bienfaisante des vieilles coutumes du patronage. Entin de nouvelles missions dans Tltalie du Nord et dans l'Autriche Hongrie complétèrent, pour Le Play, l'apprentissage des deux sciences auxquelles il avait voué sa vie.
Il aimait, — que ce fût par un goût inné de la précision ou par le besoin de manifester sa gratitude, — à rappeler la parole du sage, Taphorisme populaire, l'épisode inaperçu ou insignifiant aux yeux de tout autre, qui avait porté la lumière dans son esprit sur tel ou tel point de la science sociale. Lorsqu'il parlit pour l'Espagne, en 1833. le célèbre Boïeldieu le recommanda au comte de Rayneval, notre ambassadeur à Madrid. Ce diplomate, frappé de la. rare intelligence du jeune voyageur, le mit, avec beaucoup de bonté, au courant des affaires politiques de l'Europe. « Il éprouvait pour la France un amour profond, dit Le Play; et voyant vibrer en moi le même sentiment, il se plaisait à encourager mes inclinations naturelles. . . Il insistait particulièrement sur les maux que déchaîneraient prochainement sur notre race les lois hostiles à l'autorité paternelle, et il résumait chaque leçon en nr adjurant de me dévouer à cette partie de la réforme. Je n'oublierai jamais ces paroles prophétiques » (4).
C'est le directeur général des mines du Hartz, M. Alberts,
(1) Le Play, averti par le comte de Rayneval, mais surtout instruit par ses observations peisonnelles, n"a cessé de réclamer, comme la plus urgente des réformes, la restaupiition de l'autorité paternelle en France au moyen de la liberté testamentaire.
Voici les deux traits sur lesquels le comte de Rayneval avait attiré son attention. Bonaparte comprenait que le partage forcé des héritages est le plus sûr moyen d'ell'acer les traditions domestiques. Aussi^ après l'avoir imposé à l'ensemble de la
qui, par l'accomplissement le plus étendu des fonctions du patronage exercées sous les yeux de Le Play, lui avait expliqué ou plutôt fait voir que la permanence des engagements entre le maître et son personnel est la condition la plus indispensable du bien-être et de l'harmonie dans l'atelier.
A Oslerby, près d'Cpsal, chez le baron de Tamm, qui dirigeait une population d'environ 2,300 ouvriers, Le Play avait pu admirer un ensemble de mœurs et de coutumes qui, comme dans les montagnes du Hartz, garantissaient à tous le pain de chaque jour et la sécurité du lendemain. Les salaires étaient réglés en partie non d'après la quantité du. travail, mais d'après les besoins. Chaque ménage avait la jouissance gratuite d'une habitation et d'un jardin, le bois de chaufîage, les produits de la chasse et de la i)èche. Le patron faisait à l'ouvrier des avances en argent pour l'acquisition du mobilier et des animaux domestiques, pourvoyait à l'instruction des enfants, distribuait des secours aux malades, aux orphelins et aux vieillards. Ce que pratiquait « le patriarche d'Osterby »,
population afln de supprimer toute résistance à ses desseins, s"empressa-t-il, dès qu'il fut empereur, d'organiser, par Tinstitution des majorats, un régime contraire en faveur des familles dévouées à son gouvernement. C'est ce qu'il exp]i({ua lui même dans une lettre à son frère Joseph : « Etablissez le Code civil à Naples, lui écrivait-il ; tout ce qui ne vous sera pas attaché va se détruire en peu d'années, et ce que vous voulez conserver se consolidera. Voilà le grand avantage du Gode civil... Il consolide votre puissance, puisque, par lui, tout ce qui n'est pas fîdéicomrais tombe, et qu'il ne reste plus de grandes maisons que celles que vous érigez en fiefs. C'est ce qui m'a fait prêcher un Code civil et m'a porté à l'établir. » (Lettre de Napoléon à Joseph, du 5 juin 1806. Mémoires et correspondance politique et littéraire du 7'oi Joseph, II, 275, Paris, 1853).
Le second trait signalé par M. de Rayneval se rapporte au congrès de Vienne (1814-1815). Les diplomates anglais. Wellington et Castlereagh, nayant pu obtenir qu'on reculât à leur gré nos frontières, se consolèrent en disant : t Après tout, les Français sont suffisamment aflaiblis par leur régime de succession » (Les Ouvriers européens, II, 408-4fl9).
ses voisins le faisaient comme lui, « persuadés que la prospérité nationale dépendait moins du progrès de leur fortune que du bien-être et de la sécurité des classes ouvrières ». Le Play comprit là pour la première fois, de manière à ne l'oublier jamais, que les vrais arbitres de la science sociale sont non pas les légistes et les citadins, mais les maîtres qui passent leuf vie sur un domaine rural, veillant à l'exploitation de leur terre ou de leur industrie, à l'éducation de leurs enfants, à l'assistance morale et matérielle de leur entou- -rage. Cent fois, depuis lors, celte pensée lui revint, ou plutôt elle ne le quitta plus, et il exprima son admiration pour ces hommes d'élite en les nommant : les Autorités sociales.
Un jour, dans le comté de Northumberland, voulant se faire expliquer un procédé curieux de la métallurgie anglaise, il invita à diner un habile contremaître. Celui-ci, généralement gai, resta quelques moments impassible et silencieux. Enfin, se décidant à lever son verre, il dit, d'un ton solennel : The queen, à la santé de la reine ! Le Play s'aperçut qu'il avait froissé involontairement son hôte par l'omission d'un touchant usage ; il porta le toast, et aussitôt leur conversation reprit le tour accoutumé. Deux mots, qui résumaient tout un ordre de sentiments et d'idées, venaient de lui découvrir une des forces nationales de la vieille Angleterre.
La Russie, grâce aux séjours prolongés qu'il y fit et à la grande exploitation minière qu'il y dirigea, avait contribué, non moins que l'Angleterre et l'Allemagne, à l'éducation sociale de Le Play. « C'est par la tête que pourrit le poisson », avait dit devant lui un pêcheur de la mer d'Azof, faisant allusion à l'influence néfaste des mauvais exemples tombés de haut ; image expressive que Le Play retint et dont il se servit pour flétrir les classes supérieures lorsque, se laissant envahir par le scepticisme et par le vice, elles les communiquent de proche en proche aux classes populaires. ,j
Une autre fois, désireux de savoir sur quels fondements i
â3 NOTICE SUR LA VIE
repose, dans l'Empire russe, la liberté communale, il demandait à un groupe de moujicks quelle est la sanction de l'autorité que possèdent sur eux les anciens : « Penses-tu donc, ô étranger, lui répondit un de ses interlocuteurs en élevant les mains vers les images sacrées, qu'un enfant de la sainte Russie voudrait jamais, en désobéissant à son père, compromettre son salut éternel ? » Cette exclamation, écrit le Play, « me révélait le génie de la constitution russe. Elle m'expliquait comment la paix publique se maintient grâce à la discipline morale que chacun accepte, et pourquoi d'immenses provinces sont gou-vernées sans le concours de la force militaire » .
Mais ce n'est pas seulement le secret de leur propre vie que l'étude attentive des sociétés contemporaines livrait à l'infatigable chercheur, c'est aussi le secret des sociétés disparues. Son voyage de 1837 dans les steppes de la Russie méridionale, « océans de fleurs et de verdure, oîi lorsque le vent agite les grandes herbes, les clîevaux, les bœufs, les chameaux eux-mêmes sont à demi plongés », l'initia aux mœurs des peuples pasteurs qui couvrirent jadis de leurs tribus nomades l'orient de l'Europe et le centre de l'Asie. L'état social qu il observa parmi les paysans et les forgerons de l'Oural, porte un nom célèbre dans l'histoire : c'est le régime féodal. Et ce régime, contrairement aux idées préconçues que Le Play avait apportées de France, ne présentait aucune trace ni d'oppression chez les maîtres ni de mécontentement chez les sujets. Il avait pour caractère essentiel la perpétuité des engagements entre le paysan ou l'ouvrier et le patron, le premier fournissant le travail, le second garantissant, quoi qu'il put advenir, la subsistance de la population entière. Cette récipro-
cité des obligations assurait à tous, en Russie, Je bien-être et la paix.
Or, précisément vers la même époque, M. Benjamin Guérard publiait à Paris (1844) les Prolègoiyièîies du polyptiquc d'Irminon, c'est-à-dire un commentaire sur l'état authentique des hommes, des biens et des droits appartenant, dans les premières années du ix^ siècle, à l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés. Un peu plus tard, la Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres de l'Eure couronnait et imprimait à ses frais (1851) les Etudes de M. Léopold Delisle su?' la co7iditro?i de la classe agiHcole et l'état de C agriculture en Normandie au moyen-dge. Dans ces deux ouvrages, que le savoir prodigieux de leurs auteurs classe hors de pair, mais que suivirent de nombreux travaux du même genre en France et à l'étranger, Le Play reconnut, chez nos paysans du moyen âge, les mêmes moeurs et les mêmes coutumes qu'il venaif^d'analyser chez les paysans russes. La société que des chartes et des parchemins jaunis révélaient à ces grands érudits, il l'avait vue, de ses yeux, se mouvoir et vivre.
Au IX* siècle, le servage était général en France. Dès le xie, il avait disparu des campagnes normandes. L'émancipation des classes rurales s'était produite sans secousses et par le libre accord des seigneurs et de leurs tenanciers, qui, les uns et les autres, y trouvaient également leur compte. Le petit nombre de redevances et de services personnels qui subsistait encore y était nettement défini : « Le paysan, dit M. Léopold Delisle, les acquitte sans répugnance. Il sait qu'elles sont le prix de la terre qui le nourrit ; il sait aussi qu'il peut compter sur l'aide et la protection de son seigneur. Sans doute son travail est dur, ses fatigues incessantes, sa nourriture grossière. Mais aussi l'avenir ne lui inspire guère d'inquiétude.... Ce régime a fait goûter à nos pères de longues années de calme et de prospérité. Malgré l'accroissement du bien-être matériel, nos laboureurs et nos artisans sont-ils réellement plus heureux
que les laboureurs et les artisans du siècle de saint Louis ? (1) » Ainsi, dit un maître éminent, « le futur auteur des Ouvriers européens venait d'arriver, grâce à des observations poursuivies avec persévérance dans le cours de ses voyages annuels pendant une vingtaine d'années, aux mêmes conclusions que ft[. Léopold Delisle ; il avait constaté que partout où la constitution, la vie intime, les mœurs de nos populations du moyen âge continuaient de régner, la prospérité, la moralité et ce qu'il appelait excellemment la paix sociale étaient plus grandes qu'ailleurs. Combien il dut s'estimer heureux de retrouver dans les Etudes de son jeune compatriote la confirmation, par l'élude approfondie du passé, des résultats auxquels l'observation méthodique et impartiale d'un certain nombre de familles du Nord de l'Europe et de l'Orient l'avait conduit ! L'histoire et la géographie, la paléographie etlastatistiqucéconomique venaient ainsi se rejoindre en quelque sorte pour se prêter un mutuel concours » (2). Le Play, suivi plus tard par ses disciples (3), et les érudits sortis de l'Ecole des Chartes travaillaient donc, sans s'être donné le mot, à une œuvre commune : « la réhabilitation, grâce à l'emploi d'une méthode rigoureuse, par conséquent dans la mesure du vrai et du juste, de la vieille France considérée surtout au point de vue de la situation matérielle et morale des classes laborieuses » (4).
(1) Léopold Delisle, Etudes sur la condition de la classe agricole et l'état de Vagricultui^e en Normandie au moyen âge (Introduction).
(2) Siméon Luce, Revue la Réforme sociale, 1891, IL 40.
(3) Consulter Claudio Jannct, les Grandes époques de l'histoire économique, notamment les chapitres intitules : La formation de la Société du VII^ au IX" siècle ; Une municipalité du înidi de la France, de l'époque romaine à 1789, Sisteron ; Une baronnie et une municipalité du Quercg au moyen âge et sous l'ancien régime, monographie de Castelnau de Montrât ier.
Voir aussi Ch. de Ribhe, ses divers ouvrages, en particulier la Société provençale à la /in du moyen âge.
(4) Siniron Luce, loc. cit.
Le Play s'applaudissait et se réjouissait d'un tel résultat. Ce n'est certes pas qu'il préférât un régime de privilège au régime de droit commun qu'adoptent de plus en plus toutes les nations libres et prospères de notre temps. « Je crois même, disait-il, être en mesure d'établir que la solution des problèmes sociaux se trouvera non dans les institutions qui maintiennent systématiquement l'inégalité entre les hommes, mais bien dans les sentiments et les intérêts qui créent entre toutes les classes l'harmonie encore plus que l'égalité » (1). S'il protestait contre le mépris que l'école révolutionnaire affiche pour un passé qu'elle travestit ou qu'elle ignore, c'était au nom de la vérité historique, au nom du respect que la France moderne doit à l'ancienne France, enfin au nom des grands exemples d'harmonie sociale que celle-ci offre à notre admiration, et même, pourvu que nous sachions remplacer la contrainte légale par la contrainte morale, à notre imitation.
Voilà par quelles patientes études Le Play formait et affermissait peu à peu ses convictions sur la vie et sur l'organisation des sociétés. Détiant de lui-même, peu pressé de conclure, il gardait en réserve et laissait mûrir encore l'ample moisson 'qu'il avait récoltée, se bornant alors à écrire et à perfectionner les savantes monographies qui devaient composer plus tard la riche galerie des Ouvriers européens. « Cette longue attente, suivant la remarque d'un pénétrant et délicat esprit, était le signe d'une force peu commune. L'homme qui, dédaignant les solutions faciles, refoulant sans cesse les bouts d'idées que ses observations concordantes faisaient lever malgré lui, a su, pendant toute une vie d'homme, tenir dans le silence du doute
(1) La Réforme sociale, I, 58.
Le Plav, 2
méthodique ses convictions grandissantes, acquiert des droits au même respect que la vérité qu'il a si bien servie » (1).
Enfin, vers 1843, Le Play comprit qu'en matière de science sociale son apprentissage était fort avancé. Dans l'intervalle de deux voyages, les observations rapportées de l'étranger, les réformes à introduire dans nos mœurs et dans nos lois fournissaient, pour ses amis et pour lui, la matière inépuisable des entretiens les plus intéressants. De la masse de faits qu'il avait recueillis, depuis quatorze ans qu'il parcourait l'Europe, il dégageait maintenant des conclusions précises. Il en fil part aux hommes politiques qu'il fréquentait. A cette époque, ceux qui étendaient leurs regards au-delà de ce qu'on appelait le pays légal ne se sentaient guère rassurés sur l'avenir prochain de la société française. Quelques-uns d'entre eux, appréciant toute la valeur du trésor amassé par Le Play, résolurent de se grouper autour de lui pour s'instruire et travailler en commun. De '18-44 à 1848, ils se réunirent chaque semaine, pendant l'hiver, soit dans son salon, soit dans celui de Jean Reynaud ou de Victor Lanjuinais. Ils appartenaient à toutes les opinions et ils se proposaient d'amener les représentants des divers partis à se concerter sur les principes essentiels de la réforme sociale. Montalembert essayait d'agir auprès des pairs, Lanjuinais et Tocqueville auprès des députés. Trente ans plus tard, la pensée de Le Play se reportait avec mélancolie sur tant de généreux bons vouloirs et d'efforts désintéressés. « Presque tous ces hommes, disait-il, ont été enlevés par la mort. Les survivants ont donc le devoir de rappeler cette époque au souvenir des contemporains qui, conservant l'esprit de paix et d'union, ne désespèrent pas du salut de la patrie. Mon vieil ami Albert de Saint-Léger et moi, nous rappelons souvent que, en janvier 1848, dans une des charmantes soirées du salon de Jean
(1) E. Boutray, M. Le Play et la Réforme sociale {Revue nationale, XXI).
Reynaud, où s'agitait la question de la réforme, M. Louis Blanc disait : « Evitons les révolutions : l'expérience nous apj3rend qu'à leur suite le peuple n'a jamais rien gagné ; qu'au contraire il s'est toujours trouvé moins heureux et moins libre » (1). On convint donc que Le Play présenterait à ses amis les éléments de la réforme, mais demeurerait étranger à la politique proprement dite. Il comptait, en effet, aussitôt cette tâche accomplie, reprendre sa liberté d'action pour travailler à l'achèvement d'un ouvrage considérable, qu'il avait déjà poussé fort loin et qu'il devait intituler : rAi^t métallique au X/Xe siècle.
Quelques semaines plus tard, le roi Louis-Philippe était renversé, comme lavait été, dix-huit années auparavant, le roi Charles X. Puis, en juin, les faubourgs se hérissaient de nouvelles barricades et le sang coulait à flots dans Paris. La nécessité d'une réforme apparut plus impérieuse et plus urgente que jamais. Le petit cénacle dont Le Play était le centre s'élargit et compta bientôt dans ses rangs des hommes venant des milieux les plus opposés. C'étaient, pour ne citer que les chefs : François Arago, Lamartine, Carnot, Jean Reynaud, Lanjuinais, Tocqueville, Montalembert, Sainte Beuve, Agénor de Gasparin, l'abbé Dupanloup, Thiers, James de Rothschild, Augustin Cochin, J.-B. Dumas, Charles Dupin. Ils sollicitèrent Le Play d'abandonner sa chaire de l'Ecole des mines et de résumer dans un ouvrage l'enseignement social qu'il n'avait, jusque-là, développé que dans des conversations. Thiers, qui écrivait alors son livre sur la Propriété^ insista plus vivement encore que les autres. Tous adjurèrent Le Play «de se vouer à ce qui, dans leur conviction unanime, était l'œuvre du salut public ». Après quelque hésitation, car il était passionnément attaché à sa chaire et à ses études de métallurgie, il crut que c'était le de\oir, et il céda.
(1) Les Ouvriers européens, I, 423.
« Dès le lendemain, dit Le Play, commença la troisième époque de ma vie. Je ne songeai pas un instant à revenir en arrière. Je vis clairement que ma nouvelle besogne serait moins apte à charmer mon esprit et à fonder l'avenir de mes descendants. Toutefois je compris en même temps qu'elle serait plus utile à mon pays et me préparerait à mieux mourir. Des salisfactions infinies m"ont récompensé de ce sentiment " (1). Avant d'enseigner sa doctrine, Le Play, par un scrupule de conscience vraiment excessif, s'imposa de la réviser une dernière fois. Pendant les années qui suivirent il employa les mois d 'été à étudier de nouveau sur place la Suisse, les Provinces danubiennes et la Turquie centrale en 1848, l'Auvergne en iSoO, l'Angleterre et l'Allemagne occidentale en 1831.
Mais cette réorganisation progressive de la France, conformément aux éternels principes sociaux, non à d'éphémères et impuissantes constitutions qu'un coup de force installe et qu'un autre emporte, pouvait-elle donc avoir quelque chance de se réaliser? L'alliance qui s'était faite entre les représentants autorisés de tous les partis permettait d'en concevoir l'espérance. L'acte du H décembre 1831 brisa ce lien et dissipa ce songe.
Parmi les hommes politiques qui s'étaient rapprochés momentanément, les uns coururent acclamer le vainqueur, les autres se décidèrent à le combattre : l'union fut rompue et la réforme oubliée. Le Play ne se découragea pas, et, resté seul, il continua résolument sa tâche. Il visita encore, en I8o3, l'Autriche et la Russie. L'année suivante, le livre des Ouvriers européens fut termine. C'était un recueil où il décrivait, sous la forme de monographies, la vie matérielle et morale de 36 familles qu'il
(1) Left Ouvrierft européens, I, 426,433.
DE FRÉDÉRIC LE PLAY 5i9
avait observées de près dans ses voyages et clioisies parmi les races les plus diverses (I). Il avait d'abord conclu son œuvre par l'exposé des mœurs et des institutions qu'une longue expérience et le témoignage unanime des Autorités sociales de l'Europe commande de regarder comme indispensables à la prospérité d'un peuple. Mais c'étaient là des vérités importunes. La France, après la meurtrière insurrection de 1848., y eût peut-être prêté l'oreille ; en I800, distraite par les préparatifs d'une Exposition universelle, éblouie par les bulletins de victoire qui lui arrivaient de Crimée, elle n'était plus disposée à les entendre. « L'insouciance qui avait amené la dernière catastrophe reprenait le dessus. Semblables à ces peuples établis sur des volcans, qui reconstruisent sans cesse leurs demeures sur la lave refroidie, les Français reprenaient leur labeur de chaque jour sans songer davantage au feu souterrain » (2). D'après le conseil de ses amis et pour ne pas heurter trop violemment le sentiment public. Le Play se résigna à retrancher du texte, sauf à le résumer dans un court appendice, tout ce qui n'était pas strictement nécessaire à l'intelligence des monographies. Mais, pour confier à une institution durable ces semences fécondes et pour déférer au vœu formel de l'Académie des sciences, il fonda, en 1836, la Société d'Economie sociale.
