LIVRE II
NOTICE
SUR
Dans Tétude des sociétés humaines, la méthode, telle que Le Play l'a comprise, se propose un double but. D'abord, un but scientifique : connaître l'organisation de ces sociétés ; examiner à quelles causes se rattachent la santé et la vigueur des unes, le malaise et la décadence des autres ; dégager enfin, de cette analyse comparée des bonnes et des mauvaises constitutions sociales, le petit nombre des lois essentielles qui les régissent toutes. C'est la méthode d'observation.
Mais ce serait peu d'aboutir ainsi à des conclusions purement spéculatives. Celles-ci conduisent tout naturellement à un résultat pratique, seule fin, digne de ses recherches, que poursuive la science sociale. Puisque certains peuples sont prospères, et d'autres affaiblis ou souffrants, le remède s'off're de lui-mAme à une société malade : qu'elle emprunte soit aux institutions étrangères, soit aux traditions nationales, ce qui est aujourd'hui pour d'autres ou ce qui a été jadis pour eîle-mème principe de santé et de vie: qu'elle se l'assimile, et elle guérira. C'est une méthode de réforme ou méthode d'imitation et de restauration.
J'esquisserai brièvement les traits généraux de celte dquble méthode.
Il est, semble-t-il, désormais superflu de disserter sur l'application aux sciences sociales de la méthode à laquelle les sciences physiques et naturelles sont redevables de leurs étonnantes conquêtes. Dire que, pour connaître les principes constitutifs et les besoins des sociétés humaines, il faut commencer par les étudier serait aujourd'hui banal. C'est un résultat auquel nul n"a plus contribué ({ue Le Play, et qui parait acquis depuis très longtemps, tellement il est définitif. Cependant les premiers maîtres deTéconomie politicfue ou sociale ne l'entendaient pas ainsi. « 11 ne s'agit pas de savoir ce qui est, disait Turgot, mais ce qui doit être ».— « Quel sera notre guide ? '> demande l'abbé Galiani. « Notre raison. Etablissons des principes tirés de la nature des choses ». Vers l'époque où Le Play arrivait à l'âge d'homme, c'est sur les conceptions de leur fertile cerveau, non sur de laborieuses et patientes enquêtes, que les Saint- Simon et les Fourier échafaudaient leurs chimériques projets de rénovation sociale. Plus tard, le secrétaire de la Comynission de gouvernemeyit pom^ les travailleurs, le second de Louis Blanc au Luxembourg, Pecqueur écrivait : « Nous recherchons la formule de ce qui doit être, indépendamment du milieu social de la France et du monde. Rien de plus capital à nos yeux que cette exploration de l'idéal et même de l'uto* pie ».
Tandis que la prompte imagination de ses camarades d'école, les Michel Chevalier et les Jean Reynaud, se laissait attirer à lappàt de semblables chimères, le ferme bon sons de Le Play y résista toujours. « Je tins pour non avenues jusqu'après vérification personnelle, dit-il, les opinions au milieu desquelles j'avais été élevé. Gomme il ne me tut pas possible de me soustraire à certaines convictions, je recherchai avec sollicitude les
preuves qui semblaient les combattre, et je fréquentai les hommes de bien imbus de convictions opposées. Je conformai, autant que possible, ma conduite à la pratique de ceux qui jouissaient de l'estime publique, et je n'adoptai comme axiome fondamental que le devoir d'aimer mes semblables et de me rendre utile à mon pays. . . Je compris que je ne me rendrais un compte exact des institutions de la France qu'en les rapprochant de celles des pays étrangers. Pour embrasser des termes de comparaison suffisants, je résolus d'étendre mes observations à l'ensemble des nations européennes -» (1).
