SOUTEMRS DE JEUNESSE DE FRÉDÉRIC LE PLAY
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Gomment Fauteur avait été préparé, à son insu, avant 1829, à l'étude de la science sociale (1).
Les cinq premières années de ma vie (1806-1811) se sont passées sur les bords de la basse Seine, entre le petit port d'Honfleur, près duquel je suis né au village de La Rivière, et la forêt de Brotonne qui, au-dessus de Quilleboeuf, confine au rivage. Ces premiers souvenirs me reportent à la détresse des pôcheurs-côtiers, dont l'industrie était détruite par la flotte anglaise qui bloquait toute cette région ; à l'agitation entretenue par les péniches anglaises qui, se détachant à Timproviste de cette flotte, venaient commettre sur la côte des actes d'agression et de contrebande ; enfin aux déplacements subits, imposés à mon père, officier des douanes, par le devoir de combattre ces tentatives. Les vieux pêcheurs se consolaient des humiliations infligées par le blocus, en se rappelant leurs exploits maritimes de la guerre qui prit fin en 1783. J'écoutais avec passion leurs récits, et je prenais ainsi à leur foyer les premières leçons de patriotisme. Dès que mes forces naissantes me le permirent, je me mis à la suite des enfants qui apportaient journellement à ces pauvres logis les pro*duits de leurs petites entreprises de glanage, dépêche, de chasse et de cueillette. Ardent pour ces exercices, qui ont été souvent
(1) Les Ouvriers européens, I, livre premier. — Dans ce morceau ainsi que dans les suivants, les notes qui sont au bas des paiiçes sont de Le Play, à l'exception de celles écrites en italique.
la récréation de mon âge mûr, j'acquis promptement, à l'aide de mes camarades, Thabileté et l'énergie physiques nécessaires pour me rendre utile au modeste ménage de mes parents. Je me rappelle encore le plaisir indicible avec lequel je coopérai, au printemps de 1810, à une pêche miraculeuse faite à coups de bâton, par le poste de la douane, sur une bande d'aloses échouée à mer basse dans une flaque d'eau, devant le hameau de La Vacquerie, sur la lisière de la forêt. Pendant l'hiver suivant, qui -fut rigoureux, la récolte du combustible devint pour le ménage, comme pour mon développement physique, une utile ressource ; et ma bonne mère récompensait mon zèle en m'aidant à lire un gros livre qui m'intéressait beaucoup (1). J'acquis ainsi, en ce qui touche l'importance des productions spontanées que récoltent les familles pauvres, une conviction qui m'est toujours restée présente à l'esprit; et lorsqu'en 1829, je traçai au Hartz le premier budget domestique, je plaçai dans le cadre, tant de fois remanié depuis lors, ces sortes de recettes h la place qu'elles occupent encore aujourd'hui, sous le nom de « subventions ».
Les quatre années sui vantes (1 811 -181 5) apportèrent à cette éducation naturelle un changement qui a laissé chez moi de fortes traces. En juin 1811, après la perte de mon père, une de ses sœurs richement mariée vint à Ilonfleur, avec son mari, apporter des consolations à ma mère. Les deux époux, privés d'enfants, me prirent en afl'ection et m'emmenèrent à Paris, où je restai jusqu'à ce que ma tante, devenue veuve lors de la seconde entrée des
(1) Éraste ou l'Ami de la jeunesse. 1 vol. in-S"; Paris, 1773. — Le lecteur désireux de savoir ce que furent ces premiers germes d* éducation et d'instruction trouvera dans l'ouvrage d Mgr Baunard (La foi et ses victoires, II, 261) une curiev analyse du gros livre qui charma l'enfance de le Play.
armées alliées, me renvoyât à ma mère. Les idées que j'ficquis, pendant cette seconde époque de ma vie, s*expliquent par la nature du milieu social où me placèrent mes parents d'adoption. L'arrivée à Paris produisit sur moi l'impression fâcheuse que j'ai toujours ressentie depuis lors à la vue des villes. Mon oncle habitait rue de Grammont sa propre maison, qui est encore désignée aujourd'hui par le n® 15; mais le luxe de l'appartement Louis XVI, où je devais rester quand je n'étais point à l'école, ne me fît jamais oublier le charme de la forêt, des vergers et des rivages du pays natal. L'école où l'on m'envoyait fut pour moi, pendant quatre hivers, un supplice dont le souvenir ne m'a jamais quitté. Elle était uniquement composée d'une pièce, située rue de Grétry à un second étage, où quarante enfants étaient renfermés pendant sept heures dans un air vicié. Aucun souvenir d'amitié ne s'y est joint à ceux que m'avaient laissés mes compagnons de chasse et de pèche ; et, en ce qui touche l'enseignement, je ne saurais me rappeler ce que j'y ai appris. Toutefois, la désorganisation introduite de nos jours, en matière d'écriture, dans la tradition nationale, par l'importation de « l'anglaise », reporte de plus en plus mon attention sur deux objets qui restent connexes dans ma pensée : l'admirable rideau des « exemples » tracés parle maître en « bâtarde», en «ronde» et en «coulée»; et l'immense nerf de bœuf qui venait fréquemment nous rappeler l'obligation de les regarder.
La partie littéraire de l'éducation ne m'était guère donnée que dans le salon de mes parents, grâce à un concours de circonstances qui était spécial a cette époque. Chaque soir, mon oncle, âgé de 50 ans environ, réunissait d'anciens condisciples qui, nés dans l'aisance, n^ais moins heureux que lui, se trouvaient après les
désastres de la Révolution privés de famille et de fortune. Ces réunions avaient pour mobiles principaux de solides amitiés de collège, la culture habituelle des lettres, une vive sollicitude pour les événements internationaux, qui se précipitaient alors avec une rapidité inouïe. La tendance au rapprochement était motivée aussi par la diversité des opinions politiques et littéraires ; mais celle-ci était tempérée par le calme et la gaîté, traits distinctifs de l'ancien ne urbanité .française. L'union était d'ailleurs fortiûée par le sentiment patriotique à mesuré que l'indépendance nationale se trouvait plus compromise parles revers de nos armées. L*attrait de ces réunions était en outre entretenu par une table élégante et hospitalière, par une riche collection de livres qui formait la principale décoration du salon, enfin par des jeux de combinaison, qui faisaient diversion de loin en loin aux entreliens, aux lectures et aux , nouvelles venues de l'étranger. Un tel milieu fut un utile stimulant pour mon esprit. Après le second hiver, j dans ma septième année, la passion de la lecture, judi- ■ cieusement dirigée et contenue par mes parents, me fai-'1 sait oublier les ennuis physiques de la vie urbaine. J'étais ; chargé du service de la reliure et institué bibliothécaire : de la réunion. Quand il en était besoin, je remplissais, ' h la table de jeu, la fonction de « quatrième j& à la satis- faction de tous les amis de la maison. Pendant les deux dernières années de mon séjour à Paris, ces amis senti» . rent le besoin d'échapper aux poignantes impressions de cette terrible époque; et ils se plurent à m'instruire, .4 soit en dirigeant mes propres lectures, soit surtout en ' répondant aux intarissables questions que me suggé raient les lectures et les entretiens de la soirée précédent* Cet enseignement m'était donné, à peu près chaque joui par deux commensaux habituels de la maison, qui cor
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plétaient heureusement les souvenirs des lieux et des hommes que les campagnes de la Révolution et du Consulat avaient laissés dans l'excellente mémoire du maître de la maison. Ces trois hommes, sortis des écoles vers Tépoque de la révolution d'Amérique, déposèrent dans mon esprit une foule d'opinions touchant la littérature ancienne et Thistoire moderne de la France. Ces opinions furent momentanément effacées par les enseignements ultérieurs des écoles ; mais elles reprirent leur juste influence à mesure qu'avançant dans la vie, puis constatant la décadence de mon pays, j'ai senti le besoin d'arriver, en matière de science sociale, à des convictions arrêtées. Depuis Tannée J848, où je fus, en quelque sorte requis, par des hommes d'opinions très diverses, de publier les Ouvriers européens^ j'ai souvent reporté ma pensée sur les leçons de mes trois maîtres de 1813 ; et j'ai compris que je leur étais plus redevable que je ne l'avais pensé jusqu'alors. Je regrette de ne pouvoir citer les noms de ces deux maîtres, car mon oncle, leur ancien condisciple, les désignait familièrement par leur prénom. Ayant parfois l'occasion de les citer, dans la suite de cet ouvrage, j'appellerai le premier le « Lettré », et le second le a Gentleman ». Mon oncle subordonnait volontiers les questions politiques à l'ordre financier. 11 nous racontait les services qu'il avait rendus, sous ce rapport, au régiment dans lequel il s'était engagé. Il rappelait la conduite prudente qui lui avait conservé sa fortune, au milieu des crises de la Révolution. Il critiquait avec une égale fermeté les désordres de la noblesse de cour, les fraudes des fournisseurs d'armée et l'indélicatesse des acquéreurs de biens confisqués. Il blâmait sévèrement les dilapidations de l'ancien régime ; et il estimait Napoléon P'* pour la sagesse de son administration plus que pour la
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grandeur de ses talents militaires (1). 11 louait les habi* tudes de 8()hri<^t<» (jue j'avais contractées pendant ma pnMuière enfance et se montrait envers moi d'autant plus généreux que je dépensais moins. Le deuxième maître, le Lettré, ancien magistrat, passicmné pour la culture des lettn^s, s'était adonné h rens(»ignement en Kranre et h l'étranger. 11 contribuait plus (]u*aucun autre, par son talent de lecteur, au charme de nos soirées; et il me guidait avec une rare patience dans m<*s propres lectures. Pour le fond des idées, il inclinait vers J.-J. Roussseau, les Encyclopédistes et les Girondins; et, à cet égard, il était vivement combattu dans nos soirées. Ls troisième maître, le Gentleman, se chargeait particulièrement de ce soin : et c'était lui surtout (pii se plaisait h démontrer l'influence souveraine exercée par la religion sur le bonheur individuel et la pros, périté publique. Contraint de fuir la France pour échapper h Téchafaud, puis dépouillé de ses biens, il alla d'abord rejoindre les émigrés réunis sur le Rhin ; mais il ne tarda pas h comprendre que leur cause était jHTdue d'avance ; et, jusqu'il l'époque de sa rentrée en Kr'ance, il ne lui resta plus (ju'à se livrer, en Allemagne, à l'enseignement et h l'étude. Il voyait, dans la corruption des classes dirigeantes de l'ancien régime, la cause première de la Révolution (i). Il avait assisté
(i; « Tout ce iju'on apprend de l'bislojre aux enfants ne <îonsisle presque en autre chose qu'en récits de combats et de massacres, et enfin, les glorieux éloges (lont on comble les conquérants (vrais bourreaux de l'humanité pour la plupart) achèvent (le corrompre lesprit des jeunes gens, qui dès lors se figurent (|ue Tart de tuer les hommes est la chose du monde la plus louable et la plus héroïque. » (Locke, De l'Éducation des enfants, Mt^)-
(1) « Si les supérieurs qui gouvernent perdent la voie de la justice et du devoir, le peuple s'en détache également, tit perd pour longtemps toute soumission. » (Gonfucius, Le L^^V^* livre I, ch. XIX).
