‹ Frédéric le Play d'après lui-mème; vie-méthode-doctrine; notices et morceaux choisisChapitre 23 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'association

Le vrai principe de l'activité sociale, c'est rinitiative indivi*- ' duelle. Mais il y a des cas où elle ne saurait saflQre : alon intervient Tassociation. Elle se présente sous des formes .très "^ variées qu'on peut grouper en deux catégories : les commu/^- :-. nautés, qui ont pour objet les industries agricoles, manufSMH^: .7 lurières et commerciales, et les corporations , où llatéfÛ. "'< intellectuel et moral domine l'intérêt matériel (1). -. ^/-^

Au nombre des communautés ainsi entendues il fant cîtlÀ; h les sociétés ouvrières et les sociétés par actions. J'ai parlé d«é'{>

premières en traitant du Travail. Elles n'ont réussi, on Ta va.' ii que dans des cas exceptionnels. Diverses causes ont, aa <îoni-.':? traire, assuré le succès d'un grand nombre de sociétés pitr. /^ actions. Les capitalistes dont elles se composent, habitués. 'k'i!^-^ administrer pour leur propre compte soit d'autres affaires •8<4trï: tout au moins leurs propres revenus, savent, mieux qos^di-./'.;^ simples ouvriers, non seulement choisir des directeurs càpablcftiv^ et les surveiller, mais aussi éviter de les paralyser ou de'laK^ troubler par des soupçons injustes et par des intervenHçni)|^.'*5| inopportunes. Il y a, d'ailleurs, des entreprises dont l'ampleur^"?*

(i) Cette distinction, faite par Le Play, correspond il celle qi^sl^ le langage juridique et les textes législatifs ont établie entrQ' ijqit"i sociétés et les associations \}o\ du 1«' juillet 1901, art. 1«), .':;»*:!

les dépenses et les risques excèdent les efforts du chef de famille le plus riche et le plus audacieux : tels sont, par exemple, les chemins de fer, les mipes, les banques. Malgré des vices assez fréquents comme la multiplicité inutile des emplois, rimprobitéou l'indolence de la gestion, ces sociétés se justifient par cela seul qu'elles sont nécessaires. Mais leur développement, en France, est anormal et elles y exploitent souvent des industries qui, en Angleterre par exemple, ne seraient pas sorties du cercle de la famille. Ce contraste s'explique par notre esprit révolutionnaire et par notre régime de succession. Le premier introduit un antagonisme, pour ainsi dire, chronique dans nos ateliers. D'autre part, l'expérience atteste que les établissements manufacturiers ou commerciaux ne résistent guère plus de deux générations, chez nous, aux partages qui suivent la mort du fondateur. Un homme prévoyant n'a donc qu'un seul moyen d'assurer la durée de son œuvre : la céder à des actionnaires. La France s'étonnera, si elle revient un jour à rintelligence des vrais principes, d'avoir refusé si longtemps à la plus naturelle et à la plus bienfaisante des associations, la famille, les facilités qu'elle accorde à une association artificielle et parfois composée de spéculateurs peu intéressants, la société anonvme.

Parmi les corporations, les unes ont pour but l'assistance et la prévoyance sous leurs multiples formes : palliatifs dont beaucoup ne sont nécessaires qu'accidentellement et correspondent à un état maladif des sociétés humaines. D'autres correspondent, au contraire, à un état de santé et mi^me de prospérité: ce sont celles qui ont pour objet la culture du vrai, du beau et du bien. A la tète de ces dernières se placent les congrégations religieuses, pourvu toutefois qu'elles sachent entretenir chez leurs membres un zèle qui les élève au-dessus de l'élite même

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des laïquet, et qo^elles cooeentrent leurs efforts sur let îilltilMÊ^

peu nombreux aujourd'hui, auxquels le clergé aé6Q)i6^ «I JiL.^ famille ne peuvent pa« entiôrement pourvoir. L'eqioigttMMii||| rentre dans ce eas. ." r "J

