Chapitre VII. — le gouvernement
La vie privée et le gouvernement 507
L'esprit de la constitution britannique . . . . 512
Résumé de l'histoire d'Angleterre 538
Les difficultés de la réforme en France. . . . 542
L'antagonisme et l'intolérance 549
La bureaucratie et l'irresponsabilité 568
Erratum. — Page 3, au lieu do 11 /'entier 1806-5 avril 1S82, lire : 11 avril 1.S06-5 avril 1.SS2.
LIVRK PREMIER
NOTICE
Le; IMav.
.MiTirK Sllt LA VIK DK KHEliKlIll' LK PLAY
(11 févTier 1806-5 avril 1882)
Si j'ai cru qu"!! convcnail d'accorder, parmi les morceaux qui suivent et dans ces Notices mômes, une large place à la biographie de Frédéric Le Play, c'est d'abord, sans doute, pour honorer et proposer en modèle une longue vie de vertu, de labeur et do dévouement au bien public, mais c'est plus encore pour mettre à découvert les solides assises sur lesquelles reposent sa méthode et sa doctrine. Dans les sciences d'observation, la valeur des conclusions dépond en grande partie des (jualités de l'observateur, principalement lorsqu'il s'agit de faits dont le contrôle >t difficile. Très peu d'hommes ont les loisirs et surtout les aptitudes nécessaires pour aller étudier sur place les diverses populations du globe et pour acquérir ainsi la connaissance personnelle des nucurs, des coutumes et des institutions (jui maintiennent la [)aix ou qui introduisent le trouble dans les sociétés. En des matières si complexes, il ne suflit pas de beaucoup voir, il faut encore èlre capable de bien voir et d'ordonner scicntitiquemcnt ce (jue l'on a vu. Ces conditions, nul ne les a réunies au même degré que Le Play. A ce double titre, il est unique en son genre et absolument hors de pair. Certes, la sim|)le lecture de ses monographies de familles et de ses divers
4 NOTICE iiVH LA VIE
ouvrages monlrc l'immense étendue et l'extraordinaire variété des faits auxquels il appliqua son analyse ; tous ses travaux portent les marques de l'exactitude, de la précision la plus rigoureuse. Mais les études de celte sorte exigent un esprit si exempt de préjugés, une probité intellectuelle si rare, qu'elles empruntent moins encore peut-être au talent qu'au caractère et à la personne même de celui qui s'y livre, la plus grande part de leui' crédit. Il importe donc de bien connaître Le Play avant d'aborder son œuvre. Alors seulement on comprendra toute l'autorité qui s'altaciie à cette dernière et l'on éprouvera toute la puissance de persuasion qui s'en dégage.
Le lecteur aura sous les yeux « le petit tableau de genre, tracé avec une correction de dessin et une bonhomie expressive dignes du vieux Breughel » (1), où Le Play a fait revivre les épisodes les plus attacliants de son enfance et de sa jeunesse. Je glisserai donc rapidement sur ces heureuses années. « Mes premières impressions, dit-il, se développèrent sous les influences salutaires de la religion, des catastro[)hes nationales et de la pauvreté. ... Je dois aux enseignements de ma bonne mère les sentiments qui m'ont soutenu au milieu de rudes travaux, à savoir: le respect de Dieu, la frugalité de l'existence, l'amour du travail, le dévouement au bien » (2). Celte mère était une femme énergique plutôt que tendre. Restée veuve, sans fortune, avec un tils, Frédéric, âgé de cinq ans, et une iille, elle les éleva virilement. Active, bonne, secourable pour les personnes
(1) Siméon Luce^dans un beau disrours sur Frèdcric Le Plan. la vieille Franee, l'Ecole des cluvles et la Société d'Economie sociale, prniiniKM' ii la rcjunion annuelle (h; ("elle socièto. le 25 mai 1891 (Uevuc la Reforme sociale, 1801, H, 2(1).
(2) Les Ouvriers européens, \, 400, 500.
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(lu voisinage, les aidant de ses conseils et de ses mains puisqu'elle ne pouvait |)as les assister de sa bourse, « il était reconnu dans le village que Rosalie savait se débrouiller » (i). Développez ces facultés par lelude, par l'application i"! de grandes atî'aircs. par une intelligence supérieure, ce sont autant lie traits ijue vous retrouverez chez son fils.
N'é le 11 avril 1806 à la Rivière, petit village situé entre le port d'ilontleur et la l'orét de Urolonne, mêlé d'abord aux enfants descaltivateurs, des douaniers et des marins, Frédéric, aussitôt après la mort de son père, est amené à Paris. C'est alors l'étude sévère, pendant de longues journées, dans une salle d'école étroite ; mais c'est aussi, le soir, l'élude allrayaiile dans le salon éclectique d'un oncle, où d'aimables commensaux s'intéressent à lui et se font, par d'instructives causeries, ses professeurs, tin 1815, il retourne auprès de sa mère. Il voit renaître, avec la paix, les vieilles coutumes normandes, les pompes du culte, la prospérité générale. Il suit au Havre, de 1818 à 182'2, les cours d'humanités (2). L'année 18'23 lut l'épociuc décisive de sa vie. Un arpenteur xu rai lui proposa de le prendre pour associé et de lui céder plus tard sa clientèle. Peu s'en fallut que le jeune Frédéric n'acceptât celte offre. Son existence se fût écoulée tout entière dans l'obscurité, et nul ne connaîtrait aujourd'hui le nom de Le Play. Mais un de ses camarades de collège, qui se destinait à l'Ecole polytechnique, lui persuada de s'y présenter aussi. Un ingénieur des ponts et chaussées, ami de sa famille et maître excellent, M. Dan de la Vauterie, voulut l'y préparer lui-même. Le Play l'accompagna à
(1) Baunard, Fnidéric Le Play {La foi el. ses vicloir-es, 4« ùilil., II, 238).
(2) Je ne me suis pas interdit d'emprunter, cJa et là, do In'-s courts passades à l'introduption d'un volume intitule Le l'iai/, que j'ai fait paraître dans la l'etite bibliothèque française el étrangère iGuiilauinin, 1891). Ce voluiiii' diffère d'uiiieurs cntièienient, par l'étendue, par le but, par le plan et par le choix des morceaux, de relui que je présente aujonid'hui au publie.
