‹ Frédéric Le Play d'après lui-même, vie, méthode, doctrineChapitre 26 sur 32 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

<( Le mal actuel de la France se peint par un mot : le règne de la discorde. Les causes de ce mal se résument en une phrase : les idées et les institutions qui ont toujours engendré la discorde sont préférées à celles qui ont toujours donné la pair » (I).

J'ai indiqué, au fur et à mesure, en analysant la doctrine de Le Play, sur quelles matières'devaient porter, suivant lui, les réformes de noire constitution sociale. Ces réformes ne sont pas toutes également urgentes. « Les mœurs et les institutions qui nous poussent aux abîmes où nous tombons périodiijuement se divisent en deux catégories qu'il faut soigneusement distinguer. Les unes sont une flagrante violation des dix commandements de Dieu. On ne peut soulever aucun doute ni sur le mal qui en émane, ni sur le bien que la réforme produirait. Tel est, par exemple, le caractère de ces abominables lois que les hommes de la Terreur édictèrent pour détruire le respect dû à Dieu, au père et à la femme. Chaque jour d'existence de ces lois amène des désertions au temple, des révoltes au foyer et des scandales à l'atelier. Après la réforme, au contraire, chaque jour ap[)orlcrait son contingent à l'amélioration de la société » (2).

Le retour aux trois foi'mes du respect, respect de Dieu, respect du père, respect de la fenuno : tel doit donc être le point

(1) Le Play, lettre au H. P. I^oscir-ur, en tiMc dn volume de l'éloquent oiatorien, intitule : La foi catholique et la réforme xociale.

(2) La Réforme sociale, III, 507.

NOTICE SUR LA Di"M^TIRNE r»E FRl':DKRir LE PLAY 26.']

de dépari de cette restauration. Elle consisterait k replacer la religion au poste d'honneur dans la société, à restituer au père la plénitude de son autorité dans la famille par la liberté du testament, à mettre l'honneur de ia femme sous la sauvegarde des tribunaux par une loi sagement répressive de la séduction. Elle s'accomplirait grâce à l'action combinée des mœurs, du gouverneinent et des lois. Ainsi, rapprendre aux générations nouvelles l'hommage et le culte dus à Dieu est évidemment avant tout l'œuvre des mœurs. Les gouvernants, de leur côté, peuvent concourir à de nombreuses réformes par le bon exemple et la dignité de leur vie ou jjar certaines initiatives. Parmi les mesures qui dépendent de la loi écrite, celle qui punirait la séduction ne soulève pas de difficultés graves; elle a toujours recruté, chez nos écrivains et même dans nos Chambres, des partisans convaincus.

L'établissement de la liberté testamentaire se heurterait à des préjugés plus tenaces. C'est comme le point central de la doctrine de Le Play ; c'est, de toutes les réformes, celle sur laquelle il a le plus constamment insisté, parce qu'elle lui paraissait contenir en germe toutes les autres (1). On s'en est étonné et quelques-uns n'ont pas été loin d'y voir comme l'obsession d'une idée fixe et préconçue. Certes il serait étrange.

(1| Sans partager d'une manière ab5;olue les idées de Le Play sur cette grave question. A. Gochin écrivait : « Admirons l'immense quantité de renseignements, d'observations, de vues, de comparaisons, d'arguments, réunie par M. Le Play sur co point ù ia fois obscur et brûlant, environné de ténèbres et de passions Nul jurisconsulte ne connaît mieux les lois de succession, nul économiste, nul moraliste n'en a mieux indiqué les effets et l'esprit, nul historien n'en a mieux présenté les vicissitudes. On ne peut plus passer indifféremment devant ce problème de droit, de philosophie et d'histoire depuis que M. Le Play l'a éclairé d'une lumière intense. Il faut bien, bon gré mal gré. l'écouter désormais. Il est le maître de cette question, les arguments qui circulent dans les conversations et les livres sont des monnaies à son effigie » {Le Covî'espondujit, mai et Juin 1865).

il serait puéril do s'imaginer qu'un article de Code pût suffire pour guérir tous les maux dont soutî're la société française. Aussi bien Le Play ne l'a-t-il jamais pensé. Il regardait l'introduclion de la liberté de tester comme une mesure capitale en elle-même, mais surtout comme la première et décisive étape dans une voie féconde en réformes salutaires pour les mœurs. Il envisageait cette institution, non pas isolée, mais suivie du cortège bienfaisant des pratiques et des coutumes qui la complètent partout où elle existe. Aucune autre institution ne lui semblait contribuer au même degré à satisfaire ces deux besoins essentiels de l'homme, auxquels il faut toujours en revenir : la pratique de la loi morale et la sécurité du pain quotidien. Elle est pour le chef de famille, qu'elle place en face de la mort lorsqu'elle l'appelle à régler l'avenir des siens, l'inspiratrice des pensées graves et désintéressées. En laissant entre les mains du père le moyen de récompenser et de punir, elle lui donne plus d'autorité pour enseigner aux . jeunes générations les principes du Décalogue et de l'Evangile. Elle facilite encore, avec la transmission du domaine, celle des traditions domestiques et religieuses, qui se dispersent, au contraire, dans la famille instable, en même temps que les cendres du foyer. Elle assure aux établissements agricoles, industriels, commerciaux, la durée, et celte solidité que procurent seules la suite régulière des efforts et la lente collaboration du temps. En écartant l'Etat des atïaires de la vie privée, d'une part elle allège son fardeau, de l'autre elle stimule les vertus ({ui font le citoyen : l'énergie, l'habitude de compter sur soi-même, l'esprit de self-government. Enfin elle se montre j)artoul liée à la fécondité des mariages, à la puissance d'expansion de la race, au succès des grandes entreprises el à la fondation de colonies prospères.

Fortifier la famifle |)ar la pratique de la liberté testamentaire, c'est donc |)orter la vie dans toute la constitution sociale d'un peuple, depuis les racines les plus profondes jusqu'aux

DE FRÉDÉRIC LE l'LAY 2G5

rameaux les plus élevés. Ebranler la famille, c'est, au contraire, ébranler l'Etat. Sous une forme ou sous une autre, tous les auteurs qui ont étudié l'organisation domestique et sociale l'ont à l'envi répété, a II est impossible que la République vaille rien si les familles qui sont les piliers d'icelle sont mal fondées » (1). — « Si l'Etat détruit la famille, la famille se venge et ruine l'Etat u (-J.). Cette vérité qu'ont énoncée les écrivains et les philosophes sans en apercevoir toujours toutes les conséquences, les grands peuples politiques l'ont comprise d'instinct et ils l'ont tait passer dans leurs coutumes et dans leurs codes. L'antique famille romaine reposait sur le testament. La famille anglo-saxonne n'y est pas moins fortement attachée. « Les hommes d'Etat de l'Angleterre placent, par ordre d'importance, le régime de transmission immédiatement après le christianisme, et ils s'accordent à le désigner comme la seconde assise de la constitution sociale » (3).

-Mais l'essentielle et triple réforme, considérée par Le Play comme le prélude nécessaire de toutes les autres, a-t-elle quelque chance de se réaliser parmi nous ? Est-il permis despérer de la raison publique, empoisonnée par des sophismes aujourd'hui bien plus que centenaires, ce puissant effort d'attention, d'intelligence et de virilité ? Faut-il croire, au contraire, comme l'écrivait Joseph de Maistre, que la France ne sache « revenir à la vérité qu'après avoir épuisé l'erreur» (i), et, comme semblait le craindre Le Play lui-même, que « les révolutions inspirées par l'esprit du mal ne s'arrêtent pas tant qu'il reste quelque limite à franchir dans les voies de l'erreur ? » (5).

Un avenir sans doute prochain nous l'apprendra. Mais dans

(1) Jean Bodin, Les six livres de la République, livrf I, chap. 4.

(2) De Bonald, Pensées.

(3| La Ri'forme sociale, III, 58

(4) Joseph de Maistre, Considérations sur la France, p. 124.

(o) La Réforme sociale, III, 394.

266 NOTICE 8UI{ LA DOCmiXE

aucun cas l'œuvre de Le Play, continuée par ses disciples, n'aura été vaine. Sa méthode nous a permis de rapprendre des vérités que nos pères savaient et que nous avions oubliées. Sa doctrine, à la fois expérimentale et traditionnelle, présente comme la synthèse de ces grandes vérités que les siècles se sont léguées l'un à l'autre. .Mais elle a, pour ainsi dire, rajeuni leurs figures et renouvelé leurs titres de créance en les montrant identiques au fond, souples et variées dans leurs manifestations successives, vivitiant aujourd'hui comme autrefois, de leur sève éternellement féconde, toutes les institutions des peuples qui prospèrent et qui ne veulent pas déchoir. Cette doctrine, bien comprise et judicieusement appliquée, aurait pu être le salut de la France. Elle en sera du moins l'honneur. Mais ce n'est pas assez dire. D'abord elle aura éclairé et réconforté une véritable élite intellectuelle et morale. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, la France en était à ce point qu'une catastrophe nationale dût seule, suivant l'expression de Bolingbroke, guérir une corruption nationale, même alors ce corps de vérités qui compose la doctrine de Le Play pourrait contribuer à rendre celle terrible crise moins longue et ce violent remède plus salutaire. Au jour, « dont la date seule est inconnue » (l), où se présentera ce sauveur, ce rét/i^nérateur ('2) que Le Play a cherché sans le trouver, (jue nous appelons et que nous saluons d'avance, ne faudra-t-il pas uu'il ramasse, sous les décombres et dans les ruines, un programme et des plans de restauration ? Or, ce régénérateur, si vraiment c'en est un, ne pourra pas choisir un programme et des plans différents de ceux qu'a tracés, ou, si l'on veut, qu'a recueillis Le Play. « Que la France soit destinée h périr ou h survivre à ses déchirements, — aurait^il pu direcomine de Donald, mais à plus juste titre encore parce que sa méthode était beaucoup plus sûre et sa

(1) Expres.sion de .Joseph de Maisti'r.

(2) Ces mots sont de Le Play (La licfovme sociale, UI, 64"> ; Les Ouvriers européens, I, 429).

DE FHKDÉRIC LK PLAY ÎJ67

science beaucoup plus étendue, — nous osons espérer, en terminant cette pénible carrière, que nos écrits resteront comme une protestation solennelle contre les erreurs qui l'auront perdue et comme un dépôt où elle retrouvera les doctrines qui pourront la sauver » (1).

Le Décalogue et l'Évangile, l'autorité du père et de la mère, la seule qui ail été instituée directement par Dieu pour dresser au bien les générations naissantes ; la famille, la propriété rendues plus stables et plus fortes : tel est le roc immuable sur lequel la société sera reconstruite ou bien elle ne le sera pas. El s'il est permis de croire, comme Le Play l'écrivait à M. Ch. de Ribbe, que « tout ce qui se fera pour ramener les intelligence au vrai doive avoir pour effet de rendre la [)rocIiaine catastrophe moins inutile », que cette maxime suffise pour nous stimuler nous-mêmes au travail, pour rasséréner nos esprits et pour ratî'ermir nos courages. Décidément et dans toute hypothèse « il n'y a pas d'autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser quoi qu'il arrive ».

C'était la devise de ce grand et vaillant sage qui se nomma Frédéric Le Play ; que ce soit aussi la nôtre !

(I) Dernier numéio du Cnnsevrateur, 1820.

LA

CIIAPITUE PREMIER

Ne soyez donc point soucieux, (lisant : que manfterons-nous, ou que boirons-nous ? mais cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.

{S:unl-^[nlhien. vi,3I et 33).

Les sociétés et la nature de l'homme.

Le Décalogue (1).

La ressemblance des organes et le contraste des existences entre l'homme et l'animal.

Sous liciucoup (le r.ippoils, riionimc se l'jipproche des Mutirs êtres de |;i ci'(*iili()n ; et, par certains Ir.iits a|)partcnanl à Tordic inat<''riel. il s'idcntifle avec eux. Son corps n'offre aucun rlt-nicnt r|iiMij(|ue qui ne se j-eiicontre habituellement dans les trois règnes de la nature. Par son organisme physique il appai'aît, à certains égards, conime un sim[)le accident parmi les espèces du règne animal, il fait partie d'une série continue dans laquelle les organes se modifient et se complètent par degrés insensibles. Dans le classement fondé sur la valeur relative des facultés émanant des diverses organes, l'homme est loin d'occuper toujours le premier rang. Pour la plupart de ces facultés, il est même inférieur h beaucoup d'espèces ; pour la force et les dimensions, à l'éléphant ; p(Uir la rapidité, au clieval ; pour l'agilité, au tigre ; pour la vue et l'ouïe, à l'oiseau : pour l'ndoral , au chien et à d'iiuuibles insectes. Il garde, moins que la plupart des animaux, ce précieux équilibre des facultés physiques d'où résulte la permanence de )a santé. Il ne possèfle point, à titi'e exclusif, l'aptitude à penser qui, à prennère vue, paraît èlie sa faculté caractéristique. Un peut même tloulei- ([uil S(jil plus ca|)al)l8 decouîmuniquer aux autres êtres de son espèce ses sentiments de

(1) Les Ouvriers européens, I, liv, premier, eh. III.

contentement ou de ci-ainte et certaines autres manifestations de sa pensée.

Les savants qui comparent méthodiquement, dans l'animal et dans riiomme, les facultés d'oii émanent les phénomènes du mouvement et de la vie, ont donc pu, avec une certaine logique, faire entrer l'homme dans les classifications du règne animal. Au contraire, les sages qui étudient leur semhlable en vue de le rendre heureux, et les gouvernants qui contrôlent assidûment les actions du peuple pour le tenir en paix, sont tous conduits à ne voir entre l'animal et l'homme qu'un contraste absolu (1).

Ce contraste est accusé par l'observation de tous les animaux. Il se montre particulièrement chez ceux qui, par leurs habitudes, se rapprochent le plus de l'homnie. Tels sont, par exemple, ceux qui vivent en société dans les habitations qu'ils construisent.

Les castors, les abeilles, les fourmis et les autres animaux sociables possèdent en eux-mêmes les conditions d'une existence stable. Depuis l'époque de leur création, ils se perpétuent sur les mêmes lieux, dans un état de paix complète ; et les sociétés qu'ils (•onstitu(Mit ne se troublent ou ne se dissolvent que sous l'action de forces étrangères àla communauté. Au contraii-e, pende sociétés humaines sont stables : depuis les premiers Ages,

(I). « La nature ne fait rien en vain. Or, elle accorde la parole à l'homme exclusivement. La voix peut bien exprimer la joie et la douleur ; aussi ne manque-telle pas aux animaux... Mais la parole est faite pour ex|)rimer le bien et le mal, et, par suite aussi, le juste et l'injuste ; et l'homme a ceci de spécial... que seul il perçoit le bien et le mal, le juste (!t l'injuste, et tous les sentiments de même ordre, qui, eu s'associant, constituent précisément la famille et l'Etat. » (Ahistotk : Politique, livre I, ch. I, § 10. Traduction do J. Barthélémy Saint-Hilaire ; 1848. in-8").

LE DtiCALOULTE ET LA IJELIGION 273

elles ont ttnijours roeu de leurs pro|>res membres ou de leurs voisins les éltMiieuts du peifcctionuenient ou de la corruption ; et il n'existe peut-èlre pas de lieu où une sociét»' d'hommes ait idTei't le spectacle permanent du bonheur. Ce contraste dans les existences des deux sortes d'êtres déi'ive de celui (pii se manifeste partout dans \es deux sortes de sociétés : chez les animaux sociables, l'instinctassure le bien-être fondé sur la paix et la stabilité ; chez les hommes, l'abus du libre arbitre engendre souvent la soulTrance déchaînée par l'instabilité et la discorde.

La définition delà prospérité, et le précis de l'enseignement traditionnel des peuples prospères.

Avant de continuer ce sujet, je crois utile de définir les termes que j'empIoi(; pour exprimer les résultats qu'amène, dans l'existence de l'homme, l'action réitérée du bien ou du mal. J'applique, en général, les mots bonheur ou bien-être, malheur ou malaise à la condition des familles. J'emploie plus spécialement les mots prospérité et souffrance pour exprimer le contraste des mêmes phénomènes sociaux dans les voisinages et les nations. En ce qui touche la prospérité, j'adopte la définition suivante, qui me paraît conforme aux indications de l'histoire et au sentiment des contemporains satisfaits de leur sort. Jappelle « prospères » les sociétés où la paix règne sans un recours habituel à la force armée ; oij la stabilité des foyers domestiques, des ateliers de travail et des voisinages est assurée par la libre entente des pères de famille ; où enfin la conservation de l'ordre traditionnel, fondé sur la loi morale, est le vœu commun des populations.

2/'4 LE t)ÉCALOGUE ET LA RELIGION

Dans tous les temps les races prospères ont conquis le bonheur par le même moyen. Elles ont réprimé les tendances au mal, inspirées à la jeunesse par l'égoïsme, l'orgueil et les appétits sensuels. Considérée en ellemême, la partie essentielle de cet enseignement reste identique depuis les premiers âges de riiuinanité ; et je la n'-duis aux termes suivants.

Dieu, suprême auteui' de toutes choses, a créé la teri'e et tous ses hal)itants. Ij'homme, son dernier ouvrage, ditîère absolument, par sa nature intime, flu reste de la création. En effet, <'hez les animaux sociables, l'individu est doué des qualités qui assurent son bien-être propre et celui delà société dont il est membre ; il ne peut échapper à ce bien-être ; et il est contraint d'en jouir, sous la pression de l'instinct, loi suprême de son espèce. Chez les r;ic('s humaines règne l'état de choses opposé, car l'individu et la société n'y sont point voués à un état uniforme de |ii"ospérité. Pour atteindre ce but, elles se sont toujours appuyées sur un enseignement donné sous deux régimes principaux : chez les races simples, par le père de faniill(% unique dépositaire de la science et de l'autorité ; chez les races comi)liquées, sous le contrôle du pèn;, j)ar des maîtres spéciaux. Parmi ces maîtres figurent toujoui's les ministres du culte ; on n'a jamais vu une grande nation, ricbe et prospr-re, qui puisse se passer du fiein (pi'opposenl, à la corruption des mœurs, les dogmes, les rites et le persoiuiel de la religion, -l'ai en vain clieicbé, depuis un demi-siècle, une autorité sociale qui puiss(; concevoir l'existenci; d'un(> puissante race d'hommes où les pères de famille et le souverain seraient privés dt; ce (concours. Le libr(! arbitre, ((ui est le coidre*pi(»d de l'instinct et l'attribut dislinctif de riiomme lui [)eiine| de varier à l'inlini les conditions de son existence. C.r. don précieux, (^ui fait sa force, est en

LE DÉCALOi^iUK ET LA KELIGION SiO

nuMuc temps la rause de sa faiblesse, car, lorsqu'il se livré à la seule impulsion do si>s lendances innées, il se condamne lui-même au malheur. Dieu a conjuré celte déchéance de sa erisilure favorite |iar un autre don (pii n'est point inhérent à la natui-e humaine. Il a révi'lé à nos premiers parents la loi morale, cpii a étéplus lard tormult-e par le Décalogue, ilaus rintérèl di' Irurs descendants. Il leur a enseii?né ainsi que, selon le choix qu'ils feraient entre le bien et le mal, ils s'élèveraient à la prospé'rit*' ou tomberaient dans la souffrance. Par cette révélation, il a fourni à riiomme la lumière indispensable pour conquérir tous les avantages de la liberté, qui est la source fie sa grandeur.

