‹ Frédéric le Play d'après lui-mème; vie-méthode-doctrine; notices et morceaux choisisChapitre 18 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Voilà cent dix-sept ans que la France a rejeté, en môme temps que ses institutions séculaires, renseignement traditionnel qui avait fait, avec ces institutions, la grandeur et l'unité de sa longue histoire. L'esprit révolutionnaire n'a pas cessé, depuis lors, de souffler chez elle le désordre, Tanarchie et la haine. Le poison qui la dévore a pour caractère spécifique d'être intellectuel plutôt que moral ; c'est l'erreur, plus encore que le vice, qui l'insinue dans ses veines. Où donc chercher le salut ? Le Play Ta dit en exposant les règles de la méthode: dans Texamen comparé des meilleures constitutions sociales. Cet examen nous montrera, avec une irrésistible évidence, qu'il existe chez toutes les nations prospères certaines institutions communes qui accompagnent le succès et qui en expliquent les causes. La religion^ la propriété, la famille, le travail, les rapports privés, les associations libres, le gouverne^ ment (1), s'y sont développés et organisés de manière à satis-

(1) J'ai suivi, pour l'exameD de ces diverses institutions, l'ordre adopté dans la Réforme sociale. Toutefois, afin de grouper sous un même chef les différentes matières qui s'y rapportent naturellement, j'ai rattaché à l'article Travail l'analyse 1» des sociétés ouvrières, rangées par le Play dans le livre V de la Réforme sociale, qui a pour titre V Association, et 2" du patronage, rangé par lui dans le livre VI qui a pour titre les Rapports prives.

faire, aussi complètement que possible, ces deux besoins essentiels de l'homme : Tobservation de la loi morale et la sécurité du pain quotidien. Mettons-nous à l'école de ces peuples; déchiffrons leur constitution sociale ; analysons un à un les divers chapitres dont elle se compose, et transcrivons-les, avec les rectifications nécessaîres, dans nos mœurs et dans nos lois.

Un simple coup d'œil jeté sur le monde nous fait apercevoir la marque essentielle qui distingue les sociétés humaines des sociétés animales. L'abeille ou la fourmi n'a pas le choix de ses actes ; un instinct infaillible la conduit sûrement à ses fins. L'homme seul possède la liberté ; mais ce magnifique et dangereux privilège, qui lait à la fois sa grandeur et sa faiblesse^ s'allie, dans son âme» avec une tendance innée vers le mal. C'est le vice originely dont toutes les mères et toutes les nourrices surprennent les premières manifestations chez Teofant, que tous les fondateurs des grandes races se sont proposé de combattre par leur législation, et qui est, pour la science sociale, un trait caractéristique de notre nature (i).

(1) C'est, au contraire, sur le faux principe de la perfection originelle de l'homme que repose, on le sait, toute la philosophie politique de J.-J. Rousseau et de la Révolution. < Le principe fondamental de toute morale, sur lequel j'ai raisonné dans tous mes écrits, est que l'homme est un éti*e naturellement bon, aimant la justice et l'ordre ; qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ♦. J.-J, Rousseau, Lettre à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris.

Thomas Jefferson disait : « C'est perdre son temps que de vouloir enseigner la morale, elle pousse chez l'homme comme les jambes et les bras ».

t C'était la convioiion du xyiii* siècle et de la génération for*

Mais si Vesprit et les pensées de r homme sont inclinés au mal dès sa jeunesse, il a nécessairement besoin d'un appui pour se redresser, d'un secours pour se garantir contre un^ irrémédiable déchéance. Dieu y a pourvu en confirmant et en précisant par le Décalogue les principes de la loi morale qu'il avait, dès l'origine, gravés dans son cœur. Le Décalogue éternel, — Le Play l'avait ainsi nommé, à la suite d'un

mée à son école, que rhomme est essentiellement bon et que, dans les sociétés humaines, le mal provient non de la nature humaine, mais de la mauvaise organisation sociale et du mauvais régime politique. La confîance dans la bonté originelle de l'homme était, en 1789, l'une des colonnes de l'orgueil humain ». Guizot, Mémoires, introduction.

