‹ Frédéric Le Play d'après lui-même, vie, méthode, doctrineChapitre 27 sur 32 · L.\ KAMILI^E · texte numérisé non relu

L.\ KAMILI^E

La France de 1781) ollrait donc dans la vie privée, MHon dans les institutions publiques, des éli''incnts meilleurs que ne le pensent les détracteurs systématiques de la tradition nationale. A quehiues égards, la réforme était plus facile alors qu'aujourd'hui. Le plan en avait été tracé un siècle aui)aravant par la révolution anglaise de 1088, et justifié par le succès. Il fallait abolir les mauvaises institutions qui faussaient les idées et pervertissaient les mœurs, puis donner aux citoyens le pouvoir de réorganiser leurs familles, sous la triple influence de la religion, de l'autorité paternelle et de la liberté civile.

Les famillessouches détruites par la Révolution.

Malheureusement les niveleurs de 1791 et de 179.3 nous jetèrent dans la voie opposée, en suivant l'impulsion imprimée aux mœurs par les sceptiques du xviii<^ siècle, et surtout en détruisant, par le i)artage forcé et par l'omnipotence de l'Etat, tout espoirprocliain de liberté. Poursuivant, avec l'autorité de la loi, l'œuvre commencée en IGOi par une cour tyrannique et corrompue, ils s'appliquèrent à ruiner, dans toutes les classes de la société, les familles-souches qui gardaient les meilleures traditions du pays.

(' comme en d'autres circonstances, altribaer ceci à l'ùconoinie, (' parce qu'on le voit chez les plus grandes et les plus riches « familles du royaume. Cf-la s'accorde avec les manières fran- « çaises ; en Angleterre, l'échec serait certain, et dans toutes « les classes de la société. Ne peut-on conjecturer avec de gran- V des chances de certitude que la nation chez laquelle cela " réussit, est celle qui a le meilleur caractère? » (A. Young, Voyage en France, Paris, 2 vol. in-12, 1860, t. 1'^ p. 363).

Les légistes et les gens d'alïaires, exécuteurs intéressés de la pensée de 1793, n'ont que trop poursuivi depuis" lors l'œuvre de destruction. Le système des fajiiilles instables a maintenant envahi toutes les contrées où les erreurs révolutionnaires ont pénétré. Si donc nos robustes paysans des Pyrénées, des Cévennes, des .\lpes et de l'Auvergne n'avaient pas conservé jusqu'à ce jour, au milieu de leurs montagnes, les bonnes traditions de leurs races, mes concitoyens ne trouveraient plus sur notre territoire les modèles qu'ils doivent imiter. Ils en seraient réduits à quitter la France pour voir pratiquer le régime que je signale comme un des premiers besoins de toute société stable et prospère.

Dieu merci, les institutions de cette France modèle que l'Europe admira et imita pendant un siècle, ne sont point encore à l'état de ruine complète. Au milieu des débris que les révolutions ont accumulés sui' notre sol, nous retrouvons çà et là des restes intacts de notre ancitnine grandeur. Presque partout aussi nous voyons aldeurcr les vieux fondements sui" lesquels l'édilice social doit être n^conslruit. Ceux de mes concitoyens qui ne discernent [)as encore clairement le caractère p(>rnicienx (\o nos dix révolutions ont un moyen infaillible de lever leurs doules. Ils peuvent, avec les lumières de leur propre raison, découvrir la fauss(>té des enseignements propagés par l(>s lettrés contemporains qui (Mit bâti leur Irisle reuoiiimée sur ra|»()l()gie des erreurs écloses au temps de llousseau, de Voltaire, de Turgot et de Lafayette. Pour revenir au vrai, ils n'ont qu'à comparer la prospérité et la force des familles-souches de l'ancien irgime avec la soulfrance et la faiblesse des familles instables de la |{(''volution. LesFran(;ais retrouveroiil un Jour le bjeii-èlre en rexcnaid à la vérib''. (Iiiaiid ee muuienl sera venu, ils condamneront s(''\ère-

ment les fausses renoiiiniées qui ont (l<''jà imposé à notre race un siècle d'erreur et de décadence.

La nécessité de la réforme.

Le temps est venu de réagir contre les mauvaises mœurs, les préjugés et les passions qui ont égaré nos pères. Repoussons définitivement les tendances funestes des (U'rniers Valois, de Louis XIV et de la Convention. Revenons à l'œuvre de liberté et d'initiative abandonnée m wi* siècle, reprise par Henri \\. presque anéantie par Louis XIV, vaguement entrevue en 1789. Montrons aux citoyens intelligents et dévoués le but qu'il faut atteindre. Cessons de recourir à la contrainte, même pour imposer le bien ; mais confions le soin de la réforme à ceux qui ont reçu de la Providencela mission d'assurer le bonheur de leurs subordonnés. Donnons par conséquent aux pères de famille le pouvoir de garantir le bien-être de leurs descendants, par la liberté testamentaire et l'autorité de la Coutume.

Une bonne organisation du foyer domestique ne satisfait pas seulement aux premiers besoins de l'individu et aux sentiments de la parenté : comme je vais l'indiquer aux livres suivants, elle établit sur ses véritables bases le régime du travail. Elle fait naître les plus fécondes associations, les rapports privés les plus recommandables et les meilleures foi mes de gouvernement. L'ignol'ance des vraies pratiques sociales provoque, plus encore que la haine et l'envie, nos révolutions périodiques. (Juand les gens de bien de tous les partis seront revenus à la notion du vrai en ce qui touche la constitution de la famille, ils seront bien près de s'entendre sur la constitution de la souveraineté.

L'autorité paternelle et la vieillesse (1).

Je n'ai pu pousser jusqu'au point où je suis parvenu l'analyse méthodique des phénomènes sociaux, sans envisager sous divers aspects l'autorité i»aternelle ; je n'ai donc ici qu'à donner le complément du sujet.

Je rappellerai d"abord en peu de mots le rôle dévolu à cette autorité dans la vie privée et dans la vie publique. Je comparerai ensuite la situation faite au père de famille chez les Français et chez les peuples rivaux, auxquels l'opinion assigne un rang élevé.

Les origines de l'autorité paternelle.

Secondée par 1(^ ministère alTectueux dr la mère, l'autorité paternelle est le plus nécessaire, le plus légitime des pouvoirs sociaux. Elle n'est point, à vrai dire, constituée par les lois, comme la famille, dont elle est le fonde" ment et le princi|)e. elle surgit de la nature même de l'homme, de la femme et de l'enCant En l'absence d'une société plus noml)reus(', la lamillc soimiisc à l'autorité paternelle forme un ensendjle conqdet. .Aucune société, au contraire à moins de violer l(>s lois les ])lus manifestes de la nature |)liysique et de l'iu-ilre moral, ne saurait se passer de ce |)i'emier degré d'association et de pouvoir. Les lois civiles, en imposant aux enfants le respect et l'obéissance envers les parents, s'honorent elles-mêmes encore plus qu'elles ne furtilient l'autorité paternelle. Pour que celle-ci ail loule sa puissance,

(1) La Héforme sociale, 1, livre 111.

lorsque les lois morales sont d'ailleurs respectées, il suftit que les institutions civiles ne la coinbatteût pas formellement.

Le père a pour mission deeontinuer l'œuvre principale de la création, en reproduisant le seul être qui ait le sentiment de l'ordre moral et qui s'élève à la connaissance de Dieu : il est par cela même investi fie la i)lus haute fonction sociale. A ce sujet, on a justement remarqué que. dans l'ordre purement humain, le père se classe au-dessus du souverain, dont le rôle se borne à diriger une société qu'il n'a pas créée. L'autorité attribuée au père de famille est la conséquence léuitime de cette dignité naturelle. Elle dérive plus nécessairement de son devoir principal, qui consiste à assurer l'existence de la femme et des enfants. La femme, en effet, en raison de la faiblesse de ses organes, ne pourrait se procurer seule sa subsistance sous la plupart des climats. Cette impossibilité devient absolue en tous lieux, durant les fatigues de l'enfantement et de l'allaitement. Limpuissance de l'enfant à se conserver lui-même pendant les pi'emiéres années de sa vie est encore plus évidente.

L'autûi'ité du père ne se fonde pas seulement sur la dignité créatrice et sur la protection accordée aux autres membres de la famille ; elle repose plus encore sur l'amour paternel, la plus durable et la moins égoïste des affections humaines. Aucun autre pouvoir social n'est aussi enclin à se dévouer sans arrière-pensée au bonheur de ceux qu'il gouverne. Cette propension innée s'ennoblit (juand les sociétés prospèrent, tandis qu'elle persiste encore quand survient la décadence. C'est une force bienfaisante, à laquelle on peut toujours faire appel avec confiance pour guider les peuples dans la bonne voie, et pour les y ramener lorsqu'ils s'en écartent.

Prépondérance, devoirs et bienfaits de l'autorité paternelle.