(1) Les Ouvriers européens. Etudes sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l'Europe, précédées d'un exposé de la méthode d'observation, par M. F. Le IMay, conseiller d'Etat, ingénieur en chef des mines, professeur de métallurgie à l'Ecole des mines. Paris, 1855, 1 volume in-folio. Imprimerie impériale.
On trouvera plus bas, dans la Notice sur la méthode de Frédéric Le Play, l'analyse des Ouvriers européens.
(2) La Réforme sociale, \, 86.
La prodigieuse activité de Le Play suffit, pendant toute celte période, aux tâches les plus diverses. Il reçut, en 18oo, tardivement et dans des circonstances difficiles, — il remplaçait le général Morin, qui lui-même avait succédé à un comité, — les fonctions de commissaire général de l'Exposition universelle. li fut nommé, la môme année, conseiller d'Etat (1); plus tard^ commissaire général de la section française à l'Exposition universelle qui se tint à Londres en 1862 ; de nouveau, commissaire général de l'Exposition universelle de 1867 ; enfin sénateur.
C'est assez dire que Le Play possédait la confiance de Napoléon III. II a résumé, en des pages malheureusement dispersées et trop brèves, ses relations avec ce souverain (2). Les faits exposés dans les Ouvriers européens, surtout l'obligation inéluctable, qui s'en dégage, d'assurer aux populations ouvrières le pain quotidien, avaient attiré l'attention de l'Empereur. « Il accordait à la souffrance physique du pauvre, dit Le Play, une compassion que je n'ai vue développée au môme degré chez aucun de mes contemporains ». A plusieurs reprises, il exprima chaudement à l'auteur la satisfaction avec laquelle il trouvait, dans un livre conçu et patronné par la science, en dehors de toute arrière-pensée politique, la confirmation de ses propres vues. Il le fit appeler, en 1858, à deux séances du Conseil privé. L'Empereur, plaçant le salut du pays dans la restauration de l'autorité paternelle, s'y prononça hautement
(l)Le travail le plus important de Le Play, au conseil d'Etat, consista dans un Rapport sur le commerce du blé, de la farine et du pain. C'est à la suite de ce rapport qu'un décret du 22 juin 1863 abrogea toutes les dispositions restrictives auxquelles était assujetti jusque-là le commerce de la boulangerie.
(2) Voir notamment les Ouvriers européens, I, 42 et 557 ; la Constitution essentielle. i^89-298.
pour un changement de nos lois successorales et l'adoption de la liberté testamentaire. Cette proposition fut appuyée par MM. de Morny, de Persigny, de la Tour, et par Le Play. Elle fut combattue par les présidents du Sénat et du Conseil d'Etat. Deux ministres, l'un favorable à la réforme, mais persuadé que l'opinion publique la repousserait : l'autre, qui la jugea insuffisante, et partisan du système des majorats, tel que l'avait institué Napoléon 1er. gardèrent le silence. Découragé par l'attitude indifférente ou hostile de ses autres conseillers ct retenu par une sorte de timidité bienveillante, l'Empereur n'insista pas. Il demanda du moins à Le Play d'extraire des Ouvriers européens^ sous une forme plus accessible que celle d'un in-folio, d'ailleurs épuisé, les principes dont il aurait souhaité de faire le programme de son règne.
Le Play se mit aussitôt à l'œuvre et publia, en 1864, La Réforme sociale en France, déduite de l'observation comparée des peuples européens. « Le second ouvrage de M. Le Play, dit Sainte-Beuve, était contenu dans le premier : il en est sorti à la parole et sur le désir du plus méditatif et du plus philanthrope des souverains. M. Le Play, averti par lui et sentant qu'on ne pouvait de soi-même chercher et trouver dans son grand in-folio les mille inductions éparses qui résultaient de cet ensemble d'observations particulières, a pris le soin de résumer les idées, d'élever les points de vue, de grouper et de serrer les comparaisons, de les développer en même temps et de les mettre dans leur vrai jour, d'en tirer les conclusions plus ou moins pratiques, plus ou moins immédiates, mais toutes fondées sur une connaissance exacte des sociétés et des peuples. Dans une suite de chapitres ou de livres traitant de la religion, de la propriété, de la fatnille, du travail, de Vassociation, des rapports pinvés et du gouvernement, il a parcouru et approfondi tous les aspects, les modes de combinaison et les ordres de sentiments et de faits sous lesquels se présentent les sociétés modernes, et il a proposé en détail
dans chaque ordre son plan raisonné de réforme » (l).
Quant à l'esprit du livre, le litre seul l'indique. « C'est l'évangile d'une doctrine nouvelle. A celte société qui est enivrée d'elle-même. Le Play prêche la nécessité de se réformer suivant des principes absolument opposés à ceux d'après lesquels elle est constituée. Il bat hardiment en brèche les faux dogmes auxquels elle croit ; il lui conseille des remèdes qui sont en opposition directe avec les préjugés les plus enracinés. Mais ses critiques comme ses conseils sont fortement appuyés sur des faits et sur une série d'observations qui font de cette œuvre doctrinale une œuvre en même temps scientifique. C'est la première fois que la méthode expérimentale est appliquée à l'étude et à la réforme d'une société » (2),
Le Play, après avoir achevé ce livre magistral, s'effraya luimême de l'effort d'attention qu'il demandait à la frivolité de ses contemporains. « Me voici assuré que mon livre aura eu au moins un lecteur », dit-il en riant à un de ses collègues du Conseil d'Etat, le comte de Butenval, qui l'avait aidé à corriger les épreuves. Il se trompait : l'ouvrage parvint, de son vivant, à la sixième édition (3), et il associa dans une admiration commune des esprits d'élite, mais peu disposés d'ailleurs à s'entendre. Sainte-Beuve, après l'avoir lu, proclamait l'auteur « un Bonald rajeuni, progressif et scientifique ». Montalembert écrivait : « Je n'hésite pas à dire que Le Play a fait le livre le plus original, le plus utile, le plus courageux, et, sous tous les rapports, le plus fort de ce siècle. Il a non pas plus d'éloquence que l'illustre Tocqueville, mais beaucoup plus de perspicacité pratique et surtout de coui-age moral. Oui, ce que
(1) Sainte-Beuve, /a Réforme sociale en France, par M. Le Play (Nouveaux lundis, IX, 179).
(2) Comte d"Hau?àonville, Le Play d'après son œuvre, discours prononcé à la réunion annuelle de la Société d'Economie .sociale, le 25 juin 1900. (Revue la Réforme sociale, 1900, II, 183).
(3) La huitième a paru en 1901.
j'admire surtout en lui, c'est le courage qui lui a permis de lutter à visage découvert contre la plupart des préjugés dominants de son temps et de son pays... C'est par là, encore plus que par sa prodigieuse science des faits et son rare talent d'exposition, c'est par la noble indépendance de son esprit et de son cœur, qu'il sera vraiment grand dans l'histoire intellectuelle du xix= siècle ». Augustin Cochin résumait ainsi deux substantiels et brillants articles sur la Réforme sociale: « Le grand mérite de M. Le Play est d'avoir fortement établi quels sont les biens premiers de l'homme en société. A quelque opinion qu'on appartienne, je défie qu'on lise son livre sans sentir monter au fond de l'âme la conviction rigoureuse qui l'anime lui-même. La nécessité, la beauté, la sainteté de la religion, de la famille, du travail, de la liberté, vous apparaissent comme inondées d'une lumière nouvelle. On en comprend mieux le rôle et le prix. Elles étaienl aimées, et on se reproche de ne pas les avoir assez aimées. On se sent plus fort, plus armé, plus convaincu. Il semble qu'un architecte habile vous ail conduit dans la partie la plus secrète d'un temple magnifique et vous ait montré les colonnes souterraines dont la chute ferait tomber le monument par terre » (I).
Peu de temps après celle publication, le 3 avril 18()5, lors de la discussion du projet d'adresse à l'Empereur, un groupe de députés vota, sur la proposition du baron de Veauce et d'un certain nombre de ses collègues, l'amendement qui suit : « Peut-être serait-il utile que votre gouvernement étudiât la question de savoir si, par suite de la transformation de la richesse et des changements dans les mœurs qui en ont été la conséquence, nos lois de succession n'appelleraient pas des modifications favorables à l'extension des droits du père de
(Ij Sainte-Beuve, Xouveauœ lundis, IX, 190 ; Mitntaleinbeit, lettre à un ami, 8 janvier 1866 ; A. Coehin. la Réforme sociale en France, par M. Le Play [Correspondant, mai et juin 1865).
famille». Cet amendement ne réunit que 41 voix (1). L'Empereur chargea alors un des plus habiles conseillers d'Etal de préparer un projet qui, conformément à l'expédient suggéré par Le Play dans la Réforme sociale, aurait du moins, faute d'une solution générale et plus équitable, établi la liberté testamentaire au profit exclusif de la très petite propriété (2). Mais cette seconde tentative n'eut pas plus de succès que la première : presque tous les membres du Corps législatif, du Sénat et du Conseil d'Etat ne partageaient-ils pas, en effet, sur cette grave question, les erreurs et les préjugés du pays?
Des travaux d'une tout autre nature allaient occuper Le Play. C'est lui qui organisa, avec le titre de Commissaire général, l'Exposition universelle de 1867. On sait quel souvenir a laissé
(1) « Ce premier noyau de ia réforme sociale, dit Le Play, sera placé par l'histoire en tête des restaurateurs de nos libertés civiles ; et je le signalerai dans tous mes écrits ». La Réforme sociale notamment reproduit (I, 3GÛ), les noms des députés qui votèrent ramendement du baron de Veauce.
Dans le courant de la même année, M, Larsonnier, membre de la Chambre de commerce de Paris et 131 de ses confrères, manufacturiers et commerçants, adressèrent au Sénat une pétition en faveur delà liberté testamentaire. Une pétition analogue fut remise à ce Corps, en 1866, par M. Sallandrouze-Lemoulec, au nom d'agriculteurs et de paysans de la Creuse. On trouvera le texte de ces documents dans V Annuaire de l'Union pour 1S75, p. 217 et suiv.
(2) La Réforme sociale, I, 378. C'est précisément à cette pensée de Le Play que répond linstitution du bien de famille, aujourd'hui créé ou projeté, sous divers noms, dans plusieurs pays. La loi française du 30 novembre 1894. modifiée et remplacée par celle du 12 avril 1906, sur les habitai ions à bon marché, marque un premier pas, bien timide, dans la même voie. Diverses propositions plus hardies ont été présentées, depuis quelques années, à la Chambre des députés, mais aucune n'a pu aboutir encore.
DE FRÉDÉRIC LE PLAY 3o
ce chef-d'œuvre de classification et de méthode, cette ordonnance à la fois simple, belle et savante, où le plaisir des yeux s'alliait si agréablement aux satisfactions de l'esprit. xAl. Dan de la Vauterie avait coutume de dire : « En l'absence d'une vraie noblesse traditionnelle, c'est aux ingénieurs de l'Etat qu'il appartient surtout de se vouer au bien public ». Le Plav a\ait retenu cette noble leçon de son ancien maître. II refusa tout traitement en qualité de commissaire général, et il sut s'entourer d'auxiliaires qui se firent honneur, comme lui, de servir gratuitement l'Etat dans cette vaste entreprise. 174 seulement, sur O.230, acceptèrent une rétribution (1).
Mais, — initiative plus neuve encore, — Le Play chercha, dans ce magnifique tournoi des arts et de lindustrie, une occasion solennelle de placer en pleine et vive lumière les institutions patronales qui avaient contribué le plus efficacement au bien-être
(l)Au premier rang de ces auxiliaires il faut placer M. Emile Cheysson, Tun des plus éminents et comme ingénieur et comme apùtre de la science sociale. Voici comment Le Play s'exprimait lui-même sur M. Cheysson : t II s'est toujours distiniiuè par son dévouement à. la patrie, et il a été un de mes plus habiles collaborateurs à l'Exposition universelle de 1867 ; depuis lors, il s'est toujours associé à mes travaux pondant les rares loisirs que comportent ses devoirs professionnels. C'est un des hommes qui accomplissent le mieux la tâche résumée en ces termes par mon maitre, M. Dan de la Vauterie ». — Le Play cite ici la phrase que je viens de reproduire. {Les Ouvriers européens,
Il faut signaler aussi un homme qui devait s'illustrer plus tard dans les annales de la charité, comme fondateur de VOffice central des a'ucres de bienfaisance, M. Léon Lefébure, alors auditeur au Conseil d'Etat et l'un des secrétaires du jury pour le nouvel ordre de récompenses. On consultera avec intérêt son beau rapport à la Société d'Economie sociale sur la Situation actuelle de l'ouvrier, d'après les documents soumis au jurij spécial de l'Exposition unicerselle /Bulletin de la Société d'Econom,ie sociale, 1867-1868, p. 060). Voir aussi le Fîajjport sur le nouvel ordre de récompenses. parL. Alfred Le Roux, viro-pn'siilint du Corps législatif.
matériel, inlellecluel et moral des ouvriers (l).Sur sa demande, TEmpereur décida la création dun nouvel ordre de récompenses en faveur des établissements et des localités qui, dans le monde entier, donnent les meilleurs exemples de paix sociale. Six cents maisons participèrent au concours, et les prix furent décernés par le chef de lEtat en présence de 25,000 assistants.
C'était alors Tépoque la plus brillante de l'Empire. Tous les souverains de l'Europe s'étaient, en quelque sorte, donné rendez-vous à Paris pour visiter la grande Exposition. Mais les récentes victoires et les nouvelles ambitions de la Prusse au dehors, au dedans une sourde agitation révolutionnaire, annonçaient des difficultés et probablement des périls prochains. Napoléon III pria Le Play, nommé depuis peu membre du Sénat, de remettre d'abord sous les yeux du président, M, Troplong, une page où ce juriste distingué vantait, en termes éloquents, les bienfaits de la liberté testamentaire (2) :
(1) L'honneur de cette grande idée revient donc à Le Play. Personne ne la reprit en 1878. Mais, en 1889, l'Economie sociale obtint à l'Esplanade des Invalides un pavillon spécial. Au lieu de se borner, comme en 1867, à une simple enquête dépouillée par un jury, on mit les dossiers, documents et plans, sous les yeux mêmes du public Depuis cette époque, toute Exposition universelle, à l'étranger comme en France, eut sa section d'Economie sociale. A celle de 1900. rE<"onomie sociale forma un groupe, le 16«, composé de 12 classes ; c'est, certes, à juste titre, que le buste de Le Play avait été mis à la place d'honneur dans lo Palais qu'elle occupa. Voir : V Economie sociale à l'Exposition univef\'^elle de iS89, par M. Gheysson. et Visites à l'exposition d'Economie sociale, par M. Duparc. (Revue la Réfortne sociale, 1889, II, 2 et 186) ; Visites sociales à l'Exposition de 1900, par J, Cazajeux (même Revue, 1900, II, 229).
(2) Voici cette page : « Le testament est le triomphe de la liberté dans le droit civil. Le testament, en effet, est entièrement lié au sort de la liberté civile : il est gêné, contesté, quand la liberté est mal assise ; il est respecté quand la liberté civile a. dans la société, la place qui lui appartient. La propriété étant la légitime conquête de la liborté de l'homme sur la matière.
puis, de lui exprimer, de la part du souverain, le désir qne l'altenlion des sénateurs fût attirée sur les vices de notre réçrime successoral. Le Play accomplit cette démarche, miis elle resta infructueuse. Au mois de novembre 1869, l'Empereur l'invita à un dîner de famille, au palais de Saint-Cloud. Dans l'entretien qui suivit et qui dura deux heures, il lui confia la mission de faire, auprès de cinq sénateurs, qu'il désigna expressément, un nouvel et suprême effort pour préparer un mouvement d'opinion favorable à la restauration de l'autorité paternelle. Il lui demanda, d'autre part, de résumer en un petit volume les principes développés dans la Réforme sociale. Le Play s'acquitta de la première partie de sa tâche, mais sans plus de succès qu'auparavant (1). Pour la seconde, qui dépendait de lui
et le testament éteint la plus énerglipie expression de la volonté du propriétaire, il s'ensuit que, tant est la liberté civile dans un Etat, tant y est le testament. L'histoire prouve que, toutes les fois que la liberté civile est comprimée ou mise en question, la propriété et par conséquent le testament sont sacrifiés à de tyranniques combinaisons... Un peuple n'est pas libre s'il n'a pas le droit de tester, et la liberté du testament est une des plus grandes preuves de sa liberté civile. Partout et dans tous les pays, civilisés ou non. les désirs exprimés par le père à son moment suprême parlent plus haut aux enfants recueillis que toutes les lois de l'ordre civil i. (Troplong. Traité des donations entre vifs et des testaments ; préface).
(1) Cependant une vaste enquête agricole, ouverte en 1866 et close en 1860, avait éclairé l'opinion sur les besoins et les vœux de nos populations rurales. Les informations recueillies et les réponses remues furent souvent peu précises parce que les questions n'étaient pas elles-mêmes toujours bien posées. Néanmoins elles déterminèrent le gouvernement àprésenter, dès l'ouverture de la session 1869-1870, un projet de loi modifiant les articles 826, 8o2 et 1079 du code Napoléon, et « reconnaissant au père de famille la faculté d'attribuer à ses enfants l'intégralité d'un de ses immeubles, sous la condition d'une soulte en argent à payera ses frères et sœurs ». Le projet s'étendait au partage ab intestat et permettait aux tribunaux, chargés de liquider les successions des mineurs, do procéder de même. Le cabinet du 2 janvier 1870 le retira, mais il déposa sur le bureau du Sénat, le 28 juin .suivant, une sorte de diminutif de ce projet, t L'en- Le Plav. 3
seul, il reprit immédiatement la plume, et il apporta à Napoléon IIIj en janvier 1870, le livre intitulé : \ Organisation du travail. C'est peut-être le meilleur et le mieux composé de tous ses ouvrages. Il y rappelait ces paroles que l'Empereur avait prononcées à Bordeaux en l§o2, et qu'il venait de confirmer récemment dans une réponse, du 1er janvier 1869, aux vœux exprimés par Mgr de Paris : u Je veux conquérir à la religion, à la morale, à l'aisance, cette partie encore si nombreuse de la population qui, au milieu d'un pays de foi et de croyance, connaît à peine les préceptes du Christ; qui, au sein de la terre la plus fertile du monde, peut à peine jouir des produits de première nécessité ». Le Play pressait Napoléon III de réaliser ce programme : « Il importe à la gloire du second Empire qu'il soit exécuté. Après une époque de corruption, il est temps de reprendre l'œuvre qui, à l'époque de Descartes, donna aux mœurs et aux idées de la France un ascendant irrésistible. La nation doit enfin se soustraire, par un généreux effort, aux passions et aux préjugés que lui ont légués la corruption de la monarchie et les violences de la Révolution.... Puisse ce travail réparateur s'accomplir pendant la seconde partie du règne de Napoléon lll ! Puisse-t-il bientôt rendre à la France l'ascendant intellectuel et moral qui lui fut acquis, après une semblable réforme, à la fin du règne de Louis XIII 1 » (1).
quête agricole, portait V Exposé des motifs signé par M. Emile OUivier, a résumé avec une imposante autorité des préoccupations depuis longtemps manifestées par beaucoup d'économistes au sujet du morcellerneut progressif et indéfini des propriétés rurales >. Mais le dispositif ne répondait guère à l'ampleur du préambule. Il se bornait à modifier les articles 826 et 832 du Code, de manière à permettre que chaque lot ne renfermât pas nécessairement ola même quantité de meubles, d'immeubles, de droits ou de créances de même nature et valeur ». Quelques jours après, la guerre était déclarée à la Prusse, et ce projet devenait caduc [Journal officiel du 29 juin 1870;. (1) L'Organisation du travail, p, 206 et 498,
Le souverain approuva les conclusions de l'ouvrage et invita l'auteur à les présenter, comme l'expression de la pensée impériale, à deux membres du gouvernement. Ceux-ci persistèrent à les repousser. « Ayant appris, dit Le Play, que j'avais retrouvé chez eux lindifférence et le préjugé qui avaient paralysé les tcnlatives de I85S et de ISGi, IFmpereur perdit définitivement l'espoir d'accomplir la réforme », et il se jeta dans l'entreprise où tombèrent, d'une chute commune, son gouvernement et la France (1).
