VIT
Voilà par quelles patientes études Le Play formait et affermissait peu à peu ses conyictions sur la vie et sur l'organisation des sociétés. Déliant de lui-même, peu pressé de conclure, il gardait en réserve et laissait mûrir encore l'ample moisson qu'il avait récoltée, se bornant alors à écrire et à perfectionner les savantes monographies qui devaient composer plus tard la riche galerie des Ouvriers européens. « Celte longue attente, suivant la remarque d'un pénétrant et délicat esprit, était le signe d'une force peu commune. L'homme qui, dédaignant les solutions faciles, refoulant sans cesse les bouts d'idées que ses observations concordantes faisaient lever malgré lui, a su, pendant toute une vie d'homme, tenir dans le silence du doute
(Il La Réforme stnriale, \, 08.
Le Plav. 2
méthodique ses convictions grandissantes, acquiert des droits au même respect que la vérité qu'il a si bien servie » (1).
Enfin, vers 18i3, l.e Play comprit qu'en*iatière de science sociale son apprentissage était fort avancé. Dans l'intervalle de deux voyages, les observations rapportées de l'étranger, les réformes à introduire dans nos mœurs et dans nos lois fournissaient, pour ses amis et pour lui, la matière inépuisable des entreliens les plus intéressants. De la masse de faits qu'il avait recueillis, depuis quatorze ans qu'il parcourait l'Europe, il dégageait maintenant des conclusions précises. Il en fit part aux hommes politiques qu'il fréquentait. A cette époque, ceux qui étendaient leurs regards au-delà de ce qu'on appelait le pays légal ne se sentaient guère rassurés sur l'avenir prochain de la société française. Quelques-uns d'entre eux, appréciant toute la valeur du trésor amassé par Le Play, résolurent de se grouper autour de lui pour s'instruire et travailler en commun. De 1S44 .1 1<S48, ils se réunirent chaque semaine, pendant l'hiver, soit dans son salon, soit dans celui de Jean Reynaud ou de Victor Lanjuinais. Ils appartenaient à toutes les opinions et ils se proposaient d'amener les représentants des divers partis à se concerter sur les principes essentiels de la réforme sociale. Montalembert essayait d'agir auprès des pairs, Lanjuinais et Tocqueville auprès des députés. Trente ans plus tard, la pensée de Le Play se reportait avec mélancolie sur tant de généreux bons vouloirs et d'etïorts désintéressés. « Presciue tous ces hommes, disait-il, ont été enlevés par la mort. Les survivants ont donc le devoir de rappeler cette époque au souvenir des contemporains qui, conservant l'esprit de paix et d'union, ne désespèrent pas du salut de la patrie. Mon vieil ami Albert de Saint-Léger et moi, nous rappelons souvent que, en janvier 1848, dans une dos cliarmantes soirées du salon de Jean
(1) i;. liiiuliiiy, M. Le Play et la lié forme sociale {Revue nationale, XXI).
DE l'HKI'KlilC I.K IT.AV 27
Roynaud, où s'agilail la question de la réforme, M. Louis Blanc disait : « Evitons les révolutions : rex|)érience nous apprenti qn'h leur suite le peuple n"a jamais rien gagné ; qu"au contraire il s'est toujours trouvé moins heureux et moins libre» (1). On convint donc que Le Play présenterait à ses amis les éléments de la réforme, mais demeurerait étranger à la politique proprement dite. 11 coni|»lait, en etl'et, aussitôt cette tàclie accomplie, reprendre sa liberté d'action pour travailler à Taclièvement dun ouvrage considérable, qu'il avait déjà poussé fort loin et qu'il devait intituler : l'AiH métallique au .Y/A'e siècle.