A tous ces titres l'autorité paternelle a été partout l'une des bases de l'ordre social. Selon toutes les religions, elle est constituée par la loi divine ; mais elle est à son tour le principal auxiliaire du culte, de même que, dans l'ordre civil, elle est le plus ferme appui du pouvoir. Les peuples les plus stables et les plus prospères confient à des clergés régulièrement organisés la haute direction de leurs intérêts religieux. Mais l'intervention du père et de la mère a été de tout temps le plus sur moyen de communiquer de bonne heure aux enfants la crainte de Uieii, l'amour du prochain et la foi en la vie future Là se trouve la véritable source des croyances. L(> dévouement du clergé le plus respectable ne saurait Icnir lieu des iullucnces qui agissent ainsi sui' le jeune ;\ge, au foyer ]>aternel. Même chez certains croyants peu adonnés aux pratiques religieuses, le culte domestique est au moins représenté par la prièi'c faite en commun pour les vivants et pour les morts, et cette él(''vation journalière des âmes vers Dieu porte l'enfance à la religion plus encore que ne le fait la c(''l(''i)rati(tn du culte public.

Dans les sociétés pei'fectionnées, la l'amillc donne au clergé un concours très efficace. Dans les sociétés naissantes, elle doit souvent remplir elle-même les prescriptions du culte. Ainsi les colonies qui se créent sur lant de points du gloi»e, sont à leurs (b'Iiuls pii\ées de l'assistance des clergés : le père est donc- alors cliargé t'oiinellemenl du service religieux. Même en h^uropc, le culte est exercé avec, succès par les pères de famille, loj'sque le pouvoii' civil, voulant favoi'iser à tout prix

l'orthodoxie, proscrit les prêtres dissidents. Dans ce cas, il arrive parfois que la ferveur religieuse se maintient mieux chez ces dissidents que chez les orthodoxes soumis à l'influence du clergé. C'est ce que j'ai remarqué, par exemple, dans la Russie orientale, chez certaines sectes .de vieux croyants dits btaroioertzi (1). En France, où le pouvoir civil continue à s'immiscer dans la direction des affaires religieuses, et où les clergés qu'il autorise se distinguent par des qualités éminentes, plusieurs populations rurales, en Bourgogne par exemple, gardent leurs traditions sans le concours de ces clergés. Il est vrai qu'eu Poitou, les paysans qui repoussent ainsi les cultes établis perdent peu à peu l'esprit chrétien ; mais la cause de cette décadence doit être attribuée moins à l'insuffisance de la famille rurale qu'à l'impulsion antircligii'use imprimée par les familles urbaines, que le Code civil et les révolutions ont désorganisées.

La société exige que le père pourvoie à l'existence de la femme et des enfants, qu'il prévienne chez eux les écarts contraires au bon ordre, qu'il les tienne, en un mot, dans un état permanent de bien-être et de vertu. Il est donc indis])ensable (jue, sous ces divers rapports, les mœurs ou la loi mettent son pouvoir au niveau de sa responsabilité. 11 faut, en premier lieu, que, de son vivant, il dispose librement de la propriété, qui fournit le principal moyen de subvenir, par le travail, aux besoins de la famille. Il importe, en second lieu, que le droit à l'héritage ne confère pas la jouissance des avantages sociaux aux enfants qui auraient mal rempli leurs

(1) Les Ouvriers européens, 2* édition, tome II, chap. IV; monographie du charpentier, marchand de grains, des laveries d'or de l'Oural, | 3.

devoirs. A ce double point de vue. la proprictf' libre et individuelle et la liberté testamentaire sont les compléments nécessaires de l'autorité paternelle.

Le père et l'éducation des enfants.

L'enfant apporte en naissant un penchant décidé vers le mal. Il n'est initié à la connaissance et à la pratique du bien que par la grâce divine et par les enseignements qu'a légués la sagesse des générations antérieures. Ce trésor de vérités morales, accumulé ainsi depuis la création de l'homme, se transmet par l'éducation aux âmes d'élite qui le conservent, en y ajoutant le fruit de leurs propres efforts ; et c'est le père qui est particulièrement chargé de ce précieux dépôt et de cette merveilleuse transmission. Il en est de même pour les autres trésors de raison etd'expérience qui composent le patrimoine commun des nations prospères. Sans doute le prêtre et l'instituteur prennent partout une part importante à la pi'opagation des idées générales dont s'inspirent tous les peuples civilisés ; mais ils réussissent moins que le père et la mère à inculquer aux enfants les sentiments spéciaux à la nation et à la race. El l'on s'explique ainsi que les peuples qui accordent le plus d'empire à l'autorité paternelle, soient ('gaiement ceux qui ont les plus vifs sentiments de patriotisme.

Le père et les stimulants à la prospérité de la race.

Les peuples, en devenant plus libres et plus prospères, substituent l'initiative des citoyens à l'interven-

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lion (les ftMictioiinairt's piihlics. Ils no (It'liiiiseiil p.is le principe de l'autorité ooilectivc ; car ils ne sauraient mettre l'indiviiln ''n mesure de se suffire Ji lui-niènie. Ils n"éearlenl pas non [ilus l'espi'il du mal ; car celui-ci se reproiluit sans relâche avec les propensions innées des nouvelles générations. Mais ils accroissent incessamment les forces individuelles, et ils répriment le vice par des moyens qui deviennent chaque jour plus doux, sans être moins ellicaces Leur princijjal secret se trouve dans la douhle action exercée au foyer domestique sur l'enfance et la jeunesse : d'abord dans l'excitation bienfaisante qui émane de la mère de famille, et qui inculque aux jeunes cœurs l'amour et le dévouement ; puis dans la contrainte salutaire, à l'aide de laquelle le père imprime à ceux (jui n'y sont pas suffisamment enclins, les habitudes de respect, de travail et de prévoyance. La force des sociétés prospères réside également dans l'influence que le père de famille acquiert sur ses enfants, en présidant seul, sans le concours de l'Etat, à l'œuvre longue et difficile de l'éducation C'est en cela que le progrès de l'autorité paternelle implique celui de la liherlf' civile et p()litiqu(\

Le père et les résistances à la décadence de la race.

L'autorité [jaternelle n'est pas senlement pour les sociétés un moyen de |)erfectionnemênt : elle est encore un soutien aux époques de décadence. En (>ffet, si quelques peuples, tels que les Chinois, ont heureusement défendu leur nationalité contre les influences perturbatrices, c'est parce que l'autorité paternelle, poussée jusqu'à ses extrêmes limites, supplée à toutes les autres institutions sociales. Ces principes sont même consacrés

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en Chine par un vieil usage qui fait remonter aux ascendants les vertus et la gloire de leur postérité. Gon trairement à ce qui a lieu en Europe, un père est anobli en raison des services de ses descendants (1). Une telle pratique se justifie par cette considération que le père, en domptant péniblement, à l'aide de l'éducation, le vice originel et l'ignorance d'un fils, en l'élevant ainsi à la vie intellectuelle et morale, conquiert, à vrai dire, devant la société l'honneur d'une seconde création. L'esprit de la coutume chinoise se retrouve parfois en Europe, dans les distinctions décernées à des citoyens honorables dont les fils ont péri en accomplissant quelque grand acte de courage et dedévouement. Ce système de récompenses, approprié à la nature même de l'homme, sera toujours employé avec succès parles peuples qui se préoccuperont de cultiver la vertu.

L'autorité paternelle en Russie.

J'ai maintenant à montrer la situation faite à l'autorité paternelle en France, et chez les divers |)f'U[)les que j';ii déjà pris pour tfrines de comijaraison.

En Russie, parmi les classes supérieures, l'autorilé paternelle est dc[)uis longtemps attaquée par le régime du partage forcé. Elle a été amoindrie, vers la fin du

(1) Les ()uv7Ùers des deux Mondes, 1" séri(!, I. IV, p. 121. — Les faiiiill(!s juives élaient portées à la vertu et à la féeondilé par l'espoir de voir le .Messie sortir de leur sein ; elles attendaient l'illustration de leur postérité, et ne se contentaient point de celle des ancêtres. Cette propension manquait à la noblesse française. Elle expli([ue la grandeur et la stabilité inouïe de la race juive.

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wiii'^ sioclf. par le sct'iilicisinc (|iii, propagr dans l'empire par la cour de (^atluMinc 11, y l'ail encore de grands ravages. Ces deux causes ont singulièrement réduit la part d'iniluence qui revient à la noblesse, dans la conslilutiiMi actuelle de la Russie, ('liez les paysans, au contraire, cette autorité a été maintenue jusqu'à ce jour par la vie patriarcale (l), par un régime de transmission intégrale fondé sui" la volonté du chef de maison, et surtout par le sentiment religieux, cultivé au foyer domestique encore plus que dans l'église. Cette alliance de la religion et de l'autorité paternelle confère aux paysans russes le caractère de dignité qui les distingue. Elle explique, en outre, les libertés communales dont ils jouissent depuis longtemps et la liberté individuelle qui leur a été accordée en 1861. Cependant une cause tend à affaiblir la famille, en Russie comme dans toutes les régions contiguës à de vastes territoires inoccupés : c'est la propension (ju'ont les jeunes ménages à quitter le foyer natal pour peupler de nouvelles colonies.

L'autorité paternelle aux États-Unis.

Cette même tendance a di'i agir aux Etats-l'nis d'Amérique, comme dissolvant de la famille, dès l'origine de la colonisation. Cependant tous ceux qui ont fait des recherches sur les anciennes mœurs de ces Etats, savent que l'autorité paternelle s'y est longtemps maintenue avec l'esprit religieux et l'ensemble des usages qui subsistent encore en Angleterre.

