NOTICE SUR LA DOCTKINE DE FRÉDÉRIC LE PLAY
« La prcomineiico de ragcicullure a oto si souvent proclamée cliez les anciens et chez les modernes, qu'elle peut être érigée en axiome «, dit Le Play ; mais il se plaint que cette profession ail perdu chez nous le rang qu'elle garde généralement ailleurs. Les économistes se préoccupent avec raison de le lui rendre. Un homme politique considérable, après avoir énuméré les causes qui ont rendu la crise agricole particulièrement douloureuse en France, appelle de ses vœux et annonce le Retour à la terre. La bourgeoisie, dit il, est en grande partie responsable des souffrances de l'agriculture, de la dépopulation des campagnes et de la naissance du socialisme agraire. Tant qu'elle résida parmi les populations rurales, elle y exerça une influence salutaire. Comment s'étonner qu'en les abandonnant pour vivre dans le luxe et l'oisiveté des villes, elle l'ait perdue ? Il dépend d'elle de la recouvrer. Qu'elle retourne se fixer aux champs, et elle y remplira tout naturellement, pour le plus grand avantage économique et politique du pays, le rôle bienlaisant de l'aristocratie anglaise (1).
Certes il y a beaucoup de vérité dans ces reproches et l'on doit souhaiter que ces prophéties se réalisent. Mais il faut reconnaître aussi que le propriétaire rural, s'il est exposé en France aux mêmes vicissitudes et aux mêmes crises que partout ailleurs, est loin d'y trouver les mêmes dédommagements. Le Play l'a fait voir, deux satisfactions essentielles lui manquent. S'il a plusieurs enfants, il songe que son domaine court grand risque d'être vendu le lendemain de sa mort. Il ne connaît plus le sentiment si fort et si doux qui inspira le vers charmant du poète :
Mes arriére neveux me derront cet ombrarje,
car vraisemblablement cet ombrage abriterait bientôt des étrangers. Qu"arrive-t-il alors bien souvent ? C'est qu'il se décou-
(1) Jules Mêline, Le Retour à la terre et la surproduction industrielle, p. 306-309.
il" XOL'ICE SUR LA IfOCTRINE
rage et ne plante pas. En Angleterre, aux Etats-Unis d'Amérique et au Canada, où la liberté testamentaire est absolue ; en Espagne, où la quotité disponible, lorsqu'elle profite à l'un des enfants, est des deux tiers ; en Italie, en Allemagne, en Autriche, où elle est, dans tous les cas, de la moitié des biens, le propriétaire peut toujours, soit très facilement, soit assez facilement, assurer à l'un de ses enfants la possession du domaine. En Autriche et en Allemagne, un régime spécial de protection lui permet, on l'a vu, lorsque ce domaine est petit ou moyen, de le transmettre intégralement à l'héritier de son choix. Rien de tel on France. Si vous voulez y faire revivre une race solide et féconde de propriétaires ruraux, changez ce « Code qui rend tout viager, où les enfants sont un inconvénient pour le père, où toute œuvre collective et perpétuelle est interdite » (1).
Mais changez aussi, dans la mesure où vous le |)ourrez, ce système judiciaire et administratif qui refuse aux propriétaires, pour les remettre à des fonctionnaires nomades, la plupart des magistratures et des charges locales : privilège que les mœurs et les institutions attribuent partout aux premiers, qui les attache au pays par l'estime et la considération qu'il leur vaut et par le bien même qu'il leur permet d'y faire. Je n'envisage en ce moment la question qu'au point de vue des satisfactions légitimes que la plupart des peuples étrangers accordent aux propriétaires ruraux et que nos gouvernements successifs leur ont de plus en plus retirées. Combien, [)Our l'homme qui porte ses regards au-delh du cercle étroit de son intérêt matériel et présent, la vie rurale ofïre-t-elle plus d'attraits chez ces peuples que chez nous !
(I) liciiiiii, ihifshtiiis foit/em/ioraint's. l'iM'I'aci
Un âge nouveau a commencé pour l'industrie vers la fin du siècle dernier. Deux révolutions, qui se poursuivent encore, en ont marqué ie début. L'une, politique, surgit à Paris, sur les places publiques el dans les rues; elle a pour. origine la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. L'autre, économique, éclùt à Manchester, dans l'ombre d'un atelier, en 1790; elle a [)Our point de départ la première application, faite par Watt, de la vapeur comme force motrice : ce petit jet de gaz et de fumée allait transformer matérielJement le monde. Les effets de la révolution économique sur le régime du travail furent immédiats. Ceux de la révolution politique se manifestèrent plus lentement et il fallut, pour les rendre décisifs, en France, l'adoption du suffrage universel ; à l'étranger, l'extension plus ou moins complète, suivant les pays, du droit de vote aux masses populaires.
L'invention de la machine à vapeur et celle de la machine k tiler, suivies d'une foule d'autres, eurent pour résultat de centupler la puissance des moyens de production et le nombre des produits. En 1776, Turgot avait, par l'abolition brusque des anciennes corporations d'arts et métiers, rompu les liens qui attachaient les patrons aux ouvriers el les ouvriers entre eux (1).
(1) On sait quf les corporations, supprimées par Turgot, furent n-constiluées aussitôt après sa chute, mais rAsscmblée constituante les anéantit définitivement le 17 mars 1791. M. Fagniez a jugé avec beaucoup de sagesse et de modération celte partie de In-uvre de Turent. « Il y a, dit-il, une disposition des édits de janvier et de février 1776 qu'il faut renoncer à défendre, c'est celle qui interdit entre gens de même métier toute réunion et toute association, sous quelque prétexte que ce .soit Eliminer des statuts corporatifs et plus encore dos pratiques corporatives tout ce qui n'y avait été introduit que par l'égoïsme des maitres, y laisser subsister tout ra qui était inspiré par l'esprit de corps, plus bienfaisant encore que nuisible-
La même année, l'Ecossais Adam Smith, dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des /iations,a\(i\l professé que le travail est une simple marchandise; que' le prix de cette marchandise, variable suivant la loi de l'offre et de la demande, doit être débattu librement entre ouvriers et patrons, affranchis ensuite, par l'échange du produit et du salaire, de tout devoir réciproque (l). C'était, en fait, sinon peut-être dans la pensée de l'auteur, le renversement des vieilles coutumes du patronage, qui imposaient au maître l'obligation morale de conserver auprès de lui ses serviteurs fidèles et de veiller au bien-être de leurs familles.
