‹ Frédéric Le Play d'après lui-même, vie, méthode, doctrineChapitre 11 sur 32 · LETTRES A DES AMIS · texte numérisé non relu

LETTRES A DES AMIS

A Monsieur Ch. de Riiiiu' 1 1).

Paris. 10 juillet 186").

Je vous remen-ie de votre concours soutenu, et vous prie de nie faire un petit résumé des traits les plus importants sur la vie domestique de nos pères, que vous m'avez signalés dans vos deux derniers voyages et qui caractérisent le mieux l'ordre moral de l'ancienne Constitution provençale. Je ferai de ces extraits sommaires des Livres de raison un des documents à annexer dans ma deuxième édition.

Chaque jour, il m'est donné de faire quelque recrue pour la réforme pratique de notre Société. J'ai aujourd'hui une chaude adhésion de M. Marne, de Tours, dont le dévouement à la pensée fondamentale de l'œuvre m'est connu depuis la puhlication du livre.

M. X. . . est absolument dans le faux, il est plongé dans la phraséologie libérale et fantaisiste à la mode, sans aucune intelligence de la vie rurale. C'est fâcheux, car c'est un homme de bien. Mais l'erreur des gens de bien est plus dangereuse que celle des coquins ; c'est elle qui perd la France depuis soixante-quinze ans, et il faut se garder de l'encourager, quelque estime qu'on ait pour les personnes. En lisant attentivement la bi'ochure d(' M. X. .., qui commence fort bien, vous découvrirez aisément pourquoi elle conclut fort mal.

Je ne connais rien de plus dangereux que les gens

(1) Charles de Ribhe, Le Play d'après sa correspondance, i' érljl. (Victor L,eco(rre, éditeur).

106 COREESPONDANCE

qui propagent les idées fausses, sous prétexte que la nation ne voudra jamais y renoncer. Si elle n'y renonce pas, elle périra; mais ce n'est pas un motif pour accélérer la décadence en adoptant l'erreur.

// ny a pas d'autre rèf/le de réforme que de chercher le crai et de le confesser quoi qu'il arrive.

Je conçois qu'un homme prudent se taise momentanément sur le vrai, Itien que je condamne cette prudence ; mais je repousse tout liommo qui se rallie par politique à l'erreur.

Ne regrettez pas le concours de M. X... S'il persévèj-e dans la voie fausse où il est, i! n'arrivera qu'à eadjrouil- 1er la question.

Combien je suis satisfait, en ce qui vous touche, de vous voir engagé dans une voie si féconde, celle qui consiste à fonder l'histoire de la Provence sur les traces positives de son organisation sociale ! Je n'ai qu'une recommandation à vous faire : c'est de vous attacher toujours à la véi'ité, sans rechercher la faveur des partis, des coteries locales, etc.. L'écueil de la vie provinciale est la petite rivalité des personnes. Evitez-le. Nous sommes dans un temps où il est nécessaire de payer de dévouement, et où il faut se résigner à voir ce dévouement inutile ou méconnu. On en est largement récompensé par l'approhation de quelques gens de bien... Pour les élections (;omme pour le reste, il faut aller droit au vrai sans tei-giverser et sans capituler ; il faut plus (jiie jamais donner l'exemple et ne pas craindre de n'être rien. Je constate chaque jour que j'ai pu impun(''ui('iit dire la véi'ité, il en sera de même pour vous.

Je r-encontre ici d'admirables natures, qui s'annulent et) voiilanl mf'iiagiM" les ei'i-eur's et les préjugés de ceux à qui leur and)ili(»n est déplaire.

(iardez-vous de ce travers, si le désir du succès devait

LETTRES A DES A^rîS 107

jamais vous prroccuper. Jo ne sais si j'ai réussi nioimèint» à pratiquer ce précepte: Vitam impendere vero ; mais je l'ai voulu sincèrement.

A. Monsieur Ch. de Uiium.

l'ai'is. '1 décemi)re ISiKî.

•l'ai consacré ma vie à la réforme de mon pays. Il y a poui' moi, à cet égard, deux classes d'hommes parmi les dirigeants :

I" Ceux(iui savent se dévouer ;

2o Ceux qui pensent à leurs propres intérêts, (>l ne donnent (juchpie attention à la réforme que lorsque ces intérêts sont avant tout satisfaits.

Je me tiens chaque jour en communication avec les premiei's, et je m'éloigiw idiaque jour des seconds.

L'homme riche, intelligent, placé dans les corporations privilégiées, etc., qui ne pense qu'à lui, qui prend sa personnalité pour mesure de son activité, pour règle de ses doctrines, est un fléau social ; car il occupe la place d'un ouvrier utile, et il excite l'antagonisme chez l(,'s classes inférieures ({ui ne respecteront la classe dirigeante (jue quand celle-ci fera son devoir.

.\ussi, dis-jc à vous-même comme à tous mes amis : Conservez votre dévouement actuel ; pénétrez-vous du renoncement chrétien à mesure que votre réputation grandira, et vous pourrez compter sur ma vive amitié qui croîtra avec vos mérites.

Si de mon coté je me corrompais, si je cessais de refuser certaines hautes situations où je ne pourrais travailler utilement à la réforme, si la petite renommée qui m'arrive me perdait en me rendant orgueilleux, ne manquez pas de m'en dire vertement votre avis»

iOS dORRÈSPONDANCË

Je suis navré, en voyant tant d'hommes heureusement doués échouer misérablement contre la borne de l'orgueil, et perdre toute notion du juste parce qu'ils ont été admis parmi les privilégiés de l'Institut. Or, il ne faut jamais oublier que nous pouvons être faillies comme eux, et il ne faut les blâmer que pour nous dire que pareille chute nous menace.

«Ju'est-ce qu'un catholique qui n'est pas dévoué au prochain?

C'est un orgueilleux qui se fonde sur la supériorité de hi doctrine qu'il professe, pour se dispenser de le servir humblement.

L'Evangile a classé cette sorte de gens à leur juste valeur.

Cela dit, critiquons le moins possible les autres, et tâchons de pratiquer mieux qu'eux la doctrine de Jésus !

J'aime à voir le clergé comprendre qu'il a surtout mission de s'unir aux arnis de la famille, pour défendre la société contre les erreurs et les abominables pratiques des prétendus honnnes de progrès.

A. Monsieur Claidio Jaxnet.

l'aris, 25 décembre 1866.

Nous n'échapperons à la désorganisation sociale qui nous menace, que si un nonibre suffisant d'hommes pénétrés des vrais principes se tiennent ])rèts à affirmer et à démontrer la vérité au jour de la prochaine catastrophe.

La catastrophe ne nous sera pas épargnée : car les classes riches se montrent de plus en plus indignes de la haute action directrice qu'elles devraient exercer. A Paris surtout, le luxe et la débauche débordent, tandis

Page 1