Saint-Lô, travaillant toute la matinée et une partie de Faprèsniidi, se délassant le soir dans la lecture de Cicéron, mais surtout de Montaigne, qu'il ne cessa plus de t>raliquer et qui resta un de ses auteurs de prédilection (1).
De IS2i à 1829, il passe successivement par le collège Saint- Louis, l'Ecole polytechnique et l'Ecole des mines. A l'Ecole polytechnique il retrouve l'ancien compagnon qui l'y avait entraîné, Louis Robert. 11 IVéquente d'autres camarades qui demeureront toujours ses amis : Michel Chevalier, dont une fille épousera plus tard son tils ; le méditatif et enthousiaste Gratry, livré alors à une douloureuse crise intérieure, projetant déjà de rompre avec le monde, pour s'élever plus librement vers la pleine lumière et s'élancer ensuite à la conquête des Ames, par la triple voie de la science, de la philosophie et de l'Evangile ^i) ; c'est surtout Jean Reynaud, cherchant dès sa jeunesse à résoudre la question sociale de la même manière que, dans son âge mûr, il cherchera, en écrivant Terre et ciel, à sonder les problèmes religieux : par l'imagination au service d'un système (3). Tel était le petit groupe dont les causeries et les discussions, com
(1) Le l*lay défend Montaigne contre le reproche de scepticisme et le représente comme « pénétré des convictions indispensables à ceux qui pr<)]5agenl la vérité par l'exemple ou par les l)réceptes. » Il le considère « comme un des guides les plus sûrs ijuo les Français puissent suivre à notre époque de vice et d'erreur ». {Les Ouvriers européens, \, 32 et 222). Il s'était attaché à Montaigne sur le conseil de M. D^in de la Vauterie. Ne lautil pas cliereher dans l'atTection qu'il portait à ce maître et dans le souvenir de sa jeunesse l'explication d'un goût et d'une indulgence ipii étonnent un i)eu, cliez lui, pour l'auteur des Essais 1
(2) Le prre Gratry a raconté hii-iin''iue celt(! crisiî dans un passa^^e ])oéti(|ue et poigMiinl des Sotirenirs ih' ma jeunesse, 'k' édil , p. 114 et suiv.
(3) Jean Ueynaud est resté jus([u'à sa mort itS(i:î) en relations étroites avec Le l'Iay. M Gheysson a publié sur lui une courte notice, suivie d'un certain nombre de lettres adressées par Le IMay à son .uni, de 184!) à 1857 (Revue La liéforme sociale, 18'.)8, II, 869),
DE i-ki-ukric le plav 7
inencées dans le préau tlo l'Ecole, coiitiiuiaient, les jours de congé, sous les omitrages du Luxembourg.
M. de Saint-Léger, ami intime de Le IMay, a cité de lui deux traits ijui se ratladient à ces uu-mes années et que je me reprocherais de passer sous silence. Pendant que Le Play était à l'Ecole des mines, il donnait des lei,'ons pour subvenir à ses besoins. M. de Saint-Léger, bien que son aine, l'avait pris comme répétiteur. « .Maintenant, Monsieur, lui dit un jour Le Play, je dois en conscience vous déclarer que je n'ai plus rien à vous apprendre ; vous en savez autant que moi. Si je continuais à vous donner des levons et à en recevoir le prix, je vous volerais votre argent ». Le maître et l'élève se lièrent pour la vie. Sur 70.000 lieues qu'il avait parcourues pendant ses voyages, Le Play eli tit '2'2.00O en compagnie de M. de Saint- Léger.
Aussitôt sorti dé l'Ecole des mines, il alla trouver sa jeune sœur : «Tends-moi ton tablier >>, lui dit-il, et, y jetant les litres qui représentaient sa part de l'héritage paternel : * A toi, tout. Quand un homme a une carrière, il serait un lAche s'il ne se suffisait pas à lui-même » (1).
Cette période de l'enfance et de la première jeunesse se clôt ici. Le Play l'a décrite avec trop de naturel et d'agrément pour que je m'y arrête après lui. Il entre avec le numéro 1 à l'Ecole des mines, où Jean Reynaud l'avait devancé. Tempérament, traditions, — l'ancien conventionnel Merlin de Thionville était le tuteur de Reynaud, — tout devait séparer les deux amis, et cependant ils ne peuvent pas se quitter. Enfin, incapables de s'entendre sur les principes d'une saine organisation sociale, ils prennent, en 1828, la résolution de s'attacher à les découvrir ensemble par des recherches régulières et suivies. Deux missions à l'étranger complètent l'enseignement pratique de l'Ecole. Le Play oft're à Reynaud de mettre à profit celle de
(1) Bauuardi fYédéric Le Play (La foi et ses victoires, II, 283).
1829 pour aller étudier sur place, en même temps que les gisements et les usines, les mœurs et les institutions de l'Allemagne du Nord. Sa proposition est acceptée. La réforme sociale comme but, la tnéthode d'observation comme moyen, ces mots n'étaient pas encore prononcés, mais le projet de tournée dans l'Allemagne du Nord contenait en serme cette double idée.
Pendant la belle saison de l'année 1829, Le Play parcourut avec Jean Reynaud, les provinces rhénanes, le Hanovre, le Brunswick, la Saxe, la Prusse, la Belgique(l). De retour à Paris, il s'occupait à rédiger son journal de voyagelorsqu'un accident de laboratoire interrompit ses travaux et mit sa vie en péril. «Dans une préparation de potassium, raconte un de ses camarades, une violente projection de cette dangereuse substance l'atteignit aux avantbras. Accourus à ses cris, les élèves du laboratoire eurent à peine le temps de lui arracher ses vêtements en flammes. Les
(1) Il eut la satisfaction, alors qu'il iMait en Allemagne, do recevoir la lettre suivante :
« A M. F. Le Play, élève des mines.
« Paris, lo 15 Juin 1820.