Quelques semaines plus tard, le roi Louis-Philippe était renversé, comme l'avait été, dix-huit années auparavant, le roi Charles X. Puis, en juin, les faubourgs se liérissaienl de nouvelles barricades et le sang coulait à tlots dans Paris. La nécessité d'une réforme apparut plus impérieuse et plus urgente que jamais. Le petit cénacle dont Le Play, était le centre s'élargit et compta bientôt dans ses rangs des hommes venant des milieux les plus opposés. C'étaient, pour ne citer que les chefs : François Arago, Lamartine, Carnol, Jean Reynaud, Lanjuinais, ïocqueville, ^fontalembcrt, Sainte Beuve, Agénor dcGasparin, l'abbé Dupanloup, ïliiers, James de Rothschild, Augustin Cochin, J.-B. Dumas, 'Charles Dupin. Ils sollicitèrent Le Play d'aliandonnor sa chaire de l'Kcole des mines et de résumer dans un ouvrage l'enseignement social qu'il n'avait, jusque-là, développé que dans des conversations. Thiers, qui écrivait alors son livre sur la Propriété, insista plus vivement encore que. les autres. Tous adjurèrent Le Play « de se vouer à ce qui, dans leur conviction unanime, était l'œuvre du salut public ». A|)rès quelque hésitation, car il était passionnément attaché h sa chaire et à ses études de métallurgie, il crut que c'était le devoir, et il céda.
tl) Les Ouvriers européens, I, 4iî3.
« Dès le lendemain, dit Le Play, commença la troisième époque de ma vie. Je ne songeai pas un instant à revenir en arrière. Je vis clairement que ma nouvelle besogne serait moins apte à charmer mon esprit et à fonder l'avenir de mes descendants. Toutefois je compris en même temps qu'elle serait plus utile à mon pays et me préparerait à mieux mourir. Des salisfactions infinies m'ont récompensé de ce sentiment » (1). Avant d'enseigner sa doctrine, Le Play, par un scrupule de conscience vraiment excessif, s'imposa de la réviser une dernière fois. Pendant les années qui suivirent il employa les mois d'été à étudier de nouveau sur place la Suisse, les Provinces danubiennes et la Turquie centrale en 'I84S, l'Auvergne en iSoO, l'Angleterre et l'Allemagne occidentale en 1851.
Mais cette réorganisation progressive de la France, conformément aux éternels principes sociaux, non h d'éphémères et impuissantes constitutions qu'un coup de force installe et qu'un autre emporte, pouvait-elle donc avoir quelque chance de se réaliser? L'alliance qui s'était faite entre les représentants autorisés de tous les partis permettait d'en concevoir l'espérance. L'acte du 2 décembre 1831 l)risa ce lien et dissipa ce songe.
Parmi les hommes politiques qui s'étaient rapprochés momentanément, les uns coururent acclamer le vainqueur, les autres se décidèrent h. le combattre : l'union fut rompue et la réforme oubliée. Le Play ne se découragea pas, et, resté seul, il continua résolument sa tâche. Il visita encore, en 1853, l'Autriche et la Russie. L'année suivante, le livre des Ouvriers eiwopèens fut terminé. C'était un recueil où il décrivait, sous la forme de monographies, la vie matérielle et morale de 36 familles ([u'il
(I) Les Ouvriers eiimprens, I, 42f>, 433.
DK KKKltKRIO l.\ù l'LAY '<î9
avait ol)servées Je près dans ses voyages ol choisies parmi les races les plus diverses (1). 11 avait d'abord conclu son a>uvre par l'exposé des nianirs et dos institutions qu'une longue cxj;crience et le témoignage unanime des Autorités sociales de l'Europe commande de regarder comme indispensables h la prospérité d'un peuple. Mais c'étaient là des vérités importunes. La France, après la meurtrière insurrection de 1848, y eut peut-être prêté l'oreille ; en l8oo, distraite par les préparatifs d'une Exposition universelle, éblouie par les bulletins de victoire qui lui arrivaient de Crimée, elle n'était plus disposée à les entendre. « L'insouciance qui avait amené la dernière catastrophe reprenait le dessus. Semblables à ces peuples établis sur des volcans, qui reconstruisent sans cesse leurs demeures sur la lave refroidie, les Fran(,'ais reprenaient leur labeur de chaque jour sans songer davantage au feu souterrain » (2). D'après le conseil de ses amis et pour ne pas heurter trop violemment le sentiment public, Le Play se résigna à retrancher du texte, sauf à le résumer dans un court appendice, tout ce qui n'était pas strictement nécessaire à l'intelligence des monographies. Mais, pour confier à une institution durable ces semences fécondes et pour déférer au vœu formel de l'Académie des sciences, il fonda, en 1836, la Société d'Economie sociale.