M. Paul Bourget a montré, dans une belle page, à quel point ce faux principe est anti-scientifique non moins qu'anti-religieux. « A les regarder les unes après les autres, n'est-on pas effrayé de constater que la plupart des idées sur lesquelles notre malheureuse patrie a vécu, aux environs de la Révolution et depuis, sont de purs sophismes ? S'agil-il de psychologie sociale ? La France de 89 a cru avec Roussiîau k la bonté naturelle de l'homme. La science, d'accord sur ce point avec la religion, nous affirme que l'homme de la nature est tout le contraire du personnage raisonnable et idyllicjue dont la fantasmagorique silhouette se dessine à travers les niaiseries de la Déclaration

des droits Les chrétiens expliquent cette brutalité native par

le dogme de la chute. Les évolutionnistes l'expliquent par la descendance animale de notre espèce. Les uns et les autres sont des scientifiques, en ce qu'ils acceptent l'évidence d'un fait indiscutable. Toute la lignée des esprits révolutionnaires a» par contre, méconnu ce fait, depuis l'auteur du Contrat social jusqu'aux utopistes du collectivisme contemporain, en passant par les rédacteurs de la susdite Déclaration et continuant par les insensés de 1848, auxquels nous devons la monstruosité du suffrage universel. Ce suffrage n'est, reniarquez-Iq, que le dogme de la bonté originelle mis en action. Si tout homme est naturellement sage et raisonnable, il est naturellement qualifié pour prendre une part au gouvernement du pays, et au nom de qui lui rognerait-on cette part'? Le propre do la raison naturelle n'est-il pas qu'elle soit éi^alo chez tous *? La conclusion vaut les prémisses. Gomme on rirait do pareilles folies, si nous ne les payions pas si cher! » Lettre au H- P- Dom Besse, (Revue la Réforme sociale, 1905, II, 397).

éloquent évêque (i), pour marquer d'un mot l'universalité et la perpétuité de cet enseignement divin : — telle est/pour toutes les sociétés humaines, la source unique et profonde d'où jaillissent le bonheur et la paix. « Depuis les premiers âges de l'histoire on voit prospérer les peuples soumis à cette loi suprême, souffrir ceux qui la violent, périr ceux qui persistent dans leur révolte ». —Mais encore faut-il la regarder et la vénérer comme une révélation directe de Dieu. Là où les philosophes et les législateurs n'ont voulu y voir qu'une sublime conception de l'esprit humain, ils se sont persuadé naturellement qu'ils pourraient la perfectionner, et ils ont inoculé à l'organisme social, avec l'orgueil et l'erreur, les germes de la décadence.

Telle est la leçon des faits. C'est, dans le passé, celle de l'histoire ; c'est, aujourd'hui, celle qui se dégage d'une expérience immédiate. « Pendant de longs voyages, dit Le Play, j'ai cherché constamment les groupes de familles qui auraient pu se former sans l'appui du Décalogue confié à la garde de l'autorité paternelle. J'ai souvent promis une récompense à ceux

(1) « Dieu n'a permis les menaces du communisme.... que pour nous obliger à nous serrer dans sa sainte Eglise autour du Décalogue éternel, sans lequel il n'y a plus ni autorité, ni respect, ni loi, ni famille, ni propriété, ni raison, ni droit, ni devoir, ni société humaine, ni humanité sur la terre » (Mgr Dupanloup, Lettre pastorale du 20 octobre 1873).

Proud'hon lui-môme, après avoir analysé le Décalogue, n'avait pu retenir ce cri d'admiration : « Quel magnifique symbole ! Quel philosophe, quel législateur, que celui qui a établi de pareilles catégories et qui a su remplir ce cadre î Cherchez dans tous les devoirs de l'homme et du citoyen quelque chose qui no se ramène point à cela, vous ne le trouverez point » [De Vutilité de la célébration du dimanche, I, 13).

Voir dans la Réforme en Europe et le salut en France (Annexes, pièce I), et dans les Annuaires des Unions pour 1875 et 1876, un essai d'études comparées sur le Décalogue des Hébreux et sur les préceptes du même ordre qu'on peut extraire des livres religieuif des diftérents peuples.

qui me signaleraient l'existence d*un tel phénomène social. Mais tous ces efforts sont restés infructueux. Je n*ai jamais appris que les partisans de cette nouveauté aient réussi à fonder le moindre voisinage » (1).