« Monsieur, le Conseil de l'Ecole royale des mines m'a donné connaissance des succès infiniment remarquables que vous avez obtenus dans le dernier concours. Il m'annonce que, bien que vous n'ayez ([ue deux années d'études, vous vous trouvez en tète de la liste des élèves et que vous avez acquis, en points de mérite, 5.797, nombre auquel, depuis la fondation de l'Ecole, n'a jamais atteint aucun élève, même de 4"= année ; il ajoute que ces résultats sont dus à votre application non interrompue et à votre conduite excmjilaire. J'ai vu avec un grand plaisir un témoignage aussi lionorable pour vous. Je me plais à vous en féliciter. Monsieur, et à vous en exprimer toute ma satisfaction.. .
<( Le Direcli'ur gi'néral des ponts et chaussées et des mines.
Signé : Begouey »
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deux mains étaient horriblement dépouillées et calcinées. On le transporta dans le cabinet chinois attenant à la salle du Conseil, aujourd'hui englobé dans la nouvelle bibliothèque ; on y installa un lit provisoire à l'aide de matelas empruntés au personnel de l'Ecole, et, en attendant l'arrivée de sa mère et de sa sœur mandées du Havre en toute hâte, ses camarades se relayèrent tour à tour pour entretenir sur ses mains un courant d'eau froide, seul adoucissement à ses souffrances. Longtemps mal soignée par le médecin de l'Ecole, l'affreuse brûlure ne céda qu'à une habile médication du célèbre Dupuytren. Au bout de dix-huit mois. Le Play retrouva l'usage de ses mains, déformées pour la vie, mais ayant conservé toute leur adresse pour l'écriture, le dessin et les manipulations chimiques » (1).
C'est alors que, l'âme encore fraiche des impressions de paix et d'harmonie sociale qu'il avait rapportées de sa visite aux heureuses populations de l'Allemagne du Nord, hanté, pendant ses nuits d'insomnie, par des visions de violence et de sang, — c'étaient les Trois Glorieuses qui passaient dans les rues de Paris au bruit de la fusillade, des cris de mort et des chants de triomphe, — Le Play prit la résolution de travailler désormais à guérir, autant qu'il dépendrait de lui, les plaies de la France si cruellement et inopinément rouvertes.
<i Ce dur apprenlissage de la douleur, écrivait-il plus tard, m'apparait aujourd'hui comme un des événements décisifs de ma carrière. . . Dix-huit mois de torture physique et morale opérèrent dans mon àme une Iransformalion que n'aurait pas produite une vie entière de bonheur... Je fis vœu de consacrer, chaque année six mois de voyage à mes éludes de métallurgie menées de front avec celles des familles et des sociétés. Je fus fidèle à celte résolution » (i).
Le Play partagea son temps entre la France et les pays
(1) Lt'fi-Ijure do Fouroy, Annales des mines, juillct-aoril i882.
(2) Les Ouvriers européens, I, Avant-propos et p. 41.
étrangers. Pendant l'hiver, il travaillait, comme secrétaire, à la publication des Annales des mines et de la Statistique de V industrie minérale; il professait à l'Ecole, depuis 1840, le cours de métallurgie; enfin il rédigeait ses rapports de missions. Il employait la belle saison à voyager. De 1833 à 1848 il visita, une ou plusieurs fois, l'Espagne, l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, la Russie, l'Allemagne, le Danemark, la Suède et la Norwège, la Belgique, l'Autriche, la Hongrie et l'Italie du Nord. Et ce n'étaient pas de hàtits voyages de plaisir,' mais des stations, des séjours, qu"il prolongeait ou renouvelait pour véritier et pousser jusqu'au dernier degré d'exactilude ses observations. Ingénieur, cliargé souvent de missions ofticielles, parlant cinq langues et pouvant comprendre directement les réponses faites en trois autres langues aux questions j^osées par des interprèles, il fréquentait ])arlout et voyait de près lespatrons, les ouvriers, les hommes |)ublics. En même temps qu'il étudiait les procédés techniques qui font les entreprises prospères, il s'enquérail des insiiiutious qui assurent aux familles le bien-être et les satisfactions morales, aux diverses classes la concorde el l'union, aux peuples la contiance dans l'avenir et la stabilité. Il appliquait à l'examen des questions métallurgiques et dos problèmes sociaux la même méthode : une observation rigoureuse et patiente, qu'aucun détail ne rebutait et qui savait attendre pour ne conclure qu'à bon escient. Il inscrivit plus tard, en tête dos Ouvriers européens, ce passage de VElo(/e de Vauban par Fonlenelle : « 11 — Vauban — s'informait avec soin de la valeur des terres, de ce qu'elles rapportaient, de la manière de les cultiver, des facultés des paysans, de ce <pii faisait leur nourriture ordinaire, de ce que leur pouvait valoir eu un jour le travail de leurs mains ; détails méprisables et abjects en apparence, et qui a|)partiennent cependant au grand art de gouverner ». En transcrivant ces lignes. Le Play songeait sans doute à Jui-uiéme. Elles lui conviennent eirectivemont bien mieux
BE Kni';DÉRIC I,E PLAY 11
encore qu'à l'illustre Vauban, parce qu'il poussa ses recherches beaucoup plus profondément et plus loin, qu'il les poursuivit avec beaucoup plus de méthode, et qu'il y apporta une précision absolument inconnue jusqu'à lui : « Nul, je crois, n'a su voyager comme Le Play, dit M. Lefébure de Fourcy, — dont l'esquisse fait une sorte de peiltlant à celle de l'ontenelle. — De petite stature, mais do taille dégagée, doué de jarrets d'acier, passé maître dans l'équipement du piéton, bravant les ardeurs du soleil comme les intempéries du ciel, résigné aux mauvais repas et aux mauvais giles, il accomplissait sans fatigue des étapes énormes, aussi dispos à l'arrivée qu'au départ. Nul aussi n'excellait comme lui à tirer des hommes et des choses jusqu'au dernier des renseignements utiles à l'objet qu'il avait en vue. Industriels et ouvriers, propriétaires et paysans, professeurs et étudiants, aubergistes et passants, tous étaient ses tributaires. Que de portes, fermées à d'autres curieux moins habiles, se sont ouvertes devant son irrésistible entregent ! Que de secrets n'ont point tenu devant sa finesse, cachée sous la plus engageante parole » (l).