(Il Les Oucrievs européens. Eludes sur les travaux, la vie doi/iesfii/ue et la condition morale des populations ouvrières de l'Europe, précédées d'un e.rposé de la met liode d'observation, par M. F. Le l'Iay.i-onsoillci' d'Etat, ingénieur en chef des mines, professeur de métallurgie à l'Ecole des raines. Paris, 1855, 1 volume in-foliOj Iniprimerii; impériale.
On trouvera plus bas, dans la Notice sur la méthode de Frédéric Le Play, l'analyse des Ouvriers européens.
(2) La Réforme sociale, \, 86.
La prodigieuse activité de Le Play suffit, pendant toute cette période, aux tâches les plus diverses. Il reçut, en l8oo, tardivement et dans des circonstances difficiles, — il remplaçait le général Morin, qui lui-même avait succédé à un comité, — les fondions de commissaire général de l'Exposition universelle. Il fut nommé, la même année, conseiller d'Etat (1); plus tard, commissaire général de la section française à l'Exposition universelle qui se tint à Londres en 1862 ; de nouveau, commissaire général de l'Exposition universelle de 1S()7 ; enfin sénateur.
C'est assez dire que Le Play possédait la confiance de Napoléon III. Il a résumé, en des pages malheureusement dispersées et trop brèves, ses relations avec ce souverain (2). Les faits exposés dans les Ouvriers européens, surtout Tobligation inéhiclablcqui s'en dégage, d'assurer aux populations ouvrières le pain quotidien, avaient attiré l'attention de rEm|)ereur. « Il accordait à la souffrance physique du pauvre, dit Le Play, une compassion que je n'ai vue développée au même degré chez aucun de mes contemporains ». A plusieurs reprises, il exprima chaudement à l'auteur la satisfaction avec laquf;lle il trouvait, dans un livre conçu et patronné par la science, en dehors de toute arrière-pensée politique, la confirmation de ses propres vues. Il le fit ajjpeler, en 1858, à deux séances du Conseil privé. L'Empereur, plaçant le salut du pays dans la restauration de l'autorité paternelle, s'y prononça hautement
(l)L(; travail lo plus iniporlanl de Lo Play, au consuil d'IUat, consista dans un /{apport sur le commerce du blé, de la farine et du pain. C'est à la suite de ce lapjjort qu'un décret du 22 juin 1863 abrogi-a toutes les dispositions restrictives auxijuellrs était assujetti jusque-là le coinineree de la boulangerie.
(2) Voit' notainiiient les Ouvriers europi-nis, ], 42 et 557 ; la Conslitutiuu csseulielle, 289-208.
pour uu changement de nos lois successorales et ladoption ilc la liberlô testamentaire. Celle proposition tut appuyée par MM. de Morny. de Persigny, de la Tour, et par Le Play. Elle fut comballue par les |)résidcnls du Sénat et du (Jonseil d'Etat. Deux ministres, l'un favorable à la réforme, mais persuadé que l'opinion publique la repousserait: l'autre, qui la jugea insuftisante, et partisan du système des majorats, tel que lavait institué Napoléon Icr, gardèrent le silence. Découragé par l'altitude indifférente ou hostile de ses autres conseillers et retenu par une sorte de limidilé bienveillante, l'Empereur n'insista pas. Il demanda du moins à Le Play d'extraire des Ouvriers européens^ sous une forme plus accessible ipie celle d'un in-folio, d'ailleurs épuisé, les principes dont il aurait souhaité de faire le programme de son règne.