Celle catastrophe n'étonna pas Le Play ; il l'avait même, dès longtemps, ,'jnnoncée. Tous ses ouvrages laissent percer ce pressentiment, et sa correspondance, en vingt endroits, est plus explicite encore, t Hélas! écrivait-il à M. Ch. de Ribbe en 1868, le mal est momentanément sans remède; car les gouvernants et les fonctionnâmes liquidatuurs qui vivent des abus s'accordent à gloritier ce qui est. La réforme viendra seulement de catastrophes, si elles ne nous tuent pas tout à fait ». — « J étais arrivé, depuis quinze ans, ajoutait-il plus tard, à voir si clairement notre décadence intellectuelle et morale, aggravée par l'accroissement des richesses matérielles, qu'une seule chose m'étonnait : c'est que la société pût tenir debout. L'erreur nous a plus dévorés que ne nous dévorent à cette heure les communistes et les Prussiens » ('2).
A peine la paix est-elle signée que Le Play se remet au travail. L'épreuve, loin de l'abattre, semble l'aiguillonner, et les onze années qui lui restent à vivre ne seront qu'un apostolat con-
(1) Les Ouvriers européens, I, 45.
(2) Lettres à M. Gh. de Ribbe. !•'• septembre 1868 et 12 octobre 1870, (Charles de Rilibe, Le Play d'après sa correspondance).
tinu. Il refuse un siège à rAssemblée nationale, ne voulant pas consumer stérilement ses forces dans celte mêlée confuse des partis. II publie, en 1871, YOrganisatioji de la famille et la Paiœ sociale apt^ès le désastre. « Je suis ici sur la brèche, écrit-il de Paris le 12 juillet^ et j'y resterai, agissant dans l'hypothèse où les incommensurables erreurs de notre race seraient guérissables. Les malheurs de la patrie m'ont fait connaître des collaborateurs dévoués, qui vont travailler à la besogne du salut » (1). 11 s'était déjà attaché une élite de disciples fidèles, au premier rang desquels il faut citer MM. Focillon, Ch. de Ribbe, Claudio Jannet, Cheysson, Rostand, Delaire, Jules Michel. Il en cherche de nouveaux. Il organise les Unions, groupes locaux et autonomes qui, en se multipliant sur divers points du territoire, avaient pour tâche d'y répandre le goût des études sociales et d'y propager les principes de la réforme. Des personnages politiques, des notables, français et étrangers, vont lenlrelenir ou correspondent a\ec lui (2). Ses amis déposent sur le bureau de l'Assemblée nationale, le 23 juin 4871, un projet analogue à celui que le gouvernement impérial avait présenté, dans la session de 1869-1870, au Corps législatif (3). Les Chambres de commerce avaient été saisies de la question sui-
(1) Lettre à M. Ch. de Ribbe, 12 juillet 1871.
(2) Les lettres échangées entre Le I^lay et ses correspondants et livrées à la publicité, de mai 1872 à mars 1875, ont été reproduites dans 8 brochures sous ce titre : \' UnioJi de la paix sociale. Correspondance n" 1, 2, 3, etc. Les auteurs des lettres adressées à Le Play étaient : le comte de Butenval, ancien ministre plénipotentiaire, ancien conseiller d'Etat, ancien sénateur ; MM. Lucien Brun et Pradié, députes ; Mgr Isoard, auditeur de rote pour la France, plus tard évêque d'Annecy; M. Enmi. de Curzon, propriétaire rural ; lord Denbigh, pair d'Angleterre : lord Robert Montagu, membre de la Chambre des communes
(3) D'après cette proposition, qui porte les signatures de MM. Mortimer-Ternaux, Lucien Brun et Baragnon, les articles 832 et 1079 du Cod»^ civil auraient reçu les modifications suivantes. Les lots, dans une succession, auraient pu être com-
vante : En quoi l'éducation et les lois anglaises ou aile jnandes co?itribuent elles à pousser la jeunesse vers le cominerce d'exportation ? Deux de ces Chambres, celle de Paris et celle de Bordeaux osèrent, en 1875, indiquer, la première, « comme un objet d'étude digne du législateur », la seconde, « comme une nécessité nationale )>, la restitution au père de famille du droit de disposer librement de ses biens (l).
Ainsi, les idées de Le Play avaient cheminé et gagnaient peu à peu les sommets. Malheureusement la violence des passions politiques égarait l'opinion et la détournait de ces graves problèmes, « Pauvre France, écrivait Le Play en 1859, nos gouvernements, depuis soixante-dix ans, ont toujours autre chose à faire que la principale : la réforme sociale » ('2). Pour lui, il ne se lassait pas de travailler. 11 publia, en 1875, la Constitution de lAîiglcterre, et, l'année suivante, la Réforme en Europe et le salut en France. La deuxième édition des Ouvriers européens parut, de 1877 à 1879, en six volumes. Le premier contient, avec de précieux souvenirs
posés, en proportions inégales, d(? meubles, immeubles, droits ou créanct's, et mémo ne comprendre que des biens dune seule nature. — L'action en rescision contre les partages d'ascendant, qui est de 30 ans ou de 10 ans selon qu'il s'agit d'une disposition testamentaire ou d'une donation entre-vifs, eût été réduite à 5 ans ou à 2 ans. — Enfin, tandis que, s'il y a lieu de revenir sur un partage entre-vifs les biens doivent être, — c'est du moins ce qu'exige la jurisprudence, — estimés suivant leur valeur au moment du décès, ils l'eussent été suivant leur valeur au moment de la donation. Voir le rapport sommaire fait sur cette proposition par M. liaragnon. Elle ne fut, d'ailleurs, pas discutée {Journal officiel du 29 juin 1871 1,
Ln des trois signataires, M. Lucien Brun, a décrit plus tard avec talent, dans son Introduclion à l'étude du droit, les vices de notre régime successoral,
(1) Les procès-verbaux de ces délibérations on* été insérés à.ViX\iV Annuaire de l'I'nion pour l'an 1875, p. 207 et suiv.
{t) Lettre à M. Ch. de Hibb<", 18 avril 1859.
sur la vie de Le Play, une étude magistrale sur la méthode d'observation. Chacun des cinq autres est enrichi d'une introduction où l'auleur esquisse la constitution sociale des diverses races auxquelles appartenaient les familles décrites, et d'un éj)ilogue où il résume les principaux changements qui s'y étaient introduits depuis 18oS, date de la première édition. C'est comme un abrégé de l'histoire sociale du monde européen et (les provinces limitrophes de l'Asie et de l'Afrique pendant un quart de siècle.
Je ne veux pas omettre ici ce qui fut, on quelque sorte, le dernier acte de la vie active de Le Plaj. .M. Jules Ferry commençait alors, contre la liberté religieuse et la liberté de l'enseignement, la guerre que MM. Waldeck-Rousseau et Combes devaient reprendre et poursuivre, le ))remier avec la perfidie savante, le second avec la furie sectaire que l'on sait. Le Play avait souvent recommandé, pour l'étude des problèmes politiques ou sociaux, la méthode qui consiste à rechercher, par voie d'enquête, les solutions qu'ont adoptées les peu[)les modèles. Il demanda, en 1870, à un de ses amis d'Angleterre, M. Saint-Georges Mivarl, membre de la Société royale de Londres, une s\mp\e déclaî'ation de faits concernant les coutumes et les idées de ce pays sur la liberté d'éducation. La réponse qu'il reçut apprit aux défenseurs de celte liberté en France qu'ils avaient pour eux tout ce que l'Angleterre comptait d'illustre ou de notable parmi les hommes publics, les savants, les professeurs des Univeisités d'Oxford, de Cambridge et de Londres (l).
([) Gladstone, onlre autres, avait écrit à M. Saint-Georges Mivart : « J'accepte avec cordialité les propositions de votre
Enfin, en 1881, « disputant à la maladie, arrachant en quelque sorte à la mort les jours qui lui étaient jnécessaires pour donner à sa pensée une forme définitive, à son œuvre un couronnedéclaration et je suis tout à fait content d'être cité ii cet olfet ». Lord Rosebery et Lord Garnarvon avaient envoyé leur adhésion. M.. Saint-Gorges Mivart ajoutait courtoisement : t II est à peine nécessaire de dire que les signataires sont loin d'avoir la présomption de vouloir se mêler aux affaires intérieures d'une nation amie. Mais ils ne peuvent pas refuser leur témoignage à ce qu'ils croient être vrai et bon ».
La déclaration portait notamment : 1'^ Tous les habitants de l'Angleterre, nationaux ou étrangers, sont libres d'ouvrir une école à leurs frais, d'enseigner ou de s'associer pour l'enseignement à leur gré, pourvu qu'ils ne commettent aucune offense contre la morale publique, au sens ordinaire de ce terme. — 2° L'adoption d'une loi qui priverait des individus ou des catégories d'individus de leur liberté à cet égard serait regardée comme un acte absolument tyrannique. Aucune mesure de ce genre n'aurait chance d être votée par le Parlement. — 3" Chaque père de famille a le droit de faire instruire ses enfants dans l'école de son choix, de subventionner et d'employer une école de son propre culte, dont les maîtres sont librement choisis.— k° L'abolition de cette liberté serait considérée comme une oppression intolérable. . .
Vers la même époque, dans une discussion ouverte à la Chambre des lords sur la création d'une Université en Irlande, un membre du parti libéral, ayant manifesté la crainte que le gouvernement n'exerçât une action abusive sur le choix des professeurs et sur la direction des études, s'attira du grand chancelier, lord Gairns, cette réplique : « Je crois que le noble préopinant a l'imagination quelijue peu .troublée à la suite des nouvelles qu'il a reçues de l'autre côté du détroit. On lui a raconté, paraît-il, que, dans un pays européen, au nom des principes de 89 ^rires), peut-être même de 93 {nouveaux rires), des assemblées délibérantes avaient reconnu à l'Etat le droit de se substituer aux pères de famille, d'enseigner à l'enfance, selon les caprices cliangeants du législateur, Fliistoire, la morale, les principes de la politique et jusqu'à ceux qui touchent à la grande question religieuse.
« Nous n'avons pas à nous mêler de ce qui se passe chez des pt'uples amis (rires ; qu'ils organisent à leur gré la famille, l'éducation, l'administration, la }»oliee, c'est leur atfaire. Mais il y a et il y aura toujours chez l'Anglo-Saxon quelque chose de sacré ; le chez soi, le droit des pères et des mèri's de famille, la
ment suprême » (1), Le Play fit paraître la Constitution essentielle de l'humanité. C'était une synthèse abrégée des principes sociaux indispensables non pas seulement à la France actuelle, mais à tous les peuples et à tous les temps. C'était aussi comme le testament public de l'auteur. Il en a lui-même défini l'objet et les conclusions dans une page où la gravité du vieillard s'unit à la fermeté de vue et à la sérénité du penseur. « Tourné par mes études et ma profession, écrit-il, vers la pratique des sciences, exactes, j'en ai appliqué les procédés à la science par excellence, celle des sociétés. Pendant un demisiècle {grayide œvi spaiium), j'ai parcouru l'Occident et l'Orient, m'asseyant au foyer do tous les sages, pour les interroger sur le secret du bonheur, t Or, voici ce que cette enquête m'a permis de constater : sous tous les climats, sur tous les sols, malgré la diversité des époques, des langues, de la religion et de la souveraineté, partout et toujours, en un mot, le bonheur des peuples se présente accompagné d'un certain ensemble de conditions, qui font, non moins invariablement, défaut chez les peuples souffrants. On se trouve ainsi conduit à rattacher, par le lien de la cause àTefTet, le bonheur à cet ensemble de conditions et de principes, qui répondent,
libr-rté plus essentielle que toutes les autres, celle de la famille. Malheur à qui voudrait y toucher ! Le noble préopinant sait bien que nous ignorons, chez nous, ce que peut être un ministre de l'instruction publique avec son grand Conseil, ses professeurs, ses favoris, ses mctliodes et ses programmes. Encore une fois, que le noble lord se rassure ! r> {Annuaii^e de VEconoinie sociale, 1879, p. 81 et 305, et Les projets de loi de M. Jules Ferry devant l'opinion anglaise, par M. Alexis Delaire).
(1) A. Delaire, dans un intéressant article sur la Constitution essentielle de rhumanité (Revue la Réforme sociale, 1881, 1,88). Nul nï'tait mieux qualifié pour analyser l'œuvre dernièrf de Le Play que M. Alexi<; Delaire, si fidèlement attaché au maître pendant cette période de sa vie, et son successeur dans les fonctions de secrétaire général de la société d'Economie sociale, qu'il remplit avec un dévouement inlassable depuis vingt-deux ans.
depuis les premiers àgcs, aux traits permanents de la nature humaine, et qu'on peut appeler, par conséquent : la Constitution essentielle de Ihumaniti} {{).
Mais Le Play voulait encore, autant qu'il dépendait de lui. perpétuer par des institutions durables sa méthode et sa doctrine. Il avait déjà fondé la Société d'Economie sociale et les Unions de la paix sociale. Il méditait la création d'une Revue périodique. « Soyez sûr, écrivait-il dès 1865,, que je ne reculerai pas d'une semelle. .Je suis Normand, je me sens imprégné de la ténacité qu'on accorde généralement à nos ancêtres. Donc vous verrez la revue de la Réforme sociale, pourvu que Dieu me prête vie » (2). Il ne put réaliser cette partie de son programme que seize ans plus tard, mais enfin il la réalisa. Le premier 'numéro de la Réforme sociale ^?i\n\.\e io janvier 4881.
Le Play professait non seulement dans ses ouvrages, mais aussi, sous une forme plus attrayante et plus neuve, dans ses entretiens. Sainle-Beuve, après avoir analysé un passage des Ouvriers europée?is, écrivait : « La manière dont il raconte de vive voix est bien autrement circonstanciée et curieuse ; et, en général, sur tous ces pays qu'il a vus et sur les singularités de mœurs, je ne sais rien de plus intéressant que sa conversation. C'est le même langage uni et simple que dans son livre, avec l'abondance en plus, avec la particularité et un certain accent qui grave » (3). Son salon de la place Saint-Sulpice, dit
(!) Programme de f/ourernement et d'organisation sociale d'après l'observation comparée des divers peuples, par un groupe d'économistes, lettre préface de M. F. Le IMay, 1881.
(2) Lettre à M. Ch. de Ribbe. 29 septembre 1863.
(3) Sainte-Beuve. Xouveaux lundis, IX, 170.
un de ceux qui ont eu l'honneur de le fréquenter, « réunissait dans un pêle-méle original les conditions les plus diverses. Un membre de la Chambre haute d'Angleterre y donnait la. réplique à un élève de l'Ecole des mines, un évèque français causait avec un Turc de l'ambassade ottomane. On parlait cinq ou six langues à la fois ». Quant au mailre de la maison, « petit, d'un tempérament sec, nerveux et aiïile, simplement vêtu, presque toujours en veston bleu, il n"vavailde remarquable chez lui que la tête. Mais quelle expression î Le front haut, découvert, fortement bombé, les yeux enfoncés, le regard* calme et droit, habituellement baissé vers la terre, de temps à autre so relevant rapide, étonnant de pénétration et de puissance ; on y lisait sa profonde connaissance des hommes »>. La parole de Le Play était brève, un peu saccadée, mais bienveillante et libérale aux opinions comme aux personnes.
Un publiciste raconte ainsi une visite qu'd fit, à la fin de Tannée 1871, dans le 'Mbinel studieux de la i)lace ' Saint-Sulpice : « Près de la cheminée, j'aperçois un vieillard de petite taille, au regard étincclant, qui me tend la main et, sans préambule, sans phrases inutiles, me montre du doigt une table oîi des livres sont rangés dans un ordre parfait : « Jeune homme, dil-il, vous voyez-là trente années d'études, d'observations et de voyages. Ce graml in-tolio, qui est près de la muraille, en a été le premier résumé ; mais n'ayant pas lardé à reconnaître que c'était trop lourd pour les estomacs français, j"ai réduit l'œuvre en ces trois volumes que vous voyez ici... Puis, nrétant de nouveau aperçu que mes concitoyens ne pouvaient le supporter, j'ai condensé les trois volumes en un seul, jusqu'au jour où j'ai résumé le livre en celte brochure qui, elle-même, a été réduite k ces quelques })ages... Vous, faites le contraire, commencez par ces pages, et, si vous pouvez les supporter, passez à la brochure, puis vous remonterez aux volumes ». — Je veux répondre par quelques politesses banales. Il m'arrête d'un geste et, avec une douceur et une
autorité que je n'ai jamais rencontrées dans ma vie, il me dit : M Pas de phrases inutiles, la vie est courte, nos moments sont précieux. Ecoutez bien ce que je vais vous dire ». Et, avec celte parole sobre et nerveuse qui lui était particulière, il me fait le résumé de sa vie et de ses ouvrages.. . « Voyez-vous, les temps sont graves. Je l'ai dit à l'Empereur devant M. de Morny : Sire, on vous trompe. Votre empire mourra de deux choses : le suffrage universel et la théorie des nationalités. Les nationalités vous conduiront à ceci : que l'Alsace sera allemande. Et le suffrage universel vous conduira à ceci : que le palais où je vous parle. Sire, sera sans doute détruit ». — Pour moi, conclut le publiciste, je ne saurais dire ce que j'éprouvais en écoutant cet homme extraordinaire ».
Aider à établir, à préparer du moins le règne de la paix sociale : telle avait été la passion maîtresse de Le Play. Voici en quels termes, quelques mois avant de mourir, il résumait l'œuvre de sa vie : « Appuyée sur l'observation exacte des faits contemporains et sur l'histoire du passe, notre Ecole a fait voir que, dans tous les temps et dans tous les pays, il existait, audessus des formes chanç^eantes des institutions et des mœurs, certaines conditions immuables et permanentes comme la nature même de l'humanité, et auxquelles était lié le maintien de la paix sociale. C'est là, dans ce domaine inaccessible aux partis et à la violence, que nous convions tous les hommes de bonne volonté, sans leur demander le sacrifice de leurs convictions personnelles sur les points réservés d'un commun accord. Pendant qu'au dehors on cherche passionnément ce qui divise, chez nous on s'attache obstinément à ce qui unit » (1).
Ce long effort de labeur et de génie, quoique bien loin d'avoir obtenu les résultats immédiats qu'il eût mérités, n'avait cependant pas été vain. Le Play avait suscité, parmi l'élite intellec-
(1) Lottre à M. Emile do Laveleye, 21 décembre 1881 (Rt^vuo Im Réforme sociale, 1882, I, là).
tuelle et morale de son temps, d'illustres adhésions. Le pape Léon Xdl, à qui il avait fait hommage de ses livres, l'avait nommé, dans les termes les plus flatteurs, commandeur de Tordre de saint Grégoire-le-Grand. Le cardinal de Bonnechose le comparaît, dans son m.andement pour le carême de 1881, à ces « anciens sages de la Grèce qui allaient en Egypte et dans les contrées les plus reculées de l'Orient, recueillir, de sanctuaire en sanctuaire, les traditions primitives du genre humain, pour y trouver les secrets de son origine et de ses destinées ». Le cardinal Lavigerie lui écrivait : « Vous êtes l'un des hommes que je respecte et que j'admire le plus ». Mgr Lamazou, évéque de Limoges, allait jusqu'à dire sur sa tombe : « Dans les temps actuels, un Père de l'Eglise n'aurait pas pu rendre un plus éminent service à la cause religieuse ». Enfin deux économistes célèbres, l'un protestant. M, de Laveleye, l'autre Israélite, M. Luzzati, l'ont salué comme leur maître. « Après avoir bu à toutes les sources, lui écrivait ce dernier, je ne puise à présent qu'à votre méthode l'inspiration de mes études » (4).