En résumé, l'homme, sans la connaissance de la loi morale, tombe au dernier rang des êtres de la création. Conq)lété, au i-onlraire, par cette connaissance, il ne s'assure pas seulement la paix et la stabilité: il jouit d'une satisfaction que l'animal ne ressent pas ; il sait que son bonheur est dû à la fois à sa propre initiative et à la bonté de Dieu. Dans ce simple fait réside rétcrnelle • xplication des grands phénomènes de l'histoire : l'homme, libre dans le choix de ses actes, passe alternativement soit de la soulfrance à la prospérité par la pratique delà loi morale, soit de laprospérité à la souffrance par l'oubli de cette même loi.

La science sociale intimement liée à la loi divine (l).

En analysant les ressources dont chaque nation dispose pour accomplir les réformes que sa constitution réclame, et en jetant les yeux sur l'avenir, on est toujours conduit à cette conclusion entrevue par tous les penseurs et exprimée sous mille formes différentes. Le ran;; qu'une société occupe dépend assurément des conditions matérielles où elle est placée et des institutions politiques qui la régissent ; mais ses éléments essentiels de prééminence appartiennent à Tordre moral. Et si, pour conclure l'analyse qui fait l'objet de cet ouvrage, il fallait indiquer la force qui, en agissant à cha(iue extrémité de l'échelle sociale, suffit à la rigueur pour rendre le peuple prospère, nous n'hésiterions pas à signaler, au bas la prévoyance, au sommet la religion. Que la science multiplie ses découvertes, que la liberté déploie ses ressources 'et l'autorité son pouvoir, que la société tout entière accumule ses grandeurs et ses merveilles, leur labeur ne sera qu'impuissance si, sans rien abandonner des droits de la raison, elles ne maintiennent fermement dans les âmes la loi de Dieu. En analysant les faits et en remuant les chiffres, la science sociale ramène toujours les vrais observateurs aux principes de la loi divine. La vérité suprême, sous toutes ses formes, dérive d'une source unique ; et la pensée humaine, dans tous ses efforts, revient sans cesse vers le souverain principe du juste et du bien .

(1) Les Ouvriers européens, 1' édit., lin.

La religion. Trois objections des sceptiques (T

Selon la premiôrc objection des sccptiijues, les peuples modernes renonceraient à la pratique de leurs cultes. Ils obéiraient d'autant plus à cette tendance, (\u\\s sont plus prospères et i^ius ])uissants. On ferait donc déchoir notre pays en le ramenant dans la voie que les meilleurs abandonnent.

r.es religions, dit-on en second lieu, ont pour bases des faits surnaturels contraires aux indications de Texpérience et de la raison. Elles sont dow condamnées par la science moderne, qui ne se perfectionne qu'en rejetant les doctrines conçues en dehors de l'observation des phénomènes. Voilà pounjuoi les convictions religieuses ne se maintiennent qu'aux époques d'ignorance, et dans les sociétés qui ne jouissent pas encore des bienfaits de l'esprit d'examen.

Enfin on croit continuer ces deux objections en faisant appel à notre histoire. On se persuade que la perte de la foi coïncide chez nous, depuis plusieurs siècles, avec « les grands progrès de l'esprit humain». On pense également que les perfectionnements de l'ordre moral et matériel, aux diverses époques de l'histoire, ont été d'autant plus marqués, que les peuples, ou tout au moins les classes dirigeantes ont mieux secoué le joug des idées religieuses.

(1) La Réforme sociale, I, livre premier.

Lr IMav. 16

1" objection : La religion incompatible avec la prospérité et le bien-être des peuples.

La promière objection est réfutée par les faits mêmes que l'on croit pouvoir invoquer. Tous les peuples européens nous donnent, par leurs prospérités comme par leurs souffrances, les éléments de cette réfutation. Les apparences sur lesquelles se fonde l'objection ne résistent pas à un examen approfondi. Il est vrai que certaines nations, parvenues à un haut degré de puissance cl de prospérité, se sont éloignées des pratiques religieuses. Tel est lecas que la France, en particulier, nous offre depuis la fin du xvii" siècle. Mais ces nations n'ont pu longtemps se faire illusion sui' la faute (jii'clles commettaient. Peu à peu raffail)liss(nnent des aptitudes morales les plus nécessaires et l'apitarition de plusieurs autres désordres sociaux leur ont appris quelles perdaient leur principal moyen d'harmonie et de bien-être, (juand aux peuples que l'opinion ])lace de nos jours au premier rang, ils ne subissent point ces dures épreuves. Ils continuent à surpasser les autres par la délicatesse et l'énergie des croyances.

2" objection : La religion condamnée par la science.

La seconde objection semble reposer sur des motifs scientifiques ; mais, en fait, elle n'est ni présentée, ni adoptée par de vrais savants.

(ler'tains sceptiques font appel aux sciences pliysi(pies ]Hnw prouver que la raison et l'expérience démentent les ra|ipi»rtsétablis parla religion entre Dieu et l'bumaniti'-. Aujourd'bui ils ne vontguère droit au but, comme

ils le faisaient plus volontiers au dernier siècle. Ils ne nient pas positivement l'existence de Dieu ; mais ils s'elVorcent défaire disj)araître, autant que possible, les traces de son action.

Ci's faux savants prétendent ('luaiiciper l'esprit liuiiiain eu enseii;nant (]ue Dieu n'a pas <''li'' ol»li;;,('' di; pdurvoir à une création spéciale tie l'hominc et de la femme. Plus soucieux que ne l'avaient été les rédacteurs des livres saints de relever lamajesté divine, ils se llattent d'en donner une idée plus liante en présentant eette création comme la conséquence (rime loi .générale qui aurait présidé au développement di' tous les êtres oriianisés. L'espèce humaine sei'ait, sans intervention diiecle de Dieu, le pioduit de cette loi, de même que le vent, la |tliiie, l'arc-en-ciel et le toimcrre sont la conséipience des propriétés générales de la chaleur, de la huuière et de l'électricité. Les sceptiques, élaborant à le point de vue une histoire (juils croient être scientifique, se complaisent dans la conception d'un système qui fait sortir successivement tous les êtres organisés, et entinl'lKimme lui même, d'un premier germe rudimentaire de vie.

A ces tendances des scepliqueson peid, en se fondant sui' l'expérience et la raison, opposeï' les c()iisid(''i'alions suivantes.

Les saviints proprement dits, (jiii doivcnl leur renommée à l'étude des phénomènes physi(pies, di'clnn'nt qu'il ne leur appartient de remonter ni aux causes premières, ni à l'origine du monde matériel ; ils ne voient dans ce genre de recherches que des jeux d'esprit, (ieux qui s'ajjpuient sur la méthode et sur les travaux des vrais savants pour attaquer sous ce rappoit l'autorité des livres saints, ne sont donc, à vrai dire, (ju'urie nouvelle classe de faux prophètes.

Les savants se d(''vouent presque exclusivement à la découverte et à l'observation des phénomènes. Les doctrines ne sont pour eux que des hypothèses provisoires reliant des faits ol)sei'vés. La religion, au contraire, révèle depuis les ])reniiers âges ce que l'homme a besoin de connaître, bien (jue rol)servation ne l'ait jamais enseigné. Ces doctrines, qu'on pourrait appeler immédiates, sont donc séparées de la religion par un abîme (|ue les vrais savants n'ont point la prétention de franchir. Au contraire, ceux qui se plaisent à mettre en conti'adiction la t-eligion et les sciences physiques, s'écartent de la méthode propre à ces dernières. Ils n'ont même pas pour eux l'autorité de la tradition que les législateurs religieux ont toujours invoquée. Au fond, leur etfort, consiste à substituei' leurs opinions personnelles aux croyances qui, à défaut d'autres preuves, se justifieraient tout au moins par l'assentiment de nombreuses générations.

Les novateurs déclarent que leur raison est blessée parla Genèse, qui attribue à une succession d'interventions divines la création de la terre et de ses habitants, dépendant la géologie nous signale deux longues séries de siècles pendant lesquelles la terre a été dépoui'viu' de tout être vivant, puis peupb'e seulemeul de plantes et d'animaux. L'étude physi(pie du globe nous nu't donc en présence de deux pliéuomènes surnaturels dont le |iremier aurai! en |i(uir ohjel la cr(''ati()n de la matière in()rgani([ue, et le second, celle du premier gei'me vivant. S'il a été digne de Dieu, a|)rès tant de siècles où la géologie ne découvre (pu* des plu'iiomènes pm-emenl minéraux, de déposer ce germe sur la tei're, c'esl-à-dii'c dans une fraclion infinimenl pelite du monde matériel, j(oiii((iioi serait-il indigne de lui d'introduire dans l'ensenilile de la ci'(''ation ces Iraiisformations incessanles

LE DftCALOtU'E ET LA HELIGIOX 281

dont nous voyons la trace en (Hinli.iiil la terre et le in.onde céleste ? La loi d'harmonie et de continuitf'' (|U(> la raison attache à la Toute-Puissance est même en opposition avec l'argument des scejUiques. L'esprit, d<''S qu'il aperçoit une seule intervention de Dieu, est impérieusement conduit à la pensée d'une intervention continue. C'est dans cette notion que se trouve l'un des points de départ de toutes les croyances religieuses. Il est donc vi'ai de dire que l'observation du monde physi- ([ue dirige l'esprit vers la religion plutôt que veis le scepticisme.

D'ailleurs, alors même qu'on prouverait (jue le premier germe vivant s'est formé spontanément, que tous les êtres animés en sont issus et que l'homme physique dérive de l'animal, on n'aurait pas pour cela détruit la doctrine qui mt)ntre l'humanité comme une création spéciale de Dieu. 11 n'en faudrait pas moins recourir à cette doctrine pour expliquer l'origine récente de la vie morale, qui, altsente chezies animaux, confère à l'homme l'empire de la planète. C'est ce qu'oublient les sceptiques : et. pour les réfuter, il suftitde rappeler qu'ils ne tiennent point compte de celte force caractéristique de l'humanité.

Au surplus, les savants adonné's à l'étude des sciences, (|ui s'égarent en intm'venant dans les questions religieuses, reconnaîtront leur erreur s'ils veulent bien >e reporter au premier principe de la méthode. Celle-ci n'est fructueuse que si l'observation s'applique spécialement aux phénomènes qu'il s'agit de classer et de juger. Pour devenir compétent en matière de religion, il ne suffit pas d'étudier les huîtres et les singes, il faut surtout se dévouer à l'étude des sociétés humaines. Pour être en droit de propager leur doctrine, les sceptiques devraient d'abord démontrer que les peuples les

plus estimés sont ceux qui s'éloignent le plus des croyances religieuses : or, clans cette enquête, ils n'éprouveraient que des mécomptes. Les rares populations qui de nos jours restent étrangères au sentiment leligieux sont tombées dans une barbarie abjecte, on l'on n'aperçoit même plus l'ordre que l'instinct produit cbez les animaux. Au contraire, les peuples dont la supériorité est- reconnue par l'opinion publique, sont également ceux cbez lesquels la religion est le \A\\< lionorée. Dans cette voie, en un mot, on constaterait les résultats que je signale plus loin ; et on arrivr'rait aux conclusions que j'en ai moi-même déduites. On n'est donc pas fondé à affirmei- que les croyances religieuses sont en contradidion avec la science, et rpi'elles se conservent seulement paiini les populations iiilV'rieures.

On se trompe égalemcnl eu soulenanl ([u'une pi'étendue loi de progrès substitue dans l'ordre moral la raison à la foi, comme dans l'industrie manufacturière elle remplace de plus en plus par les macbinesie travail des bras. Cette comparaison se retonrni» évidemment contre la thèse des sceptifpies. On doit sans doute admirer le discernement avec lequel les inli'ièts ma!(''riels, malgré qnelques hésitations, choisissent à la longue les meilleurs moyens d'action ; mais les intéièts moraux ne sont pas moins clairvoyants. Depuis l'origine de la vie sociale on leur offre le sce|)ticisnie ; el, apirs certaines déviati(jns momentan(''('s, ils ont toujoiu's opté pour la religion.

Toutefois il est digne de remaïque que le scepticisme, loujours condamné ;iux tcnqts d'i'prcnvc, r('|)renne faveur aux teuips de |iros|iéril('' ; (ju'un \ieil (tulil. si souvi'iil mis au rebut, soit périoiliquement i'e|)ris avec, prédilection par les classes dii'igeantes. Tel est jiour-

r.K IH'.CALOGLE KT LA UELIiilUX -288

tant If |ilK'iK)iiir'ne que présente, depuis le rrune do Louis XIV. la société IVanraise. De nos joui's, de Maistre, Balmès et d'autres défenseurs de la i-eligion attribuent le retour périodique du fléau au démon, cjui développe à son gré les germes malfaisants que recèle l'humanité. Mais saint Bernard et Bossuet donnent à ce sujet une explication jilus profonde. Ils enseignent (pie l'erreur, émanant des individualités perverses, ne devient contagieuse que dans le cas où les classes dirigeantes et le clergé ont préalablement donné le mauvais exemple. Cet enseignement, justifié ])ar l'histoire des trois dei'niers siècles, n'est point, chez nous, assez familier à beaucoup de catholiques zélés. Je crois donc utile d'indiquer à ce sujet quelques vérités que chacun pcul lui-même puiser aux bonnes sources. Ces vérités l'éfuleront en même temps la troisième objection des sceptiquos.

3 objection ; La religion condamnée par l'histoire. Origine du mal sous les Valois.

La crise religieuse qui commença an .wi^ siècle n'eut pas, comme on l'a dit souvent, pour objet principal la restauration de l'esprit d'examen. On ne voit pas du moins que la controverse religieuse ait eu, dans l'époque actuelle de schisme, la fécondité qui distingue l'époque d'unité des dix premiers siècles. Le motif pour une partie des protestants, le prétexte pour les autres, fut la corruption qui avait depuis longtemps envahi les autorités ecclésiastiques. Les clercs employèrent alors pour la défense de leurs satisfactions tempoielles l'énergie que leurs prédécesseurs consacraient exclusiveroent à l'établissement de l'ordre spirituel. Ils provoquèrent

284 LE DÉCALOCiUK ET LA RELIGION

ainsi dans le christianisme un déchirement dont le contre-coup se fit sentir dans l'ordre politique, lié alors d'une manière si intime à l'ordre religieux. Par un concours de circonstances qui caractérise ces tristes époques, la scission survint au moment où la corruption, importée en France par les derniers Valois et leurs Italiens, désolait le monde laïque non moins que le clergé.

Sous l'influence de ces longs désordres dont la Ligue fut le dernier épisode, les conditions hahituelles de l'harmonie sociale, les mœurs privées et le patriotisme firent tout à coup défaut. La religion, ([ui doit tendre surtout à rapprocher les hommes, devint à cette triste époque le principal moyen de les diviser. Des croyants fougueux, perdant à la fois le sentiment chrétien et l'intelligence de leurs devoirs civils, ne craignirent pas de ruiner leur pays en servant les intrigues de l'étranger. En 1589, lors de l'assassinat de Henri III, la France, dévastée par la guerre civile^ dégradée par la corruption venue de l'Italie, avait à la fois perdu le hien-étre matériel et le sens moral.

La religion ne s'impose point seulement aux peuples par la grâce divine, la foi et la tradition : elle doit, en outi'e, se fonder sur le caractère élevé de ses ministres, et sur les avantages moraux et matériels dont jouissent les fidèles. Les scandales donnés par les deux partis rivaux ré\'oltèrent les hommes sincèrement dévoiu's à la j)atric. Ils fiix'nt hienlùt naîti'c le doute chez ceux dont la foi religieuse ne reposait pas sur la force de res|)rit on (in creiir. (le fut alors qiu' Gl'.arron, dans son célèbre livre l)i' la Sagesse, publié en KiOl, expi'ima la pensée que l(!s classes dii'igeantes doivent rc])onsscr pour ellesmêmes la doctrine religieuse, en la consei'vanl comme un frein nécessaire pour leurs subordonnés.

r,K iii:< ALOtiUK Kr i.a kki.ioion 285

Guèrisou des plaies sociales sous Henri IV et Louis XIII.

Henri IN'eul la uloiri' de guérir ces plaies sociales et (i*im[»rim(>r aux. es|»iits une aulre(liivction(l). (^eprince groupa tout d'ahord autour de lui les catholi(]ues (2) et les protestants (3) que recommandaieul leur loi cl leurs talents; puis il proniulga, en 1598, dans l'édit ilc Nantes, la première charte (pii ait toléré, dans un grand Etat européen, l'existence d'Eglises dissidentes. Son secret pour restaurer l'influence de la religion consista donc à partager son autorité entre les gens de bien des deux croyances, tout en prévenant les écarts de leur zèle. Telle fut l'origine d'une admirable réforme qui triompha peu à peu de la corruption du régime antérieur : et il est bien digne de remarque que cette époque de libre diseussion et de contact intime avec les dissidents fut aussi favorable au catholicisme que l'ère antérieure (rirdolr'rance lui avait été funeste. C'est alors que brillèrent Uuvair, du Perron, Erançois de Sales, Jeanne de Chantai, Olier, Vincent de Paul, Pascal, Nicole, Antoine Arnauld. Mlle il(^ Melun, l'abbé de llancé, Bossuet et Fénel(.»n. Leurs vertus et leurs talents donnèrent à l'Eglise de Ei'ance un éclat qu'elle ne connaissait plus depuis le tem|)s d'Albert le Grand et de saint Thomas d'Af^uin. La grandeur et la foi des deux époques s'expli-

(I) Heureuse la France si Henri IV eût également échappé, sous d'autres rapports, à la corruption des Valois ; s'il n'eût, en affichant dans sa cour les désordres de sa vie privée, autorisé les scandales encore plus odieux donnés par Louis XIV, le Résent et Louis XV !

i'2) D'Ossat, Duvair, Villeroy, Cheverny,Jeannin, Pasquior, de Harlay, de Thou, Grillon, etc.