Le Décalogue, reconnu à la fois comme fondement divin de la société et comme principe d'union entre tous ceux qui veulent la défendre, n'a pas paru suffisant à certains catholiques. La religion, pour une nation chrétienne, ont-ils dit, c'est le christianisme ; son Décalogue, c'est l'Evangile. — Le Play le pensait également et il n'a jamais cru qu'un peuple qui a reçu l'Evangile dût se contenter du Décalogue (2). Mais deux raisons l'ont déterminé à se maintenir fermement sur le solide et large terrain qu'il avait choisi. D'une part, il cherchait les principes essentiels qui ont permis aux sociétés les plus diverses de naître et de grandir. Or, « il y a des sociétés qui ont prospéré et qui ont duré ; il y en a encore qui prospèrent et qui durent hors du catholicismeetmémehorsdu christianisme. Il est donc évident que la bonté de Dieu a voulu que ces socié* tés, privées des lumières de l'Evangile, trouvassent des éléments de prospérité et de durée dans un minimum de vérité qu'il ne leur a pas refusé. Ce minimum partout indispensable pour vivre, c'est le Décalogue éternel » (3). — D'autre part, Le Play s'efforçait de rallier autour d'un même drapeau, pour le relèvement du pays, tous les hommes de bonne volonté, quelles que fussent leurs doctrines religieuses ou politiques. Le seul

(1) Les Ouvriers européens, IV, Intr. | 1.

(2) < Les hommes que je voudrais réunir ont pour signe de ralliement non ma doctrine, mais le Décalogue, l'Evangile, et la doctrine vivant dans la pratique des Autorités sociales... » — « Inspirons-nous des enseignements de Notre Seigneur Jésus- Christ, de la méthode de saint Paul et de celle de saint François Xavier...» (Lettres de Le Play, 2 janvier 1871 et 7 septembre 1875. — Ch. de Ribbe, Le Play d'après sa correspondance^ 2o édit. p. 149, 151).

(3) Emm. de Curzon, Frédéric Le Play, sa méthode, sa doctrine, son œuvre, son esprit, p. 104.

programme quMl pût leur proposer, tout au moins comme point de départ de leurs travaux, c'était encore ce môme minimum de vérité, « la loi suprême de toutes les races et de tous les temps, celle qu'un socialiste révolutionnaire appelle le magnifique symboley celle qu'un illustre prélat a nommée plus récomment le Décalogue étemel » (4).

Tous les grands principes qui président à la vie privée ou à la vie publique, groupés par Le Play sous le nom de Constitution essentielle ^ sont expressément ou implicitement compris dans le Décalogue. Toutefois il y a loin de ce petit nombre de principes fondamentaux aux multiples applications qu'il faut en faire. Chaque époque, chaque peuple a ses besoins propres ; ceux-ci se multiplient à mesure que les sociétés se développent. La mise en pratique des principes pourra donc et devra môme varier avec les temps et les lieux, à la condition cependant que « dans son é'asticitô, elle n'aille pas jusqu'à l'infraction des principes ». Les lois écrites ne seront justes et bienfaisantes, ou, pour mieux dire, elles ne seront vraiment des lois que si, de près ou de loin, elles se rattachent au Décalogue, pareilles, disait Burke, « à ces eaux qui prennent la teinte et le goût des différents terrains qu'elles traversent, quoiqu'elles dérivent de la môme source » ('2).

{{) La Réforme sociale^ III, 656.

(2) Les hommes de la Révolution ont méconnu cette vérité fondamentale. « Ils ont pensé q\ie leurs inventions législatives avaient droit au respect des peuples, lors môme qu'elles tendaient à établir le régime du mal. Cette aveugle croyance à la souveraineté de la loi écrite est une des dangereuses erreurs de notre temps. » {La Réforme sociale, III, 17). — En 4902, un procureur de la République, poursuivant les Petites sœurs do l'Assoujption, se taisait, dans les ternies les moins ambigus, l'interprète de cette aveugle croyance ; « On leur a dit qu'elles ne pouvaient obéira une loi injuste, et elles ont résisté. Qu'elles sachent qu'il faut obéir à la loi, môme lorsqu'elle est injuste ». Antigone, la douc<i vierge païenne, inspirée par son cœur, avait donné jadis au tyran Créon la môme leçon de philosophie religieuse que nos Petites-sœurs au magistrat français. Elle avait