.le n'ai pas à m'occuper ici des rapports techniques de Le Play sur l'industrie métallurgique ; on les trouverait dans les bibliothèques du ministère du Commerce et de l'Ecole des mines. Il a résumé ses patientes études sur les populations ouvrières et agricoles dans l'inappréciable collection des Ouvriers européeîis. C'est là qu'il faut aller les chercher. Mais qu'il me soit permis d'insister quelque peu sur les lettres qu'il adressa, pendant ses voyages, à sa mère, puis à sa femme, de 1829 à 18o4. Elles n'ont été publiées qu'en 1899
(1) Lefébure de Fourcy, Annales des mines, juillet-août 1882.
par son fils, M. Albert Le Play, et ses biographes, qui onl écrit avant celle date, ne les avaient pas lues (I). 11 n'y entretient ses correspondantes, on le conçoit, ni du détail de ses visites dans les usines, ni de ses enquiHes auprès des familles ouvrières. Ce sont des récils, des descriptions, des traits de mœurs. Mais ces lettres révèlent un Le Plaj nouveau, inconnu du commun des lecteurs et peut-être aussi des amis de son âge mûr, gai, plaisant, mondain même dans sa jeunesse, s'intéressant à tous les spectacles de la nature, à toutes les scènes de la vie.
11 part au mois de juin 1829 avec son ami Jean Reynaud pour l'Allemagne du Nord ; il a vingt-trois ans, ce sont ses premières impressions de voyage. Tout d'abord, la vallée du Rhin le ravit. « Ce qui surtout me transporte d'admiration, écrit-il à sa mère, c'est le nombre infini de vieux châteaux ruinés qui sont tous assis de la manière la plus pittoresque sur des rochers presque inaccessibles, à 400 ou .jOO pieds de hauteur, et qui dominent encore le cours du Rhin de la manière la plus menaçante, avec leurs tours élevées, leurs créneaux et leurs fenêtres en ogive... Pendant les deux jours qu'a duré notre voyage de Bingen à Coblentz, nous avions dit adieu aux mines et aux cailloux^ et, pour ma part, je n'avais pas trop de mes deux yeux pour voir, de mes deux jambes ot de mes deux bras pour escalader les créneaux et les tours des vieux châteaux, pour visiter les souterrains, les donjons et la chambre du chevalier. Rien n'échappait à mes recherches ; quel plaisir surtout quand, arrivé enfin sur le haut de la tour du Nord, je pouvais planer comme un oiseau sur toute la vallée du Rhin ! o Arrivé dans le Ilarlz, il décrit minutieusement le costume tlu mineur qu'il revêt pour descendre dans des galeries profondes de plus de â.OûO pieds. Il explique à sa môro l'emploi de ses journées de travail qui commencent ai heures \ji iln malin
(1) Frédéric Le l'iaii . Voya^^i-s m Europe, 1829-1854. Extraits de sa currespundante. Pion, Nuurril éditeurs.
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et ne s'aolièvenl t|u'à 8 heures du soir. 11 raconte une excursion dans la vallée sauvage de rOkerlhal. Le sentier qu'il suit, resserre entre des rochers énormes, « est plutôt l'ouvrage des ciiévres et des cerfs que celui des voyageurs ». Les racines de sapins, les blocs de granit, les torrents qui se croisent en multipliant à l'iniini le bruit de leurs eau.x: forment une scène de toute beauté. « A l'instant où j'arrivai, écrit Le Play, le jour commençait à tomber. Ce lieu est célèbre dans le Harlz. C'est là, suivant la tradition, que le Freyschùlz (Rol)in des bois) venait invoquer le diable ou le chasseur noir pour avoir des balles enchantées. Après avoir allumé ma torche de sapin que je fichai horizontalement entre deux rochers, je montai sur une roche du torrent et commençai à entonner l'évocation du diable de Robin des bois, que je terminai en a'ppelant trois fois, à haute voix, le franc chasseur; mais je ne vis absolument rien, si ce n'est pourtant un grand nombre d'orfraies que ma torche avait attirées ». Ceux qui n'ont lu, de Le Play, que la Réforme sociale imaginaient-ils le futur auteur de cet ouvrage évoquant sur le bord d'un torrent, au bruissement des battements d'ailes des oiseaux de nuit et à la lueur d'une torche, le fantôme du chasseur noir?
Ailleurs, c'est le récit d'une ascension, faite avec Jean Reynaud et un jeune Américain, compagnon de rencontre, au somme! du Brocken, pour voir le coucher du soleil. L'admiration qu'il ressent est telle, qu'il saisit aussitôt la plume pour en transmettre a sa mère l'expression toute vive. « Ce qui nous entoure en ce moment est si beau et si sublime, que j'interromps la suite de mon journal pour l'en parler ». 11 dél)eint la. cime du Brocken « qui s'élève au milieu de la chaîne du Hartz comme la souveraine de tout le pays », et le panorama de rochers, de montagnes et de plaines que borne un horizon de 30 à 40 lieues. La lumière qui éclairait ce magnifique spectacle disparait peu à peu, & les teintes jaunes qui coloraient les montagnes ont fait place aux teintes violettes, puis aux teintes
bleu foncé, et enfin tout est entré dans lonibre ». Le froid était vit ; le thermomètre, — Le Play, toujours précis, l'a noté, — marquait 8 degrés au-dessous de zéro. De la tour où ils s'étaient installés et qui surmonte Tauberge, les jeunes gens descendent dans leurs chambres bien closes, et le lendemain, dès les premières lueurs de l'aube, ils regagnent leur poste d'observation, La description du soleil qui se lève au-dessus « d'une mer de nuages mamelonnés d'un blanc d'argent », oc- . cUpe une grande page. . Mais ce voyage enchanteur touchait à son terme. Quelques jours plus tard, les deux amis, après avoir jeté sur les montagnes du Harlz un dernier regard de regret et d'adieu, reprenaient, en passant par la Belgique, lo chemin de Paris.
