CARACTÈRE DES ARTICLES
Faux dogmes
Vérités dénaturées par les faux dogmes .
Vérités faussées par diverses erreurs . .
Diverses eri'ours
Véril'''s Iradilionnelles
Totaux.
Chez les races fortes, les lois écrites n'ont guère été que des formules tirées du Décalogue éternel Tel a été le cas des colonies de la Nouvelle-Angleterre, cpii oïd été la souche des Etats- Unis.
L'antagonisme et Tintolérance (l).
Origine et caractère de 1 antagonisme actuel.
L'antagonisme de notre temps n'est pas accidentel, comme celui qui désola la France à répo(|ue des grands vassaux : il prend de plus en plus les caractères de la permanence. Il n'a pas sa source dans les passions de quelques chefs que les populations suivent docilement : il est en quelque sorte incarné dans la race même. Il éclate périodiquement en révolutions violentes; mais, dans nos courtes éi)oques de calme relatif, il se manifeste, en outre, par un développement inouï de l'esprit d'intolérance.
L'intolérance chez les races à idées simples et à foi naïve
Dans l'état actuel d'antagonisme, le mot « tolérance » est venu souvent jeter la confusion dans les questions de réforme. La définition préalable du mot, et les considérations qui en découlent touchant le mot contraire, offrent le moyen de prévenir celte première difficulté.
Suivant l'acception la plus générale, la tolérance est la disposition caractéristique des hommes qui supportent avec indulgence certains actes qu'ils jugent répréhensibles et qu'ils pourraient réprimer. (Juanl .aux actes qui sont l'objet de cette disposition, ils vai-ient à
1' La /{''forme sociale, III, livit- VII.
rintii^i selon la nature de l'activité sociale et la préoccupation dominante des esprits. Au point de vue spécial des personnes qui s'intéressent au gouvernement des sociétés, la tolérance s'applique particulièrement à tout ce qui enfreint dans une certaine mesure la loi morale ou les coutumes de la nation. Elle correspond à un écart équivalent des voies du bien : elle ne peut donc être recommandée d'une manière absolue comme un principe; mais, ainsi que je l'indique plus loin, elle est opportune et utile quand la dose de mal que l'on tolère est inférieure à celle qui naîtrait de la répression.
De cette détinition il résulte qu'en ce qui se rattache à la conservation de l'ordre moral, l'intolérance est la règle des gouvernants. 11 est même vrai de dire que, dans une société parvenue à l'état de perfection, la question de tolérance ne serait jamais posée. En effet, la distinction du bien et du mal n'y soulèverait aucun doute : la moindre infraction au règne du bien serait spontanément réprouvée par la conscience de tous, et l'intolérance serait la pratique universelle. Assurément les défaillances individuelles n'ont jamais permis qu'un peuple atteignît une telle hauteur uiorale. Cependant plusieurs petites nations, qui se distinguent par des idées simples et une foi naïve, en ont assez approché pour que l'intolérance soit devenue un trait distinctif de leur constitution. Sans comprometti'c en rien le régne de la paix sociale, ces peuples se sont inspirés avec succès de celte règle, sous les deux régimes sociaux de contrainte et de liberté ^qui créent également, par des moyens opposés, des sociétés prospères. Ces deux types de sociétés intolérantes ont existé de tous temps, et l'on peut encore les observer de nos jours.
L'intolérance sous le régime de contrainte.
Sous le ivgimo de contrainte, le souverain, revêtu du caractère sacré ou secondé par le prêtre, impose aux particuliers la soumission à la loi morale et aux institutions civiles qui en découlent. Chaque père de famille garde les pratiques du bien, et il prescrit à son foyer celles qui ne sont pas accomplies sous la direction immédiate du gouvernement délégué par le souverain. Dans cette organisation des sociétés, la prospérité naît ou se conserve si les hommes publics exécutent personnellement la loi et répriment le mal qu'elle condamne. En principe et en fait, l'intolérance du mal, fondée sur la foi religieuse, préside à raccomplissement de tous les devoirs sociaux.
Les anciens Egyptiens, les petites provinces rurales qui ont été absorbées par les grands empires de l'Asie méridionale, les petites cités de l'ancienne Grèce, et en général les nations formées au sud-ouest du Grandsteppe, se sont constituées et ont prospéré sous ce premier régime. C'est le seul qui ait élevé les races barbares ou sauvages à ce degré de vie intellectuelle, où les peuples deviennent capables de conserver les souvenirs de Itnir vie nationale.
Ces traditions des législateurs de l'antiquité ne se sont point perdues Depuis plusieurs siècles les missionnaires chrétiens appliquent les mêmes moyens de gouvernement à l'amélioration des races déchues qui habitent la région équatoriale. Dans cette liante mission, les pères de la compagnie de Jésus se sont distingués entre tous. Au Paraguay et au Mexique en particulier, ils ont obtenu de merveilleux résultats, en s'appuyant à la fois sur l'intolérance du mal et sur l'amour des popu-
lations. Leur œuvre de gouvernement est une de celles qui honorent le plus l'humanité : elle a été interrompue par la jalousie des monarques européens qui avaient sur ces territoires les droits de souveraineté ; mais les vestiges de cette œuvre qui ont résisté à la tyrannie de ces derniers excitent l'admiration des voyageurs de toute race et de toute opinion.
Cependant l'histoire ne signale aucune nation qui, devenue puissante et riche par la pratique du hien sous ce même régime, ait évité la corruption propagée par les classes dirigeantes. La décadence est toujours venue de ceux qui avaient en garde les préceptes de la loi morale. Parmi les grandes nations de l'Orient, je ne connais que les Chinois qui, sous ces influences, aient échappé, depuis les âges les plus reculés, à une ruine complète. La même décadence s'est reproduite en Occident, par les mêmes causes, chez les grandes nations du moyen âge; mais elles ne se sont point éteintes, comme les empires de l'antiquité. Le christianisme, en elîet, a fourni aux modernes, pour leur régénération, des ressources supérieures à celles que les Chinois ont incessamment reçues des races pastorales (]ui conservent,dans le Grand-steppe, les traditions du Décalogui'..
En résiiin('', rintoli'Tance exercée sous le régime de contrainte par dd!^ gouvernants élevés à la hauteur de leur t;\che, est spécialement apte à réformer les races déchues. Mais les résultats de ce mode de gouvernement ne sont point durables, si la nature des lieux et le cours des événements permettent que le règne du bien ait poui- conclusion un grand (lével(i[)i)('iiiciil irinldligence (,'t de richesse. Sous (•!'< iunnciircs. les izouxcrnants tombent tôt ou tard d.in- l;i cdii iiplion, et ils poussent les peuples vers une miuvellc (li'clM'ani-c.
L'intolérance sous le régime de liberté.
L'intolérance sous le régime do lil)cilé proilnit les résultats inverses : elle n"agit guère utilement sur les races déchues ; mais elle retient mieux les races réformées dans les voies de la prospérité. Sous cette forme de gouvernement, l'agent de la loi morale n'est i)lus le fonctionnaire puhlii- : c'est le père de famille assisté du prêtre et de l'instituteur Les pères exercent directement sur leurs enfants la répression du mal, et, pour imposer également aux adultes la pratique du bien, ils délèguent l'autorité locale aux magistrats de leur choix. Les uns et les autres s'attachent plus à leur lâche, et cèdent moins à la corruption que ne le feraient des fonctionnaires salariés. C'est par ce motif qu'ils sont plus aptes à maintenir la prosjjérité.
Depuis les premiers Ages de l'humanité, celte forme de gouvernement règne parmi les races patriarcales des steppes et des hautes montagnes. Klle a été adoptée par celles qui ont émigré du Grand-sicppe pour peupler les rivages de la mer du Norfl. Enfin elle s'est perpétuée, même dans l'Occident, chez les petites nations qui restent éloignées des agglomérations urbaines et des grandes voies commerciales. Parmi ces dernières on peut citer les six petits cantons catholiques de la Suisse, qui conservent les mœurs patriarcales sur les hauts pâturages des Alpes, au contact de leurs confédérés commerçants établis dans la vallée du Rhin. On peut encore signaler comme modèles les provinces basques d'.\lava, de Guipuzcoa et de Biscaye. Elles sont soumises, il est vrai, depuis des siècles aux monarques espagnols, qui, par les désordres de leur cour, ont souvent.jeté la corruption dans les autres provinces ; mais
les Basques ont échappé à ce triste sort en maintenant avec un indomptable courage leurs libertés traditionnelles. Les pères de famille et les magistrats de leur choix ont jusqu'à ce jour présidé au gouvernement des localités : ils onl donc réussi à repousser les funestes influences qui émanent ailleurs des agents de l'Etat.
La tolérance légale chez les nations riches et lettrées.
Ainsi que je l'ai indiqué dès le début de ce chapitre, l'intolérance absohie du mal est bientôt impuissante, puis nuisible, chez les nations qui, en prospérant sous le règne du bien, deviennent riches et lettrées. L'histoire, au milieu de ses diversités infinies, a toujours donné le spectacle de cetle défaillance et du changement qui en résulte dans la constitution des sociétés.
La prospérité, dès qu'elle atteint certaines limites, engendre la corruption, puis la souflVance. Les riches oisifs s'abandonnent aux appétits sensuels; les pauvres sont travaillés })ar l'envie; et alors l'antagonisme surgit de l'opposition des sentiments ou des intérêts. Les loisirs créés par la ricliesse développent la culture de rinlelligence ; mais, pour l'esprit comme pour la matière, les limites du perfectionnement sont bientôt dépassées. L'activité des lettrés devient plus corruptrice (jue l'oisiveté des riches. La pensée cherche ses alinuMits hors du petit donuiine des vérités morales, et elle déborde en mille erreurs. Celles ci, érigées en doctrine, sapent peu à pi'u los priucip(>s du bien. Les premiers lettrés (pii rnliciil dans cette voie se bornent à dissimuler par le cbaniic de leurs louanges la perversité des riclies el des gouvernants. Les sophistes viennent à leui' tour : ils s'évei'tuent à donner une base
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scientifique à la coi'ruption ; leur triste besogne; consiste surt(»ut à glorifier, dans les rapports mutuels des classes et des nations, les excès du vice et h^s abus de la force. Développée à ce point, l'erreur devient un reiloulable élément de soulTrance. Les classes dirigeantes oublient la vérité et perdent de vue leur mission : elles s'appuient sur l'œuvre des sophistes pour opprimer les peuples et propager le mal. .Mais à la longue le besoin de résistance se fait sentir. Ainsi se développent les discordes civiles ; ainsi éclatent surtout les guerres religieuses suscitées par la lutte des schismes contre les religions d'Etat, qui jusqu'alors avaient utilement guidé l'intolérance des gouvernants. Quant à l'origine des schismes, elle se trouve à la fois chez les bons, qui veulent soustraire leurs familles à l'influence d'un clergé corrompu, et chez les méchants, qui profitent du désordre des esprits pour se révolter contre toute autorité légitime. Au milieu des fléaux de la guerre civile, l'intolérance perd son efficacité ; et le rétablissement de la paix sociale réclame l'adoption d'un régime nouveau. La loi écrite, dérogeant à la coutume, accorde le droit de cité aux cultes dissidents : la tolérance légale, amenée par la corrup tion des hommes, flevient un pi-iiicjpc fondameutal de la constitution.
Telles furent les péripéties ((ui se i)roduisin'nl depuis le xvi" sièr-le en France, en Suisse, dans les Pays-Bas, les Iles Britanniques, les États allemands et les Etats Scandinaves. Les nouvelles constitutions ont offert d'un lieu à l'autre de grandes différences : tantôt, comme en .Mlemagne, les protestants se sont établis à cùté des • atholiques, dans des conditions fort diverses, pour travaillera la libre propagation du bien; tantôt, comme en Suède, ils se sont complètement substitués à leurs rivaux ])Our continuer l'ancien régime d'intolérance. A
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cet égard encore l'Angleterre ainsi que les Etats-Unis se distinguent entre tous, et sont généralement acceptés comme les meilleurs modèles.
Chez les Anglo-Saxons, qui pratiquent le mieux le régime de tolérance légale, le souverain affirme encore la loi religieuse (1) ; mais il n'en impose plus toute la pratique aux particuliers. En général la contrainte ne s'exerce qu'en vertu des lois religieuses ou civiles, dont la violation implique dommage pour autrui, ou trouble pour la paix publique. Le père prend dans sa famille la liante direction que les gouvernants abandonnent. Il ne dispose pas, à la vérité, de la force publique; mais il s'appuie sur des forces morales qui sous ce régime peuvent acquérir une grande puissance. Parmi ces forces il en est trois qui figurent toujours au premier rang, savoir : l'autorité paternelle créée par la nature, proclamée par la religion, sanctionnée par le testament ; le mariage fondant la famille sur la religion, avec l'appui de la loi civile ; enfin la libre alliance de la famille avec le prêtre et l'instituteur. Les pratiques de la vie civile et religieuse varient entre les limites fixées par le législateur. Le père règle souverainement celles de sa famille ; mais il est tenu de subir les contacts blessants que peuvent amener les pratiques contraires de ses voisins. Dans cette organisation, la foi religieuse reste le grand mobile des sociétés prospères; mais le zèle du iToyanl, burs du cercle de la famille, est suhonloiiMi'' au devoii' i\i] la l(tl(''ranee, et ce devoir
(1) Ka AiifrlctciTc les anjj;lican.s, on Eco.ssc, les presbylcriens, constiUiijiil (li'iix ciilles olïiciels. Aux Etats-LJiiis, la coutume reconnaît le mariage célébré par le niinislre d'un culte ehiétien et enjoint aux oHiciers publics le devoir d'en faire respecter les (d)li^^ations. Elle impose l'observutinn du diinanclie, exiye- en justice le ^l'rmiMil sui' la IJibIc, etc.