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ni

La religion est un fait aussi universel et aussi nécessaire que le Décalogue. Elle l'applique et le précise, — et c'est ainsi qu'elle s'en distingue, — par l'institution d'un culte public, de ministres spécialement chargés de ce service, et de rites déterminés. « L'établissement de celte relation directe de l'homme avec Dieu s'impose impérieusement aux familles et aux sociétés, Chaque jour la faim rappelle à l'homme qu'il a besoin de nourrir son corps. Chaque jour également la pratique des riten lui rappelle qu'il doit être soumis à Dieu pour observer la loi morale, c'est-à-dire pour procurer à son àme la nourriture qui est la seconde source du bien-être temporel ». Aussi le bonheur individuel et la prospérité publique correspondent-ils partout à l'énergie et à la pureté des convictions religieuses. « Je ne crains pas d'affirmer, conclut Le Play, que tout observateur qui recommencera cette étude selon les règles de la méthode, c'est-à-dire avec un esprit dégagé de toute idée préconçue, sera conduit par l'évidence des faits à la môme conclusion » (1).

enfroint les ordres de Gréon, ot bravé la mort en ensevelissant son frère Polynice. « Connaissais-tu l'édit (|ui défendait ceci? lui demande le tyran. — Je le connaissais. Gomment Taurais-je ignoré ? Il est connu de tous. — Et ainsi, tu as osé violer ces lois i — C'est que Zeus ne les a point faites, ni la justice qui siège auprès des Dieux souterrains, et je n'ai pas cru que tes édits pussent l'emporter sur les lois non écrites et immuables des Dieux, puisque tu n'es qu'un mortel» (^ophocAe, Antigone).

Saint Thomas a résumé et tranché la question avec sa netteté habituelle ; <v Les lois peuvent élre injustes en s'opposant au bien divin, comme les édits des tyrans ordonnant l'idolâtrie ou toute autre chose contraire h la loi divine. De telles lois, il n'est aucunement permis de les observer ; car, ainsi qu'il est dit aux Actes des apôtres: On doit obéira Dieu plutôt qu'aux hommes ».

Voir sur cette matière deux petits livres excelli'nt'^ : I.a loi de Dieu et les règlements sociaux, par le comte de Breda, et l^ne loi injuste oblige-t-elle en conscience? par Auguste iJelanger.

(i) La Constitution essentielle, p. 87, 89. La Réforme sociale, I, H9.

Trois grandes nations, la Russie, l'Angleterre et les Etats- Unis d'Amérique ne cessent, depuis deux siècles, d^étendre au loin les territoires soumis à leur empire. Ce sont aujourd'hui, avec l'Allemagne, les nations dominatrices (i). Or ce sont aussi, quoique avec des nuances fort tranchées, les plus religieuses.

En Russie, les prescriptions du culte étaient, hier encore, imposées par l'autorité publique. C'est celle-ci, autant que la foi, qui soutient le règne de l'orthodoxie. L'infériorité intellectuelle et morale du clergé y est notoire. Et cependant, malgré ces vices de Tinstitution religieuse, c'est encore à ses fermes croyances que la Russie doit ce qu'il y a de meilleur et de plus sain dans sa constitution sociale. Elles font luire et entretiennent dans les âmes, avec la pensée constante de la vie future^ la résignation à la souffrance et la sérénité devant la mort. Elles sont le plus solide appui de l'autorité paternelle, des libertés communales et de la paix publique (2).

Tous les grands peuples politiques sont des peuples religieux. Rome a été le type de ces peuples dans l'antiquité ; l'Angleterre en est le type dans les temps modernes. L'intolérance anglicane, intransigeante jusqu'au commencement du xix" siècle à l'égard de l'Eglise catholique, se relâcha de bonne heure envers les dissidents du protestantisme. Ceux-ci, sous Tin-

(1) Le Play n'a pas compris l'Allemagne parmi les nations dont il étudie l'organisatiGn religieuse, parce que celle-ci y est* trop complexe pour ôtre commodément proposée en exemple. {La Réforme sociale. I, 146).