La doctrine d'Adam Smith ne fut que trop favorablement accueillie des patrons, qu'elle délivrait de charges onéreuses au moment même où l'emploi des procédés nouveaux leur offrait des perspectives de fortune illimitées. Sous cette double influence, l'industrie prit un essor prodigieux : en dix ans, de 1777 à 1787, le nombre des ouvriers tisseurs et fileurs s'éleva dans la Grande-Bretagne, de 7.900 à 332.000. Xi ces inventions ni ces théories ne pouvaient rester confinées dans le pays qui les avait vues naître. Elles passèrent sur le continent. Le caractère général de la révolution industrielle qui s'ensuivit peut être exprimé d'un mot : ce fut une concentration. Autour de la machine à vapeur qui leur donnait le mouvement segrou-
par Ihonneur professionnel, par le souci d'une fabrication loyale et soignée, maintenir le travail lil>re partout où il existait et le laisser s'organiser dans les villes de jurande concurrenimont au travail corporatif, de façon à sauvegarder le bon marché, la variété et le progrès : telle était la tâche que se serait donnée un homme d'Etat moins engoué du principi', décevant quand on s'y attache exclusivement, de la liberté économique, (^ue conscient des divers besoins des producteurs et des consommateurs «.
(Gustave Fa^'uiez, Corporations et si/ndicats, p. 57-59).
(i) La loi de lolfre et de la demande, simple fait de concurrence linitale, a été définie par Cobden en ces termes : « Quand deux ouvriers courent après un patron, le salaire baisse : quand deux patrons courent après un ouvrier, le salaire monte ».
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purent les instruments de travail, et, naturellement aussi, les ouvriers. Cette concentration modifia peu ;i peu, jusqu'.'i les transformer enfin complètement, non seulement les conditions du travail, mais celles de la vie de l'ouvrier dans l'usine et hors de l'usine, de sa vie tout entière, physique, intellectuelle et morale (1).
On ne connut d'abord que les bienfaits du nouveau régime : la richesse en haut, l'aisance en bas, l'activité partout. Dès l81o, on vit avec joie les victoires pacifiques de l'homme sur la nature succéder aux guerres sanglantes qui avaient désolé l'Europe pendant vingt-trois ans. « Voilà donc une immense somme de capitaux, de travail, d'intelligence, engagés dans cette vaste lutte que l'on appelle la concurrence. . . On profite de toutes les inventions" nouvelles, de tous les modes possibles de l'activité humaine, de tous les moteurs que la nature et l'art nous donnent ; et c'est plaisir à observer cette vive arène, cette lutte incessante, où il se dépense tant d'argent, tant d'énergie, tant d'intelligence, non, comme en d'autres combats, pour détruire et faire couler des flots de sang, mais pour féconder la matière et procurer à l'homme de quoi satisfaire tous ses besoins » (^).
Mais il y a bientôt excès de production, un mouvement politique, une guerre interrompt le travail, et voilà (|ue le tléau des chômages commence ses ravages plus ou moins périodiques. Le môme auteur, témoin tout à l'heure émerveillé de ce premier élan de la grande industrie, nous peint ensuite les ouvriers s'entassant dans des logis trop étroits, peinant sans distinction de sexe ni d'âge dans des ateliers malsains, passant du travail forcé à l'orgie, et de l'orgie au travail forcé, s'énervant, se
(1; Charli-s Bcnoisl [La crise de l'Etat moderne, l'ort/anisation du travail, I, 4|.
(2) Rapport lu en 1839 à la Société industrielle de Mulhouse, cité par Villermé [Etat physique et moral des ouvriers, II, 319, 324).
corrompant, s'abrutissant, et succombant prématurément à la débaucbe, aux maladies, à la faim. Il a fallu inventer deux mots pour exprimer deux faits naguère inconnus : Vindustrialisme, qui désigne cette vaste production par laquelle des villes, des contrées entières sont converties en d'immenses ateliers ; le paupérisme, qui désigne non la pauvreté accidentelle d'un plus ou moins grand nombre et qui est de tous les temps, mais la détresse et la dégradation liabituelles des classes ouvrières.
Au côté économique et moral de la question, ajoutez le cAlé politique et social : les ouvriers armés du suffrage universel en 1848, du droit à la grève en 1864, du droit au syndicat en 4S84. Patrons et ouvriers sont en présence : qu'ont fait les mœurs, qu'ont fait les lois pour prévenir ou pour arrêter le conflit ? Pendant la première période, celle qu'on peut nommer cliaotii|ue, les mœurs et les lois n'ont à peu près rien fait, elles ox\i laissé faire. Les anciennes coutumes du patronage avaient été abolies comme surannées. Un industrialisme sans entrailles, — je parle ici du système et non des hommes qui l'ont, dans bien des cas, adouci, — regarde l'ouvrier comme un pur instrument ; le patron ou plutôt le capitaliste lui doit strictement le salaire quand il travaille et ne lui doit rien quand il chôme.
^lais dans notre Europe cette phase a, depuis longtemps, pris fin (1). Les gouvernements comprirent bientôt que
(1) Elh' dure encore au Japon, car toutes les époques sucressivonient disparues do notre pays ou de noire continent vivent encore aujourd'liui, avec leurs institutions et leurs mœurs, sous dautres deux. J'ai dit comment Le Play avait, en 1837 et en 1844, retrouvé dans les steppes de la Russie méridionale l'anti- <iuc organisation patriarcale de la famille, et, dans les montaf,'nes de l'Oural, nos anciennes coutumes féodales. La description suivaiile d'un voyageur français au Japon mettra sons nos yeux le tableau que dévalant présenter, vers 1830, certaines usirii'S anglaises.