On trouverait, dans cette partie de la correspondance de Le Play, bien des détails pittoresques ou amusants, des récits de courses extraordinaires, d'orages, de nuits passées à. la belle étoile, auprès d'un feu de branches mortes, parmi les clairières, tout cela conté ou décrit d'une plume alerte, avec infiniment de verve et d'entrain.
A peine remis de sa blessure de laboratoire, Le Play partit pour l'Espagne. 11 allait, sur la demande du gouvernement de ce pays, étudier un projet de carte géologique de la péninsule. 3Iais il comptait bien aussi, fidèle à cette autre tache qu'il s'était assignée, pousser ses explorations dans, tous les milieux sociaux. D'ailleurs il était jeune, il avait de nombreuses lettres de recommandation, il était invité partout. Il passe à .Madrid neuf jours délicieux. « J'ai assisté à la Corrida de Toros, course de taureaux, écrit-il à sa mère, c'est la cliose la plus extraordinaire que j'aie jamais vue et elle mérile une description toute spéciale. J'ai fait un voyage à Araiijuez, magnifique résidence royale ; j'ai été dans un très joli bal où était la haute société de Madrid ; j'ai été tous les soirs dans de polhefi tertulias (soirées) charmanics ».
La nature l'intéresse, on peut dire le passionne autant que
1>K iiiKurint' I.K l'I.W 15
la société. Au milieu des rétrions dénudées qu'il traverse en s'éloignnnt de Madrid, il découvre, le long du Tnge, une oasis de verdure où des bouquets d'arbres étendent leurs branchages sur des lapis de fleurs, u 11 est hnpossible de rien concevoir do plus beau pour un botaniste, c'est une floraison qui surpasse toutes les descriptions poétiques ». Mais Icnthousiasme du jeune savant ne se perd jamais dans le vague ; il reconnaît cl nomme toutes les espèces qui charment ses yeux : iridées, rononculacées, lavandes, puis une torél de liliacées qui s'élève jusqu'îi quatre pieds : enfin, au dessus, des cistes qui montent jusqu'à huit ou dix pieds, « chaipie arbuste couvert de plus de cinquante fleurs larges comme la plus grande rose, à cinq pétales blancs, dont les onglets sont tachetés de violet, et tout cela non par millions, mais par milliards, sans aucune trace de calture humaine 1 Je jouissais là par tous les pores ».
Le Play raconte ensuite à sa mère mainte aventure comique, des repas dans les invraisemblables auberges que Cervantes a décrites et qu'a fréquentées Don Quichotte, de longues courses à pied ou h dos de mulet par les sierras désertes. A la tête de la petite caravane composée de cinq personnes, parmi lesquelles un Toulou'sain fjui fait le commerce des laines et professe les théories de Fourier, s'avance « Don Federico Le Play, chef delà Cavaleria, que ses amis de France ne reconnaîtraient certainement pas en ce n)oment, noirci par le soleil d'Espagne, décoré dune moustache que les nobles d'Kspagne et les Français, qui se permettent tout, ont seuls le droit de porter: ooifié d'un élégant chipeau andalou ii burds larges de 0 pouces, à forme pointue et orné de bandes de velours, envelop|)é avec gravitédans une vaste capa brune, doublée de velours rouge, comme la portent les élégants du pays ».
Ce sont, pour Le Play, des alternatives de vie sauvage et de vie mondaine. Cordoue, qu'il découvre au d(''bouclio de la montagne, renchaute. Il retrouve à Séville, puis à Cadix, toute la grâce et toute la gailé de la société madrilène. 11 veut pousser
jusqu'à la pointe la plus méridionale de l'Europe, traverse, au clair de lune, le détroit de Gibraltar dans un bateau de prche, louche pendant cinq n)inutes le sol africain sans oublier d'y cueillir à la hâte une demi-douzaine de plantes, et regagne le soir Tarifa, sur la rive andalouse. Il arrive enfin à Grenade, « Grenade ! la véritable huitième merveille du monde » .
Là, une fièvre typhoïde l'arrêta brusquement. Par bonheur il avait donné l'ordre à son domestique, le fidèle Juan Jimenez, d'écarter de son chevet les médecins du pays. Cette sage précaution peut-être le sauva ; mais, obligé, en raison de sa faiblesse, de revenir par mer, il s'embarqua à Valence sur un mauvais bâtiment de commerce. Une tempête s'éleva: tout l'équipage était ivre et le cajjitaine avait perdu la tête. Le Play dut prendre lui-même la direction du navire, et finit par aborder à Marseille,
Sa correspondance ne contient, pour les années suivantes, qu'un petit nombre de lettres, datées d'Angleterre. Mais, en 1844, nous le retrouvons au fond de l'Oural, inspectant et réorganisant les exploitations minières du prince Anatole Demidoff. C'est le second séjour qu'il taisait dans l'Empire russe. Déjà, en 1837, il avait entrepris, sur la demande et aux frais de ce grand personnage, une reconnaissance des terrains carbonifères du Donetz, entre la mer Caspienne et la mer d'Azof. Ce fut une véritable expédition scientifique. Le Play avait emmené avec lui un ingénieur des ponts et chaussées, un géologue, un naturaliste, et, comme dessinateur, le célèbre Rall'et. Quelques mailrcs ouvriers venus de France instruisirent les manœuvres, j)ris dans le pays même. C'est alors que le prince Dcmidoff, témoin du rare talent d'organisation qu'avait révélé Le Play, lui confia la direction des riches mines d'or, d'argoni, de jjlatine, de cuivre et de ïer qu'il possédait dans l'Oural. « L'extraction des minerais, dit un savant ingénieur, leur préparation mécanique, leur traitement métallur<;i(pie, tout fut renouvelé et approprié aux enseignements de la théorie et de la
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pratique les plus ralionnelles. De son cabinet, Le Play i;ouvernail jusqu'à 43.000 ouvriers travaillant dans l'Oural » (1).