Ces lignes de la Réforme sociale font songer au Discours de la méthode. Gomme Descartes, vers lequel le portait une certaine affinité intellectuelle et dont il aimait à se déclarer le disciple, Le Play, dans l'étude de la science à laquelle il s'était donné, avait « un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec le faux pour voir clair en ses actions ». Comme Descartes, résolu d'arriver à la certitude, et ne trouvant chez ses maîtres ou ses condisciples, aucune doctrine qui s'imposât à son esprit, il s'arrêta provisoiremenldans le doute. Comme lui enfin, il sentit la nécessité d'un principe solide qui servît de fondement et de règle à ses recherches. Voici celui auquel il pensa qu'il devait se fixer. « Il y a des lois pour la société des fourmis et pour celle des abeilles, avait écrit M. de Bonald ; comment pourraiton croire qu'il n'y en a pas pour celle des hommes, et qu'elle est livrée au hasard de leurs inventions ? » Mais si ces lois existent, les sociétés humaines sont manifestement tenues de s'y soumettre ; en s'y montrant fidèles, elles ne peuvent manquer d'être heureuses ; en les transgressant, elles ne peuvent manquer de souffrir. « J'entrevis, dit Le Play, que les populations satisfaites ou mécontentes de leur sort pensaient et agissaient ditïéreinment sur plusieurs points essentiels ; qu'en conséquence elles me révéleraient tôt ou tard le secret des peuples
(1) La Réforme sociale, I, 64.
heureux » (1). Vérité qu'il résumait, à la tin de sa vie, dans ces courts et admirables axiomes : (( La paix sociale est le critérium du bonheur. Le bien, c'est le bonheur dans la paix et l'accord des âmes ; le mal, c'est l'inquiétude dans l'antagonisme et la haine » (il). Tel est, en définitive, le principe qui permet d'apprécier la valeur des diverses constitutions sociales.
Le Play n'en chercha pas l'application dans les livres, mais il voyagea, il fréquenta « des gens de diverses humeurs et conditions » (3), des patrons et des ouvriers, de modestes agriculteurs, de grands propriétaires, des hommes publics. Et, de fait, lorsque j'ai raconté sa vie, ses stations d'études à l'étranger, ses enquêtes, j'ai déjà presque exposé et défini sa méthode. On pourrait être tenté de croire, toutefois, qu'elle ne se distingue guère, sinon par une exactitude et une précision supérieures, de celles que suivent spontanément les voyageurs attentifs qui occupent leurs loisirs à parcourir le monde. Ce serait une erreur ; elle en diffère et se complète par deux traits profondément originaux : renseignement des Autorités sociales et la rédaction des Moiiogi^apfiies de familles.
Pour guider ses pas parmi des populations étrangères et inconnues, Le Play interrogeait sur place ces hommes « qui gardent sûrement le dépôt des vérités sociales et qui ont l'art de faire régner la paix autour d'eux )^ (4). Partout le respect qu'ils inspirent les signale au voyageur. Ils lui expliqueront les coutumes et les institutions de leur pays ; ils le dirigeront dans ses recherches; ils rectifieront, au besoin, ses jugements trop hâtifs ; ils lui apprendront enfin, par leurs exemples et par de vivantes leçons plutôt que par des théories, cette science sociale dont ils sont, sans le savoir, les véritables maîtres.
(1) Les Ouvriers européens, I, 216.
(2) La Constilution essentielle, p. 11.
(3) Discours de la méthode, 1" partie.
(4) Les Ouvriers européens, I, 389. — Voir plus haut la Notice sur la vie de Frédéric Le Play.