Aussi Le Play pouvait-il conclure par ces lignes, à la fois satisfaites et modestes, la dernière page de son dernier livre : « Après une longue vie d'efforts désintéressés, tous consacrés au même but, j'ai le bonheur de voir aujourd'hui adoptées par de nombreux adhérents des idées que je n'ai pas inventées, mais qui m'ont été en quelque sorte dictées par l'histoire du passé et par l'observation des peuples contemporains. Ceux mêmes qui sont encore rebelles à ces idées commencent à les discuter.. . Au temps, aux circonstances, à la force de la vérité et à Dieu de faire le reste ! » (2).
(1) Ces jugements et ces hommages d'anii?;, de disciples -ou d'admirateurs qui. à des titres très divers, ont aiiproeln'- ou connu Le Play, se trouvent disséniinés dans la Revue la Réforme sociale, 1881.' I, 137 et II. 307 ; 1882. I. 9, 351, 430.
(2) La Constitution essentielle de l'humanité, p. 320, fin.
Cependant l'infatigable ouvrier touchait à l'heure du repos. Il avait achevé sa tâche, « inventé une méthode, créé une doctrine, constitué une école, laissé une œuvre. CEuvre, école, doctrine, méthode, voilà des mots qui sonnent étrangement au milieu des minuties incohérentes de la vie littéraire et politique de ce temps ; ce sont de grandes et substantielles choses dont on nous a déshabitués, Qu'and on voit l'effroyable gaspillage que nos contemporains les plus capables font de leur esprit et de leur labour, on se sent rasséréné en face d'un homme qui a su échapper à la spécialité dispersive, comme disait Auguste Comte, à la mobilité des impressions, aux discussions oiseuses, à l'invasion des faits contingents et des préoccupations secondaires )>(!).
En 1879, une crise, accompagnée de vomissements de sang, avait failli emporter Le Play. Il s'était aussitôt préparé, suivant une expression qui lui était familière, à bien 7nourir. « J'ai revu, dans celte seconde maladie, écrivit-il alors à M. Lacointa, l'approche des joies éternelles. Comme dansla première de 1830, mes impressions ont été les mêmes. Du coup d'œil suprême, je n'ai point vu, comme certains mystiques, le néant de la vie humaine. Loin de là, j'en ai de nouveau constaté l'importance. La vie présente est le poste oîi nous devons gagner le classement dans la vie future. Nous devons être heureux d'y rester pour faire notre devoir » (2).
Le Play n'avait jamais connu le scepticisme. Toujours il
(il Paul Lf^roy-Beaulieu, Journal des Débats du 25 juin 1882, reproduit dans la Revue la Réforme sociale, 1882. 11,70. L'auteur a comploté ce jugement par un magistral discours sur Le Play et son enivre, l'ait à la Société d'Economie sociale ilbid., 1888. II. 1).
(2) Lacointa, Le Play, extrait du Correspondant.
50 NOTICE SU H LA Vil, !)]•; FK 'iDl'lUIC LK l'LW
demeura inébranlable dans sa confiance en Dieu et dans son attachement à Ja loi du devoir. A mesure que ses observations s'étendirent, le Décalogue tout seul cessa de lui suffire ; la transcendance morale et sociale de l'Evangile frappa, subjugua de plus en plus son esprit et l'affermit dans les croyances de ses premières années. Son secrétaire lui ayant un jour demandé comment sa méthode et sa doctrine pouvaient servir la cause du catholicisme, Le Play lui répondit : « Les hommes, les familles, les sociétés sont soumis à deux besoins impérieux dont la satisfaction assure le bonheur terrestre : la possession du pain quotidien, la fidélité à la loi de Dieu. Or, si l'observation scientifique des faits nous apprend à connaître comment les hommes satisfont au premier de ces besoins, elle nous montre en outre que la religion catholique est celle qui satisfait le mieux au second. De toutes les religions, aucune ne donne autant qu'elle les moyens d'être fidèle à Dieu et de pratiquer la vertu. Sa doctrine, ses sacrements, son clergé, son culte, tout contribue à préserver les liommes et à les diriger dans la voie du bien » (!)•
Le sage à qui Sainte-Beuve taisait honneur « d'avoir tenté de relever parmi nous la statue du Respect », (2) mourut, le o avril 1882, dans la foi de cette Eglise, que M. Guizol n'avait pas craint de saluer comme « la plus grande, la plus sainte école de respect qu'ait jamais \iie le monde » (3). Ses obsèques eurent lieu à l'église Saint-Sulpice. La pompe des escortes officielles et des discours funèbres en fut bannie. Son corps repose dans le cimetière du Vigèn, petite commune de la Haute- Vienne, près du domaine rural de Ligoure qu'il avait acheté.
(1) Baunard, Frédéric Le Play, (La foi et ses victoires, W, 344).
(2) Nouveaux lundis, IX, 197.
(3i Méditations et études morales, p. 71,
SOUTEXmS DE JEUNESSE DE FriÉDÉRir LE PLAY
Comment l'auteur avait été préparé, à son insu, avant 1829, à l'étude de la science sociale (l).
Les cinq premières années de ma vie (1806-1811) se sont passées sur les bords de la basse Seine, entre le petit port d'Honfleur, près duquel je suis né au A'illage de La Rivière, et la forêt de Brotonne qui, au-dessus de Ouillebœuf, confine au rivage. Ces premiers souvenirs me reportent à la détresse des pècheurs-côtiers, dont Tindustrie était détruite par la flotte anglaise qui bloquait toute cette région ; à l'agitation entretenue par les pénicbes anglaises qui, se détachant à l'improviste de cette flotte, venaient commettre sur la cote des actes d'agression et de contrebande ; enfin aux déplacements sul)its, imposés à mon père, officier des douanes, par le devoir de coudjattre ces tentatives. Les vieux pécheurs se consolaient des humiliations infligées par le blocus, en se rappelant leurs exploits maritimes de la guerre qui prit fin en 1783. J'écoutais avec passion leurs récits, et je prenais ainsi à leur foyer les premières leçons de patriotisme. Dès que mes forces naissantes me le permirent, je me mis à la suite des enfants qui apportaient journellement à ces pauvres logis les produits de leurs petites entreprises de glanage, dépêche, de chasse et de cueillette. Ardent pour ces exercices, qui ont été souvent
(1) Les Ouvriers européens, I, livre premier. — Dans ce morceau ainsi que dans les suivants, les notes qui sont au bas des pa^es sont de Le Play, à l'exception do celles écrites en italique.
54 SOUVENIRS DK .lEUXESSE
la récréation de mon âge mùr, j'acquis promptenieiit, à l'aide de mes camarades, l'habileté et l'énergie physiques nécessaires pour me rendre utile au modeste ménage de mes parents. Je me rappelle encore le plaisir indicible avec lequel je coopérai, au printemps de 1810. à une pèche miraeuleuse faite à coups de bâton, par le poste de la douane, sur une bande d'aloses échouée à mer basse dans une flaque d'eau, devant le hameau de La Vacquerie, sur la lisière de la forêt. Pendant l'hiver suivant, qui fut rigoureux, la récolte du combustible devint pour le ménage, comme pour mon développement physique, une utile ressource ; et ma bonne mère récompensait mon zèle en m'aidant à lire un gros livre qui m'intéressait beaucoup (1). J'acquis ainsi, en ce qui touche l'importance des productions spontanées que récoltent les familles pauvres, une conviction qui m'est toujours restée présente à l'esprit; et lorsqu'en 1829, je traçai au Hartz le premier budget domestique, je plaçai dans le cadre, tant de fois remanié depuis lors, ces sortes de recettes à la place qu'elles occupent encore aujourd'hui, sous le nom de « subventions ».
Les quatre années suivantes (l8ll-l8l5)apportèrentà cette éducation naturelle un changement qui a laissé chez moi de fortes traces. En juin 1811, après la perte de mon père, une de ses sœurs richement mariée vint à Honfleiir, BA^ec son mari, apporter des consolations h ma mère. Les deux époux, privés d'enfants, me prirent en afl'ection et m'emmenèrent à Paris, où je restai jusqu'à ce que ma tante, devenue veuve lors de la seconde entrée des
(1) Éraste ou l'Ami de la Jeunesse. 1 vol. in-S" ; Paris. 1773. — Le lecteur désireux de sacoir ce que furent ces premiers germes d'éducation et d'instruction trouvera dans l'ourraf/ede Mgr Baunard (La foi et ses victoires, II, 261) une curieuse analyse du gros livre f^ui charma renfonce de Le Play.
armées alliées, me renvoyât à ma mère. Les idées que j'acquis, pendant cette seconde époque de ma vie, s'expliquent par la nature du milieu social où me placèrent mes parents d'adoption. L'arrivée à Paris produisit sur moi l'impression fâcheuse que j'ai toujours ressentie depuis lors à la vue des villes. Mon oncle habitait rue de Grammont sa propre maison, qui est encore désignée aujourd'hui par le n" 15; mais le luxe de l'appartemeni Louis XVI, où je devais rester quand je n'étais point à l'école, ne me fit jamais oublier le charme de la forêt, des vergers et des rivages du pays natal. L'école où l'on m'envoyait fut pour moi, pendant quatre hivers, un supplice dont le souvenir ne m'a jamais quitté. Elle était uniquement composée d'une pièce, située rue de Grétry à un second étage, où quarante enfants étaient renfermés pendant sept heures dans un air vicié. Aucun souvenir d'amitié ne s'y est joint à ceux que m'avaient laissés mes compagnons de chasse et de pèche ; et, en ce qui touche l'enseignement, je ne saurais me rappeler ce que j'y ai appris. Toutefois, la désorganisation introduite de nos jours, en matière d'écriture, dans la tradition nationale, par l'importation de « l'anglaise », reporte de plus en plus mon attention sur deux objets qui restent connexes dans ma pensée : l'admirable rideau des « exemples » tracés parle maître en «bâtarde», en «ronde» et en «coulée»; et limmense nerf de bœuf qui venait fréquemment nous rappeler l'obligation de les regarder.
La partie littéraire de l'éducation ne m'était guère donnée que dans le salon de mes parents, grâce à un concours de circonstances qui était spécial à cette époque. Chaque soir, mon oncle, âgé de 50 ans environ, réunissait d'anciens condisciples qui, nés dans l'aisance, mais moins heureux que lui, se trouvaient après les
désastres de la Révolution privés de famille et de fortune. Ces réunions avaient pour mobiles principaux de solides amitiés de collège, la culture habituelle des lettres, une vive sollicitude pour les événements internationauXj qui se précipitaient alors avec une rapidité inouïe. La tendance au rapprochement était motivée aussi par la diversité des opinions politiques et littéraires ; mais celle-ci était tempérée par le calme et la gaîté, traits distinctifs de l'ancienne urbanité .française. L'union était d'ailleurs fortifiée par le sentiment patriotique à mesure que l'indépendance nationale se trouvait plus compromise parles revers de nos armées. L'attrait de ces réunions était en outre entretenu par une table élégante et hospitalière, par une riche collection de livres qui formait la principale décoration du salon, enfin par des jeux de combinaison, qui faisaient diversion de loin en loin aux entretiens, aux lectures et aux nouvelles venues de l'étranger. Un tel milieu fut un utile stimulant pour mon esprit. Après le second hiver, dans ma septième année, la passion de la lecture, judicieusement dirigée et contenue par mes parents, me faisait oublier les ennuis physiques de la vie urbaine. J'étais chargé du service de la reliure et institué bibliothécaire de la réunion. Quand il en était besoin, je remplissais, h la table de jeu, la fonction de «quatrième a à la satisfaction de tous les amis de la maison. Pendant les deux dernières années de mon séjour à Paris, ces amis sentirent le besoin d'échapper aux poignantes impressions de cette terrible époque; et ils se plurent à m'instruire, soit en dirigeant mes propres lectures, soit surtout en répondant aux intarissables questions que me suggéraient les lectures et les entretiens de la soirée précédente. Cet enseignement m'était donné, à peu près chaque jour, par deux commensaux habituels de la maison, qui com-
plétaient heureusement les souvenirs des lieux et des hommes que les campagnes de la Révolution et du Consulat avaient laissés dans l'excellente mémoire du maître de la maison. Ces trois hommes, sortis des écoles A'ers l'époque de la révolution d'Amérique, déposèrent dans mon esprit une foule d'opinions touchant la littérature ancienne et l'histoire moderne de la France. Ces opinions furent momentanément effacées par les enseignements ultérieurs des écoles : mais elles reprirent leur juste influence à mesure qu'avançant dans la vie, puis constatant la décadence de mon pays, j'ai senti le besoin d'arriver, en matière de science sociale, à des convictions arrêtées. Depuis Tannée 1848, où je fus, en quelque sorte requis, par des hommes d'opinions très diverses, de publier les Ouvriers européens, j'ai souvent reporté ma pensée sur les leçons de mes trois maîtres de 1813 ; et j'ai compris que je leur étais plus redevable que je ne l'avais pensé jusqu'alors. Je regrette de ne pouvoir citer les noms de ces deux maîtres, car mon oncle, leur ancien condisciple, les désignait familièrement par leur prénom. Ayant parfois l'occasion de les citer, dans la suite de cet ouvrage, j'appellerai le premier le « Lettré », et le second le a Gentleman ». Mon oncle subordonnait volontiers les questions politiques à l'ordre financier. Il nous racontait les services qu'il avait rendus, sous ce rapport, au régiment dans lequel il s'était engagé. Il rappelait la conduite prudente qui lui avait conservé sa fortune, au milieu des crises de la Révolution. Il critiquait avec une égale fermeté les désordres de la noblesse de cour, les fraudes des fournisseurs d'armée et l'indélicatesse des acquéreurs de biens confisqués. Il blâmait sévèrement les dilapidations de l'ancien régime ; et il estimait Napoléon I*-'"* pour la sagesse de son adminisU'ation plus que )iour l.i
grandeur de ses talents militaires (1j. Il louait les haijitudes de sobriété que j'avais contractées pendant ma première enfance et se montrait envers moi d'autant plus généreux que je dépensais moins. Le deuxième maître, le Lettré, ancien magistrat, passionné pour la culture des lettres, s'était adonné à l'enseignement en France et à l'étranger. 11 coniribuait plus qu'aucun autre, par son talent de lecteur, au charme de nos soirées; et il me guidait avec une rare patience dans mes propres lectures. Pour le fond des idées, il inclinait vers J.-J. Roussseau, les Enc3'clopédistes et les Girondins ; et, à cet égard, il était vivement combattu dans nos soirées. Le troisième maître, le Gentleman, se chargeait particulièrement de ce soin : et c'était lui surtout qui s^ plaisait à démontrer l'influence souveraine exercée par la religion sur le bonheur individuel et la pros. périté publique. Contraint de fuir la France pour échapper à l'échafaud, puis dépouillé de ses biens, il alla d'abord rejoindre les émigrés réunis sur le Rhin ; mais il ne tarda pas à comprendre que leur cause était perdue d'avance ; et. jusqu'à l'époque de sa rentrée en i^rance, il ne lui resta plus qu'à se livrer, en Allemagne, à l'enseignement et à l'étude. Il voyait, dans la corruption des classes dirigeantes de l'ancien régime, la cause première de la Révolution (1). Il avait assisté
(1; « Tout ce qu'on apprend de l'iùstoire aux enfants ne consiste presque en autre chose qu'en récits de combats et de massacres, et enfin, les glorieux éloges dont on comble les conquérants ^vrais bourreaux de l'humanité pour la plupart) achèvent de corrompre lesprit des jeunes gens, qui dés lors se figurent que l'art de tuer les hommes est la chose du monde la plus louable et la plus héroïque. » (Locke^, De VÉducation des enfants, % 119).
(1) « Si les supérieurs qui gouvernent perdent la voie de la justice et du devoir, le peuple s'en détache également, et perd pour longtemps toute soumission. » (Gonfucius, Le Lunyu, livre I, eh. XIX).
bE FRKDKRIC LE PLAY 59
au déploral»le spectable d'impiété et de corruption que les mœurs des émigrés offraient à Coblentz, à Cologne et dans les résidences affectées, par l'hospitalité allemande, à la demeure des princes ; et il déclarait que ces désordres étaient devenus peu à peu, aux yeux des Allemands, l'apologie ou tout au moins l'excuse de la Révolution (1). Ces enseignements revenaient constamment, dans un langage gai et spirituel, à propos des incidents du jour : ils déposèrent dans mon esprit les premières notions de l'instruction morale et littéraire, que ne me donnait pas l'école.
Chaque année, mes parents apportaient une excellente diversion à cette existence trop sédentaire et trop sérieuse pour un enfant. Dès le premier printemps, nous nous rendions dans le charmant pays de Bray, où résidaient deux membres de ma famille paternelle. Nous y trouvions, pendant la belle saison, une hospitalité généreuse chez d'admirables familles rurales dont l'habitation, nommée familièrement « maison du bon Dieu », était le rendez- vous habituel, le lien et l'instrument de paix du voisinage. Là, délivré de la servitude scolaire, je reprenais les habitudes du premier âge. Je me livrais avec ardeur aux travaux utiles. Je devenais l'aide favori des ouvriers ruraux, des liiàcherons. des
(1) Le canliiiiil Pacoa a laissé, dans ses Mémoires, des pages attristantes sur les exemples d'irréligion et de désordre donnés par les émigrés français;. « C'étaient les mêmes cabales, les mêmes intrigues de la cour », dit il, » la même inditïérenco pour les maximes do la religion et de la morale, les mêmes débauches... A part quelques gentilshommes de province, tous professaient ouverti-ment h'S maximes philosophiques qui avaient amené la catastrophe... Ils n'en persévéraient pas moins dans leurs erreurs, et faisaient même tous leurs efforts pour les propager, soit par leurs discours, soit par des écrits abominables, o (Cardinal Pacca, >/<?//?o/res, traduits de l'italien sur la 3*édition ; Lyon, 1833. 2 vol. in-8", tome II, pages 41) et 50).
eO .SOUVENIRS DE JEUNESSE
chasseurs et des pêcheurs. Je commençai, avec les l>ergers et les jardiniers, mes premières études de Ijotanique. Je me trouvai ainsi initié, en dehors de tout système préconçu, à une foule de notions qui me permirent plus tard d'attrihuerà ces travaux leur véritahle place, dans l'étude des hiérarchies rurales et manufacturières .