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au déplorable spectable d'impiété et de corruption que les mœurs des émigrés offraient à Goblentz, à Cologne et dans les résidences affectées, par l'hospitalité allemande, à la demeure des princes ; et il déclarait que ces désordres étaient devenus peu à peu, aux yeux des Allemands, Tapologie ou tout au moins l'excuse de la Ilévolution (1). Ces enseignements revenaient constamment, dans un langage gai et spirituel, à propos des incidents du jour : ils déposèrent dans mon esprit les premières notions de l'instruction morale et littéraire, que ne me donnait pas l'école.
(Iliaque année, mes parents apportaient une excellente diversion h cette existence trop sédentaire et trop sérieuse pour un enfant. Dès le premier printemps, nous nous rendions dans le charmant pays de Bray, où résidaient deux membres de ma famille paternelle. Nous y trouvions, pendant la belle saison, une hospitalité généreuse chez d'admirables familles rurales dont l'habitation, nommée familièrement « maison du bon Dieu », était le rendez-vous habituel, le lien et l'instrument de paix du voisinage. Là, délivré de la servitude scolaire, je reprenais les habitudes du premier âge. Je me livrais avec ardeur aux travaux utiles. Je devenais l'aide favori des ouvriers ruraux, des bûcherons, des
(1) Le cardinal l*arca a laissé, dans ses Mémoires, des pages attristantes sur les exemples d'irréligion et de désordre donnés par les émigrés français. « C'étaient les mêmes cabales, les mômes intrigues de la cour », dit il, ^ la même indifTércnce pour les maximes de la religion et de la morale, les mêmes débauches... A part quelques gentilshommes de province, tous profe/5saient ouvertement les maximes philosophiques qui avaient amené la catastrophe. . . Ils n'en persévéraient pas moins dan» leurs erreurs, et faisaient même tous leurs efTorts pour les propager, soit par leurs discours, soit par des écrits abominables. » (Cardinal Pacca,Afemo/re«, traduits de l'italien sur la 3« édition ; Lyon, 1833. 2 voi. in-8», tome II, pages 49 et 50).
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chasseurs et des pêcheurs. Je commençai, avec les l)ergers et les jardiniers, mes premières études de botanique. Je me trouvai ainsi initié, en dehors de lout système préconçu, à une foule de notions qui me permirent plus tard d'attribuer à ces travaux leur véritable place, dans Tétude des hiérarchies rurales et manufacturières.
Revenu à Honfleur en 1815, je constatai tout d\il)ord l'exactitude de renseignement qu'avait rapporté de l'émigration le plus sage de mes maîtres parisiens. Je vis bien ainsi que les principales conditions du bonheur se rencontraient dans la religion, la paix et la coutume nationale. Depuis que Tétat de guerre avait cessé, mes vieux amis, les pêcheurs -côtiers, étaient revenus h la ville ; et ils y avaient repris la prépondérance sociale. Ils retrouvaient dans le culte les diversions morales et les consolations pratiques nécessaires à leur rude et périlleux métier. Je me rappelle encore, non sans émotion, la solennité et la joie avec lesquelles ils célébraient les jours de première communion et de Fête-Dieu. Pendant sept ans (1815-1822), sur les deux rivesde la basse Seine, je vis renaître le travail, paralysé depuis vingt ans par le blocus. Dans le pays d'Auge, je voyais croître rapidement le bien-être au sein des ateliers domestiques de fileuses, de tisserands et de dentellières, en même temps que la richesse dans les fabriques collectives qui centralisaient le commerce de leurs produits. Dans le pays de Caux, le spectacle était encore plus instructif : le retour de la paix et la conservation des traditions normandes concouraient également à la renaissance de la prospérité. Les usines à engins mécaniques s'élevaient de toutes parts. Les familles de bordiers, de paysans et de grands propriétaires n'étaient point encore désorganisées par les lois de la Terreur ; elles
gardaient dans leurs « masures », avec les vieilles mœurs, les habitudes de hiérarchie et d'union, qui ont persisté jusqu'à présent sur les rivages de la mer du Nord et de la Baltique. Dans cette troisième époque, comme dans la précédente, j'ai d'ailleurs été initié à la connaissance du passé par les hommes, nombreux encore, qui avaient commencé sous l'ancien régime l'exercice de leur profession. C'est ainsi par exemple, que j'entendis souvent confirmer ce qui m'avait été enseigné à Paris, touchant l'esprit d'irréligion qui régnait chez les classes dirigeantes, pendant les années qui précédèrent la Révolution de 1789. Je choisis, entre beaucoup d'autres, une anecdote qui montre h quel point les riches propriétaires fonciers du pays d'Auge étaient indifférents au bien-être du clergé des campagnes. Le prêtre qui compléta en 181(3 mon instruction religieuse, et dont la cendre repose aujourd'hui dans le tombeau de ma famille, avait été curé dans un village de cette contrée. Possédant une petite fortune personnelle, il pouvait assez bien réparer, par l'usage de la viande, ses forces épuisées par un service pénible de jour et de nuit. Il partageait même, autant que possible, sa modeste pitance avec ses confrères du voisinage, qui ne vivaient guère que de pain et de légumes. L'un de ces derniers avait, tout au plus une fois par quinzaine, le pot-au-feu au presbytère. Ce régal était procuré au pauvre prêtre et au jeune garçon qui sonnait la cloche et servait la messe, par le travail de la vieille servante. Toutefois, les forces du ménage n'étaient restaurées, par cet heureux événement, que dans le cas où la bonne femme réussissait à obtenir, au marché voisin, un bon prix du lot de fil qu'elle venait de fabriquer. Le jour où se traitait cette grande affaire, le bon curé, accompagné de son serviteur, dirigeait sa promenade sur la route Le Play. 4
par laquelle les gens du village revenaient du niarch*^. ÏI était convenu que, s'il y avait succès, la servante Tannoncerait de loin en plaçant un grand rameau vert sur le panier qui lui servait à emporter le lil et à rapporter, avec la provision de nourriture, la filasse qu'elle devait élaborer pendant la nouvelle quinzaine. Quand le rameau vert se détachait sur l'horizon, au haut de la C(Me abrupte qui. dominait le village, les deux promeneurs poursuivaient leur route, afin de féliciter plus tôt la vaillante femme ; mais, quand le rameau ne se montrait pas, le curé faisait brusquement volte-face ; puis il disait gaîment à son assistant : t Allons, François, (^ncore des haricots !» Je me suis souvent reporté par la pensée à ce récit de mon vieux maître. J'en ai trouvé de fréquentes confirmations au milieu des rapports que j'eus avec l'ancien et le jeune clergé, pendant les cinq aimées (J8i8-1822), où je suivis au collège du Havre les cours d'humanités.
A cette époque, je travaillais, en toute liberté, près de ma bonne mère, dans une maison rustique, sans Taide fl'aucun répétiteur. Assidu h mes devoirs scolaires, j'employais la majeure partie de mon temps à lire Cicéron, vers lequel mes maîtres de Paris avaient souvent dirigé mon attention ; et je cherchais surtout dans le» opinions de Tacite, au sujet des Germains, les passages qui justifiaient l'estime accordée, par le Lettré et le Gentleman, au caractère actuel des Allemands. Durant lues longues récréations solitaires, je parcourais le rivage maritime, les champs, les prés et les bois : naviguant avec les pêcheurs-côtiers ; demandant aux livres de Linné le complément de mes études botaniques du pays de Bray ; chassant au filet les becs-figues et les alouettes à recelé d'un habile Bordelais ; enfin, me mêlant aux travaux agricoles des masures cauchoises. En 1822,
vers la fin de Tannée scolaire, un jeune prêtre (1), qui m*avait pris en amitié, m'assura que je pouvais subir l'épreuve du baccalauréat es lettres; et il aida à mon succès en me donnant quelques notions de logique. Le vénérable principal du collège (2) y contribua avec la môme bienveillance en m'accordant quelques leçons particulières d'histoire de France. J'avais peu de goût pour la chronologie des souverains et pour les dates des grandes batailles ; et souvent mes questions ramenaient le professeur aux souvenirs de sa jeunesse. En me racontant les principaux incidents de sa carrière, le bon maître confirma les notions que j'avais antérieurement acquises touchant la défaillance des dignitaires ecclésiastiques, la situation pénible du bas clergé sous l'ancien régime et les tendances vers la nouveauté, manifestées par une partie de ce clergé aux Etats généraux de 1789. Ces récits mettaient souvent en lumière le mal h côté du bien, le discrédit h côté de l'influence ; et ils ont contribué plus tard à m'expliquer" pourquoi le clergé de France n'a pas encore repris sur la nation l'autorité qu'exercent si utilement les clergés dans les divers pays du Nord de l'Europe.
L'année 1823, pendant laquelle j'eus à me fixer sur le choix d'un état, fut l'époque décisive de ma vie. Dès que le premier grade universitaire me fut acquis, je portai mon attention sur deux carrières qui s'offraient à moi, dans les conditions suivantes. Comme diversion h mes études littéraires, j'avais acquis, en m'aidant de traités spéciaux, des notions d'arithmétique et de géométrie. Un de nos voisins, arpenteur rural bien achalandé, que je rencontrais souvent au milieu des champs,
(1) M. labbô Bénard, mort récemment curé du Havre.
(2) M. l'abbé Houiller, ancien prêtre de TOratoire.
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m'apprenait i'iisage des jalons et de l'équerre, pi'ofiLiiit ainsi de mes récréations. Edifié de ma petite science th(M)i'i([ue, il me prit en amitié ; et, comme il s(» faisait vieux, il me proposait de me prenrlre pour associé et de uie céder un jour sa client(^le. D'autre part, un ami de collège (1), qui se préparait, à Paris, aux concours de l'Ecole polytechnique, me conseillait de prendre la même direction que lui. En acceptant la proposition du voisin, je m'assurais immédiatement le pain quotidien et, plus tard, l'aisance dans l'exercice «l'un art suball(?rn(». En suivant le conseil de l'ami, je reculais 1 epo- (jue de l'indépendance, et je courais la chance de con- ([uérir une situation élevée dans l'art de l'ingénieur. Ce dernier ])arti me souriait; mais j'ignorais entièrement si mes aptitudes répondaient aux difficultés de l'entreprise». Pour lever mes doutes, je m'adressai à un ingénieur en chef des ponts et chaussées (2), ancien ami de ma famille, (jui voulut hien porter le jug(»ment (pie j'atlendais, après m'avoir attaché momentanément à sa personne. Un mois d'épreuve suffit : le juge me garantit le succès; mais il voulut y contrihu(;r en se transformant en maîti'c. II avait conçu pour moi une vive amitié ; et, comme il vivait dans le célihat, il me garda prés de lui
(1) M. Louis Robert, d'abonl ingénieur drs constructions naviilrs, aujourd'hui chanoine à la cathrilralo dr Uourn.