C'est à leur école que Le Play s'était formé, et le rôle qu'il leur attribue est un des éléments capitaux de sa méthode. « J'ai fait souvent deux mille kilomètres en poste pour aller consulter quelque propriétaire foncier éminent aux contins du monde européen, écrivait-il à l'âge de soixante et un ans. J'ai encore l'ardeur nécessaire pour aller, dans le même but, à l'extrémité du réseau ferré, dans toute direction où il y aura un renseignement utile à recueillir ou un homme dévoué au bien à voir » (1),
Sur quel point, cependant, l'observateur devra t-il porter ses regards, dans cette extrême complexité des phénomènes sociaux, qui appellent et dispersent son attention ? Sur la famille, c'està dire sur la véritable unité sociale. Car ce n'est pas l'individu isolé qu'envisage la science sociale, c'est, le mot lui-même l'indique, l'homme en société. Or, la plus petite société, celle qui, en se multipliant, fait une nation comme la cellule, en se multipliant, fait le corps humain, c'est la société domestique ou la famille. Mais c'est, de plus, parmi les populations ouvrières — pastorales, agricoles, industrielles — qu'il faut aller '"étudier. Partout, en effet, elles forment les assises profondes de la nation, ('hez les races simples, elles la composent tout entière. Chez les races compliquées, elles représentent encore, à côté d'un nombre relativement peu considérable de patrons et d'hommes adonnés aux professions libérales, l'immense majorité. Les riches résident souvent loin des lieux où se trouvent les sources de leur fortune. Même lorsqu'ils y sont établis, l'éducation, l'habitude des voyages, l'oisiveté leur créent parfois un genre de vie qui fait d'eux comme des étrangers dans leur propre patrie. La description de telles familles serait d'un faible secours
(1) Lettre à, M. Ch. de Ribbe, 3 octobre 1£67.
à la science et risquerait d'induire en erreur sur la constitution sociale du pays dont elles sont originaires. Au contraire, «les couches inférieures sont toujours celles qui conservent le mieux les traditions et qui résistent le plus longtemps aux nouveautés. Elles sont naturellement et forcément sédentaires. Leur genre de vie est uniforme. Instinctivement elles sont conservatrices des mœurs locales... Constater l'état de la famille ouvrière, c'est ausculter la poitrine et les reins de la société, c'est mettre le doigt sur son pouls « (i).
Mais la famille ouvrière est une abstraction: c'est telle ou telle famille qu'il faut étudier. Laquelle? Le choix du type est important, car la description n'aura de valeur qu'autant qu'elle s'a|)pliquera, sauf les particularités inévitables, aux diverses familles de In même classe. Dans une classe déterminée, on doit donc prendre, en général, une famille qui réunisse à peu près des conditions moyennes, c'est-à-dire qui ne soit ni supérieure ni inférieure aux autr£s par la situation matérielle et par la valeur morale : et, de préférence, un ménage complet, mari, femme, enfants, plutôt qu'un ménage sans enfants et surtout qu'un célibataire. Toutefois, on ne peut qu'énoncer, sur ce point, des indications sommaires ; ce qui suppléera à leur insuftisance, c'est l'oulil intellectuel dont la meilleure méthode ne saurait dispenser : la sagacité de l'observateur. Il faut s'en rapporter à son intuition pour le choix du modèle (2).
(1) Emni. de Curzon, Frédéric Le Plaij, sa méthode, sa doctrine, son (Pur?'e, son esprit, d'après ses écrits et sa correspondance, 34.
(2) Sur rimportanrtMJL'?; monographii's do familles, sur le choix de la famille et la rédaction de la monographie, on trouvera les détails les plus circonstanciés dans le tome I«"" des Ouvriers européens et dans V Instruction sur l'o/jserration des faits socinu.c selon la méthode des monoijrnphies de familles propre à l'ouvrage intitulé Les Ouvriers européens, par F. Le Play, nouvelle édition revue et développée par M. Ad. Focillon. 1887. — M. Adolphe Focillon, ancien directeur de l'Ecole municipale
Cependant la vie matérielle, intellectuelle et morale de la plus humble famille comprend des détails infinis. Il est indispensable, pour classer méthodiquement un si grand nombre de faits, de les ranger dans un cadre invariable, et, pour mettreen relief tous ceux qui sont essentiels, de les condenser dans le budget domestique. « L'uniformité du cadre n'est pas moins précieuse à ceux qui rédigent la monographie qu'à ceux qui la consultent. Aux premiers, elle sert de guide et de rappel pour qu'ils n'omettent rien pendant qu'ils sont sur le terrain d'observation... Quant à ceux qui recourent aux monographies, ils savent immédiatement où trouver le renseignement qu'ils cherchent, puisqu'il est toujours disposé au même rang et de la même façon. On rend ainsi comparables toutes les monographies, malgré la dissemblance des familles qu'elles concernent. Si cette condition est très désirable, on conçoit les difficultés que présente sa réalisation. 11 faut, en effet, imaginer un cadre assez élastique pour se prêter aux situations les plus variées, à des Chinois et à des Bachkirs comme à des Français et à des Italiens. Le Play a mis 25 ans à méditer et à expérimenter son cadre (1829-1854), et il ne l'a produit, en 1S35, pour les 36 monographies des Ouvriers européens, qu'après s'être assuré qu'il répondait à toutes les conditions du problème » (1).
