LETTRES A DES AMIS
iiui' les |t;iuvri's, dont le noiubn' i;ranilil chaque jour |)ar l'oIltM (i'im déplorable esprit de verUg(> chez l'autorité immicipah'. se niontrenl eux-uièines de |)lus en plus i()rroMi|nis (>t envieux.
La conséquence fatale de cet état de choses ne saurait iMre douteuse pour un esprit clairvoyant.
Il faut se i)réparer à accomplir la haute mission de paix et de justice (jui, seule, peut (Mahlir des liens enti'e ces deux classes aveugles et ignttrantes ; et l'on n'agira efticaceiuent dans ce but qu'à la condition d'èti'e rappi'oché par une doctrine d'un certain nombre de collaborateurs.
Or, aujourd'hui, il faut plus que douze apôtres pour conjurer l'elVet d'une explosion aussi prochaine. Tous ceux à qui la Providence a accordé le pain quotidien doivent employer tous les jours de leur vie à trouver des collaborateurs pour cette œuvre de salut.
A. Monsieui- Ch. de Kibije.
Paris, 26 décembre 1868.
Les aspirations générales de nos décentralisateurs sont excellentes; mais elles sont absolument neutralisées par le déplorable système qui a fait subordonner chaque banlieue, prise dans son ensendjie, au village, chaque village au bourg, et, de proche en proche, la France entière à Paris. L'Anglo-Saxon, l'Allemand et le Scandinave, bien au contraire, restent maîtres, et indépendants dans leurs domaines agglomérés (1). Le régime seigneu-
{l) La véritable force des Etats-Unis, observe sur ce sujet M. Claudio Janriet, réside dans la classe des propriétaires, cultivant eux-mêmes leurs terres et vicant au centre de /eiirs domaines (farmers). /Is ont conservé (jénéralement Us bonnes mœurs domestiques de l'époque coloniale et sont placés dans
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ilO CORRESPONDANCE
rial avait souveiil et eu partie conjuré le mal ; les intendants de Culbert et les préfets de l'Eiii])ire uni tout perdu .
Les Français d'aujourd'hui sont des ui'hains, connue l'étaient les Gaulois et les Romains. 11 faut qu'ils redeviennent des ruraux, comme l'ont été les Francs, connue le sont encore les Anglo-Saxons. C'est l'une des conditions de la réforme sociale. Cet es[irit rural de race, je l'ai puisé, sans en avoir d'abord conscience moi-même, dans mon origine bretonne et normande.
J'ai beaucoup travaillé à ma quatrième édition; mais j'en ai été momentanément détourné par une conversation avec l'Empereur, (|ui ui'a mandé à Saint-Cloud, il y a deux mois, pour parler de réforme sociale, en reprenant un enli^etien commencé il y a dix ans. L'Empereur m'a invité à lui écrire une note à laquelle il répondrait. Je ne crois pas que cela aboutisse... ; je crains bien que l'esprit du jour ne nous précipite, vu l'opposition aux réformes, dans une nouvelle catastrophe. Heste le pays qui peut, avec la liberté actuelle, travailler à se réformer lui-môme. Tout ce qui se fera pour ramener les iuldli-
l'opinioH des hommes éclairés au premier ratif/, bien au-dessus des professions libérales. Leur i/i/luence dans les localilés assure généralement une bonne adniinistrationau.v Townships rurau.x. . . . Partout, les établissements de farniers présentent les caractères du domaine aggloméré, do)it les premiers immigrants apportèrent le type dans le Nouveau-Monde, et que l'on l'etrouve en Europe partout où, la famille et la propi'iété libre ont pu se constituer librement.
« Un Américain distingué, M. Gallatin, disait à M. de Toc- « queville : Nous n'avons point de village en Amérique, c'est-d- « dire de licu.r peuplés par des gens cultivant la terre. Le pro- € priétaire vit sur son bien, et les maisons sont touta dispersées * dans la campagne. Ce </ue vous prenet pour des villages « mérite plutôt le nom de ville, puisque leur population est corn- « po.sée de marchands, d'artisans et d'avocats. » (Lus EUits-llnis contemporains, l. I, p. 2oi-2l>'6).
LETTRES A DES AMls Ul
iît'iices au viai, aura pour résultat de icndrc celte prochaine catastrophe moins inutile.
Si non-; (leviuissuhir celte épreuve, ospt'i'ons querjueli|ui'< honinii's de la classe dirigeante sauront dire ([ne ct'tte classe doit se l'ét'orniei' elle-niènie, an lien d(^ se born(>r à faire. le p(>tits traités de morale pour le [teuple, «pi'elli' a prrverli depuis deux, siècles et qu'ont successivement dénioralis»'' la Cour, les encylopédistes, les hommes de la Terreur, cinix du Directoire, etc., les lettrés, les légistes et les riches oisifs.
A Monsieur Cn. de RiiniE.
Licjoure, 12 octobre 1870.
J'ai été' ramené Itrnsquement ici |tar une révolution municipale. Une commune internationale s'est constituée, en excluant tout le Conseil du sufîVage universel, tous les propriétaires grands et petits (ceux-ci les plus nombreux), tout ce qui n'est pas ouvrier travaillant de ses bras, et en posant le principe que le pouvoir doit apijartenir à ceux qui léalisent trois conditions:
Etre ouvrier de fahriqur.