(:2) M. Dan de La Vauterio, originaire du C'alva<Ios, «''lève des premières ])romotions de l'Kcole polytechnii|u<.', admis par mutai ion dans le corps des ponts et chauss«''es. Il avait été attaché, sous le Consulat et l'Empire, aux déparlements conquis dons les Pays-Bas ; puis, lors de la Restauralion, au port d'ïîonlloiir, où il avait connu ma famille. Kn 1823, il élait ingénieur en rhcl' à Saint-Lù (Manche) : il appliquait au desséchom«înt des maiais du Gotentin les connaissances spéciales (ju'il avail acquis(3s dans les polders compris entre l'Escaut et le Uhin. Pendant l'été de c«;tte même année, il fut chargé d'une mission ayant ]>our objet l'endiguement de l'ile de Noirmoutier près des côtes de la Vendée.
le reste de l'année, en me traitant comme un fils. Grâce à cette communauté'd*existence, les habitudes de travail que j'avais contractées jusque là furent définitivement fixées.
Le maître avait lui-même conservé, dans sa vie privée, le régime sévère des Pays-Bas. Il associait, à la simplicité et à la frugalité, Taisance que lui assurait un patrimoine rural. 11 employait son superflu à garnir de toutes les publications utiles les tables et les rayons d'une riche bibliothèque. Ses habitudes de lecture avaient surtout pour but de remédier aux lacunes que la décadence de l'ancien régime et les violences de la Révolution avaient introduites dans les connaissances de la classe aisée. Selon lui, les ingénieurs de l'Etat, après l'accomplissement de leur devoir professionnel, avaient l'obligation morale de se rendre utiles gratuitement à la chose publique, comme le font les propriétaires fonciers en Angleterre et dans les autres Etats du Nord. Il disposa notre vie journalière de telle sorte, qu'après lavoir secondé dans le service qui lui était confié, je pusse consacrer cinq heures aux lettres et aux sciences ayant pour objet l'étude des sociétés. Nous vivions solitaires, à Saint-Lô, dans une maison contiguë h uiî vaste jardin. Le travail professionnel commençait à quatre heures du matin, au bureau, et finissait à deux heures. Les études littéraires, sociales et scientifiques avaient lieu de quatre à neuf heures du soir, dans la bibliothèque, qui était le salon commun de nos deux chambres. Montaigne et Gicéron étaient, dans nos lectures, les points habituels de ralliement ; mais nous les quittions souvent pour comprendre et contrôler leurs pensées. Ces deux écrivains, formés au milieu de deux grandes époques de corruption, étaient, dans l'opinion du maître, éminemment aptes à jeter la lumière sur la
corruption contemporaine. Montaigne, en particulier^ resté pur d'esprit et de conduite malgré la corrujption • sociale des derniers Valois, me faisait comprendre la cause et le remède de la désorganisation qui dérive aujourd'hui des erreurs émanées des derniers Bourbons, . du Contrat social et de la Terreur. Nos voyages dans le ' Cotentin et la Vendée nous exerçaient à observer che« ^'^ les contemporains les vices et les vertus des temps -, passés. Nous nous plaisions à découvrir les espérances de paix sociale que semblaient garantir, après tant de * • ■ discordes, la disposition des esprits et surtout la pros^ • périté matérielle rétablie depuis 1815. J'admirai le* * magnifique spectacle qu'offrit k cette époque la Vendée, lorsque l'auguste fille de l'infortuné Louis XVI traversin . '•'! ce pays. Habitué,' h Paris et en Normandie, aux contra- ■ dictions mêlées de calme ou d'indifférence, que faisait .^ naître le principe du gouvernement, je me sentis trang- ■ ^ porté dans un monde nouveau. En voyant le témoi-' gnage du sentiment énergique des familles du Marais et du Bocage, je compris pogr la première fois la puis* ' sance que donne à une race d'hommes la communauté ' du dévouement à la religion et à la souveraineté. Sous" ] cette impression toute nouvelle, j'improvisai un projet V de rapport que je proposai au maître pour qu'il l'adret- , sât, en son nom, au Directeur général . Ce projet compra- ;•nait implicitement la critique du scepticisme religieux V."" et politique, qui m'avait souvent affligé. Le maître ■.<; adopta avec bonté cette proposition ; mais, en corrigeant /§ dans mon texte des expressions trop enthousiastes, il -1 m*apprit à garder plus de mesure, et me donna, sous ce .7? rapport, la meilleure leçon de prudence que j'eusse 4 encore reçue. Cet épisode provoqua des lectures et sur-, tout des entretiens qui laissèrent une utile empreinte . sur mon éducation, et me préservèrent des exagérations contraires, propres aux écoles où j- allais entrer. ....
J'arrivai à Paris dans les premiers jours de 1824, pour être admis, pendant les six années suivantes aux trois enseignements du collège Saint-Louis, de TEcoIe polytechnique et de rÉcole des mines. Les leçons de Tannée précédente me procurèrent un premier avantage : je restai indifférent aux passions politiques qui animaient mes condisciples les plus habiles (1). Je compris la nécessité de me livrer exclusivement aux études successives des trois écoles. Par goût et par devoir, j'évitai la compagnie des camarades animés des aspirations d'où sortit bientôt la révolution de 1830 (2). Soumis aux idées de hiérarchie, je me contentai de gémir intérieurement en entendant le professeur d'histoire glorifier le triste mot de Louis XIV : c L'Etat, c'est moi ». Je ne me laissai pas même éblouir par les leçons du Collège de France, où des professeurs éloquents discréditaient les coutumes nationales et signalaient « le développement de Tesprit humain » comme le but suprême de a la civilisation »...
L'admission h l'École des mines de Paris, h la fin de
(1) Cet avantage fut d'abord balancé par un inconvôniont : j'étais relativement sage on politique, mais fort ignorant en mathématiques. L'affection dn M. Dan de La Vauterie, en me retenant en Vendée, m'avait fait perdre trois mois de l'année Sv'olaire 1823-1824. Je me trouvai donc soumis à, de dures épreuves pour arriver avec honneur à l'Ecole polytechnique, en octobre 1825.
(2) Mes deux premiers compagnons de prédilection restaient, comme moi, étrangers à la politique. C'étaient : en 1824-1825, Robert, camarade d'enfance, alors admis à l'Ecole polytechnique, aujourd'hui membre dos « Unions de la paix sociale » ; en 1824-1827, Gratry, condisciple de Saint-Louis et de l'Ecole polytechnique, plus tard prôtre éminent de l'Oratoire, et jusqu'à sa mort dévoué aux études sociales. Gomme je le dis ci-dessous, ce fut seulement en 1828, pendant mon séjour à l'Ecole des mines, que je revins aux questions sociales dans mes entretiens avec mon ami Jean Reynaud.
l'année 1827, fut pour moi une époque de bonheur. J'échappais enfin à la servitude du casernement et des salles d'étude, qui depuis deux ans paralysait mes facultés. Mon travail, redevenu libre, reprit sa fécondité. Mes récréations, subordonnées à des devoirs attrayants, acquirent un charme extraordinaire dans la compagnie habituelle de mon ami, Jean Reynaud. Dès le printemps de 1828, les rapports intermittents qu'avaient fait naître en 1826, à l'École polytechnique, l'amour de la vie rurale et certaines vues communes d'intérêt public se transformèrent en une solide amitié. Le caractère, quelque peu dominant, de « l'ancien » s'accommodait de la déférence accordée par « le conscrit ». Cette déférence m'était d'ailleurs rendue facile par l'admiration et la sympathie que j'éprouvais, conformément à la loi mystérieuse des contrastes, pour les talents littéraires, l'inclination poétique et même pour l'imagination mystique de mon ami. A cette époque, il commençait h se passionner pour les idées saint-simoniennes. Il était poussé dans cette voie par ses entretiens fréquents avec .Pierre Leroux et par les aspirations patriotiques qui nous étaient communes. Avec une éloquence entraînante, il exposait que la grandeur de la patrie devait sortir, non d'une nouvelle explosion de violence, mais d'une transformation pacifique des rapports sociaux. Quant au mobile de cette transformation, il le voyait, en partic à son insu, dans les faux dogmes de 1789, qui lui avaient été inculqués dès son enfance (1). J'opposai tout d'abord à ses idées préconçues les opinions que j'avais
(1) Autant que je puis me le rappeler, Jean Reynaud était filleul du conventionnel Merlin (de Thion ville). Il devait, h. ce qu'il m'a semblé, ses éminentes vertus privées à sa vaillante mère; c'est elle qui nous reçut dans son petit vignoble de Guentrange (Moselle), au début de notre grand voyage au Hartï et dans la plaine saxonne.
puisées dans ma première éducation. Nos discussions continuelles ne diminuèrent point le dissentiment qui régnait entre nous ; mais elles accrurent notre affection, en nous donnant le désir d'une association qui pût nous conduire à la découverte de la vérité. En cette matière, sans s'attacher autant que moi à la méthode d'observation, Reynaud ne repoussait pas la pensée de prendre pour critérium de nos jugements les faits sociaux observés dans un voyage fait en commun. Quant au choix des lieux à visiter, je n'avais pas oublié les récits du Gentleman, qui, en 1814, m avait signalé rAllêmagne du Nord comme la patrie de la sagesse. Je fis donc agréer à mon ami le projet qui devait nous faire parcourir, en 200 jours, pendant la belle saison de 1829, les mines, les usines et les forêts des régions comprises entre la Moselle, la Meuse, le Rhin, la mer du Nord, la Baltique, les montagnes de TErzgebirge, de la Thuringe et du Ilundsruck. L'instruction pratique de l'Ecole des mines comprenait, pour chaque élève, deux explorations successives : le projet que nous soumîmes h l'approbation de nos maîtres associait donc mon premier voyage d'étude au second voyage de mon ancien. Comme, en raison de son étendue, notre entreprise devait entraîner une dépense supérieure h l'allocation accordée à chaque élève, nous eûmes soin de nous procurer h l'avance par quelques travaux littéraires et scientifiques le supplément de ressources qui nous était nécessaire. Une circonstance particulière, qui m'a laissé un sentiment de graUtude, nous procura un second supplément, et vint accroître nos chances de réussite (1).