Colbert, était uni à Le Play par une alliance de famille et plus encore par l'amitié. Il fut son collaborateur intime pour les Expositions universelles de 1855, 18G2, 1867. Il avait été un des fondateurs, puis le secrétaire de la Société d'Economie sociale. Il participa jusqu'en 1890, époque de sa mort, aux divers travaux de celte société, mais il s'était particulièrement attaché aux monograpliies de familles qu'elle a publiées, et il avait revisé les détails ou contrôlé les budgets de la plupart d'entre elles. — Voir enfin les Budgets comparés des cent monographies de famille, publiées d'après un cadre uniforme dans Les Ouvriers européens et Les Ouvriers des deu.r mondes, par M. E. Cheysson en collaboration avec ^L Alfred Toijué [Bulletin de l'Institut international de statistique, V, 1890). (1) Cheysson et Toqué, loc. cit.
Dans ce cadre, le budget occupe la place centrale. Comme le montre, en effet, la lecture des monographies, une vie d'ouvrier ne présente guère aucun acte, aucun sentiment digne de mention qui ne s'exprime par une recette ou par une dépense. Etudier le budget de la famille ouvrière, c'est donc pénétrer non seulement dans les détails intimes de son existence matérielle, mais jusqu'à son âme même. Au reste, en cette matière, Le Play l'a fait remarquer, un chiffre est parfois plus éloquent qu'un discours. Ainsi, n'est on pas fixé « sur la dégradation du débardeur de la banlieue de Paris, quand on a appris, par la lecture de son budget, qu'il dépense annuellement 185 francs, soit 12 pour 100 de sa recette, pour s'enivrer au cabaret, tandis qu'il ne consacre pas un centime à l'éducation morale de ses cinq enfants, âgés de 4 à 14 ans? » (1).
Enfin l'observateur attentif ne manquera pas d'apercevoir et de signaler brièvement les liens qui unissent l'ouvrier non seulement au patron, mais, suivant les cas, au médecin, au prêtre, à l'instituteur, aux représentants des pouvoirs publics ou des professions libérales. Puis il analysera très sommairement, pour conclure, les Eléments divers de la constitution sociale, dont l'exposé termine et couronne chacune des monographies de Le Play.
La méthode des monographies de familles a été inaugurée par la publication des Ouvriers européens (2). Ce volume fut présenté, en 185.j, à l'Académie des sciences morales et politiques, par M. Michel Chevalier, et reçut de l'Académie des sciences, en 1856, le prix de statistique. Le rapporteur, M. Ch.
(1) Les Ouvriers européens, I, 22G; VI, 442.
(2) Voir plus haut la Notice sur la vie de Frédéric Le Play.
Dupin, déclara que « la marche suivie par l'auteur était un modèle », et il exprima le vœu « qu'une édition, à petit format et sans luxe, de l'ouvrage complet, mit à la portée de tous les acheteurs une statistique qui touche à de si nombreux et si grands intérêts » (1). Toutefois aux jugements de MM. Michel Chevalier et Ch. Dupin, si graves et si autorisés qu'ils fussent, je préfère, je l'avoue, pour l'élévation et pour l'ampleur des vues, celui que Sainte-Beuve porta, quelques années plus tard, sur les Ouvrieî's européens. <(. Jamais, dit-il, la statistique n'avait encore été traitée de la sorte ni serrée d'aussi près, de manière à rendre tous les renseignements qu'elle contient, et rien que ce (|u'elle contient... Les faits seuls y sont, mais ils parlent ; en mettant à les bien entendre et à les méditer quelque chose de la même attention et de la même patience qui les a amassés et classés si distinctement, on sent naitre en soi des réflexions sans nombre. C'est après avoir compulsé et conféré entre eux de pareils tableaux qu'on pourrait, ce semble, se mettre à écrire de V Esprit des lois el des mœurs » (2).