(3; Sully, du Plessis-Mornay, la Force, d'Aubif,'ny, Hurault du Fay, Lanoue,etc.

qiient surtout par le?; vertus et les travaux des luttes pacifiques de l'Eglise ; la décadence et le scepticisme de l'époque intermédiaire, par la corruption des catholiques et la cruauté des guerres de religion.

Vers le milieu du xvii^ siècle, aucun écrivain éniinent ne soutenait plus la thèse de Charron. Tout en accueillant avec faveur l'esprit de controverse dans la religion et l'esprit d'innovation dans les arts, la brillante société de ce temps blâmait sévèrement les rares individualités qui continuaient la tradition du scepticisme. Sous cette influence, (jui se résume si bien dans les noms de Descartes et de Bossuet, la France perfectionna son idiome, produisit ses principaux chefs-d'œuvre littéraires, dévelopi)a sa supériorité dans les sciences, la politique et la guerre ; commença l'établissement des manufactures, du commerce et des colonies ; acquit les frontières qui la séparentde la confédération allemande (1); fonda sur l'harmonie des classes dirigeantes d'admirables rapports sociaux, et fit adopter à l'Europe, dominée par un juste sentiment d'admiration, sa langue, ses idées et ses mœurs.

Ketour. puis aggravation du mal sous Louis XIV, ses successeurs et la Révolution de 1789.

Cette ère de grandeur, ouverte pai l'émulation pacifique des catholiques et des protestants, prit lin avec le l'etour de l'intolérance religieuse. Louis XIW ijui dut ses succès aux forces morales accumulées par ses deux prédécesseurs et aux grandes intelligences que leurs règnes réparaleurs avaient fait surgir, ne tarda pas h

(1) Kcrit en 1864.

leJdécalogue et la religion 287

dissiper ce précieux liciitaii,e. Il ébranla rédificc social en- enlevant la noblesse à la vie ruiale, et il pervertit les classes siipérienies en érigeant, pour ainsi dire, en institution publique les scandales de sa vie privée. Les as|)irations vers les grandes choses s'appuyèrent, chez Louis \I\', sur l'orgueil et l'égoïsme (1), non, coiiiine

(i) L'inllufuce iiiiiiiorale ut aiiliclirétifnno que Louis XIV a exercée sur son siècle apparaît dans chacun des détails de l'histoire du temps ; je cite entre mille, le trait suivant : « Le roi « lui denanda qui il menoit en Kspagnc. M. le duc d'Orléans « lui nomma parmi eux Fonlpertuis. Comment, mon neveu, « reprit le roi avec émotion, le lils de cette folle qui a couru « M. Arnauld partout, un janséniste I Je ne veux pas de cela * avec vous. Ma foi. Sire, lui répondit M. le d"jc d'Orléans, je ne « sais point ce qu'a fait la mère : mais pour le lils être jansé- « nis'e ! il ne croit pas à Dieu. Est il possible, reprit le roi, et « m"en assurez-vous i Si cela est, il n'y a pas de mal ; vous € pouvez le mener. Laprcsdiner même, M. le duc d'Orléiins ' mi> le conta en pâmant de rire; et voilà jusqu'où le roi avoit « été conduit de ne trouver point de comparaison entre n'avoir « point de religion et le préférer à être janséniste, ou ce (ju'on « lui donnoit pour tel. » {Mémoire du duc de Saint-Simon, t. V. p 3*9 ; Paris, 18;j6, in-8).

A ce premier trait qui peint l'homme, j'en ajouterai un second, qui caractérise la tyrannie de son administration et l'immoralité de ses afjents : <■ La nécessité di;? atlaires avoit fait (' embrasser toutes sortes de moyens pour avoir de l'arj^ent. Les « traitants en profitèrent pour attenter à tout, et les parlements V n'étoient plus en état, depuis longtemps, d'oser même faire « des remontrances. On établit donc un impôt sur les baptêmes « et sur les mariages, sans aucun respect pour la religion et « pour les sacrements, et sans aucune considération pour ce (jui « est le plusindispensableetle plus fréquent dans la société civde. a Let édit tut extrêmement onéreux et odieux. Les suites, et promp- « tes, produisirent une étrange confusion. Les pauvres et beau- " coup d'autres petites gens baptisaient eux-mêmes leurs enfants «' sous la porte de l'église, et se marièrent sous la cheminée par « le Consentement réciproque devant témoins, lorsqu'ils ne trou- « vaient point de prêtre qui voulût les tnarier chez eux et sans « formalité. Par là, plus d'extraits baptistaires, plus de certitude i< des baptêmes, par conséquent des naissances ; plus d'état « pour les enfants de ces sortes de mariages qui put être assuré, t' On redoubla donc de rigueurs et de recherches contre des

288 LE DKCALOOUE ET LA KELIGION

fiiez Henri IV, sur l'amour du peuple. Ces tendances devinrent plus marquées à mesure que la mort moissonnait les grands hommes formés sous les règnes précédents. Elles conduisirent enfin Louis XIV, au moment où Colbert mourait dans le découragement, à l'évoquer redit de Nantes (1085), et à tarir ainsi une des sources de la prospérité matérielle et de l'ascendant moral du pays. La destruction du fi-ein salutaire que le contact des protestants opposait aux défaillances des catholiques ramena bientôt chez ces derniers le relâchement des intelligences, puis la perte de la foi. Les mœurs, affaiblies depuis 1661 par les exemples de la cour, restèrent dès lors sans soutien. Le luxe fit pénétrer la corruption dans toutes les familles de la nolilesse, de la magistrature et de la riche bourgeoisie. Les propriétaires fonciers, vivant à la cour, laissèrent l'antagonisme social envahir leurs domaines. Ils perdiient le sentiment de la solidarité qui unissait leurs ancêtres aux populations, et ils ruinèrent l'agriculture pour toute la durée du xyiii" siècle. Enfin de cette corruption générale surgirent les règnes honteux du Régent et de Louis XV.

La France se vit ainsi placée sous les fatales induences (pii avaient successivement détruit la supériorité intellectuelle et moraledont l'Italie et l'Espagne avaient joui autrefois sans partage. La décadence eut la même origine que chez les deux autres races latines. Les gouvernants et les clercs se concertèrent naturellement pour empêcber la critique de leurs vices ; puis, de proche en proche, le système de contrainte vint empêcber les applications les plus légitimes de l'esprit d'examen.

« al)us si préjudiciables, c'esl-à-dire (|u'on redoubla de soins, « d'ini|uisilioii ut de dureté pour faire payer l'impôt. » (J/'^wo/'/rs du duc de Saiid-Siinon, t. V, p. 360.)

LE DliCALOiiLh L,i LA UELKUON ^89

Toutotois ce ivgiinc n'eut pas les mêmes consé(iueiices iiu'en Italie et en Espagne. Il n'éloulVa pas aussi complètement les intelligencesr. Celles-ci montrèrent même sur rerlains point> beaucoup d'activité ; mais elles prirent une dirortion d'aburd fausse, puis décidément funeste.

Nos lettrés du xvme siècle conservèrent en partie à la langue française l'ascendant que lui avaient donné' les grands écrivains du siècle précédent. Ils s'inspirèrent d'abord des admirables ti-aditions locales que n'avaient pas encore violées les intendants de la monarcliie absolue. Ils étudièrent avec fruit les causes de la supérioiité qu'acquérait l'Angleterre, depuis que Louis XIV en avait tari la source dans notre pays. Mais ces utiles enseignements furent perdus et négligés à mesure qu'on s'éloignait de la grande époque. Les lettrés ne furent pas libresdecritiquer les gouvernantset les clercs devenus infidèles aux principes que la constitution plaçait sous leur garde. Ne pouvant s'attaquer aux bommes, ils combattirent les institutions et les principes sur lesquels l'eposaient tous les pouvoirs ti'aditionnels.Sous cette aspiration ils se plongèrent dans les ei-reurs les plus dangereuses. L'affaiblissement de la notion du vrai est manifeste cbez tous les lettrés du .\vni« siècle. Quant à la marcbe vers le faux et vers les idées subversives, elle est clairemt-nt accusée par la succession des ouvrages pbilosopbiques de Montesquieu (I721-1748j, de Voltaire (l73o-l778) et de J.-.l. Rousseau (I7o0- 1T7S .

Montesquieu trouva dans ses traditions de famille, dans ses travaux agricoles et dans ses entreprises commerciales, le moyen d'écbapper aux plus ledoutables erreurs de son temps.

Voltaire l'éagit avec succès contre l'usage des cbà- Lo I'Ia\ . 17

290 LE DÉCALOGUE ET LA RELIGlOX

timents cruels qui ne blessaient pas notre brillante société du siècle précédent. Plus encore que Didej'ot, d'Alembert et les autres encyclopédistes, il fut un auxiliaire pour l'empire de notre langue (1). Il montra souvent la tendance éminemment chrétienne qui subordonne les préoccupations nationales trop étroites aux intérêts généraux de l'humanité. Enfin il représenta avec chaleur cette ancienne vertu de notre race qui fait accepter avec bonne grâce ou indulgence les idées et les usages des étrangers. La correspondance des grands écrivains de cette époque prouve qu'en cédant à ce sentiment ils réussirent à faire de la France le centre du travail scientifique et littéraire de l'Europe (2). Cet

(1) « Je bâtis un théâtre, je fais jouer la comédie partout où « je me trouve, à Berlin, à Postdam. C'est une chose plaisante « que d'avoir trouvé un prince et une princesse de Prusse, tous ( deux de la taille de Mlle Gaussin, déclamant sans accent « et avec beaucoup de grâce... Je me trouve ici en France. On f ne parle que notre langue. L'allemand est pour les soldats et « les chevaux... — La langue que l'on parle le moins à la cour, « c'est l'allemand. Je n'en ai pas encore entendu prononcer un « mot. Notre langue et nos belles lettres ont luit plus de con- « quêtes que Gharlemagne. » (Lettres de Voltaire, Berlin, 24 auguste et 24 octobre 1750.)

("2) Voir la correspondance do Voltaire avec Fréiiéric 11, roi de Prusse ; Catherine II, impératrice de Russie ; Cliarles-Théodore, électeur palatin ; Frédéric-Guillaume, margrave de Bayreulh ; Wilhêimine, sœur de Frédéric II, femme du précédent ; Stanislas, roi de Pologne et duc de Lorraine ; Elisabelh, princesse d'Anhalt-Zerbst ; Caroline, margrave de Badc-Dourlach, etc.

Voltaire, s'adressant le 9 mars 1747 à Frédéric II, et exprimant le regret qu'il ne vint pas visiter la France, icrivait : « Vous auriez vu l'effet que produit un mérite unique sur un « peuple sensible; vous auriez senti toute Jadouceurd'ètre chéri (i d'une nation qui, avec tous ses défauts, est i)eut-ètre dans « l'univers la seule dispensatrice de la gloire. Les Anglais ne « louent que des Anglais ; les Italiens ne sont ricm ; les Mspa- « gnols n'ont plus guère de héros,.. Vous savez Sire, que je « n'ai pas de prévention pour ma patrie ; mais j'ose assurer

amour désintéressé de riimnanité esl une des grandes vei'tus sociales, .lo no crois pas ui'abuser en constatant que, malgré la rupture provoquée par noire llévolutiou

« qu'elle est la seule qui élève des monuments à la gloire des « {grands hommes qui ne sont pas nés dans son sein. »

Frédéric 11. ainsi que l'indique sa correspondance, a consacre une partie consi,dérable de ses loisirs à se rendre notre langue familière. Il a réussi dans ce dessein ; et parfois même dans les poésies légères dont Voltaire olïrait alors le modèle, il a égiilé le maître qu'il s'était donné. 11 a écrit ses ouvrages en français, et il donne en ces termes, dans une de ses préfaces, la raison de ce choix : « Quoique j'aie prévu, écrit-il, les difficultés « qu'il y a pour un Allemand d'écrire dans une langue étrangère, " je me suis pourtant déterminé en faveur du français, à cause « que c'est la plus polie et la plus répandue en Europe, et qu'elle h paraît en quelque façon lixée par les bons auteurs du règne « de Louis XIV. Après tout, il n'est pas plus étrange qa'un « .\llemand écrive de nos jours le français qu'il ne l'était du tenqjs « de Cicéron qu'un Romain écrivit le grec. » Je doute qu'un souverain étranger soit maintenant porté à suivre cet exemple ; je crois surtout qu'il ne pourrait le faire sans froisser l'opinion de ses sujets.

Pendant les premières années de mes voyages, j'ai connu, dans toutes les contrées de l'Kurope, une multitude de vieillards di- la classe dirigeante, dont la première éducation avait eu pour base, avant 1780, l'étude de notre langue. Ils en taisaient habituellement usage à leur foyer, parfois à l'exclusion de la langue nationale, avec une perfection qui décelait la lecture a>6idue de nos bous auteurs, et qui indiquait tout d'abord que le français était vraiment pour eux la langue maternelle. Cet état de chose a pris fin sous l'inlluence des haini;s nationales fomentées par la Révolution et le premier Empire ; l'éducation des classes dirigeantes actuelles a été exclusivement fondée depuis lors sur la langue du pays ; le français n'y 9, fîguré que comme étude accessoire : et trop souvent cette connaissance n'est entretenue qu'avec le concours de la plus déplorable littérature contemporaine. Pour garantir leur foyer du danger de ces lectures, les chefs de famille commencent même, en Russie, en Suède, en Allemagne, à diriger exclusivement vers l'anglais les études de leurs enfants !

La société européenne ne saurait se passer du bienfait de l'unité de la langue qui lui a été acquis deux fois : au moyen âge et au xviii« siècle. Plus que jamais les classes dirigeantes tendent à se créer un langage commun. Toutes les sympathies

U\)2 LE DÈC'ALOGUE ET LA KELIGIOX

dans les rapports internationaux, la France s'inspire encore de ce sentiment honorable plus que toute autre nation. Je vois dans cette tradition des deux derniers siècles une des indications les plus sûres de l'ascendant moral qui sera rendu à notre pays, dès que nous ferons notre devoir, en reprenant les grandes traditions de nos aïeux.

D'un autre cùté, N'oltaire, avec les lettrés contemporains dont il lésume les tendances, prit tout d'abord le change sur le Init et les moyens de la réforme qu'il fallait accomplir. Pour ramener la liberté religieuse, il crut devoir détruire les croyances. Pour rétablie la tolérance, il fit appel au scepticisme Enfin, pour remédier aux abus émanant de la coi-riiption des clercs, il s'appliqua sans relâche à ruiner, dans sa source même, l'influence du clergé.

J.-J. Rousseau vint à son tour donner une impulsion nouvelle à Terreur et communiquer un caractère plus dangereux à la propagande des encyclopédistes. Par ses sophismes exposés avec art et couronnés par une académie, il inculqua aux esprits la négation du vice originel et le mépris du principe le plus essentiel à la famille (I). Il sema ainsi les deux erreurs dont les con-

convergoraienl de nouveau vers la langue française, si nos gouvernements employaient désormais leur influence à conserver la paix en Europe ; si surtout nos écrivains, r(>prenant les traditions du XVII» siècle, s'inspiraient plus hahituelleraent de la raison et de la vertu.

(1) « L'homme est ne libre, et partout il est dans les fers... « La plus ancienne de toutes les sociétés est la famille : encore Œ les enfants ne reslenl-ils liés au père qu'aussi longtemps « qu'ils ont besoin de lui pour se conserver. Sitôt que ce besoin « cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de « l'obéissance qu'ils devaient au père ; le père, exeuqjl des soins <( qu'il devait aux enfants, rentrent tous également dans « l'indépendance. » (J.-.J. Holsseau, r/u Conlraf social, cli. i et u).

LE DKC.\LO<;UK HT l>.\ III'J.K 1 lOX 2!»3

séquoncos loi^iquos devaient bieiUiM ouvrir l'ère des révolutions, et provoquer une décadence qui s'aggravera jusqu'à ce que la notion du vrai soit restaurée dans notre l'ace (I).

Au milieu de ces temlances diverses, les lettrés du xviiie siècle, et à leur tète les maîtres que je viens de citer, se reconnaissent tous à un caractère commun : la perte du sens moral. Comme les gouvernants qu'ils combattaient, ils cédèrent au courant de la corruption générale (2). sans s'apercevoir que cette corru|)ti(»n était la vraie cause du désordre social (|u'ils prétendaient réformer. Egarés, en outre, ])ar la direction trop exclusive que l'histoire, la science et l'art imprimaient aux esprits, ils ne surent, ni revenir par patriotisme à la tradition natit)nale, ni remonter par l'expéi'ience aux vi'ais principes. De ce que les classes dirigeantes avaient oublié' les devoirs de la religion et de la famille, ils crurent pouvoir conclure que ces deuxinstitutions devaient être supprimées ou amoindries dans le nouvel ordre de choses qu'ils voulurent inventer de toutes pièces. Ils attribuèrent à la pratique des principes éternels de l'ordre social le mal qui provenait, au contraire, de l'oubli dans lequel ces principes étaient tombés ; erreur l)rofonde, contre laquelle protestent tous les en.seignements de l'histoire, et dont les conséquences pèsent encore sur nous ! Ilssetrompèrent aussi en s'exagérant

(1) Ces deux erreurs furent propagées on même temps que le scepticisme importé d'Angleterre par Bolingbrolce, dans les salons parisiens, au moment où les Anglais allaient revenir aux croyances, sous le règne réparateur de Georges 111.

{2) On prendra une idée du désordredans lequel tombaient les esprits les plus cminents, en lisant la correspondance de Montesquieu avec son ami l'abbé Guasco, qu'il av.iit choisi comme confesseur de sa fille. On peut consulter, entre autres, les lettres XXII, XXIX, XXXI, XXXII, etc. (Mo.NTEsyuiEu, Œuvres complètes, 2 vol. in-12 ; Paris, 18C2.)

l'importance d'un mal secondaire, c'est-à-dire des avantages sp^'ciaiix accordés à certaines classes, en échange de devoirs qu'elles ne remplissaient plus. L'ancienne société a été condamnée par la ProA'idence, non parce qu'il existait des classes privilégiées, mais parce que celles ci, frappées de dégradation morale, s'étaient rendues indignes de leur situation. La pi'ospérité des peuples s'est, en eClct, fondée souvent sur des régimes de privilège, jamais sur de mauvaises mœurs.

Au lieu de reprendre la mission qu'auraient dû acconqilir les encyclopédistes, les auteurs de la Révolution ne tirent cpie continuer leurs ei-reurs ; mais le résultat d('montra une fois de plus l'impuissance du scepticisme La l'éforme des alms de l'ancien régime, et spécialement celle de l'organisation tinanciéi-e, offrait assurément, dans la voie des améliorations sociales, de nombreuses occasions de succès. Cependant les novateurs ne pouvaient rien créer, parce (|u'ils ne comprirent pas qu'il s'agissait d'o]>érer une réforme morale plus encore qu'une réfoiine politique. Lorsque, après l'œuvre de destruction, le Directoire vint faire un premier essai de gouvernemcMit régulier, on vil (jne lien n'était changé sur cepoiid essentiel, et queh^s nimveaiix gouvernants étaient tout aussi eorrinnjtus (|ue les anciens.