(2) Je ne pense pas que les événements tragiques qui ont bouleversé la Russie en 1905, et au cours desquels la liberté des Cultes a été octroyée, doivent modifier cette conclusion. J'estime môme qu'ils la confirment. La révolution qui a soulevé un assez grand nonibre de centres industriels, a généralement, sauf dans certaines provinces où des revendications nationales compliquaient la situation, éf argné les campagnes. Si les paysans n'y avaient pas eux-mômes maintenu l'ordre et la paix, ce n'est pas l'armée, occupée, on le sait, ailleurs et très loin, qui aurait pu les rétablir, et l'on ne saurait dire de quelle anarchie effroyable ce vaste Empire fût alors devenue la proie.

fluence salutaire de la pauvreté et par Tascendant de leur exemple sur un clergé opulent et puissant, ravivèrent au cours du xviiie siècle, la sève morale que le scepticisme, descendu des sphères supérieures de l'aristocratie, menaçait de dessécher et de tarir. Plus tard, le spectacle des maux déchaînés par la Révolution française éclaira cette nation positive sur les périls que rirréligion ne peut manquer de faire courir à l'ordre social. Les catholiques, proscrits d'abord, puis tolérés, enfin entièrement affranchis, se sont signalés entre tous par Téclat des vertus et des talents de leurs docteurs (l). Aujourd'hui, quoique l'union de l'Eglise anglicane et de l'Etat ait été maintenue, les diverses communions jouissent d'une pleine liberté. En présence d'un scepticisme menaçant, elles ont eu la sagesse de comprendre qu'elles doivent désormais se comporter comme des alliées bien plutôt que comme des rivales. Quant aux classes dirigeantes, elles s'accordent pour regarder la religion chrétienne comme le premier fondement sur lequel reposent la puissance et la grandeur de l'édifice britannique.

Intolérante en Russie, tolérante mais liée à l'Etat en Angleterre, la religion, sous le drapeau étoile de l'Union américaine, ne réclame et ne possède que la liberté. Elle est toujours associée aux solennités de la vie publique (2) mais jamais elle ne songerait à demander, en dehors du droit commun, l'appui du pouvoir civil. C'est exclusivement par l'exemple, par les prédications et par les œuvres que les ministres des diverses com-

(1) II suffit de rappeler ici les noms illustres des Wiseman, des Newman et des Manning.

(2) « La triste maxime, que la loi est athée et doit l'être, qui, depuis, 1789, a presque constamment inspiré notre législation, n'aurait pas pu être articulée en Amérique sans soulever une réprobation unanime. Le christianisme y est véritablement la religion nationale. Loin d'être confiné par la loi ou les préjugés dans le domaine de la conscience privée et du foyer domestique, il est resté, au moins jusqu'à nos jours, la première des institutions publiques. » (Claudio Jannet, les Etats-Unis contemporains , 4° édit. II, 1;.

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munions chrétiennes cherchent à exciter le zèle religieux des fidèles. L^émulation qui s'établit de la sorte entre elles est autrement salutaire pour les âmes que ne l'a été souvent^ par exemple dans les anciennes colonies espagnoles et portugaises de l'Amérique du Sud, la protection de l'Etat. Le clergé catholique, en particulier, par son aptitude k comprendre les besoins de son époque et de son pays, par la noble idée qu'il s'est faite de son rôle évangélique et civilisateur, multiplie ses conquêtes et s'olève chaque jour plus haut dans l'opinion publique (i).

(1) Le Play citait, il y a ti'ente ans, les lignes suivantes d'un publiciste de New- York, M. Brownson : « Le catholicisme est ai)pel(5 à perfectionner notre civilisation et à faire de nous le peuple de l'avenir, mais le catholicisme n'agit que par l'organe des hommes,.. Nous devons être les meilleurs des Américains, les hommes les plus capables et les plus parfaits du pays; nous devons montrer que nous le sommes par nos services, par notre désintéressement, par l'abnégation de notre conduite. » (La Ht^forme sociale. I, 176), En 1889, dans un discours prononcx' à l'occasion du centième anniversaire de la création de l'évéché de Haltimoro, Mgr Ireland, archevêque de Saint^Paul, professait la même ambition et tenait le même langage : « Notre œuvre, c'est de rendre l'Amérique catholique. Si nous aimons l'Amérique, si nous aimons l'Eglise, cette œuvre, il suffit de la nommer, et nous crierons ; Dieu le veut, et l'enthousiasme des croisades fera battre nos cœurs,,.. L^'Eglise catholique oonftrmera et conservera les libertés de la République mieux qu'aucun pouvoir humain, qu'aucune Eglise humaine ne saurait le faire... La conversion de l'Amérique devrait toujours être présente à l'esprit des catholiques américains comme un devoir suprême dont Dieu ne les dispensera pas. » {UEglise et le siècle, conférences et discours de Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul aux Etats- Unis, publiés avec une préface par l'abbé Félix Klein, p. 72).