(i ) Informé par les prot'es«;eurs de l'Ecole de quelques succès que j'avcais obtenus dans les examens qui terminèrent l'année scolaire 1828-1829, M. Becquey, directeur général des ponts et chaussées el des mines, voulut bien me mander près de lui et
rannée 1S27, fut pour moi une époque de bonheur. J'échappais enfin h la servitude du casernement et des " salles d'étude, qui depuis deux ans paralysait mes facul- A tés. Mon travail, redevenu libre, reprit sa fécondité. Me» i récréations, subordonnées à des devoirs attrayants, Jl acquirent un charme extraordinaire dans la compagnie 4 habituelle de mon ami, Jean Reynaud. Dès le printemps -jà de 1828, les rapports intermittents qu'avaient fait J naître en 1826, à TEcole polytechnique, Taiiiour de la.^ vie rurale et certaines vues communes d'intérêt public ^ se transformèrent en une solide amitié. Le caractèrCp quelque peu dominant, de « l'ancien » s'accommodait "^ de la déférence accordée par « le conscrit ». Cette défé-^ rence m'était d'ailleurs rendue facile par l'admiration et la sympathie que j'éprouvais, conformément à la 1(h mystérieuse des contrastes, pour les talents littéraires, l'inclination poétique et même pour l'imagination mystique de mon ami. A cette époque, il commençait à se passionner pour les idées saint-simoniennes. Il était -^ poussé dans cette voie par ses entretiens fréquents avec Pierre Leroux et par les aspirations patriotiques qui j nous étaient communes. Avec une éloquence entraînante, j il exposait que la grandeur de la patrie devait sortir, non d'une nouvelle explosion de violence, mais d'une ^ transformation pacifique des rapports sociaux. Quant au mobile de cette transformation, il le voyait, en partie à son insu, dans les faux dogmes de 1789, qui lui avaient été inculqués dès son enfance (1). J'opposai toufa d'abord à ses idées préconçues les opinions que j'avais^
(1) Autant que je puis me le rappeler, Jean Reynaud étaîtj filleul du convontionnol Merlin (de Thionville). 11 devait, à ca qu'il m'a semblé, ses éminentes vertus privées à, sa vaillante mère; c'est elle qui nous reçut dans son petit vignoble de Guen-', trange (Moselle), au début de notre grand voyage au' Hart« et:î dans la plaine saxonne.
Ce voyage fut accompli dans les conditions les plus -; favorables pendant les sept mois de mai à novembre. Il ' . fut un de mes plus précieux moyens d'instruction. J'en ressens encore journellement les bons effets ; et je m'ex-^ '*; plique de plus en plus que la prépondérance intematio* '; nale d'une race d'hommes ait toujours été en rapport *. '^ avec l'étendue des connaissances acquises, dans des .': voyages méthodiques, par la jeunesse des classes dirigeantes. A défaut des traditions détruites en France. *-. depuis 1789, un enseignement spécial sur l'art des ;' voyages devrait être le complément des hautes études*;. Après avoir connu beaucoup de voyageurs, je reste '• d'ailleurs convaincu qu'en perfectionnant les traditions ."/jî de l'École des mines de Paris, mon ami et moi avons '■"'' créé la meilleure méthode de voyage. Cette méthode a ..V une grande importance : toutefois ce n'est point . ici le .i lieu de l'exposer avec détail ; et je me borne à en signa*. . j^ 1er les traits généraux. " V:
Comme tous les voyageurs qui aspirent à exercer pat \.^ leur profession une action dirigeante, nous avions à ^^-i^ atteindre, dans chaque contrée, trois buts principaux : ^ visiter les étabjissements spéciaux qui, pour l'art des '-■■{[ mines, offrent les modèles à suivre et lesécueilsà éviter î "■■'■' séjourner sur chaque établissement le temps nécessair<|i[ s pour observer les faits essentiels ; puis rédiger les notek ,.^^? qui doivent en garder le souvenir. Se mettre en rapport l^ intime avec les populations et les lieux, afin d'établir^ r{
une distinction nette entre les faits essentiellement à»v
me féliciter. Il s'informa, avec. un intérêt paternel, de mes vuei;*^ d'avenir; et, après avoir entendu le récit du projet conçu ave^c-^^ mon ami, il décida qu'une allocation supplémentaire nous serait/ accordée. J'ai soiurent rencontré, chez les hommes d'Etat dl cette époque, cette bonté exempte de népotisme ; et je suis lieii^^ reux de la signaler^
DÉ FRÉDÉRIC LE PLAY 7l
locaux et ceux qui ont un caractère d'intérêt générai. Ghei'clier avec sollicitude les Autorités sociales de chaque localité ; observer leur pratique ; écouter avec respect les jugements qu'ils portwit sur les hommes et les choses. Nous avT)ns rempli ce programme, en nous rendant indépendants de tout moyen de transport et de tout bagage. Nous voyagions toujours à pied, en nous servant de la carte et de la boussole : nous franchissions ainsi les distances selon les lignes directes qui, dans les montagnes ou dans les plaines, étaient inaccessibles, aux animaux de selle et aux voitures. L*exceptîon à cette règle absolue se présentait uniquement quant nous devions étudier une localité avec le concours d'un indigène : dans ce cas nous prenions soin d'organiser à la convenance de celui ci les moyens de transport. Nous dirigions d'ailleurs vers les endroits prévus de stationnement le bagage très portatif, qui contenait l^ vêtements de ville et le matériel spécial destiné à l'observation ; et nous y déposions peu à peu les documents produits par l'exploration des lieux. Partout, nous avions le libre choix entre cinq sortes de journées, dont la destination était tracée par la combinaison du programme avec les incidents imprévus : les stations d'étude près des mines, des usines, des familles ouvrières et des Autorités, sociales ; les excursions ayant pour but de compléter l'étude des établissements et des hommes par une reconnaissance sommaire de la région environnante ; les explorations géologiques liées li l'étude des gîtes minéraux ; les explorations générales de localités ; les voyages rapides ayant pour objet la connaissance sommaire de certains lieux. Nous parcourûmes ainsi, à pied, sans une seule interruption, 6.800 kilomètres en 200 journées (1).
(1) Stations d'études : 80 journées, à 10 kiiom., 800 k.; excur-
72 SOUVENIRS DE JEUNESSK
En co qui touclie la science soi-ialc, nos ohsrrvations euront surtout pour ol)jct les inin<»urs, les fondeurs, les ])ùcherons, les charbonniers et les cliarreti<*rs des montagnes du Hartz. Cette étude fut menée de front avec celle des excellentes populations rura4es de la plaine saxonne, qui s'étend au picîd de c(îs montages. Nous visitâmes souvent les foyers domesticjues des familles attachées aux exploitations minérales et forestières, comprises, au midi delà plaine, entre l'Elheet le Rhin. Enfin nos recherches s'étendirent également aux pôcheurs-cotiers du Hanovre, de TOldenhourg et des Pays-Bas, ainsi qu'aux populations manufacturières de la Westphalie, de la Belgique et du bassin rhénan. En poursuivant ces études, nous n'avions pas encore Tesprit assez formé pour remonter des faits aux principes et nous élever à la hauteur de la science ; mais nous nous assurions le moyen de l'acquérir plus tard, car nous apprenions l'art des voyages. Pendant sept mois nous sûmes, en dehors de toute excitation urbaine, trouver en nous-mêmes la source d'une complète activité de corps et d'esprit. Les faits à observer nous oiïraientune occupation sans bornes; les longs loisirs de la marche ne pouvaient épuiserles discussions soulevées à chaque instant par des objets nouveaux ; le contraste des opinions et dos caractères était, pour ces discussions, un stimulant très vif ; enfin les habitudes de hiérarchie me portaient h accepter, de bonne griVce, les décisions, parfois un peu tranchantes, de «l'ancien ». Je constatai plus tard que cet esprit de discipline fut pour moi une des précieuses conquêtes du voyage : j'acquis ainsi Tes-
sions, 40 journéos, à 30 kilom., 1.200 k. ; explorations géologiques, 40 journées, à 50 kilom., 2.000 k.; explorations générales, ïiO journées, à GOkiloni., 1.200 k. ; voyages rapides, 20 journées, à 80 kilom,, 1.600 k. ; total, 6.800 kilomètres.
JDE FRÈDÈRid LE PLAY 73^
prît de sociabilité, qui me permit de mener à bonne fin, en parfaite harmonie, beaucoup d'autres voyages avec des amis ayant presque toujours des caractères fort différents du mien.
Nous nous mîmes d'accord sur certaines opinions économiques, conformes à l'évidence des faits, qui nous furent enseignées par des administrateurs habiles ; et c'est ainsi, par exemple, que nous reconnûmes l'excellence (les grandes corporations instituées dans les États allemands pour l'exploitation des mines métalliques. Cependant nous ne réussîmes point à nous entendre sur « la question sociale », qui avait été le point de départ de notre entreprise ; seulement nous comprîmes qu'elle était beaucoup plus compliquée que nous ne l'avions d'abord supposé. Je m'affermis dans la pensée que la solution se trouverait en grande partie dans les coutumes du passé. Mon ami, au contraire, conserva ses convictions sur la doctrine du « progrès continu », et, en général, sur le concours que pouvait donner, en cette matière comme en toute autre, l'esprit de nouveauté. En résumé, nous revînmes, à la fois, plus divisés d'opinion et meilleurs amis que jamais.
Le Play.
A Madame V® Le Play (1)
Goslar (dans le Unterhartz), le 21 août 1829. — La fm de mon séjour à Glauslhal a été employée à compléter mes études sur la grande usine centrale qui se trouve à quelque distance de la ville. Cette usine extrait l'argent, le cuivre et le plomb des minerais qui lui sont fournis par 15 mines immenses. Deux de ces mines que j'ai visitées, et qui se nomment la Dorothée et la Caroline, ont 2.100 pieds de profondeur. Tandis qu'ordinairement tous les accessoires d'une mine à plomb, cuivre et argent emploient une centaine d'ouvriers, celle dont je te parle en emploie plus de 3.000. Tu vois que, pour un homme de mon métier, le Hartz est un véritable pays de cocagne.
Toutefois cette usine, qui nous paraît admirable,' ferait une impression pénible sur un amateur qui ne serait pas accoutumé à la vue des fourneaux. Ainsi par exemple, si tu venais à Franchenchaarnerhûtte (c'est le nom de l'usine en question), tu ne verrais dans ce qui fait mon admiration qu'une masse immense de bâtiments noirs comme de la suie au-dessus desquels est toujours suspendu un nuage énorme de fumée et de vapeurs sulfureuses qui s'étend tout autour à plus d'un quart de lieue ; de tous côtés des fourneaux qui vomissent avec de la flamme des torrents de vapeurs de plomb, d'arsenic, de soufre, d'antimoine, etc. ; des
(1) Voyages en Europe, 1829-1854, Extraits de la correspondance de F. Le Play, publiés par M. Albert Le Play (Plon-Nourrit, éditeurs).