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Iiii-iiiôine est irglé chez tous par li' ht'sniii (l«> la paix piil)liquo.
La tolérance, ainsi constituéi^ par la corniplion (]cs honnnes ot la forr(^ dos choses, n'apas seuleuicnt rétabli la paix on Oocidont. après uno longue époque de massacres ot de guorros civiles ; elle a balancé en partie le vice inbéront à son principe, c'est-à-dire aux libertés simultanées du bien ot du mal : elle a initii' los poupios .à la i»ratiquo do plusieurs jurandes v(M"tus ; ollo a souvent rappelé los àmos à l'application du principe de charité qui dans l'Evangile complète les préceptes du Décaloiïue .
L'intolérance du bien et ses manifestations.
I/impulsion imprimée aux esprits par les trois faux dogmes et par les violences de la Révolution place momentanément la France en dehors de la tradition des peuples civilisés. Le régime actuel n'est point la tolérance du mal pratiquée par les autres nations riches et lettrées. Ce n'est pas non plus l'intolérance du mal conservée par les petites nations frugales et simples. C'est un régime tout nouveau, mémo dans l'histoire des races déchues : c'est l'intolérance du bien.
Cette forme inouïe le corruption s'est d'abord exercée dans les relations de la vie publicpie ; mais elle commence à envahir celles de la vie privée. Même quand elle n'engendre pas la guerre ou la haine, elle rend les individus méfiants et hargneux. Elle détruit ainsi peu à peu l'espi-it de sociabilité qui donnait à notre race une de ses plus charmantes qualités. Elle dénature les meilleures aspirations de toute société : l'esprit de tradition dégénère en routine, et l'esprit de perfectionne-
ment en un insatiable besoin de nouveauté. Ainsi s'efface dans les ànies la distinction du bien et du mal : les bons s'abstiennent dans le doute ; les méchants seuls agissent, et par leurs actes ils autorisent nos ennemis à signaler chez nous un état habituel de folie imbécile ou furieuse.
Ces critiques, inspirées par des passions cupides, sont souvent exagérées ; mais elles sont justes quand elles condamnent les trois manifestations (jue je vais indiquer.
Les principes exclusifs de gouvernement.
Une première manifestation de l'intolérance du bien a exercé une fatale influence sur nos destinées: c'est celle qui nous a toujours conduits à subordonner nos divers gouvernements à quelque doctrine exclusive ; et rien n'a plus contribué à les rendre tous éphémères. Le principe dominant, quelque respectable qu'il fût, a repoussé le bien que les principes exclus pouvaient seuls amener. Bientôt une nouvelle révolution nous a complètement enlevé le bienfait de ce principe, en nous i-ejelant avec la même exagération vers un principe di Itèrent, ('es brusques réactions ont eu surtout pour olfet de changer la situation relative des diverses classes de la soci(;té, cest-à-dire d'alfecler les intérêts ({ui passionnent U) plus les esprits. C'est ainsi (|ue nos trois derniers gouvernements se sont misa cet égard en contradiction formelle avec le principe bi'ilanni(iue. Au lieu de satisfaire pour chaque classe tous les intérêts compatibles avec ceux i\u public, ils ont tous montré pour l'une d'elles une prédilection injuste.
Le gouvernement de la Restauration a voulu fonder
une classe supérieure sur la pairie héréditaire. Il a ainsi improvisé une institution peu conforme aux tendances générales de notre temps, dette institution, à la vérité, subsiste en Angleterre : mais elle s'y présente comme une tradition vénérable, justifiée par de longs services, maintenue par l'opinion malgré l'abrogation de tous les autres privilèges. La Restauration a conféré cette faveur, non pas seulement à la richesse territoriale, qui otTrira toujours des éléments sérieux de prépondérance, mais encore à une noblesse dont l'influence avait été amoindrie dès le win^ siècle par les scandales de la cour, et plus tard par une émigration de vingt années. Revenant en outre à une mauvaise tradition de l'ancien régime déjà reprise parle premier Empire, elle a rétabli, en faveur de la grande propriété rurale unie à la noblesse, le régime des majorais. En lui conférant ce privilège, elle a, en premier lieu, fait une faute ; car la supériorité de la noblesse anglaise sur celle du Continent met en évidence la supériorité du droit testamentaire sur le droit d'aînesse Elle a, en second lieu, commis une injustice ; car il n'y avait aucune raison pour refuser à la petite propriété un avantage qui n'eût compromis en rien celui qu'on accordait à la classe préférée. Le gouvernement de la Restauration appréciait vaguement, sans se rendre compte des vrais principes, le bienfait de la transmission intégrale des foyers et des ateliers. Cédant à sa préoccupation principal(\ il avait donc proposé en 1826 d'attribuer sous ce rapport à la grande propriété, même séparée de la noijlesse, des facilités qui seraient restées interdites à la petite propriété.
Le gouvernement de juillet 18-30 a favorisé une classe plus nombreuse quoique fort restreinte encore, celle des propriétaires et des commerçants payant au moins
un impôt annuel de 200 francs. En même temps il s'est appliqué à diminuer, autant qu'il dépendait de lui, l'influence de la riche noblesse. A cet effet, il l'a noyée, pour ainsi dire, au milieu de cette classe moyenne : et il a d'ailleurs abrogé la pairie héréditaire avec les majorais. Aussi longtemps qu'il s'est maintenu, il a obstinément refusé d'étendre le droit électoral, caractère actuel de la prépondérance politique, à ces petits propriétaires et à ces tenanciers qui depuis longtemps exercent utilement ce droit, dans les Etats Scandinaves, en Suisse et en Angleterre. Il a encore contribué à amoindrir le prestige de la noblesse, en tolérant les usurpations de titres faites par une bourgeoisie avide de distinctions et peu scrupuleuse dans le choix des moyens. Enfin il a eu recours à des combinaisons plus positives pour développer, au profit de sa classe de prédilection, l'insatiable besoin de privilèges incarné dans notre race. A cet effet, il est revenu aux tendances que la monarchie en décadence avait favorisées, que les réformateurs de 1789 ont à peine réprimées pendant deux ans, et que tous les gouvernements postérieurs ont voulu satisfaire. C'est ainsi qu'it a conservé ou multiplié les prohibitions douanières, les corporations formées d'officiers publics, cl une multitude d'interventions fâcheuses de l'Etat entraînant la création de nombreux emplois. Il a distribué ces privilèges, et entravé toutes les propositions de réforme, en se préoccupant surtout do servir les intéi'èts ou les passions.des petites oligarchies électorales.
Le gouvernement de février 1818 a continiié la réaction commencée (m 1830 contre les classes supérieures de rEm|)in' et de la Hestaur.ilion. Il s'est jdé' d'un hond au del.à de toutes les limites gardées jusque-là par les Européens, lia détruit h son tour l'inlluence de la classe
moyenne, dans Uujnollo la classe riche était déjà absorbée, en les noyant en quelque sorte l'une et l'autre au sein du suffrage universel. 11 a même annulé rinlluence de la petite propi-iété et du petit commerce dans les grandes villes, où s'accumulent les populations imprévoyantes qui vivent d"un salaire journalier. Enfin il a conféré au corps électoral dont la majorité est toujours formée par lesclasses inférieures, le pouvoir de nonmier périodiquement le chef de l'Etat, et l'Assemlih'e uni(|ue qui représentait la nation. Il a en outre auKjindri la prépondérance naturelle des classes supérieures par deux combinaisons déplorables : il a remplacé autant que possible par des fonctionnaires salariés les citoyens qui exerçaient précédemment, sans charger le trésor, des fonctions utiles au public ; il a restreint au profit de la bureaucratie le domaine de l'activité privée. A part la triste exception des ateliers nationaux, cette prédilection pour la classe ouvrière n'a pu se manifester par des avantages positifs analogues à ceux que les deux gouvernements antérieurs avaient prodigués à leurs classes privilégiées. A défaut d'autres satisfactions, on n'épargnait pas les protestations d'une sympathie impuissante ; et il fut un moment où « l'ouvrier » semblait être seul en droit de prétendre à la considération publique.
Les faveurs exclusives accordées par nos derniers gouvernements à une partie de la société ont soulevé, contre la classe privilégiée, les jalousies ou les rancunes des autres. Celles-ci, par un accord tacite, ont réagi dans tous leurs actes contre les intentions de l'autorité. Souvent même, en ameutant les intérêts froissés, elles ont privé la classe privilégiée de sa légitime influence. Les gouvernements ont bientôt subi le contre-coup de ces dissensions ; ils ont été renversés sans être soute-
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nus par les appuis qu'ils s'étaient donnés. Cette première forme de l'intolérance n'a donc servi qu'à développer deux maux graves, dont nous souffrons beaucoup depuis le renversement de l'ancien régime, l'antagonisme social et l'instabilité gouvernementale
L'oppression du public par les monopoles et les privilèges.
Une seconde manifestation générale de l'intolérance s'est produite dans les régimes du travail et de l'association. Elle s'est appliquée h détruire la concurrence dans toutes les branches de l'activité sociale, sous prétexte de les protéger ou de servir quelque intérêt public. Elle a éloigné les particuliers du droit chemin, qui mène par le travail libre à la vertu et à la richesse. Elle les a habitués à chercher le succès dans la faveur des fonctionnaires, et elle a ainsi constitué un régime où se développe avec le temps une irrémédiable corruption . D'autre part, les personnes dont l'activité repose sur le monopole et le privilège ont parfaitement conscience des abus qu'ils entraînent. Elles ne veulent pas que l'opinion publique s'éclaire : elles se montrent au contraire sympathiques à tous les abus, dans la crainte que la drstriiclidn de ceux dont elli's souffrent ne fasse prochaineuient mettre en question ceux dont elles profitent. Cette coalition spontanée des intérêts créés par les monopoles et les privilèges organise une redoutable intolérance du bien : elle opprime le public et déchaîne sur lui un des j)lus grands maux dont notre pays ait souffert depuis deux siècles. EUetend sanscesseà vicier nos institutions, en nous rendant à la fois enclins à la corruption et rebelles aux réformes. Pendant cette
longue période, ello nous a rarcnicnl permis de trouver un moyen terme entre la routine oflicielle et les révolutions.
La notion du bien obscurcie par 1 abus des mots.
Une troisième manifestation de l'esprit d'intolérance est celle qui, substituant les mots aux idées, détruit dans les âmes la distinction du bien et du mal. C'est un art fort cultivé de notre temps. Il consiste à faire un adroit usage de certains mots qui, ayant un sens respectable pour les esprits cultivés, excitent des aspirations dangereuses chez les foules qu'on veut égarer. Cet art a quelque analogie avec celui des sophistes ; toutefois nos modernes trompeurs tombent beaucoup au-dessous de leurs devanciers sur l'échelle de la corruption. Les lettrés que critiquait Xénophon et ceux qui abusèrent les hommes de 1789 respectaient certaines règles de la logique : ils se croyaient d'ailleurs tenus de faire appel à l'intelligence et aux sentiments généreux. Ceux qui exploitent aujourd'hui, i)ar la parole et par la presse, l'innombrable clientèle de nos cinq cent mille cabarets obtiennent plus de succès avec un moindre labeur : ils n'ont qu'à exciter, au moyen d'une dizaine de mots, les passions violentes et les appétits grossiers.
Les mots liberté, égalité, progrès, esprit moderne, science moderne, civilisation, aristocratie, démocratie, figurent au premier rang dans cette phraséologie abrutissante. Malgré les enseignements donnés parla raison et par l'évidence qui ressort de nos catastrophes, ils fournissent un aliment journalier aux tendances révolutionnaires incarnées dans notre race. Sous cette influence pénètrent de plus en plus dans les couches inférieures
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de la société le mépris de la loi de Dieu, la haine des supériorités sociales et l'esprit de révolte contre toute autorité.
Les sophistes de la démocratie.
Cependantde vrais sophistes ont exercé sous nos yeux l'art créé pendant la décadence dWthènes, oublié pendant le moyen âge, et restauré sous la décadence de la monarchie parJ.-J. Rousseau et les encyclopédistes. Ils ont emplo3'é de grands talents à préparer l'œuvre révolutionnaire des écrivains et des orateurs de cabaret. Ils ont même réussi à faire pénétrer cette œuvre, ou tout au moins à établir la confusion des idées, au sein des classes qui, par les traditions de leurs familles, étaient le plus aptes à conserver les bonnes coutumes de la nation. Je citerai comme exemple ceux qui ont abusé du mot « démocratie», ceux surtout qui ont allégué que les tendances actuelles de l'Europe appuient leur sophisme. Or il est facile de montrer que ces allégations ne sont point justifiées par les faits, et que la réforme nécessaire à la France ne saurait être amenée par l'avènement de la démocratie.