Au contraire, on voit surgir peu à peu un ordre de

(1) Les Ouvriers européens, 2' édition, toiue 11, chap. n el iv. Le Plàv. 21

choses tout différent depuis que les contemporains de Washington ont disparu. La ferveur de la foi s'est considérahlenient refroidie sous l'influence de l'éniigTation européenne, qui n'amène plus des familles d'élite comme au temps de Penn et de Morton. Ce mouvement est peut-être précipité par la règle trop absolue qui sépare l'autorité publique et la religion ; mais il provient sur tout du partage égal que conseille la loi ab intestat. Cette loi, en effet, détruit l'ancien régime de succession sous lequel grandissait la Nouvelle-Angleteri-e.

Ces mauTi sont aggrav(''s plutôt qu(^ combattus par les mœurs publiques et privées. L'envie interdit aux hommes éminents (1) l'accès du gouvernement local : elle entrave par conséciiicnt un des |)rin<'i})aux mobiles qui portaient précédemment les familles l'iches à perpétuer chez leurs descendants l'alliance du nom et de la profession. Les jeunes gens affichent une préférence " systématique pour les riches héritières. Favorisée par l'extrême liberté des mœurs, la stérilité calculée des mariages se manifeste cà et là avec un cynisme (2) qu'on n'oserait afficher en France, où cependant cedésor dre date de plus loin. Le foyer domestique, souvent établi dans les auberges, offre une mobilité inconnue aux autres peuples civilisés. A peine sortis de l'enfance, les jeunes gens des deux sexes. abandonnent leurs parents pour se créer une position indépendante. Je vois, dans ces défaillances morales, la cause première de la crise que subit maintenant la conslilntion sociale des Etats-

(1) Celti! disposition est de plus un piusiiiarqucc dans la constitution polilique des Etats-Unis : clic était déjà indiquée, il y a trente ans, par M. de Tocqu(!ville et par les, écrivains nationaux. (A. de Tocquevilie, De la Démocratie en Amérique, t. ]''|", cli. XIll.)

(2) L'Oryanisation du travail, % GO, et spécialement note 23.

r.A FAMILLE 868

l'nis. Le mal éolato inaliiré rexcMiiplc de rertaincs familles éminentes, qui sont exclues de la vie puljlique par les votes du peuple, mais qui gardent, dans leurs résidences rurales, les anciennes mœurs coloniales fondées sur les coutumes de la mère patrie.

L'autorité paternelle en Angleterre.

C'est en Angleterre, en elVet, que l'auloriti'' i)atfrnelle et la famille semblent présenter, malgré quelques imperfections, les traits les plus r(>commandal)Ies. Celte sufjériorité ne se maintient pas seulement, comme en Russie, par de bonnes traditions que chacun est tenu de respecter ; elle repose aussi sur une appréciation intelligente des besoins d'une société lihie.

Dans l'opinion des classes dirigeantes de l'Angleterre, la famille, soutenue par la morale chrétienne, est la véritable unité sociale, et forme la base de toute nationalité. Une bonne organisation de la famille entraîne une bonne organisation de l'Etat. Au contraire, la meilleure constitution écrite reste impuissante en présence de familles imbues de scepticisme et livrées aux mauvaises mœurs. Un peuple envahi par ces deux fléaux aspire en vain à la liberté : il ne saurait la concilieravec la paix publique.

Selon la mèine opinion, la meilleuie organisation de la famille chrétienne est celle oîi l'autorité du père est positivement sanctionnée par le droit de tester. Il est aussi chimérique de refuser cette sanction à l'autorité paternelle que de constituer l'Etat sans donner au souverain la disposition de la force publique. Les Anglais se persuadent d'ailleurs (jue la liberté civile se développe avec l'autorité paternelle ; et, pour défendre ces grands

intérêts sociaux, ils font appel à la fois à la religion et à la Coutume.

Les habitudes de la vie privée sont, de tous points, conformes à ces opinions. N'ayant eu, dans la recherche de sa femme, d'autre préoccupation que celle d'associer les goûts et les sentiments, le père trouve lebonheurau foyer domestique. C'est là qu'aboutissent pour lui toutes les pensées, tous les intérêts ; aussi ie même mot home, d'une suavité extrême pour tout cœur anglais, exprimet-il à la fois le foyer et la patrie. Les parents tiennent à honneur la fécondité du mariage, et ils ne restreignent point les limites assignées par la nature. Ils trouvent d'ailleurs dans cette fécondité le moyen de pourvoir à leur principal intérêt, c'est-à-dire de choisir un successeur doué des qualités nécessaires pour continuer dignement l'œuvre de la famille. Grâce au concours de l'héritier, le pèrepeutexercerjusqu'au terme de la plus longue vie toute profession qui se prête à une transmission régulière. C'est ainsi que s'allient, au profit de tous, l'activité de la jeunesse et l'expérience de l'âge mûr. Les conseils du père donnent au fils une direction utile ; et ils lui transmettent les bienfaits d'une saine tradition. La collaboration du 111s garantit au vieillard la dose de travail qui prolonge la durée de ses facultés, et la dose de repos que l'âge rend nécessaire. Elle conjure pour le père la déchéance de la retraite, et elle lui conserve l'ascendant de la vie active. Même en l'absence des motifs présentés dans les autres parties de cet ouvrage, cette digne situation des vieillards démontre la supériorité du régime fondé sur la liljerté du testament et la fécondité du mariage. Aussi les Anglais de tout âge voient-ils un intérêt public dans ces deux éléments delà vie domestique et dans les habitudes qui assurent une légitime prépondéiance à la vieillesse.

L'autorité paternelle en France.

En France, l'autorité paternelle n'est appuyée ni par la reliiîion, que de hautes intelligences combattent depuis la tin du xvii*' siècle, ni i)ar la loi civile, rpie les niveleurs de 1793 édictèrent en méfiance du père de famille (^1). Elle ne peut compter davantage sur le concours de l'opinion publique. Elle a chez nous des ennemis systématiques qui restent soumis à l'impulsion que la Terreur a donnée aux esprits ; et si leurs attaques contre cette autorité sont moins formelles que celles qu'ils dirigent contre la religion, elles ne sont pas au fond moins efficaces. Dans leurs rangs, je trouve habituellement les sophistes qui, repoussant la tradition nationale incarnée dans les pères de famille, veulent transformer la société par des moyens violents et lui imposer un progrès chimérique, en dehors de l'ordre moral et de l'expérience. J'y rencontre également une multitude d'écrivains qui, n'apercevant pas la distinction des lois physiques et des lois morales, se persuadent (2) que la connaissance de l'ordre matériel, com-

(1) Il suffit de citer le texte suivant pour prouver que les législateurs de 1793 avaient absolument pprdu la notion de l'.iutorité paternelle :

« Il nous restait à considérer le mariage comme la tige des a liens qui doivent unir les enfants et les auteurs de leur « existence. La voix impérieuse de la raison s'est fait entendre. « Elle a dit : il n'y a plu» de puissance paternelle ; c'est Irom- « per la nature que délablir ses droits par la crainte. Surveil- « lance et protection, voilà les droits des parents : nourrir, « élever, établir leurs enfants, voilà leurs devoirs. » iGambacérès, rapport à la Convention sur le projet de Gode civil, Moniteur du 2.3 août 1793)

't] J'ai pu constater celt^ direction de l'opinion publique, on suivant pendant trois années, avec la déférence qui convient à tout auteur, les critiques adressées aux /Juvriei's européens.

iiuiiiiquée de Ijonne heure à la jeunesse dans les écoles, lui confère nécessairement la suprématie dans la famille et l'aptitude que réclame le gouvernement des choses humaines.

Notre société est profondément désorganisée par cette théorie et par les déplorables pratiques émanant du partage forcé. L'une des grandes causes de nos désastres est la triste condition du mariage. Ayant été contraint, de subordonner le choix d'une femme à la recherche d'une dût, le mari ne peut goûter que par exception le bonheur qui naît de l'harmonie des caractères. La stérilité imposée par le partage forcé exclut du foj-er domestique la vie et la gaieté, en supprimant le principal attrait qui pourrait y attacher les parents. Alors même que le droit à l'héritage ne détruirait pas chez les enfants l'esprit de travail et d'initiative, la stérilité laisserait aux parents peu de chances de trouver parmi eux un successeur apte à conlinuerrœuvre de la famille. Parvenu au milieu de sa carrière, le père s'aperçoit qu'il sera bientôt impuissant à lutter seul contre la con-

Apri's les considorations relatives au rôle de la religion, la conclusion qui a soulevé le plu? de critiques est celle qui signale l'autoritc paternelio comme une des bases de l'organisation des sociétés. Ceux qui prétendent représenter « l'esprit moderne » se sont particulièrement fon.iés sur ce grief pour m'accuser de « tendances rétrogrades». L'un de ces critiques a parfaitement mis -en évidence, p ir l'.ippréciation suivante qui lui est propre, 11' dissentiment profond qui existe entre nous, touchant le rùle réservé à l'âge mûr et à la vieillesse : « Telle est la rajudité du « progn's di's connaissances, qu'aux deux tiers de sa carrière, « le père de fiiniille n'est plus au niveau de ce qu'il faut savoir; « ce n'esl pas lui qui enseigne ses enfants, ce sont ses enfants « qui refont son éducation ; il représenle pour eux la routine « ancienne, la pratiii'H" usTe, la résistance qu'il fnut vaincre. » (K.de Fontenay, Jotir/ial des <;conomisles, yi\n 1856, p. 401.) — Notre temps d'erreur a fourni peu d'assertions aussi fausseset aussi dangeicuses.

i-unonco de i-ivaux plus jeunes et plus actifs : il doit donc, s'il est prudent, se retirer prématurément des affaires, et se résigner à l'amoindrissement de situation qui est la conséquence int'vilable de la retraite.