Le Play se mit aussitôt, à l'ceuvre et publia, en I8(j4, La Réforme sociale en France, déduite de l'observation comparée des peuples européens. « Le second ouvrage de M. Le Play, dit Sainte-Beuve, était contenu dans le premier : il en est sorti à la parole et sur le désir du plus méditatif et du plus philanthrope des souverains. M. Le Play, averti par lui et sentant qu'on ne pouvait de soi-même chercher et trouver dans son grand in-folio les mille inductions éparses qui résultaient de cet ensemble d'observations particulières, a pris le soin de résumer les idées, délever les points de vue, de grouper et de serrer les comparaisons, de les développer en môme temps et de les mettre dans leur vrai jour, d'en tirer les conclusions plus ou moins pratiques, plus ou moins immédiates, mais toutes fondées sur une connaissance exacte des sociélés et des peuples. Dans une suite de chapitres ou de livres traitant de la religion, de la pi'opriété, de la famille, du travail, de Vassociation, des rapports privés et du fjouvernement, il a parcouru et approfondi tous les aspects, les modes de combinaison et les ordres de sentiments et de faits sous lesquels se présentent les sociétés modernes, et il a proposé eu détail
dans chaque ordre son plan raisonné de réforme » (l).
Quant à l'esprit du livre, le titre seul l'indique. « C'est l'évangile d'une doctrine nouvelle. A cette société qui est enivrée d'elle-même. Le Play prrche la nécessité de se réformer suivant des piincipes absolument opposés à ceux d'après lesquels elle est constituée. Il bat hardiment en brèche les faux dogmes auxquels elle croit ; il lui conseille dos remèdes qui sont en opposition directe avec les préjugés les plus enracinés. Mais ses critiques comme ses conseils sont fortement appuyés sur des faits et sur une série d'observations qui font de cette œuvre doctrinale une œuvre en morne temps scientifique. C'est la première fois que la méthode expérimentale est appliquée à l'étude et à la réforme d'une société » (2).
Le Play, après avoir achevé ce livre magistral, s'effraya luimême de l'effort d'attention qu'il demandait à la frivolité de ses contemporains. « Me voici assuré que mon livre aura eu au moins un lecteur », dit-il en riant à un de ses collègues du Conseil d'Etat, le comte de Butenval, qui l'avait aidé à corriger les épreuves. Il se trompait : l'ouvrage parvint, de son vivant, à la sixième édition (3), et il associa dans une admiration commune des esprits d'élite, mais peu disposés d'ailleurs à s'entendre. Sainte-Beuve, après l'avoir lu, proclamait l'auteur « un Uonald rajeuni, progressif et scientifique ». Montalembert écrivait : « Je n'hésite pas à dire que Le Play a fait le livre le plus original, le plus utile, le plus courageux, et, sous tous les rapports, le plus fort de ce siècle. Il a non pas plus d'éloquence que l'illustre ïocqueville, mais beaucoup plus de perspicacité pratique et surtout de courage moral. Oui, ce que
(1) Saiiile-lkMivo,/o Réfovme sociale en France, par M. Le IHntj {Noureau.i- lundis, IX, 179).
(2) Comte dlIau«sonville, Le PInij d'après son œuvre, discours prononce ù la réunion annuelle de la Socicté d'Economie sociale, le 25 juin 1900. (Revue lu Réforme sociale, l'JOO, II, 183).
(3) La huilii'me a paru on 1901.