Les notabilités politiques qui prônent en France la démocratie admettent presque toutes implicitement que cette forme de gouvernement repose sur l'égalité forcée des conditions, c'est-à dire sur la domination des classes inférieures, avec exclusion de celles qui se distinguent par la richesse, le talent et la vertu (1). Or l'histoire du
(I) Cette définition a été pour M. A. de Tocqueville une préoccupation systématique. Dès le début de son ouvrage <De la démocralie en Amérique), il met en relief dans les fermes suivants l'erreur de l'égalité : « Parmi les objets nouveaux qui, pendant
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passé ot l'observation du pi'(''sont Piiseii;nciil (|iriin loi réiriine n'a pu nulif part «'oiislituer un gouvernement régulier.
Quant à eeux qui donnent de ce mot une délinition raisonnable (I), ils peuvent retrouver dans I histoire de tous les peuples et observer chez les contemporains, sous des formes très variées, la réalisation de leur système favori. La vraie démocratie surgit partout de la natur(3 des hommes et des choses. Elle fait naître toujoui's la prospérité si le peujjle, soumis à la loi de Dieu, s'accorde à conférer le pouvoir aux autorités natuielh.'s. Ainsi définie, la démocratie exerce sur les populations eui-opéennes la plus forte dose de l'autorité puitlicpie (2). Elle constitue des gouvernements autonomes quand Tl'ilatse
mon séjour aux Etat-Unis, ont attiré mon attention, aucun « n'a plus vivement frappé mes regards que l'égaillé des condia lions » (Inlroducliou, p. 8, édition de 1850). — Plus loin l'auteur ajoute : • Le développement graduel de l'égalité est un lait « providentiel. Il en a les principaux caractères : il est universel, « il est durable; il échappe chaque jour à la puissance humaine; * tous les événements comme tous les hommes ont servi à son « développeruent. Serait-il sage de croire qu'un mouvement « social qui vient de si loin puisse être suspendu par une « génération? Pense-t-on qu'après avoir détruit la féodalité et « vaincu les rois, la démocratie reculera devant les bourgeois et « les riches ? S'arréiera-l-elle maintenant qu'elle est devenue si « forte et ses adversaires si faibles ? » (M , p. 5) Cette appréciation est démentie par l'état social actuel de toutes les grandes nations, y compris les Etats-Cnis eux-mêmes.
(1) Montesquieu paraît avoir introduit le premier dans la politique moderne ce mot oublié depuis le moyen âge II n'y a point attaché l'idée d'égalité. Il s'est borné à dire : « Lorsque, dans la « république, le peuple a la souveraine puissance, c'est une dé- « mocratie ». Il n'est pas inutile de remarquer que, dans la pensée de Montesquieu, le mot peuple n'exclut nuWement les classes supérieures.
(2i En général le peuple de ces démocraties comprend tous les citoyens qui donnent des garanties positives d'attachement à la communauté en leur qualité de propriétaires ou tenanciers d'un atelier de travail.
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compose d'un canton rural comme la république d'Andorre, d'une petite ville comme la république de Saint- Marin, ou d'une cité avec sa banlieue, comme les villes hanséatiques. Partout, excepté en France, les paroisses et les communes forment des démocraties indépendantes. Cette indépendance est absolue en ce qui touche la gestion des intérêts de chaque unité, même chez les plus grandes nations : elle n'est jamais contestée aux autorités locales qui, respectant la Coutume, commandent sans abus aux subordonnés, et obéissent docile'ment aux pouvoirs de la Province ou de l'Etat, pour tout ce qui importe au maintien de la paix publique.
La démocratie communale a régné en France comme chez les autres nations ; mais depuis le gouvernement néfaste de Louis XIV elle a été successivement amoindrie par les empiétements aveugles de la royauté, puis détruite par les violences de la Révolution. C'est par la destruction de cette liberté fondamentale que l'esprit d'intolérance a pénétré dans les moindres subdivisions du corps social. La restauration des libertés communales est, après celle de la loi divine, le point de départ de la réforme sociale de la France ; mais, en procédant à cette réforme, il ne faut pas perdre de vue l'égarement actuel des esprits. Des essais imprudents ont indiqué que les communes remises trop brusquement en possession de leur indépendance feraient souvent usage de leur pouvoir, pour opprimer les familles subordonnées ou pour se révolter contre les autorités supérieures.
En résumé, la France, dégradée et divisée par la llévohilion, ne peut su|)])orler qu'avec des ménagemenls extrêmes dans la commune la démocratie, qui au contraire donne la paix aux localités chez toutes les nations de l'Occident. Userait done })eu judicieux, dans de telles conditions, de prétendre imposer cette même
démocratio à TLtal fran(,\iiî>, tandis que les aulros États n'ont pu jusqu'à présent conserver que sous la tutelle de la inonarchie la paix et la prospérité. Les violences mises depuis 1791 au service de la démocratie sont évidemment une des plus funestes manifestations de l'intolérance actuelle des esprits.
La bureaucratie et l'irresponsabilité (1).
Définition de la bureaucratie.
Le second vice que j'ai à décrire ne porte pas comme le premier, par un mouvement intérieur, les esprits vers le mal ; il les détourne du bien, en les soumettant à un pouvoir extérieur qui envahit également plusieurs sociétés européennes. Ici les sources de décadence ne jaillissent plus de la nation entière ; elles sont concentrées dans le corps des gouvernants. Le caractère du mal n'est pas une transgression formelle de la loi morale : c'est plutôt un esprit de caste et de monopole. Ce peut être exceptionnellement un foyer de corruption ; mais c'est surtout un obstacle à la réforme.
L'organisation administrative, qui est le siège du second vice, règne dans les provinces comme dans la capitale : en apparence, elle concentre l'autorité chez les hauts fonctionnaires responsables devant le Souverain ; mais, en fait, elle la dissémine chez des agents groupés en bureaux. La personnalité de ces agents n'est jamais attachée aux actes qu'ils dirigent ; en sorte que, contrairement au principe fondamental de l'administration britannique, ils joignent la réalité du pouvoir à l'absence de responsabilité'. Le mot hinrauoalie (2) m'a paru plus
(1) La Réforme sociale, III, livre YII.
(2) .le ne me dissimule point les objeclion.^; qui pourraient iaire exclure de la science sociale ce mot hybride créé par une littérature légère. Je me suis décidé à l'adopter, en considérant qu'il est employé par les économistes allemands qui pr-uvcnt journellement observer de près le fléau ; qu'il est admis dans 11' supplément du Dictionnaire de r.\cadénde : et enfin, qu'en écartant ce mot, j'aurais dû, contrairement au principe adopté dans mes Iravau.x, créer une expression nouvclli!.
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propre que tout autre à ilésiirner le défaut de celte organisatiou, et l'ohjel de ce chapitre est d'en décrire <oininaireiuent l'origne, le caractère et les inconvénients.
Les hauts t'onctionnaii-es de l'ancien régime, les ministres, les intendants et leurs suhdélégués, les fermiers généraux et les chefs de service des départements ministériels, exerçaient en réalité le gouvernement sous l'autorité nominale (I) du Roi, des corps constitués, des gouverneurs de provinces et des autres grands dignitaires. Pour conserver leur pouvoii-, ils n'avaient qu'à accorder certains égards à ces autorités, et surtout à se montrer constamment dociles aux influences qui dominaient à la cour. Us se faisaient aider pour les détails du .service par des commis, qui étaient choisis selon les convenances des chefs immédiats, et qui en général étaient moins attachés aux cadres de la fonction (pi'à la fortune du fonctionnaire (2).
Ces grandes individualités n'auraient pu subsister -ans exciter l'envie, après la suppression des hautes situations de la monarchie, et la Convention détruisit, de 1792 à 1793. toutes celles qui n'avaient pas été déjà
(Il Les personnes qui vou^lraient se former elles-mêmes une conviction sur la distrihiition effective du pouvoir dani le triste régime organisé par Golbert, consulteront avec fruit les documenl-s publiés sur la correspondance administrative de cette époiiuo. lin s'atta liant, par exemple, au.x faits concernant les sessions annuelles des ICIats du Languedoc et de l'rovence, elles • onstateront que les grand.i dignitaires du clergé et de la noblesse, placés a. la tète de ces deux corps, n'avaient plus qu'une influence nominale dans la direction des affaires, et que l'autorité était réellement exercée par le représentant local de la centralisation, par l'intendant.
r2j On désignait habituellement ces notabilités secondaires du gouveinement central sous les noms de commis de M. Foucqueî, de M. Golbert, de M. de Bàvillo ou de tout autre fonctionnaire.
supprimées par les réformes des deux premières assemblées. Cette destruction s'opéra sous deux influences qui se produisirent simultanément. D'un côté, jusqu'à l'avènement du Consulat, la lutte des partis s'opposaà l'établissement de toute autorité pernuinente. De l'autre, les tendances naturelles de la nation pliée de longue main à la servitude administrative, et les exigences d'une guerre acharnée soutenue contre l'Europe entière, provoquèrent une concentration énergi([ue de l'autorité.
Dans ces conditions, la force des choses conseilla naturellement de constituer un pouvoir assez expérimenté pour approprier au régime nouveau les anciennes habitudes gouvernementales, assez intelligent pour exercer les attributions dévolues auparavant aux grands fonctionnaires, assez jjermanent pour suppléer à l'instabilité du pouvoir souverain, enfin assez modeste etassez souple pour ne pas porter ombrage aux influences éphémères qui se succédaient dans le gouvernement de l'Etat. Les ministres qui furent nommés après les événements de Varennes, et le Comité de salut public, (pii devint sous le régime de la Terrtui' le centi'e pi'incipal de l'autorité, travaillèrent successivement à or'ganiser le personnel (pii devait les seconder. Ils en trouvèrent les pi'cmiers éléments dans les connnis et les agents secondaires de l'ancien régime. Ces deruici-s furent tout d'abord de précieux auxiliaires pour les nouveaux gouvernants, et ils établirent un certain ordre au milieu du cataclysnu; <pii renversait toutes nos institidions.
Mais la |)lu|)art de ces ageids se trouvèrent |»orl(''s, pai' cette élévation sid)ite. au-dessus du nivi'.in (pie eoniporlail leni' ca pacili''. Ils poussèfeni souvent leurs cliersdans nne mauvaise voie, et ils exagV'i èreni la rcn-
tralisation pour accroître leur influence (l). Au milieu "le la pénurie de talents qui ï>e lit sentir pendant la per- >éeution de l'ancien personnel admninistratif, plusieurs de ces agents fureni élevés, avec peu de profit pour la chose publique, à des situations inespérées (2). Ils formèrent sans contredit, après les acquéreurs de iiiens confisqués et les officiers de l'armée nouvelle, la classe la plus favorisée |>ar les cliangeinenls qui venaient de se produire
C'est ainsi que se constitua définitivement la bureaucratie, iiéritière directe des hauts fonctionnaires de l'ancien régime, celle des institutions r{''V(thiti(tnn;iires qui a exercé rinduence la i>lus [»ernianent(,' sur les destinées de notre pays.
Développement graduel de la bureaucratie.
Depuis la Révolution ce pouvoir ne cesse pas de irrandir, grâce à deux avantages qu'il possède seul parmi les autres pouvoirs spéciaux, lin premier lieu, il n'excite point les convoitises des ambitieux : car, en gouvernant l'Etat avec plus de puissance réelle que n'en avaient les anciens gouvernants, il rejette plus conqilètement sur If sduvfrain, sur ses ministres et sur ses
(1) Une iiionograpriii- (jue j"ai publiée sur le régime flu iiiaxiiiiuin (!(■ la Terreur a mis en éviilence un exemple de aille in- (lueneo malfaisante. Li's rapports adressés au Comité de salut publie par le ehef du bureau des subsistances furent la cause déterminante des mesures insensées adoptées par la Convention. (Uapport sur les commerces du blé, de la farine et du pain, t. III, p. 142).
(2) On peut citer comme exemple Roland rie la Plalière, ministre de l'Intérieur du jiarti de la Gironde. Il avait été inspecteur des manufactures, c'est-à-dire agent de l'une des branches les plus abusives de la centralisation de l'ancien régime.
dignitaires, les honneurs, la responsabilité et les périls de l'autorité suprême. En second lieu, il forme, au milieu de l'instabilité générale des hommes et des choses, la seule institution permanente de notre société. En etTet, nos gouvernements en devenant plus réguliers ne sont pas devenus plus stables ; et le partage forcé n'a guère cessé de détruire toute continuité dans les éléments essentiels de la vie priA^ée, dans la possession du sol, dans l'exercice des professions, enfin dans l'organisation même de la famille. Or les pouvoirs stables deviennent à la longue les pouvoirs dominants. Aussi, lorsque sans s'arrêter aux apparences on va au fond des choses, on reconnaît bientôt que telle est la situation conquise par la bureaucratie. Pendant que le corps social est désolé par les révolutions et paralysé par des systèmes contradictoires, les bureaux jouissent avec quiétude de leurs conquêtes, et ils procèdent avec ardeur, suivant un plan qui leur est propre, à des envahissements nouveaux.