C'est là que sa correspondance nous ramène en 18it. « J'y ai trouvé, écrit Le Play, toutes les impressions qu'on peut ressentir en voyant de grandes montagnes, des forets vierges, la végétation luxuriante des tropiques, le désert, et la vie civilisée avec sa bonne cuisine et le vin de Champagne qui coule ici par torrents ». Je laisse de côté une foule de traits intéressants et de détail^ curieux sur l'aspect des villes, les mœurs, l'étrangeté d'un pays dont aucune région de notre Europe occidentale ne saurait donner l'idée. Mais qu'on lise, entre plusieurs autres, deu.x lettres ('2) qui présentent vraiment en raccourci tout un tableau de l'ancienne vie rurale dans la Russie de Nicolas lef. L'une décrit la demeure seigneuriale des Dcmidoff et la somptueuse hospitalité avec laquelle les étrangers y sont accueillis, les usines, les forges disséminées au milieu des forêts et au bord des lacs, sur cet immense domaine qui renferme oO.OOO habitants. L'autre met sous nos yeux tout ce qui garantissait alors le bien-être du paysan-serf : une maison qui lui appartient, un jardin, un pré, tant de vaches, tant de chevaux, de moutons, de brebis. Cette lettre se termine par la peinture des travaux et des repas en commun qui font de l'ouverture de la fenaison, dans les campagnes de l'Oural, une fête universelle. Ces rires, ces chants, « ces familles jucliées sur d'énormes tas de foin portés sur de petites charrettes rappellent, dit Le Play, — et sa vive description évoque d'elle-même ce souvenir, — le tableau des moissonneurs de Léopold Robert » . C'est une page à la fois sobre et pleine, où chaque mot parle, oîi les chiffres eux-mêmes apportent la précision sans nuire au pittoresque; c'est un petit chef-d'œuvre en son genre. On dirait un chapitre
([) Lefébure de Fourcy, Annales des mines, juillot-aoùt 1882. (2) On ie.s vi-rra plus tjas.
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des Ouv7'iers européens mis au ton et réduit à la mesure d"une lettre familière (1).
En 1843, Le Play visita la Suède et la Morwège. Il avait écrit sur le fer de ces pays un mémoire qui y avait rendu son nom presque populaire. Il y fut reçu par le Roi et il y passa l'été, admirant tour à tour, sous le toit des petits propriétaires de la Norwège, les fortes mœurs de cette race rurale, et, chez les riches
(1) Lurs de ses missions en Russie, Le Play fut consulté par Ife tsar Nicolas I" sur divers projets de réformes techniques ou sociales. Au lendemain des événements qui viennent (1903) d'ensanglanter ce vaste Empire, la reproduction de la note qui suit ne sera pas sans intérêt. « Chargé en 1837 par le gouvernement russe, avec l'autorisation de mon gouvernement, dit Le Play, d'explorer les terrains carbonifères de la vallée du Don, j'ai étudié, à cette époque, la bureaucratie de la Russie méridionale avec les facilités que me donnaient Taccomplissenient d'un devoir public et l'adjonction d'un général, aide de camp du souverain. Deux autres missions également accomplies, en 1844 et en 1853, avec l'adjonction de deux officiers, m'ont fourni l'occasion d'étendre ces études aux provinces de l'occident, du centre, du nord et de l'orient. S. M. l'empereur Nicolas voulut, dans le cours de ces missions, me consulter sur une question intéressant son empire, et connaître mon opinion sur les réformes qui pouvaient être introduites dans la condition des paysans comme dans le régime des mines, des forêts, de l'agriculture et de l'industrie manufacturière. Sa Majesté daigna prolonger l'entretien avec cette sollicitude patriotique qui est l'une des forces de toute société, et qui se trouve à un degré éminent chez les classes dirigeantes de la Russie. Mais lorsque mon exposé m'eut amené à montrer les vices de la bureaucratie russe. Sa Majesté m'interrompit brusquement en me disant : Oh! Monsieur, Je ne connais que trop la vérité (jue vous me signalez ; mais je n'espère plus </ue cette réforme puisse être lu'uvrede mon régne.
« Kn Fi'ance, j'ai souvent reçu des confidencfs analogues de personnes qui ont occupé ou qui occu|ienl encore une liante situation dans l'Etat. Ces personnes ont raison de croire, connue l'empereur Nicolas, que la réformi^ de la bureaucratie offre des difhcultés d'exécution; mais (îlles retombent dans l'erreur de ce souverain lorsque, les tenant pour insnrmonlables, elles se livrent sans nécessité à des entreprises qui les éloignent de celte u'Uvie préalable... » {la Réforme sociale, \\\, 362).
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imlHslriels île la Suèile, dont il otait l'Iiole, la pratique bienfaisante des vieilles coulnnios dn patronage. Kniin lio nonvellos missions dans l'Ilalio tlii Nord et dans rAnlriolie Hongrie complétèrent, pour Le Play, l'apprentissage des deux sciences auxquelles il avait voué sa vie.
il aimait, — que ce filt par un goùl inné de la précision ou par le besoin de manil'esler sa gratitude, — à rappeler la parole du sage, Taphorisme populaire, l'épisode inaperçu ou insignifiant aux yeux de tout autre, qui avait porté la lumière dans son esprit sur tel ou tel point de la science sociale. Lorsqu'il partit pour l'Espagne, en I833.1eccli''bre Boïeldieu le reconmianda au comte de Hayneval, notre ambassadeur à .Madrid. Ce diplomate, frappé de la rare intelligence du jeune voyageur, le mit, avec beaucoup de bonté, au courant des affaires politiques de l'Europe. « Il éprouvait pour la France un amour profond, dit Le Play; et voyant vibrer en moi le même sentiment, il se plaisait à encourager mes inclinations naturelles. . . Il insistait particulièrement sur les maux que déchaîneraient prochainement sur notre race les lois hostiles à l'autorité paternelle, et il résumait chaque le(,'on en m'adjurant de me dévouer à cette partie de la réforme. Je n'oublierai jamais ces paroles prophétiques » (1).