Dans un livre du plus haut intérêt, où il résume son enquête personnelle sur la situation religieuse des Etats-Unis en 1904, M. l'abbé Klein, après avoir énumôré les services civiques (\\\q le. clergé catholique y rend à toutes les classes de la population et spécialement aux immigrants pauvres, ajoute : « Le sentiment qu'on a de cette utilité morale et nationale do l'Eglise catholique est pour beaucoup dans la considération très particulièriî dont elle jouit aux Etals Unis et qui la place incontestablement î^u-dessus des autres dans l'opinion publique. > (Abbé Klein, Au pays de la vie intense, p. 28).

A l'exemple de la Russie, de TAngleterre et des Etats-Unis il faut joindre celui du Canada, cette grande nation modèle de notre temps (l). Là, clercs et laïques se sonj unis plus étroitement que partout ailleurs pour défendre, sous une domination étrangère mais sous un régime de liberté, la religion, la langue, les vieilles coutumes et les fortes traditions que leurs ancêtres avaient apportées de la mère-patrie. Tout présage un long et brillant avenir à ce vigoureux essaim de la race française.

Il s'en faut que la religion occupe chez nous la place d'honneur qu'elle y tint dans le passé et que lui accordent aujourd'hui les peuples qui sont aux premiers rangs sur la scène du monde. Ce n*est pas seulement de la vie publique, c'est de la société et de la conscience humaine qu'on prétend la bannir (2). Deux causes principales expliquent, suivant l.e Play, cet affaissement de l'esprit chrétien en France : dans le passé, la persécution des non-catholiques ; dans le présent, la législalation concordataire, telle du moins quelle a été appliquée.

Lorsque Henri IV, le premier parmi les souverains de l'Europe, permit aux dissidents d'exercer librement leur culte (1598), il inaugura pour la France la plus glorieuse époque de son histoire. Ce régime de tolérance légale n'était nullement

(1) Voir les belles pages consacréos, sous ce titre, nu Canada dans VOi^ganisation du trarail, j). 442.

(2) « C'est une grande expcrienco qui se tente aujourd'hui : une société peut-elle vivre sans religion i L'histoire répond : Non, mais le passé n'est i)as nécessairement l'avenir, et il peut ne faire i[ue le progrés général de la raison assure, aux sociétés modernes une force conservatrice et des éléments de moralité qui manquent aux sociétés anciennes. » Vessiot, inspecteur de rUniversité, Y Education à l'école, p. 4.

fondé, en effet, sur l'indifférence et le scepticisme, mais sur la nécessité de mettre un terme à des luttes fratricides. Rendue ainsi inévitable par la corruption des hommes et par la forcQ des choses, « la tolérance a balancé en partie le vice inhérent à son principe, c'est-à-dire aux libertés simultanées du bien e| du mal : elle a rappelé les âmes à l'application du principe de charité qui, dans TEvangile, complète les préceptes du Décalogue » (1). Elle permit la propagation de Terreur, mais elle donna à celle du bien une force incomparable. Sous Louis XIII, la discussion paciûque des dogmes et des principes, succédant aux horreurs d'une longue guerre civile, suscita entre les représentants des deux cultes la plus bienfaisante rivalité. Une politesse nouvelle adoucit les mœurs comme la tolérance venait d'adoucir les lois. C'était le temps de Vincent de Paul, de Condé, de Descartes ; c'était « le grand siècle de la France. Alors la religion, la valeur et la science s'étant mises pour ainsi dire en équilibre, il en résulta ce beau caractère que tous les peuples saluèrent, par une acclamation unanime, comme le modèle du caractère européen » (â).

Louis XIV, par la révocation de l'Edit de Nantes (1685), fit déchoir la France de la haute situation morale où son aïeul et

(1) La Réforme sociale, III, 292. Le» pages de Le Play sur la tolérance sont parmi les plus belles qu*il ait écrites.