Les lois îiuniovcM (les(pielles la H/'vohition clierchîiil à détruii'C la religion et la famille doimèrent même à la dépravation générale un caractère plus repoussant que [lar le passé. La France n'avait pas relrouv('' les mienrs fernu'S du xvii'' siècle ; et elle avait perdn l'asi-endant qu'avai(>nt exercé, au xviiT, Moides(|Uieu, \()!laire et Rousseau. Dans ces circonstances, la persécution ré vol ulion nairelr(unpa l'espoir de ses a nl(Mirs; loin d'anéaiitif la religiiHi, ell(> en auglmenta rinflueuce eii gran-

LE DÉCALOtîUE ET LA RELKnOX 295

(lissant, comme aux temps du paganisme, l'esprit chrétien par le martyre. Elle avait ilonc réorganisé ce qu'elle prétendait abolir. L'Eglise de France, débarrassée de la corruption de Louis XIV, stimulée par le scepticisme île la société nouvelle, montra une fois de plus la vitalité indestructible de son principe. Elle se trouvait prête à reprendre son œuvre, lorsque le Consulat vint lever par des moyens imparfaits les obstacles opposés à la pratique du culte. Les gouvernements \)ostt'rieurs n'avaientplus qu'à simplifier l'œuvre ébauchée, à mesure que les mœurs s'épuraient, grâce à la foi éclairée par la libre discussion.

Réaction partielle et insuffisante, en France, depuis la Terreur.

Malheureusement ces tendances n'ont pas encore produit le bien qu'on en doit attendre. II est digne de remarque que les principales entraves furent l'œuvre du gouvernement delà Restauration, qui, revenant au système de l'ancien régime, crut devoir imposer en certains cas les pratiques du culte. Il s'en faut de beaucoup que la religion occupe chez nous la place qui lui est due. Nous ne sommes point encore remontés, en ce qui concerne l'intelligence des principes sociaux, au niveau du xvii« siècle. Nous sommes loin surtout d'avoir regagné l'avance que, depuis cette grande époque, nous avons laissé prendre à plusieurs de nos rivaux. Notre infériorité est flagrante en ce qui touche l'énergie des croyances, l'esprit de famille, la dignité des mœurs et leurs conséquences les plus naturelles, les libertés civiles et politiques.

Les principaux devoirs des gens de bien sont tracés

p.ir cette déploi\iblo situation des esprits. L'une des tâches les plus urgentes est de signaler les efforts que nous avons à faire pour accomplir, sous ces divers rapports, la réforme entrevue plutùt que cummencce en 1789.

CIIAIMÏUE II

Que le testament, par lequel le prie (le famille règle la transmission ou radministralion de sa propriété, ait force do loi.

{Loi lies Douze <aliie.s, talile V).

Le partage forcé (l).

Définition du partage forcé.

Jo i»ro|)ose do roni|iren(ire sous le nom de partage foi'ci' les divers régimes de succession dans lesquels le bien du défunt doit encore être dévolu suivant certaines dis|)usitions légales, malgré la volonté contraire qui aurait pu être exprimée [)ar ce dernier. Seulement, au lieu d'être intégralement attribué à un seul héritier, le bien doit être, en général^ partagé enire plusieurs liérilieis institués par la loi.

Sous sa forme la plus restrictive, ce régime ne devrait tolérer aucune disposition testamentaire, et il prescrilait absolument le partage de chaque sorte de biens. Il a été inauguré' chez nous dans ces conditions^, en faveur de tous les descendants directs du défunt, par la loi du 7 mars 1793, complétée, quelques mois plus tard, par les lois fies o et 12 brumaire an II, qui étendirent aux enfants illégitimes le bénéfice du partage. Je n'ai point entendu dire que le partage forcé ait été poussé jusqu'à cette limite chez un autre peuple civilisé. Du moins je ne Tai jamais rencontré avec cette exagération chez les Européens que j'ai visités. En France même, le système révolutitmnaire a été adouci, d'abord par la loi du iiierminal an VIII, puis, en 180.?, par le (Iode civil.

(1) La Réforme sociale, I, livre II.

oOO LA PROPPJKTÉ

Les formes diverses du partage forcé .

Il existe une transition insensible entre le partage forcé tempéré par les testaments, et la libei'té testamentaire restreinte par les légitimes ; on ne peut donc établir, en théorie, une démarcation tranchée entre les deux modes d'hérédité. Dans la pratique^ on constate que l'influence des testaments tend à s'effacer lorsque le propriétaire ne peut, dans tous les cas, disposer au moins de la moitié de ses biens. Je suis donc conduit à rattacher au partage forcé tous les régimes sous lesquels la liberté du testament n'atteint pas toujours cette limite. Ainsi défini, le partage forcé existe en France, en Russie, en Espagne^ en Portugal, dans plusieurs cantons de la Suisse, en Turquie, et dans les Etats barltaresques. Il a été introduit, avec le Code civil dans les Etats voisins de la France, incorporés momentanément au premier Empire ; il a été conservé en Hollande, en Belgique et dans les provinces rhénanes : il avait été remplacé en Savoie, de 1815 à 1860, par la Liberté testamentaire (1).

Ce régime présente des nuances analogues à celles quej'ai déjà signalées en traitant de la Constn^'alion forcée. En ?>ance, par exemple, li- i);iiI;ili(> \\)\-rr s',ipj)li-

(!) On sait que le nouveau Code riril espagnol, pronuilf/ué le •^■l juillet IHSi), a étendu la liberté de lester. Il a parte la f/uotité disponible au tiers des biens en faveur dfs étrangers et au.f deu.f tiers en faveur d'un enfant. C'est, dans lu famille, la libi'rté testamentaire à peu près absolue.

iJ'fiulre part, le noureau Code civil allrmand. entré en vigueur le i'' janvier 1900, a fixé, pour toutes les jirovinres de l'Empire, la quolité disponible à la moitié des biens, quel que soit le nombre des enfants.

LA I'1;i)Pi;ii';ti'; 301

i[U(';i kuilcs les natures do Itiens, aux imnieuhles comme aux meultles, à ceux i|ue le propriiHaire a reçus de ses pères comiueà ceux qu'il a crt'és par son travail. Il attribue, sans distinction de sexe, des parts égales à tous les enfants du défunt. Sauf en (piehpies régions où les mœurs résistent encore, la loi est exécutée avec une inflexible l'igueur. par une armée d'ofliciers publics intéressés à la ruine des familles. Partout ailleurs ce ti'iste régime est adouci dans le principe comme dans Kapplication. Ainsi, par exemple, en Russie, les biens |iatrimoniaux sont seuls soumis au Partage forcé ; les biens acipiis restent complètement à la disposition du proprit'taire. Dans ce luème pays, chaque fille n'a droit {[u'h un seizième des biens ; et encore faut-il que cette part n'excède jamais celle d'un des garçons; (piant à ces derniers, ils reçoivent des parts égales sur le surplus. Dans la pratique de ces partages, comme dans celle des légitimes de l'Italie^, on prélève autant (]uc possible la part des filles sur les biens mobiliers ; on réserve de préférence, pour les garçons les immeubles, c'est-à-dire les foyers domestiques et les ateliers de travail.

Les origines historiques. Destruction du pouvoir paternel.

Le partageforcé et les régimes précédents ont eu prjur origine, tantôt l'initiative des populations, tantôt la pression des gouvernants ou les prescriptions foianelles du législateur. lU ont donné prestpu' partout des résultats opposés. Les races ont été alt'aiblies |jar le |)artage des foyei's et des ateliers ; elles ont été fortifiées,

308 I..\ l'IiOPKIKTK

surtout chez les populations rurales, pai' les libres coutumes de transmission intégrale.

Ce contraste s'est particulièrement produit sur les territoires qui s'étendent du Rhin à l'Ebre. Les Gaulois, soumis aux habitudes de partage des populations urbaines, ont subi le joug des Romains et des Francs (1). Ramenés aux usages de la A'ie rurale, les Fi'ançais acquirent leur prépondérance sous le régime des fiefs et des autres coutumes stables qui furent l'œuvre spéciale du moyen Age. Depuis la Révolution, sous rinfluence malsaine de Paris, et sous le sN-stème d'instabilité du (Iode civil, ilsse désorganisent et tondient en décadence. Au midi de ces tei'ritoires, au sein i]o montagnes où les habitudes urbaines n'ont jamais pénétré, les Ras(pu's ont échappé à ces alternances de i)rpspérité et de souffrance. Fidèles à leurs libres coutumes de transnnssion intégrale, ils conservent depuis vingt-cinq siècles leur autonomie (2).

xV toutes les époques de Ihisloire, chez les Grecs et chez les Gaulois, comme chez les terroristes de 1793, les promoteurs du morcellement des héritages ont cédé à certaines aberrations qui ('maneut particulièrement de la vie urbaine. Etrangers aii\ inlénMs ipii engagent les pi'opriétaires ruraux à ti'ansuielli'c inlégraleuiciil jciiis domaines aux descendants, ils se sont heiirl(''> à deux écueils ; ils ont glissé sur la pente falalc (|iii mèiie à IV'galité forcée ; ils ont livré h l'envahissement de la vie |)ul)liqne les libertés de la vie privée. Les avocats, de tfnite luiance politique, qui égarèrent la (jiuveidion, furent les impitoyables représeidanls d(,' ces deux formes de tyrarmie. Ces lerriltles niveleurs, cesfanali-

(1) L'Or^nvixntio» do \n famille, §| ."i et 6.

(2) L'Oryunisalion d>> la famille, §§ 9 et 16.

T. A PHOPIÎIKTK 308

quos apùtrcs du pouvoir de rEtai méconnurent les causes de noire ancienni^ prospiTilé. Aveuglés par l'orgueil el la haine du |>assé.ils ruinèrent par un lexte de loi toutes les iniluences i\i\c la eonliseation des biens n'avait pas alleinles. Ils aJjolirent le droit de tester, en déclarant l'intention de diMruire l(> pouvoir paternel, i-'est-à-dire la soun-i' même de ranlorili' chez les pcuijiles libies.

Moyen d'opprimer les peuples ; application en Irlande et en Russie.

nuelijues citations sommaires justifieront ces appréciations. Ell(>s |i>*ouveronl suflisammenl que, pour les gouvernements révolutionnaires, les lois de |)arlage forcé ont toujours été des machines de guerre dirigées contre les classes de la société (pii gai'daiiMit la Iradition d<^s ancêtres.

Le parlement anglais, voulant détruire, en 1703, rinfluence des catholiques irlandais, dans un temps où la transmissi(tn intégrale des hiens était une ohligatitui ou un droit |)our toutes les familles du Hovaume-lni, rendit à cette époipie uneloiM) dont j'extrais le passage suivant :

'< Toulc |iropriété dont un papiste est ou sera en « possession sera de la nature du riardliind (2) ; l'héri- « tage en sera attribué à tous les lils d(> ce pa])iste, par « ])ortions égales, et ne passera |»as à l'aîn*' de ses lils

(1) Loi ()'■ de la 2" annéo du règne de la reine Anne. (2, Anne,

Ctl. VI.»

(2) Régime de partage égal entre les mâles, pratiqué par les Anglo-Saxons, adopté comme loi ah intestat par ([uelques districts de l'Irlande, du pays de Galles, du comté de Kent, etc.

« (section 10)... Mais si le fils aîné de ce papiste est « protestant, la propriété lui sera transmise conformé- « ment à la loi commune du royaume (section 12j. »

« Cette loi remarque un homme d'Etat anglais (1), devait conduire à d'importantes conséquences. En premier lieu, par l'abolition du droit d'aînesse, peut-être à la première et certainement à la seconde génération, \c^ familles de papistes, si respectaldes qu'elles soient, si considérable que soit Icui- fortune, seront cei'tainement anéanties et réduites à l'indigence, sans aucun moyen de se relever par leur industrie et leur intelligence, étant cmpécliées de conserver aucune sorte de propriété. En second lieu, cette loi sui)|)rime le droit de tester, qui a toujours été acquis aux petits propriétaires, et dont les grands propriétaires sont également en possession depuis l,a loi 27 de Henri VIII.. . »

Les hommes d'Etat de l'Angleterre continuent à apprécier de la même manière les conséquences du partage forcé. Je doute que. malgré la liberté extivmc laissée dans ce pays aux opinions, même les plus bizarres, on puisse citer un seul écrivain favorable à ce régime. Chac|ue année, pour ainsi dire, on voit se produire des projets de réforme tendant à développer le principe de l'égalité des partages dans la loi ab intestat ; mais personne, à ma connaissance, n'a proposé dans ce pays de porter atteinte en quoi que ce soit à la liberté testamentaire dont jouissent tous les citoyens. Je tiens d'un de nos diplomates les plus éminents (2) une anec-

(1) Works oJ fhe R. H. Edmund Buhke, vol. 4, p. 7 : Londres,

(2) M. le corn le de Raj'neval m'a raconlé celle anecdote à Madrid, en 1833 ; c'est depuis lors que mon altenlion a été éveillée sur les vices de notre régime de succession.

LA PUOPHIKTK 305

dote qui rôvMe à ('o sujet la profondeur des eonvictioiis (le nos voisins. Aueongrèsde ISKJ, les Anglais, ne compi'enant pas, comme ils l'ont pu faire depuis, que le maintien de la puissance de la France est un intérêt euiopéen, insistaient poui' tju'on restreignît nos frontières du xviie siècle. Le diplomate anglais, n'ayant pu obtenir à cet égard tout ce (|u'il désirait, et se reportant [)ar la pensée au principe dissolvant de notre loi civile, laissa échappei" cette <'\clamation : « Après tout, les « Français sont suilisamnienl alfaiblis par leur système « de succession ! »

En Russie, les paysans ne cessent de s'élever en se multipliant sous le régime partriarcal. Au contraire, les familles nobles (jui n'ont pas su se défendre par la stérilité, déclinent rapidement. Plusieurs noms illustres sont maintenant représentés par des tribus de princes indigents.

Application en France du partage forcé par l'alliance des légistes et des terroristes.

Nos assemblées révolutionnaires ont décrété l'établissement du partage forcé, en vue de dissoudre l'ancienne société. Les hommes violents qui provoquaient cette mesure, déclarèrent que, pour atteindre leur but, il fallait d'abord ruiner l'autorité des pères de famille^ gardiens naturels de la tradition nationale. C'est sous l'empire de cette préoccupation que la Convention vota, le 7 mars I7'.j.3, l'abolition du droit de tester. Cette assemblée, dominée par la Terreur, égarée par les légistes venus surtout des provinces oîi régnait le partage

forcé (1), supprima ainsi, par entrahiement et sans discussion, une liberté fondamentale qui était florissante dans l'ancienne France, et qui depuis trois siècles marche en Angleterre vers son plus complet développement (2). Le Moniteur n'a consacré que quelques lignes à cette funeste décision ; cependant on y aperçoit clairement (3) les idées qui déterminèrent le vote de l'Assemblée.

Au surplus, \e Moniteur mit mieux en relief, quelques mois plus tard, la pensée des législateurs de 1793. La loi du 7 mars de cette année jeta immédiatement un grand désordre dans les familles. Plusieurs membres de la Convention, élus par les pays où régnait la transmission intégrale, essayèrent timidement, quelques mois plus tard, de faire abroger cette loi ; mais ils échouèrent dans ce dessein devant la résistance des révolutionnaires ardents, qui prétendirent démontrer que l'intérêt des familles ne pouvait se concilier avec le succès du régime nouveau (4).

(1) Notamment par «ix avocats : Robespierre (Pas-de-Calais), Pétion (Somme), Danton (Aube), Primir (Marne), Trunehct (Seine), Mailhe (de la ville de Toulouse).

(2) L'Orfffinisatinn de la taiiiillc, % \±.

(.3) « N'" demande quf les testaments faits en liaine de la a Révolution soient abolis. — Mailhe dit qu'il faut remonter à « la source du mal. Il constate (|ue beaucoup de pères ont testé « contre des enfants qui se sont montrés partisans de la Révo- « lotion.— Pvh'ur: .le demande qui- la loi se reporte à juillet 178!). « Sans cela, vous sacrifierez les cadets voués à la Révolution ; « vous sanctionnez la haine dos pères pour les enfants patriotes. « — N'*' : Je demande au moins qu'on abolisse à dater de ce « jour. » (Mnnili'ur des 9 et 10 mars 1793.)

(4) J'invite le lecteur à relire cette discussion ra|q)orté(> dans le Afonileur du 2J8 di'ceiid)re 179.3, et dont je ne puis donner ici que de courts extraits.

« La loi sur l'égalité des partages a déjà occasionné beaucoup « cjc désordres dans bien des familles...: vous avez lait un

l..\ PROPRii'/n': 807

En I80.'5. la discussion de la partie du Cnde civil (jui traite des successions eut pour poinl de départ, dansledonseil d'Etal, une théorie qui reconnaissait aux enfanfsle droit d'hériter du hien |)atern(d. Cette théorie souleva des rédutations auxquelles on ne put rien répliquer ; et la discussion fut close sous l'inspiration de la triste doctrine (jui reconnaft à l'Etat le droit de détruire la l'auiille. Les partisans du l'artage forcé durent à la lin convenir qu'ils n'y voyaient qu'un expédient commandé par la situation politiipie. On put même avouer, sans rencontrer aucune opposition, que dans d'auties circonstances il eut été opportun de laisser aux pères de famille le droit, non seulement de léguer leurs biens, mais encore d'en assurer la conservation forcée par une substitution perpétuelle (I).

t grand acte de justice ; vous avez voulu frapper les grandes « fortuni'S, toujours dangereuses dans une République ; mais la « loi étant générale, ies petits propriétaires ont été atteints... » {Disroinx rie Cnnibacrês.) — « La Convention a cru établir un « grand principe, et elle a, pour ainsi dire, jeté une pomme de « discorde dans toutes ies tamiiles ; des procès sans nombre « vont être le résultat de cette loi... Si elle est reconnue nuisi- « ble, elle doit être rapportée. » {Discours de Thuriol.) — « Je « m'oppose à tout nouvel e.^amen du principe. L'égalité du par- « tage est un principe sacré, consacré dans la Déclaration des « droits... Votre loi juste et bienfaisante a e.Kcité des réclama- « lions, dit Thuriot ; oui, mais de la part des ennemis de la « Kévolution... » {Discours fie P/iclippeaux. npfju;/é par ceu.r- de " Bourdon de l'Oise, de Pons df Verdun, etc.)