<( Le J7 novembre 1903, j(! visitais une manufacture de rubans
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l'intérêt économique bien enteuilu, non moins que le devoir social et chrétien, commandait impérieusement d'inlervenir. En Angleterre à partir de 1833, en France à partir de 1841, des mesures législatives ont été prises pour soustraire aux rigueurs d'un travail excessif ou dangereux les enfants, les adolescents et les femmes. Ces dispositions, d'abord clairsemées et timides, se sont multipliées (H com[)liquées, depuis vingt ou vingt cinq ans surtout, au point de former, lorsqu'elles seront réunies, un volumineux Code du travail {{).
non loin de Tukio. J'y trouvai de toutes jeunes ouvrières racolée» par les agents embaucheurs île la compagnie dans les dis- Irirts les plus pauvres du Japon. La plupart ont quinze ans ; j'en ai vu qui n'avaient pas douze ans. On leur t'ait signer une promesse de ne pas quitter l'atelier avant l'âge de dix-neuf ans et on les engage à forfait au prix de 40 yen, soit 104 francs pour toute la durée du contrat ! Celles qui y entrent à douze ans doivent donc travailler sept années complètes pour gagner 104 francs ! Et à raison de quatorze et quinze heures par jour. Ce n'est pas tout. On ne paie les ouvrières qu'à rexj)iration de l'engagement, et, pour les tenir encore mieux, la compagnie leur prête de petites sommes qu'elles ne peuvent naturellement pas rembi)urser et, se sert de cette dette pour les mener à sa guise. Cette usine m'est apparue comme le type de l'exploita- Uon organisée des travailleurs pauvres.
« Elle n'est pas la seule de son espèce. J'ai visité à Hiogo une manufacture d'allumettes qui m'a produit une impression plus triste encore. On ne peut donner le nom d'ateliers aux bâtiments qui la fomijosent : ce sont des bouges. Et dans ces bouges infects, au milieu d'une atmosphère malsaine, travaillent onze heures par jour des femmes et des enfants — parmi lesquels certains n'ont pas sept ans — pour gagner un salaire qui varie entre 12 et 45 centimes ! C'est un spectacle de misère affreuse. On y voit des enfants au sein, des bébés attachés sur le dos de leur mère, à la mode du pays, et réduits ii mourir d'infection pour ne pas mourir de faim....» (La grande industrie au Japon et le péril économique jaune, rapport à la Société d'économie sociale par M. Gaston Bordât, Revue la lUfonne sociale, 19ÛC, 1, 407).
(1) M. Charles Benoist a été chargé, par la Commission du travail de la Chambre des Députés, de la rédaction de ce nouveau Code. Voir son rapport (Annexe au procès-verbal de la séance du 2i février 19o5).
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Les patrons ont agi de leur côté. Ils ont fondé des institutions de toute sorte qui suivent l'ouvrier depuis le berceau jusqu'à la tombe. Nul ne les a encouragés dans cette voie autant que Le Play, non seulement par ses livres, mais par le nouvel ordre de récompenses qu'il fit créer^ on s'en souvient, lors de l'Exposition universelle de 1867 i)our glorifier leurs efforts et propager leurs exemples.
Enfin les ouvriers avaient pris conscience de leur force et des droits que la loi leur confère. 1818 avait vu apparaitre à la fois le suffrage universel et les premiers essais d'associations ouvrières.
L'Etat, les ])atrons et les ouvriers possèdent-ils, grâce aux mesures qu'ils peuvent prendre et aux institutions qu'ils peuvent créer, des moyens assez puissants pour conjurer le paupérisme ou pour le guérir? Et le nouveau régime industriel, caractérisé par la liberté du travail, se juslifie-t-il par des bienfaits qui l'emportent sur ses vices et sur ses dangers? C'était l'opinion (le Le Play. Il regardait cette liberté, nonobstant les abus qui trop souvent la compromettent ou la désbonorent, comme une des rares supériorités de notre époque. Il avait pu comparer, sur ce point, les institutions anciennes aux institutions nouvelles. Il avait observé le servage en Russie, les vieilles corporations ouvrières en Suède, et en Autriclie. Dans la monographie du compaynon menuisier de Vienne, rédigée en dSSS, il décrit ces corporations, où le nombre des chefs d'industrie était rigoureusenient limité, où les apprentis, les compagnons et les maîtres étaient encore assujettis, comme chez nous avant 1789, à des règles étroites. Il constate leur déclin. « Les garanties de sécurité et de bien-être qu'elles offraient aux popula^
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lions ouvrières, dil-il, disparaissent peu à peu. Il semble donc qu'il n'y a plus guère convenance à mainlenir celle impuissante institution et à contrarier, par des restrictions matérielles, les sentiments de liberté et l'esprit d'initiative qui forment l'àme de la nouvelle organisation induslrielle » (t). Le but est resté le même, mais les moyens ont changé. « Considérées dans leur principe, ces contraintes et ces combinaisons régnent plus que jamais parmi les ateliers prospères. Considérées, au contraire, dans leur application, elles se transforment partout. Au milieu de ces transformations le principe à résoudre est toujours le même : fonder la sécurité de l'ouvrier sur la permanence du travail. Les procédés de la solution sont seuls modiflés » (2).
Ces procédés, qui les appliquera, qui les garantira? Sera-ce l'F.tat. l'association ouvrière, ou le patron ? (3). Dans les
(Il Les OiiV7'te}\s européens. V, 38.— En Autriche, une patente impériale du 20 d<'Combn' 18.^'.) a établi la liberté de l'industrie. Elle ne supprima pas cependant les anciennes corporations, qui conservèrent im certain rôle de police et de secours. Chacun put exercer le métier de son choix, mais .sous la condition de s'inscrire à la corporation de ce métier. Les lois des 15 mars 1883 et 23 février 1897 ont reconstitué dans des conditions nouvelles la corporation obligatoire pour la petite industrie.