78 conREsi*oN'r)AxrK
mires (ronvriers qui ont pros(iue tous une» sanlé <l«''tiiiile, (|iii sont pî\les connue dos spor.tn's et dont la plupart ont les yjoii^nets tiU'dus par TrlVct di's vapeurs de ploinh qui donnent aussi à leurs niiMubres un triMuldenient conlinnel et tout cela, pour ^a^ner 7 irrosclnMi par jour, cest-à-dii'e environ 21 sous.
Néanmoins, en voyant la ha r< liesse de ces travaux, on trouve (jue r'est h juste titi'e (jue les mineurs allemands sont regardés comme les premiers du monde.
l*our en venir à des idées plus riantes, je te ilirai quv in»ti-e voyap:e d(» (llausthal à (ioslar s'est fait de la inani(>re la plus gaie, Iteynaud étant un farceur fini et (llemson, notre nouvelle r(»crue, étant le gar^'on le plus aimable et 1(» plus amusant qu'il soit possihbuie voir; il a pris entre autres choses à tAche dYMubrasser toutes les gardeuscs de chèvres et de vaclies (pu» nous rencontrons dans les montagnes. Rien n'(»st ])lus romi(jue qxu* (Je voir ce grand corps deO pieds aller conter d(*s douceurs à ces bergères dans un langagi» qui sur 20 mots est composé au plus d'un mot allemand, le reste étant toujours (»n fi'ancjais, aussi tu j)enses bien que de tous ses discours elles ne com])rennent (\\w la partie démonstrative (ju'elles prennent en général assez bien.
(Jioslar est pour nous un nouveau ciMitre de travail et, d(»puis S jours, je suis occupé îi étudiei- deux ndnes qui s(* trouvent à T) 4 de lieues. En ce inmnent ie suis seul. 11 y a ti'ois jours, on revenant le soir avec h» petit brouillard de notre course (juotidienne, Taini Heynaud (jui, ainsi que nous, toute la journée» avait respiré force vapeurs de plondj et d'arsenic, s'écria tout à coup : SarrebJeu, iMessieurs, j'ai assez de métallurgie pour ce mois-ci et j'ai bonne envie de la ])lanter là. L'ami Glemson ({ui ne disait mot, mais (|ui n'en pensait pas moins, trouva l'idécî excessivement lumineuse et voilà nos
deux gaillards qui se mettent h me débaucher potir faire comme eux ; je suis à ce qui paratt pliis ttiètàllUi*giste qu'eux et je tins bon en disant (JUe je vOulAis voir tous les travaux avant de partir. Alors on convint de se séparer et en un quart d'heure il fut résolu qile flejrnaud irait h Lubeck voir les bords de la BaltitJUe, qtie Clemson irait h. Berlin où je doi» aller le rejoindre pour voir cette ville magnifique ainsi que TOpéra (Jui, dit-on, est le premier du monde. Il y a soixante-dix lieues d'ici à Lubeck, il y en a soixante-quinze jusqu'à Berlin ôt tous ces voyages ont été résolus en moins de temps que n'en eût mis Un bourgeois de t^aris pour se décider à aller se promener aux Tuileries .
Dans trois jours je me mets en route à mon toUr pour Berlin où j'arriverai en trois jours et demi de marche, à moins que je ne me décide à prendre la voiture à Magdebourg, ce qui est douteux, vu que depuis que je voyage à pied, j'ai pris pour les voitures une aversion telle que je suis malade toutes les fois que je m'embarque dans ces machines, ce qui du reste ne m'est arrivé qu'une fois depuis mon départ de Saint-Dizier. Tu ne saurais croire, ma chère maman, combien II est agréable de se trouver comme nous dans un état parfait d'indépendance et de pouvoir se transporter d'un lieu h un autre sans avoir besoin de consulter les convenances sociales, sans penser aux paquets, aux voitures, et à tout ce ^ul fait l'ennui des voyages, et surtout d'être parvenu à pouvoir faire dix-huit à vingt lieues dans une journée, sans ressentir la moindre fatigue le lendemain matin.
Tel est l'état dans lequel nous sommes et je t'assure qu'il y a dans l'univers peu d'hommes qui se trouvent dans un état de félicité pareil à celui dont je jouis maintenant. Lorsqu'il sera passé, d'après le sort de toutes les choses de ce monde, j'aurai encore la consolation de^^a--
80 CORRESPOXDANCK
scr que j'ai su l'apprécier à trnips <»t par suite en jouir dans toute sa plénitude.
Ce petit voyage de Berlin, qui forme un petit accroc à l'itinéraire qui nous a été ti-acé, m'est presque nécessaire dans la situation actuelle après un séjour prolongé dans des mines très malsaines. Ce travail un peu forcé ne laisse pas que de me fatiguer, j'ai été obligé, entre autres choses, de renoncer au vin pour (juelque temps, parce que Tacide du vin, en se combinant avec les vapeurs de plomb, produit un poison qui occasionne de fortes coliques.
Ma vie dans ce moment est des plus régulières. Voici un abrégé de l'emploi de mon temps. A i heures 1/2 du matin, je prends une tasse de chocolat au clou de girofle, d'après la coutume du pays, puis je m'embarque h pied pour Oker où j'arrive à 6 heures, où j'étudie, dans les mines, la fabrication du zinc, du (tuivre, du laiton, du plomb, de l'argent, de l'or, du soufre, etc., qui se trouvent tous rassend)lés sur ce même point; cette étude est fatigante parce que je suis obligé d'être constamment avec les ouvriers et de causer avec eux ; j'eiiten<lsà présent assez bien l'allemand, mais celui des ouvriers est comme le patois par rapport au français et j'ai beaucoup de mal h le comprendre. J\)ur arriver h\, il faut que je retourne ma question de 20 manières différentes ; à midi je vais dîner dans une espèce de cabaret où je mange du bout des dents du jambon et du bœuf salé avec des groseilles fermentéesdans le vinaigre pour entremets, le tout avec du pain noir tout mollasse dont l'aspect me fait toujours frémir ; avec cela la bonne femme de l'auberge croit me traiter en prince et elle pousse des soupirs et des exclamations en me voyant prendre seulement 2 gros de son bœuf cru pour faire passer 2 onces de pain. Pour me dédommager je fais
comme Tami Clemson, j'embrasse les deux servantes» qui, comme toutes les femmes du Hartz, sont très bien et je retourne jusqu'au soir 8 heures à mes fourneaux, puis je rentre à Goslar où je me dédommage des fatigues de la journée en mangeant du cerf rôti qui est bien la meilleure viande qu'il soit possible d'imaginer. Aussi j'en consomme des quantités qui te paraîtraient épouvantables.
A Madame V^® Le Play
Grenade, 10 juillet 1833, — En ce moment je marche littéralement jour et nuit, toujours dans le même équipage, c'est-à-dire, avec mes 2 mules et mon mozo Juan de Cabera del Bacy, qne je t'ai signalé déjà plusieurs fois.
De Sechoso au Guadalquivir, toute la chaîne de la Sierra Morena présente à cette époque de l'année une végétation encore plus belle que celle que je t'avais signalée avant El Pedroso. Le jaca ou cistus ladaniferus avait disparu complètement, mais le myrte dont je t'ai déjà parlé avec tant d'admiration dans ma dernière lettre s'est montré sur ce point 10 fois plus beau et forme souvent des arbustes de 8, 10, 12 et 15 pieds de haut couverts de millions de fleurs, c'est aussi beau que le jaca. J'ai revu une deuxième fois le fameux Guadalquivir ; décidément ce fleuve est une mystification. A Torina, petit bourg à 8 lieues au-dessus de Séville, il coule presque sans eau entre des rives sèches et abominables comme celles de Cordoue ; je n'ai pas voulu lui faire l'honneur de le passer en bateau ; en faisant un léger détour, j'ai facilement trouvé un gué pour le traverser avec les mules.
M. Le Baube et les autres personnes qui m'avaieat
82 CORRESPONDANCK
parlé de Séville ne m'avaient pastronipi^ot j'en puis sorti vraiment enchanté ;j*ai d'ailleurs eu les moyens de passer agréablement les trois jours que j'ai consacrés à celte autre Capoue.
Jo f ai dit que j'avais le dessein de voir, près d'El Pedroso, ime grande mine de fer. Or j*ai eu le bonheur de rencontrer dans le directeur un ancien émigré qui a voyagé dans toute l'Allemagne et surtout dans le Ilartz. Comme deux hommes qui ont vu le Brocken ne se quittent pas facilement, j'ai passé un jour (»t demi avec lui et nous avons pris nos mesures pour faire ensemble le voyage de Cadix. Tl m'a adressé a Séville dans une maison particulière, chez les sénoras Horazitos.
Cette maison est tenue par une très brave dame de 38 ans. La senora Rosario, la tante, a une nièce qui n'a ])as vu les Français de 1808, mais (jui ne m'en ])laît pas moins pour cela, vu qu'elle n'a que 17 ans ; ,'i la recommandation de don Francisco de Krlorza j'ai été reyu à bras ouverts par les deux dames et je me suis très bien trouvé de mon séjour chez elles, où j'étais véritablement comme en famille.
.l'avais encore à Séville des lettres de recommandation pour le capitaine général de la province, le mar- (juis de Las Amarillas, pour le comte d'El Pedroso, pour le consul des Pays-Bas et pour un certain don Arrazzola ()nA,te connaissant son Séville sur le bout du doigt.
Les maisons de Séville sont admirables non h l'extérieur, qui est assez misérable, mais à rinléj'ieur, qui est disposé de la manière la plus commode. Le patio, habitation d'été, est un vrai délice ; dans les maisons un peu riches tout cela est construit sur le modèle arabe comme les habitations des villes de Barbarie et donne un véritable avant-goût de^l'Orient.
'■'^■lÀ
LETTRE» UE TOYAGE tt
J'ai assisté à la fameuse nuit de la Saint-Jean dansi laquelle toutes les senoritas de Séville, sans distinetion de rang, passent tout le temps à leur fenêtre en demandant des bonbons à tous les cavaliers (Jui passent daû» la rue exprès pour distribuer des douceurs {dulees). La plus grande liberté règne dans les conversations nocturnes qui pourtant se font toujours à travers des grilles fort serrées, car je n'ai pas vu dans la ville une seule croisée privée de cet agréable ornement. On se tutoie comme chez nous dans le carnaval, et c'est avec utie satisfaction inexprimable qu'on entend les petites senoritas demander par la fenêtre haute : chico, ekvas dulces ? (Petit, as-tu des bonbons ?) ; on ne manque jamais de répondre oui, mais qu'on ne veut les donner que par la fenêtre du rez-de-chaussée. De là des pourparlers ; les senoritas par l'attrait des bonbons se décident enfin à descendre, et les malins armés de lanternes sourdes éclairent tout à coup leur figure et s^assurent ainsi si elles méritent un joli cadeau. Je n'ai pas manqué de régaler amplement la senorita Rosarito ainsi que les amies qu'elle m'avait fait connaître.