Le Play examine ce qu'il est, en France, à tous Im dffrii I ^ primaire, secondaire, supérieur. L'école primaire nci devfili|: ^j être et n'est, chez les nations modèles, qu'une suecunato di;; ) foyer et de l'église ; l'inatituteur, que l'auxiliaire du ptfi ' '^ de famille et du ministre du culte. L'opposer, dans QtatqvÉi - ' commune, an curé comme la lumière aux ténèbres, Térlfir^ avec de basses flatteries, en apôtre du progrès social, ci*m|. . préparer ce qu'avait prévu Le Play : « l'instituteur égi^é p$3t-r': l'orgueil, se mettant plus ou moins ouvertement en lévoUi'Vi

contre l'inHuence du prêtre, inoculant à, l'enfance, par w^:f:;., exemple et par ses leçons, le poison du scepticisme m (4)«/t^:^ D'ailleurs, c'est faire une confusion grossière que de oonfoiidlî. '^ rinstruction dispensée par l'école primaire avec réduoatioii,.- ^| Quoi qu'on fasse^ a écrit un universitaire qui fut homme dft '^-'là bon sens et d'esprit, on ne fera pas que « l'instruction primurf '-^^ ne reste pas primaire, La force des choses ne lui permet d'*' ^ ' '

ni de longue durée, ni complexe, ni variée, ni haute, et robl|gt:.*A| à s'approprier à l'âge des enfants et aux tâches modestes dtt hl ^ ' J vie qui les attend. C'est là sa raison d'être et elle ne saurait t ' J échapper ». Or, « condamnée à être très élémentaire, il yn,.:'*

(1) Entre les livres qui décrivent les ravages de cette épidémie;'.'.'. d*un genre nouveau, je ne saurais trop recommander, pour li^ Jclarté lumineuse de l'exposition, pour l'abondanco et la préoiaÎQ||^ ' ': des détîiils, celui qui a pour titre : Appel aux pères de familiff^'iy^ La mentalité laïque et Vécole par L. Lescœur, avec une prôftice dtf ". '-■ M. Keller. Les pronostics de Le Play sont de beaucoup dôpaaaéi; ^^'^'^ L'enseignement d'un grand nombre d'instituteurs est deViami/'^ résolument, cyniquement anti-social. M. Koller le résume alnsit-^jS

cyniquement anti-social. M. Koller le résume lUiis| dans Ja préface : « L*un nie Dieu. L'autre nie la vie fiituM;^>'^i| Gôlui-ci nie la famille. Celui-là nie la patrie et le devoir mDir '' taire ». En lisant cet ouvrage, on se rappelle involontairem cette tête de chapitre de Le Play, qui a pour titre : Com un peuple civilisé peut rétmgradw ju»qu*â l'état sauvaifê.

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impossibilité absolue à oe qu'elle ait une vertu éduoatriee quelconque. L'éducation comporte quelque chose de plus que la lecture» l'écriture et les quatre règles » (1)< Ce q'est pas h recelé primaire, mais à la maison paternelle que l'enfant la reçoit. « Malheur, aurait dit volontiers Le Play avec Laoor* daire, àTempire qui confond renseignement avec réducation«.i L'éducation est la tradition de Tobéissance, du respect et du dévouement k une Ame impatiente du joug et pétrit d'égoïsme » (%),

Que l'Etat se retire du domaine de l'enseignement primaire, qu'il a indûment usurpé : c'est un mauvais père de famille {d\ ; que cet enseignement soit organisé partout, avec les ressources locales, par l'initiative des laïques et du clergé ; que les familles choisissent librement des instituteurs pénétrés de leurs doctrines, et qu'une concurrence salutaire suscite l'émulation et perfectionne les méthodes : voilà, en résumé, pour renseignement primaire, le régime qu'eût souhaité Le Play (4).

L'Etat renonçant à faire le nnaltre de pension i tel serait aussi, dans l'enseignement secondaire, le point do départ de la réforme. L'Allemagne et surtout T Angleterre nous serviraient ici de modèles. De petits externats urbains, des pensionnats ruraux, créés et gérés librement, remplaceraient nos lycées et nos collèges (5). Il faut lire, avec les pages de Le Play, celles

(1) Guumy, //« France du Centenaire» p. 278-873.

(2) Lacordaire, 64» conférenc(3.

(3) L'expression est de M. Jules Ferry (Chambre des députôs, séance du 30 juin 1879). L'Etat, depuis qu'il a créé des lyoées de fille, est devenu aussi mèi^e de famille.