Déchéance de l'âge mûr et de la vieillesse en France.

Cette déchéance de l'âge mûr et de la vieillesse est un des traits les plus apparents des mœurs modernes de la France ; elle entraîne, à divers points de vue, les conséquences les plus fâcheuses. Les chefs de maison (|ui s'adonnent aux professions commerciales, toujours soumises à l'aiguillon delà concurrence, abandonnenthabituellement leur commerce dès que le corps commence à [lerdre de sa force, tandis que l'esprit continue à acquérir une connaissance plus complète des hommes et des choses. C'est précisément l'époque ou l'expérience du père de famille, secondée par Tactivité et le dévouement de son fils associé, assurerait les plus grands succès. C'est alors également que I.i meilleure hygiène du corps et de l'esprit consisterait pour le père à conserver les habitudes établies. L'interruption biusque de cette activité frappe, au physique comme au moral, l'âge mûr et la vieillesse-, elle tarit, en France, les sources de la fortune domestiqueau momentoù, en Angleterre, celles-ci atteignent toute leur puissance ; elle rend stériles chez nous l'expérience et les relations que nos voisins placent avec raison au premier rang de leurs forces productives. La retraite prématurée des chefs de fa.mille compromet donc à la fois la prospérité publique et le boidieur individuel. Elle est en quelque sorte une mort anticipée et réagit d'une manière fâcheuse sur la situation faite à la vieillesse dans la famille et dans la société.

36a LA FAMILLE

Cette funeste influence s'exerce sur toutes les branches de l'activité sociale : et je démontrerai qu'elle affecte l'ordre économique autant que l'ordre moral.

Sans doute, chez les natures d'élite et chez la faible minorité qui s'inspire du sentiment religieux, le respect envers les vieux parents reste encore la règle commune. Chez d'autres, à défaut de mobiles plus puissants, la crainte de l'opinion contribue jusqu'à un certain pointa sauver les apparences. Mais, en l'absence d'une sanction religieuse ou légale, l'oubli des égards dus à la vieillesse tend à devenir une habitude. C'est ainsi que certaines populations rurales, chez lesquelles le respect des bienséances ne masque pas l'égoïsme des sentiments, préi5entent dans leurs rapports de parenté les traits les plus odieux (1).

On'pourrait croire, au premier abord, que cette triste condition des vieillards a pour compensation le bon-

(1) Les Ouvriers des deux Mondes, 1" sùric, t. U, p. 486. — Ces tristes vérités commencent à se faire jour dans le monde officiel : « Quand les pères et mores ne peuvent plus ou ne veulent « plus se livrer aux pénibles travaux des champs, ils distri- « buent leurs biens entre leurs enfants, en se réservant une « rente viagère, ou même souvent sous la condition d'être « nourris, lof,'és et entretenus par leurs enfants. Qu'arrive-t-il « souvent ? J'ai honte de le dire..., il arrive trop souvent ceci : « dans les premiers temps, tout va à merveille ; la rente est « servie exactenient ; le donateur est entouré de soins ; mais peu a à peu le souvenir du bienfiiit s'afïaiblit : les charges seules « apparaissent, les renies ou prestations en nature ne sont « plus acquittées que de mauvaise grâce ; trop souvent on cher- « che des prétextes pour s'en dispenser, et trop souvent aussi « les malheureux ascendants se trouvent délaissi-s dans leurs « vieux jours par d'indignes enfants qui ne voient plus en eux « qu'une charge inutile. N'csl-il pas vrai qu'il en est souvent « ainsi i — l'iusictirs voir : Oui, ce n'est que trop vrai. « (Discours d(î M. Hunjean au Sénat, séance du 23 mars 1801 ) — Voir, pour plus ami)les détails, l'Organisation du travail : le % 31, ainsi que les documents A et B.

heur (les jeunes gens. Il n'en est rien, et, par la nature même des choses, tous les nicniln-es de la laniille souffrent du tort fait à son chef.

La femme et le mariage (V

La séduction réprimée chez les Anglo-Sasons.

Les Amrricains du Nord s'inspiient en celte matière difficile d'un ])rofond sentiment d'équité et d'une délicate appréciation des intérêts de la femme. Suivant leur opinion, la femme ne saurait, à l'imitation de l'homme, tirer sa force du droit de propriété et des influences qui se rattachent à l'exercice de la profession ou à l'administration de la cité. Elle la puise dans le dévouement qui l'anime, dans cette grâce incomparable que signale l'épigraphe du présent Livre (2), et dans l'ensemble des qualités morales qui soumettent à son empire le frère, le mari et le fils. La femme sage et pudique, que glorifie le Livre saint, exerce sur son entourage un ascendant qui s'impose irrésistiblement, et qui ne pourrait qu'être afïaibli par des prescriptions légales, Cependant la femme ne possède cette autorité, elle ne développe complètement ces aptitudes, elle ne jouit enfin du bonheur de la vie domestique que si elle trouve certaines garanties dans le caractère, dans les goûts et dans Taffection de son mari. Sous ce rapport, la femme est encore plus intéressée que l'homme ù obtenir avant le mariage la connaissance intime des sentiments du fiancé. Il impoi'te donc que les mœurs donnenl à la jeune fille la libellé nécessaire i)Our choisir celui qui répond le mieux ù ses propres sentiments.

(1) La /{éfor/ne sociale, 1, livre III.

(2) La foinme sage el pudique a une grâce qui surpasse toutes les grâces (Ecdesiaslùjue, XXVI, 19).

Mais colto libertr laisséo aux jcMincs lill(^s de pi'ondre soin elles-mtMiios de leur [u-iiiciiial intérêt, serait funeste aux mœurs si, dans le cours de celte recherche, elles étaient exposées sans défense à la séduction. Et c'est ici qu'apparaît une juste compensation de la supériorité apparente conférée à l'homme dans le régime de la propriété Si la loi considère la femme comme trop faible ou Iropconûante pour mettre le bien de famille à l'abri de la violence ou de la fraude, elle la juge également incapable de défendre son honneur contre les artifices du libertinage ou les entraînements de la passion. Et puisque, en principe, l'influence des femmes dérive précisément de la chasteté, il est équitable de défendre contre le rapt ou la ruse ce qui est pour elles le premier des biens L'honneur des filles est donc placé, au même titre que la faiblesse de Tenfance, sous la tutelle des lois et la garde des honnêtes gens. Dans l'opinion de tous, c'est commettre une action, non pas seulement coupable, mais déshonorante, que d'y porter atteinte. Les réclamations des filles s'-duites sont toujours accueillies par les magistrats avec sympathie et sollicitude ; et, lorsqu'elles sont reconnues légitimes, les coupables sont frappés avec une inexorable sévérité. Le trait le plus recommandable des mœurs anglo-saxonnes, celui qui tranche honorablement avec les déplorables habitudes des peuples latins, est assurément cet appui accoi'dé i)ar la loi aux femmes éloignées accidentellement du foyer domestique, et privées par quelque événement imprévu de la protection de leur famille.

I^es honiiues, à la vérité, doivent apporirr une |>rudence extrême dans les relations qui pourraient servir de prétexte h des manœuvres coupables et à des poursuites injustes. Celte réserve est suitout commandée aux hommes placés dans les situations élevées, et elle peut

offrir quelques inconvénients pour ces derniers. Mais elle assure aux filles pauvres une sécurité, et donne aux bonnes mœurs des garanties qui rehaussent singulièrement le caractère moral delà nation.

Les lois qui protègent les femmes sont moins formelles et moins efficaces en Angleterre qu'aux Etats- Unis ; mais les associations privées qui travaillent incessamment au progrès moral du pays ont déjà pris l'initiative d'une réforme. Les magistrats locaux y tiennent à honneur de tirer de la loi tout le bien que le texte peut comporter. La législation et les mœurs qui défendent ainsi la fille du pauvre contre les passions du riche sont, je le répète, le trait le plus respectable d'une organisation civile où la prépondérance des classes supérieures est, à quelques égards, plus marquée qu'elle ne l'est dans la constitution française.

La liberté de la séduction en France.

Le principe de l'égalité des sexes, introduits! mal à propos dans la plupart de nos lois modernes, nous a naturellement conduits à envisager les faits de séduction sous un jour tout différent. Contrairement à l'ancienne tradition, les relations qui blessent les mœurs ne sont |»lns regardées comme un di'lit (Nuit la r('s|i(ins,ibilité pèse exclusivement sni- riionune. Lorscpi 'elles ne se compli(pient point de ra|)t ou de violenec», elles semblent être, pour les deux sexes, un droit iiatiiicl dont l'usage ne pourrait (Mre |ttiiii, clie/. I Ikuiiiiii' seul, sans injustice. Cette tbéorie a (•!(' ('iiiisc pour l;i première luis (!n Fi-ance, en IT'.Jl. Elle a ét('' reiiroduije en ISKI; mais ce qui est plus aflligeant encore (pie le fond même de la

doctrine, c'est le langage étrange à l'aide (lu(|ucl les légistes de cette époque prétendaient la justifier (1).

