CONCLUSION
« Le mal actuel de )a France se peint par un mot : le régne de la discorde. Les causes de ce mal se résument en une . phrase : les idées et les institutions qui ont toujours enijendré la discorde sont prr fendes à celles qui ont toujours donné la paix » (I).
J'ai indiqué, au fur et à mesure, en analysant la doctrine de Le Play, sur quelles matières devaient porter, suivant lui, les réformes de notre constitution sociale. Ces réformes ne sont pas toutes également urgentes. « Les mirurs et les institutions qui nous poussent aux abîmes où nous tombons périodiquement se divisent en deux catégories qu'il faut soigneusement distinguer. Les unes sont une flagrante violation des dix commandements de Dieu. On ne peut soulever aucun doute ni sur le mal qui en émane, ni sur le Lien que la réforme produirait. Tel est, [)ar exem|)le, le caractère de ces abominables lois que les hommes de la Terreur édictèrenl pour détruire le respect dû h Dieu, au père et à la femme. Cha(|ue jour d'existence de ces lois amène des désertions au temple, dos révoltes au foyer et (les scandales .'i Talelier. Après la réforme, au contraire, chafjue jour apporterait son contingent a l'amélioration de la société » (t).
Le retour aux trois formes du respect, respect de Dieu, respect (lu père, respect de la femme : tel doit donc être le point
(I) L(^ Play, lettre au R. P. Loscjpiir, m tète du volume de i'(''l'o(|ii('nt oratorion, intitulé : La foi catholique et In réforme sociale.
(ii) La Réforme sociale, III, 507.
de départ de cette restauration. Elle consisterait à replacer la feligioD au poste d'honneur dans la société, à restituer au père la plénitude de son autorité dans la famille par la liberté du testament, à mettre l'honneur de la femme sous la sauvegarde des tribunaux par une loi sagement répressive de la séduction. Elle s'accomplirait grâce à l'action combinée des mœurs, du gouvernement et des lois. Ainsi, rapprendre aux générations nouvelles l'hommage et le culte dus à Dieu est évidemment avant tout l'œuvre des mœurs. Les gouvernants, de leur côté, peuvent concourir à de nombreuses réformes par le bon exemple et la dignité de leur vie ou par certaines initiatives. Parmi les mesures qui dépendent de la loi écrite, celle qui punirait la séduction ne soulève pas de difficultés graves ; elle a toujours recruté, chez nos écrivains et môme dans nos Chambres, des partisans convaincus.
L'établissement de la liberté testamentaire se heurterait à des préjugés plus tenaces. C'est comme le point central de la doctrine de Le Play ; c'est, de toutes les réformes, celle sur laquelle il a le plus constamment insisté, parce qu'elle lui paraissait contenir en germe toutes les autres (1). On s'en est étonné et quelques-uns n'ont pas été loin d'y voir comme l'obsession d'une idée fixe et préconçue. Certes il serait étrange.
(1) Sans partager d'une manière absolue les idées de Le Play sur celte grave question, A. Cochin écrivait : « Admirons Timmensc quantité do renseignements, d'observations, de vues, de comparaisons, d'arguments, réunie par M. Le Play sur ce point à la fois obscur et brûlant, environné de ténèbres et do passions Nul jurisconsulte ne connaît mieux les lois de succession, nul économiste, nul moraliste n'en a mieux indiqué les effets et l'esprit, nul historien n'en a mieux présenlé les vicissitudes. On ne peut plus passer indifféremuKmt devant ce problème de droit, de philosophie et d'histoire depuis que M. Le Play l'a éclairé d'une lumière intense. Il faut bien, bon ^vd mal gré, l'écouter désornmis. ïl est le maître do cette question, les arguments qui circulent dans les conversations et les livres sont des monnaies ù son effigie » (Le Correspondant, mai et Juin 1865).
il serait puéril de s'imaginer qu'un article de Code pût suffire pour guérir tous les maux dont souif're la société française. Aussi bien Le Play ne Ta-t-il jamais pensé II regardait Tintroduction de la liberté de tester comme une mesure capitale en elle-même, mais surtout comme la première et décisive étape dans une voie féconde en réformes salutaires pour les mœurs. Il envisageait cette institution, non pas isolée, mais suivie du cortège bienfaisant des pratiques et des coutumes qui la complètent partout où elle existe. Aucune autre institution ne lui semblait contribuer au même degré à satisfaire ces deux besoins essentiels de l'homme, auxquels il faut toujours en revenir : la pratique de la loi morale et la sécurité du pain quotidien. Elle est pour le chef de famille, qu'elle place en face de la mort lorsqu'elle l'appelle à régler l'avenir dos siens, l'inspiratrice des pensées graves et désintéressées. En laissant entre les mains du père le moyen de récompenser et de punir, elle lui donne plus d'autorité pour enseigner aux jeunes générations les principes du Décalogue et de l'Evangile. Elle facilite encore, avec la transmission du domaine, celle des traditions domestiques et religieuses, qui se dispersent, au contraire, dans la famille instable, en même temps que les cendres du foyer. Elle assure aux établissements agricoles, industriels, commerciaux, la durée, et cette solidité que procurent seules la suite régulière des efforts et la lente collaboration du temps. En écartant l'Etat des affaires de la vie privée, d'une part elle allège son fardeau, de l'autre elle stimule les vertus qui font le citoyen : l'énergie, l'habitude de compter sur soi-même, l'esprit de self-government. Enfin elle se montre partout liée à la fécondité des mariages, à la puissance d'expansion de la race, au succès des grandes entreprises et à la fondation de colonies prospères.