Revenu à Honfleur en 1815, je constatai tout d'ahord l'exactitude de l'enseignement qu'avait rapporté de l'émigration le plus sage de mes maîtres parisiens. Je vis bien ainsi que les principales conditions du bonheur se rencontraient dans la religion^ la paix et la coutume nationale. Depuis que létat de guerre avait cessé, mes vieux amis, les pêcheurs -côtiers, étaient revenus à la ville ; et ils y avaient repris la prépondérance sociale. Ils retrouvaient dans le culte les diversions morales et les consolations pratiques nécessaires à leur rude et périlleux métier. Je me rappelle encore, non sans émotion, la solennité et la joie avec lesquelles ils célébraient les jours de première communion et de Fête-Dieu. Pendant sept ans (1815-1822), sur les deux rives de la basse Seine, je vis renaître le travail, paralysé depuis vingt ans par le blocus. Dans le pays d'Auge, je voyais croître rapidement le bien-être au sein des ateliers domestiques de fileuses, de tisserands et de dentellières, en même temps que la richesse dans les fabriques collectives qui centralisaient le commerce de leurs produits. Dans le pays de Caux, le spectacle était encore plus instructif : le retour de la paix et la conservation des traditions normandes concouraient également à la renaissance de la prospérité. Les usines à engins mécaniques s'élevaient de toutes parts. Les familles de bordiers, de paysans et de grands propriétaires n'étaient point encore désorganisées par les lois de la Terreur ; elles
gardaient dans leurs « masures », avec \os vieilles mœurs, les habitudes de hiérarchie et d'union, qui ont persisté jusqu'à présent sur les rivages de la mer du Nord et de la Baltique. Dans cette troisième époque, comme dans la précédente, j'ai d'ailleurs été initié à la connaissance du passé par les hommes, nombreux encore, qui avaient commencé sous l'ancien régime l'exercice de leur profession. C'est ainsi par exemple, que j'entendis souvent confirmer ce qui m'avait été enseigné à Paris, touchant l'esprit d'irréligion qui régnait chez les classes dirigeantes, pendant les années qui précédèrent la Révolution de 1780. Je choisis, entre beaucoup d'autres, une anecdote qui montre à quel point les riches propriétaires fonciers du pays d'Auge étaient inditlerents au bien-être du clergé des campagnes. Le prêtre qui compléta en 1810 mon instruction religieuse, et dont la cendre repose aujourd'hui dans le tombeau de ma famille, avait été curé dans un village de cette contrée. Possédant une petite fortune personnelle, il pouvait assez bien réparer, par l'usage de la viande, ses forces épuisées par un service pénible de jour et de nuit. 11 partageait même, autant que possible> sa modeste pitance avec ses confrères du voisinage, qui ne vivaient guère que de pain et de légumes. L'un de ces derniers avait, tout au plus une fois par quinzaine, le pot-au-feu au presbj'tère. Ce régal était procuré au pauvre prêtre et au jeune garçon qui sonnait la cloche et servait la messe, par le travail de la vieille servante. Toutefois, les forces du ménage n'étaient restaurées, par cet heureux événement, que dans le cas où la bonne femme réussissait à obtenir, au marché voisin, un bon prix du lot de fil qu'elle venait de fabriquer. Le jour où se traitait cette grande affaire, le bon curé, accompagné de son serviteur, dirigeait sa promenade sur la route Le IMav. 4
par laquelle les gens du village revenaient du marché. 11 était convenu que, s'il y avait succès, la servante l'annoncerait de loin en plaçant un grand rameau vert sur le panier qui lui servait à emporter le fil et à rapporter, avec la provision de nourriture, la filasse qu'elle devait élaborer pendant la nouvelle quinzaine. Quand le rameau vert se détachait sur Ihorizon, au haut delà côte abrupte qui dominait le village, les deux promeneurs poursuivaient leur route, afin de féliciter plus tôt la vaillante femme ; mais, quand le rameau ne se montrait pas, le curé faisait brusquement volte-face ; puis il disait gaîment à son assistant : « Allons, François, encore des haricots ! » Je me suis souvent reporté par la pensée à ce récit de mon vieux maître. J'en ai trouvé de fréquentes confirmations au milieu des rapports que j'eus avec l'ancien et le jeune clergé, pendant les cinq années (1818-1822), où je suivis au collège du Havre les cours d'humanités.
A cette époque, je travaillais, en toute liberté, près de ma bonne mère, dans une maison rustique, sans l'aide d'aucun répétiteur. Assidu à mes devoirs scolaires, j'employais la majeure partie de mon temps à lire Cicéj'on, vers lequel mes maîtres de Paris avaient souvent dirigé mon attention : et je cherchais surtout dans les opinions de Tacite, au sujet des Germains, les passages qui justifiaient l'estime accordée, par le Lettré et le Gentleman, au caractère actuel des Allemands. Durant ]ncs longues récréations solitaires, je parcourais le rivage maritime, les champs, les prés et les bois : naviguant avec les pécheurs-côtiers ; demandant aux livres de Linné le complément de mes études botaniques du pays de Bray ; chassant au filet les becs-figues et les alouettes à l'école d'un habile Bordelais ; enfin, me mêlant aux travaux agricoles des masures cauchoises. En 1822,
vers la fin de l'année scolaire, un jeune prêtre (1), qui m'avait pris en amitié, m'assura que je pouvais subir l'épreuve du baccalauréat es lettres : et il aida à mon succès en me donnant quelques notions de logique. Le vénérable principal du collège (2) y contribua avec la même bienveillance en m'accordant quelques leçons particulières d'histoire de France. J'avais peu de goût pour la chronologie des souverains et pour les dates des grandes batailles ; et souvent mes questions ramenaient le professeur aux souvenirs de sa jeunesse. En me racontant les principaux incidents de sa carrière, le bon maître fonfirma les notions que j'avais antérieurement acquises touchant la défaillance des dignitaires ecclésiastiques, la situation pénible du bas clergé sous l'ancien régime et les tendances vers la nouveauté, manifestées par une partie de ce clergé aux Etats généraux de 1789. Ces récits mettaient souvent en lumière le mal à côté du bien, le discrédit à côté de l'influence ; et ils ont contribué plus tard à m'expliquer pourquoi le clergé de France n'a pas encore repris sur la nation l'autorité qu'exercent si utilement les clergés dans les divers pays du Nord de l'Europe.
L'année 1823, pendant laquelle j'eus à me fixer sur le choix d'un état, fut l'époque décisive de ma vie. Dès que le premier grade universitaire me fut acquis, je portai mon attention sur deux carrières qui s'olfraient à moi, dans les conditions suivantes. Comme diversion à mes études littéraires, j'avais acquis, en m'aidant de traités spéciaux, des notions d'arithmétique et de géométrie. Un de nos voisins, arpenteur rural bien achalandé,que je rencontrais souvent au milieu deschamps,
(1) M. labbé Bénard, mort récemment curé du Havre.
(2) M. l'abbé Houiller, ancien prêtre de l'Oratoire.
m'apprenait l'usage des jalons et de l'équerre, profitant ainsi de mes récréations. Edifié de ma petite science théorique, il me prit en amitié ; et, comme il se faisait vieux, il me proposait de me prendre pour associé et de me céder un jour sa clientèle. D'autre part, un ami de collège (1), qui se préparait, à Paris, aux concours de l'Ecole polytechnique, me conseillait de prendre la même direction que lui. En acceptant la proposition du voisin, je m'assurais immédiatement le pain quotidien et, plus tard, l'aisance dans l'exercice d'un art subalterne. En suivant le conseil de l'ami, je reculais l'époque de l'indépendance, et je courais la chance de conquérir une situation élevée dans l'art de l'ingénieur. Ce dernier parti me souriait; mais j'ignorais entièrement si mes aptitudes répondaient aux difficultés de l'entreprise. Pour lever mes doutes, je m'adressai à un ingénieur en chef des ponts et chaussées (2), ancien ami de ma famille, qui A'oulut bien porter le jugement que j'attendais, après m'avoir attaché momentanément à sa personne. Un mois d'épreuve suffit : le juge me garantit le succès; mais il voulut y contribuer en se transformant en maître. Il avait conçu pour moi une vive amitié ; et, comme il vivait dans le célibat, il me garda près de lui
(1) M. Louis Robert, d'abord ingénieur des constructions navales^ aujourd'hui chanoine à la cathédrale de Rouen.
(2) M. Dan de La Vauterie, originaire du Calvados, élève des premières promotions de l'Ecole polyteclmique, admis par mutation dans le corps des ponts et chaussées. Il avait été attaché, sous le Consulat et l'Empire, aux départements conquis dans les Pays-Bas ; puis, lors de la Restauration, au port d'Honfleur, où il avait connu ma famille. En 1823, il était ingénieur en chef à Sainl-Lù iManche) : il appliquait au dessèchement des marais du Gotentin les connaissances spéciales qu'il avait acquises dans les polder.5 compris entre l'Escaut et le Rhin, fendant l'été de cette même année, il fut chargé d'une mission ayant pour objet Tendigueinent de file de Xoirmoutier près des eûtes de la Vendée. »
le reste de rannée, en me traitant eoninie un iils. Grâce à cette communauté d'existence, les habitudes de travail que j'avais contractées jusque là furent définitivement fixées.
Le maître avait lui-même conservé, dans sa vie privée, le régime sévère des Pa.ys-Bas. Il associait, à la simplicité et à la frugalité, l'aisance que lui assurait un patrimoine rural. Il employait son superflu à garnir de toutes les publications utiles les tables et les rayons d'une riche bibliothèque. Ses habitudes de lecture avaient surtout pour but de remédier aux lacunes que la décadence de l'ancien régime et les violences de la Révolution avaient introduites dans les connaissances de la classe aisée. Selon lui, les ingénieurs de l'Etat, après l'accomplissement de leur devoir professionnel, avaient l'obligation morale de se rendre utiles gratuitement à la chose publique, comme le font les propriétaires fonciers en Angleterre et dans les autres Etats du Nord. Il disposa notre vie journalière de telle sorte, qu'après lavoir secondé dans le service qui lui était contié, je pusse consacrer cinq heures aux lettres et aux sciences ayant pour objet l'étude des sociétés. Nous vivions solitaires, à Saint-Lo, dans une maison contiguë à un vaste jardin. Le travail professionnel commençait à quatre heures du matin, au bureau, et finissait à deux heures. Les études littéraires, sociales et scientifiques avaient lieu de quatre à neuf heures du soir, dans la bibliothèque, qui était le salon commun de nos deux chambres. Montaigne et Cicéron étaient, dans nos lectures, les points habituels de ralliement ; mais nous les quittions souvent pour comprendre et contrôler leurs pensées. Ces deux écrivains, formés au milieu de deux grandes époques de corruption, étaient, dans l'opinion du maître, éminemment aptes à jeter la lumière sur la
Ofi ?;OUVENIFîS DE JEUNESSE
corruption contemporaine. Montaigne, en particulier, resté pur d'esprit et de conduite malgré la corruption sociale des derniers Valois, me faisait comprendre la cause et le remède de la désorganisation qui dérive aujourd'hui des erreurs émanées des derniers Bourbons, du Contrat social et de la Terreur. Nos voyages dans le Cotentin et la Vendée nous exerçaient à observer chez les contemporains les vices et les vertus des temps passés. Nous nous plaisions à découvrir les espérances de paix sociale que somlilaient garantir, après tant de discordes, la disposition des esprits et surtout la prospérité matérielle rétablie depuis 181o. J'admirai le magnifique spectacle qu'offrit à cette époque la Vendée, lorsque l'auguste fille de l'infortuné Louis XVI traversa ce pays. Habitué, à Paris et en Normandie, aux contradictions mêlées de calme ou d'indifférence, que faisait naître le principe du gouvernement, je me sentis transporté dans un monde nouveau. En voyant le témoignage du sentiment énergique des familles du Marais et du Bocage, je compris pour la première fois la puissance que donne à une race d'hommes la communauté du dévouement à la religion et à la souveraineté. Sous cette impression toute nouvelle, j'improvisai un projet de rapport que je proposai au maître pour qu'il l'adressât, en son nom, au Directeur général . Ce projet comprenait implicitement la critique du- scepticisme religieux et politique, qui m'aA'ait souvent affligé. Le maître adopta avec bonté cette proposition : mais, en corrigeant dans mon texte des expressions trop enthousiastes, il m'apprit à garder plus de mesure, et me donna, sous ce rapport, la meilleure leçon de prudence (pie j'eusse encore reçue. Cet épisode provoqua des lectures et surtout des entretiens qui laissèrent une utile empreinte sur mon éhication, et m" préservèrent des exagérations contraires, propres aux écoles oii j'allais entrer
J'arrivai à Paris dans les premiers jours de 1824, pour être admis, pendant les six années suivantes aux trois enseignements du collège Saint-Louis, de l'Ecole polytechnique et de l'Ecole des mines. Les leçons de l'année précédente me procurèrent un premier avantage : je restai indifférent aux passions politiques qui animaient mes condisciples les plus habiles (1). Je compris la nécessité de me livrer exclusivement aux études successives des trois écoles. Par goût et par devoir, j'évitai la compagnie des camarades animés des aspirations d'où sortit bientôt la révolution de 1830 (2). Soumis aux idées de hiérarchie, je me contentai de gémir intérieurement en entendant le professeur d'histoire glorifier le triste mot de Louis XIV : « L'État, c'est moi ». Je ne me laissai pas même éblouir par les leçons du Collège de France, où des professeurs éloquents discréditaient les coutumes nationales et signalaient « le développement de Tesprit humain » comme le but suprême de « la civilisation »...
L'admission à l'École des mines de Paris, à la fin de
(1) Cet avantage fut d'abord balancé par un ineonvrnient : j'étais relativement sage en politique, mais fort ignorant en mathématiques. L'affection do M. Dan de La Vauterie, en me retenant en Vendée, m'avait fait perdre trois mois de Tannée Sv^olaire 1823-1824. Je me trouvai donc soumis à de dures épreuves pour arriver avec honneur à l'Ecole polytechnique, en octobre 1825.
(2) Mes deux premiers compagnons de prédilection restaient, comme moi. étrangers à la politique. C'étaient : en 1824-1825, Robert, cainai-ade d'enfance, alors admis à l'Ecole polytechnique, aujourd'hui membre des « Unions de la paix sociale » : en 1824-1827, Gratry, condisciple de Saint-Louis et de l'Ecole polytechnique, plus tard prêtre éminent de l'Oratoire, et jusqu'à sa mort dévoué aux études sociales. Comme je le dis ci-d(^ssous. ce fut seulement en 1828, pendant mon séjour à l'Ecole des mines, que je revins aux questions sociales dans mes entretiens avec mon ami Jean Revnaud.
l'année 1827, fut pour moi une époque de Donheui*. J'échappais enfin à la servitude du casernement et des salles d'étude, qui depuis deux ans paralysait mes facultés. Mon travail, redevenu libre, reprit sa fécondité. Mes récréations, subordonnées à des devoirs attrayants, acquirent un charme extraordinaire dans la compagnie habituelle de mon ami, Jean Reynaud. Dès le printemps de 1828, les rapports intermittents qu'avaient fait naître en 1826, à l'Ecole polytechnique, l'amour de la vie rurale et certaines vues communes d'intérêt public se transformèrent en une solide amitié. Le caractère, quelque peu dominant, de « l'ancien » s'accommodait de la déférence accordée par « le conscrit ». Cette déférence m'était d'ailleurs rendue facile par l'admiration et la sympathie que j'éprouvais, conformément à la loi mystérieuse des contrastes, pour les talents littéraires, l'inclination poétique et même poui l'imagination mystique de mon ami. A cette époque, il commençait à se passionner pour les idées saint-simoniennes. Il était poussé dans cette voie par ses entretiens fréquents avec Pierre Leroux et par les aspirations patriotiques qui nous étaient communes. Avec une éloquence entraînante, il exposait que la grandeur de la patrie devait sortir, non d'une nouvelle explosion de violence, mais d'une transformation pacifique des rapports sociaux. Quant au mobile de cette transformation, il le voyait, en partie à son insu, dans les faux dogmes de 1789, qui lui avaient été inculqués dès son enfance (1). J'opposai tout d'abord à ses idées préconçues les opinions que j'avais
(1) Autant que je puis me le rappeler, Jean Reynaud était filleul du conventionnel Merlin (de Thionville). Il devait, à ce qu'il m'a semblé, ses éminentes vertus privées à sa vaillante mère; c'est elle qui nous reeut dans son petit vignoble de Guentrange (Moselle), au début de notre grand voyage au Hartz et dans la plaine saxonne.
puisées dans ma première éducation. ?sos discussions continuelles ne diminuèrent point le dissentiment qui régnait entre nous ; mais elles accrurent notre atîection, en nous donnant le désir d'une association qui pût nous conduire à la découverte de la vérité. En cette matière, sans s'attacher autant que moi à la méthode d'observation, Reynaud ne repoussait pas la pensée de prendre pourcriterium de nos jugements les faits sociaux observés dans un voyage fait en commun. Quant au choix des lieux à visiter, je n'avais pas oublié les récits du Gentleman, qui, en 1814, m'avait signalé l'Allemagne du Xord comme la patrie de la sagesse. Je lis donc agréer à mon ami le projet qui devait nous faire parcourir, en 200 jours, pendant la belle saison de 1829, les mines, les usines et les forets des régions comprises entre la Moselle, la Meuse, le Rhin, la mer du Xord, la Baltique, les montagnes de l'Erzgebirge, de la Thuringe et du Hundsruck. L'instruction pratique de l'École des mines comprenait, pour chaque élève, deux explorations successives : le projet que nous soumîmes à l'approbation de nos maîtres associait donc mon premier voyage d'étude au second voyage de mon ancien. Comme, en raison de son étendue, notre entreprise devait entraîner une dépense supérieure à l'allocation accordée à chaque élève, nous eûmes soin de nous procurer à l'avance par quelques travaux littéraires et scientiliques le supplément de ressources qui nous était nécessaire. Tne circonstance particulière, qui m'a laissé un sentiment de graiitude, nous procura un second supplément, et vint accroître nos chances de réussite (1).
(1 1 Informé par les professeurs de l'Ecole de quelques succès que j'avais obtenus dans les examens qui terminèrent l'année scolaire 1828-1829. M. Becquey, directeur liénéral des ponts et chaussées et des mines, voulut bien me mander près de lui et
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Ce voyage fut accompli dans les conditions les plus favorables pendant les sept mois de mai à novembre. Il fut un de mes plus précieux moyens d'instruction. J'en ressens encore journellement les bons effets; et je m'explique de plus en plus que la prépondérance internationale d'une race d'hommes ait toujours été en rappoi-t avec rétendue des connaissances acquises, dans des voyages méthodiques, par la jeunesse des classes dirigeantes. A défaut des traditions détruites en France depuis 1780, un enseignement spécial sur l'art des voyages devrait être le complément des hautes études. Après avoir connu beaucoup de voyageurs, je reste d'ailleurs convaincu qu'en perfectionnant les traditions de l'École des mines de Paris, mon ami et moi avons créé la meilleure méthode de voj'age. Cette méthode a une grande importance : toutefois ce n'est point ici le lieu de l'exposer avec détail ; et je me borne à en signaler les traits généraux.
Comme tous les voyageurs qui aspirent à exercer par leur profession une action dirigeante, nous avions à atteindre, dans chaque contrée, trois buts principaux : visiter les établissements spéciaux qui,, pour l'art des mines, offrent les modèles à suivre etlesécueilsà éviter ; séjourner sur chaque établissement le temps nécessaire pour observer les faits essentiels : puis rédiger les notes qui doivent en garder le souvenir. Se mettre en rapport intime avec les populations et les lieux, afin d'(''tal»lir une distinction nette entre les faits essentiellement
me féliciter. Il s'informa, avec un intérêt paternel, de mes vues d'avenir; et, après avoir entendu le récit du projet conçu avec mon ami, il décida qu'une allocation supplémentaire nous serait accordée. J'ai souvent rencontré, chez les hommes d'Etat de cette époque, cette bonté exempte de népotisme ; et je suis heureux de la signaler.
DÉ FRÉDÉRIC LE PLAY 7i
locaux et ceux qui ont un caractère d'intérêt général. Chercher avec soUicitude les Autorités sociales de chaque localité : observer leur pratique ; écouter avec respect les juuements qu'ils portent sur les hommes et les choses. Nous avons rempli ce programme, en nous rendant indépendants de tout mo^en de ti-ansport et de tout bagage. Nous voyagions toujours à pied, en nous servant de la carte et delà boussole: nous franchissions ainsi les distances selon les lignes directes qui, dans les montagnes ou dans les plaines, étaient inaccessibles, aux animaux de selle et aux voitures. L'exception à cette règle absolue se présentait uniquement quantnous devions étudier une localité avec le concours d'un indigène : dans ce cas nous prenions soin d'organiser à la convenance de celui ci les moyens de transport. Nous dirigions d'ailleurs vers les endroits prévus de stationnement le bagage très portatif, qui contenait les vêtements de ville et le matériel spécial destiné à l'observation ; et nous y déposions peu à peu les documents produits par l'exploration des lieux. Partout, nous avions le libre choix entre cinq sortes de journées, dont la destination était tracée par la combinaison du programme avec les incidents imprévus : les stations if étude près des mines, des usines, des familles ouvrières et des Autorités sociales ; les excursions ayant pour but de compléter l'étude des étajjlissements et des hommes par une reconnaissance sommaire de la région environnante ; les explorations géologiques liées à l'étude des gîtes minéraux ; les explorations générales de localités ; les voyages rapides ayant pour oljjet la connaissance sommaire de certains lieux. Nous parcourûmes ainsi, à pied, sans une seule interruption, 6.800 kilomètres en 200 journées (1).