Je suis parti enchanté de Séville, après avoir observé que les nièces de 17 ans sont des choses que les tantes de 30 ans surveillent de très près, et je dois dire que la brave tante Rosario n'a quitté la sienne que lorsqu'elle ne pouvait faire autrement, malgré sa confiance et sur^ tout sa grande amitié pour les Français qui ont laissé de fort agréables souvenirs h Séville tant en 1812 qu'en
Après avoir envoyé Juan avec les mules pour m' attendre dans la ville de Chiclana près de Cadix, je suis parti avec Erlorza, qui était venu me rejoindre par le bateau à vapeur de Cadix où l'on arrive en 12 heures.
Le fl<'uve, trrs large» à son enibourhiire, n'est guère plu» beau qu'au-dessus deSévillr.
(ladix est une ville tout originale on Espagne, par la liberté dont on y jouit, ])ar une ])0])ulation très rccomniandable, par Tabsence de la populace, par l'aflluence des étrangers et par un caractère <le propreté et d'élégance qui ne se trouve dans aucune ville de France. Il n'y a jien à conqiarer pour la splendeur aux villes qui bordent la baie de Cadix et l'Isle de Lion et qui comprennent San Lucar, Rota, Port vSainte-Marie, Xérès, Islade Léon, Chiclana, toutes villes de 20 à 60 mille habitants.
J'ai assisté par hasard à Cadix aux fêtes célébrées à Toccasion de la fameuse Jura (serment) pour la reconnaissance de la princesse des Asturies. La ville était vraiment admirable avec ses maisons toutes blanches, ses port(îS et ses balcons vastes ornés de draperies rouges, avec ses rues toutes couvcîrtes «le toiles et avec ses milliers de jolies femmes parcourant les i*ues en bourdonnant comme des essaims (l'abeilles. J'ai encore quitté Cadix avec peine.
J'ai été à Chiclana reprendre mon équipnge et dîner avec ce bon Erlorza qui était là dans sa famille avec une cousine qu'il va épouser dans 3 mois ; puis je suis parti à toute bride pour le fameux détroit de Gibraltar où je voulais voir les côtes d'Afrique, le point le plus méridional de l'Europe, car je ne crois pas que la Sicile s'avance aussi loin, et enfin pour voir à ïai'ifa les plus jolies femmes du monde.
Cette excursion a été faite avec un plein succès ; j'ai pris des pierres et des plantes à Textrémité de T Europe, j'ai fait au clair de lune, dans un bateau de pécheur, une excursion en Afrique, et j*ai mis pendant cinq minutes le pied sur le sol africain oïl j'ai cueilli une
demi-douzaine de plantes, puis je suis revenu coucher à Tarifa .
Les femmes du pays, par une coutume toute mauresque, se tiennent la figure couverte, mais il n*est pas sans exemple qu'elles veuillent bien la montrer à ceux qui ont très envie de la voir.
Rien de plus pittoresque que la chaîne de montagnes qui borde la partie septentrionale du détroit ; elles sont d'une très grande hauteur, et la plus haute forme, avec celle qui lui est appuyée sur la côte africaine, les deux colonnes d'Hercule. C'est la seule contrée de l'Espagne où j'ai vu dans les montagnes quelques réminiscences des montagnes du Hartz, c'est-à-dire, des eaux abondantes, de grands arbres (chênes verts, ormes, liège) et enfin des nuages.
Du sommet des montagnes on a une vue ravissante de l'Océan et de la Méditerranée, du détroit, de la baie et du rocher de Gibraltar et aussi de la jolie ville d'Algésiras. J'en aurais bien long à te conter sur tout ce pays, mais puisque le temps me manque, j'arrive h Malaga, à 40 lieues de Tarifa, en laissant de côté trois nuits consécutives passées dans les champs et la persécution des douaniers, véritables voleurs, opérant avec les patentes du roi, et qui pour 5 francs laisseraient passer un million de contrebande. Toute la côte de la Méditerranée depuis Tarifa est bordée de montagnes de 3 à 4 mille pieds qui descendent en amphithéâtre jusqu'à la mer, en laissant près du rivage une plaine plus ou moins large ; en général cette plaine est assez aride et habitée seulement par le palmier nain qui remplace ici le jaca de l'Estraniadure.
De distance en distance on voit des jardins qui se trouvent formés par l'habile arrangement des eaux, et qui réalisent les descriptions les plus poétiques.
86 COKUESI><>NDANOK
Malaga est situcV dans une plaine» dcn.» genre, cultivée quoique peu agréal)Ie vu le défaut «i'arbres, mais h quelque distance h l'est et princi)>aleuient à l'embouchure et dans tout le cours de la vallée, la culture est admirable.
On voit dans la plaine basse de vastes champs de maïs, de blé et de canne à sucre bordés de haies d'un elîet étonnant, formées el'aloës, de cactus h grandes feuilles et surtout du grenadier constamment paré de fruits et de fleurs. Le sol estombi'agé par dc^s plantations de figuiers, de citi'onnirrs <'t d'orangers tandis (pie les plus hautes montagnes sont rouvertes <les fam(*uses vignes qui donnent le vin de Malaga, av^ec «les eaux vives divisées en mille rigoles, car ici il n'y a pas de culture sans eau. 11 faut pourtant m'arréter dans mes éloges, carje ne trouverais pas (let(*rmes pour te vanter Grenade, Grenade ! la véritable huiliùme meiveille du monde.
A Madame Frédéric Le Play.
Nijni-Taguil, 0 juillet i«U.
(le qu'il y a de pénible juscprici dans mon voyage, c'r*sl qnn je n'ai jamais eu une heure de loisir ; j'ai été sans cesse occupé, d'abord îi me transporter à d'énopmes distances, puis à visiter à la liAte des fabriques, à l'aire et défaire des malles, h charger et décharger des voitures. Aujourd'hui et d(»puis dimanche dernier, je me trouve. Dieu merci, dans une situation toute diffère n te.
Mon plan de (tampagne est de voir i-apidement toutes les mines et usines de la (Ihafne Ouralienne, comme j'ai vu celles de la vallée de la Kama, et celles comprises
'^^ -Ni
LETTBES DE VOYAGE 87
entre Ekaterinebourg et Perm ; mais, pour étudier les détails, je veux séjourner longtemps sur un groupe de mines et d'usines où j'étudierai la fabrication une fois pour toutes.
J'ai choisi pour cela les mines et usines dont le cheflieu est Nijni-Taguil. Cette immense propriété appartenant h MM, Demidoff, j'étais sui' à Tavance d'y trouver des gens éclairés pour me seconder dans mes études et de plus des amis pouf passer agréal)lement la soirée après une longue journée de travail. Je ne parle pas de la certitude d'un bon accueil matériel, car l'hospitalité se pratique ici dans des proportions qu'on ne pourrait même pas soupçonner dans l'ouest de l'Kurope. Je vais d'abord te donner une idée de l'agréable position dans laquelle je suis depuis mon arrivée.
A Nijni-Taguil comme dans lés autres chefs-lieux des propriétés des mines de l'Oural, il y a ce que l'on appelle une maison seigneuriale, immense habitation, qu'on pourrait appeler la maison du bon Dieu, où Ton refait, loge, nouri'it, entretient de toutes façons tout voyageur, toute famille, s'élevant au-dessus de la classa du peuple. Celte maison est ici tenue par l'intcMidant général des biens de 3IM. DemidolV, M. Danilotî, excellent homme, qui a passé une» grande partie de son temps à Paris, et qui f)arle français aussi bien que moi.
J'aurais pu m'établirdans celte maison avec ma suite, mais j'avais à l'avanci» indiqué que j'ijimeinis miiîux être installé dans une pciitf' maison où je serais seul avec mes amis, à proximité des établissements que je veux surtout étudier. M. SchwechofF, dont tu dois te souvenir, puisqu'il a dîné chez nous en 18.39, ayant appris C(» désir, m'a cédé sa maison d'hiver qui se compose de trois étages.
Au rez-de-chaussée se trouvent la cuisine, les bûchers.
la glîicrrro, les rouiiscs, la chambre do domestique. Au premier étage, que j'occupe avec Malinvaud, nous avons une antichambre, un office, et une jnùce où nous drposcms les manteaux; un !♦*' salon de 14 pieds sur 20, un 2*' salon de 18 pieds sur 24, un cabinet de travail grand comme le premier salon, une chambre à coucher avec un grand cabinet de toilette pour moi, une grande chambre à coucher pour Malinvaud. Au 2« étage, se trouve un autre appartement que M. Peretz occupe en partie. (]et appartement est fort bien meublé, et garni de bonnes copies de Rubens, des grands maîtres français, italiens et flamands.
Nous mangeons chez nous, j'ai trouvé plus convenable et plus commode de ne pas vivre aux crochets de la maison seigneuriale. Il y a ici un négociant fameux dans tout l'Oural qui est à la fois lé Chevet, le Delilie, le Petit St-Thomas, le Susse, le Géroult, le Marquis, (*tc.., de la ville, et chez lequel nous trouvons du bon vinaigre, de la moutarde, de l'huile d'olives, du thé, du vin de Bordeaux h 2 fr. 25 la bouteille.
Le même vin coûterait chez Brébant 4 francs, ce qui prouve combien le commerce du vin est mal fait en France. Il est honteux pour l'habileté de nos négociants, que notre vin coûte moins cher au milieu des montagnes de l'Asie, dans une ville complôtenaent inconnue en Europe, que dans la capitale de la France.
M. DanilofT a fourni notre maison de domestiques : ainsi nous avons un cuisinier, un huissier dans Tantichambre pour garder les manteaux et recevoir les arrivants, un commissionnaire et deux cochers. Ici, comme dans toute la Russie, on ne fait pas un pas h pied ; nous avons en outre comme surintendant Akini qui s'acquitte assez bien de ses fonctions.
Nous avons encore chaque jour un pourvoyeur qui
va au marché, mais notre cuisine est en partie alimentée par les présents de M. Daniloff qui nous envoie d'excellent lait, de la crème, du beurre frais, des œufs, des gelinottes, des perdrix, des canards sauvages, des coqs de bruyère, de la laitue, des fraises qui abondent maintenant dans les bois, des champignons qui sont une immense ressource pour le pays et qui ne sont jamais vénéneux. Outre cela on me fait des cadeaux de tous cotés : M. SchwekofT avait envoyé hier une épaule de mouton de race anglaise et des côtelettes qui nous ont un peu rappelé le mouton de Touest de TEurope, c'est une viande très rare en Russie.