-Ne rien posséder et ne rien épargner,
Etre unis par les liens du cabaret.
Ce sera une curieuse monographie à faire dans un t'rnps plus calme.
Avisé pai" le télégraphe, j'ai quitté Paiis à la hâte» enqiortant un seul exemplaire de mon nouveau livre... Et maintenant je réponds à la question que vous me posez, au sujet de la triste situation de notre pays.
J'étais arrivé depuis quinze ans h voir si clairement notre décadence intellectuelle et morale, aggravée par raccroissement des richesses matérielles, qu'une seule chose m'étonnait : c'est que la société pût tenir debout...
112 CORRË.SPOXDAN'CE
L'erreur nous a plus dévorés que ne nous dévorent à cette heure les communistes et les Prussiens... Le moment est favorable pour la combattre... Beaucoup de gens sont aujourd'hui disposés à dire leur mea cii/pa, h écouter la vérité ; ces mêmes gens fermeraient les yeux si la prospérité pouvait revenir demain .
Je reste donc plein, non de confiance pour le présent prochain, mais d'espoir. . .
Gardez-vous du découragement, mon cher ami, et travaillons ensemble au salut du pays. Quand même la France serait réduite à la banlieue de Bourges, continuons à faire servii- la langue de Descartes à propager le vrai. Ceux qui triomphent à cette heure ne sont pas sans reproche. Ils sont à beaucoup d'égards envahis par l'erreur, et j'ai maintenant le devoir de les signaler aux méfiances du monde civilisé, puisque la France a perdu tout droit et tout pouvoir de diriger le mouvement européen.
Jusqulri, j'ai signalé l'erreur en Franceet le vrai chez nos émules. J'insisterai dorénavant sur ce qui est faux chez nos maîtres.
Quemadmodnm ignis auruni probat, sic miseria fortes viros. 11 faut |)]us (pie jamais se connaître et serrer les rangs.
P. S. Nous labourons avec le concours d'une population obéissante (>t dévouée (jusqu'à présent). Nous travaillons à conjurer autant que possible, pour l'an prochain, le danger de la famine.
A Monsieur Ch. de IIibhe.
Li(/oiiri\ r> mars 1871.
Oii'on le sai'lii' liii'ii, (|n'()n ne cesse de le dire el de le i'edire, le mal ne \ii'nt pas seulein<'nl des ii;noranls. des
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égan'S, des pauvres qui formeul l'armée îles coniinuuistes. Il vieut principalement des maîtres qui donnciil le mauvais exemple à leurs serviteurs, des riches qui ne remplissent pas leurs devoii'S envers les pauvres et envers le pays, des manufacturiers qui aeeuiiiulenl dans une dépravation atTnnise des masses déi;radées, des munieipalitt''S(iui emploient lemeilliHir des campagnes à multiplier des villes malsaines et à y attirer toute la corruption de l'Occident, des ijouvernants qui méditent et provoquent des i;uerres injustes, des savants et des lettrés qui propagent depuis cent ans les sophismes de Rousseau sur la perfection originelle, enfin des honnêtes gens qui. n'ayant pas à s(Meprocher ces méfaits et donnant même leur adhésion aux pi-incipes éternels du bien conservés par la prati([ue des autorités sociales, restent inertes et refusent toute coopération pour les répandre autour d'eux. .T'ose ajout(M' que ces derniers ont fait le plus grand mal ; car ils nous ont endormis et nous ont inspiré une confiance non fondée, pendant que les masses de V Internationale et toutes les catégories d'égarés et de méchants travaillaient de concert à la ruine de la société.
Je reconnais assurément que l'armée révolutionnaire, en général, est menée par des instincts pervers où tout amour du vrai et tout dévouement font défaut.
Mais il existe quelques chefs dévoués honnêtement, sans intérêt personnel, h l'erreur et au mal.
Mon plus cher ami et camarade d'études à l'Ecole des mines, Jean Reynaud, était de ce nombre. Comme Rousseau, il croyait à la pei'fection originelle desjeunes généi-ations, et il pensait servir l'humanité en les ariaehant à l'action oppressive des prêtres et des gouvernants. Il croyait, en outre, (jue le remède était dans la suprématie et la toute-puissance de l'Etat, imbu de la
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même croyance et se donnant pour mission de l'appliquer. Il eût souffert le martyre pour cette doctrine, et il passionnait les masses qui l'entendaient. Il suffit d'un homme de cette trompe pour conquérir h l'erreur un peuple entier, si les vertus d'un réel apostolat du vrai et du bien ne font pas contrepoids à une si détestable propagande.
Or, une observation attentive m'a fait découvrir deux traits ap]>arents chez ceux qui devraient exercer la propagande contraire. (îrande est cbc/ un jjon nombre rh(inorabilit('' du caractère; mais leur impuissance dans l'aclion est absolue.
Je ne sais si vous voyez percer l'orgueil dans cette lettre. Ma conscience ne me reproche rien ; ce que je conseille est inspii(' par le dévouement, dans un teuq)s où l'abîme est béant.
En somme, il faut se mettre en mesure de susciter un yrand iiiouvemenl vers le vi'ai.