« Suivant racception la plus générale, dit-il, la tolérance est la disposition caractéristique des hommes qui supportent avec indulgence certains actes qu'ils jugent répréhensibles et qu'ils pourraient réprimer... Au point de vue spécial des hommes qui s'intéressent au gouvernement des sociétés, la tolérance s'applique particulièrement à. tout ce qui enfreint dans une certaine mesure la loi morale ou les coutumes de la nation. Elle correspond h un écart équivalent des voies du bien : elle ne peut donc ôtre recommandée d'une manière absolue comme un principe, niais elle est opportune et utile quand la dose de mal que l'on tolère est inférieure à celle qui naîtrait de la répression ». Jbidy p. 284.

(2) Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, septième entretien.

son père l'avaient portée. Un régime de contrainte et d'hypocrisie s'appesantit sur elle. La persécution eut quelque chose de particulièrement odieux lorsqu'elle fut exercée par un athée comme le Régent, par des hommes sceptiques et dissolus comme certains ministres de Louis XV. Toute critique, même modérée, des actes du pouvoir étant interdite, la corruption put s'étaler impunément à la cour, dans les rangs élevés de la noblesse et jusque dans les palais de certains prélats. Les publicistes et les philosophes firent alors sournoisement aux institutions la guerre qu'il ne leur était pas permis de faire ouvertement aux abus. « Quand on proscrit, sans la moindre utilité démontrée, successivement protestants, jansénistes et quiétistes, en définitive ce sont des athées que l'on fait » (1). L'Encyclopédie mina l'Eglise, la Révolution Tabattit, le Concordat la releva. Comment se fait-il qu'ayant été épurée, retrempée par le malheur, et servie depuis lors par un clergé dont les mœurs sont, en général, exemplaires, elle n'ait pas su, pendant tout le cours du xixe siècle, reconquérir dans les âmes la place qui lui avait été restituée dans l'Etat ?

C'est ce qu'expliquent, entre diverses causes, la survivance des passions anti-religieuses du xviu'î siècle, mais aussi l'imperfection du régime concordataire. « Ce que les âmes croyantes et pieuses ne peuvent aimer que d'une affection tiède, c'est.. . une Eglise de fonctionnaires timides, craintifs, plies aux habitudes bureaucratiques et à l'obéissance, et, sinon terrorisés, du moins assagis par la considération des honoraires à gagner ou à perdre. Ces prétres-là peuvent être de très dignes officiers de morale; ils peuvent être de très honnê-

(1) Emile Faguet, V Anticléricalisme, p. 88.

163 NOTICE ftUB hK DQOTRINE:

tes et très dignes débitants de laerementt ; ils pendant, ne ebîeanons point, être de très bons prêtres ; iU ne peuvent guère être des apôtres » (1).

Quel est donc le régime qui, suivant te Play, aurait dû pré^aider aux rapports des Eglises» et partioulièrement de TEglise catholique, avec TEtat français? En fsit, ee que les besoins et les aspirations des âmes lui semblaient exiger aujourd'hui, c'est un régime d'indépendance réciproque. Des dotations, allouées au clergé catholique comme dédommagement des spoliations révolutionnaires, aux cultes protestant et Israélite comme indemnité pour d'anciennes persécutions, auraient

(1) Sauf exception, bien entendu (Emile Faguet, VAntieléri» calisjne, p. 147), J'ai cru pouvoir citer ici deux passages d'un autour très sceptique, mais très perspicace^ et qui, sur certaines causes de l'irréligion en France, dans le passé et dans le ppésent, m'a paru reproduire avec exactitude et vivacité l'opinion môme de Le Play.

Je la trouve exprimée non moins nettement dans. un opuscule que vient de publier un des membres les plus distingués de l'épiscopat français. Après avoir salué « l'immortelle Encyclique rappelant l'éloquence nerveuse et indignée des Athanase, la parole grave des Ambroise et les tendresses émues des Grégoire », par laquelle « Pie X vient de juger, de flétrir et de condamner la loi oppressive de séparation imposée à l'Eglise de France », Mgr Le Camus ne craint pas de dire qu'il aurait accueilli et môme souhaité un aiTranchissemeht accompli dans des conditions différentes. « L'alliance avec l'Etat, écrit-il, autrefois considérée comme aussi désirable et aussi naturelle que celle de l'âme et du corps, apparaît désormais aux incroyants comme une union sans raison d'être, absolument détestable, et à beaucoup de vrais chrétiens comme un joug de plus en plus humiliant qu'il était urgent de secouer pour ne pas finir dans