Caractère général des bureaucrates.
Les agents de la bureaucratie restent inditH-rents aux haines qui agitent l'Occident, et ils n'ont jioint à soufl'rir des désordres ou des révolulions que ces passions engendrent. Sous tous les régimes ils ont le même moyen de succès : ils doivent [>laire au clipl'daiis |r(|uel s'absor'be leur pcM-sonnalib'. d dont le bon \ oiiloir (b'M-idera de leur avenir. Quel que soit riiomme chargé de conduire selon le système du jour leur groupe adminis- Iratir, ils \('ulent se rendre indispensables à l'oi-cc (\o zèle et de souplesse; ils adaptent, avec une inépuisable
fécon«lité (ie moyens, l'appareil de la eentralisation aux aspirations et aux convenances de leur supérieur (1).
Tout en compromettant, comme je l'indiquerai plus loin, les pouvoirs souverains, les bureaucrates savent accréditer l'opinion qu'ils en sont les plus fermes appuis. Comme tous les hommes, d'ailleurs, ils sont ingénieux à épargner leur peine. Capables de tous le§
(1) Ces propensions ont été fort développées chez Golbert, l'un dos fondateurs du système ; elles sont indiquées par M. 1». Clément, sans aucune pensée de dénigrement (Lettres de Colbert, introduction) ; elles apparaissent encore mieux dans les lettres elles-mêmes.
Colbert, sachant que .Mazarin aimait à recevoir chaciue année les premières oranges importées du Portuoal, avait enjoint aux agents des douanes de lui en faire l'envoi immédiat, en retardant le débarquement de celles qu'attendait le public. 11 s'était même décidé à entreprendre ce commerce à son compte afin de satisfaire plus sûrement son patron. Il lui écrivait, le 6 mars 1660 : « J'ai fait foutes les diligences qui m'ont été pos- « sibles pour me pouvoir donner la joye que je ressens quand a je puis faire quelque chose qui puisse donner quelque plaisir « à Votre Eminence Pour cela il n'y a point d'années que je « n'aye ordonné au sieur de Terron de prendre les mesures « qu"il estimeroit les plus scures pour avoir les premières « oranges... N'estant point satisfait de sa conduite, je me suis « entendu avec les commis de la douane de Rouen, auxquels je « me suis obligé à donner six livres de chacune orange, pourvu « qu'ils me livrent tous les ans les deux cents premières, à la « charge qu'ils empeschent l'ouverture des bateaux qui en « pourroient arriver, jusqu'après trois jours qu'ils m'auront a adressé lesdites deux cents. N'estant point encore assez as- « seuré par ce moyen, j'ai pris intérest d'un quart dans t un petit bâtiment que M.M. 'fallemant et moy avons envoyé « en l'ortugal : et à l'heure que je parle, j'ai intérest d'un t quart dans une boutique, à la foire de Saint-Germain, ([ui dé- « bite nos oranges. . . »
La même lettre nous apprend que, malgré les réprimandes de Mazarin. les oranges de ce commerce officiel arrivaient toujours gelées ou gâtées. La confiance avec laquelle Colbert entreprenait, en 1660, ces commerces ridicules explique les erreurs du système qu'il institua pendant le quart de siècle suivant, et que nous pratiquons encore aujourd'hui.
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efforts SOUS un chef laborieux et perspicace, ils se dédommagent sous un successeur indolent et inexpérimenté. Entraînés momentanément hors de leur voie propre sous une ferme et intelligente direction, ils réagissent au moment opportun, d'abord pour retrouver leur quiétude, puis pour étendre leur pouvoir en compliquant le mécanisme administratif. Ils dirigent, en effet, sans partage et même sans contrôle une branche d'activité sociale, dès qu'ils ont réussi à en multiplier les rouages au point que le haut fonctionnaire, chef du service, n'en puisse plus embrasser les détails.
Tendances des bureaucrates à l'envahissement.
Le grand art des bureaucrates est de persuader à un chef confiant qu'en créant de nouveaux bureaux il travaillera au bien public et accroîtra sa propre importance. Ces conquêtes coïncident habituellement avec les secousses politiques qui renouvellent le personnel dirigeant : car ceux qui arrivent au pouvoir par la violence veulent justifier leur usurpation par quelque nouveauté. Au surplus, la bureaucratie impose ses doctrines et ses opinions, même dans certains Etats où règne la paix publique; et j'ai souvent entendu des bonnnes (ri']tat se déclarer impuissants à acc()in[)lir, devant la résistance des bureaux, les réformes les mieux justi liées. Le chemin ainsi [)arcouru pendant deux siècles d('passe toutcequc peuvent soupçonner les personnes étrangères aux mœurs administratives. Telle affaire qui, à l'origine du système, ciH été traitée par le premier ministre luimême, qui. plus tard, à mesure que le régime se compliquait, eût été conliée à un directeur général, à un directeur, à un chef de division, à un chef de bureau,
LE GOUVERNEMEKT P75
est déscirniais schUmiumU oonnuc dans ses détails d'un sous-chef (1\ que les soUiciliMirs bien avisés savent trouver dans les immenses casernes bureaucratiques des capitales du continent. C'est cet agent qui, dans l'état actuel de l'institution, ri'liui^ seul une multitude de décisions que le ministre le plus laborieux doit souvent, faute de tenqîs, signer sans les lire. Telle branche d'administration qui n'occupait, il y a un demisiècîe, qu'un simple commis, est successivement devenue un bureau, une division, une direction (2).
Le trait qui accuse le mieux le pouvoir envahissant de la bureaucratie est le succès avec lequel elle s'est adaptée à toutes les formes de la souveraineté, aux monarchies absolues, comme aux républiques et aux gouvernements parlementaires ; et il est digne de remarque que ces derniers ne sont pas ceux oîi elle a fait le moins de ravages. Sous tous les régimes, comme je l'ai dit, la bureaucratie étend son empire en compliquant les affaires. Quant aux moyens employés, ils sont trop variés pour être exposés méthodiquement dans cette étude. Les plus efficaces sont fournis par les arrêtés, les circulaires ou les règlements à l'aide desquels, à la longue, malgré le contrôle des autoiatés compétentes, les bureaux envahissent le domaine des lois et des coutumes,
(Il Ces divers gi-ade?, avec des noms analogues, se retrouvent dans presque toutes les hiérarchies bureauciati(iues du Continent.
(2 L'ne anecdote récente peint parfaitement ce régime. Le directeur d'un grand service, homme habile et laborieux, avait promis à un autre fonctionnaire de faire adopter une certaine décision parle ministre. L'intéressé fut fort étonné de voir paraître le lendemain la décision opposée. Il alla se plaindre au directeur, qui fut d'abord consterné. Entre la promesse et le reproche, le directeur avait présenté et le ministre avait signé, .sans le lire, le papier préparé par un sous-chef capable et zélé.
OU en modifient l'esprit. Et lorsqu'on étudie à fond certaines branches d'administration, on reconnaît que l'intention du législateur a été faussée peu à peu, par ce travail persévérant et en quelque sorte souterrain.
Ces envahissements de la bureaucratie s'accomplis • sent surtout en présence de deux faits regrettables : l'adoption d'une foule de lois inutiles ou dangereuses ; la nécessité de simplifier la rédaction de ces lois, en laissant le soin de les compléter, en principe, au pouvoir exécutif, mais, en fait, aux bureaux. Pour accomplir les réformes cjui améliorent les institutions sans rien désorganiser, les gouvernants devraient d'abord se rendre compte de ces empiétements des bureaux, en comparant le texte des lois à celui des règlements et des circulaires. Ils devraient aussi prendre exemple sur les peuples qui ont le mieux évité ces embijches ; et à ce sujet j'ai souvent admiré la pratique des Hollandais et des Anglais. Ces peuples s'accordent à penser quen rédigeant les lois qui touchent immédiatement aux intérêts privés, le législateur doit chercher, non pas à être simple, mais à protéger les fitoyens contre les abus de l'autorité. Ils s'appliquent donc à restreindre la faculté d'interprétation abandonnée chez nous aux bureaux.
La bureaucratie, procédant i)artout du même principe, offre à peu près partout les mômes dispositions ; mais les conséquences varient d'une contrée à l'autre. Le mal est surtout pernicieux dans les pays où le pouvoir absolu du souverain se fonde sur la coutume et sur les mœurs. En signalant les principaux désordres que la bureaucratie introduit dans la vie privée et dans la vie publi(|ue, j'omettrai ces traits extrêmes qui n'auraient pour nous qu'un intérêt de curiosité.
LL l.OLVEKNIlMKNT 511
Inconvénients de la bureaucratie pour les gouvernants.
ha bureaucratie ciée aujouid hui [lourles gouvernaiils ili's inoonvénieuts redoutaltles, et elle aggrave beaucoup ceux que l'ancien régime leur a légués. Elle couiproniet les gouvernants par ses immixtions dans la vie privée, lors même qu'elle prend l'intérêt public comini' le but di' ^es elforts. Quelle que soit en ellet la caiiacité des fonctionnaires, les citoyens sont toujours moins bien servis sous ce régime qu'ils ne le seraient en faisant eux-mêmes leurs alïaires, et il est facile d'en apercevoir la raison.
I.'un des phi^ [(uissants nutbjlcs de liiunianilé, lintérèt personnel, est constamment mis en jeu dans les entreprises individuelles. L'énergie et l'esprit d'initiative se développent au plus baut degré chez les chefs de famille dévoués au bien-être de leurs femmes et de leurs enfants. .\u contraire, ces vertus sommeillent chez les fonctionnaires chargés d'agir pour le public. Les considérations qui expliquent la principale faiblesse des c(jmmunautés privées et le vice oiganiipui de leurs gérants s'étendent, à plus forte raison, aux agents de la bureaucratie. A ce premier point de vue, on aperçoit déjà comment l'activité individuelle et l'aptitude aux gi'andes entreprises se restreignent en [)roportion de l'accroissement donné à ce régime.
On déplacerait la question, si l'on objectait que l'Etat peut stimuler le zèle de ces agents par l'appel au sentiment de l'honneur. Ce sentiment est sans doute la principale force des Européens; mais il n'exerce son empiie (jue sur les personnes qui répondent de leurs actes. Or les bureaucrates sont essentiellement irresponsables. D'ailleurs le mobile de l'honneur est souvent amorti au Lu Plav. 33
sein de la bureaucratie, qui intervient indûment dans le domaine de l'activité individuelle : il n'est mis en jeu que dans les services nobles, c'est-à-dire dans ceux qui ont exclusivement pour but les grands intérêts de l'Etat. On réussirait rarement, au contraire, à tirer parti du même sentiment pour des services d'ordre privé. Le soldat sacrifie sans hésiter sa vie pour défendi'c le poste qui lui est confié : il ne serait qu'un employé négligent, peut-être infidèle, si l'Etat lui confiait la gestion du moindre négoce.
Un second mobile non moins puissant est celui qui porte tous les hommes à épargner leur peine. Ce sentiment est très fécond dans le cercle de l'activité individuelle, parce qu'il est conlrebalancé par l'intérêt qui excite la famille à obtenir de chaque travail le maximum de production. Le père hésite souvent, pai' dévouement pour les siens, à prendre un repos nécessaire, et il s'applique sans cesse à faire de son temps l'emploi le plus fructueux, en recourant aux meilleures méthodes. C'est cette double tendance qui a donné tant d'énergie aux Européens et tant de perfection à leurs procédés de travail. Dans le domaine de la bureaucratie, encore plus que dans celui des communautés, le sentiment qui porte chacun à épargner sa peine devient stérile et égoïste. En effet, l'indolence et l'amour du repos tournent à la satisfaction personnelle de celui qui manque à ses devoirs, tandis que le dommage qui en résulte retombe exclusivement sur le public. 11 suffit d'avoir fait exécuter un travail en régie par des journaliers non intéressés au résultat, pour comprendre combien les gouvernants s'égarent, quand ils se chargent de services qui pourraient être à la rigueur confiés à rinlérêl privé. Une bureaucratie qui, pour augmenter son importance, envahit ainsi le domaine des paiticuiiers, placeinôme
l'Kl.il ilan- une siliiatidn inférieure ;i ('('lie (l'iine régie priver ; i-;ii-. m présence d'agents enclins à réduire leur làelie. elle ne dispose même pas de régisseurs intéressés à les i-appeler au devoir. Ces défaillances des bureaucrates, (piand elles se donnent libre carrière, convergent tontes vers un résultat inévitalde: la déconsidération, puis la chute >\r^ gouvernaid< responsables.
Inconvénients de la bureaucratie pour les gouvernés.