Ces dispositions de notre eode ont porté leurs fruits : la séduction qui, pendant le dernier siècle, n'appartenait guère qu'aux mœurs de la cour, s'est propagée, depuis lors, dans la masse même de la nation ; et aujourd'hui elle est devenue un trait habituel de nos mœurs privées. Aucun père, à moins d'y être contraint par une dure nécessité, n'ose confier sa fille à la foi publique. Les familles aisées gardent, pour ainsi dire, leurs filles cloitrées au foyer domestique ; en sorte que celles-ci n'auraient aucun moyen de choisir un mari, alors même que ce choix ne devrait pas être entièrement subordonné à la question d'argent. Les familles pauvres, obligéesde tirer parti du travail de tous leurs bras, doivent exposer leurs filles à cette corruption qui envahit peu à peu les divers points du territoire. La séduction exercée sur les jeunes ouvrières est commune dans nos villes comme dans nos campagnes : c'est notamment dans les fabriques urbaines de Lille, .Vmiens, Saint-Quentin, Reims, Sedan, Mulhouse, Lyon, Saint-Etienne et Limoges, qu'elle s'étale avec les circonstances les plus déplorables. Beaucoup de propriétaires et de fabricants voient avec

(1) « L'Assemblée constituiinte avait clfacé de la liste des cri- « mes l'enlévument, effet de la sodiiction... Les rédacteurs du < Code ont pensé que lorsqu'il s'agit d'une fille de seize ans, « la séduction que la nature n'avait pas mise au rang des eri- « mes ne pouvait y être placée par la société. 11 est si difficile <• à celte époque de la vie, où la précocité du sexe ajoute à « une excessive sensibilité, de démêler l'effet de la séduction de « l'abandon volontaire. Quand les atleintes portées au cajur « peuvent être réciproques, comment distinguer le Irait qui l'a « blessé ? Comment reconnaître l'agresserjr dans un combal où « le vainqueur et le vaincu sont moins ennemis que complices ?» Monseignat, rapport au Corps léfjislallf ; Moniteur du 27 février 1810.

indifférence une dégradation dont la pensée ne s'offrirait pas à l'esprit des peuples que, dans nos fausses idées de progrès fatal, nous nommons « arriérés ». Cette coujîable tolérance existe même dans plusieurs villes de fabrique, où les chefs d'industrie montrent d'ailleurs une véritable sollicitude pour le bien-être matériel de la population. L'opinion publique, manquant sur ce point à la mission qui lui incombe chez les peuples libres, n'a ni la délicatesse ni l'énergie nécessaires pour préserver de pauvres jeunes filles contre certaines tortures morales ayant le caractère le plus odieux. Dans quelques districts manufacturiers, ce désordre atteint ses plus extrêmes limites : les corrupteurs n'appartiennent pas seulement à la classe ouvrière ; ce sont aussi les employés de fabrique, les gens de la classe aisée, parfois enfin les chefs d'industrie eux-mêmes, c'est-à-dire ceux qui, selon les lois divines et humaines, ont charge de l'ordre social Cette déjiravation otTre encore ce caractère affligeant, qu'elle est décelée par la vaniteuse indiscrétion des coupables, i)lulot que par la réprobation des gens de bien. Enfin, dans quelques localités, le mal est arrivé à ce [toi ni ([uc les personnes ayant conscience de la honte inqiriniée par de telles mœurs à notre état social, ne pourraient protester sans encourir le ridicule.

Urgence de la réforme.

'r()ul('> |c> |ii'i'>Miiii('s i|ui se (|(''\(iiii'iit à r.iiii' h' liicn et ,î rrpriuiri' le mal devraient se concerter ru \ ne (I "une proni;tti' réforme. Pour l'amener les ('s|)iil>. au sentiment du juste, la loi devrait reslaurer le principe de nos anciennes ct.iutumes. Coiiinie en TrusM', elle

rangerait la si'diiction parmi les délits que poursuivent les magistrats. A défaut de cette réforme complète, il faudrait, tout au moins, considérer la séduction comme un dommage que le séducteur serait tenu de réparer, sur la réclamation de la victime, selon l'appréciation faite par le juge. 11 y aurait, dans ce cas, à fixer les bases de la réparation due par le séducteur, à supprimer l'article 340 il) du Code civil, et à rendre par là aux filles séduites le bénélice de l'article 1382 (2). D'un autre coté, les chefs d'industrie ont à prendre sans délai une grande part à la réforme. Ils devraient, au moyen de certaines mesures d'ordre, protéger les ouvrières qu'ils emploient. Dans cette voie, ils pourraient imiter avec fruit les institutions adoptées par les filateurs de Lawrence et de Lowell (Massachusetts) ; ils n'auraient même qu'à suivre l'exemple donné, en France et dans les Etats allemands, par d'honorables patrons.

Je ne me dissimule pas que cette réforme sera dillicile dans un pays où l'opinion, égarée par une littérature malsaine, glorifie les séducteurs, persécute les filles séduites, et tourne en ridicule les maris trompés. Je sais aussi que nos magistrats, usant dans l'appréciation des faits du pouvoir discrétionnaire qui leur est nécessairement dévolu en pareille matière, jugeraient pendant longtemps tout autrement que les magistrats allemands, anglais ou américains Mais ces considérations elles-mêmes viennent confirmer l'opportunité

(1) Art. 340. La recherche de la paternité est interdite. Dans le cas d'enlèvement, lorsque l'époque de cet enlèvement se rapportera à celle de la conception, le ravisseur pourra être, sur la demande des parties intéressées, déclaré père de l'enfant.

(2) Art. 1.382. Tout fait quelconque de l'homnie qui cause à autrui un dommage oblige celui p.ir la faute duquel il est arrivé u le l'épurer.

d'une réforme, qui ne serait d'abord que trop tempérée par la jurisprudence, mais qui s'accomplirait peu à peu, à mesure que le sens moral se rétablirait dans la nation.

Importance sociale de la chasteté.

La répression des faits de séduction, et en général les institutions qui rehaussent le caractère moral de la femme, sont plus nécessaires sous les régimes de liberté que sous les régimes de contrainte. Les peuples qui aspirent à la liljerté civile et politique ne peuvent trouver que dans de bonnes mœurs les garanties de la paix sociale. Ils sont donc plus intéressés que les autres à prévenir les maux du concubinage et des naissances illégitimes, non par voie de répression formelle, mais par tous les moyens indirects qui peuvent accroître le respect dû au caractère de la femme.

Dans toute société stable, la chasteté des femmes a été classée parmi les vertus essentielles au bonheur individuel et à la prospérité publique (I). La plus simple analyse des faits sociaux explique, au surplus, ce grand enseignement de l'histoire. Partout où règne cette vertu, les jeunes hommes sont particulièrement enclins au mariage. Quant aux filles, en verlu de la loi des naissances, elles sont gén('Tal('menl moins nombreuses que les gai'rons; elles soiil moins [)orl<''es que

(I) « 11 y a tant d'impei-foctions attiicliéos à la perto de la « verlu chez les femmes, toute leur âme en est si fort dégradée, a ce point principal ùlé en fait tomber tant d'autres, (jue l'on « peut regnrdor, dans un I-lt.it populaire, l'incontinence publique « comme le dernier des malheurs et la certitude d'un change- « ment dans la constitution. » (Montesquieu, l'Esprit des lois, liv. Vil, ch. VIII)

ceiix-ri à tlomnndor riii(l(''pendanco au mariage; elles écoutent plus doeilonienf les olijectionsde leurs parents. Elle sont donc en situation de choisir, et elles accordent naturellement la préférence à ceux qui se distinguent par la vertu, le talent et la richesse. Sous les régimes sociaux 011 se conserve la chasteté, où l'on n'attribue aux filles que de simples trousseaux, le plus vif alliait de l'humanitt' devient dL>nc pour la jeunesse un jtuissant moyen d'i'mulation. En accueillant d'abord les plus dignes, et en condamnant les indignes au célibat, les femmes exercent une action bienfaisante sur les mœurs de la nation, et président, en quelque sorte, à un classement social. Cette influence est manifeste chez les populations dont les mijeurs sont fortifiées par un travail assidu. Je l'ai souvent signalée, dans toutes les régions de l'Europe, chez ces races laborieuses qui se procurent par l'émigration périodique leurs principaux moyens de subsistance. Les mœurs locales imposent aux jeunes émigrants le devoir de rapporter annuellement à la famille un pécule qui fournit la meilleure mesure de leur tempérance et de leur énergie. Le mariage est donc, en fait, refusé à celui qui. pendant cette sorte de noviciat, n'a pas donné des preuves sufïisantes d'application et de vertu (1).

(Ij La réforme des institutions et des mœurs, en matière de séduction, est l'une de celles qui a provoqué le plus d'adhésions de la part de mes correspondants. Les uns adhérent à la solution nette proposée ci-dessus, d'après la [iratique efficace do la Prusse. Les autres se contenteraient de simples pnilialifs. Parmi ces derniers je suis heureux de signaler M. Carissan, doyen des juges de p lix de la ville de Nantes. Ce magistrat conclut de sa longue pratique que l'on préviendrait une grande partie des scandales du régime actuel en modifiant comme suit l'article 3.io du Gode pénal sur l'enlèvement des filles mineures : « Si la « personne ainsi enlevée ou détournée est une fdle au-dessous « de vingt et un ans accomplis, la peine sera celle des travaux « forcés à temps. »

L'indissolubilité du mariage, garantie des bonnes mœurs.

