LETTRES A DES AMIS
A Monsieur Ch. de Ribbe (1).
Paris, 10 juillet 1865.
Je vous remercie de votre concours soutenu, et vous prie de me faire un petit résumé des traits les plus importants sur la vie domestique de nos pères, que vous m'avez signalés dans vos deux derniers voyages et qui caractérisent le mieux Tordre moral de Tancienne Constitution provençale. Je ferai de ces extraits sommaires des Livres de raison un des documents à annexer dans ma deuxième édition .
Chaque jour, il m'est donné de faire quelque recrue pour la réforme pratique de notre Société. J*ai aujourd'hui une chaude adhésion de M. Mame, de Tours, dont le dévouement à la pensée fondamentale de Tœuvre m'est connu depuis la publication du livre.
M. X. . . est absolument dans le faux, il est plongé dans la phraséologie libérale et fantaisiste h la mode, sans aucune intelligence de la vie rurale. C'est fâcheux, car c'est un homme de bien. Mais Terreur des gens de bien est plus dangereuse que celle des coquins ; c'est elle qui perd la France depuis soixante-quinze ans, et il faut se garder de Tencourager, quelque estime qu'on ait pour les personnes. En lisant attentivement la brochure de M. X. . ., qui commence fort bien, vous découvrirez aisément pourquoi elle conclut fort mal.
Je ne connais rien de plus dangereux que les gens
(1) Charles de Ribbe, Le Play d*après sa correspondance, 2« édit. (Victor Lecoffre, éditeur).
qui propagent les idées fausses, sous prétexte que la ' nation ne voudra jamais y renoncer. Si elle n'y renonce pas, elle périra; mais ce n'est pas un motif pour accélérer la décadence en adoptant Terreur.
// n'y a pas d'autre règle de re' forme que de chercher le vrai et de le confesser quoi qu'il arrive.
Je conçois qu'un homme prudent se taise momentanément sur le vrai, bien que je condamne cette prudence ; mais je repousse tout homme qui se rallie par politique h Terreur.
Ne regrettez pas le concours de M. X... S'il persévère dans la voie fausse où il est, il n'arrivera qu'à embrouiller la question.
Combien je suis satisfait, en ce qui vous touche, de vous voir engagé dans une voie si féconde, celle qui consiste à fonder l'histoire de la Provence sur les traces positives de son organisation sociale t Je n'ai qu'une recommandation à vous faire : c'est de vous attacbdr toujours à la vérité, saïis rechercher la faveur des par- . tis, des coteries locales, etc. L'écueil de la vie proviii-, claie est la petite rivalité des personnes. Évitez-le. Notis sommes dans un temps où il est nécessaire de payer de dévouement, et où il faut se résigner à voir ce dévouement inutile ou méconnu. On en est largement récoili- pensé par l'approbation de quelques gens de bien. . . PoUf les élections comme pour le reste, ij faut aller droit atl ■ vrai sans tergiverser et sans capituler ; il faut plus qiiô jamais donner l'exemple et ne pas craindre de n'être rietii Je constate chaque jour que j'ai pu impunément dire là . vérité, il en sera de même pour vous. -■
Je rencontre ici d'admirables natures, qui s'annuledt 'v en voulant ménager les erreurs et les préjugés de ceut à qui leur ambition est de plaire. ■-. <
Gardez-vous de ce travers, si le désir du succès devait^ fi
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jamais vous préoccuper. Je ne sais si j'ai réussi moimême h pratiquer ce précepte : Vitam impendere vero ; mais je Tai voulu sincèrement.
A. Monsieur Ch. de Ribbe.
Paris, 2 décembre 1866.
J'ai consacré ma vie à la réforme de mon pays. Il y a pour moi, à cet égard, deux classes d'hommes parmi les dirigeants :
lo Ceux qui savent se dévouer ;
2o Ceux qui pensent à leurs propres intérêts, et ne donnent quelque attention à la réforme que lorsque ces intérêts sont avant tout satisfaits.
Je me tiens chaque jour en comnjunication avec les premiers, et je m'éloigne chaque jour des seconds.
L'homme riche, intelligent, placé dans les corporations privilégiées, etc., qui ne pense qu'à lui, qui prend sa personnalité pour mesure de son activité, pour règle de ses doctrines, est un fléau social ; car il occupe la place d'un ouvrier utile, et il excite l'antagonisme chez les classes inférieures qui ne respecteront la classe dirigeante que quand celle-ci fera son devoir.
Aussi, dis-je j\ vous-même comme à tous mes amis : Conservez votre dévouement actuel ; pénétrez-vous du renoncement chrétien à mesure que votre réputation grandira, et vous pourrez compter sur ma vive amitié qui croîtra avec vos mérites.
Si de mon cùtc je me corrompais, si je cessais de refuser certaines hautes situations où je ne pourrais travailler utilement à la réforme, si la petite renommée qui m'arrive me perdait en me rendant orgueilleux, ne manquez pas de m'en dire vertement votre avis*
Je suis navré, en voyant tant d'hommes heureusement doués échouer misérablement contre la borne de l'orgueil, et perdre toute notion du juste parce qu'ils ont été admis parmi les privilégiés de l'Institut. Or, il ne faut jamais oublier que nous pouvons être faibles comme eux, et il ne faut les blâmer que pour nous dire que pareille chute nous menace.
Qu'est-ce qu'un catholique qui n'est pas dévoué au prochain ?
C'est un orgueilleux qui se fonde sur la supériorité de la doctrine qu'il professe, pour se dispenser de le servir humblement.
L'Evangile a classé cette sorte de gens à leur juste valeur.
Cela dit, critiquons le moins possible les autres, et tâchons de pratiquer mieux qu'eux la doctrine de Jésus !
J'aime à voir le clergé comprendre qu'il a surtout mission de s'unir aux amis de la famille, pour défendre la société contre les erreurs et les abominables pratiques des prétendus hommes de progrès.
A. Monsieur Claudio Jannet.
Paris, 25 décembre 1866*
Nous n'échapperons à la désorganisation sociale qui nous menace, que si un nombre suffisant d'hommes pénétrés des vrais principes se tiennent prêts à affirmer et à démontrer la vérité au jour de la prochaine catastrophe.
La catastrophe ne nous sera pas épargnée ; car les classes riches se montrent de plus en plus indignes de la haute action directrice qu'elles devraient exercer. A Paris surtout, le luxe et la débauche débordent, tandis