Quant aux ailministrés, ils sont singulièrement gênés par cette interveidion inopportune. Un citoyen ayant à pourvoir aux i)(\soins de la vie, à remplir ses obligations de famille et a vaquer au soin de ses alfaii-es, est forcé par ces motifs d'<MUrelenir avec les autres bommes de fréquents rapports ; mais il est placé dans des situations fort dilférerdes, selon (ju'il s'adresse à des personnes privées ou à des fonctionnaires publics. Dans le premier cas. il peut compter sur un bon accueil : car loid honniie ainsi recberché à titre privé trouve un avantage immédiat dans la visite de ses clients, et il est oldigé de les satisfaire, sous peine de les voir se porter chez quelque concurrent. Il en est tout autrement dans le. second cas. En principe, un fonctionnaire devrait sans doute ménager aux administrés un accueil meilleur encore. Jouissant d'un sort heureux, exempt des soucis qu'entraînent les afTaires privées, il devrait être le serviteur reconnaissant du public qui lui assure la considération et le bien-être, nuclqucs fonctionnaires, imbus des sentiments du devoir, envisagent ainsi leur situation; mais en généi'al il en est autrement pour les agents de la bureaucratie eurojiéenne. Ceux-ci, intervertissant les rôles, se persuadent aisément que le juddiç. obligé de
les rechercher, leur doil obéissance et respect. Ils ne lui permettent pas d'èti'e pi'cssé ou exigeant, et ils se plaisent, pour peu (|u'il insiste, à lui faire sentir sa dépendance. Ces dispositions s'aggravent, et prennent un caractèi'e à la fors ridicule et odieux, lors(|u'on descend aux derniers degrés de la hiérarchie administrative. Elles deviennent intolérables à ces niveaux inférieurs oii l'esprit de tyrannie n'a plus pour contre-poids les baliitudes d'une éducation libérale.
Les petites tyrannies bureaucratiques.
Ceux de mes lecteurs qui ne sont point soustraits par leur situation même à ces petites tyrannies bureaucratiques auront vraisemblablement gardé le souvenir de pareils faits. Quant à moi, ayant oliservé h plusieurs reprises les administrations pul)liques de l'Europe, et entre autres les agents avec lesquels le voyageur estparticulièrement en contact, j'ai eu mille occasions de connaître les formes variées que prennent, chez les petits fonctionnaires d'une puissante bureaucratie, la paresse, la morgue ou l'avidité. J'ai en même temps constaté que l'opprimé ami de son repos ne doit jamais songera faii-e l'ésistance ; (pi'en pareil cas, le meilleur parti à suivre est toujours de supjjorter ces abus de pouvoir avec une apparence de satisfaction.
Ayant eu à endurer ces maux, j'ai voulu les épargner aux autres, lorsque des intérêts publics m'ont été confiés ; et tel est le sentiment qui m'a le ])lus itréoccupé dans deux circonstances où j'ai eu à servii' un publie nombreux, avec le concours de fonclioiinaires ou d'agents (pii se comptaient par centaines, liien (pie toutes les pn''cauti(jns imaginables eussent é-té piases,
LE fiOUVERNF.MKXT 581
Lion (lu'iiii peisonnol diKisi cùl imhii- luissioii d'aller au-devant des plaintes du pnitlii- cl de faire justice immédiate, j'ai eonslaté, jnsiju'au dernier jour de ces entreprises (1), la tyrannie de certains ag(Mitsel la résignation rancunière du puljjic. Suivanl le priuci|ir dtml j'ai signalé ci-dessus la sagesse, ceiui-ci-aiiuail mieux subir l'oppression des agents que d'employer son temps à les faire réprimandtM". Celte double propension des fonctionnaires etdu [)ublic est uniMles circonstances qui condamnent le plus la buream-ratie.
Excitation donnée par la bureaucratie à l'esprit de révolution.
La bureaucratie donne toujours une excitation indirecte à l'espiât de révolution dans les contrées où s'est atTaiblile respect de l'autorité. Cet inconvénient ne peut être évité, même quand les bureaucrates se distinguent par des mérites incontestables, ou quand l'instabilité du pouvoir les ramène fri''(|uemmenl au souvenir de leurs obligations.
En France, )>ar exemple, plusieurs administrations se maintiennent dans le devoir sous la direction de chefs intelligents. Elles gaideul les habitudes de pr(jbili'' et contrastent à cet égard avec la vénalité [)ropre à d'autres jjays. L'instabilité même de nos gouvernements, dans une société que l'ancien régime avait |)rofondéni(!nt pénétrée du sentiment delhonneur, a|)U souvent inqirimer à noti'c bureaucratie un stimulant salutaire, .le ne
(Il Les Kx|iositions universeiliis do l'aris et de Londres, en 1850 et en 1862 (Note do 1864). — Je constate journellement les mêmes faits a l'Exposition universelle à Paris, où j'ai sous mes ordres des milliers d'agents (Note dg 1867).
pense pas cependant qu'on puisse compter sur ce sentiment pour fonder un meilleur ordre de choses chez des corps essentiellement irresponsal»les. Il en sera ainsi du moins tant que les faux dogmes de \à révolution conlinueront à désorganiser notre société. Pour i-estam-er dans nos esprits l'ancien point d'honneur de la noblesse, il faut nécessairement rétal»lir les habitudes île responsabilité personnelle, qui étaient autrefois inculipiées à l'enfance par l'exenqile et l'autorité des parents. Je ne conteste pas les efforts dezcMe et de sollicitude qu'inqiosent parfois à la bureaucratie les pouvoirs nouveaux ; mais à cette fei'V(Hn" succèdent bientôt la [)aresse et la routine. Momentanément conq)rimées, ces tendances, qui tiennent «à la nature même des hommes et des situations, ie])rennent peu à peu leur enqiire. Em[)ressés envers les chefs, les agents inférieurs cèdent volontiers, dans leurs rapports av-ec les adniinistrés, à leur besoin de (piiétude. Le public, de son coté, ne pouvant revendiquer son droit devant un juge ind(''pendant de la Ijurcaucratie, ne cherche guère (pu? (tans la l'aveui' ou le privilège le moyen de lever l'obstacle (jui lui est opposé, oul)ien il rmige inq)atiemmenl son frein à eli.npu' nouvelle épr(nive.
Plus la bui'eaueratie envahit le domaine de l'acliviti' individuelle, plus ces causes d'irritation se nudtiplient. Ainsi naît dans les cœurs une sourde irritation contre l'ordi'e é[ai)li ; ainsi, auxé|»o<pies ci'iti(pu's, préludes de nos agitations |)olili(pu's, voit-on des hommes calmes et éti'angers <à toute audtition personnelle donner à leur insu un certain concours à l'esprit de ré'volid ion. Si donc notre bm'eaucralie a souvent amorti l'elfel de nos crises p((litiqiies cl soci.iles. en assurant le pronq>t (''lablissenienl d'une uouNclle a uloiili', elle contribue singidièrenienl à .iccioiiie l'instabilili' (jui les l'ait naître, (lelte
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considération doit être nuiditée par roux (|ui se n.itloni de remédier à celle inslal)ililé, en cherchani un poiiil d'appni (lan< l'ornièi-e oi'i non- n^stons.
La liberté delà famille avant l'avènement de la bureaucratie.
Les alius de la buieaucratie, qui sont, pour lo public pris en masse, une source permanente d'oppression et tle malaise, ne pèsent pas moins lourdement sur chaque citoyen considéré comme chef de famille. Pour apprécier cette influence, il faut se reporter à la grande difficulté (|u'ûnt à vaincre les familles nombreuses. De ce point de vue, on aperçoit bientôt le changement qui s'est opéré dans la situation des parents, par l'assujettissement du foyer et l'avènement de la bureaucratie.
La principale préoccupation du père est de bien élever se.s enfants, et de les établir dans des situations où ils puissent subvenir à leurs propres besoins, puis soutenir à leur tour une génération nouvelle. C'est là un des plus respectables mobiles de l'activité humaine, et toute constitution sociale doit lui garantir une pleine li])erté d'action. Or, à cet égard, la vie domestique est aujourd'hui plus pénible qu'elle ne l'était au xvn" siècle. Alors, en effet, les professions privées étaient h peu près l'unique moyen d'activité sociale. L'éducation de la jeunesse avait pour base principale l'apprentissage donné par la famille même, avec le concours des parents et des alliés. L'instruction préparatoire organisée en faveur du premier âge restait sous le contrôle des parents, et elle était par conséquent appropriée aux habitudes de la localité comme aux convenances de la profession. Les idées générales, auxquelles les hommes distingués s'éle-
valent aussi sûrement qu'aujourd'hui, pénétraient dans les esprits avec le concours d'Universités libres par l'influence des traditions de famille, et sous l'impulsion juste cjue donne au milieu des affaires le contact d'une société intelligente. Même dans les 'carrières de la médecine et du droit, où depuis longtemps un corps de doctrines avait été rassemblé, la partie la plus solide de l'apprentissage se donnait dans la maison, et en quelque sorte dans la famille du praticien. Les parents restaient, dans une juste mesure, les arbitres de la destinée des enfants : ils pouvaient du moins suppléer par leur expérience personnelle, et au besoin par leur autorité, à l'insuffisance des aptitudes, des caractères et des vocations. L'ascendant des pères était fermement établi sur la supériorit('' (pie donne un(^ longue pratique de la profession et des rapports sociaux. Le travail des enfants indemnisait promptemeut la famille des charges imposées par le premier âge. Cette organisation assurait aux familles-souches une vie agréable et facile : les mœurs portaient donc à la fécondité : et la considération accordée à chaque maison, souvent même l'aisance dont elle jouissait, croissaient habituellement en pro]M)rtioii du nombre de ses enfants.
L'oppression des familles par la bureaucratie.
La Hiultiplicalion exagéi'ée des fonctions publi(iues, en se combinant avec la destruction des pi'ofessions de famille opérée par le partage forcé, a profondément modilié cet état de société. Ne pouvant plus transuicttre à leurs enfants le nnMier (|u'il sind eux-niènies exercé, les pères jettent naturellement leurs regards sur ces fonctions ipii se comptent par milliers, et qui se trou-
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vont à la convonancr de toutes los ambitions rt de tous li's appi-tils. Ces situations, d'aillfurs, sont aujourd'luii la [trincipale source d'influenco ; et seules depuis trois quarts de siècle elles donnent de la stabilité aux existences, dans une société' p('riodi([uenient désolée par les révolutions. Les mœurs obéissent peu à peu à cette direction imposée aux familles par la force des choses, et elles concoiu-ent souvent à l'exaiiérer. l'n jeune homme semble constater lui-même son infériorité, lorsqu'il continue la profession paternelle. Si, conformément aux déplorables habitudes qui président chez nous à la conclusion des niariai^es, il prétend relever sa fortune par une alliance, il met toutes les chances contre lui en s'éloignant des fonctions publiques. A cet égard l'opinion des Français de notre temps offre un contraste avec celle des Anglais (I). Impuissants à créer par eux-mêmes la car-
(1) En toutes (.■irconstanccs on se plaît, en Angleterre, à pro- .:lamer que les fonctionnaires salariés par le trésor public iloivent être placés, dans la hiéraichie so(;iale, au-dessous des personnes privées ayant une situation indépendante. Ainsi le chancelier de l'Echiquier, présentant à la Chambre des communes l'exposé des motifs du budget de t8(;0-61, et traitant des cinq catégories de personnes (jui payent l'impôt sur le revenu I Income-ta.rj, s'est exprimé dans les termes suivants, en se mettant évidemment au point de vue de ses auditeurs : v La o» caa légorie représente le revenu de la classe à laquelle j'ajjpartiens « moi-même, celle des fonctionnaires, des ministnss et des « autres personnes salariées par le trésor public. Je ne regarde a pas l'augmentation des appoinleinents de ces messieurs comme « un accroissement matériel de la richesse du pays (rire géné- « rai). Js pense que l'augmentation de Teffectif de cette très « respectable compagnie de gentlemen salariés doit avoir été « vue avec joie par ceux qui s'intéressent à celte classe (on rit) ; « mais ce sont principalcmimt les catégories 1 à 3 qui méritent « de fixer notre attention » (Moniteur du 19 février 1860, p. 20:2». Je doute qu'un ministre Irançais se soit jamais livré à ces innocentes critiques, et surtout qu'il y ait compris sa hureaucratie .
En France, les ministres se sont toujours opposés aux rares
S86 LE GOUVERXEMENT
rière de leurs enfants dans le eercle de la famille et de la parenté, les pères prévoyants doivent chercher appui auprès de ceux qui disposent de ces situations si enviées .
Aucune circonstance ne contribue davantage à abaisser l'ancien caractère de la fière nation des Francs. Ceux qui voudraient la relever dans l'estime des autres peuples éprouvent une sorte d'humiliation en voyant tous nos gouvernements, débordés par cet entraînement désordonné vers les fonctions puldiques, également incapables de réprimer ou de satisfaire cette forme nouvelle de mendicité. Les familles souffrent de cet état de choses encore plus que les gouvernants. Elles sollicitent péni- Ijlement les situations qu'elles créaient elles-mêmes autrefois. Elles supportent des charges d'éducation qui deviennent intolérables, pour peu que leurs enfants se multiplient. Elles perdent leur indépendanr-e et leur dignité quand elles ne se condamnent pas ;i une st(''iilitr' systématiiiue.
tentatives faites par le \)OU\oir iiaili'nienlaiiv pour restrciiKlrr l'ossor des fonctions ])ubli(iues ; et, en pareil cas, ils ont toujours rempli le rôle d'avocats de leurs bureaux. En Angleterre, les ministres prennent habituellement l'attitude opposée. Us sont mtSiie fort heureux de trouver dans le l'arlemenl le concours ilont ils ont besoin pour établir l'équilibre de leur budget. Ain«i dans le même discours dont je viens de citer un passagi', M.. Gladstone, faisant allusion à l'iiiitiiitive prise par le député de Birmingham au sujet de la réduction des services civils, a dit : a Les divers services civils exigeront 8.1:25.000 francs de « moins que l'année dernière; et si la counnission, que la Gham- « bre semble résolue de nomme)', peut commencer prochai- « nement ses travaux, si elle peut les poursuivre avec assez « d'énergie et de bonheur pour nous procurer de nouvelles éco- « nomies, je puis déclarer à l'auteur de la motion, à l'honora- « hle député de Birmingham, que le gouvernement de la reine « n'v verra aucun inconvénient ».