On comprend qu'en temps de révolution les partis politique emploient des moyens condamnables ])our atteimlre leur but ; mais on ne peut se défendre du mépris quand on les voit, comme dans ce cas, faire un tort irréparable au pays, tout en compromettant la cause qu'ils voulaient servir. Lambacêrès apercevait, en effet, dés 1793, et l'expérience a depuis lors démontré que le parlage forcé désorganise spécialement la petite propriété, et qu'en consi-quence il n'a pas moins nui à la réforme révolutionnaire qu'à tout autre système politique.

^1) « On ne peut se dissimuler, « disait un conseiller », que

En 1806, le rôle dissolvant de la nouvelle institution fut indiqué d'une manière encore plus énergique par le fondateur même du Code civil. Napoléon I^r, adressant des conseils à son frère Joseph pour le gouvernement de son royaume, lui écrivait : « Etablissez le « Code civil à Naples ; tout ce qui ne vous sera pas « attaché va se détruire en peu d'années, et ce que vous « voudrez conserver se consolidera. Voilà le grand « avantage du Code civil .. Il consolide votre puisce sance, puisque, par lui, tout ce qui n'est pas fidéi- « commis tombe, et qu'il ne reste plus de grandes mai- « sons que celles que vous érigez en fiefs. C'est ce qui « m'a fait prècliei' un Code civil et m'a porté h « l'établir (1). »

Au moment même où il [U'oclamait ainsi, dans l'intérêt des gouvernements nouveaux qu'il créait en Europe, cette théorie du droit absolu de l'État sur la famille, rEm|)ereur en faisait l'application à la France. Il promulgua, en effet, les 30 mars et 24 août 1806, les lois qui restauraient, au profit des familles des grands dignitaires de l'Iunjjire, sous le nom de Majorats, le droit absolu de jirimogéniture.

« les substitutions n'aient cHé imaginées pour oousorver aux « grandes laniilles leur éclat... Si ces familles étaient sincère- « ment altacliées au gouvernement, il serait sans iloute utile de « leur donnei' les moyens de se conserver ; elles seraient l'appui « de riitat. Mais, comme il est difficile de se faire illusion à cet « égard... i> ( l'rocès-verbaux du conseil d'Etat, an XI.)

(1) Lettre de Napoléon à Josepli, du ."i juin 1886 (Mriiioircs et corrcspntïdfitice poliliiiiip et UtUtrairedu roi Jost'/ifiA. M, p. 275 ; Paris, ISoS).

LA l'UOPUIliïÉ 309

Désorganisation sociale produite par le partage forcé.

Le P;ii't."îge fi>i'i-t'' a donc vU'- dans li' passé le régime des petits Etals urhaiiis, des provinces conijuises et des classes intV'rieures ; chez nous, de[)uis la Ucvolution et selon l'aveu même de ses fondateurs, il a surtout eu pour but de désorganiser les familles ruiales (|ui n'étaient pas spécialement protégées ]>ar des niajorats institués à cet elVet. D'un aulie i-ùlé, ces majorais, destinés d'abord à conslituer une société nouvelle, ont été plus tard détruits sous l'inthience d'autres préoccupations. La France actuelle reste ainsi exposée, sans autre défense que le léger palliatif du Code civil, à l'action destructive commencée i)ar les démolisseurs de 179.3. Si notre nation, après un demi-siècle de ce dur régime, a conservé un reste d'esprit de famille et d'initiative individuelle, elle le doit à deux causes : d'une part, elle avait été fortement organisée pendant les dix siècles antérieurs ; de l'autre, elle a en partie réussi, avec le concours des familles énergiques etprévoyantes, soit à éluder la loi de succession par des manœuvres occultes, soit à en neutraliser l'effet par la stérilité systématique des mariages.

Oppression des foyers et des ateliers par les gens de loi.

La nécessité de tels remèdes est une des conséquences désastreuses du partage forcé, lien existe beaucoup d'autres qui apparaîtront dans chacun des livi'cs suivants, à mesure que j'aborderai les juincipaux détails

310 LA PROPEIÉTÊ

de la vie privée et de la vie publique ; mais je puis dès à présent en signaler quelques-unes.

Dans le système de la conservation forcée, le père peut, avec Taide du fils héritier, continuer son travail jusqu'à la fin de sa vie : dans le système du partage forcé il doit, au contraire, l'abandonner dès qu'il touche ;i la viiiillesse. L'œuvre (ju'il a fondée par son génie et par sa prévoyance est fatalement destinée à périr ; et cette perspective le dissuade d'y consacrer ses derniers efforts. L'établissement ne pourrait, (mi effet, être dirigé simultanément par tous ses enfants ; car l'unité de direction est pour une entre])rise la première conrlition ■ de pi'ospérité. 11 ne jjoui'rait non plus être géré par l'un d'eux, pour la comnmnaulé, sans subir tous les inconvénients qui s'attachent en pareil cas à la propriété collective et à l'hypothèque légale. En fait, il est presque toujoui's vendu à un étranger ou partagé en nature ; et dans les deux cas, il j)erd les conditions de succès liées aux traditions et au nom du fondateur.

D'un autre côté, les institutions qui érigent en droit le partage de l'atelier paternel détruisent toute; solidarité entre les enfants. Aucun d'eux ne pourrait, sans comprouiettre son avenir, se dévouer à la gestion de cet établissement. Chacun, au contraire, parvenu à l'Age de raison, doit chercher en dehors de la famille unr carrière où il puisse recueillir tous l(;s fruits de son travail. Dès lors les parents sont fatidement condanmés à l'isolement pendant leur vi(îill(^sse, Cet abandon est fort pénible pour ceux (pii ont conduit des entreprises de commerce et d'industrie, etencore plus pour les propriétaires agriculteui's. (]es deiniers peuvent, sans doute confiera des tenanciers les suinsde l'exploilalion rurale; mais ils ne peiiN'ent reuqjlir leur devoir qu'en résidant sur leurs domaines. Oj', connnent un grand pi'opriétaire se déci-

f>A l'Ktil'iaK'lM-; 311

<lera-t-il à i-réer une vraie i-ésidonco rurale s'il doit y uiourir dans lahandon. si d'ailieui-s cette ciV'ation doit être vendue après sa inttrt à nn étranger, ou morcelée par des agititeuis de liiens l'uraux '.' A (|uoi bon planter dt's arbres (pii n'aliiiteront pas les descendants •''A quoi bon ébaucber avec tant de |teiue l'alliance si difficile d"une famille avec une po]»ulation qui lui est étrangèi'e? Pourquoi, en un mot, comniencer une œuvre qui sera certainement éphémère, puisqu'elle ne pourrait être fécondée que par une suite de générations?

Le partage forcé a encore d'autres inconv(''nienls. [| rend les mariages stériles, précisément dans les familles «]ui pourraii^nt fournir les meilleurs reje.tons. Il sape dans ses fondements l'autorité du chef de famille, qui ne trouve |)lus dans le testament un moyen de récompenser ou de punir 11 empêche surtout le père d'employer sa sollicitude à choisir pour chaque enfant une carrière conforme à ses goûts et à ses aptitudes. Enfin il habitue de bonne heure la jeunesse à la pensée que, pour jouir des avantages sociaux, elle n'a besoin de -en rendre digne, ni par le travail, ni par l'obéissance envers les parents. On reproche avec raison au droit d'aînesse de vouer à l'oisiveté, et bientôt à la cori'uption, l'héritier qui ])erd le sentiment des devoirs que sa situation lui impose. La même objection s'adresse plus justement encore au partage forcé, qui, dans les familles riches, dispense tous les héritiers de la disci])linc salutaire du travail, en les dégageant de toute obligation mutuelle d'assistance et de dévouement.

Kn affaiblissant parmi les classes riches l'esprit d'initiative et le respect de la tradition, le partage forcé rejette la pratique des devoirs sociaux sur les pauvres, c'est-à-dire sur ceux qui sont le moins en mesure de les remplir avec succès. 11 entrave d'ailleurs l'activité de

tous les propriétaires en ti'oiil^lant leur vie privée. On se rend compte des maux engendrés par ce désordre, en appréciant les pertes de temps et les frais qu'entraîne pour chaque génération la transmission des biens. Dès qu'un père de famille ayant plusieurs héritiers a fermé les yeux, certains olficiers publics apparaissent aussitôt. Ils prennent en quelque sorte possession du foyer domestique et ils en dressent l'inventaire détaillé. Diverses classes d'experts et de gens d'affaires ont souvent mission de compléter cet inventaire p(nir toutes les natures de biens. D'autres encore sont chargés de présider aux ventes ou aux divers modes de partage qu'il plaît aux héritiers de choisir. Et comme le droit absolu de partage égal est rarement tempéré, chez les béritiers, ])ar un sentiment de devoir envers la société et la famille, les détails d'exécution soulèvent bientôt entre les intéressés, par une gradation inévitable, des susceptibilités, des méfiances et des haines. Ces tristes inspirations occasionnent en France la jjlupartdes procès (1) qui pèsent lourdement sur la famile et sui- la propriété. Les hé'i'itiers honnêtes et scrupuleux sont donc naturell(;ment conduits à s'abstenir de toute intervention personnelle ; en sorte que, par la force des choses, le plus intime intérêt des familles est complètement abandonné à lii direction des agents de la loi. De là, pour ces derniers, des prébendes lucratives et une prépondérance malsaine. Ce déplorable régime rompt les barrières qui doivent séparer la vie privée de la vie publique. 11 dégrade la famille et compromet la dignit('' de la nation.

(1) En dSfiS, lo; tribunaux civils ont \iip;t\ 21 .'Ml pi'ocos rotatifs aux successions. Les jugements relatifs à Ions /es autres jtrori's civils ont éti- seulement au nombre de 24.800.

LA PKOl'UIKTÉ 313

Inopportunité actuelle des motifs allégués en 1793. Urgence de la réforme du partage forcé.

l^H^r juger \o systi'uiedu pai'tage foicé et comiJivndre ruriience <le la réforme, il suffit de se reporter aux motifs qui l'ont fait établir.

Il est d'abord évident que le motif allégué dans le Moniteur du '.• mars 1703 à l'appui de la loi qui prononça l'abolition des testaments, n'a pu produire en temps ntile les n'sultats qu'on en attendait. Mais s'il était vrai que l'amoindi-issement del'aulorité paternelle eût rendu alors les jeunes générations plus libres d'adopter les idées de la Révolution, il ne s'ensuivrait nullement qu'un tel système social dût être maintenu aujourd'bui. La loi morale du genre humain condamne ces procédés de gouvernement. Le bon sens indique d'ailleurs que le moyen employé pour détruire l'ancien édifice social ne peut point servir à la reconstruction de l'édifice nou* veau .

Les hommes du xviii^ siècle étaient moins frappés qu'on ne le croit des abus du droit d'aînesse. Ce grief ne figure point parmi les critiques des lettrés qui se préoccupaient de réformer la société (1). 11 a été mis en avant pour la première fois, lorsque les hommes de la Teri'eur, pour se défendre du mépris qu'ils avaient mérité, entreprirent de discréditer systématiquement par

(1) J'ai vainement cherctié, dans tous les écrits de Voltaire ou de J.-J. Rousseau, une critique à ce sujet. Montesquieu condamne formellement toute immixtion du législateur dans cette classe d'intérêts privés. Ainsi, par exemple, il a écrit : « La loi « naturelle ordonne aux pères de nourrir leurs enfants : mais « elle ne les oblige pas de les faire héritiers » {Esprit des lois, XXVI, 6).

U- l'iav. 18

la calomnie les mœurs et les institutions de rancienne France.

Sans doute, ou put alors critiquer justeunMil certaines familles tle cour dont les aînés vivaient dans le \\i\e et la débauche, tandis que les tilles et les cadets étaient condamnés au célibat. Mais les auteurs de ces critiques ne se proposèrent pas de remédiera C(>rtains nuuix : ils voulurent tout détruire. Ils ne se boi'nèrent pas à supprimer l'obligation de transmettre intégralement le bien de famille à un seul héritier; ils crurent devoir prescrire le partage de ce bien entre tous les enfants. A un système de contrainte qui [lesait sur des familles relativement peu noudirtnises, ils substituèrent un système qui soumettait à une règle fornuMIe toutes les volontés. De telsécai'ts s'expliquent dillicilfuit'ul, niéuicdans l'i'poque anormale i|ue nous traversons ; mais nous sentirons le besoin de nous y soustraire, dèsijue nos esprits seront devenus plus calmes et plus tolérants. Nous rejetterons alors également les deux régimes coercilifs qui ctHiq)riment en deux sens opposés les intérêts des pro- |)riélaires. Nous l'eviendrons avec les Anglo-Saxons, au n'-ginie ()ui laisse aux. familles la liberté.

Suivant une autre conviction fort répandue à la même époque, les grandes propriétés, alors très multil)liées. ajqiortaient d'insurmontables obstacles au [progrès de l'agi'iculture (1). Les novateurs se [)ersua^

(Il L'agricultour anglais Arlluir Young, qui avait adopto cliaudenicnl les idros do la Révolution d(> 1789, expriiue à ce sujet les idées de l'époque dans le passage suivant : a l.a quan- « lilé de terre eu IViclio que nous renconUAnies (dans i'Augou- « mois) est étonnante; c'est le trait ilominant du terrain pcn- « danl toute la route. La plupart de ces landes ap{>artcnaicut « au prince de Soubise, ([ui n'en voulut jamais vcMidre aucnne « partie. Ainsi, toutes les l'ois que voua rencontrerez un grand « seigneur, même ([uand il possède dos millions, vous êtes sur

I V l'itiil'Uli' ri:

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ilai)M)t Mii'loiil (|ni> I at'ri-oi>s(>iiiriil du iiniiilirc ilrs pclils |)rii|ti ii'hiii 1-^ iiiiMiix, .'iiir.'iil, stiii-o i-i' i.i|i|tiirl . nur iililr iiilliii'ini' ^iir l.i |iri»>|»i''iili'' |iiililii|iii' l>(|iiii I.i llcvolii- Iloii, li'N r.iil» ti'iilil uurii- ii'|Miii(lil à (•(■Ile csinTiilict' ; cl |M»iir r.'iMMiir, (Ml m- >;iin7iil coiisrrvi'r h rr snjt'l mininc illlisimi. I.'.ilirou.iliitii (li'S SIllisiillilioiiN |iri ii/liirllrs cl (le la Mi.iiiiiMiii'tc (I nii<4 lin à cci'l.iiiiN .tliiis ; mais, Innl coiii|)lc l'ail, le |iai'lac)' rnrii' n'a |in)llli'-, ni à la |)clili> |iiii|tiii''lc. III à ra^iiciilliirc. (le n-^iinr i*h| ciiruic |ilnM ilcNasli'cii\ |i(iiir la |ic|il(> |irn|)rii'-li'* i|iic |)niii- la ;^iaiiilc. Aiii'iiii liDiiiiiic ciiniiMlciil iTariii nicrail iraillciiis aiiium iriiiii ijiic lc^ ^l'allli^ ili>iiiaiiics cnliavi'iil cm i|iiiii ijik' {'*' M»il le |iiMj<it"'s tic rai;iiciilliirc. Mii licaiiconp (|(> licnx. c'est nii^nie le l'ail c(»iilraiie (|iii cxisle: les siiee^M • les |ictils ciillivaleiirt^ sonl tins siii luiil aux Imuis cscinjiles (l((iiiie«« par les ^|^'lnlls |ii'o|iiirlaiieH lésidcnls

Le> partis pdliliipies «pu se inuiilreiil s\ inpallinpieH au parla^iîL' forcé, en vue de favitriser les c.liisseH peu aist'-es. cinnnicKeiil une eireur gitive, ipie rériilcnl les failH eX|)(isi'-H dan» cet (iii\ la^e. Par son pniicipi' iiiciiie, le l*al-ta^e l'orci'' il»^Horf{aiiise toutes les cImhscs aux ipiellcs il s'appliipic.

• lie Iroiivcr !trs |iru|>ricli^M fti rilrlic Ce prilii'i' il ti Mur ili' t HmilltiMi *iu\\ li'x ili>ii\ pliH Knitiili |ii-ii|iriiMAln-!« tnilloriinu I (lu tniilc In Kmiii'i-, cl !('•( hciiIi'n Miai'i|iii ■« ijui* J'oii^ i-iit'iin< viinit t lit* leur Kt-uiiili'lir, xiilil iliM jaclK'l'i'M, iIim laiulrs, iIkh ilrNtd Im, iIi'H <■ hriiy<'ri'« ol ili> lu fotiKtVri'.lîlicn'Iii'/ le lien île Iciii rntilili'iK'e. i|iii)|- « (|iio purl ijn'il Noil, («l xotiK li< liiiiivi'i'i'K |iratiidili-iiii>iil iiii iiilliuii

« li'llllc rnii'l llicll |M'|l|ili'e il(< iIllIlliM, ili< KnlI^llrlH l'I ilit Illl1|l)l,

• (Ml ! !«i j'i'lnis, SI iili'iiii'iil |ii iiilioil un jiMil-, lé^i'^l'ilriir ilr In

• Frrtiifc, Je fi'iiilH hiiii iliiii^ir Imis i'i>n pi/niilH srl^ni'iM'H ! » (Arlltur Yiiiniu, Vufftiyr vu /'ttiinr, I I", |t. IftK , In. H», l'iirln, lT'.t4l. — l'ittir jn-'liliiT ciiiiiiililiiiiiMil roMo cilliiiiir. rtiuU'iir aiir&il ili'i |iii)iivi<i- i|ui' li's |i(i|)iilalioris ipii vivaiiMil miii- cum riirlnm n i-lmcnl |ia«. plus Iihiiiiiihuii i|iiu rill(JS fIdH terrOH (léfliclii'u» île •«Kii i*i)iiit>' ili' StilTiilK .

La Liberté testamentaire (I)

Définition de la liberté testamentaire et des légitimes.

La liberté teslamontaire est implicitement (U'^tinie dans le chapitre précédent. Je groupe sous ce nom les régimes de succession dans lesquels le propriétaire ayant de nombreux. entants dispose librement au moins de la moitié de ses biens. Tantôt, comme dans la plu]>art des Etats de l'Allemagne et de l'Italie, la quotité dis[)()nible se réduit jus(|u'à cette dernière limite; tantôt, au contraire, comme en Angleterre et dans la plupart des l*]tats-Unis de l'Amérique du Nord, la liberté testamentaire est absolue. Dans ce dernii'r cas le propriétaire peut léguer ses biens, sans aucun empêchement, aux héritiers de son choix.