(1) Stations d'études : 80 journées, à 10 kilum., 800 k.; excur-
En ce qui touclie la science sociale, nos observations eurent surtout pour objet les mineurs, les fondeurs, les bûcherons, les charbonniers et les charretiers des montagnes du Hartz. Cette étude fut menée de fioiit avec celle des excellentes populations rurales de la plaine saxonne, qui s'étend au pied de ces montages. Nous visitâmes souvent les foyers domestitpies des familles attachées aux exploitations minérales et forestières, comprises, au midi delà plaine, entre l'Elbe et le Rhin. Enfin nos recherches s'étendirent également aux pêcheurs-cùtiers du Hanovre, de l'Oldenltourg et des Pays-Bas, ainsi qu'aux populations manufacturières de la Westphalie, de la Belgique et du bassin rhénan. En poursuivant ces études, nous n'avions pas encore l'esprit assez formé pour remonter des faits aux principes et nous élever à la liauteur de la science ; mais nous nous assurions le moyen de l'acquérir plus tard, car nous apprenions l'art des voyages. Pendant sept mois nous sûmes, en dehors de toute excitation urbaine, trouver en nous-mêmes la source d'une complète activité de corps et d'esprit. Les faits à observer nous otfraientune occupation sans bornes; les longs loisirs de la marche ne pouvaient épuiserles discussions soulevées à chaque instant par des objets nouveaux ; le contraste des opinions et des caractères était, pour ces discussions, un stimulant très vif ; enfin les habitudes de hiérarchie me portaient à accepter, de bonne grâce, les décisions, parfois un peu tranchantes, de «l'ancien ». Je constatai plus tard que cet esprit de discipline fut pour moi une des précieuses conquêtes du voyage : j'acquis ainsi l'es-
sions, 40 journées, à 30 kilora., 1.200 k. ; explorations géologiques, 40 journées, ù 50 kilom., 2.000 k.; oxplorations générales, 20 journées, à 00 kilom., 1.200 k. ; voyagos rapides, 20 journées, à 80 kilom.. 1.600 k. : total, 6.800 kilomètres.
prit de sociabilité, qui me permit de mener à bonne fin, en parfaite harmonie, beaucoup d'autres voyages avec des amis ayant presque toujours des caractères fort différents du mien.
Nous nous mîmes d'accord sur certaines opinions économiques, conformes à l'évidence des faits, qui nous furent enseignées par des administrateurs habiles ; et c'est ainsi, par exemple, que nous reconnûmes l'excellence des grandes corporations instituées dans les Etats allemands pour l'exploitation des mines métalliques. Cependant nous ne réussîmes point à nous entendre sur « la question sociale », qui avait été le point de départ de notre entreprise ; seulement nous comprîmes qu'elle était beaucoup plus compliquée que nous ne l'avions d'abord supposé. Je m'affermis dans la pensée que la solution se trouverait en grande partie dans les coutumes du passé. Mon ami, au contraire, conserva ses convictions sur la doctrine du (* progrès continu », et, en général, sur le concours que pouvait donner, en cette matière comme entouteautre, l'esprit de nouveauté. En résumé, nous revînmes, à la fois, plus divisés d'opinion et meilleurs amis que jamais.
Le Play.
A Madame yve Le Play (l)
Goslar (dans le Unterhartz), le 21 août 1829. — La fin de mon séjour à Clausthal a été employée à compléter mes études sur la grande usine centrale qui se trouve à c{uelque distance de la ville. Cette usine extrait l'argent, le cuivre et le plomb des minerais qui lui sont fournis par 15 mines immenses. Deux de ces mines que j'ai visitées, et qui se nonniient la Dorothée et la Caroline, ont 2.100 pieds de profondeur. Tandis qu'ordinairement tous les accessoires d'une mine à plomb, cuivre et argent emploient une centaine d'ouvriers, celle dont je te parle en emploie plus de 3.000. Tu vois que, pour un homme de mon métier, le Hartz est un véritable pays de cocagne.
Toutefois cette usine, qui nous paraît admirable, ferait une impression pénible sur un amateur qui ne serait pas accoutumé à la vue des fourneaux. Ainsi par exemple, si tu venais à Franchenchaarnerhiitte (c'est le nom de l'usine en question), tu ne verrais dans ce qui fait mon admiration qu'une masse immense de bâtiments noirs comme de la suie au-dessus desquels est toujours suspendu un nuage énorme de fumée et de vapeurs sulfureuses qui s'étend tout autour à plus * d'un quart de lieue ; de tous côtés des fourneaux qui vomissent avec de la flamme des torrents de vapeurs de plomb, d'arsenic, de soufre, d'antimoine, etc.; des
(1) Voyages en Europe, 1829-1854, Extraits de la correspondance de F. Le Play, publiés par M. Albert Le Play (Plon-Nourrit, éditeurs).
nuées d'ouvriers qui ont presque tous une santé détruite, qui sont pâles comme des spectres et dont la plupart ont les poignets tordus par l'effet des vapeurs de plomb qui donnent aussi à leurs membres un tremblement continuel et tout cela, pour gagner 7 groscben par jour, c'est-à-dire environ 21 sous.
Néanmoins, en voyant la hardiesse de ces travaux, on trouve que c'est à juste titre que les mineurs allemands sont regardés comme les premiers du monde.
Pour en venir à des idées plus riantes, je te dirai que notre voyage de Claustlial h Goslar s'est fait de la manière la plus gaie, Ileynaud étant un farceur flni et Clemson, notre nouvelle recrue, étant le garçon le plus aimable et le plus amusant qu'il soit possil)lede voir; il a pris entre autres choses à tache d'embrasser toutes les gardeuses de chèvres et de vaches que nous rencontrons dans les montagnes. Rien n'est plus comique que de voir ce grand corps de 6 pieds aller conter des douceurs à ces bergères dans un langage qui sur 20 mots est composé au plus d'un mot allemand, le reste étant toujours en français, aussi tu penses bien que de tous ses discours elles ne comprennent que la partie démonstrative qu'elles prennent en général asse^ bien.
Goslar est pour nous un nouveau centre de travail et, depuis 8 jours, je suis occupé à étudier deux mines qui ge trouvent à 3/4 de lieues. En ce moment je suis seul. Il y a trois jours, en revenant le soir avec le petit brouillard de notre course quotidienne, l'ami Reynaud qui, ainsi que nous, toute la journée avait respiré force vapeurs de plomb et d'arsenic, s'écria tout à coup : Sacrebleu, Messieurs, j'ai assez de métallurgie pour ce mois-ci et j'ai bonne envie de la planter là. L'ami Clemson qui ne disait mot, mais qui n'en pensait pas moins, trouva l'idée excessivenient lumineuse et voilà nos
deux gaillards qui se mettent à me débaucher pour faire comme eux ; je suis à ce qui paraît plus métallurgiste qu'eux et je tins bon en disant que je voulais voir tous les travaux avant de partir. Alors on convint de se séparer et en un quart d'heure il fut résolu que Reynaud irait à Lubeck voir les bords de la Baltique, que Clemson irait à Berlin où je dois aller le rejoindre pour voir cette ville magnifique ainsi que l'Opéra qui, dit-on, est le premier du monde. Il y a soixante-dix lieues d'ici à Lubeck, il y en a soixante-quinze jusqu'à Berlin et tous ces voyages ont été résolus en moins de temps que n'en eût mis un bourgeois de Paris pour se décider à aller se promener aux Tuileries.
Dans trois jours je me mets en route à mon tour pour Berlin où j'arriverai en trois jours et demi de marche, à moins que je ne me décide à prendre la voiture à Magdebourg, ce qui est douteux, vu ^ue depuis que je voyage à pied, j'ai pris pour les voitures une aversion telle que je suis malade toutes les fois que je m'embarque dans ces machines, ce qui du reste ne m'est arrivé qu'une fois depuis mon départ de Saint-Dizier. Tu ne saurais croire, ma chère maman, combien il est agréable de se trouver comme nous dans un état parfait d'indépendance et de pouvoir se transporter d'un lieu à un autre sans avoir besoin de consulter les convenances sociales, sans penser aux paquets, aux voitures, et à tout ce qui fait l'ennui des voyages, et surtout d'être parvenu à pouvoir faire dix-huit à vingt lieues dans une journée, sans ressentir la moindre fatigue le lendemain matin.
Tel est l'état dans lequel nous sommes et je t'assure (|u'il y a dans l'univers peu d'hommes qui se trouvent dans un état de félicité pareil à celui dont je jouis maintenant. Lorsqu'il sera passé, d'après le sort de toutes les choses de ce monde, j'aurai encore la consolation de peu-
ser que j'ai su l'apprécier à temps et par suite en jouir dans toute sa plénitude.
Ce petit xojdige de Berlin, qui forme un petit accroc à l'itinéraire qui nous a été tracé, m'est presque nécessaire dans la situation actuelle après un séjour prolongé dans des mines très malsaines. Ce travail un peu forcé ne laisse pas que de me fatiguer, j'ai été obligé, entre autres choses, de renoncer au vin pour quelque temps, parce que l'acide du vin, en se combinant avec les vapeurs de plomb, produit un poison qui occasionne de fortes coliques.
• Ma vie dans ce moment est des plus régulières. Voici un abrégé de l'emploi de mon temps. A 4 heures 1/2 du matin, je prends une tasse de chocolat au clou de girofle, d'après la coutume du pays, puis je m'embarque à pied pour Oker où j'arrive à 6 heures, où j'étudie, dans les mines, la fabrication du zinc, du cuivre, du laiton, du plomb, de l'argent, de l'or, du soufre, etc., qui se trouvent tous rassemblés sur ce même point; cette étude est fatigante parce que je suis obligé d'être constamment avec les ouvriers et de causer avec eux ; j'entends à présent assez bien l'allemand, mais celui des ouvriers est comme le patois par rapport au français et j'ai beaucoup de mal à le comprendre. Pour arriver là, il faut que je retourne ma question de 20 manières différentes ; à midi je vais dîner dans une espèce de cabaret où je mange du bout des dents du jambon et du bœuf salé avec des groseilles fermentéesdans le vinaigre pour entremets, le tout avec du pain noir tout mollasse dont l'aspect me fait toujours frémir ; avec cela la bonne femme de l'auberge croit me traiter en prince et elle pousse des soupirs et des exclamations en me voyant prendre seulement 2 gros de son bœuf cru pour faire passer 2 onces de pain. Pour me dédommager je fais
comme l'ami Clemson, j'embrasse les deux servantes qui, comme toutes les femmes du Hartz. sont très bien et je retourne jusqu'au soir 8 heures à mes fourneaux, puis je rentre à Goslar où je me dédommage des fatigues de la journée en mangeant du cerf rôti qui est bien la meilleure viande qu'il soit possible d'imaginer. Aussi j'en consomme des quantités qui te paraîtraient épouvantables.
A Madame V^'e Le Play
Grenade, 10 juillet 1833. — En ce moment je marche littéralement jour et nuit, toujours dans le même équipage, c'est-à-dire, avec mes 2 mules et mon mozo Juan de Cabera del Bac}^, que je t'ai signalé déjà plusieurs fois.
De Sechoso au Guadaïquivir, toute la chaîne de la Sierra Morena présente à cette époque de l'année une végétation encore plus belle que celle que je t'avais signalée avant El Pedroso. Le jaca ou cistus ladaniferus avait disparu complètement, mais le myrte dont je t'ai déjà parlé avec tant d'admiration dans ma dernière lettre s'est montré sur ce point 10 fois plus beau et forme souvent des arbustes de 8, 10, 12 et 15 pieds de haut couverts de millions de fleurs, c'est aussi beau que le jaca. J'ai revu une deuxième fois le fameux Guadaïquivir ; décidément ce fleuve est une mystification. A Torina, petit bourg à 8 lieues au-dessus de Séville, il coule presque sans eau entre des rives sèches et abominables comme celles de Cordoue ; je n'ai pas voulu lui faire l'honneur de le passer en bateau; en faisant un léger détour, j'ai facilement trouvé un gué pour le traverser avec les mules.
M. Le Baube et les autres personnes qui m'avaient
ê2 CORRESPONDANXE
parlé de Séville ne m'avaient pas trompé et j'en suis sorti vraiment enchanté ; j'ai d'ailleurs eu les moyens de passer agréablement les trois jours que j'ai consacrés à cette autre Capoue.
Je t'ai dit que j'avais le dessein de voir, près d'El Pedroso, une grande mine de fer. Or j'ai eu le bonheur de rencontrer dans le directeur un ancien émigré qui a voyagé dans toute l'Allemagne et surtout dans le Hartz. Comme deux hommes qui ont vu le Brocken ne se quittent pas facilement, j'ai passé un jour et demi avec lui et nous avons pris nos mesures pour faire ensemble le voyage de Cadix. 11 m'a adressé à Séville dans une maison particulière, chez les sénoras Borazitos.
Cette maison est tenue par une très brave dame de 38 ans. La senora Rosario, la tante, a une nièce qui n'a pas vu les Français de 1808, mais qui ne m'en plaît pas moins pour cela, vu qu'elle n'a que 1~ ans ; à la recommandation de don Francisco de Erlorza j'ai été reçu à bras ouverts par les deux dames et je me suis très bien trouvé de mon séjour chez elles, où j'étais vérital)lement comme en famille.
J'avais encore à Séville des lettres de recommandation pour le capitaine général de la province, le marquis de Las Amarillas, pour le comte d'El Pedroso, pour le consul des Pays-Bas et pour un certain don Arrazzola Onâte connaissant son Séville sur le bout du doigt.
Les maisons de Séville sont admirables non à l'extérieur, qui est assez misérable, mais à l'intérieur, qui est disposé delà manière la plus commode. Le patio, habitation d'été, est un vrai délice ; dans les maisons un peu riches tout cela est construit sur le modèle arabe comme les habitations des villes de lîarbarie et donne un véritable avant-goût de l'Orient.
• LETTRES DE TOYAGE «-5
J'ai assisté à la fameuse nuit de la Saint-Jean dans laquelle toutes les senoritas de Séville, sans distinction de rang, passent tout le temps à leur fenêtre en demandant des bonbons à tous les cavaliers qui passent dans la rue exprès pour distribuer des douceurs {dulces). La plus grande liberté règne dans les conversations nocturnes qui pourtant se font toujours à travers des grilles fort serrées, car je n'ai pas vu dans la ville une seule croisée privée de cet agréable ornement. On se tutoie comme chez nous dans le carnaval, et c'est avec une satisfaction inexprimable qu'on entend les petites senoritas demander par la fenêtre haute : chico, élevas dulces ? (Petit, as-tu des bonbons ?) ; on ne manque jamais de répondre oui, mais qu'on ne veut les donner que par la fenêtre du rez-de-chaussée. De là des pourparlers ; les senoritas par l'attrait des bonbons se décident enfin à descendre, et les malins armés de lanternes sourdes éclairent tout à coup leur figure et s'assurent ainsi si elles méritent un joli cadeau. Je n'ai pas manqué de régaler amplement la senorita Rosarito ainsi que les amies qu'elle m'avait fait connaître.
Je suis parti enchanté de Séville, après avoir observé que les nièces de 17 ans sont des choses que les tantes de 30 ans surveillent de très près, et je dois dire que la brave tante Rosario n'a quitté la sienne que lorsqu'elle ne pouvait faire autrement, malgré sa confiance et surtout sa grande amitié pour les Français qui ont laissé de fort agréables souvenirs à Séville tant en 1812 qu'en
Après avoir envoyé Juan avec les mules pour m*attendre dans la ville de Chiclana près de Cadix, je suis parti avec Erlorza, qui était venu me rejoindre par le bateau à vapeur de Cadix où l'on arrive en 12 heures.
Le fleuve, très large à son embouchure, n'est guère plus Jjeau qu'au-dessus de Séville.
Cadix est une ville tout originale en Espagne, par la liberté dont on y jouit, par une population très recommandable, par l'absence de la populace, par l'afïluence des étrangers et par un caractère de propreté et d'élégance qui ne se trouve dans aucune ville de France. Il n'3^ a rien à comparer pour la splendeur aux villes qui bordent la baie de Cadix et Tlsle de Lion et qui comprennent San Lucar, Rota. Port Sainte-Marie, Xérès, Islade Léon, Chiclana, toutes villes de 20 à 60 mille habitants.
J'ai assisté par hasard à Cadix aux fêtes célébrées à l'occasion de la fameuse Jura (serment) pour la reconnaissance de la princesse des Asturies. La ville était vraiment admirable avec ses maisons toutes blanches, ses portes et ses balcons vastes ornés de draperies rouges, avec ses rues toutes couA^ertes de toiles et avec ses milliers de jolies femmes parcourant les rues en bourdonnant comme des essaims d'abeilles. J'ai encore quitté Cadix avec peine.
J'ai été à Chiclana reprendre mon équipage et dîner avec ce bon Erlorza qui était là dans sa famille avec une cousine qu'il va épouser dans 3 mois ; puis je suis parti à toute bride pour le fameux détroit de Gibraltar où je voulais voir les côtes d'Afrique, le point le plus méridional de l'Europe, car je ne crois pas que la Sicile s'avance aussi loin, et enfin pour voir à Tarifa les plus jolies femmes du monde.
Cette excursion a été faite avec un plein succès ; j'ai pris des pierres et des plantes à l'extrémité de l'Kurope, j'ai fait au clair de lune, dans un jjateau de pécheur, une excursion en Afrique, et j'ai mis pendant cinq minutes le pied surjle sol africain où j'ai cueilli une
demi-douzaine de plantes, puis je suis revenu coucher à Tarifa.
Les femmes du pays, par une coutume toute mauresque, se tiennent la figure couverte, mais il n'est pas sans exemple qu'elles veuillent bien la montrer à ceux qui ont très envie de la voir.
Rien de plus pittoresque que la chaîne de montagnes qui borde la partie septentrionale du détroit ; elles sont d'une très grande hauteur, et la plus haute forme, avec celle qui lui est appuyée sur la côte africaine, les deux colonnes d'Hercule. C'est la seule contrée de l'Espagne où j'ai vu dans les montagnes quelques réminiscences des montagnes du Hartz, c'est-à-dire, des eaux abondantes, de grands arbres (chênes verts, ormes, liège) et enfin des nuages.
Du sommet des montagnes on a une vue ravissante de l'Océan et de la Méditerranée, du détroit, de la baie et du rocher de Gibraltar et aussi de la jolie ville d'Algésiras. J'en aurais bien long à te conter sur tout ce pays, mais puisque le temps me manque, j'arrive à Malaga, à 40 lieues de Tarifa, en laissant de côté trois nuits consécutives passées dans les champs et la persécution des douaniers, véritables voleurs, opérant avec les patentes du roi, et qui pour o francs laisseraient passer un million de contrebande. Toute la cùte de la Méditerranée depuis Tarifa est bordée de montagnes de 3 à 4 mille pieds qui descendent en amphithéâtre jusqu'à la mer, en laissant près du rivage une plaine plus ou moins large ; en général cette plaine est assez aride et habitée seulement par le palmier nain qui remplace ici le jaca de l'Estramadure.
De distance en distance on voit des jardins qui se trouvent formés par l'habile arrangement des eaux, et qui réalisent les descriptions les plus poétiques.
86 CORRE^^PONDANCE
Malaga est située dans une plaine de ce genre, cultivée quoique peu agréable vu le défaut d'arbres, mais à quelque distance à l'est et principalement à l'embouchure et dans tout le cours de la vallée, la culture est admirable.
On voit dans la plaine basse de vastes champs de maïs, de blé et de canne à sucre bordés de haies d'un effet étonnant, formées d'aloës, de cactus à grandes feuilles et suitout du grenadier constamment paré de fruits et de fleurs. Le sol est ombragé par des plantations de figuiers, de citronniers et d'orangers tandis que les plus hautes montagnes sont couvertes des fameuses vignes qui donnent le vin de Malaga, avec des eaux vives divisées en mille rigoles, car ici il n'y a pas de culture sans eau. Il faut pourtant m'arrêter dans mes éloges, carje ne trouverais pas de termes pour te vanter Grenade, Grenade ! In véritalde huitième merveille du monde.
A Madame Frédéric Le Play.
Nijni-Taguil, 6 juillet 1844, • »••••••»••••••••»
Ce qu'il y a de pénible jusqu'ici dans mon voj-age, c'est que je n'ai jamais eu une heure do loisir ; j'ai été sans cesse occupé, d'abord à me transporter à d'énormes distances, puis à visiter à la hâte des fabriques, à faire et défaire des malles, à charger et décharger des voitures. Aujourd'hui et depuis dimanche dernier, je me trouve, Dieu merci, dans une situation toute diiïérente.