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Exagération du classement social par les écoles et les examens.
Les rliarucs (lui p^sml de plus on pins sur les famlljt'v à mesure que se dineloppe le goût des fonctions publiques, son! eouuuandées surtout par le système compliqut^ d'insfruetioii imposé aux candidats. Quel- (pie satisfaction qu'ils aient pu éprouver h dominer une nation de solliciteurs, nos gouvernements successifs ont t'Ié à la tin accablés de tant d'importunité. Ils ont donc restreint eux-m(?mes leur pouvoir discrétionnaire, en opposant à ce torrent de prétentions la ligue des programmes, des diplômes, des baccalauivats et des examens, ^lalgré les loisirs de leur retraite prématurée, les pères de famille enrichis par les arts usuels ne peuvent jjersonnellement préparer leurs enfants aux professions libérales que fait envier l'opinion. Tls doivent se décharger de ce soin sur les (juatre facultés, et sur une foule d'établissements organisés par l'Etat ou [lai- l'industrie privée. C'est sous cette double propension de l'Etat et des particuliers que se nmltiplient ces écoles dites professionnelles, où se fausse souvent l'éducation de la jeunesse, loin des influences bienfaisantes de la famille et lies travaux séi'ieux de la profession.
C'est également dans ces conditions que s'organise de plus en plus, en Allemagne et en France, le classement par voie d'examen, l'un des systèmes sociaux dont on ne saurait trop redouter l'exagération. Ce régime favori de la bureaucratie a, en etfet, trois inconvénients i)rincipaux. Il épuise en efl'orts pénibles, dans de longues préparations à des luttes stériles, certaines aptitudes qui seraient mieux dirigées vers des travaux utiles à la famille et à la société. Il exclut des professign^ soiimi-
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SCS aux formalités de rexamen les capacités qui se révèlent spontanément par la pratique de la vie. Enfin il soumet les individus et les familles à l'autoi-ité absolue d'examinateurs qu'on ne peut plus convenablement choisir dès qu'on les multiplie au delà de certaines limites. Ceux de ces fonctionnaires qui ne sont point pénétrés des sentiments du devoir abusent d'un principe qui aurait pu recevoir utilement quelques applications restreintes. Ils cèdent, en classant les candidats, aux hommes influents qui veulent assurer lesprébendes gouvernementales à leurs enfants, à leurs proches et à leurs clients ; et la société s'achemine ainsi ainsi peu à peu vers la corruption de l'ancien régime des castes.
Dégradation et paralysie de la race.
La bureaucratie, avec les développements excessifs qu'elle reçoit journellement, abaisse singulièrement les iimes. Même en France, où le mal est moins grand qu'en d'autres pays, les classes supéiàeures se trouvent sous ce rapport singulièrement déchues depuis l'époque de Montaigne (i). Ce régime pervertit les esi)rils, en les habituant à croire que l'Etat a (|iialil('' pour se charger
(1) « A la vùritô. nos lois, sont libres assoz ; et h^ poids de l;i « souveraineté ne touciie un gentilhoinme iraneois. à peine deux « fois en sa vie... Car qui se veuit tapir en son foyer et srait « conduire sa maison sans querelle et sans proeez, il est aussi « libre que le duc de Venise. » (Montaigne, Essais, I, XLll). — Ici il ne faudrait pas objecter que cette liberté du xvi'^ siècle était un privilège pour la noblesse : car les bourgeois, en vertu de leurs coutumes traditionnelles, jouissaient dans leur ville de toute l'indépendance compatible avec le régime des comnmnes urbaines. Au surplus, si l'on prétendait prouver que la liberté manquait alors k la majeun- partie de la nation, je répondrais que le problème social était au moins parfaitement posé, puis-
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(le toutes les fdiictions ([ui, clnv. Ii's i(riipl(>s libres r( prospères, appartiennent exrlusivenienl aux individus et aux laniilles. 11 a l'ail ainsi éolDre en lHi(S les doelrines dites eouiinunistes.à la sUipéfaetion des citoyens les plus expérimentés, qui n'ont pu d'abord se rendre eonipte d'une telle aberration. Le doute n'est plus possibleaujourd'hui : les faits prouvent que le eoniniunisuie n'a nullement atteint les peuples libres ; tandis qu'il se développe chez les autres, avec les empiétements de la vie publique sur la vie privée.
Kntin la bureaucratie aft'aiblit les facultés d'une nation, comme le ferait une discipline qui empêcherait une race d'homme d'agir et de penser. Elle maintient, en effet, les peuples dans une véritable enfance, et elle les rend incapal>les de ces viriles initiatives qui distinguent les peuples lihres. C'est ainsi, par exemple, qu'en habituant la France entière à compter exclusivement sur l'autorité pour le maintien de la paix publique, elle l'expose, aux époques où cette autoi'ité devient défaillante, à subir des révolutions accomplies pai' une poign(''e d'iiommes de proie. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que les citoyens se créent des emplois fruc-
qu'il n'y avait plus qu'à étendre à toutes les classes la liberté déjà acquis.' à quelques-unes. C'est ce qu'a fait sans relâche l'Angleterre, dont l'état social ofTrait alors avec i;olui de la France de grandes analogies. C'est ce qu'elle continue à faire, avec une infatigable persévérance, en réformant les derniers vestiges de l'organisation féodale, à l'aide de commissions chargées, non de donner des avis, mais d'agir. Tel est le cas de la commission instituée pour détruire ou transformer les servitudes, les redevances perpétuelles et les dinu's lEacUmure, copyhold nnd tithe connu issioners). C'est précisément le contre pied de ce qu'ont fait pendant le même temps, avec une déplorable unanimité, les derniers monarques de l'ancien régime et les liommes de la Révolution. Tous ces pouvoirs ont étendu avec égalité, il est vrai, à la nation entière la dijmination des bureaux.
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tuoux en échnngo de ceux que la luireaucratic envahit. Quelle que soit la fécondité de son esprit, l'homme ne saurait développer son activité en dehors des limites fixées par son organisation et ]»ar la nature des choses. La hureaucratie, lorsqu'elle supprime à son profit une fonction individuelle, désorganise la société comme la paralysie affaihlil le corps humain en rcndani un membr»' inutil(\
Destruction des forces morales émanant de l'initiative individuelle.
La l)ur('aucratic, lors même qu'elle exercerait mieux que les parlirtiliers les servires dont elle se charge, aurait toujours l'inconvénieid, d'enlever aux citoyens les salisfacti(uis morales qu'ils estiment le plus. Pour apprécier ce que nous avons perdu depuis deux siècles, il faut se reporter par la pensée aux privations que nous imposerait la suppression de plusieurs droits qui nous restent, et qui pourraient <•! la rigueur fournir aux biireauci'ates des prétextes d'intervention. On sérail, par exemple, fondé à dire que les partiruliers, au poini de vue du confort et du goùt,us(Mit pour la plu|)artavec peu de discernement du (Iroit qu'ils ont de construire h leur gré le foyer domesti(pie. l'cul-èire l'autorité réclamerat-elle, un jour à cet égard, une iniliative plus géné'rale el plus formelle (pie celle (pii lui est déjà acquise dans les villes, .le ne sais si ce nouvel envaliissenienl de la bureaucralie améliorerait notre architeelin-e ; mais j'aflirme (pie les ciloyens, tant (pi'ilsno seraieni pasdnissés h le suhir, a|q)réi'ieraient moins les (•liel's-d'(euvi'e ofliciels ({iii leurseraifint imposés (pie les plus grossiers pr(jduits de leur propre initiative.
LE tiOrVERXKMKN T 591
Tel est lo sentimnit (|iii' diircnl (''proiivei- nos |)èros lùrsiiue, sous prélexle île « progrès », on les conlraii;nit de renoncer à la geslion tradilionnelle de leurs alïaires locales. Dans les pays lihi'es, les citoyens trouvent d'indicibles satisfactions à gouverner en toute souveraineté les atVaires de leur cité. Leur administi'ation, (pieli^ue médiocre qu'elle soit, les rend plus heureux que ne le ferait l'administration la plus parfaite des fonctionnaires modèles de la bureaucratie.
Le pouvoir d'agir et de créer est une jouissance morale parfaitement distincte des avantages matériels qui résultent de l'action et de la création Les peuples modèles l'apprécient hautement. i]'est peut-être en cela qu'ils contrastent le plus avec les peuples inférieurs, qui considèrent toute activité comme une peine, qui nt; se résignent ;i un etî'ort momentané qu'en vue d'un résultat urgent à obtenir. La tendance bienfaisante que je viens de signaler se remarque particulièrement chez le propriétaire rural, qui se prive journellement des fruits de son travail pour entreprendre des planlati(u^.s et une multitude d'améliorations foncières, dans l'intérêt exclusif des générations futures. La burc.uicratie décourage ces fécondes initiatives. Llle diHi'uit sans relAche une force morale qui ne saurait être utilement remplacée par aucun avantage matériel. C'est par le motif que l'intervention dune bureaucratie agricole, dans les villages à banlieue morcelée, aggraverait beaucoup les vices du régime actuel.
La bureaucratie favorable à la centralis;'tion exagérée.
In autre danger de la bureaucratie est de favoriser l'envahissement indéfini de la vie priv(''e par la vie
piililique, et de désorganiser les provinces par la domination de la capitale. Elle fournit, en effet, des moyens illimités d'action à chaque gouvernant qui, poussant à Texcès le désir (kl bien, veut à tout prix assurer aux administrés « le progrès », que ceux-ci dans son opinion sont trop lents à conquérir. Quand les chefs ne sont pas eux-mêmes portés vers ces malsaines concentrali(jns d'autorité, les bureaucrates en prennent l'initiative. Voilà pourquoi depuis deux siècles, et surtout depuis I79I, chaque région du domaine public s'étend de proche en proche au dépens de celle qui se trouve au-dessous. Voilà comment la famille est absorbée par la commune ; la commune, par le département ; le département, par l'État; les provinces, par Paris; la nation entière, par la bureaucratie !
KPILOGUE DE 1878 (1)
Le principe de la réforme : substituer, dans les idées, à l'erreur fondamentale du XVIII' siècle, la vérité éternelle des peuples prospères.
Tout peuple onvahi par la con'uplion et la disconlc tloit se réformer par un m'and cllort ou se condamner lui-même à une ruine fatale. I^e principe de cette réforme .^e trouve toujours dans le retour aux idées et aux mœurs qui, aux lionnes époques de son histoire, assuraient à ce peuple la vertu et la paix. Entin, malgré la diversité infinie dérivant de la nature des lieux, ces époques de bonheur n'ont pu naître et durer que chez les races où les institutions étaient conformes <à certains faits primordiaux, inséparables de la nature humaine.
Selon l'enseignement de tous les sages et la pratiijue de tous les peuples prospères, le fait qui doit sans cesse préoccuper Içs parents et (]ui met son empreinte sur une foule d'institutions sociales, est la tendance innée de l'enfant vers le mal. Les mères supportent le premier cKoc des souffrances physiques engendrées par cette disposition naturelle et, en quelque sorte, organique des nourrissons : partout, avec un admirable mélange de défense per.sonnelle et d'amour j)0ur le coupable, elles conjurent, à sa source, l'inuplion du
il) Lesi Ourriers ein^opéens, VI, l'épilogue.
594 KPILOOUE
mal. Elles improvisent ainsi le premier élément des régimes de contrainte et de répression qui doivent être successivement ojtposés, pour tous les Ages, aux manifestations persistantes du vice originel. Ces régimes naissent spontanément d'une nécessité impérieuse; car, après la mère et la nourrice, la famille, le voisinage, la commune, la province et l'Etat sentent le besoin de se défendre contre les inclinations perverses de l'individu.
Pour s'organiser avec les meilleures chances de paix, toute société doit tenir compte de ce trait essentiel à la nature humaine. A cet égard, elle est soumise à deux nécessités. En premier lieu, contraindre l'enfanta faire le hien et réprimer dans tous les âges la pratique du mal. En second lieu, confier aux hommes qui offrent les meilleures garanties de vertu le soin de combattre, par ces contraintes et ces répressions, les manifestations du vice; atlriltuer, par cons(''quent, une autorité positive aux personnes chargées des divers détails de cette fonction. Les constitutions modèles, qui, à toutes les épofjues et dans tous les lieux, ont assuré aux peuples la stabilité et la paix, ont siilii, à cet égard, la nécessité inqiosée par la nature de l'homme : ell(>s ont mis an premier rang de leurs moyens d'action « la conlraiiilc et la hiérarchie ».