DE FKKUKIUC LE l'L.VY oS
jadmiro surtout en lui, c'est le courage qui lui a permis de lutter à visage découvert contre la plupart des préjuges dominants de son temps et de son pays. . . C'est par là, encore plus que par sa prodigieuse science des faits et son rare talent d'exposition, c'est par la noble indépendance de son esprit et de son cœur, qu'il sera vraiment grand ilans l'histoire intellectuelle du xix' siècle ». Augustin (".ociiin résumait ainsi deux substantiels et brillants articles sur la Réforme sociale: « Le grand mérite de M. Le Play est d'avoir fortement établi quels sont les biens premiers de l'homme en société. A quelque ojiinion qu'on appartienne, je détie qu'on lise son livre sans sentir monter au fond de l'àme la conviction rigoureuse qui l'anime lui-même. La nécessité, la beauté, la sainteté de la religion, de la famille, du travail, de la liberté, vous apparaissent comme inondées d'une lumière nouvelle. On en comprend mieux le rôle et le prix. Elles étaienl aimées, et on se reproche de ne pas les avoir assez aimées. On se sent plus fort, plus armé, plus convaincu. Il semble qu'un architecte habile vous ait conduit dans la partie la plus secrète d'un temple magnifique et vous ait montré les colonnes souterraines dont la chute ferait tomber le monument par terre » (1).
Peu de temps après cette publication, le 'i avril iSGo, lors de la discussion du projet d'adresse h l'Empereur, un groupe de députés vola, sur la proposition du baron de Veaucc et d'un certain nombre de ses collègues, l'amendement qui suit : « Peut-être serait-il utile <jue votre gouvernement étudiât la question de savoir si, par suite de la transformation de la richesse et des changements dans les mœurs qui en ont été la conséquence, nos lois de succession n'appelleraient pas des modifications favorables à l'extension des droits du père de
(Ij Salnto-Bêuve, Nouveaux lundis, LX, 490 ; Montalembert, lettre à un ami, 8 janvier 1866 ; k. Cochin, la Réforme sociale en France, par M. Le Play \Corresponflant, mai et juin 1863).
famille ». Cet ainendement ne réunit que 41 voix (1). L'Empereur chargea alors un des plus habiles conseillers d'Etat de préparer un projet qui, conformément à l'expédient suggéré par Le Play dans la Reforme sociale, aurait du moins, faute d'une solution générale et plus.équilable, établi la liberté testamentaire au profit exclusif de la très petite propriété (2). 3Iais cette seconde tentative n'eut pas plus de succès que la première : presque tous les membres du Corps législatif, du Sénat et du Conseil d'Etat ne partageaient-ils pas, en effet, sur cette ^rave question, les erreurs et les préjugés du pays ?
Des travaux d'une tout autre nature allaient occuper Le Play. C'est lui qui organisa, avec le titre de Commissaire général, l'Exposition universelle de 1867, On sait quel souvenir a laissé
(i^ € Ce premier noyau de la réforme sociale, dit Le Play, sera placé par l'histoire en tète des restaurateurs de nos libertés civiles ; et je le signalerai dans tous mes écrits ». La Réforme sociale notamment reproduit (I, 360), les noms-des députés qui votèrent, l'amendement du baron de Veaucc.
Dans le courant de la même année, M. Larsonnicr, membre de la Gliambre de commerce de Paris et 131 de ses confrères, manul'acluriers et commerçants, adressèrent au Sénat une pétition en faveur delà liberté testamentaire. LTne pétition analogue lut remise à ce Corps, en 18CC, par M. Sallandrouze-Lemoulec, au nom d'agriculteurs et de paysans de la Creuse. On trouvera le le.xlede cesdocumentsdans V Annuaire de l' Union pour 1875, p. 217 et suiv.
(2) La lii'forme sociale, 1, 378. C'est précisément à cette iiensée de Le Play tjue lépond l'institution du bien de famille, aujourd'hui créé ou projeté, sous divers noms, dans plusieurs pays. La loi française du 30 novembre 1894. modifiée et remplacée par celli' du \t avril l'JOU, sur his habitations à bon marché, marcpie un |)rcmi(Mpas, bien timide, ilans la mènjevoie. Diverses propositions plus hardies ont clé présentées, depuis quel(]ur>s aimées, à la Chambre des députés, mais aucune n'a pu aboutir encore.