Mes occupations et mon train de vie sont, comme tu le vois, fort agréables. Le matin, à 6 h., après avoir pris une tasse de thé, je descends à la forge qui est à 60 pas de ma maison : je reviens déjeuner à 10 h., je retourne aux usines : je dîne à 6 h. et enfin je termine la journée en allant à 7 h. prendre le thé à la maison seigneuriale, puis en allant faire en nombreuse compagnie une course quelconque dans les mines des environs. Cette course peut seprolonger jusqu'à 11 h., vu l'absence complète de nuit dans cette saison. Pour la première fois, depuis notre départ de Russie, nous avons de bons lits pour dormir.
Les usines sont ici montées sur une échelle colossale, on y fabriqueàla fois le cuivre et le fer. Les deux mines se touchent etsont dans la ville même ; chacune d'elles est la plus riche que je connaisse au monde. Le minerai de fer est taillé au jour comme la pierre dans une carrière ordinaire. L'excavation principale a plus de 500 mètres de diamètre. Les excavations sont aussi grandes que le vide formé entre le Pont-Royal et le pont delà Concorde.
La principale usine, qui a plus de 60 roues hydrauli-
90 GORBBSPONDANCfe
ques pour faire touroer les machines à battre les mi|rteaux, reçoit les eaux d'un lac immense, long de {2 kilomètres, que l'on a créé en barrant la vallée de la Taguil : la chute des eaux est d'environ 6 m. ; 3 ou 4.000 ouvrt^sHl' . sont journellement employés dans les mines et dan9 les usines, en sorte qu'une population de 22.000 habitailts est groupée à Nijni-Taguil ; chaque maison ayant cour et jardin, la ville occupe un espace immense. La Vilid a 7 à 8 kilomètres de longueur et 4 à 5 de largeur. Elle' ocnupe un espace grand comme la moitié de Paris. Il y a 10 ou 12 églises ou chapelles d'une construction sotgnée; Tune d'elles, qui contient le tombeau de M. Demidotr père, a coûté 1/2 million. C'est Un coup d'œil amirable de voir, des hauteurs qui dominent la con*-' trée, cette ville immense entourée de forêts d'arbres verts, située près de ce beau lac, dans une belle vallée au milieu des montagnes. On conçoit difficilement, & la vue de ces belles choses, qu'elles puissent être la pro^ pri,6té d'une seule famille. Sept autres usines, toutôâ '^ situées dans des positions pittoresques, sont le centre .:y, de populations fort considérables, mais de beaucoup. ^ ; inférieures en nombre à celle de Nijni-Taguil. La pro- ' ; priété renferme en tout 50.000 habitants.
A Madame Frédéric Le Play. ;""*
Nijni'Salda, i S août 1844, \. , J
Je fais en ce moment diverses observations qui itie ,. font séjourner tout le jour dans les forêts. On ne péUt\*^ rien imaginer de plus beau que la nature sauvage qui ^^. m'entoure, mais aussi on ne peut concevoir rien dé ;t^ plus difficile pour la circulation. Le pays entier est>S
^■WS
littéralement une forêt continue qui ne s'éclaircitun peu qu*à rapproche des villages; on a beau couper les bois pour les besoins des mines et dos habitations qui en dévorent annuellement d'énormes quantités, la forêt repousse toujours et envahit tout.
Les obsei'vations que je fars exigeant que je m'avance en ligne droite dans ciU'iaines directions, j'ai devant moi une douzaine d'honnnes qui m'ouvrent les chemins la hache à la main et qui font une fendue de 3 m. de largeur environ. On a ainsi abattu pour moi plus de 3.000 pieds d'arbres et il n'est venu à l'idée de personne que cela pût s'appeler un dégât.
Le bois est ici concédé de la manière la plus libérale aux habitants, non seulement pour le chauffage domestique, mais encore pour l'entretien des maisons, des clôtures qui sont entièrement en bois.
Au reste, les paysans serfs de cette partie de la Russie, et en particulier ceux de cette propriété, jouissent d'un bien-être dont les paysans et ouvriers de Trance n'ont aucune Idée. Chaque famille possède en toute propriété une maison et un jardin aussi grand que la famille peut le désirer; dans le même enclos il y a, oulie la maison et le jardin, une cour, un bâtiment où sont les animaux et les provisions, une glacière, etc.; dans un rayon de 2 à 3 kilomètres autour du village^ la foi'èt est parsemée de pâturages réservés dans lesquels les bestiaux vont paîti'e en commun. Les habitants veillent eux-mêmes àcecjue la foret ne gagne pas sur le pAturage, et on a grand'peine à les empêcher de détruire la forêt dans l'intérêt de leul^s bestiaux. • Chaque famille possède, en outre, à une distance de 8 h 12 kilomètres, un pré dans les petites bandes do. iprairiesqui se trouvent entre le lit des ruisseaux et la forêt, L'étendue de ce pré est calculée de sorte que le
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paysan peut y récolter tout Ir foin nécessaire pour nourrir ses bestiaux pendant Thiver. Chaque famille possède au moins 2 vaches, 1 ou 2 chevaux et souvent l) ou 6, une dizaine de poules, plusieurs moutons et brebis. Il n'y a pas, dans toute la propriété, une seule famille qui ne mange tous les jours de la viande et ne boive une boisson fermentée.
L'événement le plus important de l'année, dans le pays des forges comme celui-ci, est l'ouverture de la fenaison. Tous les établissements de mines et de forges sont alors fermés, et les habitants de tout Tige et de tout sexe se transportent en masse dans les fore^ts pour y récolter leurs foins. C'est une fiHe universelle; après les rudes ti'avaux métallurgiques qui les ont occupés toute l'aiineV, ces braves gens se livrent h ce travail agricole avec une sorte de passion. Les voisins s'invitent réciproquement au travail, et celui chez lequel se fait la récolte nourrit et régale les autres pour être ensuite régalé à son tour. Tout le monde passe la nuit dans les bois ; en sorte que, si on monte sur un point élevé, on voit des lignes de feux dessinant dans toutes les directions le cours des ruisseaux h prairies. On revient au village sur les voitures chargées de foin en riant et en chantant. Ces familles juchées sur d'énormes tas de foin ])()rtés sur de petites charrettes rappellent le tableau des moissonneurs de Léopold Robert.
A Madame Frédéric Le Play.
Caristadt, 20 juillet 1845.
De Kongsberg nous sommes revenus par le nord^ contournant un grand lac qui est à l'ouest de Christiania et voyant, en passant, de grandes usines où l'on
fabrique le bleu de cobalt. Toute cette contrée est admirable, elle est composée de hautes montagnes et de lacs qui ne laissent rien à désirer. Si la Norvège était pourvue d'auberges et de routes comme la Suisse, le torrent des voyageurs s'y dirigerait aussi bien que vers le sud de l'Europe.
La Norvège présente une population placée dans des conditions uniques en Europe. 11 n'y existe pas de noblesse. La bourgeoisie n'a pu se développer dans un pays privé de ^commerce et d'industrie ; les mêmes circonstances n'y ont point permis la formation des grandes fortunes territoriales comme dans les principaux Etats de l'Europe. Le pays est donc peuplé par des paysans, propriétaires du sol, qui viventsur leurs terres, produisant eux-mêmes tout ce qui est nécessaire à leur existence, vivant dans une véritable abondance, mais placés dans l'impossibilité absolue de se créer des revenus parce qu'ils ne peuvent vendre de produits à leurs voisins, qui sont exactement dans les mêmes conditions.
Ces paysans vivant dans l'abondance trouvent facilement du travail, en sorte que la main-d'œuvre et le travail des animaux y sont comparativement à un prix élevé. 11 résulte de là que les frais de voyage en "Norvège, au milieu d'une forêt presque continue, dans un pays complètement dépourvu d'industrie, sont aussi considérables que dans les plus belles provinces de France et deux et trois fois plus considérables qu'ils ne le sont à quelque distance, en Suède, où le sol, le climat, l'industrie présentent des conditions absolument identiques.
La Suède, dans la direction de Christiania à Carlstadt, nous a paru encore plus pittoresque que dans là
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partie que nous avions parcourue jusque-là. C'est, comme l*Oural, un pays de forêts, do coteaux à mou<voments plutôt gracieux que brusques, dont les pentes iniÏTieiires sont couvtîrtes d(». ces d<^licieuses prairies (ju'on ne connaît que dans le nord de l'Europe et en Angleterre. Mais ce qui donne à la SuMe un cachet particulier, c'est cette multitude de lacs aux eaux limpides que Ton renconti'e h chaque pas et qui mettent le voyageur dans des transports d'enthousiasme.
Hier soir, nous avons traversé un de ces lacs h micJn^inin de la frontière suédoise à Garlstadt, nous ne savions comment exprimer notre admiration et nous d('îfendrc de mille projets d'achat qui nous amèneraient en masse dans un pays oii la terre est pour rien et où l'on pourrait se procurer, même avec une fortune iiMMliocre, toutes les jouissances de la grande propriété. Vains projets que l'éloignement dissipe bientôt, mais (|ui sont l'expression d'un sentiment vif dont il n'y a aucune raison de se défendre. Il est certain que, si on pouvait se détacher aisément de son pays, on vivrait ici avec une nombreuse famille dans un état de bonheur qu'on atteint dilTicilement en Franceet surtout à Paris, où on peut à peine se procurer l'espace et la quantité de soleil nécessaires h la vie d'un honnne.
,1e suis reçu partout avec une chaleur que je ne prévoyais pas : j'ai écrit sur le fer de Suéde un mémoire qui a eu ici un grand retentissement et mon nom y eM complètement populaire depuis que le gouvernement suédois a fait traduire les discussions (pii ont eu lieu aux deux Chambres françaises sur la question que j'ai traitée et qui se rapporte aux fers de Suède. Ainsi aujourd'hui j'aî été invité avec nos deux amis à un grand dîner officiel donné par le gouverneur de la province, et je viens d'interrompre cette lettre pour rece-
Voir une députation de maîtres de forges qui viennent me remercier de ce que j'ai écrit.
Tout cela rend notre voyage très agréable et il est absolument inutile de me munir de lettres de recoramandatioD. Je trouve toutes les portes gracieusement ouvertes.
A Madame Frédéric Le Play,
Lùvere {sur le lac d'Tseo), 4 juillet 1846. — MM. Benoist et Saglio, qui flésiraient beaucoup voir Venise en détail, nous ont quittés pour nous devancer dans celte ville, ep sorte qu'ils seront privés de tout le plaisir que nous 4vons trouvé dans ce beau coin de l'Italie. Je suis resté seul avec M. }*erruzzi, fjui remplit consciencieusement les fonctions d'interprète et qui d'ailleurs est un métallurgiste zélé. Nous venons de remonter le Val S(*rio jusqu'à sa source pour y visiliu* des forges et des aciéries fort intéressantes.