Lorsque la liberté testamentaii'e est restreinte, on nomme, selon les cas, légitime ou biens substitués, la portion des biens dont le pèi'e de famille ne peut disposer, et dont la loi accorde la propriété aux héritiers qu'elle institue. Cette restriction otlre deux cas principaux : tantôt cette portion est attrilnii'c à un seul héritier, et alors le régime s'identifie plus ou moins avec la conservation forcée; tantôt elle est divisée entre plusieurs héi'itiers, suivant les diverses combinaisons propres au partage foi'cé. La distinction entre les biens disponibles ou léservés se rapporte souvent à leur qualité de biens patrimoniaux ou acquis. Ainsi j'ai déjà cité des cas où le propriétaire ne dispose d'aucune partie de ses biens |ialriiiioniaux. tandis qu'il peut léguer la totalité de ses

(1) A« /(é/'o)»ie siicialp, I, livro II.

LA proprii^:ti': 317

biens acquis. Aiileuis on comijliciue encore cette distinction pai' celle des biens de ville et des biens ruraux, des meubles et des immeubles. En Suède, par exemple, les biens non substitués sont placés à cet égard sous des régimes fort diveis. l'n propi'iétaire rural qui a des enfants peut cboisir librement son héritier et lui laisser tousses biens sans acception d'origine, t'n propriétaire urbain, au contraire, ne peut user de cette liberté que pour un sixième de tous ses biens.

Influences morales émanant du testament. Devoirs dont le testateur doit s'acquitter.

Les deux premiers régimes de succession, avec leurs innombrables variétés, peuvent être intiuduits dans les habitudes d'un peuple par l'action persistante de la loi. Il en est autrement pour la liberté testamentaire : on ne peut guère l'interdire aux peuples qui en comprennent les avantages; on peut moins encore l'imposer aux peuples égarés qui les ignorent. Les causes qui développent ou qui restreignent l'usage des testaments touchent de près à celles qui amènent le progrès ou la décadence des sociétés : elles se lient aux libres les plus sensibles de l'organisme social ; je vais signaler celles de ces causes que l'observation m'a fait découvrir.

Chez les peuples qui font un usage habituel des testaments, les chefs de famille ont pour la plui)art une nombreuse postérité. Ils sont voués, en général, à un travail lucratif et à des fonctions traditionnelles qui ont pour ol)jet les besoins de la famille et le service de l'Etat. Ils se préoccupent surtout de faire le bonheur de leurs enfants et, à cet elfet, de conserver parmi eux les talents et les vertus des ancêtres. Dans leurs disposi-

tions testamentaires, ils atteignent ordinairement leur ])Ut par trois moyens principaux. Ils mettent autant que possible chacun de leurs enfants dans la voie où il pourra se créer, par ses propres efforts, une existence honorable ; ils transmettent au moins à l'un d'eux dans des conditions de permanence pour l'avenir, le foyer, l'atelier, les fonctions sociales et le nom de la famille; enfin, par cet ensemble de mesures et au besoin par des fondations spéciales, ils assurent la plus grande somme de bienfaits durables à la famille, aux corporations locales de bien public, à la patrie, à l'humanité.

Les devoirs dont on doit s'acquitter pour se rendre capable de faire un bon testament, sont fort graves et exigent une constante sollicitude. IJans une société féconde et adonnée au travail, la situation des chefs de famille et les besoins de leurs enfants varient, pour ainsi dire, chaque année. Il faut donc que les testaments soient modifiés chaque fois que l'inégalité des a]»titudea amène l'inégalité des conditions. En remplissant ce devoir suprême, le testateur doit s'aider sans cesse de l'expérience et de la raison ; car c'est seulement ainsi qu'il peut mériter la reconnaissance de la postérité. Il doit, en résumé, avoir toujours en vue l'avenir de ceux qui lui sont chers, et se mettre constamment par la pensée en présence de la mort.

Or il n'y a que les hommes religieux, ronnaissant le néantde cette vie et mrllani li'iir i^spoir d.iiis la vie fntiirf, qui se plaisent ii porter ainsi leur ])ensée vers unr lin prochaine. Les citoyens pénétr(''s de l'esprit fie ren(Miccinent, qu'ins|>iie l'amour de Dieu et ilii pro- (diain, sont les seuls qui s'arraclient aux satisl'acti(uis sensuelles (|uc procure la richesse, pour se préoccu|)ei' de conci)urir, même après leur mort, au bonbeur de leur l'aniille et (le leur patrie, (bi s'expli(|ue dune ipie

rnpplicalion au travail Pt la fécondili'' îles mariages soient Ips (jualil('s distiiiclives des pouples qui l'oudiMil sur les tpstauienls le ivgiuie de la propiiété.

On eoniprend d'un autre enté (pi'nii acte solennel, dieté par île tels sentiments, s'impose avec une autorité irrésistible (l) aux jeunes générations élevées dans un milieu social où régnent les croyances de la religion et l'esprit de dévouement. La praticjue du testament s'est créée sous ces inlluences, depuis la i)lus haute antiquité, chez les peuples stables (2). Elle s'est perfectionnée au moyen Age chez les nations qui ont illustré l'Occident. Elle se conserve sous les mêmes inspirations» dans les petits Etats qui honorent le plus cette région du globe (3). Enfin elle se retrouve chez les Anglais et les Américains du Nord, qui de nos jours sont généralement acceptés comme des modèles. Dans tous les temps et chez toutes les races, la pratique du testament a été d'autant plus habituelle, d'autant plus féconde, que le sentiment religieux acquérait plus de force et de discernement.

l'ne autre préoccupation qui a fait la grandeur des premiers Romains, et qui n'est pas moins féconde de notre temps, a propagé la coutume des testaments, .le veux parler de la tendance qui porte les citoyens à régler eux-mêmes les intéi-iHs de la vie privée, et à ne laisser sous la tutelle de l'Etat que ceux dont le caractère est essentiellement public. Sous ce rapport, les

(1) M. Troplong adopte lo inrine point de vue dans le passage suivant de la pri'-face du Traitr des donations entre vifs et des testaments. « Partout, et dans tous les pays civilisés oU non, les « désirs exprimes par le père à son moment suprême parlent « plus haut aux enfants recueillis que toutes les lois de l'ordre « civil ».

(2) L'Organisation de la famille, % 9.

(3) L'Organisation du trarnil, %% 64 à 66.

320 LA PROPRIÉTK

Anglo-Saxons des deux mondes sont l'exemple des modernes. Ils pensent que la propriété i)rivée est lun des fondements de rindépendance individuelle. Ils en concluent que le droit de transmettre ses propres biens est Fun de ceux que chaque citoyen a le plus d'intérêt à exercer. Us s'estiment d'autant plus libres que la volonté des législateurs domestiques, exprimée par les testaments, remplace davantage la A^olonté des gouvernants, exprimée par la loi écrite. Chez les peuples où dominent ces opinions, la liberté testamentaire assure aux familles et à l'Etat les avantages de la transmission intégrale des biens, sans donner prise aux abus du droit d'aînesse et aux désordres du Partage forcé. Elle fortifie surtout l'autorité paternelle et forme, à ce titre, une véritable institution sociale. Elle fournit, en eU'etjle meilleur moyen de conjurer la corruption de la jeunesse au sein de nos sociétés riches, en présence des séductions de la vie urbaine.

Pour éviter ces écueils qui sont detousles temps, certains peuples anciens ontrecouru, comme le font encore les Russes, à des prescriptions légales qui réglaient la possession des biens, et sounu^ttaient lesjeuncs gens à la pi'atiquedu travail et de la vertu. Aujourd'hui, les peuples modèles donnent de plus en jihis la lilH'rt('' aux personnes et à la i)ro|)riété : ils se privent donc de ces moyens d'action. Us y suppléent en renforrant autant que possible les influences morales émaii.nil de l;i religion et delà famille. Les individus p(trt(''S au bien simt retenus dans le devoir par l'inspiralitui delà eonscienee guidée par la religion ; les autres y sont ramenés par l'autorité paternelle. Le testament, sanction de cette aulùi-ité, s'associe à l'action du prêtre d se substitue à l'intei'vention du seigneur et des corporalions comnninales.

LA I'KOI'RIISTF. 321

Le testament, la liberté civile et le droit de propriété.

La lil»orté (eslaiinMitairo rehausse dans ro[iinion le prestige île la propriété et l'ascendant des propriétaires. Elle imprime évidemment à ceux-ci un caractère plus vénérable et plus digne. Ia's droits conférés par la volonté suprême du père de famille sont, en eO'et, plus sacrés que ceux (pii déi'ivent d'un système forcé de transmission. Le testament, acte de discernement et d'amour, réussit mieux qu'une loi Itanale et uniforme à organiser et à choisir le personnel des propriétaires, et par suite à inculquer dans les esprits le respect du à la propriété. .Alalgré l'extrême facilité laissée par les Anglo-Saxons à la propagation des idées fausses, le principe de la propriété individuelle n'a jamais été sérieusement contesté chez eux, grâce à l'inthience bienfaisante de la liberté testamentaire. Au contraire, il devient à la longue l'objet d'attaques, lantùt sourdes, tantôt vives, mais toujours renouvelées, partout où la loi impose aux citoyens le système de succession.

Les peuples qui admettent que le di-oit de pro[)i'iété cesse avec la vie, résistent difficilement à la tentation de restreindre ce di-oit avant la moit. L'Etat qui s'arroge le pouvoir de partager le bien entre les descendants du propriétaire défunt, incline en effet, par cela même vers toutes les doctrines (jui l'autoriseraient à opérer ce partage dans un cercle plus étendu. Il n'existe à vrai dire, en dehors de la liberté testamentaire a))puyée sur la coutume, aucun terrain solide pour asseoir le droit de propriété. Le communisme (Ij se trouve nécessaii'e-

(1) Le partage forcé a tellement troublé nos irlées qu'on a vu souvent la tendance communiste se révéler même ctiez ceux qui

ment en germe dans toutes les lois qui contraignent, en quelque sens que ce soit, la volonté des propriétaires. Une redoutable expérience nous apprend que ce germe croît rapidement sur les territoires défrichés où le sol manque à l'activité des jeunes générations.

Comme je l'ai expliqué précédemment, l'usage du testament procède d(^ l'esprit d'initiative individuelle et du dévouement au prochain. 1/expérience enseigne que ces aptitudes ont une intime connexion avec la liberté civile et politique ; donc celle-ci est impossible, tant que la liberté testamentaire est interdite aux citoyens (1).

se donnaient la mission de soutenir la transmission intégrale des biens. L'un des orateurs qui soutenaient, en 18:J6, l'attribution de la quotité disponible à l'aîné, dans la succession ab intestat, disait : « Toute possession cesse avec la vie. Si les « biens sont généralement attribués aux plus proches parents, « c'est par un bienfait de la société. A la mort du propriétaire, « sa propriété rentrerait naturellement dans le domaine coni- « mun ou appartiendrait au premier occupant : lui prescrire les « conditions sous lesquelles il en peut disposer, c'est au tond « moins altérer son droit que l'étendre en effet ». (Collection nurergier, année 1826. t. XXVI, p. 138).

Les fondements de l'oidre social sont peu solides dans une nation où de semblables doctrines sont émises par les esprits les plus conservateurs, sans inquiéter l'opinion publique.

(1) iM. Troplong i)résente la même conclusion au début et à la fin de sa préface du Traité des donations entre vifs et des testaments. « Le droit de (ester, dit-il, ce droit d'une volonté raor- « telle qui dicte des lois au delà de la vie, nous transporte si « naturellemenl aux régions sublimes des sources du droit, que « Lcibnitz b; faisait dériver de l'itnmortalité de l'àine... Le les- « lament est le triomphe de la liberté dans le droit civil. Le « testament, en effet, est entièrement lié au sort de la liberté « civile ; il est génè, contesté ([uand la liberté est mal assise ; « il est respecté quand la liberté civile a. dans la société, la « place qui lui appartient. La propriété étant la légitime con- « quête de la liberté de l'homme sur la matière, et le testament « étant la plus énergique expression de la volonté du pro|)rié- « taire, il s'ensuit que tant est la liberté civile dans un Ktat, « tant y est le leslamenl. L'histoire prouve que toutes les fois

Là propriété 823

Vérités méconnues en France touchant l'institution du testament.

La divergence qui existe entre les régimes de suecession de la Frauee et tie l'Angleteric n'est (|u'iin des aspects du contraste, cha(|ne jonr jilus tranché, qu'offrent leurs constitutions sociales. Elle est la conséquence des doctrines opposées qui régnent chez les deux peuples, touchant les limites à établir entre la vie privée et la vie publique.

Depuis la Hévolution de I7(S!), nous nous attaclions de plus en plus à l'opinion ([u'il n'appartient pas aux pro|iriétaires de régler la transmission de leurs |)ropres biens. Nous nous persuadons que l'Etat doit intervenir, non .seulement pour subordonner la propriété privée à certaines théories d'intérêt public, mais encore pour répartir la richesse selon les convenances j)ûlitiques et d'après des règles uniformes qu'on prétend tirer de l'équité et de la raison. Assurément la nature et la justice commandent à chaque père de famille de procurer, autant qu'il dépend de lui, le bonheur à tous ses enfants ; mais nous en concluons à tort que la loi doit y pourvoir par des prescriptions absolues, h l'aide d'une procédure savante et avec le concours d'une armée de fonctionnaires chargés de présider à la répartition. C'est cet ordre d'idées qui nous a conduits à laisser le

« que la liberté civile est comprimée ou mise en question, la « propxiélé, et par can.séquent le testament sont sacrifiés à de « tyranniques combinaisons. . . Un peuple n'est pas libre s'il n'a << pas le droit de tester, et la liberté du testament est une des « plus grandes preuves de sa liberté civile ». Je ne saurais trop applaudir à cette doctrme : mais l'auteur, dans de longs entre* tiens, n'a jamais réussi à m'expiiquer comnieiil il pouvait^ dans le même ouvrage, écrire ces lignes et glorifier le Gode civil.

324 LA PKOPKIIÎTÉ

gouvernement envahir toute l'activité sociale. Parmi les branches envahies, je citerai surtout : la gestion des affaires de la province et de la commune ; la construction et l'entretien des ouvrages d'utilité locale ; la surveillance des moindres intérêts concernant les cours d'eau, la voirie et la police ; la direction de l'enseignement et des institutions scientiliques ; r('ncourag(Mnent des travaux agricoles et manufactui-iers.

Les Anglais pensent, au contraire, que les citoyens, pour développ(n' leurs aptitudes et spécialement pour assurer leur liberté, doivent s'acquitter personnellement de ces soins. Chacun ])armi eux est convaincu en outre que, si l'état arriéré des mœurs l'empêchait de suffire à tous ces devoirs civils, la transmission de ses propres biens serait le dernierde ceux (pi'il lui sei'ait jiermis d<' négliger. Comment, en et'i'et, les hommes inhabiles à régler par eux-mêmes le principal intérêt de la famille pourraient-ils avoir la jjrétention d'exercer une autorité réelle dans la commune, dans la province et dans l'Etat? Aspirer à la liberté politique, en confiant à des fonctionnaires publics toutes les charges civiles, est pour un peuple une conception aussi déraisonnable que celle qui prétendrait maintem'r l'indépinidance nationale en attribuant toutes les lonelions militaii'es à des étrangers.

L'o|)ini(ui publique, eu France et en Angleterre, offre au sujet des tesUiments de profondes difféi'ences. Les motifs qui, en cette matière, nous engagent à soumettre la famille à l'empire de la loi, sont précisément ceux qui déterminent nos voisins à le repoussèp. En tout ce que la raison et la nature commandent, les Anglais laissent volontiers beaucoup de latitude à l'initiative des citoyens. Dans leur |KMisée, l'amour paternel, c'est-àdire la forc(; sociale la plus énergique et la |)lus univer-

La puopkiktk 325

selle o-^t plus apte ([lie tout autre pouvoir à trouver eu chaque cas le uiode de trausniissiou qui répond le mieux aux besoins de tous les intéressés. Il leur paraît contraire au hon sens de soutenir que ces besoins sont mieux satisfaits par une formule générale émanant de l'autorité publique. Ainsi (]u'il arrive chez les peuples l»arveuus dans l'ordre moral à une certaine hauteur, la liberté est ii"i la meilleure ^ai-antie de tous les intérêts.

Le testament conforme à la justice.

Les nations qui restreignent ou laissent tomber en désuétude l'usage des testaments, au détriment de l'autorité paternelle, de l'ordre moral, de la propriété et de la liberté civile, se dissimulent cet état de décadence en le présentant comme le règne de la justice. Selon leur thème favori, tous les enfants issus du même mariage ont un droit égal à l'héritage comme à l'affection de leurs parents. Un père viole donc l'équité lorsqu'il établit entre eux une inégalité quelconque. Il blesse encore plus la morale quand il déshérite ses enfants légitimes au profit de bûtards, de concubines ou de parasites. Enfin, lors uièuie que les mœurs donneraient à ce sujet toute garantie, il y aurait encore de graves inconvénients à subordouner le régime de transmission des biens aux défaillances naturelles de la vieillesse.

Les peuples qui jouissent de la liberté testamentaire savent que ces allégations sont démenties par les faits qui se passent sous leurs yeux. L'analyse attentive de ces faits explique d'ailleurs pourquoi l'usage du testament se concilie avec toutes les règles de la justice. La coutume universelle (jui porte le père à tester en Le i'iay, 19

ùi.6 La propriété

faveur de ses enfants est la manifestation spontanée d'une des tendances les plus puissantes de l'humanité, l'amour des parents. Cette tendance se fait jour quand le législateui^ a le bon sens de s'abstenir. La transmission des biens s'opère alors dans les conditions qui conviennent le mieux à chaque classe de la société, à chaque profession, à chaque famille Ainsi que le prouve une expérience journalière, les pères prévoyants et laborieux qui veulent avoir de dignes successeurs admettent, en réglant la succession, tous les tempéraments que conseillent, d'une part, la nature spéciale des travaux, de l'autre, la diversité des aptitudes. Les dispositions prises en toute liberté par les pères de famille se sont modifiées dans les détails selon les lieux. Elles ont fait naître les sages coutumesqui ont concouru à fonder la grandeur actuelle de l'Europe. Il en a été autrement quand un législateur a formulé lui-même les règles de l'héritage. Une prescription uniforme n'a pu se plier à toutes les situations. Elle a souvent contrarié les lois du travail ; elle a même compromis les intérêts de ceux (|u'ell(' prétendait spécialement protéger.

Le père qui fixe le sort de ses enfants désigne luimême la part de chacun avec une sollicitude éclairée, qu'on ne saurait attendre d'un magistrat ou de tout autre officier public. Il charge un parent, un ami ou un patron de juger souverainement, et sans appel aux tribunaux, les difficultés que la prisede possession pourrait soulever ; et tout se termine promptement, sans frais et sans conflit. C'est ainsi que, grâce à ce bienveillant régime, le père de famille continue son œu\ rc mêiue après sa mort, conjure l'essor des passions cupides, et supprime les charges qu'entraîne ailleurs l'intervention des gens d'afl"aires.