En Allemagne, la loi du 26 juillet 1897 prévoit : 1" des corporations libres r[ui peuvent être formées entre des personnes exerçant une industrie pour leur propre compte; 2o des corporations obligatoires, réservées aux artisans de la petite industrie et créées par un acte administratif, si la inajorilé de ceux-ci le demande et si les conditions rc(|uises pour la vitalité du irruupement nouveau se rencontrent dans la circonscription.
Sur cettt; réorganisation du régime corporatif, dont il serait ])rématuré de prétendre apprécier les résultats, on pourra lire d'intéressants articles de M. Brants dans la Revue la Réfoi'me sociale (1889, I, IG.'i, 224, 34t, 410; 1897. II. 179; 1S9S, I, fll7 e( 784).
^2) La Réforme sociale II, 302.
(3) « Les sources de toutes les institutions sociales sont, ilil M. Charles Gide, le patronage, l'association, l'Etat. On n'(!n saurait guère imaginer d'autres... Cependant, à l'Exposition de
Le Piav. 13
■ils NOTICE SUE LA DOCTUINE
matières économiques, l'Etat a parfois des obligations nettement définies. Chef de certaines industries, de même qu'il exerce les droits du patronage à l'égard de ses agents', il est tenu d'en remplir parfaitement les devoirs. Mais, lorsqu'il s'adresse à tous les citoyens au nom de la chose publique, son action doit être discrète. Le Play raconte que l'expérience des affaires administratives qu'il acquit au Conseil d'Etat lui montra la convenance de limiter plutôt que d'étendre le système des réglementations, et c'est sur son rapport que fut adopté le décret du 22 juin J863, qui abrogea toutes les dispositions restrictives auxquelles était assujetti jusque-là le commerce de la boulangerie (1).
Toutefois, il n'y a pas ici de principe absolu, ou du moins toute la difficulté réside dans l'application du principe. « Le Play n'a cessé d'affirmer que la liberté devait être seulement le moyen à employer, suivant les conditions sociales, pour réaliser le bien. Le véritable point de départ de la science sociale, c'est la distinction du bien et du mal. Le régime de liberté, employons-le là où il jieut assurer la plus grande somme de bien ; si la liberté se montre impuissante à réprimer les manifestations du vice originel qui émergent constamment do la nature humaine corrompue et qui ont commencé par la chute de noire premier père, recourons à la loi, mais dans la limite où elle ne fait i»as plus de mal que de bien » (2j, dans les cas.
Chicago, il y an avait une autre qui figurait offlcieliciTient : c'était l'Eglise. Il est très vrai, comme le dit M. Waterman dans sa monographie The aocial Economy exhibit at Ihe Paris exposition, que plusieurs des mouvements les plus importants pour améliorer les conditions sociales sont dirigés par des ligiiscs ou par des organisations religieuses ou confessionnelles ». (Charles Gide, Economie sociale, p. i2'i, 215).
(1) La Réforme sociale, II, 469, et Rapport au Conseil d'Etat sicr les commerces du Ole, de la farine et du pain, Imprimerie impériale, 1800.
(2) Claudio .laimel, L'organisai ion du travail d'après F. Le Play, et le mouvement social contemporain, discours prononce à,
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avait excellemment dit Lacordairo, où « c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. »
Voilà pour l'aclion directe de l'Etat. Quant à son intervention indirecte, « elle est souvent bienfaisante (juand elle se traduit par ces vastes enquêtes qui dépassent les forces de l'individu et que seul il peut entreprendre avec succès, comme celles dont l'Angleterre nous offre de si remarquables modèles et qui ont porté sur les abus de l'industrialisme, les maisons ouvrières, les logements insalubres, l'alcoolisme, les trades unions. Ce sont ces enquêtes magistrales qui dénoncent courageusement le mal, qui secouent la torpeur publique et servent de préface aux réformes législatives » (I). Enfin il convient que l'Etat accorde des distinctions honoritiques aux patrons et aux ouvriers modèles, qu'il récompense, notamment à l'occasion des Expositions universelles, comme il le fit en 1807, les ateliers remarquables par la solidité des liens qui
la Société d'Economie sociale (Revue la Ri^fovme sociale. 1889, II. 648).
C'est précisément le principe qu'a posé le pape Léon XIII dans son Kncycliqui- sur la Condition des ouvriers, du 15 mai 1891 : « S'il arrive que les ouvriers, abandonnant lo travail ou le suspi-ndant par des grèves, menacent la tranquillité publique ; que b-.s liens naturels de la famille se relàeb(!nt parmi les travailleurs ; qu'un foule aux pieds la religion des ouvriers en ne leur facilitant point l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu : que la promiscuité des sexes ou d'autres excitations au vice constituent dans les usines un péril pour la moralilc ; que les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniijues, ou désbonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes ; qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe ; dans tous ces cas, il faut absolument applicjuer, en de certaines limites, la force et l'autorité des lois ; les limites seront détermini^ps par la fin même (/ni appelle le secours des lois, c'est-à-dire que celles-ci ne doivent pas s'avancer ni rien entreprendre au delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et fcarter les danyers ».
(1) Cheysson, Rapport sur tes institutions patronales. Exposition internationale de 1889.
altachent le personnel à son chef. « Ces Expositions qui doivent leur succès à une préoccupation exagérée pour Tordre matériel, dit Le Play, contribueraient ainsi au rétablissement de l'ordre moral ».
L'Etat peut donc, par ses exemples, mettre en relief les meilleures institutions patronales; par des prix, les encourager; par des règlements, prévenir ou réprimer tels ou tels abus. Mais c'est tout. Attendre de lui que, seul, il fasse régner dans le monde du travail la confiance et l'harmonie, c'est manifestement lui demander ce qu'il est incapable d'accomplir.