(l'est le directeur général des mines du Hartz, 1\L Alberts,
(t) Le Play, averti parle comte fie Raynoval, mais suifnul instruit par ses obsiTvalions personnelles, n'a cessé île réclamer, comme ia plus urgfntedes réformes, la restaur.ition de rautorilù paternelle en Friiace au moyen de la liberté teslamentoire.
Voici les deux traits sur lesquels le comte de Uayncval avait attiré son attention. Bonaparte comprenait que le partage forcé des héritages est le plus sûr moyen d'effacer les traditions domestiques. Aussi, après l'avoir imposé à l'ensemble de la
qui, par l'accomplissement le plus étendu des fonctions du patronage exercées sous les yeux de Le Play, lui avait expliqué ou plutôt lait voir que la permanence des engagements entre le maître et son personnel est la condition la plus indispensable du bien-être et de l'barmonie dans l'atelier.
A Osterby, près d'Upsal, chez le baron de Tamm, qui dirigeait une population d'environ 2.300 ouvriers, Le Play avait pu admirer un ensemble de mœurs et de coutumes qui, comme dans les montagnes du Hartz, garantissaient à tous le pain de chaque jour et la sécurité du lendemain. Les salaires étaient réglés en partie non d'après la quantité du travail, mais d'après les besoins. Chaque ménage avait la jouissance gratuite d'une habitation et d'un jardin, le bois de cliauffage, les produits de la chasse et de la pèche. Le patron faisait à l'ouvrier des avances en argent pour l'acquisition du mobilier et des animaux domestiques, pourvoyait à l'instruction des enfants, distribuait des secours aux malades, aux orphelins et aux vieillards. Ce que pratiquait « le patriarche d'Osterby »,
population afln de supprinior toute résistance à ses desseins, s'empressa-t-il, dès qu'il fut empereur, d'organiser, par l'institution des majorais, un régime contraire on faveur des familles dévouées à son gouvernement. C'est ce qu'il explicjua lui même dans une lettre à son frère Joseph : « Etablissez le Code civil à Naples, lui écrivait-il ; tout ce qui ne vous sera pas attaché va se détruire en peu d'années, et ce que vous voulez conserver se consolidera. Voilà le grand avantage du Code civil... 11 consolide votre puissance, puisque, par lui, tout ce qui n'est pas (idéicommis tombe, et qu'il ne reste plus de grandes maisons que celles ([ue vous érigez en liefs. C'est ce qui m'a fait prêcher un Code civil et m'a porté à l'établir. » (Lettre de Napoléon à Joseph, du 5 juin 1806. Mémoires et correspondance politique et littéraire du roi Joseph, II, 273, Paris, 1853).
Le second trait signalé p;ir M. de Uayneval so rapporte au congrès de "Vienne 11814-1815). Les diplomates anglais. Wellington et Castloieagh, n'ayant pu obtenir qu'un reculât à leur gré nos frontières, se consolèrent en disant : • Apiès tout, les Français sont suflisamiiient aflaiblis par leur régime de succession » (Les Ourriers européens. II. 408-409).
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SCS voisins le faisaient comiiie lui, « persuatlés que la prospérilé nationale dopeniiail moins du progrès de leur fortune que du bion-(Mre et de la sécurité des classes ouvrières ». Le Play comprit là pour la première fois, de manière à ne l'oublier jamais, que les vrais arbitres de la science sociale sont non pas les légistes et les citadins, mais les mailres qui passent leur vie sur un domaine rural, veillant à l'exploitation de leur terre ou de leur industrie, à l'éducalion de leurs enfants, à l'asslslance morale et matérielle de leur entourage. Cent fois, depuis lors, cette pensée lui revint, ou plutôt elle ne le quitta plus, et il exprima son adiniration pour ces hommes d'élite en les nommant : les Autorités sociales.
Un jour, dans le comté de Northumberland, voulant se faire expliquer un procédé curieux de la métallurgie anglaise, il invita à diner un habile contremaître. Celui-ci, généralement gai, resta quelques moments impassible et silencieux. Entin, se décidant à lever son verre, il dit, d'un ton solennel : The queen, à la santé de la reine ! Le Play s'aperçut qu'il avait froissé involontairement son hôte par l'omission d'un touchant usage ; il porta le toast, et aussitôt leur conversation reprit le tour accoutumé. Deux mots, qui résumaient tout un ordre de sentiments et d'idées, venaient de lui découvrir une des forces nationales de la vieille Angleterre.
La Russie, grâce aux séjours ])rolongés qu'il y lit et à la grande exploitation minière qu'il y dirigea, avait contribué, non moins que l'.Xngleterrc et l'Allemagne, à l'éducation sociale de Le Play. " C'est par la tète que pourrit le poisson », avait dit devant lui un pécheur de la mer d'Azof, faisant allusion à l'influence néfaste des mauvais exemples tombés de haut : image expressive que Le Play retint et dont il se servit pour flétrir les classes supérieures lorsque, se laissant envahir par le scepticisme et par le vice, elles les communiquent de proche en proche aux classes populaires.
Une autre fois, désireux de savoir sur quels fondements
repose, dans l'Empire russe, la liberté communale, il demandait à un groupe de moujicks quelle est la sanction de l'autorité que possèdent sur eux les anciens : « Penses-tu donc, ô étranger, lui répondit un de ses interlocuteurs en élevant les mains vers les images sacrées, qu'un enfant de la sainte Russie voudrait jamais, en désobéissant k son père, compromettre son salut éternel ? » Cette exclamation, écrit le Play, « me révélait le génie de la constitution russe. Klle m'expliquait comment la paix publique se maintient grâce à la discipline morale que ciiacun accepte, et pourquoi d'immenses provinces sont gouvernées sans le concours de la force militaire ».