le servage et la mort Des ministres de Jésus-Christ h la solde

de l'Etat sans Dieu, solde qu'on leur supprime ou qu'on leur rend selon qu'ils laissent aj?ir ou qu'ils modèrent leur zèle sacerdotal, ministres dont on nous interdit le libre choix par l'exclusion des plus dignes et la prétention d'imposer les plus recommandés, cela ne se comprend plus que comme le résultat d'une union désormais mal assortie, pleine de périls, et que l'honneur et le devoir obligent à dénoncer. » (Mgr E. Le Camus, èvèque de la Rochelle et Sftintes, Tirer le bien du mal].

liquidé définitivement le passé. Chaque communion eût ensuite pourvu par des dons volontaires aux exigences nouvelles. Lu hiérarchie de TËglise catholique se serait constituée sous la haute sanction du Souverain pontife et en dehors de toute intervention gouvernementale; les Etats-Unis et le Canada nous auraient offert, sur ce point, les meilleurs modèles.

Une telle séparation, concertée entre les deux pouvoirs, équitable et respectueuse de la part de FËtat, n'aurait eu, il est à peine utile de le l'aire remarquer, aucun rapport avee celle qui résulte de la loi du 9 décembre 1905 (1). Mais les exhortations viriles que Le Play adressait aux hommes dévoués h la grandeur du pays et à la cause de la religion sont plus opportunes aujourd'hui que jamais, « Que ces hommes, éerivait*il, fassent un effort sur eux-mêmes pour dominer une situation critique ! Reprenons la tradition que recommandent Tancienne prépondérance de notre race et le succès actuel de nos rivaux. Plaçons de nouveau la société sous Tégide tutélaire de la foi religieuse. Et puisque la marche du temps nous éloigne heureusement, en cette matière, des contraintes exercées par TEtat, restaurons la religion par les influences locales comme au moyen âge, par Tautorité paternelle comme chex les Franco» Canadiens. Suivons, dans cette voie plus difficile mais plus féconde, nos principaux émules ; cherchons comme eux notre salut dans la réforme des mœurs et dans la liberté ! » (i).

Je ne puis me retenir de citer ici, pour conclure, la page célèbre où Taine, avec une haute éloquence, traduit à ce point la pensée môme de Le Play, qu'on pourrait croire qu'il y résume le livre 1er clo la Réforme sociale ; n Aujourd'hui,

(1) Il faut, si l'on veut apprécier cette loi, outrageante pour le Saint-Siôge et pour l'Eglise, inique, spoliatrice, et qui substitue à un traité de paix la guerre probable, s'en référer au jugement solennel que vient de porter S. S. le pape Pie X {Encyclùjue du 11 février 1906).

(2) la Réforme sociale, I, 224.

après dix-huit siècles, sur les deux continents, depuis TOural jusqu^aux Montagnes Rocheuses, dans les moujicks russes et les settlers américains, le christianisme opère comme autrefois dans les artisans de la Galilée, et de la même façon, de façon à substituer à l'amour de soi l'amour des; autres ; ni sa substance, ni son emploi n'ont changé ; sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, il est encore, pour 400 millions (le créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'elles indispensables pour soulever l'homme au-dessus de luimême, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité, pour l'emporter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu'au sacrifice. Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent... II n'y a que le christianisme pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel incessamment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds, et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social » (i).

(1) Taine, les Origines de la France contemporaine {Le régime moderne II, l'Eglise, p. il8).

Telle est aussi la conclusion de M* Paul Bourget : « Pour ma part, écrit-il, la longue enquête sur les maladies morales de la France actuelle dont ces Essais furent le début m*a contraint de reconnaître à mon tour la vérité proclamée par des maîtres d'une autorité bien supérieure à la mienne : Balzac, Le Play et Taine, à savoir que, pour les individus comme pour la société, le christianisme est à Theure présente la condition unique et nécessaire de santé ou de guérison. » (Paul Bourget, Essais de psychologie contemporaine, nouvelle i)réface, 1901).

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