Les coutumes et les lois qui rehaussent la majesté du mariage, comme celles qui prononcent Tintercliction du divorce, offrent également aux bonnes mœurs des garanties sures et des appuis solides. Fort heureusement cette partie de la réforme sociale, accomplie depuis longtemps chez nous, après de déplorables tentatives, a conjuré jusqu'à un certain point lelïet des vices que je viens d'indiquer. Les bienfaits de l'indissolubilité du mariage se révèlent partout par des traits excellents. Le lien conjugal s'ofï're aux populations avec un caractère plus auguste ; les conjoints ne contractent pas sans réflexion un engagement qui lie la vie entière; ils sont plus enclins à atténuer, par de mutuelles concessions, les inconvénients du contraste des caractères; les personnes dépourvues des qualités qui rendent les mariages heureux, ne peuvent pas commettre de nouveaux scandales en concluant de nouvelles unions ; enfin les enfants peuvent compter plus sûrement sur les soins et l'alTection de leurs parents.

Au surplus, l'approbation qui est donnée aux lois interdisant le divorce, par les femmes les plus respectées, ma toujiiurs paru être, en cette matière délicate, le fait le plus propre à asseoir les convictions du législateur. C'est dans cette même autorité que j'ai toujours vu la meilleure justification des principes exposés dans <•<■ chapitre. Cependaiil, m donnant cette aj^prohation, \c< rciimics (jui inspiii'iil rcslinie et le dévouement à ceux (|tii les <'ul«jun'iil foni hal)ituellement une réserve dont il inqxjrle de lonir conqitc. l'Jles reconnaissent que li'ur rùlc es! limilé au foyer domestique ; mais elles

entendent joindre mux alVections et aux soins matériels qui en absorbent la plus grande pai't. l'intelligence des intérêts ilu deliin'S et la connaissance de> grands résultats de l'activité sociale. 11 faut satisfaire celte légitime prétention, non seulement pour relever autant que possible la dignité des femmes, mais encore })our exciter les hommes à donner à leurs |iro|tres farnlté's le (b'veloppement le jilus complet.

Utilité de la culture des aptitudes intellectuelles chez les femmes.

Les hommes qui se distinguent par leurs talents et leurs vertus doivent, pour la plupart, leur supériorité aux premières leçons de leur mère et aux conseils de leurs femmes; ils trouvent d'ailleurs, dans lapprobation des femmes éminentes, la plus haute récompense de leurs succès. La culture des aptitudes intellectuelles de la femme est donc un besoin social aussi impérieux que celle de ses aptitudes domestiques. Les familles les plus estimées pourvoient à ce double intérêt en se conformant à trois règles importantes : en conservant les filles au foyer paternel jusqu'à lépoque de leur mariage ; en reculant cet engagement au moins jusqu'à vingt et un- ans ; enfin en occupant les loisirs nombreux que laissent les travaux du ménage par l'enseignement le plus élevé que puissent donner les parents secondés par des maîtres spéciaux. Elles complètent cette double éducation, chez la femme mariée, par le haut ministère du foyer domestique, par la communauté de pensée existant entre les deux époux, enfin par les rapports établis entre les hommes distingués de même condition, rapports dont l'attrait prin-

38i) LA fa:mille

cipal est l'instinct de sociabilité et la grâce incomparable de la femme (1).

(1) Notre brillante so'iété du xvii= siècle, qui mérita l'admiration du monde, tant qu'elle ne fut point corrompue par Louis XIV, dut en partie sa renommée aux salons gouvernés par des femmes. Cette domination intellectuelle et morale était acceptée par les laïques comme par les clercs : par Descartes, La Fontaine et Corneille, comme parArnauld, Frdnçnis de Sales et Vincent de l'aul. Elle a été reclierchée et célébrée de nos jours par des esprits éminents, par MM de Chateaubriand, Matthieu de Montmorency, B illanche, Legouvé Ampère, de Tocqueville, Cousin. Guizot, de Falloux et Lacordaire. Cette souveraineté s'amoindrit, comme toutes les autres, par la décadence de l'iiutorité, plutôt que par le miinque de sujets portés à la soumission. C'est l'une des circonstances cjui démontrent le mieux l'urgence de la réforme sociale. Molière seconda les tendances tj"raniiiaues de Louis XIV, en ridiculisant les salons qui brillaient en 1661. Il contribua ainsi à la décadence intellectuelle qui apparut dès le milieu du règne.

La jeunesse et réducation (1).

Deux opinions contraires sur l'origine du mal chez la jeunesse.

Il existe entre les Fran.7ais et les autres peuples que l'opinion se plail à prendre pour modèles, une complète opposition de vues sur le rôle que la jeunesse et l'éducation doivent jouer dans une bonne organisation sociale.

1" opinion ; le mal, produit de lignorance.

Suivant la première opinion, que je tiens pour erronée, tous les hommes naissent avec le besoin de l'ordre moral comme avec l'instinct de la conservation physique ; et la Providence, en leur donnant ce double besoin, leur a fourni les moyens d'y satisfaire. Les éléments du bien-être matériel ont toujours été répandus dans la nature avec profusion ; mais aujourd'hui plus que jamais nous savons les soumettre à notre volonté. Quant à l'ordre moral, il s'alïei'init à nicsui'e (jue nous découvrons les lois naturelles qui régissent l'univers. L'homme, par cela seul qu'il est enclin à s'instruire, porte en lui-même le germe de toute vertu. Les sociétés, en triomphant de l'ignorance, développent avec le con-

(1) La Réforme sociale I, livre III.

382 LA PA:NriLLE

cours de la science (1) le bien-être physique et moral des hommes, de même que le soleil, en animant les plantes engourdies par les frimas, fait naître des moissons de fleurs et de fruits. La source du mal n'est pas dans la nature même de l'homme, mais dans l'ignorance qui neutralise l'usage de sa raison. Les principaux auxiliaires du mal, dans le passé, ont été les gouvernements égoïstes et les castes oppressives qui ont systématiquement refusé l'instruction aux peuples, afin de les asservii' plus sûrement. Le véritable secret de l'amélioration des sociétés consiste donc à enseigner les hommes, puis à les abanrionner à leur libre impulsion vers le bien et l'utile. De notre temps plus qu'à toute autre époque, la science fournit à l'humanité le moyen d'accroître ses jouissances matérielles et de perfectionner ses mœurs; mais ce progrès ne saurait être accompli, m par les vieillards, ni même par les hommes d'un âge mûr, imbus des préjugés de l'ancien régiiue ou des notions dune science surannée. D'après cette première opinion, les hommes parvenus aux deux tiers de leur carrière font obstacle au perfectionnement matériel et moral de l'humanité : ils sont « la routine « ancienne, la pratique usée, la résistance qu'il faut « vaincre ».

Seuls les jeunes gens peuvent s'assimilei' les plus récentes con(juêtes de la science et de la raison ; et c'est au moment où ils ont acquis tout le savoir de l'instituteur, qu'ils soûl le plus ,i[)les à diriger le monde pbv-

(1) Une foi aviïiigle dans le pouvoir de la science a remplacé, chez les scepliques qui no sont point savants, l'ancienne croyance en la toute puissance de Dieu. Chaque jour on entend professer à ce sujet de singulières naïvetés par les niveleurs qui prétendent substituer, nux fécondes traditions du genre hiiinain, des nouveautés stériles ou* dangereuses.

LA l-AMILLE 383

sique el à élalilif le meilleur orilrr niinal. C.'esl donr à eux qu"il ronviont d'attribuer, aul.iiil ([iie po^^sible, l'initiative et riniluenee. En conséquence, un gouvernement habile a pour premier devoir d'oi'ganiser, avec le conctuirs de nombreux instituteurs, un vaste système d'instruction publirjue imprimant, dès la plus tendre enfance, aux jeunes générations rinq)ulsion morale et intellectuelle qu'elles ne sauraient trouver au foyer domestique. 11 doit employer, en outre, trois moyens d'action : assurer la prépondérance des jeunes gens en amoindrissant le rùle social et l'autorité des vieillards ; avancer, jiour toutes les branches d'activité converties en fonctions bureaucratiques, l'âge de l'admission et l'tige de la retraite; conférer aux enfants le droit à l'héritage, et les rendre par là indépendants des pères de famille réduits à la condition d'usufruitiers.

2*" opinion : le mal, fruit du vice originel.

Suivant la seconde opini(jn, que je tiens seule }jour exacte, l'esprit du mal, chez les enfants, se lie invariablement à l'amour du bien. L'enquête que j'ai ouverte m'a toujours révélé, sur ce point, l'accord unanime des hommes vraiment compétents, .l'appelle ainsi les pères de famille et les Autorités sociales qui, secondés par des maîtres de leur choix, enseignent à la jeunesse la vraie science de la vie, celle que féconde le respect de Dieu, du père et de la femme. Selon ces légitimes instituteurs des nations, la propension constante vers le bien ne se rencontre que chez quelques natures privilégiées ; la propension vers le mal est prépondérante chez beaucoup d'autres ; le mélange des deux tendances est toujours le trait distinctif de la nuijorité. L'inclination

exceptionnelle de renfance vers le bien se révèle çà et là, malgré la contagion du mauvais exemple et les excitations les plus perverses; l'inclination persistante vers le mal est habitueHe chez beaucoup d'enfants issus des parents les plus vertueux. Cette diversité des caractères et ce mélange du bien et du mal se reproduisent chez toutes les races, sous tous les climats, dans toutes les classes de chaque nation. Ils sont manifestes chez la plupart des enfants de chaque famille; ils résistent assez longtemps à la discipline uniforme de l'école ou du foyer domestique, et même parfois aux durs enseignements de la vie.