(4) Je n'ai pas besoin de rappeler ([ue, depuis plus de vingtcinq ans. mais surtout depuis les nnnistères de M. VValdook- Rousseau et de M. Combes, la France a été précipitée, avec une brutalité, sans exemple, dans la voie contraire à celle qu'indiquait Lo IMay,

(5) On sait qu'un pelit nombre de pensionnats ruraux du type anglais, ont été fondés depuis quelques années. Le premier on date est Y Ecole des Hoches (Eure), que dirige 14 . Ivlpiond Pemolins,

(le Montalembert et de Taine sur Elon et sur Harrow pour comparer, si Ton n'a pu les visiter soi-mùme, ces écoles installées loin des villes, parmi des prairies et des groupes d'arbres, à nos sombres casernes universitaires, placées dans des quartiers populeux et que dominent de toutes parts des murailles nues et des tuyaux de cheminées (i).

Si Ton passe de renseignement secondaire à renseignement supérieur, c*est encore vers 1* Angleterre et T Allemagne qu'il faut tourner nos regards : là nous retrouvons, presque intacte, l'ancienne tradition commune de l'Europe : « L'indépendance la plus absolue à rencontre du pouvoir, la variété dans l'unité, la diversité des règlements, la liberté des enseignements, l'antiquité et le caractère religieux de l'origine, l'opulence et la stabilité du patrimoine ; telles sont, dit Montalembert, les bases sur lesquelles repose le haut enseignement en Angleterre )). Mais « les Universités anglaises ne sont autre chose (ju'un magnifique échantillon de l'ancienne société du moyen âge telle qu'elle existait dans toute l'Europe occidentale. . . L'Université de Paris était organisée précisément sur le même pied, avec ses nombreux et célèbres collèges de Navarre, de Beauvais, de Lisieux, d'Harcourt, etc. ». Taine, à son tour, après une longue promenade parmi les jardins gazonnés et les cloîtres gothiques d'Oxford, écrivait mélancoliquement : « Pauvres Français, si pauvres, et qui vivent campés ! Nous sommes d'hier, et ruinés de pères en fils par Louis XIV, par Louis XV, par la Révolution, par l'Empire. Nous avions démoli, il a fallu tout refaire h nouveau. Ici, la génération suivante ne rompt pas avec la précédente : les réformes se superposent aux institutions, et le présent, appuyé sur le passé, le continue * (2).

(1) MontaI(Mnbort, De l'arrrih' politique de V Angleterre, 4*^ «'dit., p. 154; Taine, yoies sur rAnf/iefer?'e, p. 135.

(1^) Moritalonibei'l, /oc. cit., p. 1C9 ; Taine, j). 169. On peut consLator, en comparant le chapitre 47 de la Réforme sociale et le (leinier livn; des Origines de la France contemporaine^

S*appuyer sur le passé, superposer aux traditions anciennes les nouveautés nécessaires, cette conception n'a pas été celle de nos pères en 1789 ; celte tâche, ils ne l'ont pas plus réalisée dans l'enseignement que dans le gouvernement. La France possédait alors vingt-deux Universités, déchues, il est vrai, affaiblies par un relâchement général et par de nombreux abus. Mais pourquoi les détruire, au lieu de les réformer en s'inspirant des traditions nationales et des exemples de l'étranger ? En 18il, Cuvier, chargé de faire un rapport sur Vinstruction publique dans les départements de la Basse Allemagne, décrit, telles qu'il les a vues sur place, les Universités de ce pays. C'est le type de celles du moyen âge, mais « achevé, complet, adapté aux besoins modernes, en pleine sève et en pleine floraison » (1). Chacune d'elles est une personne morale, avec sa charte et ses statuts.

Aux Etats-Unis, l'indépendance de ces grands corps est, on le sait, encore plus complète. La plupart sont royalement dotés, d'autres sont fondés par de simples citoyens.

Rien de tel en France. Gomment s'intéresser à des établissements qui n'ont pas d'existence autonome, qui puisent toutes leurs ressources au réservoir public, qui sont non pas des organismes vivants, mais des rouages dépendants et subordonnés d'une vaste machine ? Néanmoins certains efforts ont été faits, depuis une vingtaine d'années pour desserrer un peu les liens qui rattachent nos Facultés à l'Etat. Elles ont obtenu la personnalité civile et la gestion directe des crédits qu'il leur alloue; groupées en corps, elles ont repris, avec la juridiction disciplinaire et contentieuse, le nom d'Universités (2).

l'accord de ces deux puissants esprits, Le Play et Taine, sur les vices du système universitaire français.