Mais ce n'est pas seulement le secret de leur propre vie que l'étude attentive des sociétés contemporaines livrait à l'infatigable chercheur, c'est aussi le secret des sociétés disparues. Son voyage de 1837 dans les steppes de la Russie méridionale, « océans de fleurs et de verdure, oii lorsque le vent agite les grandes herbes, les clievaux, les Ixeufs, les chameaux eux-mêmes sont à demi plongés », l'initia aux mœurs des peuples pasteurs qui couvrirent jadis de leurs tribus nomades l'orient de l'Europe et le centre de l'Asie. L'état social qu'il observa parmi les paysans et les forgerons de l'Oural, porte un nom célèbre dans l'histoire : c'est le régime féodal. Et ce régime, contrairement aux idées préconçues que Le Play avait apportées de France, ne présentait aucune trace ni d'oppression chez les maitres ni de mi-conlenlement chez les sujets. Il avait pour caractère essentiel lu (lerpétuilé des engagements entre le paysan ou l'ouvrier et le patron, le preudcr fournissant le travail, le second garantissant, quoi qu'il pût adveidr, la subsistance de la population entière. Cette récipro-
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oito lies obligations assurait à tous, en Russie, le bicu-cHro et la paix.
Or, prooisonient vers la uiruie ôfioiiuo, M. Benjamin Guoranl publiait à Paris (ISli) les nroléi/oinènes du polyptujuc d'Irminon, c'esl-à-ilire un oouunentaire sur l'état authentique (les hommes, des biens et des droits appartenant, dans les premières années du i\' siècle, à l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés. Vn peu plus lard, la Société d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres de l'Eure couronnait et imprimait à ses frais (1831) les Eludes de M. Léo(>old Delisle sur la condition de la classe ayricole et l'ctat de l'agriculture en Xormandie au moyen-dge. Dans ces deux ouvrages, que le savoir prodigieux de leurs auteurs classe hors de pair, mais que suivirent de nombreux travaux du même genre en France et à l'étranger, Le Play reconnut, chez nos paysans du moyen âge, les mêmes mœurs et les mêmes coutumes qu'il venaifrd'analyser chez les paysans russes. La société que des chartes et des parchemins jaunis révélaient à ces grands érudits. il l'avait vue, de ses yeux, se mouvoir et vivre.
Au IX' siècle, le servage était général en France. Dès le xie, il avait disparu des campagnes normandes. L'émancipation des classes rurales s'était produite sans secousses et par le libre accord des seigneurs et de leurs tenanciers, qui, les uns et les autres, y trouvaient également leur compte. Le petit nombre de redevances et de services personnels qui subsistait encore y était nettement délini : « Le paysan, dit M. Léopold Delisle, les acquitte sans réj)Ugnanc('. 11 sait qu'elles sont le prix de la terre qui le nourrit ; il sait aussi qu'il peut compter sur l'aide et la protection do son .seigneur. Sans doute son travail est dur, ses fatigues incessantes, sa nourriture grossière. Mais aussi l'avenir ne lui inspire guère d'inquiétude.... Ce régime a fait goûter à nos pères de longues années de calme et de prospérité. Malgré l'accroissement du bien-être matériel, nos laboureurs et nos artisans sont-ils réellement plus lieureux
que les laboureurs etjles artisans du siècle de saint Louis ? (I) » Ainsi, dit un maître éminent, « le futur auteur des Ouvriers européens venait d'arriver, grâce à des observations i)Oursuivies avec persévérance dans le cours de ses voyages annuels pendant une vingtaine d'années, aux mêmes conclusions que M. Léopold Uelisle ; il avait constaté que partout où la constitution, la vie intime, les mœurs de nos populations du moyen nge continuaient de régner, la prospérité, la moralité et ce qu'il appelait excellemment la paix sociale étaient plus grandes qu'ailleurs. Combien il dut s'estimer heureux de retrouver dans les Etudes Ae, son jeune compatriote la confirmation, par l'élude approfondie du passé, des résultats auxquels l'observation méthodique et impartiale d'un certain nombre de familles du Nord de l'Europe et de l'Orient l'avait conduit ! L'histoire et la géographie, la paléographie et la statistique économique venaient ainsi se rejoindre en quelque sorte pour se prêter un mutuel concours » (2). Le Play, suivi plus tard par ses disciples (3), et les érudits sortis de l'Ecole des Chartes travaillaient donc, sans s'être donné le mot, à une œuvre commune : « la réhabilitation, grâce à l'emploi d'une méthode rigoureuse, par conséquent dans la mesure du vrai et du juste, de la vieille France considérée surtout au point de vue de la situation matérielle et morale des classes laborieuses » (4).
(i) Léopold •Dolisle, Eludes sur la condition de la classe agricole et l'état de l'agriculture en Normandie au inoijen âge (Introduction).
(2) Siiur'on Ltice, Revuo la Réforme sociale, 1891, U. 4(i.
(3) Consulli^r Claudio .Jaiinet, les (i?'a7ides époques de l'histoire économique, n(A9.mn\Qnl li's chapitres intituh''s: La formalioti de la Société du VII' au IX' siècle ; Une municipalité du midi de la France, de l'époque romaine à 1 789, Sisteroth : l'ne baronnie et une municipalité du Quercg au moijen âge et sous l'ancien régime, monograp/de de Casieliiau de Montrât ier.
Voir aussi Cli. de Uil)l)i', ses divers ouvrage>, en pnrticulirr la Société provençale à la fin du moi/en âge.
(4) SiiiH'oii Lu<'i\ toc. cil.
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Le Play s'applaudissait et se réjouissait il'uu tel résultat. Ce n'est certes pas qu'il prolcrût un régime île privilège au régime de ilroit commun qu'adoptent de plus en plus toutes les nations libres et prospères de notre temps. « Je crois même, disait-il, être en mesure d'établir que la solution des problèmes sociaux se trouvera non dans les institutions qui maintiennent systématiquement l'inégalité entre les hommes, mais bien dans les sentiments et les intérêts qui créent entre toutes les classes l'harmonie encore plus que l'égalité » (1). S'il protestait contre le mépris que l'école révolutionnaire affiche pour un passé qu'elle travestit ou qu'elle ignore, c'était au nom de la vérité historique, au nom du respect que la France moderne doit à l'ancienne France, enfin au nom des grands exemples d'harmonie sociale que celle-ci offre à notre admiration, et même, pourvu que nous sachions remplacer la contrainte légale par la contrainte morale, k notre imitation.