Ce que l'Etat ne saurait entreprendre, l'association ouvrière parviendra-t-elle à le réaliser ? Remarquez bien qu'il n'est nullement question d'examiner si celle-ci, sous quelque forme qu'elle se présente, sociétés coopératives de production ou de consommation, sociétés de secours mutuels, syndicats professionnels, etc., peut rendre, dans certains cas, aux ouvriers de très utiles services. Nul ne l'a jamais mis en doute, et même on ne saurait trop admirer, disait Le Play (1), les efforts de talent et de vertu grâce auxquels un petit nombre d'ateliers prospères sont parvenus à se fonder sur le principe d'association. Mais ce principe est-il appelé à transfor;ner le régime industriel, et le travail associé rcmplacora-l-il un jour, d'une manière universelle ou du moins générale, le travail salarié? Le Plaj ne le pensait pas, et il résumait en peu de mots l'enseignement qu'il tenait de ses persévérantes observations personnelles. ])c fait, les sociétés ouvrières de production cèdent partout le pas aux entreprises créées par d'individuelles et libres initiatives. Celles qui ont été créées, eu
(1) L'Orf/aiiLsiilion du Irurdil, p. IWi.
DE l'KKDKRlC I,K l'I,.\Y 2H
France nolammenl, depuis 1818, ont le plus souvent avorté pour trois raisons principales. Elles n'ont guère obéi aux pouvoirs qu'elles avaient elles-mêmes constitués, et la jalousie s'est mise dans leurs rangs. Elles ont rarement choisi les chefs les plus capables et elles ont mal rétribué ceux qui se trouvaient à la hauteur de leur tâche. Enfin elles n'oni pas su •ménager l'avenir et elles ont partagé prématurément les profits. Si elles ont, par exception, réussi, c'est dans des entreprises purement locales. Prétendre lutter contre de puissantes maisons étrangères à l'aide de ces institutions, antiques dans le fond quoique rajeunies dans la forme, serait aussi peu sensé que de faire aujourd'hui la guerre avec les armes de jet du moyen fige. Il faut en revenir, pour le travail collectif comme pour la propriété collective, au mot de Bonaparte : d'une manière générale et sauf exception c Tintérèt personnel veille sans cesse, fait tout fructifier ; l'intérêt de communauté est somnifère et stérile » (1).
(1) D'.ipivs VAlmanach delà coopération française pour l'.)Û3, le.s sociétés coopératives de production .seraient au nombre de 304 en France, dont liJS à Paris (lo Bulletin de l'Office du travail donne le chid'ro de 335).
M. Cil. Gide, dans son Rapport sur l'e.rposition d'Kconomie sociale de 1900, indique 12.000 membres (sur 3.000.000 ouvriers salariés pour la France). Selon l'Office du travail, le capital possédé par ces associations serait de 13 millions (1897) et leur mouvement annuel d'atfaires, de 30 millions (M. (iide dit 40 millions).
C'est la France qui possède le plus grand nombre de Sociétés coopératives de product'ion. L'Angleterre en compterait 136, faisant 72 millions d'atîain^s annuelles. En Allemagne, en Suisse, en Italie et en iSelgique, elles sont fort rares.
Tous ces renseignements statistiques sont tirés de l'ouvrage de .M. Hubert-Valleroux. La Coopération, 1904. On y trouvera de très intéressants détails sur les coopératives «ocialistes. La Verrerie de Rive de-Gier, fondée en 1894, a déposé son bilan le 23 juillet 189fi avec un actif de 3.5.5.000 francs et un ])assif de 500.000 francs. On remanjuera avec quelle impitoyabli; dureté les anciens ouvriers de la Verrerie d'Albi, devenus iliiccteurs, frappent les moindres infractions à la discipline.
Quant aux Sociétés coopératives de consommation, elles
11 serait donc chimérique de croire que la coopéralion va révolutionner le monde. « Le salaire, dit très bien M. Cheysson, n'amoindrit et n'iiumilio personne. Quiconque, professeur, magistrat, employé, ouvrier, ne veut pas ou ne peut pas courir d'aiea, achète sa sécurité par la tixité de sa rémunération, par un salaire. Le salaire [irésente cette universalité et cette
seraieni, enFrance.au nombre de 1641 ou de 1761, suivant les sources (1903). On n'a pas de rcnseignemonls précis sur le nombre de l(!iirs mcmlires. La plus importante est celle des /if)i/)lo!/és civils de l' Etal , du département de la Seine et de la ville de Paris, qui en a 48.000.11 y aurait. dans la Grande-Bretagne, 1.476 sociétés de consommation avec 1 .'.)Û0. 000 membres, un capital de '>80 millions et un ehifl're annuel d'afîaires de \ milliard 383 millions.Il y existe, en outre, deux H'^o/e.ra/f'.^, groupes qui ont pour niendjres non des individus ou des familles, mais des sociétés,un à Manchester, l'autre à Glascow. Le premier réunit 1.106 sociétés; son mouvement annuel défends, en recettes et en dépenses, atteint prés de 2 milliards. L'Allemagne compterait environ 1 . 500 sociétés coopérativo»s de consommation avec un chiffre annuel d'affaires de 312 millions et ;^1 millions de bénéfices ; la Suisse, 353 sociétés avec un chiffre d'affaires de 47 nnllions ; la Belgi(iue, 400 sociétés ; le Danemark, 900 ; l'Espagne, 239 ; la Russie, 587 ; la Suéde, 73 ; l'Italie, 508 ; rAulriche-Hongrie, 990 ; la Hollande, 150; les Etats-Unis d'Amérique, 1.192. Mais ces chiffres ne doivent être donnés que sous toutes réserves.
A la différence des sociétés de production, celles de consommation se sont, on le voit, renifinpiablcment développées un peu partout, mais quelque inqiorlaids services qu'elles puissent rendre en permettant des économies sur la noui'riture, il est évident •jue leur action est nécessairement riïsireinte par leur objet même et qu'elles ne s.uir.iiiait |inMi'ii(li'e i\ li'aiist'ormer le régime industriel.