C'était donc, on peut le dire, une méthode vraiment neuve qui faisait son apparition. La Société d'Économie sociale, héritière de Le Play, a étendu à toutes les parties du globe ce même mode d'investigation et d'enquête ; les Ouvriers des deux, inondes, dont elle poursuit la publication, complètent les Ouvriers européens. Plus de 440 monographies ont, dès à présent, paru dans ces deux recueils.
Cet exemple a été imité. Un grand nombre de monographies de familles ouvrières ont été rédigées, en Europe et aux Etats- Unis d'Amérique, soit par des particuliers, soit par des compagnies savantes, soit par des bureaux officiels de statistique (3).
(1^ Un trouvera les principaux passages des rapports de M. Ch. Dupin à l'Académie des sciences et de M. Michel Chevalier à l'Académie des sciences morales et politiques dan> la Revue La Réforme sociale, 1881, I, 263. et 1882, I, 99.
(2) Sainte-Beuve, Xauveaux lundis, IX, 167.
(3) La simple nomenclature de ces groupes d'études monogra-
Puis la voie, une fois frayée, s'est élargie. On a fait, à l'instar des monographies de familles, des monographies d'ateliers, de métiers, de communes, de paroisses. Le Play, en publiant la Constitution de l'Angleterre, avait dressé et rempli magistralement le cadre d'une monographie de nation. Taine citait, à la suite de celle-là, comme des modèles, VEmpire des Tsars
phiques m'entraînerait trop loin. On pourra consulter sur cette matière : les: Ouvriers des deux mondes (2« série, III, avertissement) : Cheysson et Toqué, les Budgets comparés, etc. (introduction) ; A. Delaire, F. Le Play et V Ecole de la paix sociale. — Je me borne à citer, en raison de son caractère mondial, la vaste enquèto que le Department of labor de Washington a entreprise, sous l'habile direction de M. Carroll Wright et à l'aide de commissaires spéciaux, des deux côtés de l'Atlantique. Elle porte sur les industries de la houille, du fer, de l'acier, du verre et des textiles ; 6.000 monographies ouvrières environ ont été rédigées. M. Carroll Wright, chef du Bureau de statistique de Boston, puis commissaire du travail à Washington, a fait, depuis trente ans, un très grand nombre de rapports sur diverses questions de statistique ouvrière ou industrielle. Voici comment il s'exprime sur l'auteur des Ouvrières ewopéens : « De Le Play je reçus une inspiration nouvelle qui modiûa complètement le cours de mes pensées. Ainsi, grâce aux observations que je fus mis à même de faire, je me rendis compte que je devais voir les choses avec un esprit nouveau, si bien que, dans tous mes ouvrages postérieurs, quiconque est familiarisé avec cet esprit et avec les idées de Le Play, peut voir les résultats de la direction qu'il me donna rendus tangibles par mon adhésion à des principes qui, s'ils sont en opposition avec ceux de l'économie politique orthodoxe, s'accordent pleinement avec les préceptes d'action religieuse les plus bienfaisants. » (Revue la Réforme sociale, 1906, I, 594). L'originalité de Le Play n'est pas moins hautement appréciée en Angleterre qu'en Amérique. Dans un discours fait à Y Association britannique pour Varancement des sciences, un économiste trè?; connu, M. H. Higgs, disait : « Ses études sur quatre familles anglaises [les Ouvriers européens, III) sont les peintures économiques les plus complètes que l'on puisse trouver sur la vie populaire anglaise » ; et, résumant sa méthode monographique, il concluait ainsi : « A côté de cette œuvre profonde, le réalisme des romanciers, les excursions accidentelles des journalistes, les observations d'économistes de profession semblent misérablement incomjilets. ■» (Revue la Réforme sociale, 1900, I, 236).
et les Russes, de M. Anatole Leroy-Beaulieu et The Ainerican Cotnmonwealthjde M. Bryce (l).II exprimait l'espoir que des travaux de ce genre et de cette valeur, s'ils se multipliaient, permettraient « de démêler plus tard les lois générales et de fournir un jour aux gouvernements et aux peuples des préceptes d'hygiène sociale, analogues aux prescriptions d'hygiène physique que les physiologistes et les médecins introduisent aujourd'hui dans les hôpitaux » (2).