(1) Taine, Les Origines de la France contemporaine y le/iégiftie moderne y II, 200.

(2) En vertu de divers textes dont le premier est le décret du 25 juillet 1885, ot le dernier la loi du 10 juillet 1896.

GHAt»ITRE Vi

LfiS RAPPORTS PRIVES

C'est la loi morale qui doit présider aux rapports des homme» entre eux. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : il n'existe ï)oint, en cette matière, d*autre principe absolu. Lee mots d'égalité et de liberté, mots vagues et dont on abuse att del«î (le toute mesure, expriment des notions essentiellement relatives. Il y a des égalités, mais aussi des inégalités nécessaires. 11 y a des libertés, mais aussi des contraintes légi» tinies.

Tout homme possède le droit de faire régner à sort fbyer la loi morale et de garantir, à lui el à sa famille, le pain quotidien* Ces deux conditions principales du bonheur individuel et de la prospérité publique constituent deux égalités et deux libertés inviolables. Mais certaines inégalités et certaines contraintes ne s'imposent pas avec moins d'autorité. Telles sont les distine* lions éternelles qui établissent, dans toute société régulière^ une hiérarchie que chacun respecte : « le fils obéit au père, la femme au mari, le serviteur au maître, Touvrier au patron, le soldat à l'oftkier, le citoyen aux pouvoirs civils. Tous, d*ail» leurs, se soumettent aux autorités réunies de Dieu et du souverain 0 (1).

Non seulement l'égalité et la liberté sont choses relatives, mais il y a des cas où elles s'excluent. L'ancien système des

(1) Les Ouvriers européens, \, 198.

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KOTICÉ SUR LÀ DOCI^RiNfi DE PRÊDÊRÎO luÉ ^LAY SW

corporations maintenait, en quelque sorte, dans chaque métier, tous les maîtres à la même allure. L'affranchissement économique a Iciché les rênes et ouvert la carrière à toutes les initiatives, à toutes les audaces et à toutes les chances. De Ik, pour, les fortunes, une nouvelle et puissante cause d*inègalité, due précisément à la liberté du travail. Dans un sens inverse, la suppression des privilèges en matière de justice et d'impôts a favorisé un certain nivellement des conditions. Ainsi non seulement les révolutions ne peuvent rien contre les inégalités nécessaires, mais elles ne suppriment môme pas celles dont le caractère est contingent, elles se bornent à les déplacer. Elles peuvent apporter l'égalité civile, Tégalité politique, non régalité tout court. En agitant ce mot sonore et vide aux oreilles crédules de la foule pour capter ses suffrages, les démagogues n'aboutissent qu'à ces deux résultats : faire déployer aux riches un luxe insolent par lequel ceux-ci protestent à leur façon et démontrent l'inégalité que nient les sophistes; attiser chez les pauvres, déçus, aigris, exaspérés, l'envie et la haine des supériorités sociales.

Par où donc se distinguent, en somme, les peuples qu'on appelle libres, de ceux auxquels l'opinion générale refuse ce caractère? Est-ce que les premiers seraient exempts des obligations qui pèsent sur les seconds? L'enfant y serait-il admis à se révolter contre son père, le citoyen contre les magistrats ? Nullement. Ces mots, régime de liberté, régime de contrainte, désignent, en fait, non pas les situations qu'ils expriment, mais les moyens différents employés, suivant les cas, pour garantir l'observation de la loi morale. « Sous le régime de liberté^ les pères de famille règlent eux-mêmes les intérêts des foyers domestiques, des ateliers de travail, des voisinages et des communes. L'autorité intervient seulement dans deux cas ; quand le Décalogue est violé et quand la paix sociale est compromise. Sous le régime de contrainte^ les gouvernants règlent ces mêmes intérêts sans y être autorisés par ces deux

motifs, et sous prétexte d'accorder une justice et une protection qu'on ne leur demande pas. Les vérités sociales que je viens de résumer en ces termes sommaires se réduisent elles-mêmes en un axiome : la vie privée imprime son caractère à la vie publique; la famille est le principe de l'Etat » (l).

(1) Les Ouvriers européens ^ I, 181.

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