îl est remarquable ([ue, dans les pays neufs, on se dirige une élite, sinon toujours pour la valeur moi-ale, du moins ponr l'énergie et la volonté de parvenir, les sociétés coopératives de lirodu(-tion végètent ou meurent. Sir Charles i)ilke expliquait, il y a f|uelques ann(''es, :i la Snriétê d'études sociales et politiques de hi'Uxelles (séance du 14 février 1891) (ju'en Australie la coopér.ition n'était guère Horissanle, qu'elle y était dédaignée comme la ressource fies ])etiles intelligences, et i\ne l'ouvriei' n'entendait sacrifier ni son indépendance ni son ambition au lii(Mi-êlre de ses associés. Aux Etats-Unis d'Améri(jue, il n'existe plus une seule coopérative dn production depuis 1888,
pcriiianence auxquelles ou reconnail les grandes lois économiques. Il les partage avec la propriété individuelle, et, sous ce rapport, le colleclivisine foncier n'est pas plus chimérique pour faire table rase de celte propriété que la coopération pour abolir le salariat. Le salaire, mais humanisé et fécondé parle patronage nous parait être et devoir rester la clef de voûte de l'organisation du travail » (I).
Le patronage, tel est, suivant Le Play, le remède véritable du paupérisme et le correctif essentiel de la liberté du travail. Deux raisons expliquent cette supériorité du [latronage. Des hommes qu'associe étroitement et quotidiennement une œuvre commune ne «auraient vivre côte à côte non seulement dans l'hostilité, mais dans l'indilTcrence. « Tout le mal vient, dit quelque part Tolstoï, de ce qu'on croit qu'il y a certaines relations entre les hommes où l'on peut agir sans amour. Or, de telles relations n'existent pas ». Et si. parmi les collaborateurs, il y en a un qui est instruit et riche, d'autres qui n'ont pu acquérir ni le savoir ni la fortune, et qui sont nécessairement par là dans une certaine dépendance du premier, celui-ci a envers eux des obligations spéciales dont rien au monde ne peut l'afllranchir. Saint Paul les résume dans cette courte phrase : t Que celui qui est à la tète des autres soit plein de sollicitude », et saint Thomas dans celle-ci : «Toute suprématie doit se payer par le dévouement ». Si le patron s'en exempte, il perdra l'affection, l'estime, et suscitera l'envie; le malaise, le mécontentement et bientôt la haine envahiront l'atelier. Si, au contraire, il reste fidèle à son devoir, il maintiendra, en
(1) Cht-ysson. Rapport sur Ips institulions patronales. Exposition intcrnat-ionalc do 1889.
règle générale, parmi son personnel, le bicn-rlre et rharnionie.
Définissons ces obligations. L'industrialisme a, par malheur, placé une partie des populations ouvrières en dehors des conditions de toute vie normale et vraiment humaine. Il les a privées « des bienfaits de la religion, de la propriété, de la famille. Que faut-il faire ? Rendre à ces populations ce qui leur manque : la religion, la propriété, la famille. Qui leur rendra ces biens ? L'accord des classes qui font travailler avec les classes qui travaillent, établissant entre elles des engagements libres, mais permanents. . . Il n'y a pas de pierre philosophale à découvrir, il n'y a pas d'ancien régime à regretter; il s'agit de rendre aux hommes, comme on rend l'eau aux poissons pour qu'ils vive)it, les conditions éternelles de leur existence : un culte, une famille, une propriété. Tout ce qui écarte de là mène au mal, tout ce qui conduit là mène au bien » (I). Mais précisons encore : par quels moyens assurer aux ouvriers ce bien-être matériel et moral ? Par un certain nombre de pratiques, que Le Play avait non pas inventées, mais observées sur place pendant plus de vingt-cini] ans. dans les diverses sortes d'établissements agricoles ou industriels (le l'Europe, et qui peuvent être ramenées à six. Ce sont : 1" la permanence, jadis obligatoire, mais volontaire aujourd'hui, des engagements entre ouvriers et patrons ; 2" leur entente complète sur le salaire ; 3" l'alliance des travaux de l'atelier et des industries domestiques ; 4" les habitudes d'épargne qui assurent la dignité de la famille et l'établissement de ses rejetons ; S» l'union indissoluble de la famille et du foyer ; 6" le respect et la protection garantis h la femme.
« Les six pratiques essentielles, dit Le Play, sont partout le signe certain de la prospérité ; l'abandon de ces mêmes pratiques coïncide inévitablement avec un état de décadence. . . A vrai dire, elles ne sont que l'application du Décalogue et de
{]) A. Cnchin, Lfi liéforme sociale m Franco par M. Le Plaij iCiirrcsiiiindanl, iiiiii rt juin 1865).
TEvangile à la dircclion des ateliers de travail » (!). Or ce laisceau de coutumes salutaires ne se rencontre, en fait, que là où un patronage intelligent et dévoué a su les créer ou les maintenir. Tandis, en ert'et, que u les autres modes d'intervention ne s'attaquent qu'à telle ou telle des pratiques essentielles à la paix des ateliers, et le plus souvent de biais, par un seul de leurs angles, le patronage les aborde toutes et de face (2). » L'excellence, la supériorité du véritable patronage est par là-même suffisamment démontrée. Aujourd'hui il se transforme peu à peu ; il s'ingénie à éveiller l'initiative de l'ouvrier, fait son éducation économique, l'associe ou l'intéresse, dans les cas et dans la mesure oii il le peut, au succès de l'entreprise. € Sous sa forme parfaite, le patronage ne vise pas à se perpétuer ; il voudrait se rendre inutile en acheminant les ouvriers par l'épargne vers l'indépendance » ('^).
Les chefs d'industrie soucieux du sort de leur personnel sont peut-être plus nombreux en France que n'importe on. La dure loi de l'offre et de la demande n'v a jamais réglé aussi impitoyablement qu'en Angleterre les rapports du maitre et de l'ouvrier. Mais deux causes, plus graves chez nous qu'ailleurs, mettent obstacle aux initiatives les plus généreuses : d'une part, l'esprit révolutionnaire ; d'autre part, la loi successorale qui, menarant d'une liquidation périodi(jue toutes les (mtreprises individuelles, paralyse i'etfort du patronage ou du moins rend ses devoirs plus difficiles et ses institutions |)lus précaires.
Il est intéressant de recueillir, sur la question du patronage, les conclusions qui rcssortent de grandes enquêtes, faites à
(1) L'Organisation du travail, p. Ii2.
(2i Chuysson, loc. rit.