(;e])endant, les peuples modèles ont tonjours pr^'-vn les inconvénients qu'entraîne l'abus des pouvoirs inslitnt's dans ce but. Ils ont voulu que les chefs de la hiérarchie préposée aux services de la contrainte respectassent les libertés et les égalités légitimes. Ils ont toujours j'ésolu de la même manière cette partie du problème social. Ils ont conlié autant ipie possible le |)ouvoir à l'autorité (pii aime le mieux ses sujets, c'(>st-à-dii'e, an ]ière (le raniilje soumis lui-même au Déealogue, Malgré'
i^:pir.or,rK r95
la corni|>tion (jiii, (l('|Hiis mu quart Me siècle, envahit la majeure partie de IKurope. cette organisa lion du pouvoir conserve son ellicacité en certains lieux. Les pères exercent la souveraineté au loyer et à l'atelier, (icux (|ui remplissent le mieux ces devoirs de la vie i)rivée, et ipii conquièrent ainsi la confiance de leur voisinage, exercent dans le gouvernement les principales attributions de la vie publique Au contraire, les peuples désorganisés par l'oubli du Décalogue, par la corruption des familles et par la tyrannie des gouvernants, i-onfient tous les pouvoirs publics et la majeure partie des pouvoirs privés à des agents salariés, choisis par le souverain en dehors des localités qu'ils doivent gouverner. Dans la phraséologie de uoli'c décadence, les constitutions de ces deux sortes de peuples sont appelées « l'égimes de liberté » et « régimes d'esclavage ». .l'ai souvent indi(]ué (|ue ces mois, pris ainsi dans un sens absolu, ne sont point confoianes à la nature di's choses. Je crois mieux peindre les deux régimes en les nommant « coaction paternelle » et « coaction gouvernementale ».
A la vue des maux déchaînés par les guerres de religiim et par les abus de la souveraineté, les lettrés, anglais, allemands et français, ont cru que le moyen de guérison consistait, non pas à réfoi'mer, mais h dt'lruire 1rs institutions qui, après avoir donné le bonheur aux peuples prospères, ne [(réservaient plus de la souiïrance les peuples corrompus. Kloignés, par leur métier même, des faits ijui constituent la vie usuelle, ces lettrés ont conseillé de prendre, presque en toutes choses, le contrepied de la coutuuK'; et, pour justifier celte folle entreprise, ils ont nié, en ce qui touche la nature de l'homme, la vérité la plus évidente. Ils ont affirmé que l'enfant naît bon : et. de ce fait faux, ils ont induil logiquement
la conséquence suivante, qui, énoncée ou sous-entendue, est le point de départ de leurs dangereux écrits. Le mal, qui envahit de plus en plus l'Europe, n'y est point introduit par les jeunes générations. 11 a donc pour origine les idées et les institutions traditionnelles qui, depuis les premiers âges, pervertissent les sociétés. De cette fausse notion surgit une conséquence simple et d'une application fncile : il faudrait changer les idées en détruisant les institutions. On rendrait ainsi les hommes également libres de suivre leurs tendances innées vers le bien ; et l'on supprimerait la cause de la souffrance. A datei- de 1702, cette fausse conception des sociétés humaines est cultivée sur le sol français avec une persévérance infatigable. Formulée par « le Contrat social », et prônée dans les salons parisiens, elle reçoit, en I77G, une première application, grâce à l'initiative du i)remier ministre, et malgré la résistance des représentants légitimes dos intérêts publics ou privés. Ainsi dévoyés sous l'autorité d'un roi jeune et inexpérimenté, les esprits généreux se laissent (^traîner aux actes les plus dangereux : en 1777, ils encouragent La Fayette et ses compagnons à intervenir aux Etats-Unis en faveur de sujets soulevés contre leur souverain légitime; puis ils provoquent, en 1778, un traité par lequel le roi de France, s'alliant aux insurgés, sanctionne formellement « le droit de i-évolte » ; enfin, avec le concours de La Fayette pojjularisé par le traité de 1783, ils inoculent aux classes dirigeantes, avides de nouveauté, les deux erreui's : « la liberté systémati(jue » et « l'égalité ])rovidenlielle ». dont le germe est dé|i()sé, en 1787, par .letferson dans la con^titiiliDn anuMicaiiie. Soumis désormais à l'cMupire des trois faux dogmes, les anciennes classes dirigeantes provoquent indirectement la journée du \'i juillet I78*J; elles livrent ainsi, à leur iusu, le
KPILOt.iL"E 507
pouvoir souvoraiu à l't'cole ilc la 'rcrn'ur: cl, (laii> les cinq années suivantes, cclle-ri porte !•'> a|iplitaliun- du Contrat 50C(Vj/ ju-«<|u'à leui's plus extrèuirs consécjuences. Depuis lors, jusiprau 4 se|iteuil)re IcSTO. dix révolutions font tomber la France dans lélat de désorganisation que constate le prt'sent volume.
I)ei»uis 17()2, l'erreur fondamentale du Contrat .yocm/ a produit toutes les consé(|uences ([ui auraient dû éclairer l'opinion publicjue. Elle a été signalée tardivement par M. tiui/.t*f (1); mais elle n'est point assez connue des letti'é's. (pii conlinui'Ut à exercer le pijuvoir usur|R', avec rassentiment des classes dirigeantes, depuis l'avènement de l'infortuné Louis XVI. (^.('pendant, l'application en a été toujours rej)0ussée par les mères et les nourrices, comme i)ar tous ceux qui concourent h l'éducation de l'enfance et de la jeunesse. Les hommes qui, >^ous nos divers régimes, ont gouverné des adultes avec succès ont également résisté, autant qu'il dépendait d'eux, à l'erreur, aux trois faux dogmes et aux institutions que la Terreur en a déduites. C'est ainsi que la force des choses entrave encore les conséquences fatales de la conception malsaine du xviii^ siècle. La poi)ulation a d'ailleurs résisté directement aux transformations que les novateurs les plus ardents ont voulu lui inq)Oser. (ieux-ci ont toujours renoncé aux trois faux dogmes de 1789 pour organiser leurs gouvernements éphémères ; et, pour leur donner quelque durée, ils ont créé des
(1) « C'était la conviction ilu .wni" siècle et de la génération formée à son école que l'iioainie est essentiellement bon et que dans les sociétés humaines, le mal provient, non de la nature humaine, mais de la mauvaise organisation sociale et du mauvais régime politique. La confiance dans la bonté naturelle de l'homme, était, en 178'.i, l'une des colonnes de l'orgueil liuinain i>. iGuizot, Mémoires. — Introduction).
contraintes plus lourdes, institué des hiérarchies plus impérieuses, et opposé à l'esprit de révolte des répressions plus cruelles. Au contraire, lorsque, selon leur fausse doctrine, ils ont laissé libre carrière aux tendances naturelles des races corrompues, ils ont euxmêmes détruit leur pouvoir en tarissant les sources de la paix et de la stabilité.
En résumé, l'histoire de l'iiumanilé et spécialemenl l'expérience poursuivie depuis un siècle par les Français condamnent à la fois l'erreur fondamentale de 17G2 et les trois faux dogmes de 1789. L'application persistante qui en a été faite depuis quatre-vingt-dix ans conduit rapidement la France à sa ruine. 11 est urgent de soustraire les Français, et les nations de l'Occident qui les imitent, aux discordes de notre triste époque et aux calamités décrites dans ce volume. Le principe de cette l'éforme est le retour à la vérité éternelle et à ses deux appuis fondamentaux : le Décalogue et l'autorité paternelle.
La pratique de la réforme ; substituer, dans les institutions, aux lois écrites dictées par Terreur fondamentale, les coutumes émanées de la vérité éternelle.
Les sdriéli's qui uni Une liisloire naisseiil, prospùi'ciil, se cfjrrompent et se réforment dans les mêmes conditions. Elles se foi-ment au moyeu d'éléments simples, i'a])proi-hés par la connaissance de la vérité éternelle et la pratique de la vertu. Elles se fortifient ensuite en défricbani le territoire, ou r.ida|)tant à rexploitalion des arts usuels, eu agglumi'rant les |)opulations dans
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lf>^ ;iU'litM!>. lU' travail, enliit on ilé\ eloiipanl, parmi les classes ilirigeanles, la richesse, la science el le pouvoir. Arrivés à ce poiul, les riches, les lellrés et les gouvernants vont se heurter au même écueil : ils abusent (hi i-es avantages matériels, négligent ou violent leurs ilt'voir'S. oppiiment leurs subordonnés ou leur donnent le mauvais exemple, enfin, sous ces influences réunies, propagent le vice et déchaînent la discorde. Ainsi l'branlés ou désorganisés, les peuples sentent le besoin de se réformer: mais, en ce qui touche la pratique de cette réforme, ils sont habituellement tiraillés, en sens contraire, par deux: groupes de partis rivaux. J^es uns mettent leur confiance dans le retour aux traditions; les autres cherchent I(> mieux dans l'extension des nou- \('auti''S. I.es sages, guidés par leui' prati(jue el par Ten- >eiguement de l'histoire, ne se rattachent ])oint exclusivement à l'un des deux systèmes de réforme. En etfel, une ère de paix est ordinairement ouveite par une race à f'xislence siinjjle, clairsemée sur son territoire. Dans l'ère de discordi^ qu'amène ensuite la prospérité, les nouvelles générations se sont agglomérées sur le même tei-ritoire, envahi et transformé jiar une multitude d'ai'ts usueN ou libéraux. En conq)li(piaiil ainsi son existence, et surtout en créant la richesse, la population est tombée, il est vrai, dans un étiit de corruption aïKjuel il faut, à tout prix, poiter remède. Toutefois, elle a créé, dans l'oi'dre matériel, une multitude de nouveautés qui, considérées en elles-mêmes, indépendamment du mauvais usage qu'en ont fait les corrompus, constituent de légitimes concpiètes. II serait donc ])eu judicieux et presque toujours impossil)le d'y renoncer sous prétexte de réforme ; et l'on ne saurait, par exemple, détruire les cultures intensives du sol, qui lapprochent trop les hommes, pour revenir à certaines
cultures pastorales qui, en éparpillant davantage les familles, conservent mieux parmi elles le règne de la vertu.
En se référant à l'étude de l'histoire et à renseignement des sages, on peut résumer, dans les trois règles suivantes, la pratique d'une judicieuse réforme. — 1" Condamner la nouveauté dans l'ordre moral, notamment en ce qui touche les deux fondements éternels : le Décalogue et l'autorité paternelle. — 2'^ Restaurer les institutions qui, a^'ant été en vigueur aux épocpies de la prospérité nationale, sont conservées ou améliorées chez les peuples contemporains, classés rommc modèles ])ar l'opinion puhlique. — S" Imiter les nouvelles coutumes adoptées par les modèles. Les réformateurs, en résumé, doivent prendre pour point de départ de leurs efforts l'observation méthodique des sociétés qui ont prospéré dans tous les lieux et (]ui prospèrent encore de notre temps.
Malgré les haines et les discordes qui divisent la France, je n'y ai entendu contester ces règles par aucun parti ; mais, depuis un demi-siècle, j'ai trouvé peu d'hommes disposés à en faire l'application. En France comme dans les autres régions de l'Occident, dans la vie publique comme dans la vie privée, les hommes qui, par leurs talents, auraient qualité pour accomplir la réfoi'me se condamnent eux-mêmes à l'impuissance. Us accueillent avec passion et discutent avec une verve intai'issable les questions insolubles qui entretiennent les antagonismes nationaux, politiques et religieux. Us deviennent froids et gardent le silence, dès qu'on leur propose de remettre en action les einilumes (jui avaient créé la paix chez leui's pères et (|ni la conservent cliez les modèles ronttMiqjorains. Ardentes à se combattre pour défendre certaines tendances exclusives vers la
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tradition ou la nom oault", les classes dirigcanlos de notre époijue s'aecordiMil au fond dans une prédilection et une rcpuiinance. Klles suivent, avec les apparences de l'agitation, mais en tait avec une béate quiétude, la douce oinière des idées préconçues. Elles fuient le rude labeur iiu'inipo>e l'ai-quisition de la vraie science fondt'e sur l'i-tude de l'iiistoire et l'observation des faits 'contemporains. Elles se piivent ainsi de la seule force qui leur i)ermetlrait de faiie prévaloir ce qu'il y a de vrai dans leur idée dominante, (lelte inertie cl l'ignorance qui en résulte sont particulièrement dangereuses en politique. Au milieu des fléaux décbaînés, en Occident, par les nouveautés émanant de la croyance à la perfection originelle, le danger vient surtout des hommes qui s'inspirent en apparence de l'esprit de tradition : et le mal fait par ces hommes est d'autant plus grand qu'ils s'agitent dans une société plus désorganisée. Depuis 1871, la France est le pays où celte cause du danger social apparaît avec l'évidence la plus irrésistible. Pour conjurer le mal, un esprit droit doit suivre cinq règles principales. Constater, par l'étude sommaire du passé et du présent, qu'il n'y a jamais eu, pour un peuple, paix et stabilité, c'est-à-dire bonheur, en dehors de la vérité étern<'lle révélée par l'histoire. Tirer, par la méditation, de la connaissance des faits, une conviction raisonnée sur la distinction du ])ien et du mal en politique. Observer ensuite l'œuvre de destruction qui s'accomplit en France et s'étend à presque toute l'Europe. Rappeler respectueusement, en toute occasion, la vérité éternelle aux gouvernants. Enfin, se gardei- de toute alliance avec ceux qui nient cette vérité ; mais donner un concours désintéressé à ceux qui l'adoptent comme base de leur politique. La conduite opposée est encoi'e tenue, sous n(js yeux, par des hommes qui Lo l'iav. 34
auraient le pouvoir de faire la réforme; et de là résulte la désorganisation actuelle. Cependant, cette cause de souffrance ne date pas seulement du régime actuel et des dernières catastrophes : elle remonte dans le passé à plus de deux siècles.