DE FRKHKRIC LE PLAY oo
ce cliof-irœuvfo de classification et Je niôlliodo, celte ordonnance à la fois simple, belle et savante, où le plaisir des yeux s'alliait si agréablement aux satisfactions de l'esprit. M. Dan de la Vauterie avait coutume de dire : « Eu l'absence d'une vraie noblesse traditionnelle, c'est aux ingénieurs do l'Klat qu'il appartient surtout de se vouer au bien |)ublic ». Le Plaj avait retenu cette noble leçon de son aucien inailre. 11 refusa tout traitement en qualité de commissaire général, et il sut s'entourer d'auxiliaires qui se firent lionneur, comme lui, de servir gratuitement l'Etat dans cette vaste entreprise. I7i seulement, sur o.2o0, acceptèrent une rétribution (I).
Mais, — initiative })lus neuve encore, — Le Play chercha, dans ce magnifique tournoi des arts et de l'industrie, une occasion solennelle de placer en pleine et vi\e lumière les institutions patronales qui avaient contribué le plus eflicacement au bien-être
(l)Au premier rang de ces auxiliaires il l'aul placer M. Emili' Chevsson, l'un des plus éiuinents et comme ingénieur et coinine apôtre de la science sociale. Voici cominenl Le IMuy s'exprimait lui-même sur M. Cheysson : c II s'est toujours diàlin^ué par son dèviiueiuent à la patrie, et il a été un de mes plus habiles collaborateurs àl'Exposition universelle de 1867; depuis lors, il s'est toujours associé à me-; travaux pendant les rares loisirs que comportent ses devoirs pi-ofessionnels. C'est un des hommes qui acconqilissent le mieux la tâche résumée en ces termes par mon maitre, M. Dan de la Vauterie », — Le Play cite ici la phrase que je viens de reproduire. (Les Ouvriers européens, l, 4051.
Il faut signaler aussi un homme qui devait s'illustrer plus tard dans les annales de la charité, comme fondateur de VOffice eenlval des fruvres de bienfaisance, M. Léon Leléhure, alors auditeur au Conseil d'Etat et l'un des secrétaires du jury pour le nouvel ordre de récompenses. On consultera avec intérêt son beau rapport à la Société d'Economie sociale sur la Situation actuelle de l'ouvrier, d'après les documents soumis au juri/ spécial de l' Exposition universelle (Bulletin de la Société d'Economie sociale. 1867-1868, p. .363). Voir aussi le Rapport sur le nouvel ordre de récompenses, parL. Alfred Le Roux, vi'c-pré^idinl du Corp> législatif.
S6 XOTICE sUK LA VIK
nialcriel, intellectuel et moral des ouvriers (1). Sur sa demande, TEmperenr décida la création d'un nouvel ordre de récompenses en faveur des établissements et des localités qui, dans le inonde entier, donnent les yneilleurs exemples de paix sociale. Six cents maisons participèrent au concours, et les prix furent décernés par le chef de l'Etat en présence de 25,000 assistants.
C'était alors l'époque la plus brillante de l'Empire. Tous les souverains de l'Europe s'étaient, en quelque sorte, donné rendez-vous à Paris pour visiter la grande Exposition. Mais les récentes victoires et les nouvelles ambitions de la Prusse au dehors, au dedans une sourde agitation révolutionnaire, annonçaient des difficultés et probablement des périls prochains. Napoléon lil pria Le Play, nommé depuis peu membre du Sénat, de remettre d'abord sous les yeux du président, M. Troplong, une page où ce juriste distingué vantait, en termes éloquents, les bienfaits de la liberté testamentaire (2) ;
(1) L'honneur, de cette grande idée revient donc à Le Play, l'ersoimo ne la reprit en 1878. Mais, en 1889, rEconomie sociale obtint à l'Esplanade des Invalides un pavillon spécial. Au lieu de se borner, comme en 18G7, à une simple enquête (Icpouilli'e par un jury, on mit les dossiers, documents et j)lans, sous les yeux mêmes du public Depuis cette époque, toute Exposition universelle, à l'étranger comme en France, eut sa section d'Economii' sociale. A celle de 1900, l'Economie sociale tonna un gi'oupe, le 16», composé de 12 classes; c'est, certes, à juste litre, <iue le buste de Le Play avait été mis à la place d'honneur dans h' Palais qu'elle occupa. Voir : Y Economie sociale à l'Exposition iniiverselle de 1S89, par M. Choysson, et Visites n Ve.rposilion d'Economie sociale, par M. Duparc. (Rcvui; la Ih-forme sociale, 1889, H, "À et 186) ; Visites sociales â l'E.i-position de 1900, par.!. Cazajeux (même Revue, 1900, H, 229).