<3) La lîp forme sociale, II, 409.
d'assez longs intervalles, durant une période de plus de soixante ans, par des hommes spéciaux et considérables. Tous ces témoignages concordent, on va le voir, avec celui de Le Play. En 1840, Villermé reçut de l'Académie des sciences morales et politiques la mission de faire des recherches sur l'état physique et moral des classes ouvrières. Voici les dernières lignes de l'ouvrage où il en expose les résultats : « Sans l'aide des cliet's de l'industrie, il serait impossible d'améliorer les mœurs, le sort de leurs travailleurs, tandis que, s'ils le voulaient, euxmêmes le pourraient sans l'aide de personne. C'est ce patronage bien compris, bien exercé, qui peut le plus efficacement contribuer à l'amélioration du sort et de la morale de l'ouvrier » {{).
Lors de l'Exposition universelle de 1867, M. Monnier, maître des requêtes au Conseil d'Etat et l'un des secrétaires du jury {\\\ nouvel ordre de 7'écompe?ises, s'ex|)rimait ainsi : « C'est encore le patronage et presi[ue seulement le patronage qui, dans cette vaste enquête, aux Etats-Unis comme en Europe, s'est manifesté comme une force active, féconde en rcsullats im[)orlants. Là, dans ce dévouement du patron h ses ouvriers, dans cette sollicitude pour leur bien, qui se traduit en |)aroles, en exemples, en actions, en une intervention directe et constante, se trouve la vraie puissance ; rien n'y supplée, et ellemême, au besoin, supplée aux institutions. Pour inspirer et soutenir ce dévouement, qui niera qu'une part immense, sinon exclusive, ne revienne aux mobiles de l'ordre le plus élevé et qui appartiennent au christianisme ? A cet égard il ne fautque de l'impartialité pour reconnaître par le témoignage des faits combien son rôle est grand et son influence efficace » ("2).
Vingt-deux ans plus tard, en 18H9, le bilan du patronage,
(1/ \illriiiii', Tahicdii de l'élal jiIiiii^'khu' rt moral d/'s nuvrie?'s, IL :'.7I. 3Ti'.
i'2) OliscivaliDiis présentées à la Sociélé d'Economie s/x-i/dr \r 3 juin 1S08, (Bulletin do la Société, 1867-1868).
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bien loin de s'appauvrir, s'élait encore enrichi. « L'impression que fait naître la seclion XIV, disait alors M. Cheysson qui en avait été l'iiabile organisateur, c'est à la fois celle de l'importance du patronage et celle de son extension. C'est une marée bienfaisante qui monte » (1).
Dans son beau rapport sur Y Economie sociale à l'Exposition de 1900, M. Charles Gide, évidemment moins favorable que ses devanciers au principe du [uitronage et apôtre éloquent, on le sait, de la coopération, écrivait : i< L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, telle est la formule partout répétée. Et pourtant il y a dans cette formule une forte part d'erreur. L'histoire nous apprend, au contraire, que l'émancipation des oppi'imés n'a été que très rarement leur œuvre, mais presque toujours— ne pourrait-on même pas dire toujours? — celle des classes qui leur étaient socialement supérieures... Nous ne croyons pas que le patronage soit à la veille d'être aboli. Mais il revêtira des formes nouvelles... Le mot ne sera plus prononcé, soit ! mais il faut bien espérer que ce que le mot exprime, c'est-à-dire l'aide prêtée par le fort au faible, trop souvent intervertie dans le passé, sera de plus en plus réalisée dans l'avenir. Dans la fraternité elle-même le patronage a encore sa place toutes les fois qu'il y a un frère aine et qu'il a conscience de ses devoirs d'aînesse. . . A vouloir exclure tout soupçon de patronage, il faudrait ramener toutes les relations entre les hommes au [lur échangisme économique, au Do ut des, plus loin encore, au temps oîi Gain, le frère aine, répondait à Dieu : « Suis-je le gardien de mon frère, moi ?» (2).
Enfln, que ceux à qui le patronage apparaît comme une insti-
(t) Connuunication fail?ij à la Société d'Economie sociale le 13 juin 1889.
(2) Charles Gide, Economie sociale, p. o9, 62, réédition du Rapport sur l'Economie sociale à l'Exposition universelle de
tutioii démodée méditent les Uvons qui nous viennent, en ce moment même, d'un pays où l'on ne s'attarde guère aux inutiles errements du passé. Pendant assez longtemps la loi de l'offre et de la demande fut considérée par un grand nombre d'industriels américains comme la règle unique de leurs rapports avec les ouvriers. Mais beaucoup d'entre eux se sont ravisés. Ils ont compris que le patron doit à ses ouvriers quelque chose en plus du salaire. Une ligue puissante (League for social service) a été créée en 1898 à New-Vork pour étudier puis propager toutes les mesures d'ordre matériel, économi(pie ou social capables d'améliorer la condition dos ouvriers et employés : hygiène et ornementation des locaux, jardins, bibliothèques, etc. Cette association a reçu un grand prix à l'Exposition universelle de 1900. Le mouvement, une fois commencé, s'est accéléré avec la promptitude et l'énergie que les Américains apportent à tout ce qu'ils entreprennent ; là-bas aussi, pourrait-on répéter, c'est une marée bienfaisante qui monte. M. Tolman, l'un des deux dévoués fondateurs de la Ligue, a défini, dans une conférence faite A. la Société d'Economie sociale, le but que lui et ses amis poursuivent : « Le nouvel industrialisme a pour principe le partage de la prospérité, c'est-à-dire le développement de l'ouvrier, non seulement en le pourvoyant d'ateliers confortables et d'entourages gais, maison lui assurant l'éducation, la récréation qui en feront un meilleur membre de la communauté, un citoyen plus intelligent et un appui plus graqd pour la richesse commune. Dans l'histoire du monde, jamais les patrons n'ont eu tant d'occasions colossales pour guider et élever les milliers d'hommes et de femmes (|ui passent au moins un tiers de chaque jour dans leurs ateliers. Si les indusiriels reconnaissaient (pi'ils ont à leur poriée les possibilités du contentement industriel, de la stabilité sociale et du bien-éire commun, ils s'attacheraient à améliorer la conililion de leurs ouvriers avec le même /èle (pi'ils driiloienl
mainleiiant pour accroilre le cliiffre de leurs affaires el étendre le cercle de leurs opérations » (1).