Après la corruption des Valois, pendant l'époque de prospérité qui fut restaurée par le bon exemple de Louis XIII, la loi morale et ses deux soutiens, le Décalogue et l'autorité paternelle, avaient repris leur empire sur les esprits. La France touchait, comme au temps de saint Louis, à un épanouissement de paix sociale, quand le gouvernement personnel de Louis XIV (1061-1715) vint ramener la discorde en discréditant les forces morales de la constitution française. Jusqu'en 1789, c'est-à-dire pendant 128 années, les classes dirigeantes, gardiennes de la tradition nationale, ne remplirent prts leurs devoirs. Retenues par un excès de loyauté envers la personne du monarque, elles n'opposèrent même point les règles de la vie éternelle aux désordres qui émanaient de la royauté et de la cour. A dater de 1762, les lettrés s'attribuèrent, avec l'assentiment général, les devoirs désertés par les pouvoirs traditiimnels. Etrangers aux arts utiles qui conservent l'esprit dn tradition au sein d'une rare dlionimcs, ils ne purent s'acquittci", en apparenc(>, d'une fonction usurpée mal à propos (pi'en demandant leurs ins|)irations à l'espr-it de nouveauté. Réunis (>n faisceau autour du Covtnit social cl de VEnci/rlopi'ilii', ils prirent un ascendant ii'résislible sur une société d('sor-ganisée par la corruption des mœurs. Dès lors, ds s'applicjuèrent à déti'uire, dans les esprits, la vérité éternelle qui, depuis douze siècles, avait toujours réformé les défaillances nationales. Us se disliimiirreiil |ii(ir(iii(l(''ini'nl. p.ir rrltc ti'iidani'c, de hms les liouiuics (|ui. (Ian> le passi', avaient ébrardé la
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Fiam-c. Il semble ilonc iiu'en se référanl à ce trait distinrtif, et à l'année qui vit éclore la |)i'inripale formule lie leur tloctfine, on peut les nommer : <» les Novalcniis (l«» i702 ». lis atteignirent leur luit en iiropagennt, avec une ardeur infatigable, Terreur fondamentale : les esprit> élevés sous eette inOuenct» devaient donc perdre les a|»titudes qui, sous les régimes antérieurs, portaient les hommes à la vérité. Cette eonséquence pouvait élre étal-lie dès l'apparition du Contrat social par l'expi'-rience des foyers domestiques : elle put l'être bientôt par relie de la nation entière. En elVet, portés au jtouviiir. en 1774, à l'avènement d'un roi de 20 ans, les novateurs ébianlèrent toutes les traditions, désorganisèrent le travail, propagèrent, avec le concours de Franklin et de .lellérson, leur doctrine parmi les révoltés d(,'s Ktats-Unis, ramenèrent, avec La Fayette et ses compagnons, ces doctrines aggravées par le mépris de la constitution, et préludèrent, en 1789, à la ruine des institutions. Knfin, ils ne s'arrêtèrent que devant l'achèviMuent des œuvres de destruction, quand La Fayette, leur chef, dut fuir à l'étranger, laissant aux terroristes le soin de tei-miner l'abominable besogne. Depuis lors, dix révolutions ont développé, plutôt que restreint, l'erreur de 1702 Quelques gouvernements ont multiplié la richesse et les avantages de la vie matéi'ielle : tous ont désorganisé la vie morale. L'esprit de tradition s'est conservé, il est vrai, chez certaines familles, avec les -aines habitudes de la vie privée. 11 a été restauré chez biiaucuup d'autres à la vue de catastrophes inouïtis. Les hommes animés de cet esprit sont, à cei'tains égards, l'élite dt' 1* nation ; mais ils sont, pour- la plupart, incapables d'accomplir la réforme (pii rendra h la Fi-ant-c. la paix et la stabilité. L'Assemblée nationale, où ces lujmmes furent en majorité pendant trois années
(1871-187:?). a poiié en pleine lumière les causes de cette iaipiiissance.
Les hommes qui se rapprochent plus ou moins de la tradition nationale, en ce qui touche la question la plus hi'ûlante, celle de la souveiaineté. parlent et agissent comme s'ils méritaient les reproches suivants, qui leur sont adressés, les uns par les hommes mêmes de leur parti, les autres par ceux du parti opposé. Ils s'inspirent souvent de l'erreur fondamentale (1). sans apercevoir qu'elle est condamnée par les traditions constantes de la religion et de la souveraineté. Ils professent ouvertement, sur plusieurs points, les faux dogmes de la liherté et de l'égalité ; ou hien ils approuvent les lois édictées par li^s terroristes de 1793 contre l'autorité du père de famille. Ceux qui consentent à suhstituer le vote des partis à la lutte des armées, dans les débats que soulève le choix du souverain, ont cependant, en beaucoup de cas, agité l'Etat par leur opposition tracassière aux souverainetf s élues. Les partisans de l'institution monarchique ignorent, en général, les idées, les mœurs et surtout les coutumes qui l'ont établie, en France, aux diverses époques de l'histoire et qui la conservent chez les grandes nations prospères de ré])oque actuelle. Ils ne connaissent même pas la cause de l'échec iju'ils viennent de subir, malgré la faveur que leur accordait la. nation en 1871 . On ne voit pas qu'ils s'accusent des fautes commises dans le passé, ni qu'ils se proposent de suivre à l'avenir un plan
(1) En 18no, dos hommes attachés à la tiadilion et voués à l'enseignement de la jeunesse ci-iliquèrent la réclamation faite, dans la première édition de cet ouvrage, en favi'ur de l'autorité paternelle. Ils blâmeront l'un des journaux qui appuyèrent alors ma proposition ; et, avec menace d'abandon, ils mirent le rédacteur de ce journal en demeure de se rétracter. Je suis heureux de constater que, depuis lors, ces liommes ont reconnu ji'ur erreur.
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plus jiulicieux.. ll> i-onlinueiil à |>roLl;iiiiLM' leur conviction en ce qui touche l'excellence île la souveraineté f.ivorile ; mais ils développent peu les motifs (pii pourraient y rattacher les sympathies de la nation. Les lionimes de tradition, qui, dans le passé, ont donné prise à ces reproches, en discré'ditanf leur cause, doivent désormais adopter une meilleure pratiipie. Leur propre expérience trace les règles qu'ils ont à suivre : cesser des professions de foi stériles qui les divisent entre eux et irritent le parti opposé: provoquer, dans lintérél commun des deux partis, les réformes préalahles sans lesquelles il n'y aura ni salut pour la France, ni appui pour aucune souveraineté ; dt'uiontrer, par l'histoire du passé et l'ohservationdu pré.sent, les avantages qu'ils croient inhérents à la souveraineté de leur choix; indiquer surtout, d'après rexenq)le des peuples prospères, les garanties qui, après la restauration de cette souveraineté, préviendraient le retour des ahus et des catastrophes du passé.
Au moment où j'écris ces lignes, la tâche des hommes de nouveauté semhie, à première vue, être plus agréahie que le devoir de résignation imposé maintenant aux hommes de tradition par les fautes mêmes qu'ils commettent depuis 1 87 L Les novateurs qui ont triomphé dans les élections de 1877 n'ont plus à s'agiter pour conquérir les moyens d'action, si enviés en France, que donne la possession du pouvoir. Toutefois, les gouvernants de 1878 ne sont pas dans une situation plus commode que ceux qui se sont succédé depuis un siècle. L'importance exagérée (\ue nous attribuons aux codes et aux constitutions écrites nous porte h croire que le problème à résoudre s'est simplilié. Au fonrl, la réforme se présente aux novateurs de 1877 dans les mêmes termes qu'à ceux de I77i. Il fallait alors rcmé-
dier à la corruption des mœurs, propagées pendant M3 ans (1661-1774) par la monarchie en décadence et les courtisans ; il fallait surtout arrêter l'éclosion des idées fausses émanant de l'erreur fondamentale, formulée en 1762. Aujourd'hui, dans l'ordre matériel, les al)us criants de l'ancien régime ont été supprimés et des améliorations immenses ont été importées ou inventées ; mais les soulfrances ([ui ont leur source dans les défaillances morales ont augmenté. Les traits principaux de ces souffrances ai)|)araissent dans le prés(mt volume. Les moindres détails sont mis chaqiu' jour en lumière par le journal, le livre, le théâtre et la couid'assises. Celui qui voudrait fermer les yeux au spectacle de ces souffrances en subit, h chaque instant, le contre coup à son foyer domestique et cà son atelier de travail. Je n'ai pas besoin de sortir de mon sujet pour signaler les maux déchaînés en Europe par la guerre ; il me suflit donc de constater que les éléments de la paix et de la stabilité ont diminué, pour la France, dans les rapports de la vie privée, publique et internationale. Les maux actuels et les essais infructueux faits depuis un siècle par tous les gouvernants tracent donc h ceux (|ui arrivent au pouvoir la i)ratique qu'ils doivent adopter. En premier lieu, ils ont à éviter l'abus des mots (pii divise la France, et à rallier leurs div(>rs groupes sotis ([uclipie litre rappelant leur haute mission de réforme ; et à ce propos, il est juste dedin^pie, dans lenrs (îssais, ils oïd et/' moins malavisés (pie hnirs rivaux ; ceux-ci, en eflet, en se groupant sons le nom de « conservatciurs », senddent pi'olester contre cette nnssion. En second lien, si. comiuic leurs prédécesseurs, ils fondent sur (pielqiie nouveau mécanisme le gouvernement de leur choix, ils doivent éviter l'écueil contre lequel ont échoué les novateurs de 1789. Jls doiveiit
|f;pir,o<';ni: C.O'Î'
conjuivr ri'!i;iut'i;ilii»ii île l'^'^piit de noiivcaiilé t|iii lit alors passor iiiiiiit'diatenH'nl le iionvoir ;\ la pire cspôce ire\a'j;»M'(''>; : aux Icrrtirislt's. A cet éyanl, uin' ijaraiilic ^ut'lisantt' nt> so tiouvi'ra poini dans une conslilnlioii érrite n^igissanl. par un lt>xle, conti'c l'eri-eur fondamenlalc qui piMit'lit' dans Ions les e.s|)ril,s, ol les dispose à se i-évoller contre tout gouvernenieni établi. Le vrai remède naîti'a, à la source même du mal, sous l'influence il'un enseignement scientifique fondé sur l'expérience et la raison. Les honmies de tradition seraient les moins rel)elles à cet enseignement : et, une fois ramenés au \rai, ils s'eflbrceraient de le piopager. En troisième lieu, enfin, après avoir détruit l'erreur fondamentale (jui égare la société entière, on rétal)lirait aisément la vé'rité éiernelle qui renferme, dans de justes limites, Tesprit de nouveauté. Sur ce point, les honune indjus de cet esprit ne sauraient être ari-ètés par leurs scrupules, car le Décalogue domine, de très haut, les dissensions politiques. 11 n'institue que deux autorités : celles du père et de la mère.
Les deux partis politiques, dès qu'ils se conformeront à ce plan de conduite, commenceront la guérison des maux déchaînés en 179.3 sur la France par les terroristes. En elVet, lorsque, dans chaque foyer, les enfants et les serviteurs respecteront le père et la mère soumis eux-mêmes à la loi morale, la société désorganisée par li's trois faux dogmes sera rentrée dans les voies de la paix et de la stabilité. L'édifice social se reconstituera spontanément sur deux fondements étei-nels : le Décalogue et l'autorité paternelle. Les chefs de famille auront retrouvé la paix flans leur foyer. Ils pourront alors >e concerter, en toute quiétude, pour rendre la stabilité à la nation en complétant dans ses détails l'abri commun offert par la sou\ eraineté. En l'ésumé, la pj-atique
de la réforme est indiquée par trois règles principales. Ecarter d'aboid l'ahus des mots, l'un des auxiliaires dangereux de la discorde auprès des lionnètes gens égarés. Dissiper, par un enseignement méthodique, l'erreur fondamentale fondée sur la croyance à la perfection originelle de l'enfant. Restaurer la vérité éternelle, manifestée, à tous les âges de l'histoire, par les idées, les mœurs et les institutions des peuples prospères.