Les faits opposés qui se produisent sous les régimes

LA. PROPRIÉTF. 827

de contraiiilo, oonliiiiienl les conclusions élaitlics pour les régimes de liberté. Le droit à l'héritage conféré aux enfants étend sur la société entière sa funeste intluence. 11 pervertit |)articulièrenient ceux qui devraient être le principal espoir de la nation. Il habitue la jeunesse riche à croire que la naissance lui donne le droit de jouir de tous les avantages sociaux, de vivre dans l'oisiveté ou le vice.etdese soustraire à tout devoir envers la fainile et la société. La loi favorise indirectement ces scandales, si elle enlève aux parents le pouvoir d'imposer à la jeunesse le travail, la vertu et l'obéissance. Or c'est ce qui arrive quand le père de famille ne peut transmettre au besoin son foyer et son atelier à un étranger honnête et laborieux, plutôt qu'à un (ils vicieux et incorrigible.

Sans doute la société est en droit d'exiger qu'un lils indigne de l'héritage paternel ne tombe pas à sa charge, soit avant, soit après la mort de ses parents. A ce point de vue, elle peut réclamer des aliments pour l'enfant prodigue ou incapable. Mais là doit s'arrêter l'obligation du chef de famille : le reste doit être lai-;sé à son amour et à son expérience.

Un père ne blesse donc pas In justice, il lui rend au contraire hommage, loi'squ'il prive de son héritage un enfant vicieux. 11 raffermit en outre l'ordre moral en employant son autorité de législateur domesti{{ue à inculquer ce salutaire |)rincipe que les avantages sociaux doivent être le prix de la vertu. .Môme à cette déplorable époque oîi la corruption, propagée par Louis XIV (;t ses successeurs, faisait tomber en désuétude l'usage des testaments, Montesquieu s'efforçait de réagir contre cet entraînement funeste en écrivant : « La loi naturelle « ordonne aux pères de nourrir leurs enfants ; mais elle « ne les oblige pas de les faire héritiers » (1).

(1) « Mon frère me disoit que les pire ef mère doivent deux

Le testament opportun malgré certaines défaillances accidentelles.

On ne saurait s'arrêter à cette objection que certains pères vicieux et injustes déshériteront des enfants vertueux et soumis. Il n'appartient pas à l'Etat, sous un régime de liberté, d'améliorer par son contrôle les relations privées, quand celles-ci ne compromettent point un intérêt public. Ce soin est laissé de plus en plus aux mœuis et à l'opinion. Si le législateur avait pour mission d'empêcher que la propriété fût jamais une cause de scandale, il devrait évidemment en réglementer la jouissance plus encore que la transmission. Le père qui en présence de la mort, ce suprême redresseur des natures perverses, n'est pas ramené au sentiment de la justice, aura bien autrement scandalisé le monde dans le cours de sa vie ; et, selon toute vraisemblance, le testament n'aura pas été le plus grand de ses méfaits.

On ne peut d'ailleurs supprimer le droit de tester, qu'en attribuant aux enfants le droit à l'héritage. Mais pour dépouiller ainsi le chef de famille du droit qui lui appartient, ne fût-ce (ju'en sa (jualité de propriétaire, il faudrait démontrer préalablement que le caractère du père otlVe à la morale publi(iue moins de garanties que celui (les enfants. Or c'est ce qui n'a jamais été tenté à ma connaissance, même par les sopliistes les plus pervers. 11 n'est pas nécessaire, en ell'el, d'avoir un juge-

« choses à leurs enfants, les bien endoctriner et nourrir honnes- « temcnt ; qu'avec cela s'ils pouvoient laisser quelque chose, à « la bonne heure ; sinon, avec une bonne instruction et nourri- « turc pour peu qu'ils ayont, ils ont assez... Tout enl'iint « qui se lie au bien de son père ne mérite pas de vivre » (Note de 1867, d'après une citation de M. de Ribbe, dans : l'ne /amille au .\vi» siècle).

LA PUOl'UIKÏK 329

ment très fernio ni une grande expérience de la vie, pour être assuré qu'il y aura toujours plus de fils indolents ou insoumis que de pères malveillants. Ces dis]io sitionsdu cœur humain se reproduisent invariablement dans toutes les constitutions sociales. Elles impliquent la condamnation des lois(]ui, au nom de la justice, restreignent la liberté testamentaire. En effet, cette liberté qui régnait sans entraves, comm(> le rappelle l'épigraphe de ce livre (1). chez un peuple ancien, grand enti'e tous les autres, n'est pas moins développée chez les deux peuples modernes les plus libres et les plus prospères. Si les pères de famille étaient assez vicieux pour abuser du testament, ils ne justifieraient pas seulement l'interdiction du droit de tester : ils prouveraient que leur race a pei"du le sens moral, c'est-k-dire les bases mêmes de son ancienn(^ prospérité. Ainsi dégradée, cette race n'aurait plus en elle-même les moyens de réforme. Elle ne pourrait plus être régénérée que par un maître absolu, soumis lui-même à la loi morale, mais ayant en outre le pouvoir de l'ijnposer à ses sujets.

Quant aux motifs de l'impuissance de la vieillesse, je ne me dissimule pas qu'ils exercent sur Tespi'it de mes contemporains une impression piofonde. Et comment n'en serait-il pas ainsi chez nous, où tant d'hommes influents vont jusqu'à déclarer que l'Age mur lui-même est suspect de routine et d'incapacité ? Mais plus une erreur est accréditée, plus il importe de la réfutei' avec méthode. Je n'ai donc pas pensé qu'il convînt d'aborder une si grave question d'une manière incidente. En traitant de la famille, je montrerai que de telles attaques

(1) Que le testament, par lequel le père dn famille règle la transmission ou l'administration de sa propriét ';, ait force de loi. (Loi des Douze Tables, table V).

330 LA PROPPaKTÉ

sont injustes et antisociales. J'expliquerai en même temps pourquoi, dans toute société prospère, la vieillesse jouit à bon droit d'une autorité prépondérante. Kn se reportant à ces considérations, on s'assurera que les mêmes qualités qui dans la vie usuelle légitiment le pouvoir de la vieillesse, la rendent éminemment propre à régler la transmission des biens.

C'est ici le lieu de rappeler que, selon les procès-verbaux du Conseil d'Etat, les restrictions apportées en 1803 à l'usage des testaments, ont été appuyées, non sur ces arguments tirés de la justice et du droit naturel, mais sur des préoccupations politi([ues qui aujourd'hui n'ont aucune raison d'être. Je constate de nouveau que la liberté testamentaire favorise également toutes les classes, et n'a par conséquent aucun caractère politique. Je conclus enfin de ce qui précède, que tout peuple déchu qui voudra reconquérir la prospérité par l'initiative individuelle doit préalaijlement revenir à l'usage du testament. Il retrouvera, en cette matière, la notion (lu vrai par l'observation des faits, et notamment par l'exemple des deux nations qui devancent toutes les auli'es dans les voies de la liberté.

Le testament nécessaire à l'ordre moral.

On peut réfuter en peu de mots le point de départ et les conséquences delà docirinequi, au nom de la justice, rejette la liberté testamentaire. Cette doctrine ne tient aucun compte des richesses morales et intellectuelles, des droits et des devoirs sociaux, et, en général, des valeurs immatérielles qui constituent la plus pi'écieuse pai't de toute succession. Elle admet inq)licitement (jue l'héritage n'est (|u'une somme d'argent à répartir entre

t.\ l'r.oi'iUKTK 331

dos individus qui resteraient sans liens, soit avec les plus proches parents, soit avec les descendants ou les ancêtres, soit avec la commune, la province ou l'Etat. L'étude du passé, comme l'observation du présent, s'accordent à démontrer la fausseté de cette conception sur la propriété et les rapports sociaux., l'explique, dans toutes les parties de cet ouvrage, comment l'inflexible application de cette doctrine par une armée d'officiers publics, acharnés à la ruin(> des familles, a désorganisé la vie privée. Je montre que ce funeste régime a creusé l'abîme où notre nationalité péi'ira, si une réforme inspirée |)ar la conception opposée ne nous ramène à la tradition nationale et à la pratique actuelle des races libres et prospères.

cuAPiTiŒ m

LA lAMlLLli

La femme safieelpudique aune grâce qui surpasse toute grâce.

(Eccf(;siasiK/ue, xxvi, 19)

La famille, vraie unité sociale (I).

La famille, comme toutes les institutions sociales, a donné lieu de nos jours a do vives controverses. Les erreurs propagées à ce sujet troublent singulièrement nos idées ; aussi m'attacherai je, dans ce livre, à réfutei- celles qui ont le caractère le plus dangereux. Mais, d'un autre coté, c'est peut-être la seule institution qui» cunsidérée dans ses éléments essentiels, n'ait pas été formellement attaquée au nom de la science, de la justice et du droit naturel. La famille s'impose, dans toute organisation régulière, d'une manière encore plus impérieuse que la jjropriété. Je ])uis donc, dans ce livre comme dans le précédent, omettre la défense préalable du principe Je me dispense de présenter ici des développements analogues à ceux que j'ai dû opposer, pour la religion, aux attaques des sceptiques. Je regarde eomme établi que ceux mêmes rpii refusent d'envisager la famille comme une création directe de Dieu, y voient tout au moins une conséquence nécessaire des lois naturelles qu'il a instituées.

11 existe encore aujourd'hui des contrées où l'individu ne pourrait subsister s'il restait isolé ; et l'on peut citer comme exemple les steppes habités par les pasteurs nomades de l'Orient. Il en est d'autres où la loi interdit aux individus de se séparer de la famille ; tel était, jusqu'aux dei'nières réformes, le cas des paysans russes. Les peuples sédentaires de l'Occident ont suc-

(1) La Réforme sociale, I, livre III.

cessivement écarté ces obstacles. Il est même vrai de dire qu'une de leurs innovations caractéristiques consiste à plier la législation aux convenances de l'individu plus habituellement qu'à celles de la famille.

Cependant les avantages que quelques-uns prétendent tirer de l'extension indéfinie du domaine individuel ont plus d'apparence que de réalité. Partout où l'individualisme devient prépondérant dans les rapports sociaux, les hommes se plong(Mit dans les luttes de la barltarie. Partout, au contraire, où la société vit en paix, les individus se plaisent k rester sous l'autorité des parents, et renoncent sans hésitation à l'indépendance qu'autorise la loi et que permet la nature des choses. Les nations que les Européens prennent volontiers pour guides, laissent toute latitude aux dispositions exceptionnelles de quelques individus pour l'isolement ; mais en même temps elles continuent à pourvoir aux besoins permanents des populations qui restent groupées en familles. Cette tendance est d'ailleurs en harmonie avec les intérêts généraux qui commandent d'augmenter l'autorité des pères, à mesure que se restreint celle des fonctionnaires publics (1). Ainsi, en se reportant aux pi'incipes exposés dans le livre précédent, touchant la possession et la transmission de lapropriété, on peutd(''j;i cnlicvoir que le meilleur moyen de protéger la famille est de conférer de grands pouvoirs à son chef. La liberté testamentaire donne en apiiarcncc à riiKlividnali^nic une satisfaction absolue ; mais, en réalité, elle assure le bonheur de la communauté tout entière.

Les sociétés ancien m 's ont muivciiI coiisl iIik' des groupes sociaux plus étendus (jue la lainillc, cl cllo leur en ont délégué les pouvoirs. (Test notaninicnl ce (|u"a l'ail

(1) L'Organisai ion du travail, | 8 avoc la nolo H.

LA l-AMILLE 337

la constitution russe, en soumettant les familles de paysans à la commune et au seigneur propriétaire du sol. Les sociétés modernes, qui restent prospères en devenant plus libres, encouragent encore certaines associations nombreuses d'individus. Mais, soit qu'elles réglementent ces associations, soit qu'elles statuent pour les individus isolés, elles ont toujonis en vue ce groupe spécial de la famille, qui, par une insigne faveur de la Providence, possède à la fois toutes les bonnes qualités de l'individualisme et de la communauté. Quand on examine de près les réformes introduites journellement, dans les institutions religieuses et dans le régime de la propriété, par les peuples les niiinix avisés, on s'aperroit bientôt qu'elles ont surtout i^our but de fortifier la famille. Celle-ci reste donc plus que jamais, chez les modernes, l'unité sociale par excellence (I).

Trois types principaux dans la famille : deux types extrêmes et un type intermédiaire.

La famille, considérée dans son principe, est, comme la religion et la propriété, une institution innuuable ; mais, comme elles aussi, rllc >iil)it dans la furnie des modifications considérables. En se condjinant avec ces deux institutions, elle inqjrime à chaijue organisation

(1) Les fanatiques olcves de J.-J. Rousseau offrirent dans leurs théories sur la famille une e.tccplion rare, aiûme dans l'histoire de l'erreur Ils conçurent le dessein de constituer une nouvelle France où les rapports de famille ne seraient que de courts incidents de la vie privée. L'application de cette idée, faite par la Terreur, de juin 1791 à juillet 1791, n'a point encore triomphé complètement des résistances opposées par les mœurs- Elle a néanmoins réduit notre race à l'état de stérilité et d'impuissance où nous la soyons aujourd'hui.

sociale son caractère essentiel. On y peut distinguer, au point de vue le plus général, deux types extrêmes, la famille patriarcale et la famille instable, puis un type intermédiaire, la famille-souche.

1^' type : La famille patriarcale.

Le premier type de famille est commun chez les peuples pasteurs de l'Orient, chez les paysans russes et chez les Slaves de l'Europe centrale. Le père y conserve près de lui t(jus ses fils mariés, et il exerce sur eux, comme sur leurs enfants, une autorité fort étendue. Sauf quelques objets mobiliers, les propriétés restent indivises entre les membres ainsi réunis. Le père dirige les travaux et accumule sous forme d'épargne les produits noii réclamés par les besoins journaliers de la famille, (^hez les pasteurs nomades, cette communauté persiste pendant la vie du père. Chez les agriculteurs sédentaires, elle se divise quand la capacité du foyer domestique n'est plus en rapport avec la fécondité des ménages. Selon que le sol disponible abonde ou fait défaut, l'essaim sortant delà maison paternelle s"étal>lit dans la localité ou émigré dans une auti'e contrée. C'est alors le père qui, avec le secours de l'épargne et du travail commun, préside à la création du nouvel établissement ou à la dotation des émigrants. C'est égahMiient lui (pii désigne })armi eux le membre investi de la nouvelle aiilorité.

Ln |»enchanl inm'' porte tous les jeunes ménages à désirer rindépend.inee. Cepeudanl parmi les races palriarcales ce d(''sir esl atli''iiiH'' par divers (thsiacles, savoir : chez les nomades, par les inconvénients ou même les dangers de l'isolement ; chez les agriculteuis

LA lAMIlJ.K 389

sédontaires. par rorganisatioii iV'odaie de la propriété ; chez tous, par rainour de la tradition et par les sentiments qui se transmettent avec la possession du bien- HvQ. Cette disposition des espi'its a sa source dans les fermes croyances religieuses et surtout dans le respect du IV*' commandement de Dieu. Elle maintient dans le régime du travail et dans l'ensemble des rapports sociaux l'attacbement au passé plus ((uc la préoccupation de l'avenir, l'obéissance plus (pi(^ rinilialive.

En imposant aux esprits cet ('tat de conlrainie morale et matérielle, la comnmnauté |)atriarcale arrête l'essor (ju'auraient jui prendre, dans une situation indépendante, les individualités éminentes de la famille. Elle otl're toutefois une large compensation : elle fait pai'ticiper au bien-être commun les individus les moins moraux, les moins habiles et les moins laborieux.

2 type : La famille instable.

Le second type, celui de la famille instable, domine maintenant parmi les populations ouvrières soumises au nouveau régime manufacturier de l'Occident. Ce type se multiplie en outre parmi les classes riches de la France, sous un ensemble d'influences, au premier rang descjuelles flgure le partage forcé. La famille, constituée par l'union de deux éi)0ux, s'accroît d'abord par la naissance des enfants. Elle s'amoindrit ensuite, à mesure que ces enfants, se dégageant de toute obligation envers leurs parents et leui-s proches, s'établissent au dehors en gardant le célibat ouen fondant unefainillenouvelle. Elle se dissout enfin par la mort des vieux parents, ou, en cas de mort jirématurée, pai' la dispersion des ori)belins mineurs. Chaque enfant dispose librement

de la dot qu'il a reçue en quittant la maison paternelle ; dans tous les cas, il jouit exclusivement des produits de son travail. L'usage précoce de la raison, propagé par l'enseignement des écoles, par les conseils des parents ou par l'exemple des classes supérieures, porte inégalement les individus au bien ou au mal^, selon l'empire que prend sur eux la loi morale. Souvent il fait prévaloir plus qu'il ne convient le goût de la nouveauté sur l'esprit de tradition. L'individu, surtout s'il reste célibataire, n'a plus à pourvoir aux besoins de ses proches moins habiles ou moins prévoyants : il arrive donc rapidement à une situation élevée, s'il est lui-même doué d'aptitudes éminentes. D'un autre côté, il ne peut prétendre à aucun secours, si le vice ou l'incapacité l'empêche de subvenir à ses propres besoins : lors donc qu'il a dissipé les ressources crééespar ses parents, il se trouve fatalement condamné à la misère. 31alheureusement cette triste situation, dès qu'elle s'est produite, tend à se perpétuer, soit parce que les parents ne peuvent plus, comme sous le premier régime, contribuer par l'épargne à l'établissement de leurs enfants, soit parce que ceux-ci restent abandonnés sans contrôle à leurs penchants déréglés, soit surtout parce (ju'ils sont de bonne heure pervertis par le mauvais exemple. La famille instable, quand elle se multiplie sur un sol complètement défriclié, livre ainsi lis populations déchues à un état perpétuel de soutfrance. Llle engendre ces agglomérations redoutables que l'histoire ne nous a offertes à aucune autre époque. Ces foj'ers de misère contrastent par des traits essentiels avec les anciennes formes de la pauvreté. Jusqu'à ces derniers temps, ils ne pouvaient être UDuiniés dans aucune langue. C'est pour eux qu'il a tallii iincntci-, de nos jours, le mot de paupérisme.

3 type : La famille-souche.