Fortifier la famille par la pratique de la liberté testamentaire, c'est donc porter la vie dans toute la constitution sociale d'un peuple, depuis les racines les plus profondes jusqu'aux
rameaux les plus élevés. Ebranler la famille, c*est, au contraire, ébranler TEtat. Sous une forme ou sous une autre, tous les auteurs qui ont étudié Torganisation domestique et sociale Tont à l'envi répété. « Il est impossible que la République vaille rien si les familles qui sont les piliers d'icelle sont mal fondées » (1). — « Si l'Etat détruit la famille, la famille se venge et ruine l'Elat » (2). Cette vérité qu'ont énoncée les écrivains et les philosophes sans en apercevoir toujours toutes les conséquences, les grands peuples politiques l'ont comprise d'instinct et ils l'ont fait passer dans leurs coutumes et dans leurs codes. L'antiqtr» famille romaine reposait sur le testament. La famille anglo-saxonne n'y est pas moins fortement attachée. « Les hommes d'Etat de l'Angleterre placent, par ordre d^importance, le régime de transmission immédiatement après- le christianisme, et ils s'accordent à le désigner comme la seconde assise de la constitution sociale » (3).
Mais l'essentielle et triple réforme, considérée par Le Play comme le prélude nécessaire de toutes les autres, a-t-elle quelque chance de se réaliser parmi nous ? Est-il permis d'espérer de la raison publique, empoisonnée par des sophismes aujourd'hui bien plus que centenaires, ce puissant effort d'attention, d'intelligence et de virilité ? Faut-il croire, au contraire, comme l'écrivait Joseph de Maistre, que la France ne sache « revenir à la vérité qu'après avoir épuisé l'erreur» (4), et, comme semblait le craindre Le Play lui-môme, que « les révolutions inspirées par l'esprit du mal ne s'arrêtent pas tant qu'il reste quelque limite à franchir dans les voies de Terreur? » (5).
Un avenir sans doute prochain nous l'apprendra. Mais dans
(1) Jean Bodin, Les six livres de la République, livre I, chap. 4.
(2) De Donald, Pensées.
(3) La Réforme sociale, III, 58
(4) Joseph de Maistre, Considérations sur la France, p. 124.
(5) La Réforme sociale, III, 394.
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^ucun cas Fœuvre de Le Play, continuée par ses disciplM, n'aura été vaine. Sa méthode nous a permis de rapprendre des vérités que nos pères savaient et que nous avions oubliées. Sa doctrine, k la fois expérimentale et traditionnelle, présente comme la synthèse de ces grandes vérités que les siècles se sont léguées Tun à l'autre. Mais elle a, pour ainsi dire, rajeuni leurs figures et renouvelé leurs titres de créance en les moQ|;r4Bt identiques au fond, souples et variées dans leurs manifestations successives, vivifiant aujourd'hui comme autrefois, de leur sève éternellement féconde, toutes les institutions des peuples qui prospèrent et qui ne veulent pas déchoir. C4ette doctrine, bien comprise et judicieusement appliquée, aurait pu être le salut de la France. Elle en sera du moins Thonneur. Mais ce n'est pas assez dire. D abord elle aura éclairé et réconforté une véritable élite intellectuelle et morale. Et si, ce qu*à Dieu ne plaise, la France en était à ce point qu'une catastrophe nationale dut seule, suivant l'expression de Bolingbroke,guérir une corruption nationale, môme alors ce corps de vérités qui compose la doctrine de Le Play pourrait contribuer à rendre celte terrible crise moins longue et ce violent remède plus salutaire. Au jour, « dont la date seule est inconnue » (l), Qi\ se présentera ce sauveur , ce régénérateur (â) que Le Play a cherché sans le trouver, que nous appelons et que nous si^luons d'avance, ne faudra- t-il pas qu'il ramasse, sous les décopnbpes et dans les ruines, un programme et des plans de restauratioii ? Or, ce régénérateur, si vraiment c'en est un, ne pourra pas choisir un programme et des plans difTérents de ceux qu'a tracés, ou, si l'on veut, qu'a recueillis Le Play. «Que la France soit destinée à périr ou à survivre à ses déchirements, — aurait-il pu dire comine de Bonald, mais à plus juste titre encore parce que sa méthode était beaucoup plus sûre et ^$i
(1) Expression de Joseph de Maistro.
(2) Ces mots sont de Le Play (La Réforme sociale, III, 645 ; Les Ouvriers européens, 1, 429).
science beaucoup plus étendue, — nous osons espérer, en terminant celte pénible carrière, que nos écrits resteront comme une protestation solennelle contre les erreurs qui l'auront perdue et comme un dépôt où elle retrouvera les doctrines qui pourront la sauver » (1).
Le Décalogue et l'Évangile, l'autorité du père et de la mère, la seule qui ait été instituée directement par Dieu pour dresser . au bien les générations naissantes ; la famille, la propriété rendues plus stables et plus fortes : tel est le roc immuable sur lequel la société sera reconstruite ou bien elle ne le sera pas. Et s'il est' permis de croire, comme Le Play l'écrivait à M. Gh. de Ribbe, que « tout ce qui se fera pour ramener les intelligence au vrai doive avoir pour effet de rendre la prochaine catastrophe moins inutile », que cette maxime suffise pour nous stimuler nous-mc^mes au travail, pour rasséréner nos esprits et pour raffermir nos courages. Décidément et dans toute hypothèse « il n'y a pas d'autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser quoi qu'il arrive ».
C'était la devise de ce grand et vaillant sage qui se nomma Frédéric Le Play ; que ce soit aussi la nôtre î
(1) Dernier numéro du Conservateur, 1820,
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