(1) Il aurait pu y joindre les Etata-rnis contemporains de M. Claudio Jannet.
(2) Ln Réforme sociale et le Centenaire de la Révolution (Lettrée de M. H. Taine à M. Alexis Delaire). La monographie, d'après Taine, est aussi « le meilleur instrument de l'historien. Il la plonge dans le passé comme une sonde et la retire chargée de spécimens authentiques et complets. On connaît une époque après vingt ou trente de ces sondages : il n'y a qu'à les bien faire et à les bien interpréter. » {Discours de réception à l'Académie française). — Taine estimait à sa haute valeur l'œuvre de Le Play. « M. Le Play, dit-il, par ses recherches méthodiques, exactes et profondes, a rendu un service de premier ordre à la politique, et, par contre-coup, à l'histoire. » (Les Origines de la France contemporaine, la Révolution, III, 425). En 1885, il écrivait a M. Delaire, secrétaire général de la Société d'Economie sociale : « Plus j'étudie, plus j'apprécie l'approbation de votre école; car je vérifie, par mes propres recherches, la justesse et la portée de vos maximes. Estimer les principes abstraits d'après leur apphcation et leur œuvre effective, tâcher de voir l'individu corporel et vivant à son métier, dans sa famille et dans sa maison, s'efforcer de démêler ses sentiments réels, habituels et dominants: bref, faire des monographies, voilà les enseignements de M. Le Play, et, d'instinct, je les ai toujours suivis en histoire. Au fond mon livre actuel n'est qu'une monof^'raphie de la société française contemporaine, et, si je parviens à écrire comme je l'entends mon dernier volume, je pourrai le présenter comme un appendice à votre galerie des Ouvriers des deux mondes. » (Revue la Réforme sociale, 1885, I, 346). — Toutefois il est évident que la monographie perd de sa précision à mesure que son objet se complique. Elle atteint, dans la description de la famille, e'est-à-dire de l'unité sociale, le maximum d'exactitude Transportée dans le domaine de l'histoire, elle reste un outil très précieux, mais dont on ne saurait attendre des l'ésultats aussi décisifs. Les sociétés vivantes se présentent, en
Le Play avait une ambition plus immédiate et plus grande. Bien connaître les principes de la santé, c'est, pensait-il, posséder le secret même de la guérison, et le terme naturel, le couronnement suprême de la méthode d'observation, c'est une méthode de réforme.
Il existe des sociétés prospères, « où la paix règne sans un recours habituel à la force armée, où la stabilité des foyers domestiques, des ateliers de travail et des voisinages est assurée par la libre entente des pères de famille ; où enfin la conservation de l'ordre traditionnel, fondé sur la loi morale, est le vœu commun des populations » (1). Il existe aussi des sociétés souffrantes, où la paix règne peut-être encore habituellement dans la rue, mais non plus dans les C(Rurs; où, chez un grand nombre de familles, les liens domestiques semblent se détendre jusqu'à menacer de se dénouer tout à fait ; où l'accord entre ouvriers et patrons est toujours précaire et très souvent rompu ; où la loi divine n'est plus obéie, où je ne sais quel sourd et sinistre mécontentement a envahi les âmes. Sait-on un remède pour ces nations malades ? Oui, répond Le Play. « Il est connu, depuis longtemps. Tout peuple qui, en pareil cas, a voulu se soustraire à une décadence complète, n'a pu employer que deux moyens : imiter les meilleures pratiques des étrangers ; reprendre, parmi ses propres pratiques des temps de prospérité, celles qui restent en harmonie avec les nécessités du temps présent » (2). On ne saurait dire que
elTet, à l'obsorvateur directement et sans pouvoir rien lui cacher des multiples conditions de leur existence. Les sociétés disparues ne se révèlent à l'historien que par morceaux, et au travers des livres, de? œuvres d'art ou des monuments.