La France s'est acquis, pendant le dernier quait du six" siècle, un immense empire au delà des mers. Aussi les chapitres de Le Play sur la colonisation ont-ils aujourd'liui pour nous un intérêt certainement plus vif encore qu'à l'époque où ils ont été écrits. Utilité des colonies pour les grandes nations européennes (2); impuissance de la France actuelle à tirer un bon parti
(1) Consulter la Rovuo la Ré/'orme socmle (1901, I, 263). La conférence do M. Tolraan avait pour titre : Que doit le patron à ses ouvriers en plus du salaire ? Il l'a illustrée par do charmantes photogi-aphies qui sont reproduites dans la Revue.
Celle-ci avait déjà donné un arliL-le de M. Louis Rivière sur Vami'lioration du sort des ouvriers aux Etats- fuis (1900, II, 004). Les deux motifs auxquels obéissent les patrons se manifestent d'une façon très américaine dans une lettre de M. .John Paltorson à M. Tolman. que cite M. Rivière : « Tout ce que plusieurs de mes associés, écrit M. Patterson, considèrent dans ma gestion comme aff'aires de sentiment, — bains dans l'usine, jardins d'ornement, écoles et fêtes du dimanche, jardins pour gareoiis, — nous conte annuellement 30.000 dollars, soit 3 0/0 du montant des salaires, qui dépassent un nnllion de dollars ohaquo année. Nous sommes arrivés k cette conviction que les 3 0/0 des salaires dépensés à améliorer la <on(lition des ouvriers nous rapportent de 5 à 10 0/0 en bons dollars ayant cours. II y a des effets moraux qui échappent à la statistique et n'en sont pas moins réels ».
(2) M. Paul Leroy-Beauliou partage entièrement les vues (h- Le Play sur l'utilité de la colonisation. • L'émigration naturelle et spontanée, ilit-ii. est une chose bonne, juste et sacrée, qui peut beaucoup pour le bonheur <lcs éraigranfs bien doués et qui dégage la mère patrie d'éléments perturbateurs : qui, en outre, lui constitue une clientèle assurée au dehors, étend a la fois son prestige, ses relations et son marché, et qui enfin assure des carrières lucratives aux enfants des familles de la métropole, et par conséquent y facilite une augmentation graduelle et raison-
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décolles qu'elle possède ; causes de cette impuissance, Le Play a traité et épuisé en un petit nombre de pages ce vaste sujet. En 1873, les Chambres de commerce furent saisies, je l'ai rappelé, delà question suivante : En quoi l'éducation ou les lois anglaises ou allemandes contt^ibuent-elles à pousser la Jeunesse vers le commerce d' exportation ? (]"était la question même de la colonisation : établir des comptoirs et créer des colonies sont deux résultats jumeaux d'une même cause : la puissance d'expansion d'un peuple. Les Chambres de commerce de l*aris, de Bordeaux, de Rouen, de Montiellier, de Narbonne, de Roubaix, de Saint Omer, d'K|)inal signalèrent. j)armi les raisons qui expliquent l'inleriorité de la France dans le commerce d'exportation, l'influence de sa législation successorale. La Chambre de Bordeaux s'étendit longuement sur celte matière. Celle de Roubaix la résuma en ces termes : « Le droit de tester ofl're les résultats suivants : famille plus nombreuse, pas d'hésitation pour fonder un grand établissement ; il ne sera pas divisé. Obligation pour les jeunes gens n'ayant qu'une part minime dans l'avoir paternel, de chercher fortune, et, pour y arriver, ils vont à l'étranger... ». Ces mots, placés à juste titre en première ligne : famille plus nombreuse, indiquent un des effets bienfaisants de la liberté de tester et suggèrent par suite l'explication principale de noire impuissance à coloniser sous le régime contraire. La colonisation languit, faute d'émigrants ; l'étnigralion est très faible parce que le nombre des naissances, au lieu d'augmenter, diminue (I) ;
nablo de la poiiulalion » (Dr la cDlnnisatinn chec les peuples 7nodei'nes. .')'• édition, p. 49o).
(1) Dans un brillant ra|)|)iirt, nourri de souvrrurs, de faits, d'exemples rocuoiliis pendant vinfi;t-ein:[ ans de voyages à l'étranger, sur \'/<J:rpansion coloniale et la désorganisation de la l'aniille, M. lo D'' l'oitou-lKiplessis a adliéré sans réserve aux (•onelusi(jns de Li; IMay. « La cause presque uniiiue de notre dé(;adence coloniale^ ilisait-il, de la i)erlc de notre commerce inariliine cl de notre ancien esprit d'audace et d'initiative, c'est la désorganif^alioii de la Cunille, rcsullal l'a lai de nos lois do
et la loi du partage égal, qui raleiitil à rintérieur le développement de la famille, arrête au dehors, comme il est naturel, l'expansion de la race.
sucfossitm. Si l'on y joint la ilircrlion i'aiisse doniii'O à rinslruction publique, notre i'aliriquo uniforme de baciieliers, Ihabitude constante do la tutelle adnnnislrative et de ringércncc de l'Klat dans les alïaires privéos et jusqu'au foyer domestique, on aura plus de causes qu'il n'en faut pour tout expliquer ». (Société d'Economie sociale, séance du 8 décembre 188t, llevui; la Réforme sociale. 1885, I, 199i.
La question de V/n/Iuence des lois successorales sur l'Expansiitn de la race a été reprise et longuement disculée en 1903 à la Société d'Economie sociale. .M. Ainbroise Colin, professeui' de droit a l'Université de Paris, a eoiubattu les conclusions de Le l'iay. Elles ont été vigoureusement défendues par MM. Poitou Duplessis, Rostand, Cheysson. Delaire, Ktclievorry, RIondel. (Revue la Hé forme sociale, 1903, II, 730, 798, 883).