Le vice originel constaté par l'expérience.

Les doctrines qui ont le mieux réussi à constituer les peuples libres et prospères ont toutes proclamé que le penchant vers le mal domine en somme chez les enfants (1). Les pères de famille trouvent dans l'expérience journalière du foyer domestique la confirmation de cette vérité. L'égoïsme, la cruauté et les autres vices

(1) Cette vérité est l'utu^ de celles que l'Ancien Testament enseigne avec persistatiCL'.. Elle est vepvodmlù duns les Provet^bes avec une grande diversité. « Ecoulez, mon fils, les instructions « de votre père, el n'abandonnez point la loi de voire mère. » (1,8.) — « Celui qui épargne la verge liait son fils : mais celui « qui l'aime s'applique à le corriger. » (XIII, 24). — « GhiUiez voire fils tant qu'il y a espér.mco. » iXIX, 18). — « La folie « esl liée au cœur de J'enfant, et la verge de la discipline l'en <i chassera. » (XXII, 1.^) — « N'épargnez point la correction à « l'enfant ; car si vous le frappez avec la verge, il ne mourra « point» i>C.\III, 13.) — « La verge et la correction donnent la « sagesse ; mais l'enfant qui est abandonné à sa volonté couvre « sa mère de confusion. » (XXIX, 15.) «- «Elevez bien votre fils, « et il vous consolera ; et il deviendra les délices de votre âme. ï (XXIX, 17.)

de la barbarie apparaissent tiiiijoni's cliez les nouveaunés avec les premières lueurs de l'intelligence. Les barbares les plus féroces que l'on puisse observer de nos jours ne sont, à vrai dire, que de grands enfants cbez lesijuels le vice originel n'a point été détruit, sous l'inlluence d'une loi morale, par un judicieux mélange de force et de persuasion (1).

L'enseignement scolaire impuissant à dompter le mal.

Le premier but de l'éducation est de dompter ces vicieuses inclinations de l'enfance; mais tous ceux qui ont eu charge de ce devoir savent que, sous ce rapport,

(1) La sévère doctrine de l'Ancien Testament n'est nullement démentie par les tendres paroles que Ji sus-Chrit a prononcées au sujet des petits enfants. .J'ai été heureux de constater récemment que les faits révélés par l'observation et l'opinion des Autorités sociales sont confirmés, dans les termes suivants, par saint -Augustin : « La faiblesse des organes est innocente chez « les entants mais non pas leur ùme. J'ai vu rnoi-même un « petit enfant dévoré par la jalousie ; il ne parlait pas encore ; « mais, tout pâle, il regardait d'un œil haineux son frère de luit .. « Kst-ce innocence, chez un enfant, que de ne vouloir pas par- « tager une source de lait si abondante et même trop abon- « dante, avec un enfant aussi faible que lui ?. .. listce là donc, « mou Dieu, cette innocence des enfants ! Non, celte innocence « n'existe pas. Ce qu'ils sont alors avec leurs maîtres et leurs « pédagogues pour les noix, les balles, les oiseaux, ils le sont « plus tard avec les rois et les magistrats pour l'or, des terres, « des esclaves ; les objets de la passion changent avec les a années, comme déplus grands supplices succèdent aux chàti- « ments de l'unfancc ; mais, au fond, c est toujours la même « chose Vous n'avez eu d'autre pensée que de nous donner une tt leçon d'humilité dans la petite stature des enfants, lorsque « vous avez dit (S. Malth XIX, 14) : Le royaume des cienx est à « ceux qui leur ressemblent. » (Saint Augustin, Confessions, I, VII, 19,1

Le Plav. 22

la science de rinstituteur ne saurait suppléer à l'autorité et à la sollicitude des parents.

L'impuissance de l'instituteur à accomplir seul l'œuvre difficile c{ui consiste à former le cœur et l'esprit des enfants serait encore évidente, alors même qu'il serait possible de réaliser pratiquement le rêve de quelques novateurs, et de mettre les parties les plus ardues de la science à la portée de toutes les jeunes générations. La nature même de l'humanité résiste à cette extension universelle des sciences. La majorité des hommes est dépourvue des aptitudes qui permettent de pénétrer au delà des notions élémentaires ; et les esprits resteraient faussés par toute contrainte qui viserait à les faire sortir de cette limite. Une faible minorité peut seule apercevoir l'ensemble des connaissances humaines, et il n'y a que de rares esprits qui puissent s'élever à l'intelligence complète de l'une des spécialités de la science. La rareté extrême de ces esprits supérieurs constitue une loi naturelle; et c'est là une des conditions manifestes de l'harmonie sociale.

Le perfectionnement des sociétés ne saurait abolii' une inégalité essentiellement organique : il l'accroft même journellement en agrandissant le domaine scientifique, et en reliaussant ainsi le niveau (jue doivent atteindre les fortes intelligences. Il est chimérique de supposer que la ])i'Ospérité d'une nation puisse jamais avoir pour base un système d'instruction publique qui serait à l'activité sociale ce que l'atmosphère est à la vie physique des êtres organisés. Les nombreux instituteurs (|ue réclame l'enseignement des classes populaires sont incapables de leur inculquer des principes assez nobles, assez féconds, pour que les jeunes générations en déduisent aiissit(M ciiinme corollaires les lois de la morale, la pratique de la pitjfession et un juste sentiment des rapports sociaux.

11 faut savoir, en outre, ([iio les meilleures organisations sociales ne réussissent même pas à tirer de l'enseignement tout le bien qu'il peut produire. Dans la pratique usuelle, l'insiitiiteur exerce une industrie plutôt qu'un sacerdoce; et, d'un autre côté, les pères de famille ne peuvent à chaque instant apprécier la valeur de ses services, comme ils le feraient s'il s'agissait de l'achat d'une mairhandise. En présence de cette nature des choses, le maître faiblit souvent dans l'accomplissement de son d(^voir,et ce relâchement entraîne pour les élèves les plus fâcheuses conséquences. 11 s'en faut donc de beaucouj) que les meilleurs systèmes pédagogiques puissent remplacer la sollicitude innée des parents et les bienfaisantes innueitces du foyer.

L'impuissance de l'enseignement scolaire, considéré comme principe de l'organisation sociale, ne résulte pas seulement de l'inaptitude des enfants et de l'insuffisance des maîtres; elle tient aussi à ce que les sciences ne sauraient régler le mouvement moral et matériel des sociétés. Comme je l'ai fait remarquer dès le début de cet ouvrage, les persévérantes conquêtes de l'humanité n'ont rien ajouté dans l'ordre moral, depuis dix-huit siècles, aux principes du christianisme. D'un autre côté, tous les arts usuels, même l'agriculture cl la métallurgie, dont les opérations techniques ne sont en quelque sorte que la mise en œuvre des forces de la physique et de la chimie, ne pourront jamais prendre l'allure des méthodes scientifiques. Ces arts exigent d'ailleurs la collaboration de beaucoup d'hommes. Dans l'avenir, comme par le passé, ils trouveront leurs principaux moyens de succès, d'abord dans la tradition des praticiens, puis dans la connaissance des rapports sociaux. Or celte tradition et cette connaissance ne s'acquièrent que par une longue expérience de la vie ; et aucun

instituteur ne saurait prétendre à les enseigner. Ces vérités seront contestées par les niveleurs ignorants qui, pour démolir l'édifice lentement élevé par les sociétés humaines, affirment que la science fournira tous les moyens de reconstruction. Mais, à la vue des catastroplies amenées par les premiers efforts des démolisseurs, le public constatera bientôt la fausseté de leurs promesses ; et il sera, au besoin, éclairé par les vrais savants.

Le père, vrai guide de la jeunesse.

Le père de famille, second('' par le prêtre, restera donc dans l'avenir, quel que soit le progrès des sciences physiques, le véritable guide de ceux qui se nourrissent de l'enseignement des écoles, et à plus forte raison de ceux qui n'en ont reçu que les éléments. J'aperçois ainsi, par une nouvelle démonstration, la légitimité de la liberté testamentaire qui laisse au père de famille l'influence dérivant de la nature des choses et le caractère antisocial du partage forcé qui la lui enlève systématiquement.

On expose les sociétés à de redoutables épreuves lorsqu'on excite, par la fausse doctrine que j'ai d'abord signalée, les instincts d'indépendance naturels à la jeunesse : lorsqu'on lui persuade qu'elle peut diriger, dès son entrée dans la vie, les personnes et les intérêts qui l'entourent. Ce danger est surtout à craindre dans notre pays, où resi)rit de tradition a été discrédité par les abus de l'ancien régime, et oi'i les hommes se monlrenl parfois enclins à tout oser. Les arbitres de l'opinion [)iiblii|ii(', iiiv()((iianl r(;\p(''rlenc(> et la l'aison, doivent donc, enseigner aux jeunes gens (\m\ |)0ur devenir a[)te à l'emplir les foni'tions sociales, il faut d'abord recevoir

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(looilenitMit l'i-diioation (lonn(''(^ par los [)anMits cl les maîtres. Kclairéo enfin sur la fausseté des dogmes révolutionnaires, la jeunesse luttera contre le vice originel et l'ignorance; elle dressera à son tour de nouvelles liénérations à la pratique des devoirs sociaux.