Mon plan de campagne est de voir rapidement toutes les mines et usines de la Chaîne Ouralienne, comme j'ai vu celles de la vallée de la Kama, et celles comprises
entre Ekaterinebourg et Perm ; mais, pour étudier les détails, je veux séjourner longtemps sur un groupe démines et d'usines où j'étudierai la fabrication une fois pour toutes.
J'ai choisi pour cela les mines et usines dont le cheflieu est Nijni-Taguil. Cette immense propriété appartenant à MM. Demidoff, j'étais sùi- à l'avance d'y trouver des gens éclairés pour me seconder dans mes études et de plus des amis pour passer agréablement la soirée après une longue journée de travail. Je ne parle pas de la certitude d'un bon accueil matériel, car l'hospitalité se pratique ici dans des proportions qu'on ne pourrait même pas soupçonner dans l'ouest de l' Europe. Je vais d'abord te donner une idée de l'agréable position dans laquelle je suis depuis mon arrivée.
A Nijni-Taguil comme dans les autres chefs-lieux des propriétés des mines de l'Oural, il y a ce que l'on appelle une maison seigneuriale, immense habitation, qu'on pourrait appeler la maison du bon Dieu, où l'on refait, loge, nourrit, entretient de toutes façons tout voyageur, toute famille, s'élevant au-dessus de la classe du peuple. Cette maison est ici tenue par l'intendant général des biens de MM. DemidotY, M. Danilolï, excellent homme, qui a passé une grande partie de son temps à Paris, et qui parle français aussi bien que moi.
J'aurais pu m'établirdans cette maison avec ma suite, mais j'avais à l'avance indiqué que j'aimerais mieux être installé dans une p(>titn maison où je serais seul avec mes amis, à proximité des établissements que je veux surtout étudier. M. Schwechoff, dont tu dois te souvenir, puisqu'il a dîné chez nous en 1839, ayant appris ce désir, m'a cédé sa maison d'hiver qui se compose de trois étages.
Au rez-de-chaussée se trouvent la cuisine, les bûchers.
la glacière, les remises, la chambre de domestique. Au premier étage, que j'occupe avec Malinvaud, nous avons une antichambre, un office, et une pièce oii nous déposons les manteaux; un I^'" salon de 14 pieds sur 20, un 2^ salon de 18 pieds sur 24, un cabinet de travail grand comme le premier salon, une chambre à coucher avec un grand cabinet de toilette pour moi, une grande chambre à coucher pour Malinvaud. Au 2^ étage, se trouve un autre appartement que M. Peretz occupe en partie. Cet appartement est fort bien meublé, et garni de bonnes copies de Rubens, des grands maîtres français, italiens et flamands.
Nous mangeons chez nous, j'ai trouvé plus convenable et plus commode de ne pas vivre aux crochets de la maison seigneuriale. Il y a ici un négociant fameux dans tout l'Oural qui est à la fois le Chevet, le Delille, le Petit St-Thomas, le Susse, le Géroult, le Marquis, etc., de la ville, et chez lequel nous trouvons àa bon vinaigre, de la moutarde, de l'huile d'olives, du thé. du vin de Bordeaux à 2 fr. 2o la bouteille.
Le même vin coûterait chez Brébant 4 francs, ce qui prouve combien le commerce du vin est mal fait en France. Il est honteux pour l'habileté de nos négociants, que notre vin coiMe moins cher au milieu des montagnes de l'Asie, dans une ville complètement inconnue en Europe, que dans la capitale de la France.
M. Daniloff a fourni notre maison de domestiques : ainsi nous avons un cuisinier, un huissier dans l'antichambre pour garder les manteaux et recevoir les arrivants, un commissionnaire et deux cochers. Ici, comme dans toute la Russie, on ne fait pas un pas à pied ; nous avons en outre comme surintendant Akim qui s'acquitte assez bien de ses fonctions.
Nous avons encore chaque jour un pourvoyeur qui
va au marché, mais notre cuisine est en partie alimentée par les présents de M. Daniloff qui nous envoie d'excellent lait, de la crème, du beurre frais, des œufs, des gelinottes, des perdrix, des canards sauvages, des coqs de bruyère, de la laitue, des fraises qui abondent maintenant dans les bois, des champignons qui sont une immense ressource pour le paj's et qui ne sont jamais vénéneux. Outre cela on me fait des cadeaux de tous cotés : M. Schwekoff avait envoyé hier une épaule de mouton de race anglaise et des côtelettes qui nous ont un peu rappelé le mouton de l'ouest de l'Europe, c'est une viande très rare en Russie.
Mes occupations et mon train de vie sont, comme tu le vois, fort agréables. Le matin, à 6 h., après avoir pris une tasse de thé, je descends à la forge qui est à 60 pas de ma maison : je reviens déjeuner à 10 h., je retourne aux usines : je dîne à 6 h. et enfin je termine la journée en allant à 7 h. prendre le thé à la maison seigneuriale, puis en allant faire en nombreuse compagnie une course quelconque dans les mines des environs. Cette course peut seprolonger jusqu'à 11 h., vu l'absence complète de nuit dans cette saison. Pour la première fois, depuis notre départ de Russie, nous avons de bons lits pour dormir.
Les usines sont ici montées sur une échelle colossale, on y fabrique à la fois le cuivre et le fer. Les deux mines se touchent et sont dans la ville même ; chacune d'elles est la plus riche que je connaisse au monde. Le minerai de fer est taillé au jour comme la pierre dans une carrière ordinaire. L'excavation principale a plus de 500 mètres de diamètre. Les excavations sont aussi grandes que le vide formé entre le Pont-Royal et le pont delà Concorde.
La principale usine, qui a plus de 60 roues hydrauli-
ques pour faire tourner les machines à battre les marteaux, reçoit les eaux d'un lac immense, long de 12 kilomètres, que Ton a créé en barrant la vallée de la Taguil : la chute des eaux est d'environ 6 m. ; 3 ou 4.000 ouvriers sont journellement employés dans les mines et dans les usines, en sorte qu'une population de 22.000 habitants est groupée à Nijni-Taguil ; chaque maison ayant cour et jardin, la ville occupe un espace immense. La ville a 7 à 8 kilomètres de longueur et 4 à ode largeur. Elle occupe un espace grand comme la moitié de Paris. Il y a 10 ou 12 églises ou chapelles d'une construction soignée; l'une d'elles, qui contient le tombeau de M. Demidotf père, a coûté 1/2 million. C'est un coup d'œil amirable de voir, des hauteurs qui dominent la contrée, cette ville immense entourée de forêts d'a^rbres A'erts, située près de ce beau lac, dans une belle vallée au milieu des montagnes. On conçoit difficilement, à la vue de ces belles choses, qu'elles puissent être la propriété d'une seule famille. Sept autres usines, toutes situées dans des positions pittoresques, sont le centre de populations fort considérables, mais de beaucoup inférieures en nombre à celle de Nijni-Taguil. La propriété renferme en tout 50.000 habitants.
A Madame Frédéric Le Play.
Nijni-Salda, 13 août 1844.
Je fais en ce moment diverses observations qui me font séjourner tout le jour dans les foi'êts. On ne peut rien imaginer de plus beau que la nature sauvage qui m'entoure, mais aussi on ne peut concevoir rien de plus difficile pour la circulation. Le pays entier est
littéralement une forêt continue qui ne s'éclaircitun peu qu'à l'approche des villages; on a beau couper les bois pour les besoins des mines et des habitations qui en dévorent annuellement d'énormes quantités, la forêt repousse toujours et envahit tout.
Les observations que je fais exigeant que je m'avance en ligne droite dans certaines directions, j'ai devant moi une douzaine d'hommes qui m'ouvrent les chemins la hache à la main et qui font une fendue de 3 m. de largeur environ. On a ainsi abattu pour moi plus de 3 .000 pieds d'arbres et il n'est venu à l'idée de personne que cela pût s'appeler un dégât.
Le bois est ici concédé de la manière la plus libérale aux habitants, non seulement pour le chaulfage domestique, mais encore pour l'entretien des maisons, des clôtures qui sont entièrement en bois.
Au reste, les paysans serfs de cette partie de la Russie, et en particulier ceux de cette propriété, jouissent d'un bien-être dont les paysans et ouvriers de France n'ont aucune idée. Chaque famille possède en toute propriété une maison et un jardin aussi grand que la famille peut le désirer: dans le même enclos il y a, outre la maison et le jardin, une cour, un bâtiment où. sont les animaux et les provisions, une glacièi-e, etc.; dans un rayon de 2 à 3 kilomètres autour du village^, la forêt est parsemée de pâturages réservés dans lesquels les bestiaux vont paître en commun. Les habitants veillent eux-mêmes à ce que la forêt ne gagne pas sur le pâturage, et on a grand'peine à les empêcher de détruire la forêt dans l'intérêt de leurs bestiaux.
Chaque famille possède, en outre, à une distance de 8 à 12 kilomètres, un pré- dans les petites bandes de prairies qui se trouvent entre le lit des ruisseaux et la forêt. L'étendue de ce pré est calculée de sorte que le
paysan peut y récolter tout le foin nécessaire pour nourrir ses bestiaux pendant l'hiver. Chaque famille possède au moins 2 vaches, 1 ou 2 chevaux et souvent 5 ou 6, une dizaine de poules, plusieurs moutons et brebis. Il n'y a pas, dans toute la propriété, une seule famille qui ne mange tous les jours de la viande et ne boive une boisson fermentée.
L'événement le plus important de l'année, dans le pays des forges comme celui-ci, est l'ouverture de la fenaison. Tous les établissements de mines et de forges sont alors fermés, et les habitants de tout âge et de tout sexe se transportent en masse dans les forets pour y récolter leurs foins. C'est une fête universelle; après les rudes travaux métallurgiques qui les ont occupés toute l'année, ces braves gens se livrent à ce travail agricole avec une sorte de passion. Les voisins s'invitent réciproquement au travail, et celui chez lequel se fait la récolte nourrit et régale les autres pour être ensuite régalé à son tour. Tout le monde passe la nuit dans les bois; en sorte que, si on monte sur un point élevé, on voit des lignes de feux dessinant dans toutes les directions le cours des ruisseaux à prairies. On revient au village sur les voitures chargées de foin en riant et en chantant. Ces familles juchées sur d'énormes tas de foin portés sur de petites charrettes rappellent le tableau des moissonneurs de Léopold Robert.
A Madame Frédéric Le Play.
Carlstadt, 20 juillet 1845.
De Kongsberg nous sommes revenus par le nord, contournant un grand lac qui est à l'ouest de Christiania et voyant, en passant, de grandes usines où l'on
fabrique le bleu de cobalt. Toute cette contrée est admirable, elle est composée de hautes montagnes et de lacs qui ne laissent rien à désirer. Si la Norvège était pourvue d'auberges et de routes comme la Suisse, le torrent des voyageurs s'y dirigerait aussi bien que vers le sud de l'Europe.
La Norvège présente une population placée dans des conditions uniques en Europe. 11 n'y existe pas de noblesse. La bourgeoisie n'a pu se développer dans un pays privé de commerce et d'industrie ; les mêmes circonstances n'y ont point permis la formation des grandes fortunes territoriales comme dans les principaux Etats de l'Europe. Le pays est donc peuplé par des paysans, propriétaires du sol, qui viventsur leurs terres, produisant eux-mêmes tout ce qui est nécessaire à leur existence, vivant dans une véritable abondance, mais placés dans l'impossibilité absolue de se créer des revenus parce qu'ils ne peuvent vendre de produits à leurs voisins, qui sont exactement dans les mêmes conditions.
Ces paysans vivant dans l'abondance trouvent facilement du travail, en sorte que la main-d'œuvre et le travail des animaux y sont comparativement à un prix élevé. 11 résulte de là que les frais de voyage en Norvège, au milieu d'une forêt presque continue, dans un pays complètement dépourvu d'industrie, sont aussi considérables que dans les plus belles provinces de France et deux et trois fois plus considérables qu'ils ne le sont à quelque distance, en Suède, où le sol, le climat, l'induslrieprésentent des conditions absolument identiques.
La Suède, dans la direction de Christiania à Carlstadt, nous a paru encore plus pittoresque que dans la
partie que nous avions parcourue jusque-là. C'est, comme l'Oural, un pays de forets, de coteaux à mouvements plutôt gracieux que brusques, dont les pentes inférieures sont couvertes de ces délicieuses prairies qu'on ne connaît que dans le nord de l'Europe et en Angleterre. Mais ce qui donne à la Suède un cachet particulier, c'est cette multitude de lacs aux eaux limpides que Ton rencontre à chaque pas et qui mettent le voyageur dans des transports d'enthousiasme.
Hier soir, nous avons traversé un de ces lacs à michemin de la frontière suédoise à Carlstadt, nous ne savions comment exprimer notre admiration et nous défendre de mille projets d'achat qui nous amèneraient en masse dans un pays où la terre est pour rien et où l'on pourrait se procurer, même avec une fortune médiocre, toutes les jouissances de la grande propriété. Vains projets que l'éloignement dissipe bientôt, mais qui sont l'expression d'un sentiment vif dont il n'y a aucune raison de se défendre. Il est certain que, si on pouvait se détacher aisément de son pays, on vivrait ici avec une nombreuse famille dans un état de bonheur qu*on atteint difficilement en France et surtout à Paris, où on peut à peine se procurer l'espace et la quantité de soleil nécessaires à la vie d'un homme.
Je suis reçu partout avec une chaleur que je ne prévoyais pas ; j'ai écrit sur le fer de Suède un mémoire qui a eu ici un grand retentissement et mon nom y est complètement populaire depuis que le gouvernement suédois a fait traduire les discussions qui ont eu lieu aux deux Chambres françaises sur la question que j'ai traitée et qui se rapporte aux fers de Suède. Ainsi aujourd'hui j'ai été invité avec nos deux amis à un grand dîner officiel donné par le gouverneur de la province, et je viens d'interrompre cette lettre pour rece-
voir une dépiitation de maîtres de forges qui viennent me remercier de ce que j'ai écrit.
Tout cela rend notre voyage très agréable et il est absolument inutile de me munir de lettres de recommandation. Je trouve toutes les portes gracieusement ouvertes.
A Madame Frédéric Le Play,
Lovere (sur le lac d'Iseo), 4 juillet 1846. — MM. Benoist et Saglio, qui désiraient beaucoup voir Venise en détail, nous ont quittés pour nous devancer dans cette ville, en sorte qu'ils seront privés de tout le plaisir que nous avons trouvé dans ce beau coin de l'Italie. Je suis resté seul avec M. Perruzzi, qui remplit consciencieusement les fonctions d'interprète et qui d'ailleurs est un métallurgiste zélé. Nous venons de remonter le Val Serio jusqu'à sa source pour y visiter des forges et des aciéries fort intéressantes.
Nous sommes descendus ensuite dans une petite Aille nommée Lovere, qui n'est habitée que par des forgerons dont l'industrie consiste à faire toutes les bandes de roue de l'Italie ; ces roues sont façonnées à froid et le tapage produit par le martelage est si grand, que tous les ouvriers sans exception deviennent sourds avant 50 ans. Le travail devant la fournaise où l'on prépare le fer est si fatigant pour les yeux, dans ce climat, que les ouvriers deviennent infailliblement aveugles dans leur vieillesse. Aussi, pour éviter cette nouvelle infirmité, se retirent-ils du métier dès qu'ils ont acquis l'état de surdité.
Povera n'est qu'à deux pas de Lovere, nous nous y sommes rendus à pied, en suivant les bords de la petite rivière qui donne le mouvement à toutes les for-
ges. Nous avons joui, dans le trajet, d'un dos plus beaux spectacles que l'on puisse voir. Le toirent, avant d'atteindre le lac, passe dans des gorges de montagnes d'une hauteur immense. La route circule sur leurs pentes à environ cent cinquante mètres audessus du torrent. Celui-ci s'est frayé un passage au travers des roches, qu'il a usées peu à peu sans élargir l'ouverture, en sorte qu'on a, pendant une demi-lieue, le spectacle unique d'une fente verticale de cent mètres sur le bord du précipice. On ne peut voir ses eaux, parce que les buissons qui croissent des deux côtés se rejoignent et forment une sorte d'écran, mais on les entend mugir avec un fracas épouvantable. En jetant une grosse pierre dans le précipice, on entend celle-ci frapper cent fois en rejaillissant d'un côté à l'autre comme une bille de billard, pendant un instant on n'entend plus rien parce que les parois du rocher s'écartent davantage à quelque distance de l'eau ; on l'entend enfin tondjer dans l'eau avec un bruit sourd qui se distingue très bien du bruit clair que la pierre avait fait dans la première partie de sa chute. La route carrossable qui suit le bord de ce précipice a été construite sous Napoléon. Elle est entaillée sur les parois de l'une et de l'autre montagne, et passe fréquemment le précipice sur des ponts qui ont à peine deux mètres de largeur.
En sortant de ces gorges, qui ont l'aspect le plus sauvage et le plus sévère, on tombe tout à coup à l'improviste, au détour d'un rocher, sur une plate-forme d'où on peut embrasser d'un coup d'oeil tout le lac d'Iseo avec ses belles eaux et ses riantes villas. Nous avons joui de ce coup d'œil au moment où le jour baissait un peu et où la lune éclairait déjà le paysage. Les sentiers et les routes alioutissant au lac étaient cou-
LETTKE-^ DE VOYAGE 97
verts d'une population pittoresque comme le pays, et surtout de jeunes filles, sortant des filatures de soie, qui chantaient en chœur, avec des voix et un sentiment musical inconnus chez nous, des airs nationaux. J'ai déjà vu beaucoup de belles choses, j'en ai vu d'aussi belles en d'autres genres, mais je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que cette arrivée sur le lac.
C'était là la belle Italie, dans toute la force du mot, sans les mécomptes, la pluie, le vent, la poussière, la chaleur, etc.... qui presque partout tempèrent le sentiment d'admiration avec lequel on jouit en voyage des choses qui ont une réputation classique.
Nous avons même l'avantage de n'avoir pas été prévenus de tout ce que nous voyions et, pour comble de bonheur, nous avons trouvé ici une auberge excellente où étaient réunies des conditions assez rares en Italie : propreté, bons lits, bonne nourriture, service agréable.
Il faut ajouter à l'éloge que j'ai fait que la population est ici d'une admirable beauté. Les femmes présentent presque toutes le type dont on voit de si beaux exemples dans les tableaux du Titien et des autres peintres de l'école vénitienne. Sous ce rapport, nous avons trouvé une transition brusque entre le Milanais et les anciens Etats vénitiens que nous parcourons en ce moment. Les femmes ont généralement le nez aquilin, de grands yeux avec un sourire très doux, de belles dents, des cheveux noirs parfaitement nattés en tresse, noués très bas derrière la tête et qui tombent même sur le cou. Ils sont tenus au moyen de grandes et nombreuses aiguilles à grosse tête de nacre disposées en éventail.
Etant allé voir hier soir un fabricant de soie qui a chez lui, pendant la saison de la filature, soixante-dix Le Plav. 6
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jeunes filles casernées à la maison, nous avons vu une admirable collection de beautés qu'on trouverait difficilement ailleurs. Le troupeau était rassemblé dans la cour de la filature, au clair de lune, chantant à pleine voix avec un véritable sentiment de l'harmonie.
A Madaiïfe Frédéric Le Play
NeusohL 30 août 1846, — J'ai quitté aujourd'hui Schemnitz pour continuer ma course vers le nord-est.
Ce pays de moyennes montagnes ressemble beaucoup au Morvân et au Limousin : il est composé de délicieuses prairies, d'eaux courantes et de boi:*i de chênes. La température, dans cette saison de l'année, y est très agréable, et on nous promet le même temps pendant tout le mois de septembre.
Tout ce pays est très riche en mines d'or et d'argent : je calculais à l'instant que, depuis l'origine de l'exploitation, on a rejeté dans les déblais et dans les ruisseaux plus de 500 millions d'or et d'argent. A Schemnitz seulement, où je viens de passer huit jours^ il y a une vingtaine de mines en exploitation et la population engagée dans les travaux dépasse 10.000 individusi
Les habitants de ce paj^s n'ont plus rien de commun avec l'Allemagne, les habitudes et la langue sont entièrement difîérentes. Il y a deux races bien distinctes : les Slaves, qui parlent une langue tout à fait semblable à celle qu'on parle en Russie, et les Hongrois proprement dits qui se nomment Madgyares et qui parlent une langue qui n'a aucune analogie ni avec le slave ni avec l'allemand.