(1) Les Ouvriei's européens, \, 70,
(2) L'Organisation du travail, 306.
l'idée soit entièrement nouvelle, car le simple bon sens la suggère, mais Le Play l'a reprise et approfondie le premier, au point d'en faire une véritable méthode, originale, régulière et précise. « Cette méthode s'appuie sur le fait bien observé et sur l'histoire exacte. . . Elle n'emprunte rien à l'imagination, à la métaphysique ou aux passions des partis : c'est essentiellement une œuvre de science et de vérité » (1).
Mais elle est systématiquement repoussée, en France, par l'école révolutionnaire, qui se soucie fort peu des institutions étrangères et qui n'entend rien devoir aux traditions nationales. D'abord, les représentants de cette école professent un respect superstitieux pour l'œuvre de 1789. L'un des plus modérés et des plus graves écrivait naguère, avec une naïveté qui fait sourire : « Les droits proclamés par la Révolution donnent à la société française une supériorité incontestable sur les sociétés contemporaines, ses imitatrices plusencore que ses rivales »(2). Or, c'est la méthode d'invention qui a créé de toutes pièces, en 1789, un nouvel ordre social et politique (3). S'il est, ainsi
(1) La Réforme en Europe et le salut en France, 12, 73.
(2) Barthélémy Saint-Hilaire, Tj^aduction d'Aristote, préface.
(3) Cette méthode consiste à bâtir sur une idée préconçue, généralement fausse, arbitraire ou incomplète, tout un édifice politique et social. C'est le procédé de J.-J. Rousseau, le prophète de la Révolution, de Condorcet son philosophe, de Siéyè.s son législateur. « Au moyen d'un contrat, Rousseau fonde l'association politique, et, de cette seule donnée, il déduit la constitution, le gouvernement et les lois de toute société équitable. — Dans un livre qui est comme le testament philosophique du siècle {Esquisse d'un tableau historique de l'esprit humain), Condorcet déclare que cette méthode est le dernier pas de la philosophie, celui qui a mis en quelque sorte une barrière éternelle entre le genre humain et les vieilles erreurs de son enfance... C'est par elle qu'on a pu découvrir les droits de l'homme. — Siéyès a le plus profond dédain pour l'histoire, et (ce sont ses propres paroles), la politique est pour lui une science qu'il croit avoir achevée du premier coup, par un effort de tête, à la façon de Descartes, qui trouva ainsi la géométrie analytique. » (Taine, Les Origines de la France contemporaine, V Ancien Bégime, p. 264).
qu'on l'affirme, supérieur à tout autre, cette méthode est la bonne, car elle se justifie par ses bienfaits. — D'ailleurs, ajoutet-on, l'esprit d'invention ne réalise-t-il pas des prodiges dans le champ indéfini de la science ? Pourquoi ne pourrait-il pas transformer le monde des âmes comme il transforme sous nos yeux le monde de la matière ? Ainsi le veut l'éternelle loi du progrès.
Ce raisonnement repose sur une erreur et sur une confusion d'idées. La France « entend redire à satiété que les révolutions lui ont assuré l'admiration du monde. En réalité, elles n'ont fait qu'accélérer la décadence commencée par la monarchie absolue ; et désormais elles n'inspirent au dehors que la pitié ou le mépris » (1). C'est, de plus, s'abuser grossièrement que d'étendre à l'ordre moral et social les mêmes ambitions et les mêmes espoirs qui sont permis ou commandés dans l'ordre matériel. Devant la science physique se déploie un horizon sans bornes. La science sociale se réduit, au contraire, à des éléments fort simples. Ses principes, pour qui sen tient strictement aux leçons de l'histoire, sont tous contenus dans le Décalogue, interprété et complété par Jésus-Christ ; ses applications et ses développements, dans les coutumes qui en dérivent. Pratiquer ces principes et ces coutumes : telle est, pour tous les peuples, la condition de la santé ; y revenir, s'ils les ont méconnus, celle de la guérison. Le progrès matériel consiste dans la découverte de vérités nouvelles, le progrès moral ou social nest quune application plus parfaite de vérités déjà connues.