Le troieièmo type, la famille-souche (I), se développe de lui-n)ènie chez tous les peuples qui, après s'être approprié les bienfaits du travail agricole et de la vie sédentaire, ont le bon sens de défendre leur vii' {)iivée

(1) Ce mot peint le iroisièiiie type avec toute la précision désirable, et il a éti' iininédialeinent adopté par beaucoup d'écrivains qui m'ont fait l'honneur déjuger cet ouvrage. J'apprends par un article bienveillnnt de M. le docteur Schaeflie, professeur à l'Université de Tiibingen, qu'en Allemagne, les expressions famille-souche < Stammfatnilie) et maison-souche (Stammhaiis) appartiennent encore au langage usue\( Zeitiich7-ifl fiïr die gesammte Staatwissenschaft : x.\i« année, p. 30;!). Ces mots sont fréquemment répétés dans un ouvrage remaiipiable f/)a.s gesellschaftliche System dcr mensch/ichen Wirthschaftj qui vient d'être publié par le même auteur, et qui montre que la science sociale, à peu près inconnue dans notre déplonible système d'enseignement, devient élémentaire dans les Universités allemandes.

Le mol Souche, mieux encore que le mot Slamm (tronc, lige), exprime la qualité dislinclive d'une famille unie el féconde en rejetons : il est donc utile de rétablir dans notre littérature l'usage de ce mot, pour hâter dans notre société le rétablisscnienl de l'institution.

Les nations stables, surtout en Orient, ne distinguent dans la population que deux groupes : 1" les souches, comprenant tous les individus issus d'un même ancêtre ; i" les n)aisons-souches, ou familles-souches comprenant les proches parents qui vivent en commmunauté, sous l'autorité d'un chef. Telle était l'organisation du petit peuple juif, qui, au temps de Moïse, se composait environ de 120 mille maisons-S(juches issues de 12 souches. Telle est encore l'organisation du peuple chinois, qui se compose au moins de 15 millions de maisons-souches issues d'environ 90 souches. Dans les traductions françaises de la Bible (les Nombres, I, i), ces deux groupes sont généralement nommés maisons et tribus (De Carrières, Toulouse, 1802). Les traductions allemandes emploient plus justement les mots Stammhauser et Stnmme (Allioli, .Munich, 1843).

La maison familiale se nomme en hris({ue etclui-ondo, c'est-àdire maison-souche, maison d'où sortiront les rejetons qui pour-

contre la domination des légistes, les envahissements de la bureaucratie et les exagérations du régime manufacturier. Cette organisation associe aux parents un seul enfant marié. Elle établit tous les autres avec une dot, dans un état d'indépendance que leur refuse la famille patriarcale. Elle garde dans leur intégrité, au foj'^er paternel, les habitudes de travail, les moj'ens de prospérité et le trésor d'enseignements utiles légué par les aïeux. Elle devient un centre permanent de protection auquel tous les membres de la famille peuvent recourir dans les épreuves de la vie. Grâce à cet ensemble de traditions, le troisième type donne aux individus une sécurité inconnue dans le second et une indépendance incompatible avec le premier.

La famille-souche surgit parfois des influences traditionnelles de la vie patriarcale ; mais elle ne se constitue définitivement (jue sous le bienfaisant régime de la propriété individuelle. Elle convient également à ceux qui se complaisent dans la situation où ils sont nés, et à ceux qui veulent s'élever dans la hiérarchie sociale par des entreprises aventureuses. Elle concilie, dans une juste mesure^ l'autorité du ])èro et la liberté des enfants, la stabilité et le perfectionnement des conditions. Au surplus, pour démontrer la su])ériorité de ce Iroisièiue

t ■)-07il être IraiisphDités ailleurs, mais où se conservera la sève f/ui en produira de nouveaux à chaque f/énération. M. Le Plaij ne connaissait probableinenl pas cette expression, quand il a créé celle de fa/nille-souche. La nature même des rapports familiaux qu'il observait a amené sous sa jilume ce mot expressif qui rend bien le renouvellement successif et régulier des générations. Mais l'expression basque, appliquée à la maison, même, montre peut-être mieux encore le lien tout puissant qui lie chaque famille au sol et à son home. (Monographie de la commune de Saint Jeanle-vieux, Ba.fses-Pijrénécs, par M.Louis l'Jtcheverri/ ; Monographies de communes, concours ouvert en 1S'.)7, par la Société des Agriculteurs de France).

LA 1 AMIIJ.K 343

type, il suftit de constator qu'il naît pai'ldiit où lafainiile est liitit', cl t]ii"il se maintient maijiri' les ôviMicniiMils de l'oroe niajeiiic i|ui troublent l'ordre »'tal)li. Ainsi, ([uand une mort prématurée vient frajjper rin'ritier-associé, chaiiue. rejeton de la souche i"enonce, s'il en est besoin, aux perspectives brillantes iinil s'est ouvertes. En pareil cas, celui que désigne la coutume considère le service du foyer paternel comme le premier de ses devoirs. 11 tient à honneur de revenir au sein de la famille combler le vide (jui s'y est fait.

Excellence de la famille-souche en Occident.

En résumé, les peuples européens, en devenant plus libres et plus prospères, renoncent à la famille patriarcale, trop adonnée au culte de la tradition, et repoussent la famille instable, que mine l'esprit de nouveauté. Les vrais modèles s'éloignent progressivement de ces deux types, en organisant de plus en plus la famillesouche. Ce dernier type échappe donc aux inconvénients des deux autres : à la propriété collective du premier, comme à l'instabilité du second. 11 conserve ce qu'il y a de légitime dans le ])enchant de chacun d'eux : le respect des bonnes traditions et la recherclie des nouveautés utiles.

Les détails d'organisation de la famille-souche.

La coutume que suivent les générations successives d'une famille modèle a trois traits principaux : l'iiabi-

tation du foyer (1) bâti par le fondateur de la race ; la conservation d'une communauté qui remplit ce foyer,, et qui comprend d'ordinaire plus de quinze membres ; enfin l'exercice de la même pi'ofession et la transmission intégrale du même atelier de travail.

Considérée au moment où l'héritier-associé, choisi par le père, vient de contracter le mariage qui doit perpétuer la race, la famille-souche réunit habituellement dix huit personnes, savoir (2) : l'héritier et sa femme,

(1) L'allacheincut au foyer paternel était, jusqu'à la fin du siècle dernier, une des grandes forces morales de la France et la principale cause de stabilité de notre ancienne constitution. Les arcliéologues retrouvent chaque jour des exemples de ce sentiment, et constatent qu'en présence de la corruption du xviu' siècle, il s'était conservé cfiez les bourgeois mieux que chez les nobles. On peut lire à ce sujet d'intéressants détails dans ['Histoire d'une ancienne famille de Provence, par M. 0 Tessier (br. Toulon, 1862). — Antoine Pellicot, d'une famille de robe d'Aix, avait fait bâtir, au commencement du xvi" siècle, une maison près le palais, et avait imposé à son fils Jean l'ellicot le devoir d'en assurer la transmission intégrale dans sa postérité. Ce dernier, se conformant à la volonté paternelle, prescrivit par son testament que cette maison resterait dans la famille et ne pourrait être vendue qu'à des descendants du fondateur. Il permit « à son aisné de la retenir en entier, en « remboursant à ses cohéritiers leurs portions on argent ou en « autres biens ». Jusqu'à la Révolution de 178!), cotte maison se transmit dans la famille avec les mêmes sentiments : en 1818, elle était encore habitée par Es])rit l'ellicot, docieur en droit, issu directement d'Antoine l'ellicot, avec vingt-deux frères ou sœurs. Depuis lors, sous le régime du Gode civil, la maison a été aliénée, et la famille a même quitté sa ville natale. Des informations récent(!s i)araissent établir (pi'en ISfi'J tous ses descendants avaient perdu la fécondité de leurs ancêtres. — Sous l'inspiration des sentiments que je viens de rappeler, nos aïeux auraient été froissés par la lendiince qui nous porte à rcîconstruire tant de villes de toutes pièces, et qui rciinplace par des maisons à loyer communes à plusieurs familles, les habitations qui s'étaient conservées, malgré le partage forci', dans la postérité du fondateur.

("2.) Ces chi(Tr(!S varient évidemment d'une famille à l'autre. Je donne ici, pour fixer les idées du lecteur, les moyennes dé-

;\gôs (le 2^1 et de 20 ans ; le père et la mère, chefs de maison, mariés depuis 27 ans et, alors ài'és de 52 et de 47 ans ; I aïeul Agé de 80 ans ; 2 parents célihafaires, frères ou sieurs du père de famille ; 9 enfants dont les aînés se rappi'ochent par leur Age du fi'ère héritier, et dont le dcrniei' est en bas Age, souvent même à la mamelle : cnlin 2 domestiques vivant dans les conditions d'une complète égalité avec les autres meudtresde la famille. Les mères pendant une période de 2.-) ans, mettent au monde de 15 à 24 enfants (1) ; mais, en temps de paix sociale, dans l(^s conditions moyennes de santé' et de salubrité, le nondjre des enfants de chacjue mère est généralement réduit à 10, au moment où cesse la fécondité.

A dater de ce moment, la famille continue à s'accroître par les enfants issus du mariage de l'héritier. Les naissances de ces derniers suivent de près celles des plus jeunes oncles ; et, après une nouvelle période de 23 ans, 10 nouveaux enfants restent acquis à la famille. Mais,

duites de la comparaison des familles de ce genre que j'ai observées.

(1) Cette fécondité était commune, au xvw siècle, dans toutes les régions de la France, chez les bourgeois comme chez les paysans ; et il serait facile d'en citer beaucoup d'exemples, dans les familles dont le souvenir a été conservé par des monuments écrits ; elle a résisté jusqu'à ce jour à notrj régime du partage forcé dans la Lorraine allemande, en Alsace, dans le I.avedan et dans le Béarn ; elle a été souvent signalée dans les travaux de la Société d'économie sociale. Une fdujille d'Alsace (Ouvriers des deux Mondes, l''-^ série, t. III, p. 372i a eu 20 enfants : dans la famille-modêle ci-dessuf-, la mère ayant 10 enfants vivants, était encore enceinte à l'âge de quarante-cinq ans accomplis ; M. Dall'-Armi, juge provincial en bavièr'e qui a soumis à la Société d'économie sociale {Les Ouvriers européens, 2" édition, tome V, chap. II, | 21» une monographie des Luthiers du comté de Werdenfiils (contigu au 'l'yrol), signale dans le village qu'il décrit une mère ayant eu 24 enfants. La dernière génération de la famille-souche des Pellicot citée ci-dessus a eu 23 enfants.

d"uM autre C(M,é, la mort, l'émigration, au besoin une. modification dans le nomljre des apprentis domestiques, rétablissent l'équilibre et tiennent ainsi le nombre des membres en rapport avec la capacité de la maison et les travaux de l'atelier. Sur les 9 enfants non mariés de la génération précédente, 4 remplissent les vides faits par la mort ; les autres vont chercber une situation dans l'armée, la flotte, l'industrie manufacturière, le commerce, le clergé et l'administration publique. Toujours, dans les familles les mieux organisées, un de ces derniers au moins va fonder une nouvelle maison dans les défrichements de la métropole ou dans les colonies.

Si l'héritier meurt avant l'Age, la veuve conserve sa place au foyer domestique. Si laveuven'a pas d'enfants, l'un des frères cadets, au lieu d'émigrer, se marie aussitôt et prend le gouvernement d(; la famille. La maison trouve dans ces mendires émigrants une réserve qui peut combler facilement les vides produits par les guerres prolongées, les épidémies et les autres calamités publiques C'est ainsi que ce régime assure dans tous les cas à la famille un cbef, aux orphelins un appui.

Les familles-souches augmenleiit leurs chances de bien-être et de durée en confiant à une lille aînée la mission de perpétuer la famille. Lorsqu'il y a succession continue d'héritières mariées à l'Age de 20 ans, les époques de fécondité de la mère et de la bru co'incident pendant 5 années environ ; et la famille s'accroît alors en 40 ans autant <|u'elle \v. ferait en 50 avec les héritiers mAles. Elle peut alors disposer en '2Î\ ans d'une l'cserve moyenne de 6 émigrants.

La famille-souche et le bonheur individuel.

Ces traits généraux de la tauiille-soiiclie suflironl, je l'espère, pour montrer le caractère bienfaisant de cette institution spontanée des races les plus lil)res et les plus prospères (l). Les novateurs qui, de notre temps, prétendent trouver hors de la famille, dans les communaut<''s par exemple, l'organisation de la société, s'écartent des voies suivies par les peuples modèles. La famille-souche, en effet, répond à tous les intérêts légitimes ; et c'est pourquoi l'ordre public règne partout où la Coutume l'a fondée, où la corruption fies gouvernants et la tyrannie de la loi ne l'ont pas détruite. Elle satisfait aux aspirations diverses qui sont, à titre trop exclusif, la raison d'être denos quatre partis polilicpies: ainsi elle fait une juste part à la tradition comme à la nouveauté, à la liberté comme à la contrainte, à la quiétude de l'association comme aux agitations de l'individualisme. Mais la famille-souche procure, on outj'c, aux individus ce que les partis politiques et les réformateurs contemporains ne rechercbent guère, le bonheur dans la vie privée. Chaque membre delà communauté jouit, au milieu des plus douces atl'ections, du bien-être conquis par le travail des aïeux. Quanta ceux que la perspectiv^e d'un bonheur sûr mais borné ne saurait satisfaire, ils gardent leur liberté d'action. Ils trouvent même l'appui nécessaire pour acquérir plus loin, et souvent plus haut, une situation ndeux en liarmonic avec leurs ETOÙts et leurs talents.

(1) L'Organisation de la fnmillp, selon le vrai modiMe signalé par l'histoire de toutes les races et de tous les temps. — Voir le livre H.

Les familles instables se dissolvent quand le père meurt en laissant dos enfants en bas âge, ou quand, parmi les enfants devenus adultes, aucun n'est capable de continuer la ti'adition paternelle. Les familles-souches, au contraire, résistent à ces épreuves. En effet, le père qui ne peut, aux a])proches de la mort, compter sur l'avènement immédiat d'un héritier digne de ses aïeux, lègue (L) la direction du foyer domestique à l'un de ces parents célibataires dont j'ai mentionné le rôle Itienfaisant.

La famille-souche et l'intérêt public.

Ce régime ne garantit pas moins l'intérêt public que le bonheur individuel. 11 dispense l'Etat et les communes de toute charge d'assistance, et leur donne au besoin, après avoir pourvu au service des familles, le concours d'un immense personnel. Dans une population organisée sur les bases indiquées ci-dessus, 100 familles tiennent chaque année à la disposition de la patrie 20 jeunes gens de l'un et de 1 autre sexe. Grâce au ti'iage opéré par la famille, selon le vœu des individus et les besoins du foyer, cette jeunesse est débarrassée des faibles de

(1) Cn lit dans un leslarnent provençal du xvn» siècle (1662) le passage suivant : « El d'auliinl que le rang que mondit frrre « Hierosme a toujours tenu dans ma maison pendant ma vie, « m'oblige d'en avoir perpétuelle souvenance après ma mort, je « veux qu'il soit toujours honoré par mes enfants comme le « père et le chef d'iceux... Je délaisse à mondit frère toute la « même nutorilé et prérogative sur mes enfants, que je puis « avoir, en telle sorte qu'ils n'osent faire aucune chose d'im- « porlance, mènie de mariage, sans son avis et conseil ». Voir : Les Familles et la Société en France, par Gh. de Ribbe, p. 542.

LA FAMÎLLK 349

corps et d'osprit : elle est douée de réiicryie physicpie, il(^s aptitudes morales, de rédueation pi-of'essionnelle, et même du eapilai nécessaire aux entreprises qu'une grande nation doit tenter. Avec les 38 nnllions d'hahitant>^ qu'elle possède aujourd'hui, la Franre reposerait sur 2. IDO.OOO familles solidement établies, capables do >outenii- leurs jeunes enfants, leurs malades, hnirs inlirmt's et leurs vieillards,, livrant annuellement aux services publics et aux nouvelles onivres de l'activité [)rivée 420.000 jeunes gens de l'un et de l'autre sexe, dressés au travail et à la vertu.

Les familles-souches en France avant 1789.

Les familles- souches développées au moyen âge dans l'occident de l'Europe, n'avaient pas reçu dans toutes nos provinces l'organisation complète que ces chiffres «-upposent. D'ailleurs, vers la fin du xviii^ siècle, elles étaient gravement affectées chez les classes supérieures par le scepticisme et les mauvaises mœurs, chez les classes moyennes et inférieures par les exenqjles venus d'en haut et par les abus du régime financier. Il restait cependantsur toutes les parties du territoire des famillessouches qui résistaient à ces influences, conservaient fidèlement l'ancienne tradition, et offraient au pays presque tous les éléments de la régénération sociale. J'ajoute que ces familles avaient été si solidement constituées, qu'elles ont résisté jusqu'à ce jour à l'action destructive exercée depuis 1793 par le Code civil et ses agents.

Sous ce rapport, comme sous Ijcaucoup d'autres, la France avait gardé sur l'Angleterre une supériorité réelle. Toutes les recherches que j'ai faites sur ce point Le l'iav. 20

s'accordent à prouver que, dès cette époque, les Anglais en donnant un établissement séparé à l'héritier au moment de son mariage, avaient enlevé à la famillesouche son caractère le plus recommandable. Adonnés à l'oisiveté ou exclusivement occupés de fonctions publiques, les grands propriétaires fonciers affermaient à des tenanciers la totalité de leurs domaines. Ils ne sentaient donc pas le besoin d'avoir la collaboration de leur héritier, et de réagir contre le caractèi'e peu sociable de la race, en vue de rendre la cohabitation également agréable aux jeunes époux et aux vieux parents. La force de l'exemple avait même propagé l'habitude des ménages séparés chez la plupart des manufacturiers et des commerçants. Alors, comme aujourd'hui, l'héritier en se mariant quittait le foyer domestiipie, et n'y rentrait qu'après la mort du père de famille et l'expulsion de la mère devenue veuve.

Tout indique que les anciennes mœurs avaient reçu de cette innovation une fâcheuse atteinte. Arthur Young, qui visita la France quelques années avant la Révolution de 1789, fut souvent amené par ses préoccupations nationales et utilitaires à méconnaître les meilleui'S traits de notre ancienne constitution. Cependant il fut frappé (1) de la supériorité morale qui était démontrée par la cohabitation du pèr(> de famille et de son héritier, et par les rap])orts affectueux établis au foyer domestique.

(1) « Quelques-uns des hôtels de Paris sont immenses, par l'Iia- « bilude des faniillos de vivre ensemble, Irait caractéristique « qtii, à déf;int des autres, m'aurait fait aimer la nation. Quand « le fils aîné se marie, il amène sa femme dans la maison de « son père ; il y a un appartement tout prêt pour eux ; si une « fille n'épouse pas un aine, son mari est reçu de même dans (' la lamille ce rpii rend leur table très animée. On ne peut.

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