Nous sommes descendus ensuite dans une petite ville nommée Lovere,(}ui n'est babitée que par des forgerons dont l'industrie consiste h faire toutes les bandes de roue de l'Italie ; ces roues sont façonnées à froid et le tapage produit par le martelage est si grand, que tous les ouvriers sans exception deviennent sourds avant 50 ans. Le travail devant la fournaise où l'on prépare le fer est si fatigant pour les yeux, dans ce climat, que les ouvriers deviennent infailliblement aveugles dans leur vieillesse. Aussi, pour éviter cette nouvelle infirmité, se retirent-ils du métier dés qu'ils ont ac(j[uis l'état de surdité.
Povera n'est qu'à deux pas de Lovere, nous nous y sommes rendus h pied, en suivant les bords de la petite rivière qui donne le mouvement à toutes les for-
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^es. Nous avons joui, dans le trajet, d'un dos plus ])eaux spectacles qu(* Ton puiss<» voir. Le torrent, avant d'atteindre le lac, passe dans des î;orges de montagnes d'une hauteur innnensc. La route circule sur leurs pentes à environ cent cinquante inôtres audessus du torrent. Celui-ci s'est frayé un ]mssa^e au travers des roches, qu'il a usées peu à peu sans élargir Touverture, en sorte qu'on a, pendant une demi-lieue, le spectacle uni(|ue d'une fent<' verticale de cent mètres sur le bord du précipice, (hi ne peut voir ses eaux, parce que les buissons (|ui croissent «les deux côtés se rejoij^nent et forment une sorte d'éci'an, mais on les enl(Mid mugir avec un fracas épouvantable. En jetant une grosse pierre dans le précipice, on enten<l celle-ci frappei" cent fois en rejaillissant d'un ci)té à l'autre comiiH» une bille de billard, pendant un instant on n'(*ntend plus rien parce que les parois du rocher s'écartent davantage à quelque distan(te de l'eau-; on Tentend enfin tomber dans l'eau avec un bruit sourd qui se distingue très bien du bruit claii*que la pierre avait fait dans la première partie de sa chute. La route carrossable qui suit le bord de ce précipice a été construite sous Napoléon. Elle est entaillée sur les parois <le l'une et de l'autre montagne, et passe fréquemment le précipice sur des ponts qui ont h peine deux mètres de largeur.
En sortant de ces gorges, qui ont l'aspect le plus sauvage et le plus sévère, on tombe tout à coup îil'im- ])roviste, au détour d*un rocher, sur une plate-forme d'oii on peut embrasser d'un coup d'œil tout le lac d'iseo avec ses belles eaux et ses riantes villas. Nous avons joui de ce coup d'œil au moment où le jour baissait un peu et où la lune éclairait déjîi le paysage. Les s(Mitiers et les routcîs aboutissant au lac étaient cou*
verts d*une population pittoresque comme le pays, et surtout de jeunes filles, sortant des filatures de soie, qui chantaient en chœur, avec des voix et un sentiment musical inconnus chez nous, des airs nationaux. J'ai déjà vu beaucoup de belles choses, j'en ai vu d'aussi belles en d'autres genres, mais je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que cette arrivée sur le lac.
C'était là la belle Italie, dans toute la force du mot, sans les mécomptes, la pluie, le vent, la poussière, la chaleur, etc., qui presque partout tempèrent le sentiment d'admiration avec lequel on jouit en voyage des choses qui ont une réputation classique.
Nous avons même l'avantage de n'avoir pas été prévenus de tout ce que nous voyions et, pour comble de bonheur, nous avons trouvé ici une auberge excellente où étaient réunies des conditions assez rares en Italie : propreté, bons lits, bonne nourriture, service agréable.
11 faut ajouter à l'éloge que j'ai fait que la population est ici d'une admirable beauté. Les femmes présentent presque toutes le type dont on voit de si beaux exemples dans les tableaux du Titien et des autres peintres de l'école vénitienne. Sous ce rapport^ nous avons trouvé une transition brusque entre le Milanais et les anciens Etats vénitiens que nous parcourons en ce moment. Les femmes ont généralement le nez aquilin, de grands yeux avec un sourire très doux, de belles dents, des cheveux noirs parfaitement nattés en tresse, noués très bas derrière la tête et qui tombent même sur le cou. lis sont tenus au moyen de grandes et nombreuses aiguilles à grosse tête de nacre disposées en éventail.
Etant allé voir hier soir un fabricant de soie qui a
chez lui, pendant la saison de la filature, soixante-dix^ Le Play. 6
jeunes filles casernéea è 1a maison, nous ayons vu vne admirable collection de béantes qu'on' tronverait ditAcilement ailleurs. Le troupeau était rassemblé dans 1% cour de la filature, au clair dç lune, chantant à pleine voix avec un yéritiible sentiment de rharmonia*
A Madame FaiDiaic Lb Plat
Neusohlf 30 aqU 1840 •— J'ai quitté ai:yourd'bni Schemnitz pour continuer ina course vers le nonï-est*
Ce pays de moyennes montagnes ressemble bectu^ coup au Morvan et au Limousin : il est composé cTe délicieuses prairies, d'eaUx courantes et de bois de chênes. La température, dans cette saison 4e l'année, y est ' très agréable, et on nous promet le même temps pendant tout le mois de septembre.
Tout ce pays est très riche en mines d'or et d'argent;. je calculais à Tinstant que, depuis l'origine de l'explo!- . ta tien, on a rejeté dans les débtois et dans les ruisseaux plus de SOO millions d'or et (J*argent. A Schemnit» seulement, Qxx je viens de passer finit jours, il y a nM ' vingtaine de mines en exploitation et la populaUOQ engagée dans les travau:| dépasse iO.OOO individus.
Les habitants de ce pays n'ont plus rien de commujn avec rAllemagne, les habitudes et la langue sont en?* tièrement différentes. 11 y a deux races bien distinctes ; , les Slaves, qui parlent une langue tout à fait sen[i<n blable à celle qu^on parle en Russie, et les Qongroîpr proprement dits qui se nomment Madgyares et qui par^ . lent une langue qui n'a aucune analogie ni avec fe T . slave ni avec l'allemand.
Le costume de ce pays est très original : les hommes ;> portent une petite chemise qui ne tombe pas au-dessoup . *
de la moiti(^ de la poitrine, puis un caleçon-culotte serré aux reins et qui tombe à la cheville. Ce caleçon est plissé et si large que chacune des jambes pourrait faire un jupon de femme. Par-dessus la chemise ils portent une petite veste qui desrend h la ceinture. Mais, dans l'été, cette veste est seulement passée par-dessus les épaules, et les manches pendent par deri'iére. dette disposition est exactement celle du dolman de nos hussards, et de là vient l'origine de ce costume qui est d'ailleurs habituel pour la cavalerie hongroise. Le dimanche, les hommes portent une culotte collante de dra]) avec des galons comme la culotte (îes hussards, des bottes h la hussarde dans lesquelles on serre d'abord le caleçon, puis la culotte. La coiffure est un cha])eau rond h larges bords retroussés fortement et d'un etVet fort original. Pour tenir le caleçon et préserver le ventre et la poitrine, qui ne se trouvent couverts qu'à moitié, le paysan hongrois porte une très large ceinture garnie de plaques de cuivre et qui joue à moitié le rôle d'une cuirasse ; il loge dans C(*tte ceinture sa pipe et son argent.
Ici, comme en Russie, le paysan va peu à pied ; il se sert de petits chariots à deux chevaux, et, pour les gros transports, de chariots à 4 et môme 6 chevaux. Ordinairement le chai*retier se tient dans la voiture et un enfant de 10 à 12 ans conduit en postillon, un grand fouet à la main. Tous ces équipages ont un cachet d(^ couleur locale très prononcé qui ne se trouve guère dans d'autres porties de l'Europe, oCi les costumes et les habitudes vont chaciue jour se nivelant.
Le costume des femmes est également original et se compose d'un jupon et d'une jupe de dessus serrée à la ceinture, d'une chemise longue descendant au genou, d'une sorte de spencer serrant fortement la taille, mais sans manches dans le costume d'été. Ordinairement le
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spencer est d'une indienne foncée avec fleurs peintes bien voyantes. La jupe est souvent de percale blanche ainsi que la cbemise, dont les manches bouffantes se ferment à mi-distance entre Tépaule et le coude : les hras sont donc nus. Les cheveux sont séparés et aplatis sur le côté, h peu près comme dans la coiffure à bandeaux en usage maintenant en France; ils sont liés très fortement h la nuque et de là tombent en plusieurs nattes qui sont accompagnées et même mêlées d'un paquet de 6 à 8 rubans de soie de couleur voyante. Un grand châle blanc, tantôt de calicot, tantôt de laine, imprimé de dessins légers, rec-ouvre toute la tête et le haut du corps quand on sort dans la rue. Ce chàle est drapé avec assez d'art et forme la partie la plus originale du costume.
On nous avait fait grand'peur de notre voyage en Hongrie. On nous avait dit que nous ne pourrions ni manger ni dormir et que nous éprouverions une grande difficulté pour nous transporter d*un endroit à un autre. Habitué aux voyages et cuirassé contre mille inconvénients qui désoleraient un Parisien profane, j'étais sur h l'avance de me tirer d'affaire.
Le fait est qu'on ne voyage pas ici aussi facilement (jue de Paris au Havre ; mais en prenant mes précautions, en me faisant convenablement renseigner d'avance, je me trouve à peu près aussi bien qu'il est possible de le désirer. Ainsi, par exemple, voici comment nous avons fait emploi de notre journée. Voulant nous rendre de Schemnitz, où sont les mines d'or et d'argent de la basse Hongrie, à Neusohl, Tune des principales usines où les minerais sont fondus, nous avons loué une petite calèche à 2 chevaux qui, pour 18 fr. environ, nous a fait parcourir en 5 h. les 10 lieues de bois et de prairies qui séparent les deux villes. Nous nous sommes
adressés à Ncusohl à une brave femme qui, sans être aubergiste, loge des voyageurs de qualité.
Nous avons eu une belle chambre à 2 lits, longue de 24 pieds et large de 18, garnie de vases de fleurs, où règne une grande propreté et que nous payons environ 2 fr. 10 par jour. Nous avons fait une visite à tous les gens qui pouvaient nous être utiles. Ceux-ci nous ont parfaitement reçus. Nous sommes prêts à entrer en besogne demain matin à 5 h. et j'ai pu faire tout cela après avoir travaillé 4 h. ce matin à Schemnitz; je trouve encore une minute pour t'écrire cette lettre et mettre en ordre quelques notes.