{i) La Paix sociale après le désastre, 50.
Mais, s'il en est ainsi, a-t-on pu dire, si les principes de la science sociale se résument dans le Décalogue ainsi que dans les institutions qui s'en inspirent selon le besoin des temps et des lieux ; si tel est le dernier mot de la méthode d'observation, à quoi bon ces longues et pénibles recherches ? L'enseignement traditionnel, en effet, suit une voie plus courte, tient le même langage, et il parle avec une autorité et une majesté plus hautes. C'est ce qu'avouait expressément Le Play. Il ne proposait cette méthode que comme « un simple remède à la maladie dangereuse des races qui se compliquent sans se perfectionner. Les égarés sur lesquels les vérités traditionnelles n'ont plus d'influence y sont ramenés par les faits que révèle la méthode d'observation ».
Certes, chez les peuples où, malgré d'inévitables défaillances, la loi morale a généralement gardé son empire, l'étude comparée des institutions étrangères sera toujours d'un grand prix pour connaître tels procédés nouveaux, tels perfectionnements que la pratique ou la science aura suggérés ; mais il serait superflu de se livrer à des voyages et à des enquêtes pour prouver que Dieu doit être honoré, que le père doit être obéi, que l'ouvrier et le patron, les gouvernés et les gouvernants sont liés par des obligations réciproques. Nul ne'^songe à mettre en doute la vérité de ces principes, source visible et condition nécessaire, pour tous, du bonheur privé et de la prospérité publique. Il en est autrement dans les pays où l'orgueil, la sensualité, les abus du pouvoir et de la richesse ont fait oublier la loi divine. Ici l'enseignement traditionnel est méprisé et l'on refuserait de l'entendre. Il faut donc parler au nom des faits, par une méthode qui soit accessible à tous et qui ne soit suspecte à personne.
S'il se trouve que cette méthode aboutisse aux mêmes conclusions que cet enseignement, celui-ci n'en sera-t-il pas puissamment confirmé, réhabilité et grandi ? t Nous avons été préparés par des études entièrement séparées et par des exis-
tences très distinctes, à une communauté de vues presque complète », écrivait Le Play à un de ses amis, M. de Curzon, qu'il avait connu très tard et qui, depuis '1<S30, avait appris la science sociale, sans sortir de son cabinet, dans les livres des sages de l'antiquité païenne et des maîtres de la pensée chrétienne. Ainsi, les méthodes avaient différé, les conclusions étaient identiques. Au lieu de déduire la science des principes connus, Le Play l'avait induite des faits sociaux. « Grâce à son étonnante perspicacité, dit 31. de Curzon, l'éminent penseur est arrivé, par cette voie inverse, précisément aux mômes principes fondamentaux qui sont enseignés doctrinalcment depuis le commencement du monde. Ces principes ont donc aujourd'hui la double sanction de l'enseignement traditionnel et de la vérification scientifique » (1).
(1) Emm. de Curzon, Frédéric Le Play, sa méthode, sa doctrine, son œuvre, son esprit, p. Q5. On trouvera dans cet ouvrage, et dans la remarquable introduction que M. A. Mascarel y a jointe, des passages très attachants de l'active correspondance échangée entre Le Play et l'auteur. « Vous êtes un sage et un saint, écrivait Le Play à M. de Curzon... Chaque jour je rends grâces à Dieu de m'avoir assuré votre amitié. Vos lettres exhalent un parfum de paix qui, dans ce temps de discorde, est d'un prix inestimable. C'est la sagesse qui s'exprime par votre bouche. »
Lo Plav