(2) Voici celle page : « Le testament est le triom|ili(! de la libellé dans le droit civil. Le testament, en effet, est entièrement lié au sort de la liberté civile; il est gêne, contesté, quand 1,L liberté est mal assise ; il est respecté quand la liberté civile a, dans la société, la place qui lui appartient. La iiropriétê étant la légilinie cmiipiéle de la lilirilé de riKiniiiie snc la maliéce.
DH l'KKDKRK' LE l'LW 37
puis, (le lui oxpriinor, do la pari du souverain, lo dosir ([iic l'aUeiilion des séualcurs fùl allirée sur les viees de noire régime successoral. Le Play accomplit celle démardie, m lis elle resla intVuclueusc. Au n)ois de novembre 1S69, l'Kmpereur l'invita à un diner de famille, au palais de Saiul-CIoud. Dans l'entretien qui suivit et qui dura deux heures, il lui confia la mission de taire, auprès de cin(| sénateurs, qu'il désigna expressément, un nouvel et suprême effort pour préparer un mouvement d'opinion favorable à la restauration de l'autorité |)aternelle. Il lui demanda, d'autre part, de résumer en un petit volume les principes développés dans la Réforme sociale. Le Play s'acquitta de la première partie de sa lAcbe, mais sans plus de succès qu'auparavant (I). Pour la seconde, qui dépendait de lui
it lo tostament étant la plus énergique expression do la volonté liu propi'iétaire, il s'ensuit que, tant est la liberté civile dans un Ktat, tant y est le testament. L'histoire prouve que, toutes les fois que la liberté civile est comprimée ou mise en question, la liropriété et par conséquent le testament sont sacrifiés à de iyranniques combinaisons... Un peuple n'est pas libre s'il n'a pas le droit de lester, et la liberté du testament est une des plus grandes preuves de sa liberté civile. Partout et dans tous les pays, civilisés ou non, les désirs exprimés par le père à son moment suprême parlent plus haut aux enfants recueillis que toutes les lois de l'ordre civil ». (Troplong, Traité des donations entre vifs et des testaments ; préface).
(1) Cependant une vaste enquête agricole, ouverte en 1866 et close en 1860, avait éclairé l'opinion sur les besoins et les vœux de nos populations rurales. Les informations recueillies et les réponses reçues furent souvent peu précises parce que les questions n'étaient pas elles-mêmes toujours bien posées. Néanmoins «■lies déterminèrent le gouvernement àprésenter, i\Q<. l'ouverture de la session 1869-1870, un projet de loi modifiant les articles 826, %'.\-l et 1070 du code Napoléon, et « reconnaissant au père de fanuUe la faculté d'attribuer à ses enfants l'intégi-alité d'un de ses immeubles, sous la condition d'une soulle en argent à payera ses frères et sœurs». Le projet s'étendait au partage a6 intestat et permettait aux tribunaux, chargés de liquider les succi'ssions des mineurs, de procéder de même. Le cabinet du 2 janvier 1870 le retira, mais il déposa sur le bureau du Sénat, le 28 juin suivant, une sorte de diminulif de ce projet, t L'en- Le Plav. 3
seul, il reprit immédiatement la plume, et il apporta à Napoléon m, en janvier 1870, le livre intitulé : Y Organisation du travail. C'est peut-être le meilleur et le mieux composé de tous ses ouvrages. Il y rappelait ces paroles que l'Empereur avait prononcées à Bordeaux en-1852, et qu'il venait de confirmer récemment dans une réponse, du le»' janvier 1869, aux vœux exprimés par 31gr de Paris : « Je veux conquérir à la religion, à la morale, à l'aisance, cette partie encore si nombreuse de la population qui, au milieu d'un pays de foi et de croyance, connaît à peine les préceptes du Christ; qui, au sein de la terre la plus fertile du monde, peut à peine jouir des produits de première nécessité ». Le Play pressait Napoléon III de réaliser ce programme : « Il importe à la gloire du second Empire qu'il soit exécuté. Après une époque de corruption, il est temps de reprendre l'œuvre qui, à l'époque de Descartes, donna aux mœurs et aux idées de la France un ascendant irrésistible. La nation doit enfin se soustraire, par un généreux effort, aux passions et aux préjugés que lui ont légués la corruption de la monarchie et les violences de la Révolution Puisse ce travail réparateur s'accomplir pendant la seconde partie du règne de Napoléon III ! Puisse-t-il bientôt rendre à la France l'ascendant intellectuel et moral qui lui fut acquis, après une semblable réforme, à la fin du règne de Louis XIII 1 » (1).