On commet, au surplus, une grave erreur lorsqu'on croit découvrir un antagonisme entre les deux époques extrêmes de la vie, et lorsque, suivant l'exemple de la Convention, on croit favoriser les jeunes gens aux dépens des vieillards, à l'aide des lois coercitives. Il existe entre tous les Ages, comme entre les deux sexes, une merveilleusi^ harmonie que le législateur ne doit point troubler par une intervention inopportune. Il suffit d'ailleurs de considérer les avantages accumulés sur la jeunesse par la Proviflence pour être convaincu que les lois agissent à l'encontre du bonheur individuel, lorsqu'elles privent la vieillesse des trop rares compensations que lui oITre le jeu régulier des institutions et des mœurs. Les jeunes gens qu'on soustrait mal à propos à l'autorité des vieillards subissent, par cela même, un double dommage : au début de leur vie, ils manquent de la direction qui leur est nécessaire ; vers la fin, ils subissent à leur tour l'oppression organisée par la loi contre les pères. Nos sociétés, livrées aux maux de la famille instable, s'épuisent à chercher le remède dans une nmltitude d'associations. Les novateurs demandent en vain aux institutions surannées du communisme ce que les peuples prospères continuent à recevoir de la famille-souche. Jamais une organisation factice ne remplacera l'association naturelle du père et du fils.

D'un autre cùté, il serait injuste et antisocial de comprimer le légitime essor de l'activité, de l'esprit d'innovation, et en général des penchants qui donnent tant

de charme à la jeunesse. Mais la ])ienveillance naturelle des parents fournit à cet égard toute garantie, cl ne laisse à redouter que de rares exceptions. Les nations libres satisfont d'ailleurs à cette règle par des moyens efficaces : elles fortifient les jeunes générations par un enseignement judicieux et par la pratique de la loi morale ; elles facilitent l'émigration; elbs substituent la famille-souche à la famille patriarcale, et elles favorisent ainsi l'établissement séparé de la plupart des jeunes ménages.

CllAl'ITUE IV

LE TliAVAII.

Les politiques veulenl. en uu Etat bien réglé, plus de maîtres es arts mécaniques que de traîtres es aris libéraux.

(Cjr.linal de ilii;he!ieu, Testatnenl y.oliliijxœ , I" partie, ch. II, sect. 10).

Le travail et la richesse (I).

Le travail chez les sauvages, les pasteurs et les sédentaires.

Conformément à doux des premières prescriptions du Livre saint (2), l'homme a chaque jour un grand devoir à remplir. Les lois physiques de son existence l'obligent h consommer certains produits ; mais, en même temps, la loi morale lui enjoint de se procurer ces produits par son propre travail, c'est-à-dire par un effort de ses organes accompli avec une intelligente volonté.

Depuis les premiers âges de l'iiistoire, les races humaines offrent trois catégories qui se distinguent profondément par la nature de leurs travaux. Les sauvages, races inférieures errant sur de vastes espaces, exploitent les produits spontanés du sol par la chasse, la pêche ou les cueillettes. Les pasteurs, élevés beaucoup [)lus haut dans l'ordre intellectuel et moral, vivent sous la tente de l'exploitation des troupeaux, en j)arcourantdes steppes fertiles. Los sédentaires enfin s'établissent dans des demeures fixes, et se livrent à des travaux plus soutenus, plus productifs que ceux des nomades. Lorsqu'il adopte la vie sédentaire, l'homme complique de plus en plus le régime du travail. Il soum(4 pou à peu les forces vitales à son empire : il s'appro[)rie le sol, les plantes

{\.) Là Réforme sociale, II, livre IV.

(2) Chaque jour de ta vie, tu deiiianfloras ta nourriture au travail (Genèse, III, 17). — Vous ne dérobenz point (VI" coramandenienl du Décalogue, Deut(h'o?iome, V, 19).

et les animaux, et il fait concourir à ses fins l'action des agents naturels. A l'origine, il se contente d'employer à l'état brut les produits de la localité qu'il habite. Bienlôt il se procure par voie d'échange les produits des autres régions. 11 fait subir aux matières brutes, dans la nature intime aussi bien que dans la forme, des modifications qui équivalent presque h une création. L'homme enfin exerce d'un<^ manière encore plus formelle le pouvoir créateur : il s'applique à des œuvres qui n'empruntent presque rien à la matière, et qui tirent leur principale valeur du sentiment et de la pensée.

Une race d hommes élevée à cette hauteur a toujours été un sujet d'admiration pour les autres. Elle a été adoptée comme modèle par les contemporains, tant que chez elle chaque progrès de l'intelligence et de l'art a été complété par un progrès équivalent dans l'ordre moral.

Les sociétés grandissent ainsi, i»ar l'asservissement du monde physique et par la culture des forces matérielles, intellectuelles et morales. Elles organisent progressivement les opérations qui constituent les innombrables professions de l'agriculture, de l'art des forets et des mines, des manufactures, du commerce. Je la colonisation et des arts libéraux. Elles peuvent alors s'accumuler en masses denses sur un espace déterminé, dans un état croissant de bien-être. 11 est tel ouvrier qui, sans sortir de l'atelier exigu où son outil est mis en mouvement pai un lilct d'eau coui-ante, entretient sa familh; plus aisémcnl (pic le sauvage (jui dispose seul des produits d'une forêt. Les aptitudes et les forces, api)liquées avec suite sur chaque i)oint du sol, y ci-éent une foule de ressources inconnues aux. peuples nomades. C-'est dans cette agglomération inlelligente que consiste essentiellement l'œuvre des peuples civilisés:

à vi'ai dire, « la oivilisalimi » ost \c iviiimc du travail stable f'éi'ontir pai' la scicdco et par la vertu (1).

La définition des ateliers de travail.

L'atelier t>st le lieu où s'exécutent les opérations |)rofessionnelles. Il otïre un trait caractéristique dans l'organisation du travail, comme le foyerdans l'organisation de la famille. Comme le foyer, par conséquent, il prend les formes les plus variées. C'est la forêt où le sauvage se procure péniblement la nourriture. C'est le steppe où le pasteur conduit ses troupeaux. (;h(V les sédentaires, c'est, au milieu d'établissements distincts ([ui se comptent par milliers, le domaine de l'agriculteur, les chantiers du forestier, l'excavation du mineur, la chambre ou l'usine du manufacturier, la l)onti(jU(' ou le magasin du marchand, le défrichement du colon, l'officine du médecin et le cabinet du lettré.

Les principaux caractères d'une constitution sociale se trouvent dans les rapports établis par la coutume ou la loi écrite entre les foyers domestiques et les ateliers de travail Le bonheur ou le mallieur des peuples dépend de la nature de ces rapports ; et ceux-ci sont eux-mêmes réglés par les idées et les sentiments qui pénètrent les esprits et les cœurs (2). Chez les peuples

(i( J'essaye de dolinir ce mot vague, dont IViuploi altère singulièrement la clarté de la langue de Descaries. J'espère que DOS lettrés le supprimeront quand ils reviendront à leur mission principale, la distinction du vrai et du faux.

(2) Cette vérité a et! développée avec tous les flétails nécessaires dans un ouvrage spécial, l'Organisation du travail. Voir spécialement les |§ 19 à 25, qui traitent des six pratiques de la coutume des ateliers.

prospères, les foyers et les ateliers restent unis par des liens intimes, pendant une longue suite de générations. Chez les peuples souffrants, ces liens n'existent plus ; et,quand ils se renouent par l'accord spontané des parties intéressées, ils sont bientôt détruits par la tyrannie des gouvernants, par la prédication des sophistes et surtout par les déclamations des intrigants qui, voulant s'épargner les fatigues d'un travail honnête, fondent leur fortune sur la division de leurs concitoyens en partis hostiles (1).

Le travail, source d'ordre moral.

Le travail est, après la religion, la propriété et la famille, l'institution qui élève le mieux l'humanité vers rordremoral.il implique une fatigue du corps et de l'esprit, très dure pour ceux qui n'y sont pas plies de longue main. Pour s'accoutumer à un travail régulier, l'homme doit d'abord résister à la propension, pour ainsi dire animale, qui le porte à éviter tout etfort pénible et à s'approjjrier par la force ou la ruse les pro-

(I) Les fortunes rapides et scandaleuses se créent surtout par la (lafterie. Aujourd'liui les flattiuirs s'adressent, non à des rois corrompus, mais à des multitudes incapables de s'élever par leur propre mérite. Ils se disent les précurseurs d'un nouvel ordre social, duns lequel les impuissants et les vicieux trouveront le bonheur, sans obéir à i-eux qui possèdent le talent et la vertu Contrairement à l'oiiinion de J. de Maistre, et selon celle des Autorités sociales, j'al'liime (lue le succès obtenu depuis d(;ux siécliîs par les iiiéclnints et les novateurs ne s'e\pli([ue (jue parla corruplion des pouvoirs traditionnels. J'ajoute qu'il prendra (in dés que les pouvoirs légitimes reposeront de nouveau sur la vertu, comme aux temps de Louis XIII, de Louis XII et de saint Louis.

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