Le costume de ce pays est très original : les hommes portent une petite chemise qui ne tombe pas au-dessous
de la moitié de la poitrine, puis un caleçon-culotte serré aux reins et qui tombe à la cheville. Ce caleçon est plissé et si large que chacune des jambes pourrait faire un jupon de femme. Par-dessus la chemise ils portent une petite veste qui descend à la ceinture. Mais, dans l'été, cette veste est seulement passée par-dessus les épaules, et les manches pendent par derrière. Cette disposition est exactement celle du dolman de nos hussards, et de là vient l'origine de ce costume qui est d'ailleurs habituel pour la cavalerie hongroise. Le dimanche, les hommes portent une culotte collante de drap avec des galons comme la culotte des hussards, des bottes à la hussarde dans lesquelles on serre d'abord le caleçon, puis la culotte. La coiffure est un chapeau rond à larges bords retroussés fortement et d'un effet fort original. Pour tenir le caleçon et préserver le ventre et la poitrine, qui ne se trouvent couverts qu'à moitié, le paysan hongrois porte une très large ceinture garnie de plaques de cuivre et qui joue à moitié le rôle d'une cuirasse ; il loge dans cette ceinture sa pipe et son argent .
Ici, comme en Russie, le paysan va peu à pied ; il se sert de petits chariots à deux chevaux, et, pour les gros transports, de chariots à 4 et même 6 chevaux. Ordinairement le charretier se tient dans la voiture et un enfant de 10 à 12 ans conduit en postillon, un grand fouet à la main. Tous ces équipages ont un cachet de couleur locale très prononcé qui ne se trouve guère dans d'autres parties de l'Europe, où les costumes et les habitudes vont chaque jour se nivelant.
Le costume des femmes est également original et se compose d'un jupon et d'une jupe do dessus serrée à la ceinture, d'une chemise longue descendant au genou, d'une sorte de spencer serrant fortement la taille, mais sans manches dans le costume d'été, Ordinairen^ent le
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spencer est d'une indienne foncée avec fleurs peintes bien voj'antes. La jupe est souvent de percale Ijlanche ainsi cjue la chemise, dont les manches bouffantes se ferment à mi-distance entre l'épaule et le coude : les bras sont donc nus. Les cheveux sont séparés et aplatis sur le côté, à peu près comme dans la coiffure à bandeaux en usage maintenant en France; ils sont liés très fortement à la nuque et de là tombent en plusieurs nattes qui sont accompagnées et même mêlées d'un paquet de 6 à 8 rubans de soie de couleur voyante. Un grand châle blanc, tantôt de calicot, tantôt de laine, imprimé de dessins légers, recouvre toute la tête et le haut du corps quand on sort dans la rue. Ce chàle est drapé avec assez d'art et forme la partie la plus originale du costume.
On nous avait fait grand'peur de notre voyage en Hongrie. On nous avait dit que nous ne pourrions ni manger ni dormir et que nous éprouverions une grande difficulté pour nous transporter d'un endroit à un autre. Habitué aux voyages et cuirassé contre mille inconvénients qui désoleraient un Parisien profane, j'étais sûr à l'avance de me tirer d'affaire.
Le fait est qu'on ne voyage pas ici aussi facilement que de Paris au Havre ; mais en prenant mes précautions, en me faisant convenablement renseigner d'avance, je me trouve à peu près aussi bien qu'il est possible de le désirer. Ainsi, par exemple, voici comment nous avons fait emploi de notre journée. Voulant nous rendre de Schemnitz, où sont les mines d'or et d'argent de la basse Hongrie, à Neusohl, l'une des principales usines où les minerais sont fondus, nous avons loué une petite calèche à 2 chevaux qui, pour 18 fr. environ, nous a fait parcourir en 5 h. les 10 lieues de bois et de prairies qui séparent les deux villes. >'ous nous sommes
adressés à Xeusohl à une brave femme qui, sans être aubergiste, loge des voyageurs de qualité.
Nous avons eu une belle chambre à 2 lits, longue de 24 pieds et large de 18, garnie de vases de fleurs, où règne une grande propreté et que nous payons environ 2fr. 10 par jour. Nous avons fait une visite à tous les gens qui pouvaient nous être utiles. Ceux-ci nous ont parfaitement reçus. Nous sommes prêts à entrer en besogne demain matin à 5 h. et j'ai pu faire tout cela après avoir travaillé 4 h. ce matin à Schemnitz; je trouve encore une minute pour t'écrire cette lettre et mettre en ordre quelques notes.
A Monsieur Gh. de Ribbe ( l).
Paris, 10 juillet 1865.
Je vous remercie de votre concours soutenu, et vous prie de me faire un petit résumé des traits les plus importants sur la vie domestique de nos pères, que vous m'avez signalés dans vos deux derniers voyages et qui caractérisent le mieux l'ordre moral de l'ancienne Constitution provençale. Je ferai de ces extraits sommaires des Livres de raison un des documents à annexer dans ma deuxième édition.
Chaque jour, il m'est donné de faire quelque recrue pour la réforme pratique de notre Société. J'ai aujourd'hui une chaude adhésion de M. Marne, de Tours, dont le dévouement à la pensée fondamentale de l'œuvre m'est connu depuis la publication du livre.
M. X. , . est absolument dans le faux, il est plongé dans la phraséologie libérale et fantaisiste à la mode, sans aucune intelligence de la vie rurale. C'est fâcheux, car c'est un homme de bien. Mais l'erreur des gens de bien est plus dangereuse que celle des coquins ; c'est elle qui perd la France depuis soixante-quinze ans, et il faut se garder de l'encourager, quelque estime qu'on ait pour les personnes. En lisant attentivement la brochure de M. X. . ., qui commence fort bien, vous découvrirez aisément pourquoi elle conclut fort mal.
Je ne connais rien de plus dangereux que les gens
(1) Charles de Ribbe, Le Play d'après sa correspondance, 2« édit. (Victor Lecoffre, éditeur).
qui propagent les idées fausses, sous prétexte que la nation ne voudra jamais y renoncer. Si elle n'y renonce pas, elle périra : mais ce n'est pas un motif pour accélérer la décadence en adoptant Terreur.
// n'y a pas d'autre rêf/le de informe que de chercher le vrai et de le confesser quoi qu'il arrive.
Je conçois qu'un homme prudent se taise momentanément sur le vrai, bien que je condamne cette prudence ; mais je repousse tout homme qui se rallie par politique à l'erreur.
Ne regrettez pas le concours de M. X... S'il persévèri* dans la voie fausse où il est, il n'arrivera qu'à embrouiller la question.
Combien je suis satisfait, en ce qui vous touche, de vous voir engagé dans une voie si féconde, celle qui consiste à fonder l'histoire de la Provence sur les traces positives de son organisation sociale ! Je n'ai qu'une recommandation à vous faire : c'est de vous attacher toujours à la vérité, sans rechercher la faveur des partis, des coteries locales, etc.. L'écueil de la vie provins ciale est la petite rivalité des personnes. Evitez-le. Nous sommes dans un temps où il est nécessaire de payer de dévouement, et où il faut se résigner à voir ce dévoue' ment inutile ou méconnu. On en est largement récompensé par l'approbation de quelques gens de bien... Pour les élections comme pour le reste, il faut aller droit au vrai sans tergiverser et sans capituler ; il faut plus que jamais donner l'exemple et ne pas craindre de n'être rien. Je constate chaque jour que j'ai pu impunément dire la vérité, il en sera de même pour vous.
Je rencontre ici d'admirables natures, qui s'annulent en voulant ménager les erreurs et les préjugés de ceux à qui leur ambition est de plaire.
Gardez-vous de ce travers, si le désir du succès devait
LËTÏRES A t)ÈS AMiS 107
jamais vous préoccuper. Je ne sais si j'ai réussi moimême à pratiquer ce précepte : Vitam impendere vero ; mais je Tai voulu sincèrement.
A. Monsieur Ch. de Ribbe.
Paris, 2 décembre 1866.
J'ai consacré ma vie à la réforme de mon pays. Il y a pour moi, à cet égard, deux classes d'hommes parmi les dirigeants :
1" Ceux qui savent se dévouer ;
2o Ceux qui pensent à leurs propres intérêts, et ne donnent quelque attention à la réforme que lorsque ces intérêts sont avant tout satisfaits.
Je me tiens chaque jour en communication avec les premiers, et je m'éloigne chaque jour des seconds.
L'homme riche, intelligent, placé dans les corporations privilégiées, etc.»., qui ne pense qu'à lui, qui prend sa personnalité pour mesure de son activité, pour règle de ses doctrines, est un fléau social ; car il occupe la place d'un ouvrier utile, et il excite l'antagonisme chez les classes inférieures qui ne respecteront la classe dirigeante que quand celle-ci fera son devoir.
Aussi, dis-je à vous-même comme à tous mes amis : Conservez votre dévouement actuel ; pénétrez-vous du renoncement chrétien à mesure que votre réputation grandira, et vous pourrez compter sur ma vive amitié qui croîtra avec vOs mérites.
Si de mon côté je me corrompais, si je cessais de refuser certaines hautes situations où je ne pourrais travailler utilement à la réforme, si la petite renommée (jui m'arrive me perdait en me rendant orgueilleux, ne manquez pas de m'en dire Vertement votre avis.
108 OORRESPONDAN'CE
Je suis navré, en voyant tant d'hommes heureusement doués échouer misérablement contre la borne de l'orgueil, et perdre toute notion du juste parce qu'ils ont été admis parmi les privilégiés de l'Institut. Or, il ne faut jamais oublier que nous pouvons être faibles comme eux, et il ne faut les blâmer que pour nous dire que pareille chute nous menace.
Qu'est-ce qu'un catholique qui n'est pas dévoué au prochain?
C'est un orgueilleux qui se fonde sur la supériorité de la doctrine qu'il professe, pour se dispenser de le servir humblement.
L'Evangile a classé cette sorte de gens à leur juste valeur.
Cela dit, critiquons le moins possible les autres, et tâchons de pratiquer mieux qu'eux la doctrine de Jésus !
J'aime à voir le clergé comprendre qu'il a surtout mission de s'unir aux amis de la famille, pour défendre la société contre les erreurs et les abominables pratiques des prétendus hommes de progrès.
A. Monsieur Claudio Jannet.
Paris, 25 décembre 1866.
Nous n'échapperons à la désorganisation sociale qui nous menace, que si un nombre suffisant d'hommes pénétrés des vrais principes se tiennent prêts à affirmer et à démontrer la vérité au jour de la prochaine catas* trophe.
La catastrophe ne nous sera pas épargnée ; car les classes riches se montrent de plus en plus indignes de la haute action directrice qu'elles devraient exercer. A Paris surtout, le luxe et la débauche débordent, tandis
que les pauvres, dont le nombre urandit chaque jour par l'elfet d'un déplorable esprit de vertige chez l'autorité municipale, se montrent eux-mêmes de plus en plus corrompus et envieux.
La conséquence fatale de cet état de choses ne saurait être douteuse pour un esprit clairvoyant.
Il faut se préparer à accomplir la haute mission de paix et de justice qui, seule, peut établir des liens entre ces deux classes aveugles et ignorantes ; et Ton n'agira efficacement dans ce but qu'à la condition d'être rapproché par une doctrine d'un certain nombre de collaborateurs.
Or, aujourd'hui, il faut plus que douze apôtres pour conjurer l'elfet d'une explosion aussi prochaine. Tous ceux à qui la Providence a accordé le pain quotidien doivent employer tous les jours de leur vie à trouver des collaborateurs pour cette œuvre de salut.
A. Monsieur Ch. de Ribbe.
Paris, 26 décembre 1868.
Les aspirations générales de nos décentralisateurs sont excellentes; mais elles sont absolument neutralisées par le déplorable système qui a fait subordonner chaque banlieue, prise dans son ensemble, au village, chaque village au bourg, et, de proche en proche, la France entière à Paris. L'Anglo-Saxon, l'Allemand et le Scandinave, l)ien au contraire, restent maîtres, et indépendants dans leurs domaines agglomérés (1). Le régime seigneu-
(1) La véritable force des Etats-Unis, observe sur ce sujet M. Claudio Jannet, réside dans La classe des propriétaires, cultivant eux-mêmes leui's terres et vivant au centre de Lem\< domaines (farmers). Ils ont conservé généralement les bonnea mœurs domestiques de l'époque coloniale et sont placés dans
Le Play. 7
rial avait souvent et en pai'tie conjuié le mal ; les intf'ndants de Colbert et les préfets de l'Empire ont tout perdu .
Les Français d'aujourd'hui sont des urbains, comme l'étaient les Gaulois et les Romains. Il faut qu'ils redeviennent des ruraux, comme l'ont été les Francs, comme le sont encore les Anglo-Saxons. C'est l'une des conditions de la réforme sociale. Cet esprit rural de race, je l'ai puisé, s.ans en avoir d'abord conscience moi-même, dans mon origine bretonne et normande.
J'ai beaucoup travaillé à ma quatrième édition , iii.m> j'en ai été momentanément détourné par une conversation avec l'Empereur, qui m'a mandé à Saint-Cloud, il y a deux mois, pour parler de réforme sociale, en reprenant un entretien commencé il y a dix ans. L'Empereur m'a invité à lui écrire une note à laquelle il répondrait. Je ne crois pas que cela aboutisse... ; je crains bien que l'esprit du jour ne nous précipite, vu l'opposition aux réformes, dans une nouvelle catastrophe Reste le pays qui peut, avec la liberté actuelle, travailler h se réformer lui-même. Tout ce qui se fera pour ramener les intelli-
ropinioH des hommes éclairés au premier rang, bien au-dessu.< des professions libérales. Leur influence dans les localités assure généralement une bonne administrationau.r Town^hip? ruraux. . .. Partout, les établissements de farmer> présentent les caractères du domain':- aggloméré, dont les premiers immigrants apportèrent le type dans le youveau-Monde, et que l'on retrouve en Europe partout où la famille et la propriété libre ont pu se constituer librement.
« Un Américain distingué, M. Gallatin, disait à M. de Toc- * queville : Nous n'avons point de village en Amérique, resta- V dire df lieu.r peuplés par des gens cultivant la terre. Le pro- « priétaire vit sur son bien, et les maisons sont toutes dispersées «i da7is la campagne. Ce que vous prenez pour des villages « mérite plutôt le nom de ville, puisque leur population est corn- € posée de nuirchands, d'artisans et d'avocats. » (Les Etats-l'nis contemporains, t. I, p. 2ol-2o3).
Lettres a des amiss 111
gertces au vrai, aura pour résultat de rendre cette prochaine catastrophe moins inutile.
Si nous devons su])ir cette épreuve, espérons que quelques hommes de la classe dirigeante sauront dire que cette classe doit se réformer elle-même, au lieu de se borner à faire de petits traités de morale pour le peuple, qu'elle a perverti depuis deux siècles et qu'ont successivement démoralisé la Cour, les encylopédistes, les hommes de la Terreur, ceux du Directoire, etc., les lettrés, les légistes et les riches oisifs.
A Monsieur Ch. de Ribbe.
Li goure, 12 octobre 1810.
J'ai été ramené brusquement ici par une révolution municipale. Une commune internationale s'est constituée, en excluant tout le Conseil du suffrage universel, tous les propriétaires grands et petits (ceux-ci les plus nombreux), tout ce qui n'est pas ouvrier ti'availlant de ses bras, et en posant le principe que le pouvoir doit appartenir à ceux qui réalisent trois conditions :
Etre ouvrier de falu'ique,
Ne rien posséder et ne rien épargner.
Etre unis par les liens du cabaret.
Ce sera une curieuse monographie à faire dans un temps plus calmp.
Avisé par le télégraphe, j'ai quitté Paris à la hûtCi emportant un seul exemplaire de mon nouveau livre... Et maintenant je réponds à la question que vous me posez, au sujet de la triste situation de notre pays.
J'étais arrivé depuis quinze ans à voir si clairement notre décadence intellectuelle et morale^ aggravée par l'accroissement des richesses matérielles, qu'une seule chose m'étonuait : c'est que la société pût tenir debout.. i
L'erreur nous a plus dév' orés que ne nous dévorent h celle heure les communistes et les Prussiens... Le moment est favorable pour la combattre... Beaucoup de gens sont aujourd'bui disposés à diie leur mea culpa, h écouter la vérité ; ces mêmes gens fermeraient les yeux si la prospérité pouvait revenir demain.
Je reste donc plein, non de confiance pour le présent prochain, mais d'espoir. . .
Gardez-vous du découragement, mon cher nmi, et travaillons ensemble au salut du pays. Quand même la France serait réduite à la banlieue de Bourges, continuons à faire servir la langue de Descartes à propager le vrai. Ceux qui triomphent à cette heure ne sont pas sans reproche. Ils sont à beaucoup d'égards envahis par l'erreur, et j'ai maintenant le devoir de les signaler aux méfiances du monde civilisé, puisque la France a perdu tout droit et tout pouvoir de diriger le mou* vement européen.
Jusqu^ici, j'ai signalé l'erreur en France et le vrai chez nos émules. J'insisterai dorénavant sur ce qui est faux chez nos maîtres.
Quemadmodum ignis aurum probat, sic mheria fortes viros. 11 faut plus que jamais se connaître et serrer les rangs.
P. S. Nous labourons avec le concours d'une population obéissante et dévouée (jusqu'à présent). ?sous travaillons à conjurer autant que possible, pour l'an prochain, le danger de la famine.
A Monsieur Gh. de Ribbe.
Ligourey 5 mars 1871.
()\\o\\ \v sache bien, qu'on ne cesse de le dire et de le redire, le mal ne vient pas seulement des ignorants, des
égarés, des pauvres qui forment l'armée des communistes. Il vient principalement des maîtres qui donnent le mauvais exemple à leurs serviteurs, des riches qui ne remplissent pas leurs devoirs envers les pauvres et envers le pays, des manufacturiers qui accumulent dans une dépravation affreuse des masses dégradées, des municipalités qui emploient le meilleur des campagnes à multiplier des villes malsaines et à y attirer toute la corruption de rOccident, des gouvernants qui méditent et provoquent des guerres injustes, des savants et des lettrés qui propagent depuis cent ans les sophismes de Rousseau sur la perfection originelle, enfin des honnêtes gens qui, n'ayant pas à se reprocher ces méfaits et donnant même leur adhésion aux principes éternels du bien conservés par la pratique des autorités sociales, restent inertes et refusent toute coopération pour les répandre autour d'eux. J'ose ajouter que ces derniers ont fait le plus grand mal ; car ils nous ont endormis et nous ont inspiré une confiance non fondée, pendant que les masses de V Internationale et toutes les catégories d'égarés et de méchants travaillaient de concert à la ruine delà société.
Je reconnais assurément que l'armée révolutionnaire, en général, est menée par des instincts pervers où tout amour du vrai et tout dévouement font défaut.
Mais il existe quelques chefs dévoués honnêtement, sans intérêt personnel, à l'erreur et au mal.
Mon plus cher ami et camarade d'études à l'Ecole des mines, Jean Reynaud, était de ce nombre. Comme Rousseau, il ci'oyait à la perfection originelle desjeunes générations, et il pensait servir l'humanité en les artachant à l'action oppressive des prêtres et des gouvernants. Il croyait, en outre, que le remède était dans la suprématie et la toute-puissance de l'Etat, imlni de la
même croyance et se donnant pour mission de l'appliquer. Il eut souffert le martyre pour cette doctrine, et il passionnait les masses qui l'entendaient. Il suffit d'un homme de cette trempe pour conquérir à l'erreur un peuple entier, si les vertus d'un réel apostolat du vrai et du bien ne font pas contrepoids à une si détestable propagande.
Or, une observation attentive m'a fait découvrir deux traits ap])arents chez ceux qui devraient exercer la propagande contraire. Grande est chez un bon nombre l'honorabilité du caractère; mais leur impuissance dans l'action est absolue.
Je ne sais si vous Aoyez percer l'orgueil dans cette lettre. Ma conscience ne me reproche rien; ce que je conseille est inspiré par le dévouement, dans un temps oii l'abime est béant.
En somme, il faut se mettre en mesure de susciter un £:rand mouvement vers le vrai.