quête agricole, portait Y Exposé des motifs signé par M. ^Emile Ollivier, a résumé avec une imposante autorité des préoccupations depuis longt(;raps manifestées par beaucoup d'économistes au sujet du morcellement progressif et indéfini des propriétés rurales ». Mais le dispositif no répondait guère à l'anqjleur du préambule. Il se bornait à modifier les articles 826 et 832 du Code, de manière à purmeltrc que chaque lot ne rcufermàL pas néci'ssaircHKjnt <• la même quantité de meubles, d'immeubles, de droits ou de créances de même nature et valeur •. Quelques jours après, la guerre était déclarée à la Prusse, et ce i)rojet devenait caduc (Journal officiel du 29 juin 1870). (1) L'Organisation du travail, p, 206 et 498,
DE FRÉDKRIC I.E PLAY 89
Le souverain a|iprouva les conclusions tle FouvraLçe et invita l'auleur à les présenter, comme l'expression de la pensée impériale, à deux membres du gouvernement. Ceux-ci persistèrent à les repousser. » Ayant appris, dit Le Play, que j'avais retrouvé chez eux l'indifférence tt le préjuge qui avaient paralysé les tcnlalivcs de ISriS et de I8()i, IKmpereur perdit détînilivcment l'espoir d'accomplir la réforme », et il se jeta dans l'entreprise où tombèrent, d'une cliute commune, son gouvernement et la France (i).
Celle calaslroplie n'étonna pas Le Play ; il l'avait même, dès longtemps, .'innoncée. Tous ses ouvrages laissent percer ce pressentiment, et sa correspondance, en vingt endroits, est plus explicite encore. « Hélas! écrivait-il h M. Ch. de Ribbe en 1868, le mal est momentanément sans remède; car les gouvernants et les fonctionnaires liquidatuurs qui vivent des abus s'accordent à glorifier ce qui est. La réforme viendra seulement de calaslro|)lies, si elles ne nous tuent pas tout à l'ait ». — « .l'étais arrivé, depuis quinze ans, ajoutait-il plus tard, à voir si clairement notre décadence intellectuelle et morale, aggravée par l'accroissement des ricbcsses matérielles, qu'une seule chose m'étonnait : c'est que la société put tenir debout. L'erreur nous a plus dévorés que ne nous dévorent à cette heure les communistes et les Prussiens » (2).
A peine la paix est-elle signée que Le Play se remet au travail. L'épreuve, loin de l'abattre, semble l'aiguillonner, et les onze années qui lui restent à vivre ne seront qu'un apostolat con-
ll) Les Ouvriers euroyinfus, I, 4.').
(2) Lettres à M. Gh. de Ribbo. i"- septembre 1868 et 12 octobr.' 1870, (Charles de Ribbe, Le Plai/ d'après xa correspondance).